Le Vietnam: l'histoire, la terre, les hommes

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296182677
Nombre de pages : 440
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VIETNAM
L'histoire, la terre, les hommes

COLLECTION

«

PÉNINSULE INDOCHINOISE



Pour beaucoup de Français, le terme « Indochine» évoque, aujourd'hui encore, une réalité administrative de l'époque coloniale (Viet Nam, Cambodge, Laos). Pourtant, l'acception géographique de ce mot dépasse largement les frontières des anciennes colonies françaises. En réalité, c'est l'ensemble de la péninsule qui possède une unité géographique et, par bien des côtés, historique, culturelle et humaine, unité bien affirmée par l'appellation même de la région: l'intersection entre les deux « civilisations mères» de l'Asie, celle de J'Inde et celle de la Chine. Un certain nombre des auteurs de 'Viet Nam - L'histoire, la terre, les hommes sont également des spécialistes, ou pour le moins des observateurs attentifs des autres pays de la région. C'est pourquoi il a semblé à certains d'entre eux qu'il y avait place, dans l'édition française, pour une collection qui étudie toutes les facettes du passé et du présent des pays de la péninsule. Certains travaux en cours, sur ces pays, trouveront tOut naturellement leur place dans la collection. D'autres sont encore à l'état de proJets. Tous ceux qui connaissent la région savent que le travail, pour mieux comprendre la complexité extrême de la péninsule Indochinoise. ne manque pas.
* **

Pour toute demande de renseignements:
Collection « Péninsule Indochinoise Editions L'Harmattan 5, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris
»,

CoordinatiQn: Charles FOURNIAU, Denis GAZQUEZ et Alain RUSCIO Cartographie: Juan GAZQUEZ Photos: Jean-Claude LABBÉ et Roger PIC

Textes rassemblés et présentés par Alain Ruscro

VIETNAM
L'histoire, la terre, les hommes

Ont contribué à cet ouvrage: Paul-Louis AUDAT, Myriam BARBERA, Michel BLANCHARD, DR Arlette CARPENTIER, DR Henri CARPENTIER, Jean-Denis CASTRO, Annick CLÉMENT, Georges CONDOMINAS, DANG. THAI MAI, Antoine DAUPHIN, Philippe DEVILLERS, Françoise DIRER, Pierre-Richard FERAY, Charles FOURNIAU, Jean-Michel FOURNIAU, Paulette FOURNIAU, Denis GAZQUEZ, Juan GAZQUEZ, Lilian HALLS-FRENCH, HOÀNG XUÂN HAN, François HOUTART, Paul [çOART, Patrice JORLAND, Alice KAHN, Jérôme KANAPA, Jean-Claude LABBÉ, 1ves LACOSTE, Pierre-Bernard LAFONT, Paul-Marie de LA GORCE, Claude LAMOTTE, Père Claude LANGE, Tâm Quach LANGLEY, Raymond LEFÈVRE, LÊ Huu KHOA, LÊ THÀNH KHÔl, Père Albert LONGCHAMP, Isabelle
MICHELET, Alain QUANG, NGUYÊN MONNIER, TH! DIEu, NGOC VAN, NGUYÊN KHAC VIÊN, NGUYÊN NGUYÊN TUAN, Pierre PFEFFER, PHAC VAN,

PHAM Huy THONG, Roger PIC, François de QUIRIELLE. Daniel ROUSSEL, Alain RU5ClO, Dtdier SPIRE, TRÂN NGOC KIM, TRÂN VAN KHÊ, Henri VAN REGEMORTER, Jules-Eugène VIDAL, Vu KIEN, Vu NGOC BINH, Jean ZIEGLER.

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A VERTISSENIENT

1) Il s'est passé plus de deux années entre l'écriture de la toute premiète comribution et l'envoi chez l'imprimeur de la tOtalité des rédactions. Dans certains domaines, c'est beaucoup. Par exemple dans .celui de la démographie: entre l'achèvement des contributions et la mise à la disposition de l'ouvrage pour le lecteur, il y a, déjà, hélas, plus de deux millions de Vietnamiens en plus! Dans les domaines de la vie politique ou de l'économie, une assez profonde transformation de la pensée et de la pratique affecte le Viet Nam d'aujourd'hui. Dans quelle(s) direction(si ces tr:tnsformations vont-elles, iront-elles? 11 est évident que les études propo:;ées ici sont tributaires de l'état actuel du vaste (et vif! débat entre les Vietnamiens. Que dire, alors, des étudt::s concernant la politique régionale? Les relations entre le Viet Nam et ses voisins du Sud-Est asiatique parviennent en ce moment dans une zone de turbulences, dom beaucoup d'évolutions peuvent surgir. La description de l'état de cette situation est, eUe aussi, datét::.
2) Il est extrêmement délicat de trouver des chiffres fiables sur le Viet ;\jam. La précision de la science statistique, acquise dans les pays développés, n'est pas, et de loin, atteinte au Viet Nam même.. Les publications spécialisées sont t::Ues-mêmes prisonnières dt:: cet état de. fait. Aussi ne faut-il pas s'étonner dt:: trouver, çà et là, d'assez fortes variations dans les chiffres, selon les sources utilisées. Malgré cela, chaque fois que cela a été possible, nous avons recoupé les informations, afin de prOPQser un chiffre fiable. (chaque auteur restant, évidemment, responsable des chiffres qu'il avance). Qu'au moins, entour cas, ces données soient indicatives de. tendances, qu'au moins eUes fournissent des ordres de grandeurs, tel est notre seul désir. 3) Nous avons tenté, pour faciliter la'lectUre et pour assurer une homogénéité à l'ensemble, d'écrire systématiquement Viet Nam, de préférence à d'autres formes d'écriture, en cours dans d.ivers ouvrages, selon les écoles: Vietnam, . Viet-Nam, Viêt Nam,.. 4) Pour les mêmes raisons, auxqueUes se sont ajoutés des. impératifs techniques, nous avons renoncé aux signes diacritiques, pourtant particulièrement importants dans la langue vietnamienne. A quelqut::s exceptions près: par

exemple. pour des raisons évidentes,

La

contribution sur la langue et l'écriture.

@ Éditions L'Harmattan, 1989 ISBN 2 -7384-0417-0 6

SOMMAIRE
Avant-propos:
RUSCIO

une introduction à la connaissance du Viet Nam

-

Alain

.,...

11

I. LE CADRE NATUREL ET HUMAIN
Présentation du pays .... Le Viet Nam à l'angle de l'Asie - Yves LACOSTé ......................................... Les défis démographiques du Viet Nam -Alain MONNIER.........................
La croissance démographique: un problème préoccupant

-

19 22 27 31 39 46 49

Vu KJEN et

Vu l'Jcoc BINfI ........................................................................................ Ethnologie - Georges CONDOMINAS ............................................................. Faune de l'Asie tropicale humide: problèmes d'avenir-Pierre PFEFFER .... Flore et végétation - luit's-Eugène VID,'IL....................................................

n. LE LEGS CULTUREL
Archéologie: des mythes à l'hiscoire réelle PHAM Hu}:' THONG ................

Civilisation et culture - Ho,oisG XlMl"; HAN ................................................ La langue et l'écriture - Antoine DAuPHIN .................................................. Le Viet Nam traditionnel (des origines à la conquête françai~e) - Lfi TfI.INH KHÔl.. ............

57 61 65 68 74 90 95 97 105 107 109

Le confucianisme - NGTI}'ÈN KHAC FrÉN..................................................... Le bouddhisme - Pierre-Bernard LIFONT ...................................................
Les sectes religieuses Pierre-Bernard LIFONT ........................................... Histoire du christianisme Père Claude LANGE.......................................... La littérature classique DANG THAI lV[,.1f ................................................... Quelques écrivains célèbres .................... La littératUre populaire (contes, dictons et proverbes. chansons des rizières et des rues) ........

-

-

-

III. HISTOIRE CONTEMPORAINE
Le Viet Nam à l'époque coloniale (t858-1940) - Charles FOURNIAU ........... Les trois voies du socialisme au Viet Nam. Essai de synthèse y Pierre-Richard FERA ...... 115 122

Viet Nam et Occident: le cycle des guerres (1940-1975) -Alain Rusc/O ... Trente années de guerre en chiffres ........................................................ Les séquelles de l'écocide - NGUYÊNQUANG.............................................. Piste Ho Chi Minh : sentier de guerre, route de paix - Daniel ROUSSEL ..... La conscience américaine et le Viet Nam: l'exemple du cinéma Raymond LEFÈvRE ....

130 142 148 151 156

IV. ACQUIS ET INTERROGATIONS DU PRÉSENT
Vie économique ,............................... L'économie - Françoise DIRER Le développement de l'agriculture: une priorité Didier SPIRE ................. Science et technologie: des hommes capables dans un pays pauvre Henri VAN REGEMORTER .........................................................................
167 179 187

-

-

Vie politique
L'Etat vietnamien et ses institutions

Le débat sur le renouveau; « à faire sans tarder»

-

PaulIsoART .....................................

192 213 217 222

-

Myriam BARBERA

........ 210

Nguyên Van Linh parle ................................................................................ Carnet de voyage- Jean ZIEGLER ................................................................. La presse; deux visages de l'information-Michel BLANCHARD .................. Vie sociale Le Viet Nam au quotidien: les campagnes - François HOUTART ................ Hai Van, une commune du delta du fleuve Rouge ........................................ ................................................................ Des villes - Lilian HAU..s.FRENCH L'enseignement - Paulette FOURNlAU......................................................... Quelques éléments sur les problèmes de la santé ---' DR Arlette et DR Henri
CARPENTIER

226 230 233 235

................. 239

La femme-M~< Tâm Quacb L1NGLET ........................................................ Participation des femmes à la vie professionnelle et publique ......................

Problèmes actuelsde la famille-

NGOC VAN

..............................................

L'enfant - Paul.Louis AUDAT ...................................................................... Ceux qui sont partis - LÊ Huu KHO~ .......................................................... Données statistiques sur les réfugiés du Viet Nam ........................................

247 254 255 258 267 270

Vie cultureUe
La littérature contemporaine-Alice KAHN et NGUYÊN TH! DIEu ............... Art et artisanat - TRÂN NGOC KrM ............................................................... Musique et arts du spectacleTRÂN VAN KHÊ ........................................... Le cinéma - Jérôme KA.'JAPA ....................................................................... La télévision - Jêrôme KANAPA .................................................................... Père Alber! LONGCHAMP ............................. Le christianisme aujourd'hui De la nécessité du rireNGUYÊN TUAN ......................................................

-

273 2n 282 287 289 291 298

8

Le Vo : art martial traditionnelLe calendrier traditionnel-

La cuisine, reflet d'une civilisation

Jean-Denis CASTRO .................................. LÊ THÀNH KHÔl................................. PHAC VAN .......................................................

