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LES CHRONIQUEURS SYRIAQUES

De
468 pages
L'auteur nous raconte l'épopée des chroniqueurs syriaques, qui du IIIe siècle au XIVe siècle, nous retracèrent l'histoire des événements civils et religieux de l'Orient. Ils réalisèrent des annales, des histoires locales, des chroniques, des chronographies. Ils furent les contemporains de grands moments de civilisation et nous laissèrent des documents de première importance. Ils jetèrent sur l'univers un autre regard que celui des historiens latins, grecs, arabes, mongols. Sans leurs onze chroniques, nous aurions une vue incomplète de l'Histoire.
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Les chroniqueurs

syriaques

cg L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2709-3

Ephrem-Isa

YOUSIF

Les chroniqueurs syriaques

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava. 37 10214 Torino IT ALlE

Du même

auteur

-Parfums d'enfance à Sanate. Un village chrétien au kurdistan irakien. L'Harmattan, 1993. -Mésopotamie, paradis des jours anciens. L'Harmattan, 1996. -Les philosophes et les traducteurs syriaques. D 'At/lènes à Bagdad L'Hannattan, 1997. -L'épopée du Tigre et de l'Euphrate. L'Harmattan, 1999.

Avec mes vifs remerciements à Monique Le Guil/ou qui a collaboré avec moi à la réalisation de cet ouvrage.

Introduction
Pendant plus de mille ans, entre le Ille et le XIVe siècle, les chroniqueurs syriaques tentèrent une extraordinaire aventure. Ils observèrent le flux et le reflux de l'Histoire autour du roc du Proche-Orient. Qui étaient ces Syriaques? Les héritiers des Antiques Assyriens, des Babyloniens, et aussi des Araméens habitant la Syrie et la Mésopotamie. Ces héritiers parlaient le syriaque, dialecte de l'araméen. Ils en firent une langue culturelle et scientifique. Ils se divisaient en deux branches. Les Syriaques orientaux, dits « nestoriens », s'étaient établis surtout en Mésopotamie et en Iran. Les Syriaques occidentaux comprenaient les « Jacobites », qui résidaient en Syrie, en Mésopotamie, et les Maronites du Liban. Ces communautés formaient un peuple, avec son histoire, sa langue, sa culture, sa religion chrétienne. Les Syriaques vécurent au sein des grands Empires dans des conditions politiques, économiques et sociales souvent difficiles. Sur leurs terres battues par les vents, ils subirent, vague par vague, les assauts des Romains, des Perses Sassanides, des Arabes, des Turcs Seldjoukides, des Mongols. Ils réussirent à garder leur patrimoine culturel, sans rien perdre de leurs fortes individualités. Les Syriaques prirent peu à peu conscience de leur dimension historique. Ils demandèrent à la mémoire de fixer, d'enregistrer et d'éclairer leur passé. Ils reprirent, continuèrent les chroniques de leurs illustres prédécesseurs. Avec passion, ils réalisèrent des recueils, des récits sous forme d'annales, qui remontaient à la création d'Adam, des chroniques. Ils excellaient à conter les événements de leur temps. Ils magnifièrent leurs héros et leurs grands personnages. Ces historiens appartenaient parfois à « l'intelligentsia », composée de hauts dignitaires ecclésiastiques, tels Élie de Nisibe, Michelle Grand, Bar Hébraeus. Ils étaient le plus souvent des moines austères, nourris d'Écritures saintes, comme Josué le Stylite, le Pselldo-Denys. 7

Hélas, beaucoup de leurs ouvrages, qui narraient le passé en langue syriaque ou en arabe, s'égarèrent. Il nous reste des fragments d'œuvres perdues et quelques belles chroniques. Ces dernières ne reçurent pas l'attention qu'elles méritaient. Les chroniques latines, byzantines, arméniennes, arabes furent soigneusement étudiées, mais les chroniques syriaques restèrent dans l'ombre des bibliothèques. Il est temps que les historiens les découvrent, les étudient, les utilisent comme des documents précieux, pour relater les événements du passé avec plus d'objectivité. Sous l' étendart flamboyant de I'Histoire, les chroniqueurs syriaques jetèrent sur l'univers un autre regard que les Grecs, les Latins, les Arabes, les Arméniens. Ils eurent une vision originale du monde qui les entourait. Avec leur génie particulier, ils oeuvrèrent, comme les médecins, les philosophes, les traducteurs et les artistes à la création d'une brillante civilisation syriaque. Chaque matin, je commençai à rêver de la Mésopotamie. La distance entre le présent et le passé s'amenuisait, telle une brume légère. Je me plongeai dans les manuscrits syriaques comme dans une symphonie aurorale. Les événements pittoresques ou féroces, les sentiments d'autrefois se rallumaient au fil des pages. Des ombres se glissaient dans ma chambre. Des visages solennels et barbus ln' entouraient comme dans un film, me suivaient de leurs regards doux. Derrière eux, des contrées, des villes, un grand ciel bleu qui élargissait sa voûte au-dessus du Pays entre les deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate. Parfois le firmament s;obscurcissait, chevauchées de nuages, guerres, conquêtes, fracas des armes, persécutions, cris et soupirs. La nue s'ouvrait, parfois, pleine de lumière, de signes et de prodiges. Voici ces chroniques des pays de Mésopotamie et de Syrie au lointain des siècles. Les textes cités sont nombreux. D'autres morceaux auraient pu être choisis. J'ai voulu que le lecteur déroule avec moi la bobine de l'histoire politique et religieuse de l'Orient. J'ai souhaité qu'il voie, entende les personnages, les sente proches, malgré la distance du temps et le statut social. J'ai réalisé ce travail pour donner, à des gens passionnés d'histoire, le plaisir de découvrir la richesse de ces chroniques. N'exhalent-elles pas les effluves d'un passé reculé, la séduction puissante du monde oriental?

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PREMIERE PARTIE: L'AUBE DES CHRONIQUEURS
Dans cette première partie, nous évoquerons l'aube des Chroniqueurs syriaques. Ils ouvrirent la route à leurs successeurs. Nous étudierons: Les Syriaques sur le chemin de l'histoire La Chronique d'Edesse La Chronique de Josué le Stylite.

. Remarques
-Dans les Chroniques, les auteurs et les traducteurs utilisent parfois les mots Syriens, parfois Syriaques, mais ils dérivent du syriaque Souryayé. -Les chroniqueurs emploient tantôt Romains, tantôt Grecs ou Roum, correspondant au mot syriaque Roumayé.
-Selon les chroniques, nous trouverons des noms orthographiés 9 différemment.

Chapitre premier

Les Syriaques sur le chemin de l'Histoire
L 'héritage de la Mésopotamie
Transportons-nous en des temps reculés, voguons vers le Moyen-Orient où s'établit jadis le centre du monde. Là-bas, au pays de Sumer, en Basse Mésopotamie, l'écriture naquit aux environs de 3200 avant l'ère chrétienne. Cette écriture en «coin» (du latin cuneus), nommée cunéiforme par les archéologues modernes, grandit tel un jeune arbre. Elle poussa ses branches vers tous les domaines de la connaissance: mythologie, religion, littérature, mathématique, botanique. Dans son feuillage, entre 2700 et 2300, apparut l'Histoire.La mémoire orale joua d'abord. Puis les rois de Sumer et d'Akkad, à la fin du troisième millénaire, pour asseoir leur légitimité et pour exalter la grandeur de leurs règnes, chargèrent des scribes de témoigner par écrit, de relater leurs hauts faits. Au service du temple ou du palais, ces lettrés racontaient les choses qu'ils avaient pu "voir", et juger dignes de mémoire, les campagnes auxquelles ils avaient assisté. Ils croyaient à la vérité de ce qu'ils narraient, même si des mythes et des légendes se mêlaient parfois au récit des exploits rapportés. Ils ne se souciaient pas de psychologie, mais de récit, d'enseignement. Ils n'avaient pas les méthodes et les projets clairs des historiens modernes. Les scribes appartenaient à des familles qui se transmettaient leur savoir de père en fils. Ils étaient aussi exorcistes, devins, "lamentateurs". Afin de garder le souvenir du passé, ils copiaient, et compilaient les inscriptions et correspondances royales, les listes dynastiques, généalogiques, les listes de noms des années. Chaque année était évoquée à l'aide d'un grand personnage en Assyrie ou d'un événement important en Babylonie. Ces Il

scribes élaboraient des agendas. Ils ne signaient habituellement pas leurs textes historiques. Ils rédigeaient aussi des oeuvres littéraires, des "autobiographies", des annales, des chroniques. Les chroniques royales les plus anciennes remonteraient donc à la fin du III millénaire avant notre ère~ Inscrites Sllr des tablettes d'argile; recopiées plus ou moins tardivement, elles appartenaient au genre chronologique. Elles appuyaient un mythe, une thèse politique ou elles disaient I'histoire officielle. Elles notaient, en prose, sobrement, les dates, la succession des événements, des faits locaux, les noms des monarques, mais ne citaient habituellement pas leurs sources. Elles n'étaient pas exemptes d'erreurs sur la durée des règnes et des cycles, d'omissions, de computs fantaisistes. Ces documents, qui retraçaient 1'histoire de la Mésopotamie, depuis ses origines jusqu'à l'arrivée des Parthes, furent mis à la disposition du public grâce aux travaux des archéologues, des épigraphistes, des assyriologues. Voici un bref passage d'une chronique mésopotamienne, La chronique de la monarchie une, qui conte l'histoire de la monarchie depuis les origines jusqu'au cycle d'Isin, au début du XVIIIe siècle avant l'ère chrétienne. Nous disposons d'une copie d'époque d' Isin-Larsa. Elle parle du grand roi Sargon I (2334-2279 avant J.-C.), de ses fils Rimush et Man-ishtusu, de son petit-fils Naram-Sîn et enfin de son arrière-petit-fils Sar-Kali-Sharri, elle dit l'anarchie qui suivit sa mort survenue en 2193 : HAAkkade, Sargon- son père était un jardinier-, l'échanson d'UrZababa, le roi Akkade, celui qui fonda Akkade, fut roi; il régna 56 ans; Rimush, fils de Sargon, régna 9 ans; Man-ishtusu, frère aîné de Rimush, fils de Sargon, [régna) 15 ans; Naram-[SînJ,fils de Ma[n-ishtusu régna 37(?)) ans; S[ar-Kali-Sarri,fils de Naram-Sîn, régna 25 ans. Quifut rJoi ? Qui ne fut pas roi? " 1 Après la disparition de Sar-Kali-Sarri, l'empire d'Akkade s'effondra rapidement, la royauté fut portée à Uruk puis à Ur, au sud de l'Iraq, quand Utll-hegal flIt détrôné en 2113; pellt-être par Ur-Nammu; gouverneur d'Ur.
e

