Le Vietnam post-révolutionnaire

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EAN13 : 9782296390317
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ASIE-DÉBAT-4

Le Viet Nam post-révolutionnaire, 1975-1985 constitue le Cahier n° 4 d'Asie-Débat. Sa mise au point a été confiée à Nguyên duc Nhuân.
A nos lecteurs, nous renouvelons l'appel de nos deux premiers cahiers: Faites-nous part de vos critiques, vos réflexions, vos suggestions, vos expériences. Dans la mesure de nos moyens, nous nous efforcerons de vous donner la parole. Écrivez-nous à l'adresse suivante: ASIE-DÉBAT Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

LE VIET NAM POST-RÉVOLUTIONNAIRE
Population. Économie. Société
1975-1985

Nguyên duc Nhuân V0 Nhân Tri Marcel Autret Le Thanh Khôi Phan Thi Dac TrinhVan Thao NguyenKhac Vien

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1987

ISBN:

2-85802-799-4

Avant-propos

Faut-il attendre que les archives du Comité central du Parti communiste vietnamien soient accessibles au chercheur, que la collecte des informations fiables soient suffisamment abondantes sur les événements de la dernière décennie au Viet Nam et que s'apaisent les déchirures, les traumatismes pour qu'on puisse tenter d'établir un bilan objectif et global sur la dernière décennie du Viet Nam réunifié? L'objectif de ce volume n'est certainement pas de dresser un tel bilan ambitieux, mais de présenter au lecteur de multiples approches des réalités complexes et tourmentées du Viet Nam des années 1975-1985. Toutes les études, rassemblées ici, ont été faites, non pas par des spectateurs emmurés dans un coin de l'Occident, mais par des chercheurs qui ont pu arpenter plus d'une fois cette terre si proche par de multiples liens de parenté, d'amitié et de travail. Elles se sont appuyées non seulement sur les observations personnelles, expérimentales, mais également sur la masse des connaissances accumulées par les chercheurs vietnamiens vivant et travaillant au pays. Étant certes plus spectateurs qu'acteurs, les auteurs de ces études ont, à des degrés divers, participé à l'œuvre de la reconstruction nationale, et du développement du Viet Nam. Leur bonne volonté de participer à un débat constructif et ouvert ne peut être mise en doute. Leur seule ambition et - seul espoir - c'est d'apporter quelques modestes éléments de réflexion aux acteurs engagés directement dans le travail quotidien de la reconstruction, c'est-à-dire à tous les Vietnamiens. 5

L'expérience de la dernière décennie nous a convaincu que, malgré les imperfections et les restrictions, le débat sur les stratégies et les programmes de développement au Viet Nam, a toujours existé; que le régime politique au Viet Nam n'a jamais été totalement hermétique aux mouvements d'opinions et d'actions du peuple et de toutes ses composantes. Plus que jamais, l'avenir de la société vietnamienne gagne à ce que ce débat devienne plus ouvert, non seulement à tous les membres de cette société, mais aussi à tous ceux de la communauté internationale de près et de loin concernés par son destin.

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Pressions démographiques et mutations sociales au Viet Nam
(1975-1985)
NGUYÊN DUC NHUÂN*

10 Précautions

statistiques

Dès le IVe Congrès du Parti en 1976, et surtout depuis le recensement d'octobre 1979, la plupart des dirigeants politiques et économiques du Viet Nam sont conscients de graves problèmes que pose la situation démographique au développement économique du pays. Bien que les résultats détaillés de ce recensement aient été publiés très tardivement (en 1984), cinq ans après, de nombreux discours des dirigeants, des articles de presse, et des travaux d'économistes ont été récemment consacrés aux problèmes démographiques. Avant d'analyser ces publications, il convient de voir dans quelles mesures les données statistiques vietnamiennes publiées jusqu'ici sont fiables. En effet, un article tout récent, et très intéressant, paru dans le Nhân Dân du 10-6-1985 sous le titre: « S.O.S. La population augmente encore beaucoup» (Bao Dong: So dân vân tang nhieu), résume une série d'enquêtes locales du . C.N.R.S. - Université Paris VII.

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Comité d'État de la Population et du Planning familial. L'auteur de l'article, Mme Le Thi Tuy, membre du secrétariat de ce Comité, invite les lecteurs à accueillir avec beaucoup de prudence les statistiques démographiques publiées jusqu'ici. Elle écrit lucidement: « Les statistiques ne sont pas encore uniformisées à la base. On ne peut pas encore se fier aux chiffres, aux pourcentages avancés dans les rapports fournis par les autorités locales. Après avoir suivi de près la campagne de propagande pour le planning familial, nous sommes obligés de dire que les taux réels d'accroissement démographique dans de nombreux endroits sont nettement supérieurs à ceux déclarés par les autorités locales. » Elle donne des exemples concrets de fausses déclarations même dans les grandes villes comme Hanoï, où dans un quartier les enquêteurs ont trouvé 4000 enfants non déclarés. La situation est encore plus troublante à la campagne, surtout depuis le régime du travail forfaitaire (le Khoan san phâm) qui rémunère selon le volume de production finale et non selon le principe égalitaire du nombre de bouches à nourrir: les familles paysannes ne trouvent plus d'intérêt à déclarer les naissances. Par ailleurs, dans de nombreux endroits, surtout en régions montagneuses, par manque ou l'éloignement des sagesfemmes, les naissances aidées par les accoucheuses traditionnelles ne sont pas du tout enregistrées. Les anciens officiers de l'état civil, instaurés sous le régime colonial français, ont été supprimés dès 1954 et n'ont jamais été remplacés par des cadres équivalents. Les autorités locales actuelles, des communes comme des districts, sous l'effet des campagnes nationales pour le planning familial, ont la fâcheuse tendance à présenter des rapports méritoires d'émulation socialiste (bênh thanh tich ou le méritisme, stakhanovisme) plutôt que de chiffres exacts. Les enquêteurs ou contrôleurs d'État, encore peu nombreux et insuffisamment formés, sont accueillis sur place dans des réceptions festives bien arrosées. Dans ce domaine, le Viet Nam se trouve dans une situation semblable à celle d'autres pays du Tiers-Monde rural, en plus des biais propres à l'idéal d'émulation socialiste. On peut cependant, comme pour d'autres pays du Tiers-Monde, réaliser des sondages et des recensements de population avec des méthodes appropriées qui donnent des résultats corrects, avec des marges d'erreurs réduites. C'est ce que vont faire les experts vietnamiens avec l'aide des experts du Comité de Population des Nations-Unies au prochain recensement en 1988. 8

