Les enfants de Poto-Poto

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296283497
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Les enfants de Poto-Poto

MICHEL

CROCE-SPINELLI

Les enfants de P oto- P oto

Editions L' Hannattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan,

1982.

ISBN: 2-85802-220-8

Je remercie mes amis africains ainsi que tous ceux qui ont bien youlu me faire confiance et sont yenus me raconter ce qu'ils aYaient sur le cœur. Les textes imprimés en gras sont leurs propos authentiques, tels que je les ai, soit enregistrés au magnétophone, soit notés à la main au cours de nos conyersations. J'ai seulement élagué, supprimé les répétitions et les passages sans intérêt. J'ai également modifié les prénoms et certains détails afin d'éyiter les identifications indiscrètes. M. C.-S.

« Voyez-vous, j'ai vu le Danhomé... le Dahomey, comme vous dites, au temps des rois, avant la conquête, je l'ai vu au temps colonial et je l'ai vu dans l'indépendance. « Je suis né ici, à Allada, comme mon père et ma mère, cinq ans après le début du règne du roi Glélé. Mon nom est Midjinon. « Je grimpais déjà aux palmiers bien avant l'arrivée des Blancs, c'est-à-dire avant la conquête du Danhomé. « Aujourd'hui, ici à Allada, des gens de ma génération, nous ne sommes plus que trois. Nous savons que, d'un jour à l'autre, nous devons mourir. Nous n'avons plus peur. « Nous avons assez vu. « Je me souviens très bien du moment où j'ai vu un Blanc pour la première fois. n s'est arrêté ici même, avec son tipoi et ses porteurs. n allait à Abomey. On lui a donné un siège. Et il était assis sous le grand iroko qui est là-bas derrière la maison. « J'étais un jeune homme déjà, j'ai très bien pu le regarder. n avait un grand chapeau de paille. n s'amusait à tirer des coups de fusil dans les feuilles. « Mais je n'ai pas eu peur. Cela ne m'a pas, non plus, étonné. Parce que depuis longtemps on nous disait qu'il Y avait, à Abomey, près du roi, un Blanc. « Chacba )), c'est ainsi qu'on appelait ce Blanc. Mais son nom c'était Da Souza. « Chacha était en quelque sorte l'importateur des Blancs au Danhomé. A cette époque, les Blancs étaient très peu nombreux. Us étaient consignés près du roi. Et, ici même, on n'en voyait pas du tout.

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« C'est bien après que les Blancs sont arrivés en grand nombre, vraiment en force, à Allada. ccC'est bien après... Moi-même j'ai vu venir ici le colonel Dodds avec l'armée française, il y avait beaucoup de soldats noirs. Ils étaient en plus grand nombre que les 801dats &ançais. » Ainsi, Midjinon est né en 1863 sous le règne de Glélé, d'Abomey. Il a avant-dernier souverain du royaume cent trois ans. Ses deux mains pesant sur le sommet de sa canne, il émerge droit et raide d'un vieux fauteuil européen qui a connu les pluies et perdu un accoudoir. Vieux roi antique drapé dans un pagne neuf: une gigantesque serviette éponge bleue frappée de couronnes britanniques venue de Nigeria en contrebande. Solennel et figé, il laisse tomber ses mots entre deux silences sans que remue son visage, sans détourner la tête, les yeux droit devant lui. Et pourtant il arbore une espèce de sourire permanent et immobile. Il tient à la fois de l'oracle et du vieux paysan qu'on va photographier: « Ne bougeons plus. » ccAutrefois, on vivait de la même façon que vivaient DOS pères. Et DOSpères de la même façon que leurs ancêtres. Oui ! on peut vraiment dire que le dernier roi du Dahomey, eh bien, il a vécu de la même faÇODque trente rois avant lui. Ce qui veut dire qu'il y avait une monotouie. Il sourit toujours. « Tandis qu'avec les Blancs... Us ont apporté de ces choses auxquelles on ne s'auend pas du tout, de ces choses nouvelles... Et tout de suite, j'ai remarqué qu'il y avait eu beaucoup de changements. » Encore ce sourire qui ne l'a pas quitté depuis que nous sommes installés, et qui me fascine. Je suis incapable de me concentrer sur autre chose. Comme si je me réfugiais dans des détails absurdes pour échapper à cette solennité, à ce mystère qui m'impressionnent, à ce crépuscule, à ce ciel nacré et doux, à cette case noyée d'ombres, peuplée de présences défuntes.

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A cet ancêtre qui égrène lentement dans le silence les temps révolus qu'il est le seul à avoir vécus. Il raconte le moment précis où le monde archaïque, ce monde clos, parfait, sphérique depuis le début des siècles subit le premier choc. Les Blancs ont débarqué! Les Blancs sont là ! Voici qu'aussitôt le temps primitif, immuable et prévisible comme le retour des pluies, soudain se met en marche. La monotonie éternelle, soudain, se peuple de nouveautés et d'attente. Et voici qu'éclate aussi l'espace. Au bout des sentiers où l'on ose enfin s'aventurer, apparaissent d'autres mondes identiquement clos sur eux-mêmes que l'on se risquera bientôt à traverser. « Et tout d'abord, c'est à l'arrivée des Blancs que l'on a pu commencer à voyager d'un village à l'autre. « Avant, il y avait des sentiers mais où rien ne passait. Quand on devait voyager, on marchait toujours en groupe et la nuit seulement... J'ai trouvé! Ce n'est pas un sourire mais une espèce de rictus tout à fait involontaire. Une légère paralysie faciale provoquée sans doute par un début de congestion cérébrale... Mais ses dents... Illes a toutes, au grand complet, blanches et régulières comme des dents de porcelaine... Il me faut faire un effort pour me rappeler que les centenaires, dans les campagnes africaines, ne portent pas dentier. Ce sont bien les siennes... D'ailleurs, à y regarder de plus près, elles sont comme meulées par l'usage... Et son bras, son épaule, le muscle extraordinairement ferme. Une chair de jeune homme 1... tC... On partait mais on ne savait jamais quand on serait de retour, continue Midjinon... « Moi-même, lorsque quatre de mes fils et une fille aussi ont été emportés dans le même temps par Ayïnon (la variole), je me suis vu obligé de m'exiler pour fuir le mal qui m'accablait. Eh bien! personne ici, alors, ne savait si je reviendrais. Tandis qu'aujourd'hui, il y a des routes et aussi des voitures qui relient des distances formidables et, ça, c'est bon aussi...» Le premier contact avec les premiers Blancs, le premier craquement de la coque noire!

