Les Coréens, frères séparés

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EAN13 : 9782296194144
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LES CORÉENS FRÈRES SÉPARÉS

Collection «Recherches Asiatiques»

dirigée par Alain Forest

Solange THIERRY,Le Cambodge des contes, 1986. Jacques POUCHEPADASS, Planteurs et paysans dans l'Inde coloniale, 1986. Yoshiharu TSUBOI,L'Empire vietnamien face à la Chine et à la France, 1847-1885, 1987. Stein TONNESSON,1946: Déclenchement de la guerre d'Indochine, 1987. Paul NESTEROFF, Développement économique dans le Nord-Est de l'Inde: le cas du Le Nagaland, 1987. NGO KIM CHUNG, Nguyen Duc NGHINH, Propriété privée et propriété collective dans l'Ancien Vietnam (traduit et annoté par G. BOUDAREL, Lydie PRIN et Vu CAN), 1987. ].-R. MARGOLIN, ingapour 1954-1987, 1988. S Alain FORESTet Yoshiharu TSUBOI,Catholicisme et sociétés asiatiques, 1988. Ghislaine LOYRÉDE HAUTE-CLOCQUE, la recherche de l'Islam Philippin, 1989. A Gérard HEUZÉ,Inde, la grève du siècle, 1989.

Série « Travaux du Centre d'Histoire Indochinoise »*

et Civilisations

de la Péninsule

Introduction à la connaissance de la Péninsule Indochinoise, Collectif (Épuisé). ]. DEuvE, Le Royaume du Laos 1949-1965. Inventaire des Archives du Paflduranga du Fonds de la Société Asiatique de Paris (Pièces en caractères chinois), Collectif. ]. DEUVE,Le Complot de Chinaimo (1954-1955). Ch. FOURNIAU,Lettrés. et Paysans Vietnamiens face à la Conquête Coloniale (AnnamTonkin 1885-1896). Actes du Séminaire sur le Campa organisé à l'Université de Copenhague, Collectif. P.-B. LAFONTet Po DHARMA,Bibliographie: Campa et cam. P.-B. LAFONT,Les Frontières du Vietnam. Histoire des frontières de la péninsule indochinoise, 1989.

* C.H.C.P.L,

22, avenue Président-Wilson,

75116 Paris.

Rémi TEISSIER du CROS

LES CORÉENS FRÈRES SÉPARÉS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Photo de couverture: Un Coréen de Sakkhaline retrouve ses frères à l'aéropon de Seoul. Il est le premier que les autorités soviétiques autorisent à se rendre en Corée du Sud. La colonie coréenne de Sakkhaline - 36 000 personnes - est née pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Japonais, dont le territoire incluait alors la moitié sud de l'île, employaient de la main-d' œuvre coréenne dans les mines et les forêts (photo Korea Herald). Photo de l'auteur: Choson IIbo.

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0527-4

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Avant-propos

Les Jeux Olympiques de Seoul, qui ont révélé au grand public l'étonnant essor de la Corée du Sud, ont été en Corée-même un événement majeur, dont la portée, économique, politique et surtout diplomatique, apparaît avec le temps. Après avoir été pour l'activité économique sud-coréenne, au long des années de préparation, un fort stimulant de croissance, ils ont marqué le passage à un stade nouveau, celui d'une économie avancée. Les Jeux de Tokyo, en 1964, les premiers tenus en Asie - les Jeux de Seoul ont été les seconds -, avaient de même inauguré le Japon moderne, un Japon où le P.N.B. par habitant atteignait le niveau qu'il devait atteindre en Corée du Sud vingt-quatre ans plus tard: 3 500 dollars. Mais le parallèle, comme on le verra, est à manier avec précaution. Politiquement, les Jeux ont servi de catalyseur à une transformation des institutions et du régime sud-coréens, transformation qui répondait à une évolution de la société vers la responsabilité et vers la liberté. Une étape a été franchie dans le processus difficile de la démocratisation, souvent contrecarré jusque-là à la fois par l'héritage socio-culturel et par les tensions avec la Corée du Nord. Même si elle devait n'être qu'un intermède, ce qu'on ne peut exclure tout à fait, il n'y aurait pas retour au point de départ. Surtout, la grande rencontre sportive de 1988 a modifié le contexte dans lequel se poursuit depuis des lustres l'affrontement des deux Corée, des deux républiques nées d'une scandaleuse partition, aboutissement des décisions prises par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Pour la première fois, les pays communistes, U.R.S.S. et Chine donnant l'exemple, ont envoyé des délégations officielles dans la moitié de la péninsule qu'ils avaient jusqu'alors ignorée; ils ont noué un dialogue, ils ont ouvert des représentations dont certaines sont permanentes. Pour la première fois, des avions de Korean Air ont survolé les territoires chi7

nois et soviétique. Pour la première fois, le Bolchoi de Moscou s'est produit à Seoul. Pour la première fois, des Coréens émigrés pendant la colonisation en Chine et en U.R.S.S. ont pu rencontrer des membres de leur famille restés en Corée. Même si la Corée du Nord n'a pas suivi le mouvement, si elle s'est refusé à participer aux Jeux de Seoul (alors que la République Démocratique Allemande avait, en 1972, participé aux Jeux de Munich), le paysage n'est plus le même. La situation dans la péninsule, de part et d'autre du 38. parallèle, devra bien refléter ce nouveau contexte de détente.

* * * En rassemblant les matériaux qui m'ont permis d'écrire ce livre, j'ai délibérément ignoré la partition. J'ai regroupé par sujet ce qui se rapportait à l'une et l'autre Corée, dans l'espoir d'être en mesure, chapitre après chapitre, sur au moins un ou deux points précis, de donner au lecteur quelque idée de la façon dont les choses se présentent ou se passent au Nord et au Sud et de faire des comparaisons. Le résultat, décevant - plus encore sans dOUte que je ne l'attendais -, m'a obligé à modérer mon ambition. Sur plusieurs sujets, si peu systématique que soit mon entreprise, je n'ai pu disposer d'aucun élément concernant la Corée du Nord. La documentation disponible n'est pas seulement, dans l'un et l'autre cas, très inégale en quantité, elle ne présente aucune sorte d'homogénéité. Sur la Corée du Sud, elle est abondante et riche d'informations, même si jusqu'en 1987 elle a été, dans certains secteurs, bridée ou orientée. Études et enquêtes de chercheurs de toutes disciplines, historiens, démographes, économistes, politologues, sociologues, se sont multipliées ces dernières années et forment une somme déjà appréciable. Les statistiques sont nombreuses et fiables, les sondages, de plus en plus fréquents. La presse sudcoréenne se penche volontiers sur les problèmes de société. Et il est toujours
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possible d'interroger aussi bien le spécialiste que l'homme de la rue pour