En Assyrie, les annales seraient apparues sous le règne du roi Téglathe er Phalazar I (1115-1077 avant J.-C.). Ces récits politiques et militaires étaient écrits, et réécrits ensuite, à la première personne du singulier, dans un style littéraire, épique. Ils narraient, selon un ordre thématique ou chronologique, plusieurs campagnes toujours victorieuses. Ils pouvaient être 1 chronique de la monarc/1ie une, Chroniques Mésopotamiennes, La traduction de J.-J. Glassner, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1993, P.140~ 12

gravés sur les portes, les murs des palais, des temples, et associés à des images, à des bas-reliefs, à des peintures. La Chronique d'Asarhaddon fut rédigée en babylonien. Nous la connaissons grâce à une copie de l'époque néo-babylonienne qui s'ouvre en 744 et se termine en 539. Elle nous raconte l'histoire du règne du grand roi d'Assyrie (680-669 avoJ.-C.) Nabû zer-kitti-lisir, soulevé contre Asarhaddon, attaqua la cité d'Ur puis s'enfuit. Son frère Na'id-Marduk rejoignit le parti assyrien. Il fut nommé gouverneur du Pays de la Mer, région des marais qui s'étendait à l'est de la Babylonie : « [La re année (du règne) d'Asarhaddon, (Nabû) zer-kitti-lisir, le gouverneur du Pays de la Mer, ayant remonté le fleuve, dressa le camp devant Ur mais ne prit pas la ville. Il s'enfuit devant les grands d'Assyrie et gagna l'Élam. En Élam,] le roi d'Élam [se saisit de lui et le passa par les armes. A[sarhaddon [nomma son frère] Na 'i!d-Marduk gouverneur du Pays de la Mer) ... La lIe année, [en) Assyrie, le roi [passa par les armJes un nombre important de ses grands. La 12e année, le roi d'Assyrie m[arJcha sur Misir. En cours de route, il tomba malade et il mourut au mois d'Arahsamnu, le [UI} jour. Pendant 12 ans, Asarlladdon régna sur l'Assyrie. » Le roi, qui marchait sur l'Égypte (Misir) mourut donc au mOIS d'Arahsamnu, c'est-à-dire en octobre-novembre 669. Bien plus tardive, la Chronique de Nabonide, (556-539), le dernier roi de Babylone, fut composée en babylonien. La tablette date de l'époque séleucide qui va de 312 à 126 avant l'ère chrétienne. Elle narre les faits majeurs qui marquèrent le règne de ce monarque. Ce dernier alla résider dans l'oasis de Temâ, au nord de la péninsule arabique, et laissa, pendant son absence, les rênes du pouvoir à son fils, établi dans la grande cité de Babylone. Cette année-là, la neuvième du règne de Nabonide, trois événements graves se déroulèrent. Nabû, dieu de l'écriture et de la sagesse, ne sortit pas de Borsippa, ville de Babylonie, pour rejoindre son père Bêl, autre nom de Marduk, seigneur de Babylone. Les sacrifices ne furent pas offerts dans l'Ésagil, célèbre temple de Marduk, et dans l'Ézida, temple de Nabû. La fête la plus importante, celle du Nouvel An, qui devait assurer l'avenir de Sumer 2 Chronique d'Asarhaddon, «Chroniques Mésopotamiennes », p. 187-188 13

et d'Akkad, ne fut pas célébrée au mois de Nisan (avril) comme d'habitude. La mère du roi, Ada-Guppi', une femme exceptionnelle, mourut, âgée de plus de cent ans. Une lamentation fut instituée au mois de Siwan (mai-juin) Enfin le roi perse Cyrus II s'avança vers le royaume de Lydie où régnait Crésus. Songeait-il déjà à la conquête de Babylone? année, Nabonide, le roi, était <à > Temâ. Le prince, les grands "La geme et l'armée étaient en Akkad Au mois de Nisan, le roi n'alla pas à Babylone. Nabû n'alla pas à Babylone. Bêl ne sortit pas. La fête du Nouvel An ne fut pas célébrée. Les sacrifices aux dieux de Babylone et Borsippa furent le 5emejour, la mère du roi mourut à Dur-Karashu, sur la rive de l'Euphrate, en amont de Sippar. Le prince et ses troupes se lamentèrent pendant 3 jours et il y eut une lamentation. Au mois de Siwan, une lamentation fut instituée en Akkad pour la mère du roi. Au mois de Nisan, Cyrus, roi de Perse, rassembla son armée et franchit le Tigre en aval d'Arbèles et, au mois d'Ayyar, [marchJa sur la Ly[diej. Il mit à mort son roi, s'empara de ses biens {et y établit sa propre garnison. Après cela, le

offerts dans l'Ésagil et l'Ézida comme en temps normal. Au mois de Nisan,

roi et sa garnisony résidèrent."

I

Pour les scribes mésopotamiens, le temps était le tissu de l'histoire, biographique, événementielle: le temps linéaire, continu, rythmé par les années, les mois, les jours, et aussi le temps cyclique qui se référait à des périodes, à des générations. Les Mésopotamiens allaient, comme tous les hommes, vers un avenir jugé incertain, difficile. Étonnamment, ils le percevaient comme ce qui est "derrière". Ils préféraient interpeller, scruter le visage du passé, qui était "devant". Ce passé. n'éclairait..il pas le présent? Ne fournissait-il pas des précédents, ne donnait-il pas des leçons, des explications, sur le plan religieux et politique?

Le legs des Grecs
Dès le premier millénaire avant notre ère, les anciens Mésopotamiens qui vivaient dans les régions situées au nord et à l'ouest de l'Euphrate, furent en contact avec les Grecs d'Asie Mineure. Ils exercèrent sur eux une certaine influence. Ainsi, à la fin du huitième siècle, Sargon II d'Assyrie contraignit les princes hellènes de Chypre et Midas, le roi de Phrygie, nom donné par les Grecs à cette contrée d'Asie Mineure, à lui payer tribut. 3 Chronique de Nabonide, « Chroniques Mésopotamiennes », P. 203. 14

Les premiers historiens grecs furent originaires d'Asie Mineure ou des îles de la mer Égée. Ils voulurent garder le souvenir du passé, dans sa véracité. Ils donnèrent la préférence à une histoire presque contemporaine, de courte durée, axée sur les guerres et les révolutions politiques. Ils n'eurent donc pas le souci de situer les événements dans tel ou tel type de temps, linéaire ou circulaire. Quels critères ces historiens établirent-ils pour rassembler, trier les informations et pour juger de l'authenticité, de la crédibilité des faits? La question reste posée. Leur vision resta parfois archaïque, naïve, confuse. A la fin du sixième siècle avant notre ère, Hécatée de Milet, en Asie Mineure, fit autorité. Il séjourna en Égypte, en Mésopotamie, en Médie. Il observa les peuples, nota leurs mœurs, leurs coutumes, recueillit leurs traditions orales. Il rédigea un ouvrage, "Gès Périodos" (exploration de la terre) Il constitua des catalogues généalogiques qui reliaient le présent aux origines lointaines, .mythiques, des Grecs. Natif d'Halicarnasse, cité d'Asie Mineure, Hérodote ( né v. 490- mort v. 425 avo J.-C.), lut l'ouvrage d'Hécatée, le logographe ionien. Il voyagea, lui aussi, dans le vaste monde, en Syrie, en Mésopotamie, en Cyrénaïque, dans le Pont-Euxin (la Mer Noire)~ Il entreprit d'écrire des "Histoires" (Historiai, enquêtes), celles de la Lydie, de la Médie, de la Perse, de l'Égypte, de Samos et de son tyran. Hérodote voulut raconter les guerres Médiques, qui opposèrent l'Hellade et l'Empire perse durant la première moitié du cinquième siècle. Il rechercha les causes naturelles de ces conflits, observa les changements qu'ils entraînaient dans le monde méditerranéen. Il ne désirait pas que fussent trop vite oubliées les motivations et les prouesses des Grecs, mais il s'intéressa aussi aux peuples d'Asie, les barbares. Une génération après ces conflits, sorte de témoin, le conteur fit, en dialecte ionien et dans une prose pleine de charme, le récit des exploits accomplis pendant ces guerres. Pour écrire ses Histoires, Hérodote visita donc les cités, les temples, les champs de bataille grecs et lydiens, il parcourut l'Égypte, Cyrène, la Grande Grèce (l'Italie du sud). Il se mit en quête de témoins dignes de foi, car il ne pouvait attester directement de toutes les actions passées, et d'interprètes à l'étranger. Fait nouveau, il indiqua ses sources. Curieux d'esprit, il se lança dans diverses recherches, sur le cadre géographique, la faune, la flore, il étudia l'ethnographie, les institutions, les mœurs, les croyances; il ramassa anecdotes, contes populaires, légendes. Voici comment il décrivit la 15

Babylonie, qui pour lui, faisait partie de l'Assyrie tombée, avec sa capitale Ninive, en 612 avant notre ère. Bien irriguée, elle était une terre très fertile: "C'est le plus riche de tous les pays que nous connaissons, par les dons de Déméter du moins; car ['on n'essaie même pas d'y faire pousser des arbres, figuiers, vignes ou oliviers. Mais les céréales trouvent là un sol si favorable qu'il rend deux cents fois plus qu'on ne lui a confié, et même, lorsque la récolte est exceptionnellement bonne, trois cents fois plus. Les ~feuilles de froment et d'orge y ont souvent quatre doigts de large. Le millet et le sésame y deviennent de véritables arbustes dont je connais la hauteur, mais je ne la mentionnerai pas, car les gens qui n'ont jamais visité ce pays sont déjà sceptiques, je le sais bien, devant ce que j'ai dit des moissons de là-bas. Les Assyriens ne connaissent pas l 'huile d'olive et tirent leur huile du sésame. Les pallniers poussent partout dans la plaine et portent pour la plupart des .fruits qui fournissent un aliment, du vin et du miel. Ils les soignent comlne les figuiers, et, en particulier, ils a/tac/lent les fruits du palmier que les Grecs appellent palmier-mâle aux palmiers qui produisent des dattes, pour que le gallinsecte pénètre dans la datte et la fasse mûrir et que le .fruit du palmier ne tombe pas (ces insectes se trouvent dans le fruit du palmier-mâle, COlnmedans les.figuiers sauvages.)" 4 Hérodote essaya d'expliquer rationnellement les événements qu'il relatait. Malgré sa candeur, son manque de rigueur, sa chronologie incertaine, son ignorance des techniques historiennes, Hérodote mérita plus tard d'être appelé par Cicéron le "Père de l'histoire". Son œuvre se lit avec plaisir. Selon la tradition, la vocation d'historien de Thucydide, alors âgé d'une vingtaine d'années, naquit lors d'une lecture publique d'Hérodote. Thucydide était né vers 460 avant notre ère, dans une noble famille grecque. Il avait grandi, subissant l'influence des sophistes. Élu stratège, commandant d'une escadre, il ne put empêcher la prise d'Amphipolis, colonie d'Athènes située sur les bords du Strymon, par le général spartiate Brasidas. Il dut s'exiler en Thrace pendant 20 ans. Il voyagea peut-être en Macédoine, en Italie, en Sicile, dans la presqu'île du Péloponnèse. Thucydide écrivit, en vieil attique et en huit volumes, une Histoire de la guerre du Péloponnèse qui opposa Sparte et Athènes de 431 à 404, et se poursuivit durant presque toute sa vie. Il en rechercha les causes prelnières, inscrites dans les passions des hommes. 4 Hérodote, L'Enquête, Livres III à IV, Édition d'Andrée Barguet, Gallimard, 1964, P. 144-145. 16