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C'est le 14 janvier 1893 exactement qu'un officier français métis d'une Sénégalaise et d'un Anglais, le colonel Dodds qui bientôt sera général, fait irruption à AUada dans le monde de MidjinoIl qui vient d'avoir trente ans. Voici que le Blanc unique ou presque de jadis, le « Chacha» da Souza, négr.ier sans doute, mais en chapeau de paille - blanc, bien sûr -, mais lui-même conseiller, un peu ministre, presque vice-roi du Danhomé, et combien fabuleux! Époux de tant de femmes du pays, père de plus de cent enfants! Voici que ce Blanc unique est devenu soudain bataillons, régiments. Le temps bouge, l'espace s'ouvre. Le processus est enclenché. Rien ne pourra l'arrêter. Bientôt voici l'argent. « De même, ce sont les Blancs qui ont amené les monnaies ici. Autrefois, avant l'arrivée en masse des Blancs, on utili. sait les cauris. C'étaient des petits coquillages que d'autres Blancs, dans les temps très anciens, avaient amenés: c'était une monnaie de coquillages. « Je me rappelle aussi, mais ça c'est après, les premiers tissus apportés par les Blancs. Tout de suite, on les a pris pour remplacer les vêtements en feuilles et en écorce. Da n'étaient pas imprimés comme maintenant; c'était un tissu blanc, épais, qui protégeait bien du froid. Un coupon valait trente centimes, soit six fois deux cents cauris. Mais quand les Blancs sont arrivés plus nombreux, aIor son n'a plus

vonlu utiliser les caurls, parce que c'était trop lourd à trans.
porter. Et, ausl;iitôt, il j a eu les pièces blanches des Français et les shillings des Anglais. « C'est de cette façon qu'on n'a plus pu cnltiver les champs, tousles gens du village eusemble. Un jour, tous dans le champ de l'un, un jour tous dans le champ de l'autre, comme nos ancêtres et nous-mêmes nous l'avions toujours fait jusqu'alors, selon la Coutume. « Mais quand les gens ont pu voyager d'un village à l'autre, alors ils ont commencé à se disperser. Si quelqu'un a besoin d'argent, alors il quitte son village. n ne cnltive plus avec ses camarades. Et les étrangers d'un antre vi1Iage qui arrivent ici, s'ils viennent travailler avec nous, c'est pour prendre de l'argent immédiatement pour leurs poches.

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Puisqu'on ne peut pas rendre la pareille et aBer à notre tour travailler dans leurs champs à eux. » Dehors, les crapauds commencent à chanter. Le visage de Midjinon reflète un curieux mélange d'effort et de désarroi. Il essaye de relier entre elles les étapes de l'éclatement, les pièces du puzzle. L'argent, comme un germe sur des organismes vierges. Soudaine et irrésistible, la contagion: gagner de l'argent pour soi seul, « pour ses poches» comme il dit. Car les premiers qui s'y risquent abandonnent le pagne pour les vieux pantalons que leur laissent les Européens. Flot de désirs libérés par les blancs. Premiers désirs qui engendrent les premiers « aventuriers». Ceux-là même qui ont l'audace de s'éloigner du village, de se couper de la tribu, d'être seuls, seuls surtout! C'est cela qui importe. Ça ne s'était jamais vu. C'est là que tout commence. L'absence d'un seul et le cycle des travaux du village est à jamais enrayé. C'est le rituel collectif tout entier, l'unanimité primitive qui sont atteints et seront bientÔt disloqués. Un crissement, irritant dans le silence: il gratte machinalement avec ses ongles l'écorce de sa canne. «A ce moment, je veux dire au temps des rois, murmure-t-il, on ne travaillait pas pour soi-même comme maintenant. On travaillait pour le chef. C'était le respect que l'on avait pour le chef... C'était pour écouter le chef qu'on travaillait ainsi et ainsi. « n y avait le chef, puis le roi. C'est tout. Et c'était bien. » Et puis, sans transition, il a un trémoussement d'enfant pour dire: « Une autre chose que les Blancs ont apportée, ce sont les boîtes d'aBumettes pour faire du feu. Et cela nous a beaucoup étonnés. » Cette fois, il rit pour de bon. «Moi-même, j'ai tout de suite travaillé avec les Blancs. J'étais un jeune homme alors. J'ai été porteur. « J'ai suivi partout, partout, très loin, le capitaine Fourn qui faisait la frontière avec les Allemands du Togo. On plantait des piquets partout alors.

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« Et puis les Européens ont demandé des hamaqueun. Alors, j'ai transporté le hamac des Européens qui venaient en tournée... « Le grand manguier qui est dans ma cour... c'est nn colon européen, monsieur Roy, nn jour, il m'a donné nne mangue. Alors, je l'ai mangée parce que j'étais fatigué. J'ai gardé le noyau. Je l'ai rapporté. Et je l'ai planté et il est

devenu ce grand arbre... C'était il y a longtemps...

))

Il se donne de grandes tapes sur les cuisses à présent. Souvenirs d'une espèce de régiment... C'était le bon temps. Et sa majesté s'effiloche à mesure qu'il recouvre de la vie. n redevient ce qu'il a dû être à l'époque. Un bon, fidèle, brave, bougre costaud, trottinant à côté de moustachus à casque colonial, morts depuis belle lurette; ahanant derrière un jeune capitaine sanglé de blanc qui deviendra le premier administrateur du Dahomey. Son hilarité s'achève dans une quinte de toux. « Une fois, comme ça, je souffrais vraiment. Alors le patron blanc a dit que, bientôt, nous n'aurions plus à souffrir. Parceque les blancs allaient apporter de chez eux nne grande machine... C'était le chemin de fer. « J'ai travaillé au chemin de fer. Avec les Européens qui étaient venus tracer la ligne. Je me rappelle la première fois qu'il y a eu le train (1903). Ce jour-là, je n'ai pas été au service. Je voulais voir le train pour la première fois. » Il allonge ses jambe avec une grimace et fait claquer sa langue plusieurs fois. La fatigue le gagne. « Alors, les gens dans les villages, et même les camarades, se moquaient de nous. De disaient que nous étions des vauriens, parce que nous allions avec les Blancs. Tandis que, eux, ils les fuyaient. Et surtout ils disaient que nous étions des nomades. Parce que nous bougions de place en place avecles Européens, au lieu de rester au village avec tout le monde. « Mais, moi, je préférais bien travailler avec les Blancs. Avec eux, j'étais bien et je gagnais aussi de l'argent. A cette période, je gagnais un franc par jour, trente francs par mois. C'était une somme à cette période. « C'est avec cet argent que j'ai pu acheter des femmes

