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Les couples dominos

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296293236
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LES COUPLES DOMINOS

THÉRÈSE KUOH-MOUKOURY

LES COUPLES DOMINOS
Aimer dans la différence

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique

75005 PARIS

DU M~ME AUTEUR

Beauté noire, éd. Plon, 1967 (in Les Femmes). Exotisme et érotisme, éd. Julliard, 1973 (Encyclopédie Galéa). La grande santé africaine, éd. Julliard, 1973 (Encyclopédie Galéa). Rencontres essentielles, éd. Adamawa-Edgar, 1969.

@ L'Harmattan, 1983 ISBN: 2-85802-273-9

CHAPITRE

PREMIER

L'AMOUR INTERRACIAL

Ce n'est pas un simple effet du hasard si les races existent chez les humains. Elles sont à la fois semblables et différentes les unes des autres. La nature l'a voulu ainsi et il faut respecter ses lois. Les êtres d'une même race doivent vivre entre eux pour l'intégrité et la survie de leur espèce. Nombreux sont les hommes et les femmes dans toutes les races à penser ainsi. Il va de soi, dans ces conditions, que choisir un compagnon ou une compagne panni les représentants d'une autre race est contre la nature. Ceux qui le font commettent un crime fondamental. Consciemment ou non, chaque communauté raciale entretient le culte du bien-fondé et de l'excellence de sa race. Finalement, pour chaque individu, la meilleure des races, la plus digne d'être humaine, la plus normale, légitime, et même la plus noble est naturellement la sienne. Les autres viennent après. Elles sont d'ailleurs classées un peu au hasard, selon le degré de connaissances qu'on en a et les ressemblances qu'on leur découvre avec sa propre race. Lorsque les premiers Blancs rencontrèrent des Noirs, ils se demandèrent longtemps s'ils avaient

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affaire à des hommes complets ou à des hommes sous forme d'ébauches. Sans aller jusque-là, il n'est pas rare d'entendre un Blanc dire, en parlant des Noirs:
Ces gens-là, ils ont beau faire, ils ne seront jamais comme nous... » (et il ne fait pas toujours ni forcé«

ment allusion

à une quelconque
«

avance technique).

Il ajoute parfois:

Les Noirs sont un peuple jeune Et, dans son esprit, il établit

et il n'y a pas si longtemps, ils devaient marcher à quatre pattes, c'est pour cette raison qu'ils ont cette

cambrure excessive...

»

une classification entre les diverses races de l'espèce humaine. Le Noir, de son côté, fait bien souvent une démar-

che analogue, et dira fréquemment:
Blancs n'ont que leur acquis technique,

« »

Au fond, les
mais le reste

ils ne l'ont pas... nous les dépassons.

Si on va plus

loin, si on le pousse davantage, on découvre qu'il veut dire: Le vrai homme, l'authentique humain, c'est lui avant tout. Une femme africaine qui avait été assez peu en

contact avec des Blancs dit:

«

C'est curieux, mais je

n'ai jamais pu considérer un Blanc comme un vrai homme..., je ne pense pas qu'il sente ou appréhende les choses avec un cœur et un esprit humains... par exemple: un Blanc m'a fait des avances l'autre jour... j'étais très étonnée, je n'ai pas pu m'empêcher de rire..., non je ne sais pas pourquoi, mais je ne lui reconnais pas une vraie nature humaine..., non ils ne

sont pas comme nous autres les Noirs.

»

Dans l'esprit

de beaucoup de personnes la classification de l'espèce humaine en races offre d'ailleurs une hiérarchie. Ainsi, dans l'esprit du Blanc, la race blanche est supérieure à la race noire, qui se situe elle-même, de toute manière, après la race jaune (pour ne considérer que

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les trois grandes races de l'humanité). Le Blanc situe alors la race jaune après la sienne immédiatement parce qu'il reconnaît au Jaune plus de ressemblances avec lui. En effet, au niveau de la coloration de la peau, le blanc et le jaune sont des couleurs claires, alors que le noir s'oppose totalement au blanc. Dans la race blanche, les cheveux sont partiellement ou totalement lisses, ceux de la race jaune sont uniformément lisses, chez le Noir, ils sont frisés ou crêpés. Il arrive; souvent que les parents blancs, dont les filles ou les fils sont sur le point d'épouser des jeunes gens noirs ou des filles noires, disent dans leur déses-

poir, avec de réels élans de sincérité:
rerions encore qu'il (ou elle) épouse

«

Nous préféde

quelqu'un

race jaune, mais pas de race noire. » Ou encore, lorsque l'opposition porte sur les enfants: « Avoir des
petits-fils café-au-Iait, ça non alors, je préfère encore

qu'ils soient eurasiens, ça se voit moins!

