LES INTELLECTUELS AFRICAINS EN FRANCE

De
Publié par

L'attention des chercheurs s'est portée sur les intellectuels africains des années 50-70. Des études sur les intellectuels de la période postérieure manquent cruellement. L'auteur de ce livre prend en charge cette constatation. Il montre comment et pourquoi d'une génération à l'autre, les intellectuels africains sont passés de la valorisation de l'enracinement en terre africaine au choix actuel de l'expatriation. Cette mutation implique de nouveaux enjeux et de nouvelles actions de la part de ces intellectuels, notamment la dénonciation de la précarité des chercheurs africains au sein de l'Université française, et des controverses entre africanistes - spécialistes de l'Afrique - et les intellectuels africains.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 615
EAN13 : 9782296273047
Nombre de pages : 296
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les intellectuels africains en France

Collection Sociétés Africaines et Diaspora dirigée par Babacar SALL

Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie.

Dernières parutions

P. NOUDJENOUME, La démocratie au Bénin 1988-1993,1998. Harris MEMEL - FOTÊ, Les représentations de la santé et de la maladie chez les Ivoiriens, 1998. Florent Valère ADEGBIDI, Susciter l'engagement au travail en Afrique, 1998. Anne-Claude CAVIN, Droit de la famille burkinabè : le code et ses pratiques à Ouagadougou, 1998. Denise BRÉGAND, Commerce caravanier et relations sociales au Bénin, ]998. Kusm AGGARWAL, Amadou Hampâté Bâ et l'africanisme, ]998. Jean-Claude JEAN, Marc MAESSCHALCK, Transition politique en Haïti, ] 998. Aka KOUAMÉ, Éducation et emploi des femmes à Abidjan, ] 999. Philippe NOUDJENOUME, La démocratie au Bénin, ] 999. Laurence BOUTINOT, Migration, religion et politique au Nord Cameroun, ]999. Mamadou Abdoulaye NDIA YE, A]pha Amadou SV, Africanisme et théorie du projet social, 2000. Léon MATANGILA Musadila, La catégorie de la faute chez les Mbalas (Bantous) - Paul Ricoeur en débat, 2000. Kimba IDRISSA (sous la direction de), Le Niger. État et démocratie, 2001. Claude SUMA TA, L'économie parallèle de la RDC,200].

Abdoulaye GUEYE

Les intellectuels

africains en France

Préface de Babacar SALL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

L'Ha rmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

HONGRIE

2001 ISBN: 2-7475-1641-5

@ L'Harmattan,

À Magatte et Stéphanie À mes frères et sœurs.

On dirait, par tout le pays, « Le joueur de flûte a trahi» Je serais honteux de mon sang, Des aïeux de qui je descends, On me verrait bouder dessus Sur la branche dont je suis issu

Georges Brassens

Remerciements

Le présent ouvrage a nécessité beaucoup d'énergies et énormément de privations tant de ma part que de la part de proches et d'amis. Pour cette raison, je tiens à remercier tous ceux qui ont contribué à sa réalisation. Je témoigne en particulier toute ma gratitude à B. Sall dont l'apport à ma formation scientifique est inestimable et Florent « Outang » Champy dont les suggestions et les critiques ont permis de rendre bien tneilleur le texte que voici. Je remercie aussi Joseph Caruso de l'Institute of African Studies de Columbia University à New York de m'avoir facilité l'accès au fonds documentaire des diverses bibliothèques de cette université. Grâce à son professionnalisme, sa grande culture africaniste et son assistance technique, j'ài pu consulter nombre d'ouvrages essentiels à cette étude. Mes remerciements vont également à Bogumil K. Jewsiewicki du CELAT (Université Laval à Québec) pour ses remarques sur la première version de cet ouvrage et sa promptitude à m'ouvrir sa bibliothèque personnelle. Je remercie en outre Papa ~. Seck, Louis Hourmant et Armelle Cressent d'avoir bien voulu me consacrer une partie de leur temps. Cet ouvrage ne serait peut-être pas achevé aussi rapidement si je n'avais pas bénéficié de la bourse d'excellence de l'A.U.F. et d'une bourse post-doctorale du CELAT. Que ces deux institutions soient donc assurées de toute ma gratitude.