compléter une information ou simplement recueillir une opinion personnelle. Sur la Corée du Nord, incomparablement plus fermée que ne sont les pays de l'Est européen, inaccessible même aux chercheurs des autres pays communistes dès lors qu'il s'agit d'enquêter sur le terrain, la documentation est pour l'essentiel littérature de propagande. Elle est pratiquement sans intérêt pour qui s'interroge sur les phénomènes de société dans leur réalité présente, sur la vie de la famille ou la condition de la femme, sur le niveau des salaires ou l'atmosphère dans les usines, sur le fonctionnement des institutions ou sur les pratiques religieuses, ou encore sur l'état de l'opinion à propos d'un sujet d'actualité. Quant à enregistrer sur le territoire nord-coréen un témoignage individuel, il n'y faut pas songer pour le moment. 8

On sait quand même beaucoup de choses sur la Corée du Nord. On dispose de données assez précises, quoique fragmentaires, sur lè régime et sur la façon dont il organise et dirige la société, sur les dirigeants, sur l'économie. Elles sont alimentées par les analyses d'observateurs étrangers et par les témoignages de ressortissants coréens qui quittent le pays en secret. Nous avons, ma femme et moi, eu la chance de rencontrer longuement, près de Seoul, un couple de réfugiés qui, trois mois plus tôt, avait réussi à gagner le japon par la mer. Je n'ai donc pas abandonné mon projet initial. Même si je suis conduit à parler plus longuement du Sud, il m'a semblé que cette asymétrie n'était pas une raison suffisante pour renoncer entièrement à parler du Nord, pour ne cadrer l'objectif que sur la face éclairée de la péninsule. Le 38e parallèle ne sépare pas deux peuples, il sépare deux provinces aux régimes différents, habitées par un même peuple, riche d'un même patrimoine historique et farouchement attaché à une même identité. Il m'a paru intéressant, chaque fois que c'était réalisable, d'observer à la lumière de l'histoire et de la tradition, les effets sur la vie sociale, politique, économique ou culturelle des choix faits à P'yongyang et à Seoul et de faire quelques rapprochements. J'ai bien sûr été considérablement aidé par ce que m'ont appris u13e longue association avec la Direction d'Asie du Ministère des Affaires Etrangères et plus de quatre années passées à notre Ambassade à Seoul.

* * * En remerciant les personnes de tous horizons et de toutes spécialités dont les recherches et les réflexions m'ont guidé ou inspiré, je voudrais ajouter quelques noms à ceux que je mentionne au fil des pages, noms d'auteurs dont j'ai consulté les œuvres ou de spécialistes qui m'ont reçu et que j'ai interrogés. Je pense, ainsi, à Kim Yong-mo, qui s'est intéressé aux quelques grandes familles qui ont autrefois dirigé le pays; à Lee Kwang-kyu, familier des usages, des cérémonies, des symboles liés à la cul. turc du riz; à Chon Sang-un, qui a reconstitué l'histoire des caractères mobiles d'imprimerie; à Kim Chae-gun, historien de la construction navale; à Song Ban-song, expert en instruments de musique anciens; à Kim Tu-hon, dont j'ai repris certaines réflexions sur la piété filiale; ou encore à Lee Man-gap, qui a analysé l'évolution économique et sociale

récente de communautés rurales.

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Je remercie Robert Scalapino et Lee Chong-Sik, ainsi que Lee On-juk, qui ont étudié les institutions et le régime nord-coréens; Daniel Bouchez, explorateur du roman classique, qui m'a guidé dans le labyrinthe des ques. tions de langues et d'écritures; Paul Crane et Michael Daniels, qui sous des angles différents se sont intéressés aux usages, aux traditions, aux com. portements; Donald Clark et James Grayson, auteurs d'un intéressant guide historique de Seoul. 9

Mes remerciements s'adressent aussi à ceux que j'ai, à Seoul pour la plupart, consultés sur l'actualité. A Nam Duck-woo et Shin Hyon-hwak, anciens Premiers Ministres, Shin Byong-hyun et Lee Han-been, anciens VicePremiers Ministres. A Park Tong-jin, Lee Hee-il, Choe Chang-rak, Kim Ki-hwan, anciens Ministres. A mes collègues du Ministère des Affaires Etrangères: Park Su-gil, Vice-Ministre, Kim Kyong-won, ancien Ambassadeur à Washington, Han Woo-suk, Ambassadeur à Paris, et ses collaborateurs Chang Duk-sang et Cho Song-chang, Yu Suk-ryul, Directeur de la recherche à l'Institut des Affaires Étrangères et de la Sécurité Nationale, Choi Moonhyun, chef du bureau d'étUdes du Conseil National de l'Unification. A Kim Chang-soon, Directeur de l'Institut d'Études Nord-Coréennes. A Kim Unyong, Président de la fédération mondiale d'un art martial coréen, le t'aegwondo, et membre du Comité Olympique International. A Kim Woo-choong, fondateur et président du groupe Daewoo, et à Lee Kyungwon et Lee Soon-hak, de l'état-major du groupe Samsung. Aux dirigeants d'université, professeurs et assistants, Park Chung-hoon" Chang Ik, Hong Sung-chik, Song Yong-kyu, Kang Kobe, Li Hong. A Horace Underwood, Coréen d'adoption à la 3e génération. Aux directeurs de publication ou éditorialistes de grands quotidiens Park Kwon-sang, Chang Heng-hoon et Shin Young-suk. A Min Byong-kyu, correspondant à Seoul de l'Agence France-Presse et à Kim Song-woong, correspondant à Paris du Hanguk Ilbo. Ma gratitude va également à Mgr René Dupont, Evêque d'Andong, au Père C. Coyos, rescapé des camps de Corée du Nord, et à leurs confrères Pellisse, Noël et ZelIa. A mes collègues étrangers et français: Sudhir Devare, Ambassadeur de l'Inde à Seoul; Jürgen Kleiner, Ambassadeur de la République Fédérale d'Allemagne, et son collaborateur A. Schmid; Thomas Dunlop, Conseiller à l'Ambassade des Etats-Unis; mes successeursJ.B. Ouvrieu et H. de la Fortelle et leurs collaborateurs: J.M. Marlaud, Th.
Viteau, B. Lavezzari,