Malgré les réserves soulevées par les spécialistes vietnamiens, qui obligent souvent à réévaluer en hausse les statistiques démographiques officielles, nous pouvons nous baser sur ces données pour faire des analyses scientifiquement correctes. Jusqu'ici ces données démographiques inspirent aux dirigeants et aux économistes vietnamiens des préoccupations graves, des vues assez pessimistes. La plupart sont persuadés des effets néfastes de la croissance démographique rapide sur le présent et l'avenir du pays. Il leur arrive d'incriminer la démographie vietnamienne de tous les maux économiques et sociaux dont souffre actuellement le pays. Mais qu'en est-il exactement? C'est la tâche du démographe, du sociologue et de l'historien de faire une analyse moins partiale et plus correcte de la situation actuelle et des perspectives d'avenir.

20 La production

court après la population

Le recensement d'octobre 1979, réalisé dans les conditions difficiles de guerre au Cambodge et d'invasion chinoise, donne pour le Viet Nam une population de 52741 766 habitants, avec un taux d'accroissement annuel de 2,6 %. Selon une autre estimation, la population à cette date s'est élevée déjà à 60 millions, avec un taux annuel de croissance de 3 1170. Cette dernière estimation en hausse s'est basée sur des taux démographiques antérieurs à 1975, prévalant au Nord comme au Sud, et elle inclut les quelque 800 000 personnes qui ont quitté le pays entre 1975 et fin 1979. La réalité se situe peutêtre entre les deux, avec quelque 55 millions d'habitants, un taux de natalité de 42 0/00, un taux de mortalité générale de 12 0/00, et un taux de mortalité infantile de 110 0/00. Même avec une population de 53 millions en 1979 et de 65 millions en 1985, un taux d'accroissement de 2,6 1170, pays apparaît le aux yeux des dirigeants vraiment surpeuplé par rapport à la production nationale, située à un niveau trop bas et qui s'accroît plus lentement que la croissance démographique. Dans le n° 8-1984 du Tap Chi Cong San (TCCS, Revue du communisme), M. Dang Thu répète un leitmotiv du Parti : « Aujourd'hui notre pays, avec ses 60 millions d'habitants, occupe le treizième rang démographique mondial, mais se situe parmi les pays les plus pauvres au niveau du P.N.B. » Faisant le bilan du 2e Plan quinquennal (1976-1980), M. Vu Quoc Tuan écrit dans la revue Nghien Cuu Kinh Tê (NCKT, Études économiques) : « De 1976 à 1980, la population a augmenté de 5 millions d'habitants, la production vivrière seu9

lement d'un million de tonnes de vivres. Ainsi, la production par habitant a chuté de 274 kg en 1976 à 268 kg en 1980. La production industrielle et artisanale a tendance aussi à baisser: le niveau de 1978 est seulement de 78 0J0 de celui de 1976. Presque tous les articles essentiels à la vie courante sont dans une grande pénurie. Les machines et les équipements industriels ne fonctionnent qu'à 30-50 070de leurs capacités... La gestion et la planification économique renfermant beaucoup d'irrationalités, n'incitent pas les travailleurs à produire. Les unités de production et de gestion, à différents niveaux, ont une mentalité d'assistés attendant tout des subventions, n'ont aucune initiative »... (NCKT, février 1984, pp. 5-6). TABLEAU
J. SITUATION ET PRÉVISION DES VIVRES AU VIET NAM

1979-2000 Prévisions pour 1985-1990 2100 168,80 3,35 100 2,50 13,3 13,3 50,00 1,00 60 en 1985 Prévisions pour 1995-2000 2470 187,00 7,20 146 12,0 30,0 36,5 100,00 10 75 en 2000

1979 Ration individuelle en 24 heures (calories) (kg) Substances farineuses kg Légumineuses kg Légumes et fruits kg Sucre kg Viande kg Poissons et crustacés (unité) Oeufs kg Lait (million) Population prévue

1820 150,07 0,57 57 1,32 5,7 6,6 21,00 0,65 52,8

Source: Tran Van Ha, « Le problème des vivres au VN », in Le Courrier du VN, n° 10-1983, p. 25.