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et aussi les terres nombreuses que j'ai aujourd'hui.» Midjinon a fait partie de ces réprouvés qui, pour (C faire l'aventurier » se sont mis au ban de la tribu et qui, malgré cela, ont survécu. Plus encore, ils ont mieux vécu. A l'ombre des Blancs. Réprouvés d'abord, jalousés bientôt. Dans les villages où ils faisaient halte, on ne les traitait pas en parias mais en étrangers. Ils échappaient à l'ordre nègre. Un peu du pouvoir des Blancs s'étendait jusqu'à eux. Ainsi, très vite, avait-on découvert que le pouvoir d'tm Blanc, Ir.ême infime, était plus fort que celui des rois. Il a été l'un de ceux par qui l'autorité du chef, la rigidité de la Coutume, ont été entaIllées. L'un des premiers coins dans la souche ancestrale. C'est bien à ça qu'il est en train de rêvasser devant moi. Trop tard! Soixante-quinze ans trop tard! Un gamin d'une dizaine d'années se glisse dans la pièce sur la pointe de ses pieds nus et pose furtivement sur le sol une vieille lampe tempête qui a perdu son verre. Il a déjà mis son pagne pour la nuit, noué derrière le cou. Deux petits copains l'attendent dehors, chuchotant. Leurs yeux sont des taches blanches .dans la nuit. L'odeur du pétrole envahit la pièce et les ombres déchiquetées des sacs à remèdes, des gousses magiques, de tous les gris-gris, becs d'oiseaux, pattes de poulets, bouquets de plumes qui sont accrochés au plafond commencent à danser sur le mur de terre battue. «Donc, je peux dire que j'ai vécu à l'orée de l'arrivée des Blancs. Et je peux dire que... oui... il y a bien une grande dift"érence. » Il hésite, semble s'assoupir... « On ne pouvait pas savoir que tout irait... que tout irait comme ça, si vite. « Car, tout simplement, au temps jadis, c'était Dieu qui vous envoyait en vie et, à cette époque, à part Dieu, il n'y avait que le roi et chef suprême. Le roi était le représentant de Dieu immédiatement. Et quand il a dit, il a dit. Un point e'est tout. Tous les gens obéissaient ensemble. «Aujourd'hui, chacun se donne des lihertés; on ne respecte plus... »

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Une minute passe. La lampe à pétrole crépite. J'essaye de le rappeler. Dâ, qu'est-ce qu'on ne respecte plus? Pour toute réponse, il rassemble péniblement ses membres. Je le vois soudain la tête inclinée sur l'épaule, le corps rétréci. Avec un geste d'impuissance, il me demande d'arrêter là l'entretien. Un bizarre croissant de lune, horizontal, comme on en voit sous les tropiques, éclaire la cour. Dans un coin, près de la case, gisent en tas des vieux mortiers qui ont servi jadis à écraser les noix de palmistes, des plats à fou-fou, des vasques de bois léger. Tout ça, fendu, cassé, cadavres d'ancêtres familiers inutilisables, qu'on a abandonnés là, peu à peu, sans s'en débarrasser tout à fait. Les termites et la pluie les ont rendus légers comme de la soie. Lentement, ils retournent à la tèrre. Et des canards méfiants bivouaquent sur leurs restes.

-

.

Il a plu quelque part. L'air est frais. Dans la nuit, les

bâtisses prennent des allures fantastiques. Un lourd toit de chaume, dont la charpente a cédé, se cabre sous la lune. Un peu partout, des pans de murs émergent, noirs, du sol argenté: les ruines de la double enceinte qui, autrefois, protégeait les cases de la famille. Un secret accord unit Midjinon au cadre qui l'entoure: ancêtres lents à se résorber mais toujours présents, murs ébréchés du vieux monde nègre mais toujours debout. Tenaces. Vivaces. Et ce que Midjinon vient de me raconter constitue bien le prologue à l'histoire qui va suivre. La préhistoire de l'Afrique d'aujourd'hui, qui est encore empêtrée dans le vieux monde nègre et déjà embarquée dans le nôtre. Afrique-bois d'épave. Elle s'enfuit, revient, coule, refait surface et tourbillonne, folle entre deux rivages, entre deux courants. A mi-chemin. A mi-chemin sont les fils, les petits-fils, les arrière-petitsfils de Midjinon, mes copains. Un pied sur le fétiche, un pied dans le Boeing. Écartelés! C'est leur problème.

LIVRE

PREMIER

LES DIEUX ET LES HOMMES

1
JOURNAL.

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PORTO-NOYO (Dahomey), 23 Juin.

« Reçu ce matin la visite d'un jeune homme qui continue à me rester en travers du gosier. Prodigieux agacement. Je m'en veux de mon hostilité. D'autant qu'il était venu très gentiment et très simplement « s'entretenir» avec moi, comme il a dit. Je suis là pour comprendre, pas pour instruire le procès des gens. Mais il est vraiment trop cul-béni, sulpicien, sucré. Fort intelligent, d'ailleurs. Il est élève au lycée Béhanzin, a terminé sa seconde cette année, je crois, et passé le brevet. n veut continuer au moins jusqu'au bachot. n parle le français presque sans fautes. Jamais un mot plus haut que l'autre. C'est le « bon élève». Yingt sur vingt en tout, surtout en conduite, assiduité et méthode. Excellence ! Le physique est à l'avenant. Son maintien est réservé. Dans sa tenue, pas de recherche mais de la correction: un polo de coton et un pantalon tergal impeccables. Beau garçon d'ailleurs. Un visage très ouvert, vingt-deux ans. 1 mètre 85. Assez athlétique mais le ventre déjà un peu mou. n n'était pas assis depuis cinq minutes, nous avions à peine pris le temps de nous regarder, qu'il a ouvert le feu:

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Je suis cathoUque romain, catholique pratiquant, ma maman et mon papa aussi. . Et, sans me laisser souffler: « Je suis d'une famille qui a déjà bien reçu de l'éducation étrangère... je veux dire l'éducation française. Alors, beaucoup, chez nous, sont chrétiens. » Où voulait-il en venir? Et lui, toujours enfant sage, sans se départir de son calme: « Moi, je fréquente beaucoup les missions. Je vais poser des questions aux prêtres. Un chrétien doit poser des questions aux prêtres, n'est-ce pas? » Ou ce type se fichait de moi ou il me prenait pour un curé en civil. Il a continué sur ce ton pendant une heure et demie. - Et les filles? Je lui ai posé la question brutalement: - Vous voyez des filles? Mais lui, admirablement jésuite: « Vons savez, dans une ville comme Cotonou ou PortoNovo on voit forcément beaucoup de jeunes filles dans les rues. » Et puis, comme sa mère devait lui avoir fait des recommandations au sujet des demoiselles, il a enchaîné: « J'aime bien écouter maman. Par exemple, j'aime beaucoup faire la natation. Mais quand ma maman a appris tous les accidents, alors elle m'a interdit de le faire. Alors, j'ai immédiatement cessé. » Ce grand boy-scout tout noir m'a singulièrement horripilé. J'en ai oublié comment il s'appelle. Tant pis: ce sera le « Bien-pensant I). Oui! prudent, ambigu, conventionnel par intérêt plus encore que par conformisme naturel. Avec combien de types comme lui me suis-je bagarré quand j'étais potache. ? Comme nous parlions d'Allada d'où il est originaire, de la brousse, des fétiches: « Vous savez, une fois qu'on a été à l'école, on n'aime pas se plonger dans un passé trop... (il a hésité) trop sombre. - Le passé trop sombre? )) Oui... ces fétiches, ces gris-gris... tout ça. Il ne reniait rien. Il faisait comme si ça n'avait aucune

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importance. Après tout, peut-être était-il sincère? Il s'est mis aussitôt à parler de ses études. Avec conviction et une sincérité, là, indiscutables.