»

Le Jaune, d'ailleurs, tout en n'adn,ettant pas la supériorité du Blanc, préfère bien souvent celui-ci au Noir. Une tante jaune à qui sa nièce venait de vanter les qualités de son fiancé clandestin de race noire,

répond: sible.

«

Tant de qualités..., quel dommage qu'il

soit noir, si au moins il était blanc, j'aurais pu essayer de convaincre tes parents, mais un Noir c'est impos»

La sœur noire du jeune fiancé exprimant

à son

tour son opposition dit:

«

Ce n'est pas chez nous en

Afrique que .mon frère va emmener cette femme au visage rond et large comme la Lune. Les Jaunes avec leurs yeux tirés sur les côtés et toujours à moitié fermés, on ne sait jamais ce qu'ils pensent. Je ne pourrais jamais cohabiter avec une belle-sœur jaune. Cette race a une taille trop petite. Les femmes ont

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de fesses, anorma-

des bassins trop plats, dépourvus

lement menus...
Japon, enfants leurs! qu'une

»

Allez. donc lui expliquer qu'au

en Chine, au Viêt-nam, les femmes font des avec les mêmes facilités ou difficultés qu'ailSi son frère doit épouser q'uelqu'un d'autre Noire, elle a sa préférence, elle ne le cache

pas: « A défaut d'une Noire, je préfère que mon frère épouse une Blanche, mais pas une Jaune. » J'ai
cru un moment que cette préférence pouvait avoir un lien avec le passé, les Blancs en grande majorité font partie des puissances qui ont colonisé les peuples

noirs.

«

Non ce n'est pas pour cela, m'a répondu une

autre femme noire placée dans la même situation, les Blanches au moins sont des femmes normales avec une forme et Une taille de vraies femmes, ce ne sont pas des femmes en miniature, elles sont comme

nous...

»

Le mot est lâché. Convaincue qu'elle ne peut invoquer de ressemblances entre les femmes noires et les femmes blanches, elle va s'appuyer sur une maigre similitude, sur une simple correspondance mais qui lui semble de poids: la taille et la forme normale du corps. Ainsi la classification ne se fait plus soudain, à travers des éléments tels que la coloration de la peau, la structure des cheveux, les traits du visage, mais l'identification aux normes du corps humain, telles qu'elle les a admises dans son esprit. Et ces normes-là, les Blancs et les Noirs les atteignent, les Jaunes non. Et les Pygmées, sont-ils des hommes ou non? Un grand Sénégalais ou un Malien doit-il se sentir moins proche d'un Pygmée que d'un Allemand, d'un Français ou d'un Anglais de même taille? Avant d'entamer contre les Pygmées un long mono-

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logue qui reprend curieusement les reproches qu'elle venait de faire aux Jaunes, elle va tour à tour passer du racisme au tribalisme... Dans chaque cas, sa tribu et sa race étant les meilleures, celles qu'elle préférait et dans lesquelles elle est bien contente d'être née. S'il n'y avait sur terre que les jeunes filles jaunes et pygmées, son fils n'aurait aucune chance de se marier. Mais la notion de race déborde du cadre biologique. Elle fait intervenir des éléments culturels. C'est ainsi que de nombreux parents s'opposent aussi aux mariages entre Noirs des Antilles ou d'Amérique, et ceux d'Afrique. Les objections évoquées sont différentes. Elles donnent lieu à une opposition d'un type très proche de celle de certains parents blancs qui refusent un mariage juif. Mals elle va plus loin. En effet, du côté américain, lorsqu'il y a des objections, elles portent sur le caractère « primitif », « sauvage» ou. « arriéré» de l'Africain. L'Antillais les avance aussi. Pour lui, l'Africain n'est jamais assez évolué.

