Les forces françaises en Allemagne

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296249905
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Les Forces Françaises en Allemagne
La citadelle utopique

Collection «Logiques Sociales» dirigée par Dominique Desjeuxet SmaÏn Laacher

Suzie Guth

LES FORCES FRANÇAISES EN ALLEMAGNE
La citadelle utopique

Editions l'Hannattan 7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Logiques Sociales"
Dernières parutions:

Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en
miettes. Systèmes de pensée et d action à l'oeuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma entre l'art et l'argent, 1989. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989. Centre Lyonnais d'Etudes Féministes, Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989. Alain Bihr, Entre bourgeoisie etprolétariat. L'encadrement capitaliste, 1989. D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989. Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989. Louis Moreau de Bellaing, Sociologie de l'autorité, 1990. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990. Didier Nordon, L'intellectuel et sa croyance, 1990. Françoise Crézé, Repartir travailler, 1990. Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P .A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991.
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@L'Harmattan,1991 ISBN: 2-7384-1127-4

Remerciements

Nous tenons à remercier ici tous ceux qui ont participé, de près ou de loin, à l'élaboration de cet ouvrage. Nous n'aurions pu contacter les personnels militaires et civils des Forces Françaises en Allemagne sans l'autorisation du Général Commandant en Chef des Forces Françaises en Allemagne, du Général Boussant, sans le soutien actif du colonel Doussineau, sans l'aide du Colonel Momon, sans la collaboration du Colonel Friedrich, du Lieutenant-Colonel Manceaux-Deniaux et du Capitaine Bouley. Nos étudiants Lydie Mallet, Françoise Grosjean, Michel Bonet, PatriceVersini, Simone Metzger ont participé à la réalisation de cette étude; certains d'entre eux ont collaboré à la rédaction. Que tous reçoivent le témoignage de ma gratitude. L'excellence des relations franco-allemandes, nous a permis de bénéficier de la participatioI;ldes élèves du Gymnasium MarkgrafLudwig de Baden-Baden, grâce à l'amabilité de son directeur, monsieur Gantner. Qu'ils sachent que leur accueil nous a beaucoup touché.

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INTRODUCfION FFA? Bien connu dans l'Est de la France, ce sigle peut cependant paraître hennétique dans toute autre région. Il désigne les Forces Françaises en Allemagne et par extension tous ceux qui travaillent à la suite des Forces, qu'il s'agisse des postiers ou des enseignants Il arrive que l'on appelle ainsi abusivement toute la population française installée en R.F.A.Cette attribution abusive provoque aussitôt des com-. mentaires, suscite une levée de boucliers, et fait se manifester une volonté de se différencier des Forces, de montrer que l'insertion sociale en Allemagne est toute autre, sans rapport avec l'existence de ceux qui vivent dans les cités françaises à l'Etat Major ou dans les zones proprement militaires. Installées en Allemagne depuis la naissance de la WF (Zone d'Occupation Française), les FFAont vu passer dans leurs rangs plus d'un million d'appelés, jeunes gens devenus pour le temps de leur service militaire occupants de la RFA.Par delà cette migration temporaire et cette identité provisoire, l'organisation des forces demeure pérenne et accueille les nouveaux venus, les transfonnant du jour au lendemain en civil assimilé FFA, en PCE, en PCF en FFA. Nous verrons plus loin comment s'opère cette transformation du Français en personnel civil assimilé FFA,qui loge dans une cité des Forces et se ravitaille dans les économats de l'armée. Cet espace hiérarchisé a priori, distribué selon des règles fonnelles, pourrait apparaître comme un lieu uniquement fonctionnel, si le temps ne lui avait accordé une, autre dimension. Bien que l'organisation génère sa propre durée et sa propre survie - des individualités devenues militaires ou civiles, PCPou PCE,contribuent, comme cela a été le cas pour l'homo economicus, à donner naissance à l'homo FFA - cette durée prend par l'accumulation des 9