..
*

PORTO-NOVO,

3 Juillet.

Le « Bien-pensant » est revenu. « Il s'appelle Dieudonné. Je me refuse à croire qu'il soit si parfaitement christianisé, adapté, équilibré. Ce type joue le rôle du bon jeune homme mais il y a en lui un tel souci d'être convenable, de trouver le mot juste, l'idée précise, que toute mon agressivité à son encontre est comme engluée par ses bonnes manières. Il est assez astucieux pour camoufler au deuxième, troisième, quatrième degrés. Trouver la faille. Forcer les défenses. J'y parviendrai. En attendant, il m'agace et ne m'amène pas grand-chose, si ce n'est qu'il m'a proposé de l'emmener à Allada, à quatrevingt-cinq kilomètres d'ici, et d'aller rendre visite à son grand-père. »

..
*

C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Midjinon qui était le grand-père de Dieudonné. Des visites à Midjinon, nous en avons fait tellement qu'une sorte de cérémonial avait fini par s'établir. Nous commencions par partir à sa recherche à travers la brousse. Guerriers- sur les sentiers du Temps Perdu. Dieudonné en tête, vêtu de son plus beau pantalon tergal et d'une chemise immaculée, courbé comme un Sioux, scrutant les matitis. Il appelait «Dâ... Dâ...» à voix basse comme si le vieux était tout près. Et l\1idjinon finissait par nous répondre au moment, en général, où le découragement me gagnait. Il se trouvait toujours dans ses plantations, en train de gratouiller le sol, de tâter ses ignames, de surveiller ses hananes. Nous nous retrouvions dans la même petite case que

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lors du premier jour. Elle lui servait de salon, de débarras, d'oratoire à l'écart de son logis. Son fauteuil, son pagne à couronne, deux autres chaises bancales, une mauvaise table. Magnétophone en batterie. Midjinon immobile dans son fauteuil. Dieudonné sur la ligne de départ, devant le micro, prêt à traduire. Midjinon comprenait un peu le français. Mais il l'avait oublié et n'osait pas le parler en présence de son petit-fils. Il s'exprimait en langue Fon. Lorsqu'il était satisfait de la traduction, il hochait la tête. Sinon, il assénait deux coups de canne sur le sol. Il y avait une continuité dans son discours. Il reprenait là. où nous nous étions arrêtés la fois précédente, cinq, huit ou dix jours auparavant, sans que j'aie à poser de questions. « Vous voulez savoir ce qu'on ne respecte plus... « Aujourd'hui, on n'a pas pour moi le même respect que j'avais pour les grands de mon époque. Là, déjà, il Y a beaucoup de changements. « Le respect, à mon époque, était marqué par une soumission totale du plus jeune au plus âgé et des enfants envers le père. « Si vous rencontriez un grand, qu'il soit de votre famille ou non, pour le saluer, vous deviez vous prosterner. Si vous aviez déjà un pagne noué autour du cou, il fallait le descendre et saluer respectueusement, la poitrine nue. « Mais, aussi, il faut remarquer qu'à mon époque, presque tout le monde vivait ensemble. Moi, je connaissais bien mon papa et ma maman, je les ai vus croître, puis vieillir, puis mourir devant moi. Et ils m'ont vu grandir. « Tandis que, aujourd'hui, mes fils sont dispersés, presque tous des fonctionnaires. J'en ai un peu partout. Je ne peux pas contrôler s'ils continuent ou non à respecter la trace des ancêtres. « Mais... mais il y a des choses beaucoup plus graves encore. Je veux parler de la question des fétiches. Aujourd'hui, mes enfants... Eh bien... Ils ne s'approchent plus des fétiches. Ils s'en moquent. » Je suivis son regard vers le fond de la pièce. Un morceau

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de tissu y masquait une sorte d'alcôve. Le sol, bien balayé, qu'on apercevait au-delà du rideau trop court, était maculé de ce glacis blanchâtre, mélange d'huile de palme, de lait de coco et de sang de poulet, qui sont, au pied des fétiches, les traces de tous les sacrifices anciens. Son regard revint se poser sur Dieudonné. « C'est pour avoir mis les pieds à l'école que tout ceci s'est passé. Que me~. fils se sont éloignés de moi et que leurs enfants ne s'approchent plus des fétiches. « Avec l'arrivée des Blancs et la propagande des prêtres, ils ont pris tout ce qu'ils ont chez eux pour des mensonges.» Il laissa s'écouler un temps mort, comme s'il voulait donner à sa phrase le temps de déposer. « Nous autres féticheurs, nous savons qu'il ne faut pas trop approcher ces intellectuels-là du fétiche... » De la main il désigna Dieudonné. « Voyez-vous, pour être féticheur, il faut boire l'eau sacrée du fétiche. D faut la boire très tôt. « Autrement, ceux qui... une fois déjà habitués à l'école... ceux-là ils ne peuvent plus. Ds sont perdus pour le fétiche. » Penché en avant, les yeux rivés sur mon micro, Dieudonné traduisait. Imperturbable, il ne voulait être que speaker, traducteur. Et les discours du vieux ne le concernaient pas. Toujours cette recherche d'une comment dirais-je? d'une asepsie intellectuelle. A mesure que passaient les jours, je finissais par me demander si son calme, cette espèce de neutralité à l'égard du vieux monde africain, n'étaient pas, après tout, sincères. Et pourtant je ne parvenais pas à y croire... Midjinon reprit: « Au début, c'est les Blancs qui nous ont demandé de .

-

force d'aller à l'école.