C'est un « nègre », lui ne l'est plus, et ne tient pas à l'être. Il est « blanc... c'est la couleur qui diffère ».
Une couleur qu'il tient à nuancer ou va s'évertuer à « blanchir» à travers des générations successives de métissages jusqu'à ce que le sang blanc l'emporte. Epouser un Africain, c'est, pour certains Antillais, faire un double « retour en amère» : c'est opter pour reprendre à travers sa progéniture la carnation des ancêtres, sotUl1is et esclaves du Blanc à laquelle on veut échapper. Mais c'est aussi régresser dans l'évolution, dans le modernisme et courir le risque de manquer son ascension sociale.~ Car le chemin de la réussite matérielle, la voie vers les classes d'élite passent par le sang blanc.

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Il arrive aussi que les familles africaines refusent le mariage de leurs filles avec des Noirs américains ou antillais. Dans l'impossibilité d'évoquer comme raison valable la différence raciale, elles vont trouver

des motifs d'ordre culturel et concluent:
Noirs de ces pays sont des descendants Bien plus que le dédain ou le mépris,

«

Tous les
»

de nos esclaune telle

ves... ils sont pires que les Blancs eux-mêmes.

réflexion tracluit la peur et le complexe devant « l'inconnu culturel» que représente Un Noir éduqué dans une civilisation autre qu'africaine. Car souvent l'Africain sait parfaitement bien que les Noirs vendus par ses ancêtres aux négriers blancs n'étaient pas tous des esclaves, et que l'esclavage a permis à bon nombre d'entre eux de se débarrasser d'hommes libres (voisins, co.usins, frères gênants). L'homme a le choix entre assumer grandement sa sexualité, ou ne pas l'assumer du tout. Il peut opter entre la vie austère du moine, ou celle du play-boy débauché. De tout l'univers, l'homme est la créature qui réussit à exercer un contrôle conscient sur sa sexualité. Primitif ou non, il fait des efforts constants pour maîtriser, canaliser, déguiser, civiliser ce pouvoir, cette force vitale qu'il possède. D'ailleurs, sa conduite sur ce plan gêne un peu ses démarches spirituelles et intellectuelles. Aussi les sociétés, conscientes du rôle de la sexualité chez l'humain, créent et sécrètent spontanément ou non des codes, des tabous définissant les comportements sexuels. Ainsi l'homme se cache pour faire l'amour, il n'étale pas ses démarches d'approche (à la différence du coq, par exemple, qui chante), l'homme se veut à la fois le plus discret et le plus expressif possible. Pour faire sa cour ou sa proposition, il fait des signes, baisse la voix, adopte

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des symboles ou des paraboles pour traduire sa pensée. Mais en même temps les sociétés imposent à leurs ressortissants les cadres dans lesquels il est normal, bienséant, légitime dJassumer leur sexualité et leur font le devoir de s'en tenir là. Par exemple, lorsqu'une société humaine est divisée en classes, castes, tribus, états, il n'est jamais bien vu de ne pas les respecter. Il en va de même des races. Pour beaucoup de personnes, aller avec un homme ou une femme d'une autre race, c'est enfreindre cette loi, c'est passer outre une convention tacitement établie entre les humains,

c'est faire insulte à sa propre race. ou encore
«

«

Les Noirs doi-

vent rester entre eux, les Blancs entre eux également»

les Noires sont faites pour les Noirs, les

Blanches pour les Blancs, ce n'est pas la peine de se

mélanger ». Et les mêmes personnes ajoutent: « Nous ne sommes pas racistes, nous ne voulons aucun mal , . ., a personne, maIS c est comme ça. »
Tout ceci n'a jamais empêché les humains de se reconnaître et de s'apprécier. Dès les premiers échanges et contacts entre les peuples, les pays, les nations, les unions interraciales se sont établies également. Car toutes les fois que l'homme rencontre la femme, même sous les écarts de pigmentation de la peau, Adam reconnaît Eve. Rien ne les empêche, pas même les lois humaines, d'entamer ce langage universel, cette forme de communication qu'offre la sexualité. Les premiers Blancs à connaître les femmes noires étaient des explorateurs, marchands d'esclaves, colons, etc. Ils l'ont fait bien avant les administrateurs, les étudiants, les coopérants, les industriels blancs. Et les premiers Noirs à coucher avec des Blanches étaient des esclaves, fils d'esclaves, domestiques, tirailleurs, ils l'ont fait bien avant les étudiants, les médecins,