J. J.

Lardet,

P. Michel,

P. Cambon,

ainsi que Kim

Young-june, ancien Lettré de l'Ambassade. A Kim Young-koo, consul honoraire de France à Pusan. Aux archéologues et historiens de l'art Michèle
Pirazzoli -l' serstevens, Macoin, F. Berthier, et à Roger Leverrier, coréa-

nologue, co-aUteur des récents dictionnaires français-coréen et coréen-français et traducteur d'ouvrages coréens de fiction. A Winfried Schneider-Deters, directeur du bureau de Seoul de l'InstitUt F. Ebert. Aux délégués à Seoul de banques et d'entreprises françaises, B. Dupuy d'Angea5, J.M. Simart et M. Holder, E. Sancho et H. de Mestier. A l'Institut d'Etudes Coréennes età Air France, pour leur irremplaçable soutien logistique. Ma vive reconnaissance, enfin, à Jean Maffioli, ancien du Bataillon Français de Corée, installé à Seoul depuis plus de vingt ans, pour son hospitalité et pour ses avis et opinions, à son alter ego, François Dureau, et à ses associés et collaborateurs; à Marcel Giuglaris, dont la carrière de journaliste et d'écrivain s'est déroulée en Extrême-Orient, pour ses suggestions et ses conseils d'homme de l'art; à Alexandre et Hai-ja Guillemoz, pour 10

leurs témoignages et leur amicale coopération; aux amis fidèles, Yun Sukhun et Kim Jin-hung ; au professeur Li Ogg, historien, fondateur avec Charles Haguenauer des études coréennes en France, qui a bien voulu relire mon manuscrit, relever des erreurs et suggérer des corrections. A ma femme, Michèle, enfin, qui connaît mieux que moi le vocabulaire coréen et son mode d'emploi. Août 1989

N.B. Les mots du vocabulaire coréen reproduits ici om été transcrits selon le système utilisé officiellement en Corée du Sud. Un système qui est certes plus facile d'accès pour le lecteur anglophone que pour le francophone, mais qui a au moins l'avantage de préparer à un séjour en Corée, d'épargner au lecteur un second effort d'adaptation. Les voyelles se prononcent à la française à l'exception du u, qui se prononce soit au son ai. 0 est un 0 fermé, comme dans « pot ,} ; 0 OUvert de « note» est transcrit 1'>. Les sons nasalisés comme an ou on n'existent l' pas; non se dit none et han se dit hane. Yangban se prononce yangbane. Pour les consonnes, il faut savoir que le g est toujours dur -gi = gui-, que le r est proche du l, lequel n'existe pas dans l'alphabet coréen et que ch se dit tch. La diphtongue tch, sauf quand elle est suivie d'une apostrophe -tch'- s'adoucit quand elle est dans le corps d'une phrase et devient dj. De même, le p non suivi d'une apostrophe se prononce b dans le corps d'une phrase ou d'un mot; et le t se prononce d. Pour ce qui est des noms propres, j'ai pour les personnages historiques, retenu la même transcription et, pour les contemporains, respecté celle qu'ils utilisent euxmêmes. Lee et Rhee correspondent au son I ou Yi, Park, au son pak, Choi se dit tché et Hwa se prononce houa. Le nom propre se dit et s'écrit avant le prénom. Seoul se prononce So (0 ouvert) -oul et devrait s'écrire: s1'>ul. é, la diphtongue ae correspondant 11
ou, soit e muet quand il est surmonté d'un accent:

u.

Le e se prononce

toujours

La question de savoir ce qu'un peuple représente pour lui-même, pour d'autres peuples et pour Dieu exige essentiellement trois réponses différentes que J'on ne parviendra jamais à réduire à un commun dénominateur.
H. von KEYSERLING

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Ch'onggu, Collines Bleues. Ce vieux nom de la Corée me revient en mémoire alors que l'avion descend vers Kimpo, l'aéroport international de Seoul. Le regard, où qu'on le tourne, découvre des peuplements, des moutonnements, montagneux, noyés dans un air bleu que progressivement la distance assombrit, palette monochrome sur un fond de brume. Pour qui vient du Japon ce paysage tout en reliefs ne surprend pas. Il frappe, par contre, le voyageur venu du continent, qui a traversé l'immense plaine mandchoue. C'est l'un de ces visiteurs sans doute qui a lancé ce nom de Ch'onggu. On appelait aussi la Corée Pays de l'Aurore - le mot sino-coréen pour aurore évoque bien le lever du jour, mais aussi l'idée d'un printemps, d'un commencement -, ou Terre de l'Arc - l'adresse des archers coréens, qui chassaient à cheval, était reconnue -, ou encore Contrée des Trois Mille Li - trois mille fois quatre cent cinquante mètres font la plus grande longueur de la péninsule, du Nord-Est au Sud-Ouest. A Pékin, où l'image était le langage des géographes, on disait aussi Petite Fleur, par analogie avec la Fleur du Milieu, un des surnoms de l'Empire. Le pays a bien entendu un nom officiel. Un nom qui change avec la dynastie au pouvoir, au long d'une histoire marquée par une grande stabilité. Au VII<siècle, alors que trois royaumes se disputent la péninsule, Koguryo, Paekche et Silla, ce dernier réalise par la conquête l'unification. Trois siècles plus tard, le royaume de Silla est changé en Koryo dont l'Occident fera Corée - et garde ce nom pendant près d'un demi millénaire. A la fin du XIV' siècle, à la suite d'un coup d'Etat, l'Empereur Ming qui règne à Pékin, T'ai Tzeu, aUtorise le nouveau souverain à choisir le nom de Choson, à le rétablir plUtôt, car il s'agit d'un nom ancien, le plus ancien de tous peut-être. Un nom qu'on traduit souvent par Matin Calme et qui n'a pas en fait cette signification, ni d'ailleurs un sens très précis; la première syllabe signifie bien levant, matin, mais la seconde évoque des abstractions qu'on peut au choix traduire par pureté, ou rareté, ou beauté, ou encore par fraîcheur. Cinq cents ans, de nouveau, s'écoulent et c'est l'annexion par le Japon, amorcée en 1905, qui interrompt la lignée dynastique inaugurée en 1392. Peu avant, en 1897, le Royaume était, sans changer de souverain, devenu Empire. Il avait pris alors le nom de Taehan, ou le Grand Han - Han, terme d'origine incertaine, est distinct du Han qui désigne le peuple chinois et qui est exprimé par un caractère chinois différent -. Après la partition de 1945, l'ancien Empire est éclaté en deux Républiques. La République de Corée - la Corée du Sud - choisit de reprendre ce nom de Taehan pour effacer les quarante années de la colonisation japonaise, alors que la République Populaire Démocratique - la Corée du Nord - reprend de son côté l'appellation Choson. Au Nord comme au Sud, on proclame une légitimité.