-

302 304 306

V. LE VIET NAM DANS LA RÉGION LE VIET NA1'J DANS LE MONDE
Relations régionales, relations internationales - Paul-Mariede La GaRcE ... Phzlippe DEVIIJ..ERS ......................... La politique extérieure du Viet Nam

-

Les échanges extérieurs du Viet Nam - Jean-MichelFOURNIAU .................. Sources statistiques sur le commerce extérieur du Viet Nam ........................ Nécessité de la coopération franco-vietnamienne - Charles FOURNLAU .......
La France ne doit pas être absente

-

François

de QUIRlEIJ..E ........................

Un monde à reconstruire -- Isabelle MICHELET............................................. La francophoniePatrice fUR1AND.............................................................
Une destination pour la paix: le Viet Nam

-

Claude

LAMOTTE ...................

311 318 328 358 368 3n 373 379 384

VI. LE VIET NAM EN BREF Données de base, petit guide pratique
Un pays qui s'ouvre au tourisme-Annick CLÉMENTet DENIS GAZQUEZ ......

Quelques conseils pour la photo et le film vidéo - Jean-Claude WBÉ ........ Adresses utiles en France .............................................................................. Adresses utiles au Viet Nam ......................................................................... Chronologie ........................ Glossaire. .. ., .. .. ........ .. ... . ... . .... ... ... .. ... .. ... " Les sources de la connaissance: bibliographie, filmographie, iconographie, discographie ... .....................

Conseils'aux voyageurs - D RHenri CARPENTfER .........................................

389 392 393 394 402 405 408 412

9

TABLE DES TABLEAUX ET ILLUSTRATIONS

16 ................... Carte du Viet Nam '" 17 Carte du Sud-Est asiatique ... ................. 18 Division administrative du Viet Nam ........................................................... 34 Evolution de la population: 1900-1988 ........................................................ 36 La démographie vietnamienne en chiffres .................................................... 37 Pyramide des âges ................................... 43 Les ethnies du Viet Nam .............................................................................. 45 Carte ethnique ........... 73 Les étapes de la formation du Viet Nam ....................................................... 121 L'Indochine coloniale. .............................................................. 134 La division du Viet Nam entre 1954 et 1975 ................................................. Comparaison des tonnages de bombes larguées lors des grands conflits du 145 XX' siècle (bombardements aériens) 149 Disparition progressive des zones forestières au Viet 1'<am 154 La piste Ho Chi Minh Production vivrière globale 170 Production vivrière par tête 171 Production d'énergie électrique 174 174 Production de charbon Statistiques économiques, 1976-1987 176 Estimation des« Boat-People» recueillis par le HCR ,. 271 Provenance des importations du Viet Nam 332 Destination des exportations du Viet Nam 333 Marchandises imponées par le Viet Nam 335 Marchandises exportées par le Viet Nam 337.338 Taux de couverture du commerce extérieur du Viet Nam .38-349 Provenance des importations du Viet Nam 361 Destination des exportations du Viet Nam 362 Taux de couverture des échanges extérieurs du Viet Nam 363 Ventilation des importations du Viet Nam 364 Ventilation des exportations du Viet Nam 365 Structure des exportations françaises vers le Viet Nam 366 Endettement du Viet Nam à l'égard des pays à monnaie convertible 367

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A VANT-PROPOS

UNE INTRODUCTION À LA CONNAISSANCE DU VIET NA~1
Alain Ruscio
Le Viet Nam est loin d'être un inconnu pour les Français. Ce pays interpelle à

chaque instam narre mémoire collective. De « Goupi Tonkin» aux fumeurs d'opium, sans oublier l'inévitable « Tonkiki-tonkinoise », la culture populaire véhicule plus d'une image. du reste facile. De Malraux, écrivant des pages célèbres, à Romain Rolland, signant des appels « pour la liberté des Annamites », sans oublier l'engagement de Jean-Paul Sartre, les grands noms de l'intelligentsia française one tous. à un moment ou à un autre, tourné leurs regards vers l'Extrême-Orient indochinois. D'Albert Sarraut à Charles de Gaulle, en passane par Pierre Mendès France, quel est l'homme politique de ce siècle qui n'a eu, à un moment ou à un autre, à adapter des positions concernane l'ex-Indochine? Norre vie quotidienne de ces années quatre-vingt est d'ailleurs elle-même souvent troublée par cette omniprésence « indochinoise ». L'employé aura souvem un collègue de bureau qui s'appelle« Nguyên ». L'écolier aura un p~tit copain qu'il nommera, un temps, « Chinois », a~'ant d'apprendre qu'il vient d'un autre pays, plus petir. Le promeneur est à même d'arpenter la rue de Saigon, la rue d'Annam ou le boulevard d'Indochine s'il est parisien, d'admirer (?) la fière statue de l'ex-colonie asiatique qui domine toujours les escaliers de la gare Saint-Charles, s'il est marseillais. Sans compter l'exercice périlleux, pour plus d'un « Français moyen », qui consiste à tenter de se servir de baguettes, les soirs de sortie en famille. Nous avons vécu une longue histoire J'amour et de répulsion avec le Viet Nam. La « vie commune », imposée, à vrai dire, par les colonisateurs, a duré presque exactement un siècle. Cela laisse des traces qu'on n'oublie pas, pour le meilleur et pour le pire. Puis, il y eut, de 1945 à 1954, un conflit long et pénible,la première de « nos» guerres coloniales perdues, qui marqua durablement les corps et, plus encore, les esprits. Plus tard encore, des millions de Français des années 1960-1970, comme d'autres dans le monde, se passionnèrent, prirent parti dans le conflit qui opposa la puissante Amériqueet le « petit » Viet Nam. Durant plus d'une décennie, cette région du monde fut le cenrre névralgique des relations internationales, le poine vers lequel convergèrent tous les regards, le Heu où s'exacerbèrenr toutes les passions. Chaque jour, les téléspectateurs du monde enrier virenr sur leurs écrans les images terribles de la guerre. Ajourons enfin à tout cela le fait, constaté par ceux, toures tendances
11

politiques confondues, qui connaissent le Viet Nam, que de multiples affinités, culturelles, humaines, nous rendent son peuple très proche du nôtre. Loin du Viet Nam, c'était le titre d'un des premiers films consacrés à ce pays. C'est vrai, la géographie a situé la France et le Viet Nam presque exactement aux deux bouts du continent eurasiatique. Mais l'histoire et les hommes ont voulu que les 15 000 km qui nous séparent soient, finalement, peu de chose. Le temps a passé. Le Viet Nam est moins omniprésent que naguère malgré, de temps à autre, de brusques coups de projecteurs de l'actualité. Mais il existe. C'est, malgré les immenses difficultés qu'il doit encore surmonter, malgré les séquelles des drames d'hier et les malheurs d'aujourd'hui, une puissance qui compte en Asie. Par la masse de sa population. Par son rayonnement politique, qui peut déplaire à beaucoup, mais qui est incontestable. Par son potentiel, quels que soient les piétinements et les errements du présent. Oui, le Viet Nam compte et, plus encore, comptera dans 'lesiècle qui vient. Le « petit» pays est, en fait, une grande puissance du Sud-Est asiatique. Bien des hommes politiques, bien des responsables de grandes entreprises l'ont compris, ou commencent à le comprendre. C'est que les besoins objectifs des deux pays font que la France, telle qu'elle est, doit impérativement avoir, avec le Viet Nam, tel qu'il est, des relations privilégiées si elle veut conserver quelque intluence dans cette région clé qu'est l'Asie du Sud-EstlOuest-Pacifique. L'état actuel des connaissances est-il au niveau de ces nécessités? L'Asie, continent où vit un humain sur deux, n'est-elle pas la grande délaissée de la connaissance, une fois la croûte de 1'« exotisme» arrachée, une fois les clichés abandonnés? Connaît-on vraiment, par exemple, le Viet Nam? Disposons-nous
pour commencer à approcher ce pays des outils livres, ouvrages divers indispensables à la compréhension? Hélas, non! Si la recherche de pointe s'honore de nombreux titres de grande valeur, dans la quasi-tOtalité des disciplines, la pauvreté de la bibliographie générale, en langue française, est aft1igeante (du moins pour les publications récentes, faisam le point des connaissances accumulées depuis un quart de siècle). Pas J'introduction à la connaissance de la civiiisation, par exemple. Pas de manuel à l'usage des érudiants

-

-

en histOire. Pas de livre de géographie. Pas de guide touristique. Pas de

«

Viet

Nam» dans les collections pratiques des grands et des petits éditeurs. Amère constatation: ce pays apparaît tragiquement délaissé. On aboutit, par exemple, à ce paradoxe que le touriste ou le coopérant français qui part en Thaïlande, que l'étudiant qui prépare un exposé sur la Chine, yue l'homme curieux qui veut se documenter sur les Philippines peuvent disposer d'un, deux, dix manuels ou guides... Pour le Viet Nam, pays que tant de liens devraient nous rendre plus proche, rien de semblable. Par parenthèse, cette méconnaissance n'est-elle pas le terreau sur lequel se som développés bien des mythes, tour à tour positifs et négatifs? bien qu'à un niveau Dans la pratique de la coopération qui existe insuffisant - entre la France et le Vit:t Nam, on se heurte chaque jour à cene pénurie d'outils de connaissance conceptuelle et pratique. La rétlexion en a été faite à maimes reprises, par exemple au sein de l'Association d'amidé franco-vietnamienne qui. depuis plus d'un quart de siècle, travaille à maintenir les rapports et les échanges avec le Viet Nam. C'est pourquoi ce projet est né. A l'origine, un petit noyau de vietnamologues, aspirant à faire partager leur intérêt

-

12

pour ce pays. Et puis, progressivement, certains des meilleurs spécialistes du Viet Nam de l'Université, du monde de la recherche, certains grands témoins, écrivains, journalistes, ont été intér~ssés par le projet, ont rédigé des contributions. Et, par ce prompt renfort, nous nous vîmes plus de cinquante en arrivant au port. Tant de personnes compétentes et si différentes qui mettent en commun leurs efforts pour parvenir à une approche meilleure d'un pays, cela n'est, après tout, pas si fréquent dans l'édition française.