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les ambassadeurs ou les balayeurs noirs d'aujourd'hui. Ni les circonstances historiques ni les lois attachées à la condition des individus, lorsque ceux-ci appartiennent à des communautés raciales différentes ou à des catégories sociales bien déterminées, n'ont jamais empêché les faits sur ce plan-là. Cependant, il convient de souligner que plus les unions inter-

raciales tendent à devenir durables et à

«

s'officia-

liser », plus elles suscitent des réactions d'opposition et des réglen:tentations violentes (tout au moins dans certains pays). Passe encore pour un Blanc de coucher clandestinement avec une Noire ou pour un Noir de prendre en cachette une Blanche, mais s'ils veulent normaliser leurs rapports, devenir un couple comme les autres, s'aimer librement, au grand jour, se prendre pour époux, voici un droit que "les sociétés passées leur ont toujours refusé, et que, bien souvent encore, les peuples actuels ont du mal, aujourd'hui, à leur accorder. Les observations qui vont suivre ici tiennent surtout compte des couples que forment les Mricàins ou les Malgaches, avec des Européens blancs. Quelques cas de Noirs ou métis antillais, liés aÙX Blancs de la France métropolitaine ou de la Grande-Bretagne ont été également observés, ainsi que les ménages entre Antillais et Africains (où la mixité raciale intervient beaucoup moins que la mixité culturelle). Dans l'ensemble, les couples dominos sont une minorité, mais ils sont suffisamment nombreux pour .constituer un cas particulier dans l'étude et la recherche sur les rapports sexuels et amoureux entre les communautés humaines telles qu'elles existent et vivent de nos jours. Et même dans ce cas, les couples dominos ne

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sont qu'un aspect de l'Amour interracial: les ménages mixtes de Blancs et de Jaunes ou les mariages entre Noirs et Jaunes posent des problèmes spécifiques. Le nombre de ménages dominos, légitimes ou non, où l'homme est noir et la femme blanche est supérieur jusqu'ici à celui des ménages où l'homme est blanc et la femme noire. Ceci provient du fait que la femme noire avait bien moins que l'homme l'occasion de sortir de son pays et de rencontrer des personnes de race blalH~he. C'était le plus souvent les garçons seuls qui venaient en Europe pour travailler ou faire des études. Par ailleurs, les Blancs prenaient aux Antilles comme en Afrique des amies ou maîtresses noires, mais ils les épousaient très rarement. Souvent ils étaient d'ailleurs déjà mariés à des femmes blanches de leurs pays. Aujourd'hui, grâce aux voyages, les jeunes gens et les jeunes filles des deux communautés ont davantage l'occasion de se rencontrer, cela favorise. les contacts. Un jeune homme sur dix parmi les étudiants noirs des universités occidentales épouse une Blanche; et de nombreux coopérants (surtout les jeunes), qui font leur service militaire dans le cadre de la coopération, reviennent en Europe avec des épouses noires. Les ménages mixtes connaissent les mêmes types de difficultés que celles dont souffrent les couples non mixtes, où les deux partenaires sont de même race. Mais ici tout double d'intensité, parce qu'à la différence. de tempérament ou de caractère des individus, vient se superposer celle des races et cultures dont ils relèvent. Parce que les éléments manquent de nuances, ils sont plus tranchés, les divergences sont vite des oppositions, les erreurs deviennent des fautes, des