Thucydide appliqua à son travail quelques-unes des règles de la Inéthode historique. Il se documenta avec une scrupuleuse exactitude sur l'origine et le déroulement des conflits qui éclataient entre les cités grecques. Il trouva des informateurs venant de l'un ou l'autre camp, vérifia leurs témoignages, oraux principalement. Il exposa les événements dans l'ordre chronologique. Il rapporta les discours fictifs des principaux acteurs politiques, qui révélaient leurs mobiles et leur psychologie, mais les marqua de ses idées, de son style sobre et concis. Il élimina l'épopée, la mythologie, le merveilleux, il écarta le destin. Couché par la mort, vers 398, Thucydide, n'acheva pas son ouvrage. Il demeura un modèle pour beaucoup d'historiens grecs ou non grecs. Hérodote et Thucydide donnèrent de l'élan à Xénophon (v. 428- v.354 avoJ.-C.), auteur des Helléniques qui continuaient l'histoire de la guerre du Péloponnèse, et de l'Anabase. Éphore, au quatrième siècle avant notre ère, compila, rédigea en vingtneuf livres son Histoire du monde hellénique. Ctésias de Cnide (début du quatrième siècle) séjourna à la cour de Darius, roi de Perse. Il fut le médecin d' Artaxerxès. Après son retour en Grèce, il publia ses Persika. Cette histoire des Perses commençait au temps de l'Empire assyrien. Il publia aussi les Indika, livre consacré à l'Inde, inspiré des récits des voyageurs. Il nous en reste des fragments. L'époque hellénistique vit se développer les études chronologiques, permettant la conception d'une histoire véritablement universelle. Polybe, le Grec ( 208- 126 avo J.-C.) naquit en Arcadie, dans une famille de notables. Il étudia les sciences sociales et humaines. Après la guerre qui opposa Persée, roi de Macédoine, aux Romains, et la défaite macédonienne, il fut déporté en Italie (167). Il Y resta seize ans. Il commença à écrire son Histoire de la conquête romaine, une histoire "pragmatique" qu'il fit se dérouler de l'an 264 avant notre ère, début de la première guerre Punique, à l'an 146, date de l'anéantissement de Carthage. Génial chroniqueur, esprit logique, lucide, précis, il adopta les méthodes de l'historiographie de Thucydide. Son oeuvre se révéla intéressante et instructive. Elle s'appuyait sur les sciences politiques et humaines, sur la géographie; elle embrassait la totalité des événements politiques et militaires, analysait les causes des événements, relevait le rôle du hasard. 17

Au temps de César et d'Auguste, un Grec, Diodore de Sicile, (vers 90vers 30 avoJ.-C.) conçut, en s'inspirant de Ctésias, une oeuvre importante en 40 livres, la Bibliothèque historique. Cette histoire universelle courait depuis les origines jusqu'à la veille de la conquête de la Gaule par César. Diodore consulta les bibliothèques de Rome, voyagea en Égypte et dans divers pays. Malheureusement, il manqua d'esprit critique. Il resta asservi à ses sources, se contentant d'en adapter le texte. Historien, géographe, Strabon (vers 64 avo J.-C.- vers 24 apr. J.-C.) était issu d'une famille de notables d'Amasée du Pont, en Asie Mineure. Il reprit, à la suite de Polybe, des Études historiques, qui finirent par se perdre. Il caressa l'espoir que ses Études géographiques, en dix-sept livres, seraient utiles aux hommes d'action, aux dirigeants. Strabon donna une description universelle du monde habité, Espagne, Gaule, Bretagne, Italie, Grèce, Arménie, Égypte, Éthiopie. Il réalisa un travail de compilateur, riche d'indications relatives aux climats, à la faune et à la flore. Il décrivit les mœurs des populations, leurs manières de vivre et de gouverner. L'histoire, en Grèce, comme nous le voyons, ne s'éleva pas au rang de la philosophie, elle n'appartint pas au groupe des sciences précises, ordonnées avec méthode.

L'apport des chroniqueurs chrétiens hellénisés
Une nouvelle conception de l'histoire, fondée sur la Révélation, vit le jour avec le christianisme. La jeune religion prit son essor au Proche-Orient et se propagea dans les villes du bassin méditerranéen, Jérusalem, Césarée de Palestine, Antioche, Éphèse, Athènes, Alexandrie et aussi à Rome. Au début du second siècle, le christianisme se développa en Mésopotamie. Par la suite, il fut répandu, semblait t-il, par des marchands juifs d'Osrhoène, région située dans une courbe de l'Euphrate supérieur, et par des commerçants d'Adiabène, une contrée assise à l'est du Tigre. La nouvelle religion affirma peu à peu son originalité. Les croyances s'organisèrent en un ensemble cohérent qui retint l'attention de certains intellectuels païens. Alexandrie, Antioche, centres culturels de l'Orient, devinrent les foyers d'où se diffusa le message évangélique, de plus en plus dégagé de ses racines judaïques. Un Philologue et un historien, Eusèbe de Césarée, naquit en Palestine vers l'an 265. Il eut pour maître Pamphile, ancien disciple d'Origène. Il fut 18

nommé prêtre, puis évêque de Césarée vers 313. Il travailla dans la bibliothèque de la ville, consulta des documents authentiques. Il utilisa les archives d'Édesse. Il poursuivit l'œuvre de Pamphile, dans la tradition alexandrine. Eusèbe rédigea en grec des ouvrages apologétiques, et une Chronique universelle, qui résumait I'histoire des Chaldéens, des Assyriens, des Hébreux, des Grecs et des Romains. Son oeuvre la plus importante, commencée au début du quatrième siècle, resta l' Histoire ecclésiastique, divisée en dix livres. Elle était fondée sur l'autorité de Écritures et retraçait, dans un but apologétique, l'aventure de l'église primitive d'Orient, avec ses Saints apôtres, ses évêques et ses docteurs, ses dogmes, ses combats, ses hérésies, ses persécutions. Malgré ses lacunes, l'œuvre, qui s'achevait en 324, date où Constantin vainquit l'Auguste Licinius et resta seul empereur, constituait une nouvelle étape historique. Trois versions, syriaque, arménienne, latine, virent le jour. A l'époque qui suivit l'Édit de Milan (313), qui apportait la liberté de conscience aux chrétiens, l'histoire ecclésiastique raconta les controverses dogmatiques et les rapports entre l'Église, reconnue officiellement, et l'Empereur. Elle prospéra au cinquième siècle, se voulut universelle. Elle connut une nouvelle floraison avec Socrate, Sozomène et Théodoret de Cyr. Socrate (vers 380-vers 450), naquit à Constantinople. Il y étudia le droit, suivit les cours de grammairiens païens arrivés d'Alexandrie, Helladius et Ammonius. Son Histoire ecclésiastique, divisée en sept livres, couvrit une période allant de l'an 306 à l'an 439. Son style était simple, clair, sans prétention. Socrate cita ses sources, qu'il regarda avec un esprit critique, il utilisa des témoignages oraux, conserva un vrai souci d'objectivité. Les affaires de l'Église et celles de l'État, la politique et la religion étaient dorénavant liées. Contemporain de Socrate, Sozomène, vit le jour près de Gaza, en Palestine (vers 380- au milieu du ye siècle). Il fréquenta dans sa jeunesse l'école des moines. Il devint maître enseignant ou avocat auprès des tribunaux, et travailla à Constantinople. Chrétien fervent, il prit la suite d'Eusèbe de Césarée et rédigea, à partir de 439, une Histoire ecclésiastique en neuf livres. Elle commençait en l'an 324 et s'achevait en 428. Elle était plutôt conçue comme l'histoire d'un État et laissait de côté les questions théologiques. Sozomène rechercha des témoignages, utilisa l' œuvre de Socrate et de nombreux documents, notamment des textes syriaques, adopta un style plus littéraire. 19

Un troisièllle historien de l'Église, Théodoret, évêque de Cyr en Osrhoène~ vit le jour à Antioche vers 393. Il reçut~ dans les milieux monastiques, une bonne culture classique chrétienne. Il composa des ouvrages de théologie, une Histoire abrégée des hérésies, une Histoire religieuse ou mode de vie ascétique, recueil de 31 biographies, et une Histoire ecclésiastique, tournée vers la théologie. Elle débutait en l'an 323, se terminait en l'an 428 et s'appuyait sur de précieux documents. Théodoret mourut vers le milieu du cinquième siècle. Tous ces historiens chrétiens, qui écrivaient en langue grecque, étaient motivés par leur foi et leur croyance, ils restaient dans le sillage d'Eusèbe de Césarée. Leur histoire, celle du christianisme, était orientée, elle présupposait la Révélation, elle interprétait les desseins de la Providence divine.

Les Syriaques face à leur histoire
Jetons un regard en arrière, vers les jours lumineux qui brillaient en Mésopotamie,au deuxième siècle de notre ère.
Lucien naquit en Haute Mésopotamie, à Samosate, sur l'Euphrate (vers 115-180 après J.-C.). Sa langue maternelle fut le syriaque. Il devint avocat, voyagea en Asie, en Grèce, en Italie, en Gaule, puis s'installa à Athènes. Lucien de Samosate rédigea, en grec, plus de quatre-vingts ouvrages, histoires, lettres, dialogues satiriques, discours, essais. Parmi ses œuvres, on compte une critique des historiens contelnporains, et un exposé sur les qualités nécessaires aux narrateurs du passé, intitulé «Colnment il.faut écrire l 'histoire. » COlnme la Mésopotamie avait été évangélisée très tôt, les nouveaux chrétiens allaient tenter de traduire les évangiles dans leur langue, le syrIaque. Le philosophe Tatien se convertit au christianisme. Il vint à Rome, rencontra l'apologiste chrétien de langue grecque, Justin. Après le martyre de son maître, il tint une école dans la Ville Éternelle, puis s'en alla prêcher en Orient. Il rédigea, probablement en syriaque, vers 165 ou vers 175, le Diatessaron, version synoptique des quatre évangiles, qui se répandit rapidement en Osrhoène. Tatien ne se rangeait pas panni les Grecs, bien qu'il eût goûté aux délices de leur génie. Il voulait Inême se démarquer d'eux. Il se présentait comme un Barbare. Ce terme s'appliquait à ceux qui n'appartenaient pas à la communauté de langue, de religion, de mœurs des Hellènes, tels les 20

Perses, les Égyptiens ou les Assyriens, héritiers d'une civilisation plusieurs fois millénaire: "Ne soyez pas si hostiles aux Barbares, Grecs, et si mal disposés envers leurs doctrines. Y a-t-il dans votre civilisation quelque chose qui ne doive à des Barbares son origine? "(1) Tatien ajoutait: « Cessez de parader avec les discours d'autrui et, comme le geai, de vous parer de plumes qui ne sont pas les vôtres. »(XXVI) Il terminait ainsi: ~'Voilà, Grecs, ce que j'ai composé pour vous, moi, Tatien, le philosophe à la manière des Barbares, né dans la terre des Assyriens. " (XLI)5 Ainsi les Syriaques réalisèrent très tôt leur différence. Ils habitaient une autre région, ils avaient leurs mœurs, leurs coutumes, leurs modes de penser, leur culture; ils parlaient une autre langue. Le syriaque était un dialecte de l'araméen, langue sémitique, diffusée dans le Proche-Orient au premier millénaire avant notre ère. Quand les Perses Achéménides prirent Babylone en 539, ils l'imposèrent comme langue officielle de leur empire. A l'époque hellénistique, qui commença à la mort d'Alexandre en 323, le grec supplanta l'araméen, mais celui-ci se diversifia en dialectes qui témoignaient de l'opposition à la langue des colons et de la persistance de la culture indigène. Le syriaque se développa autour d'Édesse, la capitale de l'Osrhoène, (aujourd'hui Urfa, en Turquie) Au début de l'ère chrétienne apparurent, dans la région d'Édesse, les premiers écrits en syriaque. Il s'agissait d'inscriptions rupestres ou gravées sur des stèles. Vers la fin du deuxième siècle, la langue et la culture syriaques commencèrent à rayonner aussi à Nisibe, (de nos jours Nusaybin, en Turquie), à Arbèles, (Erbil, en Iraq), à Séleucie-Ctésiphon (près de l'actuelle Bagdad.) L'écriture syriaque utilisait un ancien alphabet, consonantique, dérivé du phénicien. Après le cinquième siècle, elle se modifia, s'arrondit, et fut dite "estranghelo". Elle ne nota les voyelles qu'après la conquête arabe. Elle favorisa l'éclosion d'une littérature d'expression chrétienne. Assez tôt les Syriaques, qui avaient pris conscience d'eux-mêmes, voulurent éclairer leur passé. Ils se mirent à l'étude, consultèrent les documents, rencontrèrent les témoins des événements les plus récents. Ils rédigèrent dans leur langue des chroniques, des hagiographies, des recueils 5 Cité par Jean Sirinelli, Les Enfants d'Alexandre, Paris, Fayard, 1993, p, 353. 21