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-

Nous aurions pu, finalement, tenter de mettre sur pied une « Encyclopédie du
Viet Nam '>.Mais, outre qu'il était vraiment devenu urgent de proposer au public un ouvrage pratique de connaissance, il ne nous a pas paru possible de franchir d'un trait cette longue étape. Plus modestement, nous nous sommes efforcés de répondre aux principales questions que se posent coopérants, touristes, hommes d'affaires, scientifiques, enseignants et étudiants... plus généralement la communauté des hommes soucieux de connaître leur temps. Nous n'avons donc aucunement l'ambition d'avoir été exhaustifs. Plutôt qu'un tableau du Viet Nam, nous proposons une série d'éclairages sur diverses facettes de ce pays, de son passé si prégnant encore sur la réalité contemporaine, et sur cette réalité contemporaine, elle-même en mouvement. Une première somme, une sorte de panorama, suffisamment rapide pour être accessible à tous, suffisamment touffu pour (tenter d') éviter tout schématisme. Pour donner ces éclairages, nous nous sommes adressés à des auteurs qui, tous, ont une expérience directe du pays et du sujet traité et qui, pour beaucoup, comptent, dans la communauté scientifique, parmi les spécialistes les plus éminents. L'abondance des sujets à aborder était telle que quelques pages seulement pouvaient être consacrées à chaque question. Aussi a-t-il été demandé aux auteurs de jouer le jeu du « parler court» (ou plutôt de 1'« écrire court »). Et c'est un exercice difficile. Résumer, en quelques pages, des thèmes complexes, sur lesquels on travaille, parfois, depuis dix ou vingt années (ou même toute une vie: certains auteurs se seront reconnus), est d'une extrême difficulté. Nous sommes parfaitement conscients qu'il peut y avoir des chevauchements entre les thèmes traités par tel ou tel auteur. Dans d'autres cas, il peut y avoir des différences d'interprétation, voire des divergences. C'est la loi du genre. Sont-ce des inconvénients? Non. Il est toujours intéressant, il est souvent indispensable, de prendre connaissance de diverses upinions sur un même sujet. Est-il utile de préciser, d'ailleurs, que le fait de publier ensemble un livre ne signifie nullement que les auteurs ont tenté d'approcher une certaine unité idéologique? Il y a, ici, multiplicité des regards portés sur le Viet Nam. Chacun conserve son opinion propre sur les réalités du Viet Nam d'aujourd'hui et, en particulier, sur son système socio-économique. Cela est évident. Oui, mais les évidences gagnent toujours à être écrites. Voici donc cet ouvrage, fruit d'un long travail collectif. On n'encre pas dans un monde aussi complexe que celui du Viet Nam en quelques centaines de pages. La sagesse asiatique nous enseigne, entre autres, l'humilité. Mais, si l'on a la volonté pour cela, si l'on abandonne en route quelques idées toutes faites, quelques schémas faciles, quelques a'priori politiques, on peut commencer à comprendre, c'est-à-dire commencer à aimer ce pays et ce peuple. C'est tout le mal que l'on vous souhaite. (Paris, 3 novembre 1988) 13

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LE CADRE NATUREL ET HUMAIN

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I. Lai Chau 2. Son La 3. Hoang Lien Son 4. Ha Tuven 5. Cao Lang 6. Bac Thai 7. Quang Ninh 8. Ha Son Binh 9. Ha Bac 10. Vinh Phu Il. Hai Hung 12. Hai Phong 13. Thai Sinh 14. Ha Nam Ninh 15. Thanh Hoa 16. Nghe Tinh Ii. Binh Tri Thien 18. Quang Nam-Da Nang 19. N!thia Binh 20. Gia Lam-Kon Tum 21. Phu Khanh 22. Dac Lac 23. Lam Dong 24. Thllan Hai 25. Dong Nai 26. Song Be 27. Tav Ninh 28. L,'ng An 29. Ben Tre 30. Tien Giang 31. Hau Giang 32. Cuu Long 33. Dong Thap H. An Giang 35. Kien Giang 36. Minh Hai
En outre, trois villes (Hanoi. Ho Chi Minh-Ville et Haiphong) et une région (Vung Tao-Con Daoi relèvent directement de l'administration cemmle.

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Division administrative 18

du Viet Nam

PRÉSENTATION DU PAYS
Le Viet Nam a une superficie de 329560 km2, soit à peu près les trois cinquièmes de la France. Il compte plus de 64 millions d'habitants (estimation 1988). Il est donc relativement peuplé, si on le compare aux autres grands pays de la région, Chine exceptée (Indonésie: 1iO millions; Philippines: 60 millions; Thaïlande: 55 millions; Birmanie: 40 millions). Il se situe, par sa population, au troisième rang des pays socialistes, derrière les deux géants, Chine et Union soviétique. Situé à la bordure orientale de la péninsule Indochinoise. il se trouve presque exactement au centre du Sud-Est asiatique: - de Hanoi à Rangoon (Birmanie) : 1 120 km à vol d'oiseau; - de Hanoi à Manille (Philippines) : 1 no km ; - de Ho Chi Minh-Ville à Singapour: 1 100 km ; - de Ho Chi Minh-Ville à Djakarta (Indonésie) : 1 890 km. Le pays se situe, par ailleurs, au carrefour des océans Indien et Pacifique. Position géographique (sans tenir compte des archipels) : 8" 30 - 23" 22 de latitude nord. I! faut y ajouter les archipels Hoang Sa (Parace!s). 113" 30 de longitude est, et Truong Sa (Spradt::ys), 117" de longitude est. La poime nord du Viet i':am avoisine le tropique du Cancer. Le pays tout entier est donc sitUé dans la zone intertropicale. Le Viet Nam prend la forme d'un grand S. très éfilé, du nord au sud. A vol d'oiseau, il ya environ l 650 km à parcourir entre la pointe la plus ser~entrior.ale de la frontière sino-vietnamienne et la pointe de Ca l'vIau,au sud. D'ouest en est, les distances som infiniment moindres: de 50 km, au cenm:, dans la province de Binh Tri Thien, à 600 km, au nord, de Mong Cay à la frontière avec le Laos. Les pays voisins som: - l'immense et puissante Chine, peuplée de 1,2 milliard d'habitants (1 150 km de frontières communes) ; - le Laos, 3) millions d'habitants (l 650 km de frontières communes) : communes. I! v a 3 260 km de côtes. .
Le plateau

-

-

102" 10

-

109" 30 de longitude

est;

-

le Cambodge, 7 millions d'habitants, qui n'a que 930 km de fromières
continemal est de 500000 km 2. Ses richesses sont jugées

importantes par nombre d'experts. En particulier, des prospections de pétrole ont été entreprises. Le sous-sol est, lui aussi, assez riche, surtout dans le nord. Il recèle du plomb.

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de l'antimoine, de l'or, du nickd, de la lignite, du pétrole, de la houille, du fer, de l'étain, du cuivre, de la bauxite... Le réseau hydrographique est den~e. Des milliers de fleuves et rivières s'enchevêtrent, et forment un réseau qui atteint 41000 km (auxquels il faut ajouter les 3 100 km de canaux). Le long de la côte, il y a une embouchure tous les 20 km en moyenne. Les principaux fleuves sont le fleu'le Rouge et le Mékong. Le fleuve Rouge fait 1 150 km, dont 510 en territOire vietnamien. C'est un fleuve assez puissant (jusqu'à 30 000 m) IsecondeL Son surnom lui vient de la couleur de ses eaux: il charrie d'énormes quantités d'alluvions, estimées à 130 millions de tonnes par an. Il domine, parfois de plusieurs mètres, la plaine; la pratique de l'endiguement, qui remonte probablement au début de l'ère chrétienne, permet de l'acheminer jusqu'à la mer. Le grand fleuve du Nam Bo (Sud), le Mékong, arrive au Viet Nam après avoir sillonné une partie de l'Asie et toute la péninsule (4220 km, dont seulement 220 en territoire vietnamien). Il est plus puissant encore (de l'ordre de 120 000 m~/seconde aux bouches), mais moins impétUeux. La régulation se fait par l'immense lac Tonlé Sap, au Cambodge. Les trois quarts du territOire sont formés de montagnes et de plateaux. Le système montagneux court de la frontière du nord.ouest à la pointe orientale du Nam Ba, sur une distance totale de 1 400 km. Le point culminant est le Fan Si Pan (3 143 m) dans le massif du Hoang Lien Son, au nord. C'est dans les plaines, c'est-à-dire sur le quan du territOire, qu'est concentrée l'immense majorité de la population. Dans le delta du fleuve Rouge (15 000 km2, l'équivalent de trois départements français), la principale plaine du Nord, on atteint l'une des plus fortes densités rurales du monde, déjà jugée inquiétante par les géographes français de l'époque coloniale (pierre Gourou, 1936). Le delta du Mékong (40000 km2) est moins fortement peuplé, bien que dense lui aussi. En dehors des deux deltas, il n'y a que des plaines côtières, peu étendues, de 2 à 3000 km2, parfois moins, bloquées vers l'intérieur par des barrières montagneuses. Les terres arables sont estimées à 95 000 km2, soit moins du tiers de la superficie tOtale. Les superficies effectivement cultivées n'atteignent que 55000 km2. Le climat est marqué par la proximité des tropiques. Le phénomène de la mousson affecte l'ensemble du pays, avec une infinité de nuances locales. Saison « sèche» de novembre à avril. Saison des pluies de mai à octobre. Durant cette
saison, l'humidité relative moyenne avoisine 90 %. Le grande partie de l'année au nord, où les hivers peuvent frais (mousson d'hiver: phénomène des masses d'air froid on chemine vers le sud, plus les températures moyennes amplitudes annuelles sont fones. temps est chaud une cependam être parfois venues du nord). Plus sont élevées. moins les

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Températures
..

moyennes

T" moyennes annuelles Lang Son Lai Chau Hanoi Vinh Hué Da Nang Nha Trang Ho Chi Minh-Ville Rach Gia 21" 6 23" 2 23" 4 24" 25" 1 25" 5 26" 4 26"9 27" 2

Mois le plus froid

Mois le plus chaud

16"5 19"7 25" 8

28° 8 29" 4 28.9

Précipitations Plaines Montagnes Lang Son Lai Chau Hanoi Vinh Hue Da Nang Nha Trang Ho Chi Minh-Ville Rach Gia

annuelles 1 500 mm 2/3000 mm 1 395 mm 1 983 mm 1 763 mm 1 891 mm 2867 mm 2 124 mm 1 374 mm 1 910 mm 2018 mm