Dans un autre article, publié dans NCKT, n° 6-1982, p.25, Trân van Ha, un spécialiste d'économie d'alimentation dresse un tableau sombre de l'alimentation des Vietnamiens en 1982 (tableau n° 1). La consommation quotidienne moyenne par tête s'élève à peine à 1 820 calories, contre 2282 calories des autres pays du Tiers-Monde, 3 375 calories des pays développés, et 2 590 la moyenne mondiale (cette étude est traduite en français dans Le Courrier du Viet Nam, n° 10-1983, pp. 25 et sq.). Dans une autre étude, Lê Hong Tâm, dans NCKT, n° d'avril 1983, pp. 20 sq., dresse un tableau saisissant, dans

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TABLEAU II. -

POPULATION, SUPERFICIE ALIMENTAIRE VIET NAM 1940-1980

CULTIVÉE

ET

DENSITÉ

1940 1. Population Indice 2. Superficie cultivée (1 000 ha) Indice Moyenne par personne (m2) 3. Superficie alimentaire (l 000 ha) Indice Moyenne par personne (m') Indice . dont: 19,5 100,0

1955 25,0 127,0

1975 47,7 242,8

1980 54 275,0 7,0 133,0 1300

5,6 5,235 4,687' 89,5 107 100 1875 1176 2670 4875 100 2490 100 4697 100 2400 100 178 100 90 100 12,4 100 6100 100 310 100 295 100 4,9 4480 9,9 I 792 72,0 4285 91,0 1714 71,0 195 109,0 78,0 85,0 14,3 115,0 6680 109,5 267 86 243,8 83,0 8,7

.

6920 5360 110,0 142 1126 1280 45,0 5I 4940 105 1037 43,0 660 370,0 140,0 155,0 20,0 161,0 5500 117,0 1018 42,0 1420 802 26,3 292 20,4 196,0

paddy

(l 000 ha)

.

Indice moyenne par personne (m') Indice
autres plantes

vivrières Indice moyenne par personne (m2) Indice

4. Rendement du riz (quintaux/ha) Indice 5. Production des vivres (1-000 t) Indice Moyenne par personne (kg) Indice dont paddy (kg) Indice 070d'autres plantes vivrières dans l'alimentation 6. Superficiés des plantes industrielles (l 000 ha) Indice Moyenne par personne (m') Indice 0J0 de plantes industrielles dans les superficies cultivées

II 600 15000 190,0 246,0 278,0 244 90,0 79 220,7 218,0 75,0 74,0 9,5 21,3

266,0 100,0 136,0 100,0 5,0

208 78,2 83,0 60,0 4,0

490 184,0 103,0 55,0 9,0

682 296,0 126,0 93,0 10,0

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lequel on voit que de 1940 à 1980 la population s'accroît de 275 070,la superficie cultivée de 133 070,la superficie vivrière de 14,2 070, la production de paddy par tête a chuté de 295 kg/an en 1940 à 218 kg en 1980, etc. (voir tableau n° 2, p. 11).
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Les enfants courent après la vie

Le rapide accroissement démographique se traduit au Viet Nam par l'augmentation massive du nombre d'enfants à charge (zéro-quatorze ans) qui constituent 45-46 070 de la population, soit en 1985 quelque 27 millions d'enfants à charge, avec chaque année environ deux millions de naissances. Dans l'avenir, cette masse d'enfants fourniront un contingent puissant de travailleurs. Pour le moment et pour longtemps encore ils imposent une très lourde charge à toute la société et surtout à leurs mères. La situation alimentaire des enfants se dégrade dramatiquement depuis 1976. Une enquête faite en 1983 par une équipe de chercheurs de l'Institut d'Études économiques auprès des femmes employées du secteur public dans les grandes villes révèle que: « La santé des nouveau-nés se dégrade de façon critique; par rapport à 1975, le poids des nouveaunés a baissé de 100 g en moyenne, la taille des adolescents de quinze ans a diminué de 1 à 2 cm. Le nombre de jours de congés des travailleuses pour cause de maladie de leurs enfants s'est élevé à 47 millions, et à 101 millions pour cause de maternité, pour 1,7 million d'employées (Le Hong Tâm, NCKT, octobre 1983, pp. 32-33). Bien qu'autorisées par la loi, la plupart des jeunes mamans travailleuses ne peuvent allaiter leurs bébés à des heures régulières; les enfants confiés aux garderies et jardins d'enfants sont presque tous atteints des maladies respiratoires, intestinales et d'autres maladies contagieuses. Mme Nguyen Thi Binh, ministre de l'Éducation, cite dans un article très récent de TCCS, mai 1985 (Revue du communisme) une autre enquête auprès d'une population d'élèves de huit à quinze ans, d'après laquelle: « Seuls 3 070d'enÏants ne sont atteints d'aucune maladie, sauf celle des parasites intestinaux; 97 070des enfants contractent une à trois maladies» (TCCS, n° 5-1985, p. 44). Le problème de l'éducation socialiste donnée à cette masse d'enfants semble préoccuper davantage le Parti. Chaque année le pouvoir doit ouvrir la porte des écoles à 14 millions d'écoliers et plus. L'encadrement pédagogique est complètement