hommes et des années une valeur propre: elle transfonne le provisoire en définitif et institutionalise l'organisation. On pourrait s'attendre, vu l'importance de la communauté française en Allemagne, vu le rôle des Forces, à trouver une abondante documentation: il n'en est rien. La période d'occupation ainsi que l'évolution des relations franco-allemandes ont évidemment retenu l'attention, mais la présence française en Allemagne comme dans d'autres pays ne semble pas inspirer les chercheurs, les journalistes et les écrivains. Sont-ce les multiples interdits liés à la terriorialité militaire, l'appartenance militaire, l'omniprésence de l'uniforme qui inhibe toute vocation à la narration? Serait-ce l'effet communautaire de ce petit monde, l'effet de ghetto que certains perçoivent, ou bien la fonctionnalité de cette communauté qui unifonnise et engendre l'ennui? Le lien de travail se perpétue dans les loisirs organisés par les Forces, dans la vie domestique, dans le monde scolaire des enfants, dans les biens de consommation détaxés acquis aux économats ou dans les cités frontalières françaises. L'homme et la femme des Forces, dont l'identité est intimement liée à l'organisation militaire, dont la présence est temporaire, ne semblent pas chercher à connaître l'image du monde auquel ils appartiennent et que pourraient leur renvoyer ouvrages et articles. Refus de soi, crainte que les aspects dévoilés ne soient retenus contre eux? L'homo FFA semble pris entre deux désirs: il souhaite connaître son monde, tout en craignant d'en avoir déjà trop dit... Mal à l'aise pour définir son appartenance - il n'est ni immigré ni expatrié -, il est chez lui lorsqu'on l'interroge sur les lieux de son travail, un chez soi qui n'est ni tout à fait l'Allemagne, ni tout à fait la France. Le monde FFAforme un monde à part, car l'organisation par sa prégnance transforme l'espace à son image,

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l'ordonne et le coordonne, absorbant les civils et transformant la société civile en un appendice de la société militaire. L'ordonnancement des cités françaises de Baden-Baden (Bretagne, Normandie, Paris, Thiérarche) montre un mode d'organisation au sein duquel le quartier est français, mais où les rues portent des noms allemands (Breisgaustrasse, etc.). Les immeubles portent le nom de villes ou de provinces françaises, et le curieux qui parcourt librement cette cité va croiser des successions de bâtiments qui ne vont cesser de l'étonner. En face de l'église Notre Dame de la Paix, s'aligne une rangée d'aumôneries des différentes religions qui va le plonger dans un abîme de réflexions: il admirera la rationalité de l'organisation qui attribue avec égalité à chacun son dû et à chacun sa place. Traversant en été d'immenses espaces verts agrémentés d'arbres séculaires, notre Candide arrivera à un moment ou à un autre face à un magasin ou à un centre commercial à l'entrée duquel est affiché un règlement militaire: il s'agit des célèbres économats de l'armée, véritables centrales d'achats qui permettent d'acquérir hors taxes les objets de première nécessité, les vêtements, l'audiovisuel, l'électroménager et l'électronique. Ils ont fait rêver pendant des années frontaliers et civils qui les perçoivent comme des avantages dont ils sont éloignés. Tous ceux qui le long de la frontière allemande recherchent la bonne affaire, voient dans les économats l'aubaine dont il faut profiter à tout prix, car tout y est moins cher. Les économats de l'armée focalisent l'attention psychologique comme aucun magasin ne le feràit, car ils sont la preuve vivante et concrète de l'avantage de résider en Allemagne, d'appartenir aux Forces pour les Français non FFA, travailleurs frontaliers ou résidant en Allemagne, ils deviennent l'objet que l'on cherche à