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Première partie

Le cadre et l'histoire

Pour l'un, la péninsule coréenne était comme un poignard dardé sur le cœur de l'archipel japonais. Pour l'autre, comme un marteau prêt à frapper la Chine à la tête. Ces vieilles images suggérées par la géographie traduisaient une crainte; elles soulignaient la place stratégique du territoire coréen. Elles donnaient aussi à leurs inventeurs des raisons de mettre leur nez dans ses affaires. Mais elles n'ont jamais correspondu à une réalitç. A partir du moment où la Corée est une nation, ses dirigeants se satisfont des frontières que lui trace la nature et ne cherchent pas à les déborder. Quand le Royaume Ermite n'est pas l'hôte involontaire de hordes d'envahisseurs, il se contente de vivre sur lui-même. Il ne s'isole pas totalement, en fait, du monde extérieur, mais il contrôle autant qu'il le peut les entrées et les sorties de ses sujets et des étrangers. Ses visiteurs sont accueillis avec discrimination ; ce sont en majorité des commerçants. Aux idées, aux techniques, en revanche, les portes sont largement ouvertes. Le mouvement est continu et se fait toujours dans le même sens. Il prend sa source à l'ouest, dans cette Chine qui domine la scène par sa taille, sa population, et surtout par une antériorité culturelle, un millier d'années, sur le monde environnant. Et il va vers l'est. En Corée, le flot marque un temps d'arrêt, de plusieurs siècles quelquefois, avant de poursuivre vers le Japon; et il subit, au contact de la culture populaire, drue et vivace, des altérations, des mutations. C'est vrai pour le Bouddhisme du Grand Véhicule, pour le Néo-confucianisme de l'époque Song, pour les outils et leurs modes d'emploi, pour les arts, la poésie, la musique, le céladon. Pendant une vingtaine de siècles, un fonds commun se constitue qui, d'une même façon, marque les esprits et guide les comportements; mais Chine, Corée, Japon, n'en gardent ou n'en développent pas moins des différences, construisent des individualités parfaitement distinctes, impossibles à confondre. Politiquement, les trois peuples forment, à des époques différentes, mais très tôt dans l'histoire, des entités autonomes. Et les trois capitales entretiennent entre elles des relations d'un type très particulier. L'Occident s'efforce de pénétrer ce foyer de civilisation et d'affirmer sur lui un ascendant. D'abord pacifiquement, par l'évangélisation; dès le Moyen Age -- il y a à Pékin un évêque à l'époque de Marco Polo -, il envoie des missionnaires qui se heurtent bientôt à des obstacles aussi bien politiques que culturels. Ensuite par la force; aiguillonné par la révo17

lution industrielle, l'expansionnisme des Européens et des Nord-Américains, dont l'exemple est suivi par les Japonais, provoque l'effondrement de l' ordr~ ancien centré sur la Chine. La Corée, où les églises chrétiennes sont accueillies tardivement et à contrecœur pour gagner ensuite une audience et une autorité temporelle exceptionnelles, est annexée tout entière par le Japon. Elle est pendant quarante ans la pièce maîtresse de l'empire colonial japonais. Cet empire est dissous en 1945 mais, pour les Coréens, la libération débouche sur deux nouvelles épreuves majeures: la partition, effective à partir de 1948, et une guerre fratricide sans merci. Depuis l'armistice de 1953, les deux régimes singuliers qui se partagent la péninsule ont continué de s'affronter, par d'autres moyens et généralement hors de leurs territoires respectifs. Entre eux la détente, entrée en Europe dans les mœurs, s'amorce à peine.

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1. LE FRÈRE AÎNÉ

Pour la poésie, l'histoire, les rites et la musique et pour les Cinq Relations Cardinales, suivons la Chine, mais pour l'équitation et le vêtement, soyons Coréens. CH'OE Sung-No, Lettré, dans un mémoire au roi Songjong. x' siècle

Le Roi du Ciel a un fils qui décide de descendre sur terre pour y apporter ce qui est utile à la vie et ce qui contribue au bonheur, l'agriculture et la médecine, les arts, les règles de la morale. C'est alors que tout a commencé. Le prince céleste, ayant rencontré une ourse qui voulait se changer en femme, l'aide à réaliser son vœu - il commande bien entendu aux éléments - puis il l'épouse. Ils ont un fils qu'ils nomment Tan'gun, Seigneur du Bouleau. Tan'gun s'installe à P'yongyang et donne à son royaume le nom de Choson. Il règne quinze cents ans, jusqu'à ce que le roi Wu, de la dynastie chinoise des Chou, place Kija sur le trône. Le mythe de Tan'gun n'est pas seul dans la mémoire coréenne. Il se rapporterait à l'un des trois royaumes, celui de Koguryo, dont la capitale, précisément, était P'yongyang. Les royaumes voisins, Paekche et Silla, revendiquaient chacun un mythe distinct. Mais Koguryo était" le plus ancien des trois, même si on ramène à des proportions vraisemblables ce curieux règne de quinze cents ans tout ronds, et c'est son passé légendaire qui a été retenu comme référence. Une référence qui a survécu. En Corée du Nord, certes, Tan'gun est seulement mentionné. Il n'est pas intégré à l' histoire en cinq étapes telle que la conçoivent les théoriciens de P'yongyang: communauté primi19