de vies de saints et de Inartyrs. Les principales persécutions eurent lieu, dans la partie orientale de l'Empire romain, sous les règnes des empereurs Dèce (vers 250), Dioclétien (entre 303 et 305 ), et en Perse au temps du roi Sapor II (entre 339 et 379 ). Les Syriaques traduisirent l' Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée Quidevait leur servir de modèle. Ils poursuivirent leur démarche historique durant les siècles qui suivirent. Les Syriaques orientaux La Chronographie d'Élie de Nisibe (975-1046) mentionna d'autres Histoires ecclésiastiql)eS~qui sera.ient postérieures au début du VIle siècle. L'écrivain syriaque oriental Abdisho de Nisibe (+ 1318), fut le témoin de cette belle floraison. Il nous laissa, dans son famellx C~ataloglJe, édigé en r syriaque vers 1298, les noms des écrivains et les titres de leurs œuvres. Beaucoup de livïes se perdirent. l\.bdisho citait: -L'Histoire ecclésiastique d'Élie de Merw écrite au VIle siècle. -L' Histûire de Tlléodore Bar Koni, VIle siècie. -L' Histoire ecclésiastique de Daniel Bar Mariam, VIle siècle. -L 'Histoire de Siméon Bar Tabbahé de Kashkar, trésorier du calife al Mansour, VIlle siècle. -L' Histoire de Grégoire de Shushter, VIlr;; siècle. -Les Annales de Siméon de Karka"!vers 800. -La grande Histoire en sept livres d'lshodnah, métropolite de Basra, IXe siècle. Les Syriaques occidentaux Ils excellèrent, eux aussi, dans l'historiographie. Divers auteurs mentionnèrent leurs chroniques. Malheureusement, un grand nombre d'ouvrages s'égara. Signalons quelques titres: -L'Histoire de Qura de Batnan allait jusqu'en 582. -la Cllronographie du Stylite Jean de Litarb s'arrêtait en 727. -La Chronographie de Théodose d'Édesse traitait des années 753 à 812. -L'Histoire ecclésiastique de Mousa b. Kipha avait été écrite au IX e siècle. -L' Histoire religieuse et civile de Siméon de Nisibe couvrait une période allant du VIe siècle au milieu du X e siècle. Cependant, quelques belles chroniques nous parvinrent; elles nous éclairaient sur I'histoire des Syriaques, qui se déroula entre le troisième et le quatorzième siècle. 22

Chapitre deux

La chronique d'Édesse
" Histoire des événements en bref" Maurice Barrès (1862-1923) affirmait, il y a longtemps: «Les Orientaux écrivent des annales plutôt que de l 'histoire. » Ils rapportent les événements année après année, dans l'ordre chronologique, ils sautent de siècle en siècle. Cette proposition s'applique-t-elle aux chroniques syriaques et plus particulièrement à cet ouvrage, rédigé par un archiviste anonYlne? Donnet-elle raison à l'écrivain et homme politique français? Le cadre historique et géographique de la chronique L'horizon géographique de l'auteur se limite à une cité, Édesse, et aux villes comme Amid, Tella, Nisibe, Harran, qui en sont proches, bref à une région à dominance syriaque. Celle-ci appartient à l'empire romain et confesse la religion chrétienne. Le chroniqueur mentionne plusieurs fois Antioche, la métropole patriarcale dont dépendait Édesse. Il cite le nom de Constantinople, lors de l'entrée de l'empereur romain Arcadius dans la capitale en 395 ou de l'installation de Jean Chrysostome sur le trône épiscopal en 398. Édesse et les Séleucides L'histoire d'Édesse est fort connue grâce à différentes sources grecques et syriaques, qui se complètent. Édesse, en grec, l'ancienne Orhâi chez les Syriaques (aujourd'hui Urfa, en Turquie), se dressait au milieu d'un plateau fertile, sur le site d'une ancienne cité de Haute Mésopotamie. Séleucos Nicator, ancien général 23

d'Alexandre, la restaura et lui donna ce nom caressant en souvenir de l'Édesse de Macédoine, si chère à ses soldats, bruissante de fontaines et de sources curatives. La ville était défendue à l'ouest par les contreforts des montagnes du Taurus. L'Euphrate coulait non loin. Elle était traversée par le fleuve Daisan, un affluent de l'Euphrate, qu'alimentaient vingt-cinq torrents. L'une des sources, nommée Callirrhoé, pouvait former un lac et provoquer des inondations. Édesse entra davantage dans l'histoire en 132 avo J.-C., date où les Séleucides laissèrent la Mésopotamie aux Parthes et se retirèrent à l'est de l'Euphrate. Des souverains autochtones y fondèrent une monarchie, à laquelle succéda une dynastie parthe. Les princes portaient les noms d'Abgar et de Maanû. Ils commencèrent à régner dans la ville. Les Romains et les Parthes Voici quelques dates, arides, certes, mais utiles pour le lecteur. Le roi Abgar 1erd'Édesse fut tué par Sextillius, légat de Licinius, en 69 avant notre ère, au cours de la guerre engagée par les Romains. Ces derniers conquirent la grande Syrie en 64 avant J.-C., qui devint la province de Syrie, puis de Syro-Palestine. Comme elle jouxtait le territoire des Parthes, des légions y subsistèrent. En 53 avant J.-C., les Parthes commandés par Orode, écrasèrent Crassus, qui avait reçu le proconsulat de Syrie, et sept légions romaines, à Carrhes (Harran), en Osrhoène, la région autour d'Edesse. Ils poussèrent jusqu'en Syrie, en Palestine, et en 20 avant notre ère, ils conclurent avec Rome un traité fixant leur frontière commune sur l'Euphrate. L'Osrhoène tomba aux mains des Romains après les victoires des généraux Lucullus et Pompée. En 115 après J.-C., la principauté d'Édesse, qui s'était révoltée, fit acte de soumission lors du passage de l'empereur Trajan (98-117) qui entreprit de grandes campagnes en Orient et occupa la plus grande partie de la Mésopotamie. Dans la seconde moitie du deuxième siècle, Marc-Aurèle (161-180) associa au pouvoir Lucius Verus (161-169). La guerre parthique ayant repris en 162, ill' envoya lutter contre le roi Vologèse III en Orient. Lucius Verus, le commandant des armées romaines, se rendit en Syrie et en Mésopotamie. En 165 il reprit Édesse tombée aux mains des Parthes et rendit son trône au roi Maanû VIII. La paix fut conclue en 166, l'Empire romain annexa une partie de la Mésopotamie et connut une nouvelle expansion au-delà de l'Euphrate. 24

En 195, Septime Sévère (193-211) fit une campagne punitive contre les partisans de Pescenius Niger, le puissant gouverneur de Syrie, qui s'était proclamé empereur. Il réduisit l'Osrhoène en province, sous l'autorité d'un procurateur, à l'exception de sa capitale Édesse où demeura le roi Abgar VIII le Grand. Le monarque fut invité à Rome et déposé sous Caracalla en 213. Le royaume-enclave d'Édesse devint alors une colonie romaine. La chronique Cet ouvrage se compose de deux parties, l'une du troisième, l'autre du sixième siècle.
LA PREMIERE PARTIE DE LA CHRONIQUE

La première partie fut rédigée par un auteur anonyme, qui avait quelque chose de grave, de profond dans la voix, comme le fleuve Daisan. Ce long récit littéraire se trouvait dans les archives royales de la ville depuis le Ille siècle, déposé par les notaires. Il racontait la terrible inondation qui ravagea Édesse en l'an 201 après J.-C. : "Marihab, fils de Shemesh, et Qaiûma, fils de Magartat, les scribes de Orhâi, consignèrent par écrit ce récit et le décret du roi Abgar. Bardin et Boulid, préposés aux archives de Orhâi, les reçurent et les déposèrent dans

ces archives en leur qualité de notaires de la ville. " 6

L'inondation de l'an 201 Au temps de l'empereur romain Sévère) sous le règne du roi d'Édesse Abgar VIII le Grand (177-213), les eaux du Daisan envahirent la cité: HEnl'année 513 des Grecs, sous le règne de Septime Sévère et le règne du roi Abgar, fils du roi Maanû, all mois de novelnbre, la source qui j"aillissait du vaste palais du grand roi Abgar gonfla et monta, comme elle l'avait déjà fait auparavant; elle s'emplit et déborda de tous côtés: les cours, les portiques et les habitations du Royaume commencèrent à se recouvrir d'eau. " Le roi Abgar VIII, Inonta sur la colline. Debout dans la grande tour appelée la "Tour des Perses", immobile, il regarda avec angoisse, à la lueur des lanternes, les eaux sombres et tumultueuses se gonfler à ses pieds: " En vO)Jant cela, notre seigneur le roi Abgar monta sur la terre détrempée de la colline qui dominait son palais. Là, habitaient les gens de
6 I. GUIDI, CSCO, 1, syr., 1. Traductions Ephrem...Isa YOUSIF. 25

son service. Pendant que les sages réfléchissaient aux mesures à prendre pour freiner la montée des eaux, il tomba pendant la nuit une grosse etforte pluie. Le (fleuve )Daisan se gonfla avant lejour et le mois prévus et les eaux inattendues arrivèrent aussi. Elles rencontrèrent les barrages qui étaient soutenus par de grandes poutres en fer et des traverses recouvertes de fer; les eaux, n'ayant pas d'issue, formèrent un grand lac autour des remparts, puis elles commencèrent à descendre dans la ville par les interstices des créneaux du mur. Le roi Abgar, qui se tenait debout dans la grande tour appelée la "Tour des Perses", put voir les eaux à la lumière des lanternes. » Arrêt sur image. Ce moment tragique de la vie d'Abgar reste pour toujours fixé par le récit, offert à la vue des générations futures: la nuit, la lumière sourde des lanternes, la pluie torrentielle, les eaux qui encerclent les murailles, descendent en grondant dans la ville endormie, le visage tendu du roi, comme un masque de pierre, l'avenir en suspens... Puis l'image bouge, le temps reprend son cours. Le monarque réfléchit, cherchant une parade à l'attaque des eaux.II donna des ordres à ses serviteurs, la voix forte, le regard plein d'espoir. Hélas, la lutte se révéla inutile contre les éléments déchaînés: « Alors il ordonna de lever les huit portes et les barrages du rempart ouest de la ville par où sortait le fleuve. A ce moment les eaux défoncèrent la muraille ouest, pénétrèrent à l'intérieur de la ville et détruisirent le vaste et beau palais de notre seigneur le roi. Elles entraînèrent tout ce qu'elles trouvèrent sur leur passage: les édifices vastes et agréables de la ville et tout ce qui était proche du.fleuve, du sud au nord; les eaux endommagèrent aussi l'autel de l'église des chrétiens. " Le roi Abgar VIII assista, impuissant, au destin tragique de la ville. Le cœur navré, il entendit les appels de détresse des habitants d'Édesse, surpris dans leur sommeil, les pleurs, les gémissements. Il décida de prendre de sévères mesures de sécurité, pour que cette catastrophe ne se renouvellât pas: "Cet événement-là causa la mort de plus de deux mille personnes, la plupart d'entre elles furent noyées par les eaux qui entrèrent soudainement chez elles la nuit pendant qu'elles dormaient; la ville retentit de gémissements. Quand Abgar vit les dégâts causés, il ordonna que tous les artisans de la ville éloignassent leurs échoppes du fleuve et que personne ne construisît plus sa boutique près du fleuve; suivant le conseil de topographes et d'experts, ils établirent loin du fleuve les boutiques de la rive. Ils élargirent son ancien lit pour contenir les eaux abondantes et puissantes; en fait, le lit 26

était trop étroit car les eaux de vingt-cinq torrents venaient de tous côtés s y déverser. Le roi Abgar ordonna aussi, à tous ceux qui habitaient sous les portiques, mais ne travaillaient pas loin des rives du fleuve, du mois d'octobre J"usqu'au mois d'avril, de ne pas rester la nuit dans leurs
boutiques, à l'exception des gardiens municipaux. Pendant tout I 'hiver, cinq

gardes furent installés dans la tour qui dominait l'endroit par où les eaux étaient entrées dans la ville. Là, ils se renseigneraient, durant la nuit, et pourraient entendre le bruit d'eaux inattendues si elles commençaient à pénétrer dans la cité. Et si une personne venait à entendre ce bruit, et si par

négligence, elle ne sortait pas en criant:

U

Voici l'eau!