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s'approprier, ou au contraire la preuve de libéralités trop généreusement accordées. En quittant l'économat Normandie - Bretagne et en se dirigeant vers la cité Paris, le promeneur regarde au passage la Maison des Jeunes l'hôtel de Paris et remarque que les frondaisons deviennent plus majestueuses et que les immeubles collectifs cèdent la place à des maisons avec terrasses et jardins arborés, qui deviennent de plus en plus grands et somptueux. Cette mutation de l'espace habité montre à l'évidence une montée dans l'ordre hiérarchique dans le statut et dans le grade Ici, plus éloignés les uns des autres, puisque chacun dispose d'un espace plus individualisé, vivent sept cent personnes (officiers supérieurs, commandants et civils assimilés), deux fois moins que dans la cité Thiérarche, où sont logés les sous-officiers et les civils peu qualifiés. Enfin, le quartier Paradis, le plus éloigné de Baden-Dos, abrite dans cent cinquante villas les officiers généraux et les civils assimilés, comme le directeur de l'enseignement français en Allemagne. TIest remarquable de voir que plus on monte en grade, plus le lieu de résidence est excentré par rapport aux services des Forces. L'espace FFAde Baden-Baden est organisé en fonction des positions de chacun dans la hiérarchie C'est ainsi que pour les moins hauts placés, la vie laborieuse et la vie privée coïncident étroitement. Les mêmes chemins, les mêmes déambulations, les mêmes immeubles, la même cage d'escalier, le même palier accueillent des hommes de même grade travaillant dans les mêmes services. Liés par le travailles collègues le sont aussi par l'espace par les lieux de consommation, par la scolarisation de leurs enfants, par les associations dont ils font partie et par les clubs qu'ils fréquentent.

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L'accumulation de liens qui caractérise la viè FFAdonne à cette société sa densité. L'intégration au sein du monde FFA et au sein de la République Fédérale d'Allemagne va donner à cette société française expatriée une identité particulière et différenciatrice. L'intégration des Forces comme devoir, comme idéal et comme symbole est une idée relativement neuve qui ne s'exprime que depuis la réconciliation francoallemande amorcée par le général De Gaulle, premier président de la Vorépublique. Elle prend à contre pied une tradition séculaire d'inimitié continentale. L'expression de l'amitié franco-allemande par l'intégration des FFA va à l'encontre des sentiments exprimés en France, tels que des sondages ont pu les dégager. Deux peuples focalisent chez les Français des sentiments de réserve, voire d'inimitié: il s'agit des "Nord-Africains" et des Allemands. Il nous a semblé intéressant d'étudier comment des Français originaires de toutes les régions de France immergés au sein de la société allemande cherchaient une intégration dans celle-ci tout en constituant une colonie forgée par l'administration militaire. L'intégration constitue un élément différenciateur des groupes, qui permet de désigner ceux que l'on imagine intégrés et ceux dont on pense qu'ils ne peuvent l'être.Les Français établis en Allemagne, installés dans la société civile allemande, pensent souvent être les représentants des Français intégrés dans la société allemande et considèrent le monde FFAet circum-FFA comme un monde à part. Dans le monde FFA, on perçoit certaines garnisons implantées dans certaines villes comme étant plus ou moins intégrées. Une moindre concentration de militaires un certain éloignement de la frontière avec la France, de bonnes relations avec les autorités civiles allemandes, des appelés français invités à Noël, la fanfare du régiment qui joue lors des fêtes municipales, autant de marques qui peuvent faire d'une

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garnison un lieu d'intégration par comparaison à d'autres lieux où ces ingrédients ne sont pas tous présents. Ce point de vue est certes subjectif et personnel, mais l'intégration relève principalement de l'intersubjectivité ainsi que de l'évaluation individuelle de ce que l'on a été, de ce que l'on est et de ce que l'on sera. L'exigence dans la connaissance d'autrui sera très différente d'un individu à un autre. Le méridional verra pour la première fois un monde qu'il n'aurait jamais songé à visiter, et sera frappé par les moeurs, par la mentalité (terme fréquemment employé par nos interviewés); l'alsacien ou le lorrain, plus familiers de ce monde, chercheront à en être l'interprète, le truchement. Savoir comment vivent les Allemands, comment ils se nourrissent et s'habillent, comment ils s'amusent, répond déjà aux voeux de ceux qui ont été les plus éloignés de la République Fédérale pour les autres, il peut s'agir d'une exigence professionnelle que la Brigade Franco-Allemande concrétise pour d'autres enfin, la connaissance d'autrui se fera par l'assimilation de la culture. Le point de vue individuel risque d'être très fluctuant et marqué par l'origine et le groupe d'appartenance; il sera cependant structuré et modulé, comme nous le verrons, par le groupe statutaire des Français en Allemagne. Nous présenterons dans cet ouvrage un ensemble de travaux et d'enquêtes qui ont été menés par l'Institut de Sociologie de l'Université de Strasbourg II. Nous avons pu mener à bien ces travaux pendant quatre années grâce aux autorités militaires qui ont collaboré avec nous. Nous avons été admirablement reçus à Baden-Baden, Trèves et Fribourg. Les tables rondes ont éte organisées avec un échant.mon représentatif de plus d'une centaine de personnes, comme ce fut le cas à Trèves; à Fribourg, nous avons pu interroger individuellement appelés et officiers.