tive, esclavage, féodalité, capitalisme et enfin communisme. Mais au Sud il a un statut officiel. Un sanctuaire, à Seoul, lui est dédié et sa mémoire est célébrée par une fête de la Fondation Nationale, le 3 octobre. Le mythe reste vivant dans les esprits. Il se rattache par ses symboles à un tronc dont on trouve d'aUtres branches dans l'Asie du Nord-Est, l'aire du bouleau, chez les peuples bouriate, toungouse et ouïghour, qui ont aussi une tradition chamanique. Il souligne la spécificité du patrimoine culturel coréen par rapport au patrimoine chinois, d'où les mythes ont disparu, manipulés, dénaturés par des lettrés préoccupés d'enseigner la morale. Ce qui subsiste actuellement de ce fonds originel proprement coréen est impossible à cerner avec précision, tant les apports extérieurs ont été nombreux et variés, mais il.est clair qu'il s'agit de croyances et de pratiques d'une surprenante vigueur. Le panthéon animiste, les rituels chamaniques, ne semblent pas avoir été sensiblement altérés par les concepts, les courants de pensée, les doctrines, venus de Chine, par les révélations du Bouddhisme ou par les enseignements chrétiens. Au terme d'une étude dans le village de Mipo, Alexandre Guillemoz écrit à propos de ce qui lui apparaît comme un véritable système religieux: « Celles de ces croyances qui concernent les divinités et les esprits errants forment un ensemble fort cohérent. Cette religion populaire a su assimiler le modèle rituel néo-confucéen tout en gardant ses particularités avec une vigueur étonnante. » D'autant plus étonnante qu'il s'agit d'une tradition orale conservée et transmise dans un cadre restreint, celui de la famille surtout; il n'y a ni église, ni clergé, ni pédagogie. Le phénomène n'est assurément pas limité à l'agglomération de Mipo. Il est peu connu, peu étudié. Il confirme que la Corée rurale est restée relativement abritée des influences chinoises, de thèmes et d'exercices de pensée qui sont réservés à une petite élite cultivée ou bien qui, c'est le cas des services aux ancêtres, n'entrent pas en conflit avec les croyances locales.

* * * Les premiers apports civilisateurs venus de Chine sont attribués à cet usurpateur nommé Kija, qui en 1122 (?) avant J.-c. aurait chassé Tan'gun pour prendre sa place. Selon les premiers historiens chinois, Kija aurait

enseigné aux Barbares de l'Est « les rites, la culture du riz, l'élevage du
ver à soie et le tissage ». C'est lui et non Tan' gun qui aurait sédentarisé un peuple de chasseurs, le faisant passer d'un mode de vie paléolithique de type mongol à un mode de vie néolithique de modèle chinois. C'est sous son impulsion que la Corée aurait pénétré dans l'aire du riz.

Kija aurait apporté aussi « la sorcellerie et les incantations magiques »,
c'est-à-dire les pratiques taoïstes, qui peu à peu se seraient greffées sur 20

le chamanisme indigène. Inaugurant ainsi une longue tradition, puisqu'aujourd'hui encore certains devins Coréens consultent les ouvrages qu'utilisaient les taoïstes chinois dans les séances d'exorcisme. Mais le Taoïsme - Togyo - en tant que religion ne pénètre pratiquement pas dans la péninsule. Alors qu'il a été en Chine une religion puissante. A deux reprises au moins, des souverains coréens, un Roi Koguryo en 649, un Roi Koryo en 1166, auront l'idée de se procurer les ouvrages de référence, ceux de Noja - Lao Tzeu - en particulier. A chaque occasion des moines bouddhistes feront capoter l'opération. Ces mêmes moines qui, pounant, se montreront tolérants à l'égard des croyances villageoises et du chamanisme. A défaut du Taoïsme institutionnel, un grand nombre de motifs et de symboles taoïstes s'inséreront dans l'imagerie et les références populaires. C'est dans cette réserve que le grand public empruntera des histoires de dragons, des récits où la grue, la licorne, le phénix, se partagent les rôles, où l'élixir de longue vie confère une jeunesse éternelle. * * * De Chine vient aussi l'écriture, et avec elle l'univers spirituel, les modes d'expression culturels, dont elle est le support, des enseignements des Sages aux récits imaginaires des romanciers, aux chants des poètes, aussi bien qu'aux recettes des réformateurs politiques ou aux conseils techniques des agronomes. L'irruption de l'écritUre chinoise a lieu très tôt, aux alentours vraisemblablement de l'année zéro des Chrétiens, à une époque où des préfets chinois administrent le nord de la péninsule. Une époque où les idéogrammes étaient peut-être encore chargés de connotations magiques et d'appels divinatoires. Le processus d'acculturation n'est pas particulier au pays de Choson, mais il y est poussé très loin. Trop loin, aux yeux de certains. C'est ce que m'explique Choi Wan-bok, universitaire et diplomate, auteur d'une anthologie de la poésie française, qui précise: per. Ils l'ont aussi dévalorisée; avec les idéogrammes, nous avons importé le vocabulaire chinois et nous en sommes venus à considérer que les mots chinois étaient plus nobles que les nôtres. » Les Coréens, effectivement, ne se contentent pas d'utiliser les idéogrammes pour communiquer entre eux, pour transcrire d'abord des noms de lieux, des noms propres peut-être, puis des noms communs, des suffixes, des particules diverses. Ils adoptent des mots chinois en même temps que l'écritUre. Ils se bornent parfois à ne retenir que le son produit quand on lit le caractère en chinois, ce qui permet de coréaniser le mot en lui donnant le sens correspondant à ce son, mais le plus souvent ils lisent 21

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« Les caractères chinois ont empêché notre langue de se dévelop-

le mot en chinois; peut-être parce que cela leur est utile pour communiquer avec les autorités. Pour faciliter la transcription des multiples particules propres à la syntaxe coréenne, ils auront l'idée de simplifier les idéogrammes correspondants. Ch'ong, et qui est peut-être à l'origine du système en usage aujourd'hui au Japon. Il permet de sauvegarder l'originalité de la langue coréenne dans sa construction et sa dynamique. Les Japonais, eux, procéderont autrement. Ils retiendront aussi le son de certains caractères, mais ils prendront l'habitude, dans la majorité des cas, de lire les idéogrammes dans leur propre langue. Ainsi les deux caractères qui en chinois signifient merci - le sens exact est: vous avez fait l'impossible - sont dits: arigato, qui veut bien dire merci mais qui n'a rien de chinois. En Corée, en même temps que la langue s'enrichit de mots chinois, l'élite se 'met à étUdier et à pratiquer le chinois classique, langue exclusivement écrite, qui est celle de l'administration, mais qui est aussi langue de cultUre. Elle en vient peu à peu à ne s'exprimer qu'à travers celle-ci, laissant sa langue maternelle à l'écart de la réflexion, de la spéculation intellectuelle, de la création littéraire, philosophique, poétique, romanesque. Le chinois classique occupe au fil des siècles la même position que le latin dans l'Europe du Moyen Age, mais à cela près que le latin était aussi une langue parlée et une langue proche des parlers populaires, alors que le chinois classique n'est pas parlé et que chinois et coréen sont des langues qui diffèrent profondément à tous égards. A cela près également que l'écritUre latine était, elle, un alphabet et allait continuer d'être utilisée telle quelle dans toute l'Europe. Le mouvement est irréversible à partir du moment où, au Xe siècle, il est décidé que les épreuves du kwago, du concours donnant accès à la fonction publique, se dérouleront en chinois classique; celui-ci fait ainsi son entrée au gouvernement. Il reçoit ses lettres de noblesse. La révolution qui, en Europe, se produit à l'égard du latin à la Renaissance, n'a lieu en Corée qu'à la fin du XIXe siècle. Ce n'est qu'en 1895 que le kwago est supprimé. La réhabilitation de la langue coréenne, pourtant, aurait fort bien pu se produire plus tôt. Au XVesiècle, le roi Sejong, désireux de donner à la Cour un moyen d'affirmer son autorité sur la population, charge une commission de créer une écriture entièrement nouvelle. C'est le han'gUl, ou hunmin chongum, les «sons exacts pour l'instruction du peuple », qui est promulgué en 1446. Par «instruction» il faut entendre discipline. La réforme va beaucoup plus loin que n'était allée celle qu'avait standardisée Sol Ch' ong. Les caractères chinois ne sont pas seulement simplifiés, ils sont abandonnés pour laisser la place à un alphabet, dont les signes, d'une grande simplicité, sont faciles à lire et à mémoriser. Il n'y en a que vingt-huit. 22