" elle serait

accusée de désobéir à l'ordre du roi. Cette disposition promulguée à ce moment-là, demeura ainsi pour touJ"ours. " Le roi Abgar fit reconstruire à l'intérieur de la citadelle, sur une grande place, un palais d'hiver, à l'abri des crues du Daisan. Il exempta d'impôts les Édesséniens pendant cinq ans, pour aider la ville à retrouver sa prospérité d'autrefois. Il l'embellit par de nouveaux bâtiments. Hélas ces dispositions ne suffirent pas, si l'on en croit la chronique. Dans son dernier lemme, elle mentionne d'autres inondations en l'an 303, en 413, et en 525, à l'époque de l'auteur. Malgré les habiles travaux réalisés, la cité d'Édesse n'était toujours pas à l'abri des catastrophes. LA DEUXIEME PARTIE DE LA CHRONIQUE Cette deuxième partie aurait été rédigée vers 540, sous le règne de l'empereur romain Justinien. Elle commençait en l'an 131 avant notre ère et s'arrêtait en 540 après J.-C. . L'auteur inconnu adopta un système de lemmes datés, plutôt brefs, télégraphiques au début, plus détaillés à partir du quatrième siècle. Seuls ceux qui contaient l'histoire de l'évêque Paul en 519 et d'Asclépios, ainsi que la dernière notice, peu hOlnogène, furent plus longuement développés. La chronologie était assez précise et suivait l'année grecque appelée par les Syriaques l'année séleucide qui commençait le premier octobre 312 avant J.-C. et servait de système de référence à l'auteur. Quelques notices étaient datées d'après les années de règne d'un empereur romaIn: "En l'an 21 de son règne, Anastase ordonna que soit ouverte la châsse

de la martyre Euphémia... " (LXXXIII)
27

L'auteur utilisa les archives royales et épiscopales d'Édesse. Il consulta d'autres documents. Histoire internationale et régionale

Les guerres éclataient continuellement entre les Romains et les Perses. En 224, les Sassanides vainquirent les Parthes Arsacides et deux ans plus tard, Ardaschir, leur chef, se fit couronner Roi des Rois à Ctésiphon. Il poursuivit la lutte avec Rome, sa rivale. En 242, les années perses furent écrasées par Gordien à Reshaina. A la fin du troisième siècle, Dioclétien, aidé de Galère, son César, vainquit de nouveau les Perses. Il devint le maître de l'Orient (284-305). La région d'Édesse resta l'un des enjeux de la politique des deux grands empIres. Le chroniqueur, dans une série de notices sommaires, raconte la succession des empereurs sur le trône de Rome. Épris d'histoire régionale, il n'évoque pas Dioclétien pour ses victoires ou pour la persécution déclenchée en 303 contre les chrétiens. Il nous apprend une chose: sous son règne, les eaux détruisirent les murailles d'Édesse: "En 614 (303), du temps de Dioclétien, pour la deuxième fois, une brèche s'ouvrit dans les remparts fortifiés. " (XI) L'auteur rappelle le souvenir de Constance II ( 337-361), le fils de Constantin le Grand, connu en Haute Mésopotamie pour ses talents de bâtisseur. Il avait à défendre son empire: "En l'an 660 (348), Constance, fils de Constantin, fit bâtir la ville HEn661, le même Constance fit aussi (re)bâtir la ville de Tella, appelée autrefois Antipolis (Antoninopolis) (XX) L'Espagnol Théodose I (379-395) hérita du gouvernement de l'empire d'Orient. Il est, lui aussi, évoqué par ses constructions: "En / 'an 692 (380) Théodose /e Grand édifia en Osrhoène la vi/le de Reshaina. "(XXIV) Au siècle suivant, un officier thrace, Léon I (457-474) devint empereur et fit construire la ville de Callinice en Osrhoène, en l'an 465. Il Y établit un évêché. Les conflits continuèrent au sixième siècle entre les Romains et les Perses. En 531,une trêve fut conclue par l'empereur Justinien (527-565) et 28

d'Amid. " (XIX)

le roi sassanide Chosroés I (531-579), trêve bientôt rompue en 540, quand le Roi des Rois envahit la Syrie à l'improviste et s'empara d'Antioche: HCette même année, au mois de lyâr (mai), CYhosroés,roi des Perses, mit fin à la trêve, envahit les territoires des Romains, dévasta Shura, Alep et Antioche. Il s'empara aussi d'Apamée, et poussa en retour J.usqu 'à Édesse. Mais par la grâce de Dieu et sa protection, il ne causa aucun dommage à la ville: ayant reçu deux livres d'or qui lui furent pesées par ses premiers citoyens, il retourna dans sa patrie." (CV) Les événements religieux au fil des siècles Le deuxième et le troisième siècle Les notices sur l'histoire du christianisme tiennent une place importante dans la chronique d'Édesse. Ainsi le Christ naquit en l'an 2 avant notre ère. Selon la tradition, Édesse ne fut-elle pas l'une des premières cités passées au christianisme, grâce aux échanges commerciaux? L'apôtre Addaï, l'un des soixante-dix disciples de Jésus, vint y prêcher la nouvelle religion à la cour du roi Abgar. Soumise à l'influence parthe, mais placée à la croisée des courants culturels, Édesse demeura le berceau de la langue et de la culture syriaque. Nisibe et Antioche relayèrent ensuite la « ville bénie », mais celle-ci tint sa place dans l'empire romain d'Orient et joua un rôle religieux important. L'auteur nous apprend qu'en 138, Marcion s'éloigna de l'Église, événement notoire dans l'histoire religieuse d'Édesse. Marcion, en effet, avait de nombreux disciples dans la ville et y jouissait d'une certaine popularité: "En 449, (138), Marcion quitta l'Église catholique. " Qui était Marcion? Fils d'évêque, il naquit vers 85 à Sinope, belle ville du Pont, agrémentée d'un gymnase, d'une agora et de portiques. Il se rendit à Rome, rencontra des philosophes. Son enseignement acquit une certaine notoriété parmi les chrétiens. Il se référait aux Épîtres de l'apôtre Paul, professait même un paulinisme radical, et refusait d'accepter l'Ancien Testament. Marcion appartenait au mouvement philosophique et religieux qu'était le gnosticisme. Il fonda son église qui se répandit autour de la Méditerranée. L'auteur trouva, dans les archives d'Édesse la date de naissance de Bardesane, le grand poète, le philosophe syriaque: 29

"En 465 (154), le Il du mois de Tammuz, naquit Bardesane. " Homme de cour et de culture, esprit indépendant, épris des sciences, chrétien converti, Bardesane vécut à la cour du roi Abgar VIII à Édesse. Il composa cent cinquante hymnes que les jeunes gens de la ville chantaient au son des guitares dans les ruelles. Nous connaissons sa doctrine grâce au Livre des lois des pays, un chef-d'œuvre de la littérature syriaque, rédigé sous son autorité par l'un de ses disciples, dans une belle langue alerte et pure. Le texte tourne autour d'un thème, l'homme et son destin. Bardesane mourut en 222. Il laissa des disciples, les Bardesanites. Ceux-ci formèrent un groupe important qui persista jusqu'en l'an 345 enVIron. Le quatrième siècle Au quatrième siècle, la Chronique fait Inention du premier évêque de la liste épiscopale de la ville d'Édesse, le prestigieux Qûna : "En 625 (314), l'-évêque Qûna jeta les fondations de l'église d'Orhâi... " Constantin (306-337), qui succéda à Dioclétien et à Galère, autorisa le christianisme dans l'empire romain. En 325, il voulut intervenir dans les affaires intérieures de l'église, que divisait la querelle de l'arianisme. Les Ariens, rappelons-le, étaient les disciples d'Arius (v.280 -v.336), un prêtre d'Alexandrie qui soutenait que le Christ était la créature du Père et niait indirectement sa divinité. Constantin ouvrit à Nicée, capitale de la province de Bythinie située au nord-ouest de l'Asie Mineure, un premier synode œcuménique. Celui-ci établissait que le Christ était consubstantiel au Père, jetait les bases doctrinales de la nouvelle religion et condamnait l'arianisme: Un an après, le synode7 de Nicée réunit 318 évêques. »(XIII) L'histoire intérieure de l'empire romain d'Orient allait se confondre avec celle du christianisme. Intronisé en 324, Aitallaha, le deuxième successeur de Qûna sur le trône épiscopal d'Édesse, participa l'année suivante au synode de Nicée. Une notice mentionne Éphrem le Syriaque, (306-373) diacre et poète. Il se retira à Édesse après que Nisibe, sa ville natale, eut été cédée aux Sassanides en 363. Il Y transféra l'École des Perses. Cette École avait été
7

Le chroniqueur syriaque utilise le mot synode, au lieu de concile. 30

ouverte à Nisibe par l'évêque Jacques pour attirer les chrétiens de l'empire sassanide, désireux de s'instruire et d'étudier la théologie, l'exégèse, la scie~ce et la philosophie grecques. Ephrem fenna les yeux à Edesse : " En l'an 684 (373), au mois de Khazîrân (juin), le nellVième J'our, le très sage Mar Éphrem quitta ce monde. " (XXXI)

La violente crise de l'arianisme secouait toujours l'Èglise. Au mois de septembre 373, le peuple d'Édesse subit une attaque des Ariens. En effet, l'empereur romain Valens, qui avait pris le pouvoir en 364, accorda sa faveur aux chrétiens ariens. A Édesse, ceux-ci s'en prirent aux "Orthodoxes". A la Inort de l'empereur en 378, Théodose 1er,hostile à l'arianisme, arriva au pouvoir. Les exilés purent revenir dans la ville:

"La même année, le 27 du mois de Kânun qedem (décembre), les
Orthodo.,1:es e retour rentrèrent et reprirent l'église d'Édesse. » (XXXIII) d Théodose intervint à son tour dans les affaires de l'Église et réunit un synode œcuménique à Constantinople. Ces assemblées d'ecclésiastiques, nous l'avons vu, étaient convoquées pour délibérer sur les affaires de l'Église, pour statuer sur les questions de dogme. L'empereur publia une ordonnance visant à éliminer l'arianisme. Les évêques confirmèrent, complétèrent le symbole de Nicée. Le christianisme devint religion d'État. "En l'an 693 (381) fut réuni à Constantinople un synode de cent cinquante évêques." (XXXVI) Théodose finit ses jours en 395. Le cinquièlne siècle Le cinquième siècle de notre ère s'avança dans le chemin de l'histoire. L'auteur énumère les événements, année par année. Sous le long règne de Théodose II (408-450), les luttes religieuses devinrent plus violentes. Pour ramener la paix, l'empereur convoqua en 431 un synode à Éphèse, ville commerçante d'Ionnie, dotée d'un port important sur la mer Égée. Ce synode fut dominé par la personnalité de Cyrille, patriarche d'Alexandrie, qui régla ses comptes avec Nestorius, le puissant évêque de Constantinople. Nestorius, suivant la tradition rationaliste de l'École d'Antioche, basée sur Aristote, soutenait la doctrine selon laquelle deux natures distinctes et deux hypostases (réalités, substances) s'unissaient dans la personne du Christ. La nature humaine était la plus importante. 31

Nestorius, il rentra triomphant en Égypte.