« Et c'est beaucoup plus tard qu'on a remarqué qu'il fallait envoyer tout le monde, que c'était vraiment intéressant. « Parceque l'intelligence se développe bien. On comprend mieux beaucoup de choses. « Moi-même, alors, j'ai regretté de ne pas aller à l'école. ))

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«Mais comment laisserait-on, com"D.e ça, les choses des ancêtres passer ~ l'ombre. Ce n'est pas possible, ça ! D faut continuer ce qui est de son début: la coutume... «Je pense bien que chez vous il y a des choses comme les églises qui continuent d'exister depuis des siècles. Alors vous n'allez pas laisser le féticheur vous convaincre d'abandonner tout ça! » Il se tassa sur lui-même et garda le silence. Quand il reprit la parole, sa voix était devenue brusquement celle du vieillard qu'il était, cassée et chevrotante. «Avant de m'en aller, je ne sais pas à qui je vais laisser les fétiches, ceux que je tiens de ma maman et du père de ma mama". » Dieudonné traduisit aussitôt, le ton « objectif) qu'il avait adopté une fois pour toutes était le même. Il avait seulement inconsciemment baissé la voix. « ... Je le répète... Je ne sais rien de mes enfants. Je ne connais pas leurs raisons. Je ne sais pas s'ils ne sont pas déjà inspirés par les dires du prêtre... Ils parlent des langues que je ne comprends pas. Ds portent des vêtements que je n'ai jamais portés. ccUs se voient plus instruits, plus intelligents que moi. Si bien que lorsque je parle, je n'ai plus valeur de ccgrand» devant eux. ccNon! Je ne peux pas les obliger à s'approcher des fétiches. » Disparu le vieux chef de terre, avec son œil dur et ses coups de canne! C'était un vieux bonhomme qui se trouvait devant nous. Des bajoues où la barbe avait cessé de pousser, le faux sourire, un visage affadi par l'âge. Chaponné. Et ces cheveux gris coupés à ras comme ceux des vieilles femmes africaines! ccJe suis très content parce que j'ai pu expliquer notre point de vue à nous, vieux du pays », m'avait-il dit un soir en présence de Dieudonné. Il faisait semblant de m'adresser ses discours. En fait, c'est à son petit-fils qu'ils étaient destinés. Une sorte de testament. Et c'était pathétique. D'autant plus que Dieudonné faisait la sourde oreille. «J'ai été témoin de beaucoup de choses pendant trop

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longtemps, poursuivit-il. L'arrivée des Blancs... l'abaiue. ment de la Coutume. Aujourd'hui, les enfants ignorent tout des choses de leurs anciens et il est clair que, d'ici quelque cinq générations, le fétichisme, je pense qu'il n'y en aura plus... « Et de l'autre côté, il y a la civilisation qu'ont apportée les Blancs... Alors... n faut faire ce qui est de son époque t Les enfants sont nés à une époque où il faut aller à l'école, où il faut s'habiller bien, faire ce que l'on veut. Le respect, toutes ces choses diminuent. On n'y peut rien. « Tout ceci, c'est la volonté de Dieu... On est obligé de plier devant ce choc! » Ce jour-là, au moment où nous nous en allions, Midjinon nous chargea de deux régimes de ses petites bananes rondes au goût de bonbons anglais. Un cadeau pour sa femme. Il lui en restait deux: celle qui vivait avec lui et celle à qui les bananes étaient destinées, qui était la grand-mère de Dieudonné et vivait chez les parents de celui-ci à Cotonou. Combien Midjinon avait-il eu de femmes et d'enfants au cours de son existence? Il eut un geste évasif d'ignorance. Cela ne l'intéressait plus et se perdait dans la nuit des temps. En traversant la cour, mon régime sur les bras, j'ai manqué de m'étaler sur le fétiche d'Ogoûn, Vôdoun des forgerons, des guerriers, des armes et de la ferraille en général. Pour le personnifier, Midjinon avait amoncelé autour de deux sagaies et de trois coupe-coupe ébréchés, fichés dans le sol, toutes les vieilles ferrailles qu'il avait pu trouver, fragments d'une enclume, blocs indéterminés et signe des temps deux pistons de camions avec leurs segments et leur bielles. Réponse d'un chauffeur de camion dahoméen à qui je demandais pourquoi les villageois ne ramassaient jamais, pour les manger, tous les poulets et les cabris qu'on voit écrasés par les voitures sur les pistes: « C'est parce qu'ils ont été tués par Ogooo. Mais, s'ils sont seulement blessés, alors, on les tue et on les lIUIIIgeo Bien, bien... » Dans la voiture, au retour, Dieudonné resta silencieux. Je ne dis rien nonplus. Nous avions quatre-vingt-cinq kilo-

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mètres d'un bon « goudron I) à parcourir jusqu'à PortoNovo. Rien ne pressait. Subitement la voiture se mit à avoir des soubresauts. La tête de delco devait être à nouveau fendue. Cera arrivait souvent à cause de l'humidité, surtout en saison des pluies. Au moment précis où la voiture tomba en panne pour de bon, Dieudonné donna un grand coup du plat de la main sur le tableau de bord: « Eh bien, moi je vais vous dire pourquoi, en réalité, vraiment en réalité, tout au fond des cboses, une fois qu'on a mis le pied à l'école, on n'aime plus s'approcber des fétiches et de tout ça. « Voilà, il y a des choses qui, depuis l'origine, étaient cacbées aux enfants avant qu'ils n'atteignent l'âge mûr. « Je veux dire, au temps de mon père, de mon grandpère, jusqu'à vingt ou vingt-cinq ans, on était encore vierge. Et, jusqu'à douze, treize ans, on pouvait marcber tout nu. « Mais pour avoir mis le pied à l'école, vous êtes bient6t instruits, vous pouvez lire. « Alors, tout ce qu'on vous a dit de ne pas faire, vous le faites. » Et voilà: Genèse Ill, 4, 7 : « Et le serpent dit: « Pas du tout, vous ne mourrez pas. Le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal... I) « ... Alors, leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus. I) Dieudonné, à qui les propos de son grand-père ont trotté par la tête, veut s'épancher. Et c'est par l'histoire d'Adam et Éve qu'il commence... « Ainsi moi, lorsque j'étais gosse, on m'apprenait que lorsqu'on trace un cercle par terre, dans la poussière, eh bien, si une fourmi vient à passer dedans... Eh bien votre père ou votre mère doivent mourir. « Ou bien, si vous süflez la nuit, le fétiche du serpent va venir et vous emportera. Tant pis pour vous... « Bon, vous voyez... Alors, à l'arrivée des Blancs... Je veux dire quand on a vu les Blancs qui süflent la nuit comme le jour et qu'ils ne 80nt pas emportés... alors, on lea imite.