Avertissement

Avant d'inviter à la lecture des pages qui suivent, je voudrais apporter trois précisions: 1) bien que la présente étude porte sur les intellectuels de l'Afrique occidentale anciennement colonisée par la France, la terminologie intellectuels africains sera utilisée. Ce choix ne s'explique point par l'intention de généraliser mais par le souci d'alléger autant que faire se peut mes phrases; 2) les intellectuels interrogés pour les besoins de cet ouvrage sont identifiés par des noms fictifs en majuscule, ex : BONID. 3) afin de distinguer les extraits d'entretien effectués avec les intellectuels des citations provenant de textes produits par ceux-ci, j'ai choisi de mettre en italique les premiers et en standard les secondes.

x

Préface Vers la fin des intellectuels africains en France?
L'ouvrage que nous propose Abdoulaye Gueye sur les intellectuels africains en France de 1980 à nos jours est d'une grande acuité parce qu'il intervient à un moment où ces derniers se trouvent dans un contexte historique particulier et dépourvu d'idéal mobilisateur. Cette situation est à lire en fonction de l'évolution sociologique de la population intellectuelle, de la spécialisation universitaire, de l'âge et du degré d'engagement envers l'Afrique. Les années 80 et 90 constituent une période charnière puisqu'elles marquent en France le début de la dépolitisation des demandes d'Afrique, la fin de l'État africain comme modèle de référence des revendications et des luttes. Ceci est à lier aux politiques d'ajustement structurel et à ses conséquences sur l'emploi universitaire. La défonctionnarisation qui s'en est suivie a amoindri les espoirs de retour au pays et provoqué la translation progressive des intellectuels vers d'autres opportunités promotionnelles en France. L'engouement des vagues récentes pour les études opératoires comme l'informatique, le management, d'une part, les prises importantes de la nationalité française, d'autre part, ont accéléré l'intégration d'une partie de cette intelligentsia, la plus jeune certes, mais aussi la plus pragmatique. Ce renouveau de la culture générationnelle a profondément modifié la qualité de la sociabilité communautaire et affecté les modes traditionnels d'agencements sociaux. En effet, l'affaiblissement du lien avec l'Afrique a favorisé la montée de l'individualisme chez les intellectuels en même temps qu'il a induit une baisse de participation aux initiatives communautaires. Rares sont ceux qui adhèrent aux associations ou participent aux actions solidaires. Les manifestations en faveur des « sans-papiers» comptent dans leurs rangs très peu d'intellectuels africains. Ce phénomène de démobilisation est concomitant à une modification de leur schéma de valeurs marqué par le passage de la solidarité à l'intérêt, de l'engouement communautaire à la promotion individuelle. Au moment des événements de « Saint-Bernard », certains Africains, parmi lesquels des intellectuels, sont allés jusqu'à se plaindre que les « sans-papiers» et leur mode de revendication, la grève de la faim, ternissaient l'image des africains légalement installés en France et donnaient une mauvaise représentation de l'Afrique dans ce pays.

Il existe peu ou prou de liens directs entre intellectuels et manuels africains. L'affaiblissement de la tradition militante a élargi le fossé entre ces deux groupes au point qu'aucune initiative commune n'est effectivement envisageable. La question qui se pose alors, c'est quel devenir peuvent espérer les intellectuels africains à partir du moment où ils s'abstiennent de s'insérer dans les dynamiques de leur communauté d'appartenance? L'autre facette de cette interrogation, c'est la contre-performance du collectif africain par rapport à d'autres communautés établies en France. Quand on considère les résultats obtenus par les Asiatiques en si peu de temps, alors qu'ils ne maîtrisaient à l'origine ni la langue ni la culture françaises, on peut s'interroger sur l'efficacité des stratégies communautaires africaines. Il y a là certainement lieu d'incriminer aussi le mode de structuration des intellectuels africains ou plus précisément leur qualité d'organisation. Le Groupe Sahel Recherche a été dans les années 90, l'une des rares associations à regrouper les intellectuels africains. C'est dans ce contexte particulier que s'inscrit cette présente étude dont le mérite principal est de définir ces derniers comme une catégorie sociologique et de fixer les dimensions du concept à partir de critères qui allient des aspects immatériels (niveau de formation, spécialisation, affiliation institutionnelle, etc.) et matériels. De manière générale, il y a les auteurs qui ont étudié les intellectuels africains à partir des réalités internes au continent comme W. G. Johnson, M. Diouf, J. F. Manchuelle et ceux qui les appréhendent à partir de la société française comme CI.Wauthier ou Ph. Dewitte dont les travaux sur les mouvements nègres en France (19191939) montrent déjà l'incidence de la contextualité politique et économique sur la production des formes d'intellectuels noirs. L'originalité de la démarche de Gueye est d'intégrer la catégorie intellectuelle dans un système d'acteurs avec une poursuite de buts qui laisse place au jeu identitaire, à la ruse, à des demandes et des abandons d'Afrique, à une Afrique à la carte qu'on décline parfois par rapport à ses intérêts personnels et en fonction des enjeux et des situations. Mais dans ces jeux de polyvalence d'identités apparaissent des formes inédites d'intellectuels qui dépassent le registre de l'ambiguïté. Ce ne sont plus, en effet, des types «ambigus» d'intellectuels comme Samba Diallo (le héros de L'aventure ambiguë xii