Cyrille, d'après la théologie mystique d'Alexandrie qui suivait la tradition néo-platonicienne, professait une doctrine qui tombait dans l'excès inverse. Elle diminuait l'importance de la nature humaine et mettait l'accent sur la nature divine du Christ, les deux natures formant une personne unique (une hypostase). Les deux prélats s'affrontèrent violemment, bien que leur foi fût sensiblement la même. Ils comprenaient différemment le sens des termes nature, substance, hypostase. Le débat ne resta pas sur le terrain théologique, il prit une signification politique. En effet, les évêques d'Alexandrie étaient inquiets de la primauté reconnue à l'évêque de Constantinople en 381, lors du deuxième synode. Ils voulaient exercer une sorte d'hégémonie religieuse sur l'Orient. Cyrille, au synode d'Éphèse, réussit à rejeter l'interprétation de . L'évêque de Constantinople fut déposé de son siège. Il se réfugia en Haute Égypte. Revenons à Édesse où les disputes théologiques trouvaient un écho. Rabbula avait été nommé évêque de la ville en 412. Il avait fait construire l'église de Mar Stephanos, sur l'ordre de l'empereur Théodose II. Natif de Quenneshré, non loin d'Alep, Rabbula s'était converti au christianisme à l'âge mûr~ il avait alors laissé sa femme, et préféré la vie monastique. En 431, au premier synode d'Éphèse, l'évêque choisit le parti de Cyrille d'Alexandrie. Défenseur intransigeant de "l'orthodoxie", il lutta avec zèle dans son diocèse contre la doctrine de Nestorius. Il disparut en 435 : "En l'an 746 (435), le 8 de Ab, (août) quitta ce monde Rabbula, évêque d'Édesse, auquel succéda le grand Hibas." (LIX)

Ribas, à la tête du clergé d'Édesse, montrait des sympathies pour le nestorianisme. Le chroniqueur éprouve pour cet éminent prélat une certaine admiration: "En l'an 749 (437-438), sous ['épiscopat du très éminent Hi bas, un sénateur offrit une grande table d'argent de 720 livres, qui fut placée dans la vieille église d'Édesse." (LX) Ribas dirigea la célèbre École d'Édesse; il traduisit en syriaque les ouvrages des grands théologiens grecs. La doctrine monophysite, défendue par Dioscore, le successeur de Cyrille, fut reconnue par le second synode d'Éphèse en 449. 32

Ribas fut frappé d'anathème puis chassé de la ville, exilé. A l'avènement de Marcien (450-457), un soldat qui avait épousé Pulchérie, la sœur de Théodose II, une grave crise religieuse secouait l'empire. Il fallut réunir en 451 un nouveau synode. Cette assemblée se tint à Chalcédoine, une cité d'Asie Mineure, bâtie sur le Bosphore, en face de Constantinople. Elle fonda l'orthodoxie, prohiba le monophysisme, pourtant reconnu en 449 à Éphèse: «En l'an 762{451.], un synode fut réuni dans la ville de C~halcédoine.» (LXVI) Ribas fut rétabli sur son siège. Il rendit l'âme le 28 octobre 457. Il avait donné une impulsion à l' aristotélisl11e et au nestorianisme, ouvert une nouvelle route aux étudiants d'Édesse. L'elnpereur monophysite Zénon (474-491), inquiet des progrès du nestorianisme, expulsa les disciples de l'ancien patriarche de Constantinople. Il ferma la fameuse École d'Édesse) sur les demandes de l'évêque Cyros et de Philoxène, évêque de Mabboug, un ancien élève: "En l'an 800 (489), l'École des Perses fut déracinée de la ville d'Édesse. » (LXXIII) L'École fut transplantée à Nisibe qui devint un centre intellectuel rayonnant pour les Syriaques. Hélas, la paix religieuse ne dura pas longtemps. Justin, un vieil officier Illyrien, fut porté au trône par le Sénat et par l'armée en 518. Orthodoxe convaincu, il chassa les illustres archevêques monophysites Sévère et Philoxène des villes syriennes d'Antioche et de Mabboug : "La deuxièlne année du règne, qui fut l'an 830 (519) Justin elzassa d'Antioche Sévère, et de la ville de Mabboug, Philoxène; de plus, il frappa d'exil tous eeux qui refusèrent de reconnaître les quatre 5ynodes." (LXXXVII) Le sixième siècle Pour illustrer cette époque où les "Orthodoxes" et les Monophysites engagèrent à Édesse des luttes ardentes, le chroniqueur raconte longuement I'histoire de l'évêque Paul. Le magister militum ou chef d'état major Patricius, avec une troupe de soldats, vint dans la ville pour l'en bannir, s'il ne reconnaissait pas le synode de Chalcédoine: "En l'an 831, le 4 de Teshrîn heray (novembre), Patricius vint à Édesse pour en chasser Paul; Il le .força à choisir entre deux partis: ou bien il 33

souscrirait au synode et conserverait son siège ou bien, s'il refusait, il serait chassé de son évêché. Mais Paul, se refusant aux deux, se réfugia au baptistère, où il s'installa. Patricius, voyant qu'il avait refusé les deux partis, craignit l'édit de l'empereur, et se vit forcer de tirer Paul hors du baptistère et de le livrer à la déportation à Séleucie. "(LXXXIX) [XC] Un vrai massacre s'ensuivit, les gens d'Édesse défendant ardemment leur évêque. Sur l'ordre de Justin, Paul revint à son siège épiscopal après 44 jours. Il resta longtemps à Édesse, mais ne se soumit pas à la communion chalcédonienne. Il dut repartir pour l'exil quand l'empereur fut informé de son refus. Asclépios lui succéda, et chassa les moines du couvent des Orientaux, à Édesse, à cause de leur rejet du terrible synode. Lors de l'inondation de l'an 525, les habitants d'Édesse accusèrent Asclépios d'avoir attiré la colère de Dieu sur la ville; celui-ci s'enfuit à Antioche où il mourut rapidement. Après la mort d'Asclépios, Paul, "mené par un esprit de pénitence", sollicita l'indulgence de Justinien, alors patrice, et présenta un écrit au patriarche d'Antioche Euphrasios. Comme il acceptait enfin le synode, il fut rétabli dans sa charge. Il fit son entrée dans Édesse en 526, mais il s'éteignit huit mois plus tard. Justinien (527-565), avait été promu consul en 521, puis couronné Auguste. Il saisit la couronne à la mort de son oncle Justin. Ce dernier quitta ce monde le premier août 527. Justinien voulut rétablir l'orthodoxie et imposer à tous les sujets de l'empire une religion d'État. Il souhaita décider souverainement des dogmes. L'orthodoxie devenait matière politique et religieuse. L'empereur fit transcrire comme saints les premiers synodes de l'Église: "Après avoir appliqué tOllt son zèle et ses soins, l'empereur JZJstinien, rempli d'amour pour Dieu, fit enregistrer comme saints quatre synodes de l'Église, soit évidemment ceux de Nicée, de Constantinople, le prem.ier d'Éphèse, et celui de Chalcédoine." (XCV) [LXXXVIII] Le développement de la ville d'Édesse Les édifices L'auteur nous donne les dates où des monuments furent édifiés dans la ville d'Édesse. 34

Une église chrétienne avait été détruite lors d'inondation de l'an 201. Une grande église fut bâtie en 313 par l'évêque Qûna, achevée par son successeur Sha' d. En 324, l'évêque Aitallaha construisit le cimetière. Le sanctuaire des Confesseurs sortit de terre en 347, le grand baptistère en 369. L'évêque Mar Euloge, en 379, bâtit l'église de Mar Daniel. (9 XXXIV) Quelques dizaines d'années plus tard, l'évêque Nonnus se lança à son tour dans les travaux publics: "En l'an 769 (457), le 28 de Teshrîn qedem (octobre), entra dans son repos Hibas, évêque d'Édesse. A sa place vint Nonnus qui .fit construire l'église de Mar Jean le Baptiste, ainsi qu'un hospice dans la léproserie hors de la porte Beit Shemesh. Il fit bâtir dans ce même hospice un martyrium des saints Côme et Damien, et outre cela, élever des monastères et des

tours; ilfit aussifaire desponts et rendre sûres des routes. " (LXVIII)
Les marchands égyptiens, arméniens, syriens, arabes et juifs passaient alors par Édesse car la ville était située au carrefour des pistes caravanières, et elle constituait une étape ilnportante sur la route de la soie. Les reliques Le nOln d'Édesse s'entoura vite de mystère, et de légende, car elle protégeait des reliques célèbres, la lettre que le Christ aurait écrite au roi Abgar, et le portrait miraculeux de Jésus imprimé sur un linge. Les pèlerins y affluaient. En 384, la pèlerine Egérie visita la cité et affinna y avoir vu les lettres du roi Abgar et de Jésus. La chronique revient sur d'autres événements importants, dans le domaine religieux, qui se déroulèrent à Édesse. Selon un récit apocryphe, les Actes de Thomas, le disciple de Jésus était allé évangéliser l'Inde où il trouva le lnartyre. Ses reliques, en 232, furent ramenées à Édesse. Fait remarquable, car la ville devint un centre actif et fervent du culte de l'apôtre. Les ossements sacrés furent transférés solennellement à la grande église: "En l'an 705 (394), au Inois Ab (août), le 22, on apporta la cl1âsse de I tapôtre Mar Thomas dans le grand sanctuaire qui lui était dédié, aux J'ours de l'évêque Mar Cyras. " (XXXVIII) Un Inilitaire pieux offrit plus tard à l'église une châsse d'argent: 35

"En l'an 753 (442), Antel le préfet militaire fitfaire un coffre d'argent pour honorer les ossements de saint Thomas l'apôtre. " (LXI) Les reliques, auxquelles les fidèles attribuaient un caractère miraculeux, étaient les objets d'une vénération, parfois excessive, dans tout l'empire byzantin. L'énergie divine habitait encore, croyait-on, ces crânes, ces ossements restés sur terre. * ** Le récit de l'inondation, rédigé par un chroniqueur du Ille siècle est émouvant. L'auteur de la deuxième partie de la Chronique d'Édesse rédige son ouvrage à une époque où Justinien règne en maître sur l'empire d'Orient chrétien et cherche à lui donner une unité religieuse. Il puise dans les archives pour écrire l'histoire d'Édesse, le plus souvent sous forme d'annales. Il relate l'évolution des habitants de la ville. Le chroniqueur rapporte avec précision -souvent en une phrase- les faits écoulés dans l'ordre chronologique, année après année, sans les relier, comme un journaliste le ferait de nos jours. Il change de méthode pour traiter un plus large sujet. Il propose alors un récit continu. Il semble être un historien modéré dans ses positions politiques, confessionnelles. Mais à la seconde lecture, le lecteur s'aperçoit qu'il choisit les événements, les personnages. Son récit n'a rien d'immédiat. Ainsi, le chroniqueur oublie de mentionner le grand Narsaï, nommé recteur de l'école des Perses à la mort d'Hibas, en 457. Maurice Barrès accusait les Orientaux d'écrire des annales plutôt que de l'histoire. Son jugement paraît un peu hâtif au lecteur moderne. L'auteur inconnu ne combine t-il pas les éléments appartenant aux différents genres, archives, annales, histoire locale ou universelle? Il témoigne discrètement de son temps. Il fait aussi de 1'histoire. La chronique d'Édesse demeure un document précieux, qui contribue à la connaissance des événements du passé, jugés dignes de mémoire.