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débordé. En 1982, dans le cycle phô thông ou de base, le rapport enseignant/élève est de 1/52. L'infrastructure scolaire est nettement déficiente: 40 070des bâtiments sont de matériau de fortune, bien que la plupart des écoles doivent assurer trois à quatre tournées par jour. De nombreuses classes n'ont ni tables ni banquettes, ni livres, ni cahiers, ni craies (art. cit., p. 44). Chaque année plus de 550000 élèves ayant terminé le primaire, soit le cycle de base (quatorze-quinze ans) ne trouvent place ni dans les classes supérieures ni dans l'enseignement professionnel, ni dans la vie active. Mme Nguyen Thi Binh indique encore une autre cause de la dégradation de l'enseignement au Viet Nam : le mauvais traitement financier et moral des enseignants dont plus de 60 % sont des femmes. « Le personnel enseignant, écrit-elle dans un autre article, souffre le plus de notre situation économique difficile. Dans beaucoup de districts, les enseignants ne sont plus payés ou se voient réduire leurs rations; surtout les institutrices des classes maternelles vivent dans un dénuement dramatique. Dans ces conditions, les enseignants considèrent comme principales des activités complémentaires de gagne-pain, négligeant complètement leurs métiers d'enseignants. Certaines exercent des activités nuisibles à leur réputation. A cause de cela dans beaucoup d'endroits, les élèves n'ont plus de respect à l'égard de leurs maîtres qui sont souvent agressés (TCCS, n° 8-1982, p.6). La grande pénurie de nourriture, de logements, de moyens d'éducation et de personnel d'encadrement pour les 26 millions d'enfants de moins de quinze ans en 1984 risque de devenir beaucoup plus tragique dans les prochaines années avec l'arrivée annuelle de 2 millions de bébés. En 1981, 1 647 535 parturientes (2 % de la population) sont enregistrées ; c'est-à-dire qu'il y a au moins 2 millions de naissances, dont 10-15 % ne sont pas déclarées. Chaque année, en effet, le nombre de femmes en âge de procréation (seize-quarante-quatre ans) augmente de 3,5 % provenant des générations très nombreuses nées dans les années 1970. Avec le taux de fécondité actuelle, cinq enfants par femme, vers l'an 1990, chaque année, le Viet Nam accueillerait 4 millions de bébés, et la population en l'an 2000 serait de 100 millions d'habitants, dont 44 millions d'enfants au-dessous de quinze ans. Le Parti sera alors littéralement 13

submergé sous cette marée de neveux et de nièces de l'Oncle Ho... ! A moins que d'ici là... le Parti arrive à changer le comportement démographique des Vietnamiens, en se changeant lui-même, en changeant sa façon de gouverner et sa politique économique. Bien des signes, en 1984 et 1985, apportent ces éléments d'espoir, comme nous allons le montrer.

4° Les femmes courent après leur libération
Trop d'enfants à charge pèsent sur la société, particulièrement sur les femmes vietnamiennes. En effet, comme ont maintes fois répété les responsables de l'Union des femmes, trente années de guerre ont propulsé les Vietnamiennes à toutes les tâches de production tout en assumant seules leurs obligations familiales. Mme Nguyên Thi Dinh, présidente de l'Union des femmes du Viet Nam, rappelle que depuis 1969, avec l'extension des bombardements américains sur le Nord-Viet Nam, « nos mères, nos sœurs ont préparé et mobilisé des millions de fils et d'époux pour partir au front... Des centaines de milliers de jeunes filles se sont engagées pour la construction et la réparation des routes, le transport et les soins des blessés, le transport des munitions... La production agricole et celle des biens de consommation était assurée quasi entièrement par les femmes» (TCCS, n° 10-1980, p. 17). Comme l'écrit Mme Vu thi Nhu, une économiste, « Dans notre histoire, à cause des luttes continues contre les agressions étrangères et contre les calamités naturelles, les forces masculines sont drainées vers le front et vers les lieux stratégiques, laissant les femmes s'occuper de la production, de l'éducation des enfants et des affaires familiales. Cette situation exige des femmes une intensification croissante de travail» (NCKT, Hanoï, octobre 1983, p. 37). Les femmes en âge de travailler (seize-cinquante-cinq ans) représentent en 1984 56 <tJo la population active (Nhân Dân le 8-3-1985). de Cependant, dans la production effective, elles représentent un pourcentage beaucoup plus élevé: 80 <tJo dans l'agriculture, 66 <tJo dans l'artisanat et dans les petites industries locales, 70 <tJo dans les secteurs de services: distribution, santé, éducation, culture; 47 <tJo dans le secteur public d'industrie (Nhân Dân, art. cil., TCCS, n° 6-1982, p. Il ; NCKT, octobre 1983, p.37). Dans le Nhân Dân du 8-3-1985, on lit : « Dans les dures situations actuelles les femmes subissent les conséquences les

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plus graves. plus de lait. sation de la en beaucoup

Leur santé s'effrite. Des jeunes mamans n'ont La malnutrition des enfants augmente. L'utilimain-d'œuvre féminine est encore irrationnelle: d'endroits elles sont employées dans les travaux
»'

les plus pénibles et nocifs.