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LE VIET NAM À L'ANGLE DE L'ASIE
Yves Lacoste *
Pour saisir les principales caractéristiques du Viet Nam et les originalités de ce pays, il n'est pas inutile d'examiner sa position sur une carte du monde et de le comparer à d'autres pays plus ou moins proches. Le Viet Nam se situe, pourrait-on dire, à 1'« angle de l'Asie », c'est-à-dire là où l'orientation schématiquement nord-sud des rivages de l'Extrême-Orienc fait place, entre le tropique et l'équateur, à une direction dans l'ensemble ouest-est. Celle-ci est la résultante des contours de la façade méridionale du continent asiatique et cette direction est soulignée par l'orientation de l'énorme bourrelet montagneux de l'Himalaya et du Tibet. A l'est de l'Inde, ces chaînes tournent vers le sud-est et dans leur prolongement se trouve la péninsule Indochinoise. La bordure orientale de cette péninsule correspond au Viet Nam dont It's rivages s'ouvrem sur une vaste étendue marine abusivemer; dénommée (depuis moins d'un siècle) mer de Chine méridionale. On devrait plutôt l'appeler aujourd'hui Méditerranée de l'Asie du Sud-Est, en raison de sa taille et du fait qu'elle est entourée par une dizaine d'Etats, pour moitié insulaires. Outre qu'elle recèle d'importants gisements pétroliers, et de surcroît à de faibles profondeurs, cette mer a une importance stratégique considérable puisqu'elle fait communiquer, par ses détroits, le Pacifique et l'océan Indien: c'est au large des côtes du Viet Nam que passe une des grandes routes mondiales du pétrole, celle qui relie le Japon aux gisements du Moyen-Orient. Au milieu de cette Méditerranée de l'Asie du Sud-Est se trouvent deux archipels dénommés Paracels et Spratleys par les Européens, Hoang Sa et Truong Sa par les Vietnamiens qui les considèrenr comme partie de leur territoire national. Mais ces îlots, dont l'importance est devenue considérable, sont revendiqués par les Chinois et par d'autres Etats voisins qui se disputent ces étendues marines. Le Viet Nam, à l'angle de l'Asie, se trouve au centre d'un très vaste ensemble géographique que les géographes dénomment l'Asie des moussons, en raison de ses particularités climatiques. En effet, la façade du continem asiatique qui s'étend du Pakistan au sud du Japon correspond à des latitudes sahariennes ou sub-sahariennes. Cette contrée devrait donc être aride, or elle reçoit des
Géographe. Professeur à l'université Paris VIII. Fondateur et directeur de la revue Hérodote. * Co-auteur de J'édition annuelle de L'Etat du monde (Ed. La Découverte). Auteur de nombreux travaux, dom une Géographie du sous.développement. 22

prc:<:ipjt3tions considerables. Cela est dû au phénomène de la mousson: les masses d'air équaroriales chaudes et humides remontent, en été, depuis l'océan Indien loin vers le nord; ce sont eUes qui apportent des pluies considérables sur la Chine du Sud, les pays de la péninsule Indochinoise et le Viet Nam. Vers la fin de l'été, les CÔteSdu Viet Nam subissent l'attaque de terribles tvphons qui vÎl::nnem du Pacifique. En hiver, les plUies diminuent beaucoup et la partie septentrionale du Viet Nam subit alors des vents qui souft1ent du nord et qui ne sOnt pas chauds. Mais le grand arc que forme l'Asie des moussons n'est pas seulement singulier par ses aspects climatiques. Il a surtout une caractéristique fondamentale pour ce qui est de la géographie humaine: c'est en Asie des moussons que se trouve rassemblée plus de la moitié de l'effectif tOtal de l'humanité, soit environ 2,7 milliards d'hommes avec, notamment, deux énormes Etats par l'importance de leur population: la Chine (1,2 milliard) et l'Union indienne (près de 800 millions). En comparaison de ces deux géams, les autres Etats d'Asie des moussons semblent être de taille modeste avec des effectifs dix ou vingt fois moins importants. Mais le Viet Nam, avec plus de 60 millions d'habitants, est déjà plus peuplé que les plus grands Etats d'Europe occidentale et sa population s'accroît rapidement. Que leurs effectifs de population se comptem par dizaines ou centaines de millions d'habitants, les Etats de l'Asie des moussons se caractérisent, sur une partie de leur territoire, par des densités de population rurale extraordinairement fortes, supérieures à 1000 habitants au km2. C'est essentiellement le cas, surtout au Viet Nam, des plaines alluviales et des deltas,les hauteurs (collines et plateauxj étant beaucoup moins peuplées. Cette concentration de la population sur de petites parties du territoire s'explique par le fait qu'en Asie des moussons une. solution a été trouvée, dans le cadre de diverses civilisations, au problème agricole fondamental du monde tropicaL En effet, la plupart des sols y sont relativ~ment pauvres et fragiles, du fait des particularirés du climat, er ils ne peuvene être cultivés plusieurs années de suite sans s'épuiser rapidement. Aussi dans l'ensemble du monde tropical pratique-r-on de très longues jachères pour que la fertilité de ces sols puisse se reconstituer peu à peu. De ce fait, la densité de population ne peut être très importante, et c'est notamment le cas dans la plus grande partie de J'Afrique et de l'Amérique du Sud. En revanche, en Asie des moussons, ce problème pédologique a été abordé de façon radicalement différente: les populations se sont progressivemene concentrées dans les vallées alluviales et dans les deltas, c'est-à-dire là où les fleuves, lors des crues, apportent des boues et des limons qui re~ouvellene régulièremene la fertilité des sols. Non seulement, dans ces conditions, il n'est pas nécessaire de pratiquer de longues jachères, mais il faut au contraire effectuer des cultures très intensives, car ces espaces de sols riches ne sont pas très vastes et depuis des siècles les populations s'y sont accumulées avec des densités de plus en plus fortes. Dans le cadre des civilisations d'Asie des moussons, des systèmes de culture très intensifs one été peu à peu mis au point, surtout ceux de la riziculture inondée (les rizières sont encore rarement irriguées et l'eau qui les recouvre vient des pluies) avec deux récoltes par an (et parfois davantage) grâce aux techniques du repiquage et de l'apport de toutes sortes d'engrais (et notamment, sauf en Inde, d'excréments humains!. 23

Mais la connaissance de ces méthodes de culture très perfectionnées ne suffit pas pour expliquer l'extraordinaire concentration de ces populations rurales. La plupart de ces plaines, que traversent de très puissants fleuves, n'auraient pas pu être aussi densément occupées et cultivées si de très importants ouvrages hydrauliques n'avaient été réalisés dans le passé. Il faut en effet construire des digues tout le long des berges de ces fleuves, et ce d'autant plus que, chargés d'une grande quantité d'alluvions, ils coulent au-dessus du niveau de la plaine, comme sur une sorte de remblai. Leurs crues sont donc extrêmement dangereuses car la plaine en contrebas risque d'être submergée si les digues se rompent. Celles-ci doivent donc être soigneusement entretenues pour résister à la pression des eaux, lorsque le niveau du fleuve monte brusquement de 10 à 15 mètres. Par ailleurs, le fait que les fleuves coulent au-dessus du niveau de la plaine pose le problème de l'évacuation des eaux de pluie. En période de mousson, les précipitations peuvent atteindre près d'un mètre en quelques jours. Aussi les rizières risquent-eUes d'être submergées par une trop grande épaisseur d'eau, ce qui fait périr les plants de riz. Faute de pouvoir rejeter toute cette eau dans le fleuve (c'est moins difficile aujourd'hui avec de puissantes pompes), il faut tout un système de canaux pour ('évacuer jusqu'à la mer. Ce réseau de grandes digues et de grands canaux n'a pu être réalisé, dans le passé, que là où les Etats puissants et bien organisés avaient le souci d'entreprendre et de mener à bien ces grands travaux hydrauliques, en mobilisant d'importants effectifs de population. Parmi ces sociétés de l'Asie des moussons, sociétés que l'on appelle « hydrauliques» tant les problèmes de la maîtrise de l'eau ont d'importance pour elles, la société vietnamienne est considérée par les spécialistes comme celle qui a réalisé dans le delta du fleuve Rouge, au Nord Viet Nam, ('ensemble d'ouvrages hydrauliques le plus puissant et le mieux coordonné. Il n'y a guère d'équivalent, ni en Chine ni en Inde. La puissance et la complexité du réseau des digues dans le delta Ju fleuve Rouge tiennent J'abord au fait que ce fleuve et ses affluents descendent de montagnes très proches qui reçoivent d'énormes quantités de pluies de mousson. Celles-ci dévalent rapidement les pentes qui sont soumises à une importante érosion: non seulement les crues sont très puissantes et elles arrivent brusquement dans la plaine, mais de surcroît les fleuves surchargés d'alluvions arrachées à la montagne coulent très au-dessus de la plaine et celle-ci ne peut être préservée que par des digues très importantes. Dans les régions où les fleuves sont beaucoup plus longs (c'est le cas du Mékong au Cambodge et au Sud Viet Nam, du Yang-Tseu-Kiang en Chine ou du Gange en Inde), les crues ont le temps de s'étaler et les aJluvions, celui de se déposer. et il n'est pas aussi indispensable d'avoir des digues aussi puissantes. Le caractère très perfectionné du réseau des ouvrages hydrauliques au Nord Viet Nam tient aussi au fait que le delta du fleuve Rouge a été depuis des siècles le berceau de l'Etat vietnamien. De ce fait, les dirigeants ont concentré les efforts des populations qu'ils contrôlaient sur ce triangle de quelque 200 km de cÔté qui a été depuis mille ans progressivement mis en valeur, protégé des crues et de plus en plus densément peuplé. Dans les Etats beaucoup pJus vastes en Inde, en Chine, par exemple le rôJe de J'appareil d'Etat dans l'organisation des grands travaux n'a pas été aussi concentré qu'au Viet Nam. surtout durant les siècles où cet Etat se limitait essentiellement au delta du fleuve Rouge et aux hauteurs qui l'encadrent. C'est à partir de la fin du Moyen Age que le peuple vietnamien a commencé de s'étendre progressivement vers le