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Chapitre trois de Josué le Stylite Ou « Une histoire des temps d'affliction à Orhâi, Amid, et à travers toute la Mésopotamie»
Cette belle chronique intitulée « maktbanuta d-tash 'ita », est connue sous le nom de Chronique de Josué le Stylite. Il selnble qu'elle ait été rédigée vers les années 507-518 de notre ère. Elle fut découverte, au dixhuitième siècle par Assémani, le célèbre érudit maronite, qui vécut à Rome. Vers 1715, Assémani fut envoyé en Orient par le pape Clément XI pour y chercher de précieux manuscrits dans les bibliothèques des monastères syriens, égyptiens. Il ramena un grand nombre d'ouvrages anciens, rédigés en syriaque, en arabe, et dans les autres langues orientales, qui constituèrent le premier noyau de la Bibliothèque Vaticane. La Chronique de Josué le Stylite, avait été incorporée dans un ouvrage contenant d'autres textes historiques. Le seul manuscrit que nous en possédions est un palimpseste, conservé à la Bibliothèque Vaticane. La première écriture, sous-jacente, utilisait le copte. Selon Assémani, Moïse de Nisibe, abbé du couvent syriaque de NotreDame, au désert de Nitrie, en Égypte, ramena ce volume vers 932, après un voyage en Syrie, en Mésopotamie et à Bagdad. L'abbé collecta durant cette tournée 250 volumes très anciens. Assémani fit une traduction abrégée en latin de cette chronique, dans le premier volume de sa Bibliotheca Orientalis, riche collection d'écrits syrIaques.

La Chronique

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Le cadre géographique et historique L'empire romain d'Occident s'effondra en 476 sous les coups des barbares, Wisigoths, Ostrogoths, Huns. L'empire d'Orient, plus habile, parvint à sauvegarder son intégrité. Il comprenait Chypre, la Crète, l'Asie Mineure, le nord de la Mésopotalnie, la Syrie, la Palestine, l'Égypte. Constantinople, la nouvelle Rome, occupait le premier rang. La ville avait été fondée sur les bords du Bosphore par Constantin, et inaugurée le Il mai 330. Entourée de collines, ceinte de murailles, ornée de palais, de coupoles, de mausolées, elle restait la demeure prospère de l'empereur. De nOlnbreux Syriaques peuplaient les riches provinces orientales de l'empire romain. Ils s'étaient établis à Amid, mais aussi à Antioche et à Édesse, deux villes phares. La Chronique d'Édesse nous a parlé de cette ville, adossée, à l'ouest, aux contreforts des monts du Taurus, qui gardait les routes de la Mésopotamie. Édifiée selon un plan régulier, Édesse était entourée d'une enceinte double, crénelée et flanquée de tours, elle passait pour inexpugnable. Huit portes gardaient l'accès à la petite place forte. A l'époque où l'auteur écrivait sa chronique, la ville avait un gouverneur et un évêque. Elle possédait de nombreuses églises, des palais. La rue principale était ornée de portiques à colonnes. Des boutiques attiraient les chalands. Les maisons, construites de pierres et de chaux, ouvraient sur des cours et des jardins. Édesse s'enorgueillissait encore de posséder un hôtel de ville, un hippodrome, un théâtre, un hôpital, un grenier à céréales, deux bains publics entourés d'une double colonnade, un d'hiver et un d'été. Aux alentours de la ville, des hostelleries et des monastères retenaient les voyageurs. Amid (l'actuelle Diarbekir, au sud-est de la Turquie), était située sur la rive gauche du Tigre supérieur. Ancienne ville de l'empire assyrien, elle fit partie de l'empire perse, du royaume des Séleucides, et de l'empire romain où elle eut peu d'importance. Située à la frontière romano-perse, elle fut disputée entre les Romains et les Perses. L'empereur Constance, fils de Constantin, ordonna de rebâtir cette place forte en l'an 348. En face de l'empire romain se dressait la Perse des Sassanides. Elle s'étendait du Khorazan, en Iran oriental, jusqu'en Mésopotamie. La capitale était Ctésiphon. 38

Un grand nombre de Syriaques vivaient dans cet empire. Ils étaient les sujets des rois sassanides. Leur catholicos résidait à Séleucie-Ctésiphon. Le chroniqueur La Chronique de Josué le Stylite est une ancienne chronique qui nous est parvenue intégralelnent. Nous avons peu de renseignements sur l'auteur anonyme, tous déduits du texte. Il vit à la fin du cinquième et au début du sixième siècle. Sur la base d'expressions comme « notre cité » (~ 5), nous pouvons déduire qu'il est originaire d'Édesse. Il enseigne dans une école. Josué est-il orthodoxe ou partisan du monophysisme? Il parle de Jacques, futur évêque de Saroug (954) et de Philoxène,. l'évêque de Mabboug (930), deux grands personnages qui professent cette doctrine. Il fait les éloges de Flavien, l'illustre patriarche d'Antioche (9 83)~ que Philoxène et les évêques monophysites feront déposer en l'an 512. Entre 507 et 518, Josué se met au travail sur l'ordre du prêtre Sergius, abbé d'un monastère, aux alentours d'Édesse, comme il l'écrit dans sa préface: " J'ai reçu la lettre de ta Sainteté, aimant Dieu, ô le plus excellent des hommes, Sergius, prêtre et abbé; dans celle-ci tu m'as ordonné d'écrire pour toi, pour [en garder] la mémoire, sur le temps où vinrent les sauterelles, où le soleil s'obscurcit et où il y eut tremblement de terre, famine et peste et aussi sur la guerre entre les Romains et les Perses. " ( ~1) 8 Josué, en écrivant sa chronique, se donne un double but, religieux et politique. Il rédige un mémorial "uhdana", pour que les futurs lecteurs, les amoureux du savoir, se détournent de leurs mauvaises conduites et n'aient pas à subir les mêmes punitions que les générations passées. (91 ) Il défend l'empereur grec Anastase, accusé par certains de n'avoir pas donné le tribut, demandé par le roi de Perse Qawad, et d'avoir allumé la guerre (~ 21). Les sources de Josué A quelles sources Josué puise-t-il pour rédiger sa chronique? Pour établir sa crédibilité, il nous parle de documents officiels, de fragtnents de 8 The Chronicle of Joshua the Stylite, édition syriaque et traduction anglaise: William Wright, Cambridge 1882. Trad. française Ephrem-Isa YOUSIF. 39

récits, de lettres, impossibles à identifier. Sans doute consulte-t-il les archives d'Édesse. Il recueille les témoignages d'émissaires officiels ayant servi les souverains: "Au sUJ'etde la guerre, et comment elle fut allumée, J'e t'ai suffisamment informé, J'e le pense, 0 notre père, bien que J''aie écrit ces récits en termes concis, parce que J''étais soucieux d'éviter la prolixité. Quelques-uns uns d'entre eux, je les trouvai dans de vieux livres; d'autres, j'en pris connaissance lors de rencontres avec des hommes qui jouèrent les rôles d'envoyés diplomatiques auprès des deux monarques; J'e m'informai d'autres [récits) auprès de ceux qui en furent les témoins." (g 25) Josué étant lui-même le contemporain des événements relatés, il peut donc les observer, les décrire et en témoigner, dans une perspective chrétienne.
Le contenu de l 'œuvre

La Chronique, qui se compose de trois parties, relate des événements importants. Ils se déroulèrent en Syrie et en Haute Mésopotamie, de l'an 297 à l'an 506. L'auteur commence par une préface, adressée à l'abbé Sergius (991-6). Il analyse ensuite les causes lointaines et récentes de la guerre, dépeignant la situation politique dans les empires perse et byzantin (99 7-24). Il interrompt son récit pour décrire les calamités qui arrivèrent à Édesse et dans la région, entre les années 494 et 502 (99 25-47). Il raconte le conflit et ses conséquences (99 48-100). Il finit par un épilogue, adressé à Sergius (9 101). Josué adopte un système de lemmes datés. Il choisit l'année séleucide ou l'année d'Alexandre. 9 Il enregistre deux temps. Le temps linéaire, d'abord, celui du calendrier. Le chroniqueur utilise des repères chronologiques. Les événements locaux se succèdent année après année, mois après mois, et s'ordonnent en un flux continu, en une trame narrative suivie. Josué développe un autre flux, le temps cyclique qui rend compte du cycle des catastrophes naturelles, signes du courroux de Dieu.

9 L'année séleucide commence le premier octobre 312 avant notre ère. 40

Les Calamités à Édesse: sauterelles, famine, épidémie Josué écrit, dans une perspective chrétienne, une chronique locale de la cité d'Édesse au cours des huit années préalables à la guerre qui débute en 502. Il rapporte les événements, année par année, dans l'ordre chronologique. Le chroniqueur nous informe des travaux des gouverneurs, des bâtiments publics qu'ils font édifier, de leurs voyages et leurs départs. Il nous donne des détails sur la chute de l'établissement des bains (9 30). II cite, dans sa chronique, les noms des évêques qui se succèdent sur le siège épiscopal d'Édesse. Il dit sa sympathie pour Nonus, l'évêque d' Amid, à qui Thomas, son archidiacre, ravit le sacerdoce ( 9 83). Josué ne s'acquitte-t-il pas de la fonction d'économe? Il nous communique le prix du blé, de l'orge, de la viande (9 53). Il nous parle des taxes, de l'inflation, de la vie chère à Édesse. Il nous raconte les tremblelnents de terre, les éclipses, les prodiges. Josué peint les mœurs et les coutwnes de son temps. Il accorde une certaine importance aux festivités chrétiennes, tuais en bon religieux, n'apprécie pas certaines fêtes où les gens chantent et dansent, activités qui relevent du passé païen de la ville. Comme nous l'avons vu, Édesse se convertit très tôt au christianisme. Certaines traditions persistèrent cependant. D'autres virent le jour. Le 17 mai 496, les habitants d'Édesse allumèrent des lampes, firent de la musique, dansèrent, chantèrent les récits des anciens Grecs. Aux yeux de Josué, ses concitoyens s'enhardissaient dans leur impiété: "En cette année, le 17 mai, quand les bénédictions du ciel furent envoyées copieusement sur tous les homInes, quand les récoltes furent abondantes, grâce à la bénédiction (de Dieu), quand la pluie tomba et les fruits de la terre poussèrent en leur saison, la plus grande partie des citoyens (d'Édesse) tuèrent tout espoir de salut pour leurs vies en péchant ouvertement. Plongés dans toutes sortes de plaisirs luxurieux, ils ne remercièrent même pas Dieu pour les dons reçus mais ils négligèrent [ce devoirJ, et ils s'avilirent par leurs péchés. Et comme si les péchés commis, secrets et publics auxquels ils se laissaient aller, ne leur suffisaient pas, le J"ourindiqué plus haut, ou plutôt la nuit entre le vendredi et le samedi, ils se tinrent là où évoluait le danseur, appelé Trimerius. En l 'honneur de la fête, 41