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contexte des opinions exprimées, de mieux comprendre l'origine d'un point de vue et son cheminement. Les civils ont été à tout moment plus difficiles à interroger, car ils forment un groupe hétérogène qui ne vit pas les rapports de subordination comme leurs compatriotes militaires. Leur degré de motivation et leur volonté de participer ont été bien loin de nos espérances. Il n'en reste pas moins que si la participation civile a été moins importante du point de vue quantitatif, elle a été enrichis sante du point de vue qualitatif. Nous tenons plus particulièrement à remercier ici tous ceux qui ont cherché à nous venir en aide, qui ont poussé leurs concitoyens à répondre ou qui se sont fait les porte-parole de leur groupe pour expliquer le monde FFAet circum-FFA. Les étudiants qui ont participé à cet ouvrage, pour la plupart FFA,enfant de FFA,ou anciens appelés FFA,avaient tous un vécu qu'ils cherchaient à expliciter ou une image mentale de la vraie intégration qu'ils souhaitaient démontrer. Certains cherchaient l'identité de leur groupe, d'autres plus prosaïquement voulaient se connaître eux-mêmes, d'autres enfin avaient la nostalgie d'un monde perdu (il s'agissait de Berlin, le pays de Baden- Württemberg ne suscitant pas de tels regrets). Je me suis souvent demandé, en écoutant ces anciens Berlinois qui tous regrettaient une vie urbaine, s'il s'agissait seulement de Berlin, ou bien s'il ne s'agissait pas plutôt de la position sociale obtenue dans la wne occupée de Berlin. L'identité, l'insertion sociale constituaient pour notre groupe d'enquête, la trame de sa quête, tant en soi que pour soi. En cherchant à étudier chez autrui l'insertion sociale, voire l'insertion sociétale, les étudiants devaient découvrir l'idéal du moi ainsi que le monde idéal tel qu'ils souhaitaient qu'il fût. La marginalité ressentie par certains tant dans le monde FFA - leurs parents n'appartenaient pas au cadre

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militaire -, que dans la société allemande pouvait pousser certains enquêteurs à penser que le monde FFAaurait dû être intégré à la société allemande. Tout se passe comme si ce que la volonté individuelle n'arrivait pas à faire, le grand groupe devait arriver à le réaliser, comme si l'institution transcendait totalement tous les particularismes On trouvera dans les pages qui suivent une réflexion sur l'intégration sociale, sur le lien social, sur les comportements collectifs dans les pratiques sociales, mais aussi dans les représentations les unes liées au quotidien, les autres tendant vers l'utopie et l'imaginaire. Courtisé par les commerçants et les politiques, décrié à cause de son monolithisme apparent, le monde FFA suscite l'envie et l'agacement, la vocation et le refus, l'enthousiasme et l'aversion. Ces sentiments contrastés sont générés tantôt par le monde militaire, tantôt par l'omniprésence française et par sa colonisation (stricto sensu) d'un espace étranger, ou, à l'inverse, c'est la fonctionnalité de l'espace français en territoire étranger qui provoque un regain de tension. Les Forces Françaises en Allemagne suscitent tensions et émotions: vitrines des forces armées de la République Française, elles incorporent dans son Deuxième Corps d'Armée des divisions et des régiments célèbres, qu'il s'agisse de la Première Division Blindée, du Premier Régiment de Cuirassiers (levé en 1631), du Sixième Régiment de Dragons créé par édit royal le 14septembre 1673.Forces transfrontalières, elles font reculer la frontière militaire française au delà du Rhin, elles résument l'expression de la souveraineté nationale française, mais aussi le besoin d'une dyarchie pour défendre l'Europe de l'Ouest. Elles cimentent les souverainetés nationales l'une à l'autre, et vainqueurs et vaincus de la deuxième guerre mondiale ont composé un espace militaire transnational de part et d'autre d'une frontière traditionnelle et historique. Cet