Une enquête réalisée en 1983

auprès d'un échantillon des femmes salariées du secteur d'État (1,3 million) révèle que: « 33 à 47 % des salariées ont dû quitter leur emploi avant l'âge légal de la retraite (cinquantecinq ans) pour cause d'épuisement physique, après six à dix années d'activité seulement. D'après les statistiques de la Caisse de Sécurité sociale gérée par le Syndicat, pour la période 1961-1980, sur les 470 millions de jours de congésmaladie accordées aux femmes salariées, 66 070, soit 315 millions de jours ont été accordés pour maladies personnelles, 47 millions pour cause d'accidents de travail et 101 millions de jours pour cause de maternité. » Pour la seule année 1981, il y a eu 26 millions de jours de congés de maladies personnelles, correspondant à une année de travail de 100 000 femmes. D'après cette enquête, les naissances successives et nombreuses s'ajoutant au travail professionnel salarié et aux tâches familiales, plus la sous-alimentation sont les causes de l'épuisement rapide des femmes. Selon l'enquête, en cas de congé-maladie ou de maternité, les femmes bénéficient seulement de 70 070de leurs salaires déjà assez bas. Avec de très bas revenus, les femmes malades sont obligées de se priver de nourriture et de soins pour les donner à leurs enfants (Lê Hong Tâm, NCKT, octobre 1983, pp. 32-34). A cause de ces phénomènes, récemment depuis que les entreprises ont un peu plus d'autonomie de gestion, « elles montrent des réticences à employer la main-d'œuvre féminine. Ce qui provoque encore plus d'inquiétude chez les femmes (art. cit. ). Bien que le poète To Huu reconnaisse que « nous vivons sur le dos de nos femmes », les Vietnamiennes trouvent que l'État et le Parti ne leur réservent pas la place qu'elles méritent et ont tendance à leur reprendre les postes de responsabilité qu'elles ont acquis pendant la période de guerre. Mme Nguyen Thi Nhu, vice-présidente de l'Union féminine, écrit: « Dans la réalité, selon les rapports des unions locales, la polygamie, les mariages forcés, les mauvais traitements corporels infligés aux femmes, sont encore des phénomènes répandus» (TCCS, n° 6-1982, pp. 16-22). Mme Nguyên Thi Dinh, présidente de l'Union féminine, dresse un bilan très critique de la situation des femmes après dix ans de réunifi15

cation. Elle relève cette situation paradoxale: plus les femmes s'engagent dans la vie économique, dans les tâches de production, plus elles régressent dans les positions de responsabilité politique et sociale. « En 1985, écrit-elle, dans les secteurs agricoles, industriels, dans les services, la santé, l'enseignement, les femmes représentent 70 %-80 % du personnel, pourtant la proportion des cadres féminins dans la direction et la gestion a tendance à diminuer... Les cadres féminins actuels, au niveau central comme aux échelons provinciaux et urbains, sont la plupart âgées et ne sont pas remplacées par des femmes. Le pourcentage des femmes dans le Parti communiste diminue de plus en plus» (TCCS, février 1985, p. 53). Elle cite un cas exemplaire, celui de la Santé où les femmes représentent 60 % du personnel, avec 2 782 diplômées des universités, soit 51 % et 69 femmes ayant des grades postuniversitaires, soit 20 %. Malgré cela, au niveau central 8 femmes seulement ont des postes de direction soit 8,7 %, 28 femmes ont des postes de vice-direction (10,4 %). Aux échelons provinciaux et municipaux, les femmes occupent 7 % des postes de chefs et de sous-chefs de services. Elle trace le tableau d'évolution suivante de la participation des femmes aux administrations locales:

PARTICIPATION

FÉMININE

AUX CONSEILS

LOCAUX

Nord 1965 Membres des Conseils des provinces, villes - "70Membres des Conseils des districts, arrondissements - % Membres des Conseils des communes, quartiers - % Présidentes, vices-présidentes de districts, arrondissements (personnes) Présidentes, communes, sonnes) vices-présidentes (per quartiers. .. 5488 8 12 14 1969 13 26,4 32,0

Nord et Sud 1975 11,7 13,6 31,0 1982 4,49 5,10 5,6

304

146

81

1401

260

Source,' TCCS, Hanoï, février 1985, p. 54

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En 1984, les pourcentages des femmes dans les Comités locaux du Parti ne sont guère meilleurs: 8 % dans les Comités de province et de ville; 9,2 % dans les districts et arrondissements ; Il,8 % dans les communes et quartiers. Les postes de responsabilités politiques et socio-économiques que les femmes ont acquis pendant la longue résistance, elles les ont perdues avec la paix et l'indépendance. « Depuis la réunification du pays, écrit Mme Nguyen Thi Nhu, vie-présidente de l'Union féminine, le problème des cadres féminins n'est pas pris au sérieux, sous prétexte que la reconstruction économique et socioculturelle du pays exige des connaissances technico-scientifiques que les femmes possèdent insuffisamment. Par ailleurs, on néglige de leur donner une formation adéquate» (TCCS, juin 1982, p. 22). PotJrtant le Parti et le gouvernement ont tendance à mobiliser en permanence les femmes dans toutes sortes de campagnes et de mouvements politiques, économiques et socioculturels (art. cit.). Mobilisées à s'engager massivement dans la vie socioéconomique, les femmes vietnamiennes doivent encore satisfaire les exigences de leurs maris et/ou de leurs familles de fournir des héritiers mâles et une descendance nombreuse. Représentant 3 % de la population, les cadres du Parti et du gouvernement ont cependant 16 % de familles de plus de trois enfants, et 30 % dans nombreuses localités rurales (Le Courrier du VN, n° 10-1983, p. 24 ; et n° 2-1985, p. 22). Les campagnes de planification des naissances s'adressent surtout aux femmes; les mesures et moyens contraceptifs pour les hommes sont quasi inexistants (10 000 vasectomies pratiquées en 1981). Le contrôle des naissances, déclaré comme un objectif prioritaire (Décret n° 29/HDBT du 8-1981), n'a pas de budget propre. Dans les zones rurales, les moyens pour la promotion du planning familial sont quasi inexistants, les cadres locaux n'encouragent pas les jeunes à assister aux séances d'information sur le contrôle des naissances, dans lesquelles on trouve surtout des grands-parents avec leurs tout petitsenfants dans les bras (Nhân Dân des 9 et 10 juin 1985). Mais les autorités locales ne manquent jamais l'occasion de faire des (faux) rapports sur des succès inégalés des campagnes de pose de stérilets. Dans de telles conditions, estiment les experts vietnamiens, il est à craindre que les objectifs d'abaisser les taux d'accroissement naturel ne soient atteints ni en 1985 (1,7 %) ni en l'an 2000 (1,2 %). Il est étrange, d'autre part, de constater que l'opinion occidentale surtout nord-américaine, si prompte à crier au 17