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sud, dans une série de petites plaines côtières. Une des grandes originalités du Viet Nam est la forme de son territOire. il s'allonge sur près de 2000 km du nord au sud (1 650 km à vol d'oiseau) ; sa largeur qui atteint 600 km au nord et 200 km au sud, dans le delta du Mékong, se réduit à 50 km dans la partie centrale. Cette forme très curieuse résulte à la fois des données naturelles et d'un processus géopolitique. C'est, avons-nous dit, au nord dans le delta du fleuve et dans les collines d'alentour que se sont constitués il y a plus de 2 000 ans l'Etat et le peuple vietnamiens, avec des caractéristiques culturelles qui le différencient nettement de la masse chinoise; et l'on peut dire que le Viet Nam, tout en entretenant d'étroits rapports avec la Chine (notamment pendant quelque mille ans d'occupation chinoise), s'est individualisé en s'opposant à la domination de l'Empire chinois. Obligé de faire face, au nord, à une série de poussées chinoises qui empruntent de larges vallées qui ouvrent les montagnes frontalières, le peuple vietnamien, au fur et à mesure de son accroissement démographique, s'étend peu à peu vers le sud, suivant le chapelet des petites plaines littorales. Il lui est très difficile de s'étendre sur les collines environnantes, car celles-ci présentent, encore aujourd'hui, un obstacle écologique redoutable. EUes sont en effet le domaine d'une variété de paludisme particulièrement virulent et pernicieux (plasmodium falsiparum) que seules les populations nées dans ces régions de hauteurs peuvent supporter non sans mal. C'est à partir du xV"siècle que l'Etat vietnamien étend plus largemem sa poussée vers le sud, notamment après l'avoir emporté sur le royaume côtier du Champa, qui avait plusieurs fois combiné des attaques avec celles que les Chinois lançaient à la frontière nord. C'est au XVIII'siècle que les Vietnamiens commencent à atteindre le très grand delta du Mékong. Certes, cette région relevait alors théoriquement de l'Empire khmer, mais les difficultés politiques qu'il connaissait depuis plusieurs siècles (en raison notamment des attaques des Siamois) et sa médiocre croissance démographique, en dépit de ses vasres étendues cultivables, ont fair que la présence cambodgienne était assez précaire et que ce sont les Vietnamiens venus du nord qui am réalisé peu à peu, et non sans de lourdes pertes dues à l'insalubrité, l'énorme travail de défrichemem de cer espace amphibie er couvert de jungle. Les frontières de l'Etat vietnamien som donc relativement anciennes er elles n'ont fait l'objet que de retouches de détail à l'époque coloniale. Sur les 329000 km2 qu'elles englobent vivent une soixantaine d'ethnies différentes er un peuple dont ['unité du nord au sud est tOut à fair frappante. Ces diverses ethnies qui ne forment que 12 % seulement de la population vivent pour l'essentiel hors des plaines (il y a toutefois quelque 500 000 Khmers dans le delta du Mékong), dans la zone des collines et des momagnes ; elles ne pratiquent guère la riziculture inondée sauf dans quelques fonds de vallée, mais surtout la culture dite du « riz de montagne », culture sur brûlis à longue jachère. Ces ethnies, dont les plus importames relèvent du groupe thaï qui s'étend aussi en Chine, au Laos et en Thaïlande, font partie depuis longtemps de l'ensemble vietnamien et la plupart d'entre elles am participé activement aux luttes du peuple vietnamien pour son indépendance et sa réunification. L'essentiel de la population vietnamienne, le peuple qui se .dénomme Kinh, se trouve Jans les plaines et présente une extraordinaire unité culturelle, en dépit de la distance qui sépare le delta du Mékong de celui du fleuve Rouge. Certes, il y a 25

quelques nuances dans les cuisines, les chansons, les façons de parler, mais c'est peu de chose en regard des caractéristiques communes qui sont fondamentales. Celles-ci sont dues au fait que ce sont des populations des régions surpeuplées du Nord Viet Nam qui sont progressivement venues au Sud, à une période relativement récente, pour mettre en valeur des terres nouvelles. Cette unité culturelle de la nation vietnamienne est une des caractéristiques les . plus étonnantes de ce pays, en dépit des drames qu'il a connus.

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LES DÉFIS DÉMOGRAPHIQUES DU VIET NAM
Alain Monnier *
La population du Viet Nam est actuellement de 62 millions d'habitants, Le Viet Nam est ainsi le plus peuplé des pays de l'Asie du Sud-Est, après l'Indonésie (175 millions d'habitants). Sa croissance démographique est très rapide, en raison d'une natalité très élevée, d'une mortalité relativement faible pour un pays en voie de développement, et en dépit d'une émigration assez importante au cours des années passées. Quelques nombres donnent la mesure de cette croissance: la population a augmenté de 10 millions d'habitants depuis 1979, date du dernier recensement, et de 14 millions depuis la fin de la guerre; chaque année naissent plus de 2 millions d'enfants et, déduction faite des décès et des départs, le Viet Nam doit aujourd'hui faire face aux problèmes posés par un accroissement démographique annuel de 1,6 million d'habitants (à peu près équivalent à celui des Etats-Unis ou de l'URSS...). Même en supposant un ralentissement de la croissance dans les années à venir, la population du Viet Nam devrait atteindre ou dépasser 80 millions d'habitants en l'an 2000.

FACE AU DÉFI DE LA CROISSANCE, LIMITER LES NAISSANCES
Confronté à un tel défi, il est impératif pour le Viet Nam, ('omme pour les autres pays en voie de développement, de réduIre la fécondité. L'objectif actuel du gouvernement est de limiter à deux le nombre moyen d'enfants par femme. On mesure l'effort que cela représente lorsque l'on sait que les Vietnamiennes Ont actuellement, en moyenne, cinq enfants. La campagne de conviction en faveur de la limitation des naissances est assurée, sur le terrain, par l'Union des femmes vietnamiennes, tandis que les interventions médicales et la fournitUre des contraceptifs dépendent du ministère de la Santé. Le principal procédé contraceptif utilisé est le stérilet. L'utilisation de préservatifs masculins tend par ailleurs à se développer, tandis que la pilule demeure marginale, limitée aux grandes villes du Sud. L'avortement, qui n'est pas conçu comme une méthode de

.

Chercheur

à l'Institut

national

d'études

démographiques

(INED),

Paris.



planification des naissances, mais comme un recours, est libre et gratuit. La stérilisation, enfin, est rare. L'efficacité de ce dispositif de limitation des naissances est difficile à apprécier. Elle diffère vraisemblablement au Nord - où le planning familial est implanté depuis 1962 - et au Sud, où il ne s'est vraiment diffusé que depuis la fin de la guerre. Quoi qu'il en soit, on peut penser que l'objectif de deux enfants par femme demandera encore beaucoup d'efforts.

UNE NOUVELLE RÉPARTITION DE LA POPULATION
Simultanément au défi de la croissance démographique, le Viet Nam doit affronter les problèmes résultant d'une répartition très déséquilibrée de la population sur son territoire. D'une part, le delta du fleuve Rouge et, à un moindre degré, celui du Mékong, ont été traditionnellement des foyers de peuplement dense tandis que les régions montagneuses som peu peuplées. Lors du recensement de 1979, la densité atteignait 1 100 habitants par km2 dans la province de Thai Binh, 800 ou 850 dans celles de Hai Hung et Ha Nam Binh, 550 dans celle de Tien Giang, tandis qu'elle n'était que de 25 à 35 dans les provinces les moins peuplées (Dac Lac, Lam Dong, Son La...). D'aurre part, l'urbanisation d'Hanoi au Nord et surtOut des villes du Sud avait atteint, en 1975, un niveau sans précédem. Au Sud, ce phénomène est une conséquence de la guerre. Les populations rurales, fuyant les zones de combat, chassées de leurs villages par les troupes d'occupation, ont afflué vers les villes, Saigon en premier lieu. En définissam, à la fin de la guerre, une politique de migrations internes, l,:s autorités vietnamiennes visaient quatre objectifs démographiques: . réduire la densité de la population dans le delta du fleuve Rouge; . réduire le déséquilibre historique Nord/Sud; . réduire le rapport urbain/rural; . stopper la tendance à une urbanisation croissante. Pour atteindre ces objectifs, il était prévu de déplacer, d'ici à ia fin du siècle, dix millions de personnes et de mettre en culture cinq millions d'hectares supplémentaires. Les premières mesures prises, au cours des années 1975-1976, ont visé à rapatrier dans leurs villages d'origine les réfugiés de guerre. Cette entreprise a rencontré des difficultés sérieuses en raison notamment des réticences de la population. Simulcanément, le programme de développement et

de mise en valeur connu sous le nom de « politique des nouvelles zones de
développement» a été mis en œuvre. Ses objectifs étaient multiples: redéploiement de la force de travail, augmentation de la production alimentaire, résorption du chômage et aussi occupation de régions frontalières exposées. Les conditions dans lesqueUes cette politique a été conduite ont amené le gouvernement à en faire la critique, vers la fin des années SOLante-dix. Une x nouvelle orientation est donnée, depuis le début des années quatre-vingt, plus attentive aux possibilités de développement et à l'accessibilité des zones retenues pour constituer de nouveaux foyers de développement.

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QUELS ONT ÉTÉ LES RÉSULTATS?
Dans l'ensemble les résultats démographiques ont été inférieurs aux objec ifs, aussi bien pour le programme de désurbanisation que pour les « nouvelles zones économiques », ce quine signifie pas qu'ils soient négligeables. Les données officielles font état de 2,4 millions de migrants entre 1975 .et 1984, effectif à comparer aux 5 millions projetés. Pour avoir une vision plus exacie des transferts effectués, il faudrait tenir compte du fait que toutes les personnes ayant migré ne sont pas restées dans les zones où elles avaient été transférées. Ainsi certains auteurs estiment-ils que 50 % des migrants installés dans les «nouvelles zones économiques» les ont quittées plus ou moins longtemps après leur arrivée. Sur le plan économique, après des années difficiles (jusque vers 1981), les résultats enregistrés depuis 1983 -la production de riz a permis de répondre aux besoins - incitent à penser que .la politique de transfert de populations, dans sa nouvelle définition, plus réaliste, a eu certains effets positifs sur la mise en valeur du pays.

LE VIET NA..\1 EN CHIFFRES
Effectif de la population

Au 1" octobre 1979, date du dernier recensement, la population du Viet Nam s'élevait à 52 742 000 habitants. Depuis lors, la croissance a été de l'ordre de 10 millions, et la population actuelle est vraisemblablement de 62 millions. En 1979. la densité moyenne était de 160 habitants par km2, elle atteint aujourd'hui 188.
Structure de la population

La forte fécondité des femmes vietnamiennes détermine une structure de population caractérisée par une proportion très élevée de jeunes: 43 % de la population (soit 22 millions) a moins de 15 ans, et 5 % seulement plus de 65 ans. Le rapport de masculinité, égal à 94 hommes pour 100 femmes, fait apparaître un déficit, révélateur des pertes de guerre.