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« Toutes ces choses qui étaient tenues pour sérieuses OD les laisse de côté. On est porté à ne plus croire. » Je l'ai interrompu: - Je vais quandsemblait essayer d'aller sécherétant donné même mon delco. Entreprise qui difficile à réaliser les trombes d'eau que la tornade plaquait par vagues sur le pare-brise. Les caniveaux charriaient à présent des torrents. Mais le jour déclinait rapidement, je n'avais pas de lampe. Mieux valait tenter quelque chose avant la nuit. La voiture redémarra. Dieudonné, tout à son idée, resta indifférent à mes vêtements collés à la peau comme aux grelottements provoqués par la douche que j'avais reçue. « Toutes ces choses-là, ces questions de fétiches... On voit que tout ça est entouré de beaucoup de mensonges... Non !... ce n'est pas ce que je veux dire... Enfin, il y a de la confusion là-dedans. « Et si vous essayez d'interroger un féticheur... Bon, très bien, il vous répondra. Mais jusqu'à un certain point. Après .

c'est fini.

« fi y a des choses qu'on vous cache. « Par exemple, vous voulez avoir un médicament. Lui, le féticheur, il connait bien les feuilles qu'on additionne pour guérir; par exemple, la tuberculose ou la rougeole, tas de choses... la chande-pisse aussi, très bien. « Mais pour additionner ces feuilles, ces poudres, eh bien le type ne va pas le faire devant vous, au clair, comme le pharmacien chez vous. Ça jamais !... Ah non! Parce que si tu connais ces feuilles et si tu es capable de faire, toi aussi, le médicament, eh bien alors tu diras que le fétiche ça ne vaut rien. Alors, ces feuilles-là, il va les mettre devant le fétiche et puis il va tuer un cabri ou un poulet pour donner au fétiche. Sacrifice, quoi! Et il dira: « C'est le fétiche « Est-ce que le fétiche agit ou est-ce que c'est seulement les feuilles, paree que le féticheur connaît bien les feuilles qu'il met dans son gri-gri? « Ça, c'est le grand point d'interrogation. Et on ne peut jamais tirer ça au clair. « Ou bien, un type meurt comme ça. On dit : ccAh oui,

qui agit ».

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le fétiche n'était pu content de lui ». Mais, souvent, le type a été empoisonné. Jamais on ne vous dira: « C'est le poison...» Ce serait trop 8ÎD1ple...Non! c'est le fétiche qui a pnni nn tel... « Alors comment savoir exactement? »

..
*

PORTO-NOVO,

10 Juillet.

c Onze heures du soir. Nous venons d'arriver d'Allada, à vingt kilomètres-heure, après je ne sais combien d'arrêts et de réparations en pleine nuit sous un déluge qui n'a toujours pas cessé. Dieudonné est parti nous acheter quelque chose à manger. Au moins un morceau de pain et une boîte de sardines au pili-pili chez la marchande de tabac. Car je ne pense pas qu'avec ce temps les autres marchandes de poisson frit et de manioc soient toujours en place devant le cinéma. Je me dépêche de noter ce qu'il m'a dit tout au long du trajet avant de l'oublier. En résumé, la question qui le préoccupe est la suivante: le gri-gri du féticheur est-il un médicament et seulement ça, c un médicament comme à la pharmacie mais sans la belle boite., ou bien vraiment un remède magique qui ne produit effet que grâce aOx « pouvoirs I) du féticheur? Il ne résout pas la question. Mais le fait de la poser c'est déjà ce que Midjinon appelle c être perdu pour le fétiche .. Le monde fétichiste ne se raisonne pas. Il se ressent. On ne le connaît pas. On y croit. En agitant cette question, Dieudonné réagit comme un Européen. L'attitude mentale des Européens à l'égard du fétichisme est ambiguë. On y trouve, mélangées, une attirance vague et, en même temps, une réticence non exprimée. C'est un réflexe: inconsciemment, ils refusent l'irrationnel. Ils refusent de se laisser entraîner dans cet univers cotoneux où la raison perd pied. Où tout est ambivalent. Possible et jamais prouvé. Impressionnant mais pas démontré.

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Alors, ils font exactement comme Dieudonné. Ils se raccrochent aux histoires de poison. Là, on retrouve un terrain solide: le poison, substance clairement analysable et reconnue par la Faculté,permet d'expliquer l'inexplicable. Là, il n'y a plus de mystère, plus de magie. Mais du coup, il n'y a plus de fétichisme non plus. Étalonné à la logique occidentale, il se trouve vidé de son contenu. « Je ne sais pas s'ils ont tousles pouvoirs qu'on leur prête, mais il Y a au moins deux choses certaines avec les féticheurs, m'a-t-il dit: la première, c'est que ce sont d'excellents psychologues; la deuxième, c'est qu'ils coDlUÙ88ent leur pharmacopée SUl' le bout du doigt. » Le mode de pensée fétichiste consiste précisément à transformer n'importe quel médicament, le plus élémentaire, le plus chimiquement explicable, en mystère! Et comme je lui demandais s'il ne s'était jamais fait expliquer par Midjinon les fétiches - ne serait-ce que par politesse: « Je me suis intéressé à ces questions de fétiche. Pour essayer de comprendre, m'a-t-il répondu. Mais tard, après le catéchisme. Et d'après ce que j'ai compris, je vois qu'en Afrique, souvent, les fétiches sont comme les mânes ou les dieux lares du temps des Romains, comme on l'apprend en histoire. Et le Fi, vous savez ce système avec les noix de cola pour deviner l'avenir, eh bien le Fi, c'est comme les augures des Romains.» Les féticheurs transformés en potards et les fétiches africains vus à travers les Romains des livres de classe! On peut difficilement imaginer un fossé plus grand entre un grand-père et son petit-fils. La différence ne réside pas seulement dans les croyances, les superstitions j elle se situe au .niveau de la démarche in tellectuelle. Lu l'autre jour dans la Psychanalyse du feu, de Bachelard: « Pour l'homme primitif, la pensée est une rêverie centralisée.. C'est bien de cette rêverie que se défend Dieudonné. Il refuse de toutes ses forces la mentalité primitive et c sa confusion., comme il dit, et les c mystères. dont elle est entourée.