danger d'expansionnisme vietnamien, refuse d'aider financièrement le gouvernement vietnamien dans ses programmes de planning familial.

5° Les jeunes courent après l'emploi
De 1976 à 1984, chaque année 1,4 million de jeunes arrivent sur le marché du travail, alors que théoriquement il y a seulement 200 000 départs à la retraite dans les secteurs publics et coopératifs (TCCS, n° 9-1983, p. 39). En 1984, il y a 30 millions de personnes en âge de travailler (seizecinquante-cinq ans pour les femmes, seize-soixante ans pour les hommes), dont 60 070au-dessous de trente ans. En l'an 2000, dans tous les cas de figure de taux de natalité, la population en âge de travailler sera de 46 millions, provenant des générations très nombreuses nées des années 1970-1984. Comment se répartit cette population active? Par quels moyens l'État socialiste, se voulant être le seul organisateur de la vie économique, peut réaliser le plein emploi, dans un pays pauvre, ravagé par trente années de conflits? En 1982, sur les 26631 000 personnes en âge de travailler, 34-35 %, soit 9,3 millions de personnes ne sont pas « engagées dans la production» (NCKT, février 1982, p. 3). Après l'unification du pays par le PCV en avril 1975, la paix n'est pas encore entièrement rétablie: intervention vietnamienne au Cambodge suite aux incursions répétées de l'armée de Pol Pot en territoire vietnamien, la brutale leçon chinoise en 1979, les tensions aux frontières vietnamiennes et cambodgiennes provoquées directement et indirectement par la Chine, grand frère de jadis, l'insécurité intérieure engendrée par une réconciliation avortée. Ainsi les dirigeants vietnamiens se sentent obligés de maintenir le pays dans une mobilisation militaire constante et généralisée. Les forces armées régulières comptent près de 1,5 million de personnes, autant pour les milices régionales et les forces de sécurité publique: soit au total près de 4 millions de personnes affectées à la défense nationale. Certes au Viet Nam les forces armées ont un rôle important dans la production économique: dans les grandes fermes d'État, dans les zones forestières et montagneuses, dans la pêche maritime, et dans certains secteurs industriels. Mais une armée de soldats, fusils aux mains, ne peut être aussi productive qu'une armée d'ouvriers et d'agriculteurs. (Les guerres successives ont laissé aussi près de deux millions d'invalides.) « Dans notre pays, constate Doan Trong Nha, 18

un expert gouvernemental, la force de travail non productive occupe une proportion trop élevée de la main-d'œuvre sociale. En 1957, elle était de 44,7 070.Elle était descendue à 27,4 % en 1960 et à 24,8 % en 1965. De 1971 à 1975, durant la période la plus destructrice de la guerre d'agression américaine, elle est de nouveau remontée à 34-35 %. Jusqu'à maintenant, malgré les efforts du gouvernement, elle n'a pas encore diminué »(NCKT, février 1982, p. 31).
POPULATION ACTIVE SELON LES SECTEURS D'ACTIVITÉ 1979

Secteurs Total Industrie, artisanat Construction de base Agriculture, sylviculture Commerce, distribution Transport, communication Services Enseignement, recherche

Travailleurs 23 035 2 407 1 013 16 240 1 105 460 55 1 018 490 209 562 020 704 710 285 169

070

Part du secteur socialisé -0J074,86 76,75 96,20 71,32 62,86 92,65 60,25 98,79

100,00 10,45 4,40 70,50 4,80 2,00 0,24 4,42

Source:« Dân SÔ Viêt Nam, 1-10-1979 (Population sq., pp. 264sq., Hanoï, 1983.