.. En 1981, les données officielles faisaient état d'un taux brut de natalité de 30 naissances pour 1 000 habitants et d'un taux brut de mortalité égal à 7 décès pour 1 000 habitants. Ces résultats sous-estiment la réalité, selon les responsables vietnamiens, car toutes les naissances ne sont pas enregistrées, ni tous les décès. Le Bureau du recensement américain, qui suit très attentivemenr l'évolution de la situation démographique au Viet Nam, a publié des estimations sensiblement plus fortes taux brut de natalité: 35 pour mille; taux brur de mortalité: 10 qui constituent sans doute des maxima. Quoi qu'il en soit, les taux pour mille

Mouvement

naturel

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d'accroissement naturel (différence entre taux brut de natalité et taux brut de mortalité) publiés par les statisticiens vietnamiens ou les experts américains sont très proches: respectivement 23 et 25 pour 1000. Le taux brut de natalité correspond à une fécondité de l'ordre de cinq enfants par femme, en moyenne. En raison de la jeunesse Je la pyramide des âges, le taux brut de mortalité ne donne pas une idée précise de la mortalité que l'on apprécie plus correctement à l'aide"de l'espérancè de vie à la naissance - 63,6 ans pour les hommes; 67,8 ans pour les femmes, en 1979 - et du taux de mortalité infantile (35 pour mille, taux certainement inférieur à la réalité). Émigration Importante jusqu'à la fin des années 1979, l'émigration tend à se ralentir. On peut estimer que, Je 1975 à 1982, de 900 000 à 1000 000 d'émigrants ont quiué le Viet Nam. Pour plus de la moitié, il s'agissait de Chinois, dont 200000 notamment sont partis lors de l'auaque du Viet Nam par la Chine, au printemps 1979. Après avoir culminé en 1978 et 1979 - flux annuel de l'ordre de 300 000 départs - l'émigration est devenue inférieure à 100 000 par an au début des années 1980. Rapportés à l'effectif total de population, ces nombres bruts déterminent des taux annuels d'émigration de 0,6 % et 0,2 %.
(paris. 2J octobre 1987)

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LA CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE' UN PROBLÈME PRÉOCCUPANT
Vu Kien Vu Ngoc Binh *
Les paradoxes ne manquent pas dans le monde où nous vivons. Alors que certains pays développés s'inqui~tent réellement de la diminution et du vieillissement de leurs populations, conséquence d'une natalité décroissante, beaucoup de pays en voie de développement se trouvent aux prises avec une croissance démographique galopante qu'ils ne parviennent pas à contrôler. Le Viet Nam compte parmi ces derniers. Ce n'est pas que dans notre pays rien n'ait été fait pour résoudre le problème. Voici une nouvelle toUte récente: la commune de Duy An, district de Duy Xuyen, province de Quang Nam-Da Nang, a réussi à ramener le taux d'accroissement annuel de sa population de 3,5 % en 1976 à 1 % en 1986 (Nhan Dan, numéro du 3 mai 1988). Ce fait mérite l'attention, car le taux annuel préconisé par les résolutions du VI' congrès du Parti communiste du Viet Nam pour l'ensemble du pays en 1990 n'est que de 1,7 %. Il est à regretter cependant que des cas comme Duy An ne soient pas nombreux. La croissance démographique élevée reste encore pour nous un sujet de grave préoccupation.

COUP D'ŒIL SUR LE BOOM DÉMOGRAPHIQUE

AU VIET NAM

Elle traduit bien notre situation. cette expression « explosion démographique» que les experts mondiaux' emploient pour désigner le trop rapide accroissement de la population dans les pays en voie de développement, au lendem'ain de la Seconde Guerre mondiàIe. Le Viet Nam a été le théâtre de plusieurs guerres successives. En l'absence de statistiques détaillées, on pourrait sans crainte d'erreur affirmer que ces guerres ont coûté la vie à des millions de Vietnamiens. Auparavant, le Viet Nam, comme les autres colonies et semi-colonies, tous des pays arriérés, ne connaissait qu'un taux de croissance démographique relativemen: bas comme le montre le tableau suivant :
.. Journaüsres vietnamiens. Article Daru dans le Courrier du Viet Nam. nn ï. 191\8.

H

Année 1901 1936 194.3 1960 1975 1980 1985 1987

Population 13 000 000 18970000 22 150 000 .30172 000 47 6.38000 53 772 000 59 872 000 62500 000

L'espace de temps que notre pays met à doubler sa population ne cesse de se raccourcir. Il avait fallu quarante ans (de 1921 à 1961) pour poner le nombre d'habitants de 15 millions à 30 millions. Mais pour passer de 30 millions à 60 millions d'habitants, il n'a fallu que vingt-cinq ans (de 1961 à 1985). Ces dernières décennies, le taux d'accroissement naturel de la population (taux de natalité moins taux de monalité) se situe à un niveau élevé et même très élevé:
Taux de natalité 4,67 4,61 3,46 .3,95 3.17 2,84 2,78 Taux de mortalité 1.22 1,20 0,66 0,75 0,70 0,69 0,69 Taux d'accroissemem natUrel 3,45 .3,41 2,80 3,20 2,47 2,15 2,09

Année 1957 1960 1970 1976 1980 1985 1986

Après être resté vingt années au-dessus des 3 %, ce taux n'est descendu aux environs de 2 % qu'à panir des années quatre-vingt. A ce rythme, la population du pays s'accroît chaque jour de 4000 personnes, l'équivalent de la population d'une commune, chaque mois de 120000 personnes, soit d'un district, et chaque année de 1,5 million de personnes, soit d'une province entière. On trouve plusieurs raisons à ce taux d'accroissement élevé. Il y a tout d'abord les progrès de la médecine et du travail sanitaire. Des épidémies om été enrayées.On a trouvé des remèdes à des maladiesjadis « incurables,>, et diminué dans de grandes proponions la mortalité infantile. Les raisons sociales et psychologiques ne sont pas des moindres: au Viet Nam, le mariage se contracte assez tôt, à 20 ou 23 ans. La coutume assez répandue de préférer un garçon à une fille fait que les couples cherchent à avoir encore des enfants tant qu'ils n'ont pas un garçon. A la çampagne, les familles souhaitent avoir une nombreuse progéniture, le travail agricole ayant besoin de main-d'œuvre. etc. Il faut remarquer paniculièrement l'influence du niveau de vie matériel et culturel: plus ce niveau est bas, plus sera élevé le taux de natalité, et inversement. Ce même 32

facteur se retrouve dans le degré d'urbanisation du pays: on constate chez nous une nataJité beaucoup plus forte à la campagne qu'à la ville, alors que la population du Viet Nam est en majorité rurale. La population citadine, d'un pourcentage de 19,1 % en 1981, quoiqu'en progression (le pourcentage était de 15 % en 1960), est moins importante par rapport à d'autres pays (24,4 % en Thaïlande en 1982, 20 % en Indonésie en 1980, etc.). Une tendance s'est manifestée ces temps-ci dans une partie de la population, pour la plupart des citadins, à limiter le nombre des enfants à un ou deux par ménage. Les difficultés matérielles d'existence, en particulier la pénurie des locaux d'habitation, y ont été pour beaucoup. Mais il y a aussi la part du facreur culturel, cette tendance étant observée le plus souvent chez les personnes cultivées. Pour le planning familial, ce phénomène paraît être un bon signe, il demande toutefois d'être étudié avant d'en donner un jugement définitif. L'accroissement de la population pose à la société une série de grands problèmes, exerçant ce qu'on appelle une « pression démographique» sur tout processus social et dans tout domaine de l'activité sociale. Prenons quelques exemples: Au cours des trois dernières années, notre production de vivres a pour ainsi dire piétiné (autour des 18 millions de tonnes), mais dans le même temps la population s'est accrue de près de 5 millions d'âmes. La pénurie de vivres s'est aggravée en conséquence. La dénutrition, inquiétante au début, est devenue alarmante surtOut chez les enfants. Chaque Vietnamien ne consomme que 1 800 calories par jour, alors que cette consommation dépasse 3300 calories dans les pays développés et ne descend pas au-dessous de 2 200 calories dans les autres pays en voie de développement. L'accroissement d'un million d'habitants exige un accroissement correspondant de 6 millions de mètres de tissus par an, de 3600 lits d'hôpitaux, de 5,2 millions de mètres carrés de logements, de 30000 salles de classe, de 45000 enseignants, etc. La création d'emplois et des conditions d'existence pour un mi]jion de travailleurs coûtera à elle seule 15 % du revenu national. Alors qu'aucune perspective de grands et rapides progrès ne s'ouvre encore devant notre économie nationale, le tOut restant à la veille d'un processus de réaménagement et de rénovation. On se rendra mieux compte de la pression démographique en portant plus loin le regard, jusqu'en 1990 par exemple. A ce moment, le nombre de femmes en âge de procréation augmentera de 42 % par rapport à 1980. Ce qui déterminera en l'an 2000 un nombre de naissances double du nombre actuel, si entre-temps aucun changement ne survient dans le taux d'accroissement démographique. C'est là une vérité que non seulement tout responsable du pays, mais aussi chaque simple citoyen devront regarder en face. On s'est habitué à y voir une affaire personnelle, une question de famille plus qu'un problème de société. Inverser cette disposition d'esprit est toute une révolution dans la psychologie sociale, et nuIJement chose facile. C'est pourquoi le planning famillial doit s'oriemer vers la promotion d'un vaste mouvement social auquel chaque couche de la population participera suivant ses conditions. Tout d'abord, il faut faire en sorte qu'hommes et femmes reconnaissent leur égale responsabilité devant le contrôle des n?issances. Le probJ'~me démographique, si pressant soit-il, ne saurait recevoir une JJ

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34

solution précipitée, consistant en quelques campagnes de propagande. La psychologie sociale et le niveau de vie matériel et culturel qui sont des facteurs essentiels ne pourront changer en peu de temps. La pratique nous apprend que déjà les efforts consacrés à ce problème difficile ont donné leurs premiers résultats. A la mi-1981, nous avons avancé la formule: « Pas plus de deux enfants par ménage, et avec <:inqans d'espacement entre les naissances ». Après cinq ans, en 1986, oous avons enregistré une baisse du taux de natalité de 3 % à 2,78 %, soit une baisse moyenne annuelle de 0,04 %. Ce qui a entraîné une baisse du taux d'accroissement moyen annuel de l~ population de 2) % à 2,08 %. Le nombre d'enfants nés d'une mère a baissé de 4,56 (en 1981) à 3,84 (en 1986), et les familles qui acceptent d~ limiter à deux le nombre de leurs enfants deviennent chaque jour plus nombreuses. Dans la même année 1986, plusieurs régions ont réussi à abaisser le taux d'accroissement annuel au-dessous de la norme de 1,7 %. A citer: HanoI l,58 %, Hai Phong 1,52 %, Thai Binh 1,4 %, Quang Nam-Da Nang 1,62 %, Ho Chi Minh-Ville 1,63 %. Néanmoins, à l'échelle du pays, la lutte pour l'abaissement du taux d'accroissement démographique actuel conserve une brûlante aCtualité. Les résolutions du VI<congrès du Parti communiste du Viet Nam ont préconisé de « faire tout le possible pour ramener le taux d'accroissement annuel de la population à 1) % en 1990 ». L'objectif fixé par le congrès est parfaitement réalisable. Si nous arrivons par exemple à diminuer de moitié et dans l'ensemble du pays le nombre de naissances du troisième enfant (environ 715 000 naissances), nous aurons un taux de 1,5 %. Et voici les principales mesures à prendre à cet effet: - premièrement, consentir des investissements pour élargir le réseau de service technique du planning familial, l'importance de cette mesure étant décisive; - deuxièmement, modifier les réglementations administratives pour encourager plus effectivement l'abaissement du taux de natalité et, en conséquence, du taux d'accroissement démographique; - troisièmement, prendre des mesures éducatives en vue de faire changer la psychologie et les habitudes de la population qui font obstacle au contrôle des naIssances. Le planning familial et l'abaissement du taux d'accroissement démographique constituent les prémices à la solution de nombreux problèmes socioéconomiques, dont le plus urgent est la stabilisation des conditions de vie du peuple. Mais en même temps, il est tout aussi vrai de dire qu'ils en sont le résultat. Au milieu des difficultés de notre situation présente, il est donc véritablement .malaisé de créer des conditions favorables à la réalisation de ce planning. Mais nous n'aurons pas d'autres choix. Force sera de trouver des formes adéquates pour mener à bien ce travail devenu pour nous chaque jour plus pressant.