de Cheikh Hamidou Kane) ou Kocoumba, ['étudiant noir (celui du roman d'Aké Loba) plongés dans un dilemme Occident/Afrique qu'ils n'arrivent pas à résoudre. Aujourd'hui, les intellectuels africains en France ont généralement dépassé le paradigme de l'ambiguïté parce qu'ils ont introduit le choix comme mode opératoire. Samba Diallo est mort pour n'avoir pas choisi. Il serait réducteur de percevoir les intellectuels africains comme un bloc homogène et anhistorique. De même, il serait. difficile de les sérier, autrement dit de prendre seulement la géographie comme critère unique de catégorisation d'autant plus que les cultures de résistance, les expériences coloniales, les rapports à l'Afrique à partir de la France ne sont pas les mêmes. Un intellectuel issu des quatre communes du Sénégal (Saint Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) n'a pas forcément les mêmes appréhensions par rapport au modèle colonial qu'un ressortissant de l'ancienne Haute Volta. Ces déterminants historiques interviennent dans la manière dont l'intellectuel africain négocie sa position dans la société d'accueil et peuvent être considérés comme un capital. Il y aurait certainement une corrélation relative à établir entre le prestige dont bénéficie, par exemple, l'intellectuel sénégalais à l'extérieur et le capital-prestige dont jouit le Sénégal, lequel ne lui est pas nécessairement consubstantiel mais est plutôt un construit idéologique d'origine coloniale. Pour saisir la transmutation qui s'opère chez les intellectuels africains dans la période étudiée, Gueye introduit trois expressions conceptuelles: - « l'intégration disproportionnée» qui montre les lieux péri-étatiques où se joue notamment la conversion de leur savoir en capital économique. La plupart cherchent à valoriser leurs compétences auprès d'organismes de développement français œuvrant dans les pays africains ; - la « reconfiguration » des intellectuels qui fait que la France devient un lieu d'ancrage, marquant ainsi le « passage d'une logique de transition à une logique de sédentarisation ». Le phénomène d'achat de maisons ou le choix du lieu d'enterrement en France constitue une illustration de cette reconfiguration qui souligne, à la fois, une évolution du rapport à l'Afrique et le besoin de participation des intellectuels à leur environnement immédiat; - « l'action identitaire» qui met en évidence la prééminence des réalisations concrètes sur le caractère spéculatif de l'activité intellectuelle. Bon nombre d'intellectuels se trouvent confrontés à une
.