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formes, des caricatures... Tout cela entrecoupé de moments d'équilibre, d'entente, de bonheur, de joie et d'harmonie tout aussi exceptionnels. Mais parmi les unions interraciales les couples dominos ont leur originalité. En effet, par la couleur de la peau, la structure des cheveux, la forme du nez ou des lèvres, le Noir ne ressemble en rien au Blanc. Parce que entre eux les différences physiques sont au maximum, il paraît parfois anormal et illégitime qu'ils puissent s'attirer et s'apprécier. Fiancés, époux, amants d'un jour ou de plusieurs, ils se distinguent sans peine au milieu d'autres couples dont les partenaires sont tous deux de même race. Ils s'imposent à la vue parce que l'un d'eux ne ressemble pas à l'autre. Sur leur passage on se retourne avec des regards désapprobateurs ou non, mais jamais tout à fait indifférents. Parfois l'observateur laisse échapper une réflexion désagréable ou

un reproche mal dissimulés: « Comme s'il n'y avait pas assez de filles chez nous. » « On se demande ce qu'elle trouve à ce Noir. » « Quelle idée d'avoir épousé un Blanc, que peut-il lui donner de plus? » Mais
ces couples dominos, aux baisers bicolores, flanqués de leurs enfants aux sangs mêlés, qui ne leur ressemblent qu'à moitié, rappellent qu'au-delà des frontières de la peau, l'homme et la femme de cette humanité si diversement colorée et si tragiquement compartimentée savent se reconnaître, tisser des liens, et s'engager dans une relation unique où les guident le désir, le plaisir et l'amour. Les rapports sexuels dans un couple noir et blanc n'offrent, par rapport aux couples homogènes, aucune originalité sur le plan anatomique, biologique et physiologique. Les données, dans ces domaines, demeurent les mêmes.

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Les difficultés ou les facilités que peut rencontrer un couple mixte pour atteindre son harmonie physique sont identiques à celles d'un couple où les partenaires sont tous deux des Noirs ou des Blancs. Cependant, lorsque pour « cet» homme et « cette» femme de races différentes, il s'agit de s'unir, chacun apporte à la fois les caractéristiques et les attributs de son sexe, mais aussi les particularités de sa race, de son éducation, de sa cUlture. Ici, à travers l'acte amoureux, l'individu va bien entendu à la découverte d'un être de sexe opposé, mais aussi à la rencontre de toute une race, toute une civilisation, avec ses habitudes affectives et sexuelles, ses coutumes et ses tabous. Ce qui signifie que dans le couple mixte, noir et blanc, l'homme n'apporte pas seulement sa virilité, la femme sa féminité, mais 'tous deux viennent également avec une somme de connaissances (même simplement théoriques) sur les pratiques sexuelles des civilisations auxquelles chaque partenaire appartient, et qui sont sinon opposées, tout au moins parfois profondément différentes. L'acte amoureux n'est pas simplement un rendez-vous de deux sexes opposés, mais de deux personnalités, de deux corps déterminés par les caractéristiques raciales, formés et modelés par l'éducation et la culture. Car les corps eux-mêmes, enveloppés dans leurs peaux différentes, ne peuvent être considérés comme de simples supports des sexes. Leur rôle va plus loin. Ils déterminent, influencent et conditionnent les comportements ou les démarches sexuels. Ils peuvent favoriser ou freiner des élans, exalter ou refouler des envies. La race d'un individu est inscrite sur son corps, et les préjugés raciaux engendrent des tabous et des refoulements sexuels.

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Dans un couple mixte, la race de l'autre et toutes ses données physiques ne créent pas de problèmes seulement à l'entourage, mais aux partenaires également. Toutes les fois qu'il s'agit des liens entre Noirs et Blancs, les caractéristiques raciales de « l'autre» peuvent être un sujet de contemplation, d'émerveillement, mais aussi de rejet ou de dégoût. Le Noir attire ou dégoûte. Et dans les affirmations que l'on peut entendre assez couramment, telles que: « J'aime la peau noire» ou « la peau noire me dégoûte », ce n'est pas de la peau qu'il s'agit en réalité, mais de ce qu'elle évoque, indique ou suggère. Il en va de même d'ailleurs de la peau blanche.