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espace est en train de vivre ses derniers jours et s'achèvera avec avec le départ des trOupes françaises d'Allemagne. C'est en 1991que l'Etat-Major se repliera à Strasbourg, les FFA appartiendront alors à l'histoire.

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Chapitre1

LES RELATIONS FRANCO

- ALLEMANDES

De la loi du vainqueur à l'intégration politico-militaire les relations franco-allemandes ont connu l'âge de la revanche, l'âge de la souveraineté limitée, et enfin celui de la souveraineté pleine et entière, caractérisé à la fois par l'intégration européenne mais aussi par la consolidation du couple franco-allemand, puis par l'unification allemande. Alfred Grosser nous montre à partir de deux ouvrages (L'Allemagne de l'Occident et L'Allemagne en Occident) l'évolution de la situation allemande: ce pays est passé de la situation d'objet politique à la situation de sujet agissant au sein de l'Europe. Nous n'allons pas entreprendre de réécrire cette partie de l'histoire internationale, mais nous souhaitons rappeler les traits essentiels qui ont donné naissance à cette évolution, rappeler ce que fut l'occupation française, ce que furent ses servitudes, ses faiblesses, mais aussi ses œuvres de culture. Les armées françaises stationnées aujourd'hui en Allemagne retrouvent non pas le cadre matériel de l'occupation, mais le cadre naturel et l'épaisseur historique de la présence française. Nous souhaitons insister sur certaines caractéristiques de cette période afin que le lecteur perçoive mieux les changements dans les mentalités, les continuités dans les institutions et les discontinuités internationales. Vaincue puis occupée, la France ne participera qu'à la fin de la guerre à la reconquête de son territoire national et à la conquête de l'Allemagne, puis à l'occupation d'une partie du sol germanique prise sur la zone d'occupation britannique. Toute relation avec l'Allemagne et avec les Allemands portera la marque de cette ambiguïté du vaincu 19

devenu vainqueur, de la faiblesse militaire initiale et de la force des armées alliées, de la collaboration et de la résistance, des français-amis et des français-ennemis. La vision des Allemands par les Français va aussi se modifier et devenir globalisante, l'Allemand sera l'Allemand nazi, l'ennemi responsable des crimes de guerre. Seul le vécu de l'occupation et les pratiques sociales quotidiennes modifieront cette vision des choses en introduisant une distance entre les règles militaires ou civiles et le commerce quotidien des hommes. Nous examinerons successivement les conditions internationales du partage de l'Allemagne, l'occupation française et la situation de la population ennemie et vaincue: les Allemands. 1. La "Zone"
Les étapes des accords diplomatiques (1941-1945)

Bien avant Yaha, les grandes puissances ont imaginé une nouvelle carte et œuvré à sa réalisation. Les éléments de la victoire, de l'entente et de la décision se sont petit à petit agencés pour créer le cadre de la guerre mais aussi le cadre de la paix. Pour atteindre cette finalité, pour arriver à un nouvel équilibre international, les moyens de la guerre furent bien entendus nécessaires, mais on utilisa aussi ceux plus classiques de la diplomatie, des rencontres internationales avec élaboration et discussion de plans, de chartes et de doctrines. L'aide apportée par le prêt-bail à l'Union Soviétique du 10octobre 1941au 31 mai 1945 appartient à l'élément tactique qui avait pour but que l'Allemagne fût prise entre deux fronts sur son territoire, l'un oriental et l'autre plus septentrional. En 1943,le front russe fut rétabli sur le Don et l'armée allemande se retira en Ukraine, mais il fallut attendre 1944pour voir l'armée allemande prise entre 20