ils allumèrent un nonlbre de torchères qu'on ne peut pas compter, une coutl~mequi n 'e.xistaitpas avant dans la ville." (* 27 ) Dieu montra son mécontentement par un signe merveilleux. La croix que la statue de l'empereur Constantin tenait à la main se détacha tOlIte seule et resta en l'air jusqu'au dimanche. La fête païenne fut célébrée en mai 498 et 499. Dieu manifesta encore sa justice, car Il voulait que son peuple abandonnât sa mauvaise conduite. Le jour de la fête, arrivèrent les sauterelles qui pulltllèrent au-dessus de la ville puis déposèrent leurs oeufs dans toute la région. Le passage des sallterelles, qlli revinrent en 500-501, entraîna la famine à Édesse. Les prix du blé, de l'orge et des céréales ne cessèrent de monter. Les habitants furent réduits à toutes sortes d'expédients pour vivre. Ils vendaient leurs meubles, leurs ustensiles de ménage à la moitié ou au tiers de leur valeur. Les pauvres désertèrent les villages alentour, affluèrent dans les rues d'Édesse, mendièrent pour acheter des morceaux de pain. Les prêtres et les grands de la cité aménagèrent en hâte des infirmeries, pour leur servir d'abris. Le gouverneur Démosthenes s'en alla à Constantinople pour infonner l'empereur de cette affreuse famine. Anastase lui remit aussitôt une somme d'argent destinée à soulager les pauvres d'Édesse. La distribution de pain arriva, hélas, trop tard. Les affalnés, de plus en plus nombreux, qui étaient entrés dans l'enceinte de la ville, y étaient Inorts de faim, causant une véritable épidémie. Les cas de maladie se multiplièrent aux mois de novelnbre et de décembre. Les cadavres traînaient toujours dans les rues. Les citoyens, les religieux, les ramassaient, les emportaient hors des murs. Ils les enterraient, puis revenaient chercher les morts qui restaient, mais ils se sentaient débordés: "Après que le gouverneur Démosthenes fut allé voir l'empereur, il l'inform('/' de cette calamité; l'empereur IZJidonna une quantité d'or non négligeable à distribuer aux pauvres. Quand il revint à Édesse, il apposa des sceaux de plomb sur les cous de beaucoup d'indigents; il donna à chacun une livre de pain par jour. Cependant, ils ne pouvaient pas survivre, parce qu'ils étaient torturés par les affres de la fai", qui les faisaie11t dépérir... Pendant ce temps, on n'entendait dans toutes les rues de la cité que les pleurs [des gens) sur les morts ou les cris lamentables de ceux qui étaient [plongés] dans la douleur. Beaucoup de personnes rnouraient aussi dans les cours de la {grande]Église, dans les cours de la ville et dans les 42

hostelleries: et ils mouraient aussi sur les routes, comme ils venaient pour entrer dans la cité. Au mois de Eshwat (février) aussi la disette fut très grande et la pestilence s'accrut. " (99 42, 43) En 502, au mois de mai, un édit de l'empereur Anastase interdit les danses dans toutes les cités de son empire: « Ce mois-là, quand arriva leJ'our où l'on célébrait la fête dépravée des récits des (anciens) Grecs, dont nous avons parlé plus haut, arriva un édit de l'empereur Anastase. [Il disait} que les danseurs ne danseraient plus, pas même dans une seule ville de son empire. »(9 46) La fête prohibée, la famine cessa rapidement de tounnenter les habitants d'Édesse et de sa région, écrit Josué. La pluie tomba durant l'hiver et les terres produisirent au printemps d'abondantes récoltes. Ainsi Josué ne "lisait" pas les catastrophes naturelles qui s'abattaient sur le pays d'Édesse comme des phénomènes obéissant à des lois, mais il y voyait des châtiments divins, liés à la célébration de la tète de mai. Les sauterelles, les famines, les pestes, les tremblements de terre, toutes ces calamités préludaient à la guerre. La terrible guerre Les causes lointaines de la guerre Fléau, universel, la guerre est le moteur de I'histoire. Elle a des causes politiques et religieuses. C'est le thème principal de la chronique de Josué. Elle couvre la troisième section de la chronique. Josué réfléchit sur le passé, qui pennet de comprendre les événements. Comment et pourquoi éclata la guerre dont il fit le récit détaillé? Elle bouleversa les mentalités des habitants d'Édesse et d'Amid, et changea bien des choses dans le calme de leur vie provinciale. La guerre tirait ses origines de faits lointains. Le chroniqueur, soucieux de rédiger une "histoire" internationale, et non plus locale, remonta à la fin du troisième siècle. En 297, le roi perse Narsès, vaincu, céda l'Arménie et la Haute Mésopotamie, avec Nisibe, aux Romains. Après la campagne de Perse, la défaite et la mort de l'empereur Julien en 363, la ville fut rendue aux Perses pour 120 ans. Ils en percevaient les taxes. Ce délai expira aux jours de l'empereur d'Orient et d'Occident Zénon. Josué trouva les principales causes de la guerre, c'est-à-dire la restitution de Nisibe, et le traité diplomatique que conclurent les Romains 43

ou Roma)Jé (les Grecs dans la traduction de Wright, héritiers de l'empire romain) et les Perses. Ils avaient dû s'unir pour faire face aux ennemis qui les menaçaient, barbares ou Huns.
Les protagonistes

La chronique retourne à l'époque de Zénon, du côté romain, et de Piroz, du côté perse. L'empereur Zénon L'empire romain connut alors une période de désordres. Tarasicodissa (474-491), farouche chef de tribu des montagnes d'Isaurie, en Asie Mineure, er fut appelé par l'empereur de Constantinople, Léon I pour évincer l'Alain Aspar, devenu trop influent et son fils aîné. Il prit le nom grec de Zénon, se maria avec Ariadne, la fille de Léon. Il monta sur le trône de Constantinople après la mort de son beau-père, en 474, mais les officiers du palais n'aimaient pas cet homme, d'origine étrangère. Basiliscus, le beau-frère de Léon, se révolta contre lui. Zénon partit en exil, revint à Constantinople en 476. Les conspirations, cependant, continuèrent. Josué nOllS ra.conte le complot ollrdi par les belliqlleux générallx Isauriens Illus et Léontius, qui voulaient ceindre à leur tour la couronne. Léontius commanda deux ans à Antioche. Les traîtres furent enfin capturés et mis à mort ( ~~ 12-17). Le roi Piroz, Balash, Qa\vad L~la suite du traité d'assistance conclu avec les Romains, Piroz (457484), le roi de Perse, reçut de l'argent de ses alliés pour soumettre la tribu turco-mongole des Huns Hephtalites (~ 9). Lors d'une bataille, il fut fait prisonnier par les Huns, et comme il ne pouvait pas payer toute sa rançon, il laissa le prince héritier, Qa\vad, en otage. Piroz délivra son fils, repartit en guerre contre les Huns. Quand ces derniers attaquèrent le Khorazan, à l'est de la Perse, en 484, le Roi des Rois disparut en les combattant. Son frère Balash lui succéda; il fut éliminé par les nobles, puis, en 488, son fils Qawad prit le pouvoir (488-497,499-531)

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L'empereur Anastase Quelque temps plus tard) en 491, l'empereur Zénon mourut et Anastase (491-518), un haut fonctionnaire déjà âgé, fut choisi pour le remplacer. Il venait de Dyrrachium (aujourd'hui Durrës en Albanie). Il épousa Ariadne, la reine devenue veuve. Anastase était un homme croyant, à tendances monophysites, comme son prédécesseur Zénon. Il lutta contre le clan isaurien, réussit à le soumettre en 498. Il combattit le paganisme. En 499, il interdit les combats de bêtes sauvages dans les amphithéâtres et en 502, les danses. Anastase se montra un administrateur intelligent et sage. Il entreprit le rétablissement des finances de l'Empire. Il favorisa le commerce. Il soutint les artisans et en 498, les libéra de l'impôt qu'ils devaient payer tous les quatre ans (9 31). Il savait se montrer charitable. Il donna de l'argent aux pauvres d'Édesse, cruellement torturés par la faim, dès qu'il fut informé de leurs tourments (9 42). Le conflit romano-perse Qawad rencontra un nouveau prophète et réformateur, Mazdak, le fils de Bâmdâdh qui était le disciple de Zarâdusht (Zoroastre). Mazdak prônait l"abolition des privilèges, la mise en commun des femmes et des biens, un mariage plus libre. Qawad lui accorda sa confiance. A J'avènement d'Anastase, le Roi des Rois, au lieu des paroles de paix et de salutation d'usage, lui envoya un mot pour lui réclamer le tribut stipulé par le traité diplomatique et le menaça de guerre: HEt ainsi, au lieu [d'envo.yer]des paroles de paix et de salutation, comme il aurait dû faire, et au lieu de se réjouir avec lui du début de souveraineté qui lui avait été nouvellement accordée par Dieu, il irrita l'esprit de l'empereur croyant Anastase par son langage orgueilleux et son intention mauvaise. Et l'empereur vit qu'il avait rétabli la méprisable hérésie mazdéenne appelée Zarâdushtienne. Celle-ci enseignait la mise en commun des vfemmes; chacun pourrait avoir une liaison avec qui lui plaisait. Il apprit qu'il avait porté préJ'udice aux Arméniens qui étaient sous sa domination, parce qu'ils ne voulaient pas adorer le <>feu. Pour cette raison, il le méprisa et ne lui envoya pas l'argent, mais lui fit parvenir un mot disant: « De même que Zénon qui régna avant moi, ne te l' envo.yapas, moi non plus, J'e ne te l'enverrai pas, J'usqu 'à ce que tu me restitues Nisibe; car elles ne sont pas minces les guerres que j'aie à poursuivre contre les 45

barbares que l'on appelle Germains, les Blemyes et beaucoup d'autres: et J<e veux pas négliger les troupes romaines et ravitailler les tiennes. »" (~ ne 20) Anastase, irrité par Qawad, refusa donc de lui envoyer le tribut, car il avait besoin de cet argent pour continuer les guerres de l'empire contre les Gennains et les Blemyes (une tribu éthiopienne) Pendant ce temps, le Roi des Rois tentait de briser, grâce à la doctrine de Mazdak, la puissance des nobles perses. Ces derniers conspirèrent contre lui, à cause de ces lois "sociales", jugées perverses. Qawad fut détrôné en 497, enfermé dans une forteresse. Il s'évada, se réfugia chez les Huns. En 499, il put reprendre le pouvoir, grâce à l'aide des Huns. A l'extérieur, il désirait toujours faire la guerre aux ROlnains et se préparait. Un beau jour du mois d'août 502, Qawad rassembla ses forces et sur ses sandales de sang, franchit la frontière de leur territoire. Josué nous raconte la guerre rOlnano-perse, en un long récit chronologique, année par année. Theodosiopolis, en Arménie, (aujourd'hui Erzurmn), fut d'abord pillée et brûlée. Le siège d'Anlid Le 5 octobre Qawad alla camper près de la cité d' Amid. L'auteur nous décrit avec habileté les préparatifs du siège qui dura 97 jours, puis l'escalade des murailles grâce à une échelle. Les Perses s'emparèrent de la ville par une nuit froide et pluvieuse de janvier 503, ils ravagèrent la cité, commirent des atrocités, puis s'en allèrent: "Ils laissèrent une garnison de 3000 hommes et [le reste de leur armée] descendit vers les montagnes de S/lîgâr. Pour que les Perses, qui demeuraient là, ne __fussentpas importunés par l'odeur des cadavres amidéens, ils les emportèrent dehors et les empilèrent en deux tas à l'extérieur de la porte septentrionale. Le nombre de ceux qui ~furent sortis par la porte du nord dépassait 80 000; sans compter ceux qu'ils firent sortir vivants et lapidèrent à l'extérieur de la ville; ceux qu'ils poignardèrent au sommet du bélier qu'ils avaient construit; ceux qui furent J.etés dans le Tigre (Deklat~), et ceux qui moururent de diverses manières, et dont nous sommes incapables de parler. "( 9 LIlI)

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