35

La démogt'aphie vietnamienne en chiffres

Année 1900 1911 1921 1926 1931 1936 1943 1945 1955 1960 1970 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988

Population * (en millions) ** 13 14.7 15,6 16,.3 17,2 18,9 22.1 25 27 30,1 38,3 47,6 48,8 50 51,3 52,7 53.7 54,9 56,2 57,2 58,3 59,5 60,8 62,5 64

Accroissement (en millions)

1.2 1,2 1.3 1,4 1 1,2 l.3 1 1.1 1,2 1.3 1.3 1,5

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Danr 1er jrontièrf!! actuelks Estimatiom approximatives,

Je 10 république rocialiIte du Viet Nam, à l'exception de l'année 1979 (seul véritable reœnsementJ.

Années 1911-1921 1921-1931 1931-1936 1936-1943 1943.1975 1975-1979 1980 1985 1986
J, En août 198 J, k Comeil tendant

Taux annuel moyen de croissance 0,6 % 1,3 % 1,3 % 2.5 % 2,4 % 2,6 % 2,47 %

2.15 %
2,09%

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des ministres

avait adopté une résolution

à abaisser k taux à 1,7 % lin 1985,

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ETHNOLOGIE
Georges Condominas *

Comme les autres pays de l'Asie du Sud-Est, le Viet Nam est un Etat polyethnique; autrement dit, il regroupe des populations aux coutumes très diverses parlant des langues différentes. Or celles-ci présentent une variété extraordinaire dans cet « angle de l'Asie ». Il suffit pour s'en convaincre de regarder une carte ethr.olinguistique:: en couleurs de cette région du monde; elle a d'ailleurs la beauté d'un tableau abstrait ou tachiste réussi. Surtout dans sa partie continentale qui, à ce point de vue::,comprend, outre le Viet Nam, non seulement la Malaisie, le Cambodge, le Laos, la Tha'ûande et la Birmanie, mais aussi le sud de la Chine, d'une part, er J'esr du Bengladesh et de la République indienne, d'aurre part. La variéré des couleurs er leur enchevêtrement atteignent un degré de complexité extraordinaire dans le nord de l'Asie du Sud-Est conrinentale, c'est-à-dire là où les frontières de ces Etats se partagent les montagnes les PIus élevées de norre r~gion, issues du massif himalayen et dans lesquelles les cours d'eau ont creusé de nombreuses vallées encaissées. Au Viet Nam, deux fleuves gigantesques, collecteurs des eaux de multiples rivières, aboutissent à la mer de Chine en y créant deux immenses delras, l'un au
nord du Viet Nam

-

le delra

du fleuve Rouge

ou delta

ronkinois

-,

l'autre

au

sud - le delta du Màong. Ces deux deltas, vérirables greniers à riz de la narion viernamienne. sont reliés entre eux par une série::de perires plaines côtières où se jettent les rivières nées dans la chaine annamitique, épine dorsale du pays où circulent ses frontières avec le Laos et le C:lmbodge. L'érroitesse de cet alignement de petites plaines côtières reliant entre eux les deux gros deltas fair ressembler l'ensemble à deux paniers de riz portés aux extrémités d'une palanche, mode de transport tradirionnel vieulamien. Il se rrouve justement que sur la carte que nous avons mentionnée, cet ensemble porre la même coloration: c'est l'habirat de l'erhnie kinh (ou Vietnamiens propremenr dirs). Signalons
cependant l'ancien à ('extrémité royaume sud du du Champa

zébrures - les Khmers du delra du Mékong. Une carte démographique présenterait en gros la même configurarion : le foncé de cet ensemble tranchant avec les tons plus allégés des zones montagneuses. En effet l'ethnie kinh, qui

-

fléau quelques et sur le ventre

taches - les descendants de du panier méridional de larges

l'Ecole des haules eludes "n soences sociales. Paris A vécu de Ethnolo!:"". Direeteur d'eludes lIomhr"us~ annét.s parmi le> hahilJnls " d"s minorilCs des haulS plale;wx 'du Sud Viel Nam, auxyucls il a consacré des ouvra~t-S 4UI 'onl aujourd'hui Jes références 39

.

représente 80 % de la population totale du pays établie sur 15 % seulement de sa superficie, est de loin la plus dense au kilomètre carré: la région de Nam Dinh par exemple, dans le sud du delta tonkinois, présente depuis les premiers recensements démographiques sérieux l'une des densités rurales les plus élevées du monde. Nous avons évoqué plus haut la ressemblance de la carte ethnolinguistique avec un tableau tachiste. Que représente donc celui-ci? Tout simplement chaque couleur y correspond à une langue ou à plusieurs langues apparentées. Or cette aire est celle de la planète gui offre la plus grande richesse et la plus grande complexité du point de vue linguistique. En effet, on y trouve cinq familles de langues. Je dis bien familles de langues et non pas cinq langues. On comprendra mieux si je prends des exemples plus familiers: un Français, s'il n'a pas étudié leur langue à l'école ou à l'université, ne comprendra rien à ce que lui dira un Russe, un Allemand, ou un Bengali; ces quatre hommes parlent en effet des langues différemes, cependant celles-ci appartiennent toutes à la même famille, l'indo-européen, qui s'étend de l'Islande aux rivages du golfe du Bengale. On mesurera donc plus aisément la 'richesse de l'Asie du Sud-Est cominentiile qui, sur un espace beaucoup plus restreint, contient les représentants de cinq familles; et sa complexité, lorsqu'on saura que celles-ci s'imbriquent les unes dans les autres. Qu'on prenne une vallée du haut Tonkin par exemple, on rencontrera au bord de la rivière des Tày (famille « kadaï »), sur les premières pentes, des Khamou (famille austro-asiatique), plus haut,. des Lalo (famille sino-tibétaine) et sur les crêtes. des Hmong (famille miao-yao). Si nous examinons ces différentes familles linguistiques en suivant la classification d'André-Georges Haudricou rt, nous voyons que chacune d'elles . présente une grande diversité culturelJe. .

La famille austro-asiatique (ou mône-khmère) I semble être la plus anciennement établie en Asie du Sud-Est où elle il.la plus grande exten-.;"n : de la Chine du $ùd à la Malaisie et à l'Inde occidemale. Elle est très fortement ~eprésentée au Viet Nam. La majorité des « tribus» des montagnes et plateaux (Mnong et Mà, Srê et Làc au sud de cette région, et en .allant vers' . nord: Bahnars, Rengao, Sédangs, Jeh. Hre et Kacu, etc.) ; dans le nord du pay;e maintiennent quelques groupes résiduels: Mang et surtout KhamoLl, plus .in Ilortants au Laos. Dans le delta du Mékong: près de 500 000 Khmers (cent: région a appartenu au Cambodge jusqu'au XVIII" iècle). Et eofin sur toutes les terres basses de la s fromière chinoise à la pointe de Ca Mau, dans les deux deltas et les petites plaines côtières qui les relient: les Kinh ou Vietnamiens proprement dits: Pendant longtemps, les linguistes ont hésité à les classer entre différemes familles. A.-G. Haudricourt a pu démontrer définitivement il y a une quarantaine d'années qu'ils appartenaient à la famiUe austro-asiatique. Signalons en bordure méridionale du delta tonkinois les 350000 Muong, parlant une forme archaïque de vietnamien et plus au sud, également très proches d'eux, quelques milliers de Prato-Indochinois sach et a-rem.
1. Les deux termes ont été créés par le père autrichien Wilhelon Schmidt; le second, plus restriCtif que le premier mais convenant à notre région, a été forgé à partir des noms de deux brillantes civilisations indianisées dues aux Môns (en Birmanie et Thaûande aCtuelles) et aux Khmers (dont l'empire d'Angkor à son apogée fut l'Etat le plus étendu que connut l'Asie du Sud-Est continentale). 40

La famille austronésienne (ou malayo-polynésienne) couvre une aire géographique considérable englobant îles et archipels des océans Pacifique et Indien, de Taïwan à Madagascar au sud-ouest, à Hawaii, Tahiti et l'île de Pâques à l'est. Les Malayo-Polinésiens présentent un ensemble compact au Centre Viet Nam: des « tribus» rhadé, jorai et autres, inserrées entre les Mnong-Mà d'un côté et les Bahnars de l'autre, aux Chams qui ont créé un royaume maritime puissant vaincu et absorbé par les Vietnamiens au XIV" siècle. La famille «kadaï» 2 (au sens large) comprend d'une part les «Kadaï» proprement dits groupes résiduels de quelques milliersd'individus au nord du Viet Nam, mais beaucoup plus nombreux en Chine méridionale et les populations de parlers thaï et tchouang d'autr": part. Ces derniers, plusieurs millions dans le pays voisin au point de susciter la création d'une zone autonome tchouang au Kouangsi, ne sont présents au Viet Nam, au nord du delta tonkinois, que par les 30000 Cao-lan. En revanche, les ethnies parlant des langues thaïes sont abondamment représentées dans les montagnes qui bordent le delta et celles qui forment l'arrière-pays du Thanh Hoa et du Nghe Tinh. Ce sont les Tây (les Thô d'autrefois) et les Nung, d'une part, au nord et, d'autre part, les Tây (rebaptisés Thài) noirs, blancs et rouges à l'ouest et au sud. Ils sont apparentés à des populations qui se comptent par millions, notamment les Lao (un petit nombre d'entre eux vivent à l'ouest du Viet Nam septentrional) et les Siamois qui constituent les peuples majoritaires du Laos et de la Thaïlande. La famille miao-yao (les Méo et les Man de l'ancienne littérature ethnographique) parlent des langues d'une richesse consonantique et tonale exceptionnelle, mais ont surtout retenu l'attention des voyageurs par la beauté de leurs bijoux d'argent et des broderies qui ornem leurs costumes hauts en couleur et aussi par leurs cultures du pavot à opium. La famille sino-tibétaine comprend, d'une parr, les Chinois ou Han, population essentiellement ciradine au Viet Nam, et, d'autre part, les montagnards tibéto-birmans, principalement des Lolo et des Hani essarteurs disséminés en' petits groupes dans le haut Tonkin.