C'est le procédé idu, qui est perfectionné au VIle siècle par le lettré Sol

Les consonnes, cinq consonnes fondamentales, représentent schématiquement la position de la langue ou de la bouche quand on les prononce. Pour les voyelles, le procédé, d'inspiration cosmogonique, consiste à les dessiner à partir des trois éléments de base de la nature que sont le ciel, la terre et l'homme, représentés respectivement par un petit cercle, un trait horizontal et un trait vertical. Les voyelles « claires », ouvertes, correspon-

dant au yang, sont représentées différemment des voyelles« sombres », fermées, qui sont yin (ilm en coréen). Seule concession à l'écriture chinoise, les lettres sont assemblées en syllabes dont le graphisme s'inscrit, comme l'idéogramme, dans un carré. Procédé qui permet d'insérer à volonté des idéogrammes dans le texte en han'gM Depuis le XV, siècle l'alphabet, la seule écriture dans l'histoire dont la naissance ait été programmée et puisse être datée, n'a subi que quelques retouches de détail. En 1446 la réaction du petit monde des lettrés à l'égard du nouveauné est immédiatement négative et elle le restera pendant plus de quatre siècles. Le han'gUl est bon pour le peuple et pour les femmes, il ne peut qu'être méprisé par l'homme cultivé, qui le qualifie d'écriture vulgaire, «femelle ». Il y a sans doute des raisons diverses à une telle attitude, où on serait tenté, un peu rapidement, de ne voir qu'un snobisme de classe. Mais avant tout il y a le fait que le chinois classique est le langage universel de la classe cultivée, qu'il permet de communiquer et de se faire connaître. Le grand Sage T'oegye se serait-il jamais fait un nom en Chine, aurait-il jamais eu au Japon l'influence qui a été la sienne, s'il n'avait écrit qu'en han 'gUl ? Et les ouvrages de Ho Chun sur la médecine se seraient-ils répandus dans tout l'Extrême-Orient? Pour la petite Corée, le chinois classique était l'instrument indispensable des échanges culturels. L'alphabet n'est pas pour autant laissé à l'abandon. Il se fait une place sous les encouragements de la Cour. Dès le XV, siècle, plusieurs ouvrages populaires - Le Chant des Reflets de la Lune sur les Mille Rivières, des récits de la vie de Bouddha - sont imprimés en han 'gUl, à l'aide de planches gravées ou de caractères mobiles. Au siècle suivant c'est le tour de quelques poèmes composés par des lettrés. Un genre poétique original, sijo, se développe exclusivement en han 'gw. Les grands philosophes T'oegye et Yulgok donnent l'exemple. Au XVII' siècle paraissent les premIers romans. Mais dans la classe cultivée le chinois classique garde la suprématie, le coréen reste subalterne, vulgaire. * * * Dans le flot que pendant vingt siècles l'Empire du Milieu déverse par le canal des idéogrammes, deux grands courants dominent: un courant 23

religieux né en Inde et qui a pris au cours d'un long séjour en Chine un visage particulier, le Bouddhisme, et un courant fait de cette somme de considérations et de réflexions sur l'homme et sur la société qu'on désigne sous le nom de Néo-Confucianisme, dont les dirigeants coréens vont s'inspirer pour élaborer un système de gouvernement. Le premier aborde la péninsule au IVe siècle de notre ère, le second y est institutionnalisé sous le règne des rois Yi à partir de 1392. L'un après l'autre les deux courants marquent les esprits et les mœurs. Ils acquièrent aussi une dimension temporelle, un poids politique; le premier, à une échelle modeste et de façon indirecte, à travers un clergé, une noblesse d'Eglise, qui possède de vastes domaines et bénéficie de fructueux privilèges; le second, en s'incarnant dans le pouvoir jusqu'à s'identifier à lui. Le Bouddhisme chinois, dont le militantisme retrouve en Corée fraîcheur et élan, est panaché de références puisées dans les, traditions des fils de Han. Il s'accommode aussi des croyances villageoises coréennes; il les absorbe, même, et s'en pénètre, dans le souci délibéré de gagner des adeptes. Rares sont les temples bouddhiques qui n'ont pas fait une place au dieu de la montagne voisine; sur leurs flancs, sous leurs toitures, des motifs peints ou sculptés montrent une sorte de mudang frappant un tambour, un dragon aux yeux étincelants, un phénix aux lignes gracieuses. Parallèlement se poursuit l'étude des écritures canoniques; les enseignements du moine Wonhyo, qui vivait au VIle siècle, sont diffusés dans tout l'Extrême-Orient. Parmi les écoles, celles du dhyana (en coréen: son; en chinois: ch 'an; en japonais: zen), qui privilégient l'ascèse méditative, susciteront de tout temps des vocations. Pendant un millier d'années, le Bouddhisme, qui inspire sculpteurs, peintres et poètes, poursuit son chemin sans se heurter au pouvoir. Il élargit son audience; pratiqué à l'origine par les seuls yangban, les nobles, il touche peu à peu la quasi-totalité de la population. Puis vient le déclin. Le général Yi Song-gye, le premier des Yi, et ses successeurs prennent ombrage de la puissance économique des temples, des exactions que commettent certains moines sur les paysans de leurs domaines et aussi du relâchement des mœurs dans les monastères. Progressivement ils écartent les temples de la capitale et des autres agglomérations, ils confisquent leurs terres, ils limitent leurs effectifs. L'hostilité des nouveaux dirigeants, qui entendent réformer les mœurs, prend vite un tour idéologique. Avec eux, le Néo-Confucianisme, demeuré en Chine spéculation de l'esprit, ferment intellectuel, devient fondement institutionnel. Ils s'inspirent des réflexions et des recommandations de plusieurs Sages chinois, en particulier de Chu Hsi (1130-1200), qui a incarné la pensée chinoise de son époque comme Thomas d'Aquin celle du Moyen Age européen. Ils adoptent les analyses et les préceptes d'un Confucianisme mis à jour par des esprits cultivés, pénétrés de la littérature confucéenne, mais informés aussi des enseignements bouddhistes et taoïstes, pour poser 24