du Viet Nam) », Ha Nôi, pp. 258

En 1979, si l'on examine de près la répartition de la population active fournie par le recensement, on voit qu'il y a d'une part un grand déséquilibre entre les différents secteurs et, d'autre part, un taux de chômage déguisé important surtout dans l'agriculture. L'on remarque que, en 1979, plus de 16 millions de travailleurs sont théoriquement occupés à cultiver 7 millions d'hectares de terre, dont 6,9 consacrées aux cultures vivrières. La population agricole (vivant de l'agriculture) est de 37,6 millions de personnes. De 1975 à 1979, la population agricole augmente très rapidement de 7 millions de personnes, passant de 64,6 % à 71,29 % de la population; tandis que la population non agricole a perdu, en chiffres absolus, 1,72 million de personnes, et en pourcentage, elle est passée de 35,4 % à 28,7 % à cause des campagnes de désurbanisation des villes du Sud-Viet Nam. Si l'on ajoute quelque 700 000 personnes urbanisées qui ont quitté le Viet Nam Sud entre 1975 et 1979, la population non agricole du Sud a diminué d'environ de 2,4 millions de personnes. Par rapport aux autres pays du Tiers-Monde et aux pays nouveaux industrialisés d'Asie et Amérique latine, qui ont connu un phénomène 19

inverse de baisse structurelle de la population agricole durant la même période, le Viet Nam socialiste est un cas exemplaire de ruralisation, derrière cependant le cas du Campuchéa démocratique de Pol Pot qui avait usé des moyens autrement plus radicaux. De 1976 à 1979, on assiste à une situation paradoxale: tandis que le nombre d'actifs agricoles a considérablement augmenté de trois millions de travailleurs, la production vivrière tend à la stagnation sur le plan national et à nettement baisser dans le Sud (sur le plan national, la production vivrière est de 13,5 millions de tonnes en 1976, et de 13,7 millions de tonnes en 1979 ; au Sud, en 1974 4,4 millions d'agriculteurs produisent 7,2 tonnes de paddy et en 1979, 8,4 millions d'agriculteurs produisent 6 millions de tonnes de paddy). Dans les années à venir, le secteur agricole-sylvicole ne semble pas offrir beaucoup plus d'emplois. Chaque année plus de 900 000 jeunes ruraux arrivent sur le marché du travail agricole. D'autant plus que, à partir de 1980 avec une série de réformes économiques visant à intéresser davantage les travailleurs ruraux, on assiste à un renversement perceptible de tendance: les paysans devenus productifs et rationnels ont tendance à refouler ailleurs l'excédent de la maind'œuvre peu productive (petits cadres ruraux et leurs familles, les jeunes ruraux démobilisés, etc.) ; les deltas rizicoles, même ceux du Sud fertiles, ne sont guère plus susceptibles d'accueillir davantage de main-d'œuvre agricole, la productivité exigeant le contraire. Reste l'extension des terres cultivables dans les régions de Hauts Plateaux et des montagnes et dans les autres pays d'Indochine, comme l'avaient déjà programmé les anciennes administrations coloniales françaises avant 1945. Malgré son dénuement aggravé encore par trente années de guerre, l'État socialiste et industrialiste vietnamien a pu créer entre 1975 et 1979 plus de 165 000 emplois industriels, en nationalisant les entreprises privées au Sud et en créant des nouvelles au Nord.
ENTREPRISES D'ÉTAT ET EMPLOIS INDUSTRIELS

1975 Entreprises (unité) Emplois (1 000)
Source: Annuaires

1976

1977

1978

1979

1982

462,7

-

2526 2251 2 778,0 2021 2041 644,1 627,7 594,9 519,2 576,6
Hanoï.

statistiques

1980-1983,

20

Malgré un accroissement rapide du nombre d'emplois, l'industrie d'État ne peut visiblement répondre à la demande de plus d'un million de jeunes arrivant annuellement sur le marché du travail pendant la même période, sans compter les personnes démobilisées après 1975. Curieusement pour un pays agricole pauvre, en transition vers le socialisme, les emplois dans le secteur d'artisanat ont augmenté beaucoup plus lentement, passant de 1 514000 en 1976 à 1 610 000 en 1979, soit 100 000 emplois en cinq ans, progressant de 1,5 0,10 par an. Pourtant les métiers artisanaux demandent beaucoup moins d'investissements matériels, la main-d'œuvre traditionnelle qualifiée et les matières premières ne manquent pas. Est-ce à cause des mesures restrictives prises à l'encontre des artisans durant cette période, et de l'attitude industrialiste des dirigeants qui sous-estiment « la petite production» et soupçonnent les artisans d'être de potentiels capitalistes exploiteurs? Certaines études rétrospectives des économistes de Hanoï le suggèrent (Trân van Hâ, NCKT, octobre 1984, p. 44). L'État socialiste a créé beaucoup plus d'emplois dans les secteurs publics de services, distribution, enseignement et santé. Mais, là aussi, ils sont nettement insuffisants par rapport à la masse de demandeurs d'emplois. De 1975 à 1979, le nombre d'employés dans le commerce étatique passe de 145 000 à 221 000, une augmentation de 76000 emplois en cinq ans. Mais cette augmentation n'a pu compenser ni en quantité ni en qualité l'ancien réseau dense des petites commerçantes rurales et urbaines dans le Sud. A cause de l'inefficience du commerce d'État, les campagnes successives contre le commerce privé n'ont pu démanteler le réseau des gros commerçants-spéculateurs chinois du Sud qui prospèrent à l'ombre des dirigeants corrompus. Le personnel de l'éducation augmente de 4 0,10par an, moitié moins que le taux d'accroissement de la population scolaire pour la période 1975-1982. L'enseignement gagne en extension mais perd en qualité. Le personnel médical augmente également de 4 % par an, avec en 1982: 14200 docteurs, 33 100 assistants médecins, 76400 infirmiers et 13 700 sages-femmes pour une population de 56 millions d'habitants. Cette pénurie du personnel médical est encore aggravée par celle des médicaments, beaucoup plus importante encore. En résumé on constate de grands déséquilibres dans la répartition de la force de travail entre différents secteurs économi-