CHAPITRE

II

LE NOIR VU PAR LE BLANC

La peur (ou la répulsion) du Noir est le résultat d'un conditionnement social, qui prend parfois naissance dès l'enfance et dont l'adulte a bien souvent du mal à se débarrasser. En effet, dans les livres d'images d'un petit Blanc, la méchanceté, la saleté, la laideur sont presque toujours représentées par le diable. Lorsque celui-ci a une forme humaine, sa peau est généralement noire. On l'oppose toujours à un autre personnage (ou à plusieurs) qui lui est blanc, beau, bon et gentil à travers beaucoup de légendes et mythes des civilisations des peuples occidentaux : c'est le cas de la légende de saint Nicolas. Aux PaysBas, saint Nicolas le bon évêque (blanc) récompense une fois par an (comme le père Noël) les enfants sages. Il arrive sur un bateau venant d'Espagne qui le débarque sur la plage où l'attend un cheval blanc sur lequel il traverse to'ut le pays. A côté de lui marche à pied un valet noir traînant sur l'épaule un gros sac. Il tient à la main un fouet ou un martinet. Aux enfants sages, agréables, travailleurs, saint Nicolas donne des cadeaux. Les enfants polissons, méchants,

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désobéissants, s'ils ne promettent pas de changer immédiatement de comportement, risquent d'être emportés par le valet Pierrot-le-Noir dans son sac où il les enferme tout vivants! Pour tout le Blanc récompense la bonne action, tandis que la mauvaise est du ressort du diable, brandissant un couteau ou un fouet. Ce diable noir, cruel et sauvage représente la punition et la damnation; et dans l'esprit du Blanc, l'homme noir s'identifie au diable de son enfance. Cette image cristallise une certaine peur du Noir chez l'enfant. Si celle-ci n'est pas surmontée à l'âge adulte, elle a des répercussions sur la vie affective et sexuelle de l'individu toutes les fois qu'il se trouve en relation avec une personne de race noire. Cette peur, lorsqu'elle n'est pas vaincue à temps, est d'ailleurs plus perceptible chez la Blanche que chez le Blanc. Chez la femme, en effet, à la peur du nègre s'ajoute celle du mâle, qu'éprouvent toutes les femmes du monde. Car il ne faut pas perdre de vue que dans presque toutes les sociétés, la petite fille vit un peu dans la crainte du garçon, qui, à l'âge des jeux en commun, a bien souvent le dessus. Plus tard, à la puberté notamment, elle prend conscience de la vulnérabilité de son corps par rapport à celui du garçon, ]e conditionnement familial et social lui inculque une certaine méfiance à l'égard des séducteurs qui pourraient abuser et profiter d'elle. Cela aboutit, chez certains sujets, à la crainte ou à la hantise d'un viol toujours possible. La femme sait qu'elle peut toujours se faire attaquer ou convoiter pour ce qu'elle a de plus précieux: son corps. La jeune fille, mais aussi la femme, dit plus facilement à sQn amie:
«

Ne me laisse pas seule avec lui.

»

Mais lorsque lui

LES COUPLES DOMINOS raciste; elle conclut:

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est noir et elle, blanche, la peur prend une coloration
«

Les Noirs me font peur,

c'est idiot, mais c'est comme ça », ou bien: « Lorsque je suis près d'un nègre, je suis complètement paralysée, je n'ose pas le regarder en face, je ne suis pourtant pas raciste », « Je n'aime pas me trouver seule avec un Noir dans l'ascenseur ou au tournant

d'un couloir de métro.

»

Cette peur peut d'ailleurs

ne jamais la quitter. Elle la poursuit, même si elle n'en est pas consciente. C'est le cas souvent observé chez la femme du colon, de l'administrateur, ou du coopérant blanc. Elle peut détester ses domestiques mâles noirs, alors qu'elle se montre tout à fait en sécurité avec ses bonnes noires. Elle dira en parlant

de son jardinier:

Ce gros nègre qui se promène torse nu, la bêche à la mairi me fait peur. » Elle
«

sursaute ou rougit à sa vue. Elle a peur, mais elle a aussi honte d'avoir peur. Cela la conduit parfois à des' réflexes d'une agressivité excessive à l'égard de celui envers lequel elle réalise qu'elle est doublement opposée par la race et par le sexe. Elle craint moins que sa cuisinière ne l'empoisonne ou la vole, qu'elle ne craint que son domestique noir ne la viole, elle ou ses filles. Cette peur d'origine purement enfantine conduit parfois au refoulement dans le domaine de l'amour physique notamment. C'est le cas de cette Blanche qui a peur de son voisin noir et le désire à la fois. Elle n'ose pas lever les yeux lorsqu'elle le croise, sans ressentir un trouble qui traduit en réalité un malaise. Ou encore elle ne peut s'empêcher d'être désagréable à son égard, de dramatiser les .incorrections, les fautes ou les maladresses qu'il peut commettre dans ses rapports de voisinage avec elle. La