les fondements d'un ordre nouveau, pour fixer la trame d'un ensemble de réformes politiques et sociales. Ils sélectionnent dans l'héritage du Néo-Confucianisme ce qui leur paraît correspondre aux besoins du pays et aux leurs propres et ce qui leur semble pouvoir s'insérer sans heurts dans le paysage culturel national. Ils mettent l'accent en particulier sur tout ce qui rouche aux liens familiaux, de la généalogie au culte des ancêtres. Ils adoptent les règles de lignage kahun - qui organisent les relations et distribuent les responsabilités au sein des familles, qui ont pour but de faire régner l'harmonie entre parents et qui ont aussi un contenu moral, favorisant l'intégrité morale et l'austérité matérielle. Ils privilégient ce qui peut permettre de perpétuer une division de la société en classes superposées, en une hiérhrchie strictement réglementée. Ainsi s'élabore un ordre moral qui avec le temps en vient à se substituer aux règles de gouvernement. Le Souverain Yi, ses Ministres, se convainquent que cet ordre répond à tous les besoins de la société, qu'il fournit à leurs sujets les enseignements qui feront d'eux un peuple obéissant et sage. Dans une telle optique, les croyances populaires sont superflues. Le Chamanisme ne peut être que superstition d'esprits incultes. Quant au Bouddhisme, il est nuisible à la bonne santé de la collectivité. Le Bouddhisme dérange les nouveaux dirigeants quand il nie la réalité du monde environnant, justifiant ainsi de fâcheuses remises en cause. Il trace pour l'homme un itinéraire avant tout individuel, au risque de l'éloigner de ses obligations envers sa famille et de ses devoirs de sujet. En invitant les fidèles à séjourner dans les monastères, il les décourage de s'occuper des affaires de la Cité. En les détournant de la sexualité, du mariage, il menace d'anémier le pays. En leur promettant un paradis, en les menaçant d'un enfer, il en fait des lâches. En les poussant à mendier, il en fait des parasites. Toléré en tant que vocation personnelle, il ne saurait être reconnu en tant qu'institution. Il doit rester discrètement en marge de la vie sociale. Le Bouddhisme coréen connaît un recul, un effacement, qui vont s'étendre sur plusieurs siècles et qui se poursuivent aujourd'hui encore en Corée du Nord. Au Sud, on assiste au contraire, depuis 1945, à un renouveau que renforce un mouvement d'opinion en faveur d'un retour aux sources. D'après les statistiques officielles, près d'un tiers de la population se rattacherait au Bouddhisme.

* * * Pour comprendre l'influence, l'emprise, culturelles qu'a eues la Chine

sur les « Barbares de l'Est» il faut se faire une idée des relations qu'entre25

tenaient les deux pays. Des relations qui, au siècle dernier, ont. dérouté plus d'une fois les Occidentaux. La Chine ancienne n'est pas un État parmi d'autres qui affirmerait des droits souverains et qui entretiendrait avec ses voisins, également souverains, des relations d'égal à égal. Elle est littéralement le milieu, le centre de l'univers, de l'ordre mondial, le foyer de la connaissance et de la civi1isation, conformément à un ordre préétabli et en accord avec la volonté du Ciel. Un foyer d'idées qui ne sauraient avoir ailleurs d'équivalent et qui n'a donc pas de frontières; comment des idées s'arrêteraient-elles quelque part ? Elle est le pays des Sages, et donc un modèle de vertu, un modèle sans pareil. Elle ne peut avoir des égaux, entretenir avec qui que ce soit des rappons d'égalité. Elle est entourée de contrées barbares à des degrés divers, mais qui obéissent aux mêmes lois et qui ont l'honneur de faire partie de la famille dont elle est le chef: Ryu Kyu, Viêt-nam, Siam, Birmanie, Laos, Corée. Leurs Rois ont une place aux côtés de l'Empereur, en dessous bien entendu, selon une hiérarchie; leurs Reines ont rang de concubines, à des niveaux également variables. Chacun de ces fils - en fait, la Corée, plus avancée, dès le VII' siècle, sur le chemin de la vertu, mérite l'appellation de frère cadet - mène son peuple à son idée. Il est maître des affaires intérieures et des affaires extérieures de son royaume. Mais il est dans une position subordonnée et ces liens de subordination s'expriment de diverses manières, en fonction de son stade d'évolUtion. L'Empereur offre à ses fils leur sceau royal, leur donne en d'autres termes l'investiture et il décerne un titre posthume aux Rois défunts. Il envoie chaque année un calendrier établi en fonction des anniversaires de la famille impériale. Il adresse, selon le cas, des instructions ou des remontrances. Périodiquement, des délégués chinois visitent les capitales satellites. « Quand l'Ambassadeur du Tartare vient en visite, écrit au XVII' siècle le hollandais Hamel, le Roi se rend en personne avec toute sa Cour pour l'accueillir et le conduire à sa résidence et partout tout le monde lui rend autant ou plus d'honneurs qu'au Roi. » Les Cours visitées envoient en retour des ambassadeurs chargés de remettre un tribUt. La périodicité de ces tributs varie. Les vassaux les moins barbares en envoient un chaque année; cela a longtemps été le cas de la Corée. Mais pour les Ryu Kyu c'est tous les deux ans, tous les trois ans pour le Siam, quatre ans pour l'Annam, dix pour la Birmanie et le Laos. Chacun fait parvenir à Pékin ce qu'il produit de meilleur, en quantités fixées à l'unité près. La Corée envoie de l'or, des coupons de soie, des peaux de tigre et de phoque, des rouleaux de papier, des épées, du ginseng, et bien entendu du riz. Les délégations reçoivent à Pékin des présents souvent plus coûteux que ce qu'elles ont apporté. Un cérémonial rigoureux est appliqué à ces déplacements, qui doivent emprunter des itinéraires fixes. L'effectif et la composition des missions sont déterminés et doivent être respectés.
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L'Empereur, parfois, invite ses vassaux à lui confier les jeunes princes, pour qu'ils reçoivent une formation appropriée. Plus rarement, il réclame des concubines. Lorsqu'il s'apprête à engager une campagne militaire, non dans le but de conquérir, mais pour assurer la défense de l'Empire ou administrer une correction à un fils rebelle, il demande des concours en hommes et en vivres. Quand en 1392, Yi Song-gye, anxieux, après le coup d'État qui l'a porté au pouvoir, de légitimer son titre de roi et d'avoir l'appui de l'Empereur, sollicite de celui-ci, en termes. peut-être un peu pressants, une reconnaissance qui vaudrait approbation du putsch, la réponse de Kong-Min