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ques : plus de 70 0,10 concentrent encore dans une agriculse ture peu productive qui n'est pas encore arrivée à nourrir convenablement ses producteurs (NCKT, octobre 1984, p. 34). « Pendant ces dernières années, conclut Hà Huy Thanh, un économiste de Hanoï, la pénurie d'emplois productifs et de moyens de travail s'aggrave de façon critique dans tous les secteurs et dans toutes les régions. Dans l'agriculture, la maind'œuvre inemployée est encore très grande, la répartition déséquilibrée de la population et de la force de travail crée une situation de pénurie de terre agricole et de matières premières. Dans l'industrie, dans la construction de base, dans les transports et communications, la pénurie d'emplois créés par la pénurie d'énergie et de matières premières se généralise, ce qui entraîne une sous-utilisation de 30-40 0,10 es moyens de production exisd tants... Un cercle vicieux s'installe dans les rapports entre la croissance démographique, la main-d'œuvre et la production: la production ne se développe pas assez pour créer des emplois correspondant à l'accroissement rapide de la force de travail, ce qui entraîne de nombreux problèmes négatifs et la baisse de productivité. Une des causes principales de cette situation, c'est la croissance de la force de travail (conséquence de la forte croissance démographique), trop rapide par rapport au développement économique» (NCKT, décembre 1982, pp. 15 sq.). Ainsi les économistes communistes adoptent l'argumentation de Malthus pour incriminer la démographie de tous les maux économiques et sociaux. Une analyse objective situera probablement les causes du blocage économique ailleurs que dans la démographie, laquelle peut constituer un stimulus et une base solide pour trouver des voies de développement original.

6° Déséquilibres

régionaux

L'inflation démographique persistante, selon les économistes vietnamiens, aggrave de jour en jour les déséquilibres historiques dans la répartition géographique de la population et de la main-d'œuvre au Viet Nam. « Là où abondent ressources naturelles, la main-d'œuvre manque. La population se concentre là où il n'y a pas de travail. Le delta du Fleuve Rouge et les provinces du Centre concentrent plus de 40 0,10 de la population nationale sur 13 0,10 territoire national. du Ici la densité démographique est trop élevée: plus de

1 000 habitants/km
22

2

... La

superficie agricole par cultivateur

est trop faible: 600 m2 par travailleur en moyenne... Par con-

tre, les régions montagneuses et les Hauts Plateaux, ayant de grandes ressources minières et des sols fertiles occupent 65 070du territoire avec 15 0J0de la population nationale: la densité de peuplement est trop faible, 30 habitants/km2 en moyenne; et la superficie agricole par habitant est élevée, 2000m2 par personne» (NCKT, n° février 1982, p. 35 et décembre 1982, p. 15). La politique du Parti vise à mieux répartir la population et la force de travail, transférer le trop-plein démographique des plaines surpeuplées du Nord et du Centre vers les HautsPlateaux du Centre et le delta du Mékong, réalisant les vieux rêves des anciennes monarchies mandarinales et de l'ancien pouvoir colonial français. Dans le Nord, de 1960 à 1975, l'État socialiste a pu transférer quelque 2,5 millions de personnes des plaines vers les moyennes et les régions montagnes du Nord et de la 4e Zone. Durant la guerre de réunification (1965-1975) le Nord « a pu mobiliser des millions de jeunes ruraux et urbains pour participer à des campagnes aboutissant aux victoires finales du printemps 1975 » (Hà Huy Thanh, NCKT, décembre 1982, p. 22). Jusqu'ici nous n'avons pu avoir les chiffres exacts des « millions de jeunes nordistes» envoyés dans le Sud pendant la guerre, ni le nombre de nordistes restés au Sud après 1975. D'avril 1975 à fin 1976, quelque 2,5 millions de personnes déplacées auparavant dans les agglomérations urbaines du Sud ont été transférées dans leurs localités d'origine. Le plan quiquennal 1976-1980, issu du IVe Congrès du PCV en décembre 1976, vise ambitieusement « à redéployer 4 millions d'habitants entre différentes régions» (Le Courrier du VN, mars 1977). Par suite des difficultés économiques, des conflits non prévus avec la Chine communiste et le Campuchéa de Pol Pot, le refus de l'aide des USA et la non-assistance des organisations de l'ONU pour ces programmes de transmigration, le plan n'a pu être rempli. On peut s'étonner cependant que, dans ces conditions extrêmement difficiles, les autorités ont pu réaliser des exploits héroïques. «Nous avons transféré, écrit Doan Trong Nha, 1,5 million de personnes, dont 750 000 travailleurs des régions surpeuplées et des centres urbains vers les zones d'économie nouvelle (ZEN), y créant 300 coopératives et 200 fermes d'État, formant 300 communes et 7 nouveaux districts... Nous y avons défriché 850 000 hectares et mis en culture 500 000 hectares de cultures vivrières. En même temps, nous avons créé un certain nombre de nouvelles plantations industrielles importantes d'hévéa, de café, de thé, d'ananas... » 23

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