deux feux: opération Overlord en Normandie et avance du front russe à l'Est. La poussée des armées alliées du Sud vers le Nord et vers l'Est se fit sentir dès 1942en Cyrénaïque; la défaite de Rommel et la capitulation du groupe d'années d'Afrique permettait d'envisager raisonnablement l'éventualité d'une victoire des années alliées. Les conférences et la collaboration vont suivre le mouvement, l'accompagner en dégageant une stratégie politico-militaire et surtout une nouvelle balance des équilibres politiques dans le monde. De la loi de prêt-bail en 1941 à la conférence de Yalta en février 1945, rencontres, sommets et pactes vont se succéder à un rythme soutenu. La Charte de l'Atlantique, conclue entre Roosevelt et Churchill, trace le cadre de la guerre et de l'après-guerre: l'abandon des acquisitions territoriales, l'autodétermination pour tous les peuples scellaient déjà le destin de la première puissance impériale du monde. La conférence et le pacte de Washington lièrent les vingt-six nations présentes en leur interdisant la signature séparée d'un armistice. La conférence de Washington entérina la décision d'ouvrir un second front en Europe et Staline fut informé du débarquement en Afrique du Nord. La conférence d'Anfa, un quartier de Casablanca, verra Roosevelt exprimer le principe qui déterminera l'intensité finale de la guerre: la capitulation sans conditions. Très critiquée aujourd'hui, cette mesure marque, à notre avis, le déclin du principe des relations internationales européennes. Comme l'évoque Carl Schmitt, celles-ci sont déjà mises à mal au XIXo siècle avec la guerre du partisan. La capitulation sans conditions laissera comprendre aux belligérants qu'il ne saurait y avoir de reddition honorable et de guerre limitée. Elle va contraindre le pouvoir allemand, ses armées et son peuple à mettre la dernière énergie dans la bataille, à combattre comme si ce conflit devait être le dernier, à imposer aux populations des sacrifices de plus en plus durs et à 21

demander un tribut humain qui deviendra extrême (mobilisation de tous les hommes valides de seize à soixante ans dans le Volksturm). Cette décision impolitique, selon la formulation de Julien Freund, rendra. impossible, malgré le courage de certains hommes (attentat contre Hitler mené par le comte von Stauffenberg), la naissance d'un front de résistance intérieure qui aurait pu, à la fin de la guerre, présenter une alternative. Bien que Carl von Clausewitz ait été très lu par les états-majors, sa théorie de la petite guerre ne fut pas mise en œuvre dans cette conjoncture particulière: la reddition sans conditions ne laissait aucune échappatoire. Formulée par le leader d'une nation jeune, elle ne tenait aucun compte de la violence qu'elle allait déchaîner, des impasses vers lesquelles elle allait mener, des murs qu'elle allait contribuer à dresser. La capitulation sans conditions, formule simple, négligeait le partenaire du processus de paix: l'ennemi. Certes la nature de l'inimitié, telle qu'elle apparaît aujourd'hui après la découverte des charniers et des camps d'extermination, justifiait amplement, en raison du caractère inhumain, une riposte extrême. Elle a cependant placé l'acte politique de la guerre et de la paix dans le domaine moral, quasi-religieux, lui conférant un aspect rédempteur et dénaturant ainsi son essence. Le démantèlement de la force économique allemande intervint sous le titre de Plan Morgenthau. n ne représente pas au sens propre un plan d'action, car il ne fut jamais appliqué; on peut cependant le considérer comme une référence, une sorte d'Idealtype de ce que devait devenir l'Allemagne: une société pastorale. Le plan prévoyait la cession de la Prusse Orientale et de la Haute Silésie à la Pologne, de la Sarre et de la région comprise entre le Rhin et la Moselle à la France, la constitution d'une confédération d'Etats allemands, le travail forcé au titre des réparations d'une main-d'œuvre allemande utilisée à l'étranger, 22

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