marque bien la limite des responsabilités qu'il entend assumer: « La Corée
est une petite région à l'extrême Est et n'est pas sous l'autorité de l'Empire du Milieu. Que le Bureau du Li, des Rites - bureau chargé, on verra pourquoi, des affaires étrangères - fasse savoir au Roi qu'aussi longtemps qu'il ne crée pas de troubles à nos frontières, son peuple pourra aller et venir et le royaume connaîtra le bonheur; mais nous n'avons pas à inter-

venir dans le changement de dynastie. »
« Aussi longtemps qu'il ne crée pas de troubles. » Il y a donc des situations où l'Empereur s'estime autorisé à intervenir dans les affaires des petits voisins, où il estime même que c'est son devoir, suttout quand il y a crise, quand un danger menace. Comment un père, en une telle circonstance, ne se porterait-il pas au secours de son fils? Cette logique, cette diplomatie confucéenne à la fois formaliste et pragmatique, échappent, au siècle dernier, aux puissances occidentales, qui s'estiment les mieux placées pour parler de relations internationales puisqu'elles ont mis au point une doctrine, des règles de droit et un mode d'emploi.

Le malentendu est insurmontable. Pour Pékin, les « pays commerçants»
occidentaux ne sont pas encore civilisés. Ils sont imperméables à tout ce qui constitue l'ordre du monde. Entretenir avec eux des relations ne présente aucun intérêt. Pour l'Occident, au contraire, la Chine doit se join" dre au « concert des nations» et se conformer au modèle de relations internationales qu'il a inventé. Elle exerce une souveraineté sur la Corée, par conséquent elle est responsable des relations entre Seoul et l'étranger; si des missionnaires sOnt massacrés dans la péninsule, elle doit en répondre. Si par contre elle récuse tOute responsabilité, c'est que la Corée est indépendante. Mais alors comment les Chinois peuvent-ils expliquer la situation de dépendance que traduit la subordination du souverain de Chao-Hsien - Choson - ? Ou l'envoi de troupes sur le sol coréen lorsque la présence japonaise leur paraît prendre d'alarmantes proportions - la péninsule est comparée parfois à des « lèvres» qui protègent les« dents» de l'Empire - ? Le Japon, qui est resté extérieur à la famille, trouve, lui, le moyen de résoudre à son profit la contradiction. Sa diplomatie, familière à la fois du système confucéen de « dépendance sans contrôle» et des procédures occidentales, détache peu à peu Seoul de la férule chinoise. En 1876, un traité de paix et d'amitié nippo-coréen de modèle occidental confirme le 27

succès de l'entreptise. La diplomatie perdant ensuite du terrain, la Chine se montrant plus offensive, les diplomates passent la main aux militaires. En 1894, les troupes japonaises défont par les armes les forces chinoises, sur le sol coréen; ils détachent, ce faisant, Seoul de Pékin. Entre-temps, les Occidentaux ont entrouvert les yeux. «L'attitude du Coréen à l'égard de )'Empereur de Chine, écrit le Ministre américain Heard au Département d'Etat en 1890, n'est pas totalement, ni principalement, une attitude de soumission politique, elle est plutôt de déférence religieuse. Le chef d'une famille a une position bien plus élevée que ce n'est le cas à l'Ouest et le frère aîné a une autorité réelle sur le plus jeune, il est justifié à attendre de lui aide et dévouement, ce que nous ne pourrons jamais accepter ni comprendre ». Mais dans le conflit de 1894, les Occidentaux n'en prennent pas moins le parti de Tokyo. La Chine n'a qu'à s'en prendre à elle-même de n'avoir pas compris plus tôt que sa conception des rapports entre nations n'aurait pas le dessus. L'année 1894 marque effectivement le naufrage de la grande famille multi-séculaire et en même temps l'irrévocable déclin de l'Empire du Milieu. Une famille déjà endeuillée après que le même Japon ait pris possession des Ryu Kyu, pendant que les Français s'installaient dans la péninsule indochinoise et les Britanniques en Birmanie. Le Roi Kojong se proclame Empereur - que peut-il faire d'autre s'il veut rester autonome? - mais son indépendance fraîchement conquise n'est qu'un leurre. Privé de la fraternelle protection de son grand voisin, il est, dans le nouvel ordre nippo-occidental, une proie toute désignée pour la colonisation. Après que l'Impératrice ait été, en 1895, assassinée par un commando truffé de sbires japonais, il se réfugie pendant un an à la Légation russe. Il croit trouver dans le Tsar un protecteur moins intéressé que l'Empereur japonais. Le répit n'est que de quelques années. Les Japonais infligent aux Russes une défaite en 1904 et installent l'année suivante à Seoul un Résident Général. Jack London, le romancier, vit en tant que journaliste le moment de la victoire japonaise. Envoyé sur le front par le San Francisco Examiner, il se trouve, le 1er mai - les opérations sont pratiquement terminées dans les bureaux du quartier-général japonais, installé alors à Antung sur les bords du Yalou, le fleuve qui sépare la Corée de la Mandchourie. Il est abordé par un Japonais en civil qui; rayonnant, l'interpelle en anglais:
« Votre peuple ne croyait pas que nous étions capables de battre les Blancs.

Eh bien maintenant,

nous avons battu les Blancs. »

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