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La mentalité primitive et sa causalité magique qui relie mystérieusement, ou pas du tout, les phénomènes entre eux, qui est indifférente à la contradiction, à l'absence de lois, etc. Lui, au contraire, est allé à l'école, il en est très fier. Apprendre que deux et deux font quatre, apprendre à définir clairement une mangue, une chaise, une table par un ensemble de qualités constantes, et cela suffit. Un pas formidable est franchi. Ne peut-on revenir en arrière? Est-ce un Rubicon intellectuel que Dieudonné a franchi? On verra. Mais sa componction, cette allure guindée de bon élève attentif qu'il affectionne s'expliquent pas sa hantise de se laisser entrainer de l'autre côté, avec les primitifs. Vue sous cet angle, elle devient moins irritante. Mais, du coup, il met même de la logique là où nous maintenons du mystère.
t[

Le prêtre, lui au coutraire, il ne cache rien, a-t-il

continué tout à l'heure dans la voiture. D explique hien toot ce qu'il pense. D vient, il fait son histoire devant l'autel. Voua voyez hien tout ce qu'il fait. Ça, c'est clair ! Et on comprend hien tout. t[ L'hostie, par exemple. D dit : ccC'est la chair de JésuaChrist. » Mais il ne dit pas que c'est la pure chair de JésuaChrist. D dit: ccÇa représente la chair de Jésua-Chriat.» C'est comme la Cène que le Christ a faite avec ses fidèles. » Il insista sur les mots: «Ça représente la chair, c'est comme la Cène., on sentait qu'il avait dû achopper longuement sur cette symbolique et qu'il avait dtî se faire expliquer et réexpliquer l'eucharistie par les curés. Avec une application scolaire mais aussi une espèce d'acharnement, il essaya d'expliquer ce qui le différenciait des autres. Et ce n'était pas seulement quelques arguties. Non I Il s'agissait d'établir clairement à ses propres yeux autant qu'aux miens qu'il avait franchi le pas. t[ Tandis que le fétichiste, il ne vous dira pas comme ça. Le fétichiste, il voua dira, lui, que c'est vraiment Jésus il avait lIUII'telé le mot vraiment oui, vraiment Jésua lui-même que vous llUlD8ez. » Je croyais lire Lévy-Brühl : «La Mentalité Primitive

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n'est pas habituée au c comme si t. Ce que nous appelons ressemblance est, pour le primitif, consubstantialité. De même, le symbole, par la vertu d'une participation (mystique ou magique) 68t réellement l'être ou l'objet qu'il représente. t Dieudonné ensuite a enchatné sur les fantÔmes. Un souvenir d'enfance de l'époque où il était interne dans une mission. Les fantÔmes, au Dahomey, sont censés représenter les ancêtres. Pour nous, ce sont des danseurs qui sont entièrement dissimulés sous une énorme touffe de raphia et qui gyroscopent en faisant beaucoup de bruit. Pour la plupart des spectateurs africains, au contraire, ce sont vràiment des fantômes. Sous la touffe de raphia, il n'y a rien. Ce sont les esprits. En tout cas, même parmi les plus sceptiques, il y en a bien peu qui oseraient soulever le masque pour aller voir ce qui s'y passe. Dieudonné se trouvait donc à l'école chez les Pères. Il était plus de cinq heures du soir. La nuit tombait. Et, soudain, était entré dans la classe... un fantôme. Le missionnaire professeur se dresse, bondit sur le fantôme et, à la grande terreur des élèves, arrache la touffe de raphia. «Deuons, vons savez ce qu'il y avait? Rien, l'esprit!

-

catéchiste de la Mission ». Panique. Stupeur. Coup de pied au cul. Renvoi immédiat du catéchiste. Excommunication majeure, etc. Le catéchiste avait perdu son job et les élèves un peu de leur illusion c primitive t. ee qu'il y a de plus prodigieux dans cette histoire, c'est d'imaginer les mobiles qui ont pu pousser ce catéchiste, le plus pieux, le plus fidèle, le plus soumis de tous les catéchistes et, de surcrott, père de famille, à défier, après vingtcinq ans de contradictions refoulées, son curé en combat singulier. Bizarre duel, à la nuit tombante, entre le Noir et le Blanc,

- Mais non!

n y avait le catéchiste, le plu

ancien

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la coutume et les temps nouveaux, entre le magique et la logique. Avec, pour spectateurs, un parterre d'enfants qUI, inconsciemment, balançaient entre les deux. Et Dieudonné a-t-il tout à fait franchi le pas? Est-il totalement rationnaliste-chrétien-blanc, comme il le prétend? Pour aujourd'hui, la réponse est oui. Mais demain ? Après-demain? On verra. »

...

A quelques jours de là, Teddy vint dîner avec moi. Et il se produisit, pendant le dîner, un curieux incident. Nous étions à table. Il était en train de se balancer béatement sur les pattes arrières de sa chaise. Les deux mains croisées derrière la nuque. Comme il avait la tête rejetée en arrière, de son visage je voyais surtout ses deux narines. Il me rappela un livre illustré que j'avais acheté l'année précédente à ma fille: L'histoire d'un poney. Je lui dis: - Tiens, c'est drôle, tu ressembles à un petit cheval! Il retomba brutalement sur les quatre pieds de son siège, comme si une bête l'avait mordu. Il était devenu couleur cendre. Un panique soudaine, inexplicable, se lisait dans ses yeux. Ah non, mon vieux, il ne faut pas dire ça ! - Mais qu'est-ce que j'ai dit?.. . D ne faut jamais appeler quelqu'un du nom d'un animal. Ce n'est pas bien. Il n'y eut pas moyen de lui en faire dire davantage. C'était à n'y rien comprendre. Lui d'habitude bon vivant, tout content de venir passer la soirée avec moi (sa femme était partie pour son village)... - Mais enfin dis-moi ce que tu as ! Mais tu ne te rends pas compte. Ici, tu sais, c'est très dangereux d'appeler quelqu'un du nom d'un animal ! Agé de vingt-huit ans, Teddy était fonctionnaire au Trésor. Son père était aussi fonctionnaire. Il avait fréquenté -

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comme on dit ici - jusqu'à la classe de troisième. Mais lorsque je lui avais dit: « Tu ressembles » à un petit cheval, cela avait signifié pour lui exactement la même chose que si j'avais dit: « tu es» un petit cheval. En disant cela, je le « faisais» petit cheval. Tout au moins courions-nous le risque de le voir lc devenir à tout moment.
.. * ..

ALLADA

(Dahomey),

17 Juillet.

« En partant à la recherche du grand-père Midjinon, nous sommes passés ce matin, Dieudonné et moi, devant un grand iroko abattu en travers de la piste. On y avait cloué une vieille plaque de tôle émaillée, une réclame d'avant-guerre pour les huiles Renault, et trois cercles de ferraille rouillés. A quel fétiche appartenait cet arbre? « C'est un fétiche contre les serpents, m'a répondu Dieudonné. n y a beaucoup de serpents ici. Alors, chaque année, on fait des coupures aux chevilles des enfants. Dans ces coupures, on met de la poudre de ce fétiche-là. Comme ça, ils ne craignent plus d'être morts quand ils sont mordus». Moi, bon Blanc, j'ai pensé aussitôt: antidote et mithridatisation. - Pourtant, et le naja? Ça marche cette poudre avec le naja?.. « Ah non... Ce fétiche-là protège de tous les serpents, sauf du naja... Parce que le naja, c'est pas un serpent ordinaire. C'est un serpent qu'on vous envoie. Si un sorcier vous veut du mal, alors il vous envoie un naja. « Le naja, c'est pas un serpent ordinaire! Alors, là, il Y a rien à faire !... » Comme exemple de pensée magique, on ne fait pas mieux! Dieudonné m'a dit ça tout naturellement, il n'a même pas vu ma surprise. Nous avons poursuivi notre exploration comme si de rien n'était. Cette histoire de serpent-sorcier m'a préoccupé tout

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l'après-midi. même d'une nouvelle.