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Nous avons insisté sur la classification des langues en raison de la richesse et de la complexité exceptionnelles de ce domaine au Viet Nam comme dans les autres pays de l'Asie du Sud-Est continentale. Mais cela ne veut nullement dire que la linguistique donne la clé de tous les phénomènes sociaux. L'appartenance à une famille n'entraîne pas, comme d'aucuns semblent tentés de le croire, la pratique de tel mode de vie ou de rel type d'organisation sociale, pas plus au Viet Nam qu'ailleurs.
2. Au début du siècle, le colonel Auguste Bonifacy avait mis en évidence la parenté linguistique et ethnographique des petites ethnies kelao, lati et laqua qu'il avait visitées. Etudiant les vocabulaires recueillis par ce pionnier et les ayant rapprochés de celui des Li ou Dai de l'île de Hainan, le linguiste américain Paul K. Benedict démontra en 1942 que ce groupe, pour lequel il forgea le terme« kadaï ", constituait un lien entre les langues austronésiennes et thaïes. André.Georges Haudricourt, constatant la parenté étr. <te qui existe entre ce groupe et celui des langues thaïes et tchouang, choisit de coiffer de ce terme «kadaï» l'ensemble qu'ils forment.

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A titre d'illustration, prenons la famille des langues austro-asiatiques : nous retrouvons ici une très grande variété dans les niveaux techniques, les systèmes de parenté ou l'organisation politique. On rencontrait encore il y a quelques années, au centre de la chaine annamitique, des hordes de nomades forestiers comme les Ruc ou les Tac Cui vivant uniquement de chasse et de cueillette. Cependant, la plupart des Proro-Indochinois I - qui comprennent également des Austronésiens pratiquent un essartage (ou agriculture itinérante sur brûlis) présentant des formes très diverses, mais en général perfectionnées, donnant de forts rendements tout en ménageant l'environnement. Or les riziculteurs des plaines, comme la plupart des agronomes occidentaux, n'ayant jamais eu l'occasion de mesurer ces rendements, sans doute aussi impressionnés par les immenses feux de forêt, tiennent les essarteurs pour des sauvages destructeurs de la sylve. Car eux-mêmes dans des situations d'immigration, comme je l'ai vu au Viet Nam et en Tha'ûande, lorsqu'ils défrichent par le feu, faute de connaître et l'environnement et les précautions à prendre (pare-feux, friches de plusieurs années, etc.), saccagent la flore et le sol. Les gens des plaines appartenant à des civilisations hautement raffinées ne savent pas « manger la forêt» et, en sa présence, subissent une véritable régression technique. Les Mnong Gar et les Mà - des AustroAsiatiques- comme les Rhadés et lesJorai des Austronésiens - mangent la fcrêt sans la détruire. Signalons les rizières de marécages, donc en eau, des Mà Huang, techniquement beaucoup plus « primitives ,) que l'essartage. Ouvrons ici une parenthèse sur les systèmes de parenté. Les ProtoIndochinois en offrent le plus large évemail qu'on puisse trouver. Parmi eux, ceux de parler malayo-polynésien - Rhadés, Jorai, Roglai, etc. (et bien sûr les Chams, ces «Rhadés hindouisés» selon Georges Cœdès) constituent un bastion compact matrilinéaire matrilocal (le nom de clan se transmet par la mère, et les filles - à l'exclusion des garçons héritent de celle-ci; le mari habite chez sa femme). Les Môns-Khmers voisins (Srê, Làc, lvlnong Gar et Rlàml ont la même organisation familiale mais en plus souple, alors que l'ensemble des ProtoIndochinois de la même famille linguistique (Ma, Bahnars, Sédangs, etc.) ont un système de parenté de type indifférencié ou cognatique, c'est-à-dire qu'on y tient compte des deux lignes à la fois: la paternelle comme Ja maternelle. Ce qui offre une grande diversité dans les détails, certains groupes privilégiam la ligne maternelle (chez les Lao par exemple' et d'autres la paternelle (chez les Tày noirs, des «Kadaï» comme ces derniers). Il me sembie que les Kinh comme la grande majorité des Austro-Asiatiques (les Khmers comme la plupart des ProtOIndochinois de cette famille de langues) avaient un système indifférencié devenu fortement « patriarcal» sous l'influence de la bureaucratie céleste. Signalons enfin au milieu des Làc matrilinéaires, dans un groupe de cinq villages ~galemem

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3. Les voyageurs et géographes européens ayant adopté les termes péjoratifs utilisés par les populations des plaines pour désigner les montagnards de la chaîne annamitique, selon le pays où tis se trouvaient: }"foï au Viet Nam, Nha au Laos et Pnong au Cambodge (le même groupe ethnique recevait aiIlSi deux noms différents de part et d'autre de la frontière). nous avons créé ~(Prow:lndochinois ~à lïnstar de <cProtO-Malais.. utilisé dans le monde malais pour des pbpu!ations du même type. « Indochine.. est pris ici dans l"acception large d-Asie du Sud-Est que lui avait donnée au début du XLx' siècle le géographe français d'origine danoise, Conrad Malte-Brun_

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austro-asiatique, la présence d'une structure familiale plutôt rare: les garçons prennent le nom de elan de leur père et les filles celui de leur mère. Mais retournons aux modes de vie et aux formations politiques. Rappelons que sur ce plan, en dehors des hordes minuscules de nomades forestiers, les autres Prato-Indochinois ont aussi bien des espaces sociaux très étroits, réduits à un village sans chef (les Mnong Gar), que des unités un peu plus larges où la puissance du chef repose sur celle de son dan (les Rhadés), il y a même des traces historiques d'anciens royaumes (chez les Khamou). Les Muong qui habitent en bordure du delta tonkinois et parlent un vietnamien archaïque exploitent à la fois des rizières et des essarts, et, comrue d'ailleurs les Proto-Indochinois, tirent de la chasse, de la pêche et de la cueillette une bonne part de leur alimentation à laquelle contribue l'élevage de poules, de porcs et, à un moindre degré, de buffles_ Leur système politique qu'on peut qualifier de « subféodal » les rapproche des Tây. Ces derniers cependant am su organiser des confédérations de seigneuries à l'équilibre instable. De plus, dans les fiefs tây, l'économie et le pouvoir reposaient sur l'exploitation d'ethnies austro-asiatiques (Khamou, Mang) ou « kadaï » au sens restreint (Laha, Laqua). Eux-mêmes prêtaient allégeance à l'empire du Viet Nam; ou encore, ce qui ne simplifiait pas les choses, on a vu des seigneurs tây blancs se reconnaître vassaux à la fois de l'Empire vietnamien et de J'empire du Milieu. Les Khmers du delta du Mékong sont les descendants du puissant empire d'Angkor qui fut profondément marqué par la civilisation indienne tant dans le domaine technique, notamment le système hydraulique centré sur de vastes réservoirs, que dans le système politique ou religieux. Ils pratiquent encore le bouddhisme non pas mahayaniste (du « Grand Véhicule») des Vietnamiens mais theravadin (<< Anciens ») qui domine dans les autres pays non islamisés de des l'Asie du Sud-Est. Quant aux Kinh, après s'être libérés d'un joug han plus que millénaire, ils ont construit un Etat bâti sur le modèle chinois avec un empereur « Fils du Ciel" et une bureaucratie de mandarins recrutés sur concours. Ils ont hérité de leurs anciens occupants le «triple enseignement»: confucianisme,' taoïsme et bouddhisme (du type « Grand Véhicule »), tout en conservant des pratiques et croyances populaires qu'a décrites avec minutie Léopold Cadière. «La triple religion» étant plus ouverte que le bouddhisme theravadin ou l'islam (une forme dégradée de celui-ci subsiste aujourd'hui chez une partie des Chams des Austronésiens -, alors que l'autre pratique un brahmanisme également dégénéré), le christianisme s'y est fortement implanté sous sa forme catholique. On a mème vu dans le sud du Viet Nam apparaître de nouvelles religions qui, comme le caodaïsme, sont nées de la forte tendance au syncrétisme du système de crovances vietnamien. Au bout de trente ans de lutte contre les impérialismes français puis américain, le mouvement révolutionnaire marxiste l'a emporté. Transformant de fond en comble les structures de l'Etat, il a égalemem réaménagé le statut des minorités ethniques et leurs rapports avec la population majoritaire. Nombre de données exposées ici ou bien ont disparu ou bien sont en voie de disparition; cependant, la richesse de l'ethnographie au Viet Nam reste incontestable.

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FAUNE. DE L'ASIE TROPICALE HUIvlIDE .

PROBLÈMESD'AVENIR

Pierre Pfeffer

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Cette région du monde, et plus particulièrement sa partie insulaire, a de tout temps attiré les naturalistes et suscité d'ardentes controverses parmi les biogéographes. Elle demeure, pourtant, l'une des moins étudiées et probablement la moins connue de notre planète du point de vue faunique. Certes, d'importantes collections et de précieuses observaeions one été réalisées par les zoologistes anglais en Inde, néerlandais en Indonésie et, à un nettement moindre degré, français dans les pays d'Indochine. Mais le simple inventaire de la faune d'Asie tropicale est loin d'être achevé et ['étude biologique àes espèces déjà connues ne fait que commencer. Cette région du monde représente donc un merveilleux terrain de recherches pour les biologistes, mais il leur faut se hâter, car nulle part ailleurs la nature n'est aussi menacée. Une expansion démographique sans précédenr sur un continem qui étaie déjà Je plus densément peupJé du monde, une situation politique troublée empêchant toute application de la législation existante, la prolifération incontrôlée d'armes, la poursuire de guerres qui, pour la première fois dans l'histoire, ne s'attaquent plus exclusivement aux populations humaines, mais visene sciemment la destruction du milieu, enfin le recul de l'int1uence hindouiste et bouddhiste, qui avait permis à l'homme et aux animaux de vivre en harmonie pendane des millénaires, som autant de facteurs qui ont abouti à un appauvrissement général des immenses richesses natUrelles de cette région. Et pourtant, l'Asie tropicale, plus que toute autre partie du globe, devrait veiller à la conservation de ces ressources. Alors que J'Europe et l'Amérique du Nord ne sone plus que des milieux déséquilibrés, laborieusement cultivés à grand renfort d'engrais chimiques, que J'Afrique et l'Australie sont arides dans leur plus grande étendue, l'Asie tropicale a la chance de posséder (pour combien de temps encore ?) des immensités couvertes de forêt primitive et un sol naturellement riche. Et précisément parce que c'est une des régions les plus densément peuplées du monde et dont plus de 90 % de la population tire sa subsistance de la nature, elle

* Docteur ès sciences. Directeur de recherche au CNRS. Attaché au Muséum naturelle, Paris. Ancien président du World Wildlife Fund (WWF.France).

national

d'histOire sur

Recherches Conclusion d'un article paru dans Ressources naturelles de l'Asie tropicale humide :.. les ressources naturelles, XII, Unesco, 1974.

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