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nuit elle rêve qu'elle se fait violer par lui ou se donne librement à celui dont elle est incapable de parler sans rougir. De quoi? De peur, mais aussi de honte qu'elle puisse imaginer ou rêver son corps blanc livré aux jeux sexuels de ce Noir, semblable au diable sale et méchant de son enfance. L'idée qu'elle puisse prendre un plaisir quelconque avec un sexe noir lui paraît une déchéance. Elle aura même un sursaut d'indignation s'il ose lui faire des avances! Refoulant ses envies, lorsqu'elle en éprouve, elle va rejeter toute proposition, parce que, avant tout, elle refuse la race de son interlocuteur. Cette race n'est pas à ses yeux égale à la sienne, car elle est différente. En effet, l'enfant, qui voit pour la première fois un Noir, est surpris par tant de différences chez un être qu'il reconnaît pourtant d'emblée comme humain; il n'ose pas s'approcher et reste fasciné par cette première vision, on le comprend! Habituellement, il émet une exclamation ou pose une question à l'adulte qui l'accompagne. Mais sa mère lui saisit la main et l'entraîne pour l'éloigner de celui à qui elle croit ainsi éviter une « certaine gêne ». Parfois elle garde un silence obstiné et l'enfant finit par se taire. Mais s'il poursuit son interrogatoire, sa mère se perd dans des explications qui n'éclairent pas davantage le jeune

esprit. L'adulte lui dit en effet:

« Ce monsieur ou

cette dame, vois-tu, est comme toi, il est semblable à toi, pareil que toi », ce qui n'est pas du tout une évidence pour l'enfant qui constate même le contraire, et qui n'est jamais satisfait d'une telle réponse. Comment le serait-il d'ailleurs, devant l'attitude fuyante de sa mère qui traduit un malaise, et celle du Noir qui éprouve quelquefois de la gêne d'être saisi et remarqué soudain dans ce qu'il a de différent

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de ceux qui l'entourent. Parfois, les deux adultes, dans un sourire courtois et complice, vont s'efforcer de minimiser les préoccupations de l'enfant. Le Noir lui fera un sourire et sa mère l'engagera à devenir plus confiant à l'égard de l'homme noir, ce qu'elle n'a pas réussi elle-même, car elle reste, malgré l'âge, la culture et la maturité, gên~e de trouver chaque fois, sous une autre couleur, une créature qui lui ressemble comme un frère. Cependant, pour l'enfant, rien n'est résolu. Même s'il ne possède aucun préjugé, l'attitude des deux adultes laisse en lui des doutes qui vont bientôt être dissipés car, dans son monde blanc, tout va contribuer à lui donner la conviction que le Noir est un être inférieur. Mais l'enfant, lui, ne sait pas 'toujours suffisamment tôt que les humains détestent parler de leurs races comme ils détestent parler de leurs sexualités, parce qu'elles les touchent de trop près, probablement. Lorsqu'on leur parle de la différence des races, ils observent les mêmes attitudes que lorsqu'on les interroge sur la différence des sexes; ils n'osent pas répondre ou s'étendre... La nature leur pose là une énigme... Les théories évolutionnistes de l'espèce humaine ont montré que l'homme actuel est passé par des stades différents avant d'atteindre sa forme actuelle. Il est le descendant d'un « singe supérieur ». Et pour appuyer cette thèse, le sens commun évoque bien souvent la ressemblance du Noir actuel avec le singe. Il est certain qu'une telle réflexion marque l'enfant sans que l'adulte s'en aperçoive. Une revue féminine avait récemment posé la ques-

tion suivante à ses lectrices: « Aimeriez-vous épouser un Noir? » Panni les réponses négatives reçues, une
était particulièrement significative à ce sujet.