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de l'oreille, authenticité convenanimosité, y

Dieudonné montrant le bout façon inconsciente, acquiert une

Il n'est plus seulement envers

ce petit bourgeois coup, ce
d'un

tionnel qu'il se complaît tout agacement ... Que suis-je venu Non

à jouer. Du
lui s'estompe... faire dans
l'échelle

toute

pays?

Peut-être

retrouver mais projeté groupements,
d'individus,

transposé à

continent

-

un

désarroi personnel.

plus individuel

cette fois, et intime, inscrit dans leurs et leurs institu-

sur des millions d'individus, leurs sociétés, leurs mœurs
une certaine difficulté

tions. Retrouver, mais chez deux
Le désarroi d'un continent! déçoit pas. Elle offre à chaque prodigieuse inadaptation. »

cent cinquante

millions

à coïncider avec soi-même. L'Afrique, à cet égard, ne instant le spectacle d'une

. *.

Un

soir où

la voiture

était

une

fois de

plus

en

panne,

nous

avons dû coucher à
petite case poussiéreuse

Allada. Midjinon nous laissa une
où il n'y avait que des couchettes

en

planches

montées

sur

quatre était un

rondins peu moins

et

une grosse

famille que la que

d'araignées dont chacune paume de la main. j'avais enregistrées du soir lorsque dans

J'étais en train de réécoutcr Dieudonné

les bandes

de Midjinon

l'après-midi; est entré.

il était neuf

heures

mes fils vivent dans des bâtiments luxueux, débitait le magnétophone; ils s'habillent comme des Européens, ils ont des voitures luxueuses. Seulement, ils doivent prendre garde: cela ne suffit pas ! » L'appareil était posé par terre, chromes et cadrans insolites au milieu de cette case africaine. Dieudonné s'est penché pour mieux entendre, tendu: «... Vous employez votre voiture, puis vous la laissez de côté. Votre voiture deviendra une carcasse et c'est fini, a continué la voix. Tandis qu'à l'époque de mon père, on pouvait acheter des esclaves. De ces esclaves, il y en a encore

« Aujourd'hui,

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qui vivent jusqu'à présent, ils ont toujours le nom, cela continue le nom. « Mais une voiture ne peut jamais devenir une maison. Les voitùres... c'est bien, mais il faut quand même continuer ce qui est d'autrefois... » Dieudonné a appuyé sur le bouton « stop I). C'est vrai, dit-il; il y a des choses, on les faisait depuis des générations, eh bien, on est obligé de les continuer. Parce que ce sont les ancêtres qui le demandent. Je veux dire, immoler des cabris, des poulets et tout ça. « Que vous soyez catholique ou n'importe quoi !... Vous serez obligé de faire chaque année, ou à chaque période, ce qu'il faut faire. » Il remit la machine en route. Une mouche qui s'était posée sur une des bobines commença à tourner lentement, comme une barque tourne sur son ancre. La voix métallique du magnétophone reprit: « Moi je dis : ils ont tort de s'éloigner des fétiches. Ça n'ira pas dans leur intérêt. Les fétiches seront très fâchés. Et, même s'ils s'en vont ailleurs. Loin. Même s'ils deviennent grands messieurs, les fétiches vont aller les déranger. » A nouveau, Dieudonné arrêta l'appareil. Allez, soyons honnêtes, dit-il. Tenez... Tel arbre, on vous dit : « C'est un arbre-fétiche». Un Blanc qui arrivera là, il s'en moquerait. D dirait: « Qu'est-ce que c'est que cette histoire? » Et moi, puisque j'ai reçu l'édncation des Blancs, moi aussi, arrivé là, je suis porté à dire: « Ça ne vaut rien... Il hésita: - Eh bien, au fond de mon cœur, je ne vais pas le dire... Jene vais pas le dire parce que, on ne sait pas, ça peut agir sur moi... On ne sait jamais. Tenez, un exemple: le grand kapokier. Le grand kapokier qui est devant la préfecture, eh bien, il y a rien à faire, qu'est-ce que vous voulez, il y a rien à faire, moi, je suis obligé d'y croire. On m'a toujours dit : c'est un arbre-fétiche ». Ce kapokier, il se dresse juste à l'entrée de la case du préfet, autrefois celle de l'administrateur. En arrivant de Cotonou, la route goudronnée pique droit dessus, comme

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l'allée principale sur le château, indifférente à la ville, à ses cases en pote-pote, qui s'étend autour. Un instant, on croit qu'elle va s'arrêter là. Et puis non! Un à droite-droite à quatre-vingt-dix degrés devant la belle case et son grand kapokier, et l'ancienne route de l'ad.ministrateur repart vers le fleuve Niger, mille kilomètres plus au nord. « Jamais vous ne pouvez être complètement sûr de vous-même et dire clairement: « Oh I je m'en moque », murmura Dieudonné. Puis, chaque mot détaché: « Jamais vous ne pourrez dire « merde» aux fétiches... Là, jamais I » Par terre, le magnétophone ronronne comme un chat. Dieudonné est debout, très grand. Sa tête disparaît dans la pénombre. Il est une voix venue du plafond de la case. La bougie vacille. Il est une main, aussi, qui gesticule, papillon rose et noir dans un clair-obscur. « Vous savez, ici, les gens peuvent tuer, hein; ils peuvent vous tuer même de loin. Même, on peut ramasser les traces de vos pas, par exemple si vous marchez pieds nus dans un chemin... On ramasse juste la trace. Et ça, on va le mettre devant le fétiche, et ça suffit pour vous tuer. « Qu'est-ce que c'est, ça? « De la magie? Peut-être, je ne dis pas... «Tenez, si par exemple vous vous battez avec quelqu'un. A bout de soufHe, vous finissez par le mordre. Eh bien, on prend un peu d'eau, on lave la partie mordue, on prend ces chairs-là et on les met devant le fétiche Legba. Alors, celui qui a mordu, il commence à perdre ses dents I ccÇa, qu'est-ce que vous voulez, je n'en ai pas l'expérience, mais on me l'a toujours dit, alors je suis obligé d'y croire. ~ De la magie?.. Peut-être, il y a certaines choses, vous savez... certains fétiches... » Il resta pensif un moment avant de remettre en route la bande. Curieux dialogue, en vérité, entre Dieudonné et sa propre voix qui traduisait Midjinon. Curieux dialogue à une seule voix entre Dieudonné et un autre lui-même.

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