xiii

critique systématique de leur auditoire qui leur demande de passer de la parole à l'acte. Cette valorisation du concret est historiquement assimilée à l'engagement. Un exemple édifiant, celui du poète David Diop qui écrivit à Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine, avant son départ en Guinée, dirigée à l'époque par Sékou Touré: «Je pars pour la Guinée au début de la semaine prochaine en compagnie de Abdou Moumouni, Joseph Ki-Zerbo et quatre autres professeurs africains. Comme je l'ai écrit, il est des cas où celui qui se prétend intellectuel ne doit plus se contenter de vœux pieux et de déclarations d'intention mais donner à ses écrits un prolongement concret ». Si chez les primo-intellectuels, l'engagement politique est au centre de leur activité, la génération actuelle place, par contre, la professionnalité au cœur de sa démarche. L'Afrique apparaît plus, à cet égard, non plus comme un objet d'étude ou le lieu d'expression d'un idéal, mais comme un espace opératoire. La définition que l'auteur donne, par ailleurs, de l'intellectuel permet de voir clair sur les différentes formes identificatoires de cette catégorie en même temps qu'elle élague une partie significative des Africains qui n'ont pas de «compétence cognitive» certifiée par l'institution académique. Ce parti pris est utile pour mener à bien une telle étude, vu que la revendication du statut d'intellectuel n'est pas seulement l'apanage d'un groupe distinct mais de tout Africain, quel que soit son niveau de formation. Le choix du corpus d'associations, en l'occurrence le Groupe Sahel Recherche, constitué exclusivement d'universitaires et Diaspora Africaine plus hétéroclite dans sa composition, met en exergue deux types de formes organisées d'intellectuels africains en même temps qu'il souligne des modalités différentes de gestion identitaire. Cette différence se perçoit par le fait que l'auteur ne mobilise pas le même dispositif conceptuel. Il utilise, par exemple, pour Diaspora Africaine les catégories de la sociologie religieuse, de la littérature biblique (culte, rite, calendrier liturgique, ancien testament, etc.) ainsi que celles du totalitarisme (culte de la personnalité, refus de la contradiction, etc.). Autant de caractéristiques qui montrent la complexité et la diversité des intellectuels africains. Mais le véritable problème, c'est l'absence de cadres organisationnels qui remet en cause leur capacité collective à entreprendre ici et là-bas. Absence qui naît de la conjonction de fàcteurs multiples parmi lesquels le déficit de volonté et de conscience communes, l'environnement institutionnel qui reste encore marqué par des présupposés archaïques. A ceci, il faut ajouter xiv

les restrictions administratives relatives à l'entrée et au séjour des étrangers en France qui ont affecté les flux de renouvellement de la population intellectuelle, l'émigration vers les États-Unis et le Canada, l'absence de relais générationnels entre les intellectuels historiques (ceux des indépendances) et les nouvelles générations nées en France moins portées sur le débat idéologique et plus enclines aux thématiques relatives à la citoyenneté et à la participation. Ce changement structurel de la base sociologique de l'intelligentsia africaine en France n'a pas été suffisamment pris en compte par les différentes initiatives qui ont vu le jour pendant la période d'étude en question, notamment la publication du Groupe Jonction de la fin des années 70, les revues Sociétés Africaines et diaspora et Alternatives Africaines des années 90. La négation du pays d'accueil doublée d'un absolutisme « noir» en réaction à d'autres absolutismes dominants a été, à certains égards, à l'origine de la contreproductivité du projet africain en France. Ce comportement est une réaction par rapport aux systèmes colonial et postcolonial qui enferment les communautés dépendantes dans des isolats desquels elles ne peuvent sortir, de manière individuelle, que le plus souvent par le biais d'un supplément d'allégeance. Les intellectuels africains qui ont refusé cette offre n'ont eu d'autre alternative, entre autres, que de sortir du système au prix d'un autre exil, principalement vers l'Amérique du nord, ou de former des cadres autonomes pour préserver ce qu'ils considèrent comme étant le dernier rempart de leur dignité d'êtres pensants. Cela peut être perçu comme un enfermement mais aussi un acte de sauvegarde identitaire. Le mouvement du Niagara d'origine afro-américaine, la négritude, le consciencisme, la renaissance africaine s'inscrivent dans cette continuité historique de valorisation et de préservation de l'identité africaine. Il existe parmi les tentatives de rupture avec le système, des initiatives de sortie ou d'abandon d'Afrique qui consistent en la création d'activités intellectuelles où le continent n'est plus central mais intégré dans un ensemble hétérogène. Des librairies, des troupes artistiques, des cabinets de consultations fondés par des africains ne cherchent plus à se spécialiser sur l'Afrique, mais à se déterritorialiser en fonction d'une demande plus universelle. Cette nouvelle tendance, résiduelle certes, risque d'affaiblir à terme le lien organique qui existe entre l'Afrique et sa diaspora. Mais toujours en est-il que la « communauté» négro-africaine est la seule, de nos jours, à ne pas disposer en France d'un espace propre, en dépit des multiples tentatives xv

depuis 1963, date où fut lancé le premier projet de création d'une Maison d'Afrique et de Madagascar. L'une des dernières initiatives encore en cours est la Maison Internationale de l'Afrique qui a reçu le soutien de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) par le biais d'une résolution votée en 1995. Les intellectuels africains ont, en outre, déserté la lutte pour les droits civiques en France. Dernièrement, le Collectif Egalité, dont la revendication majeure est une meilleure prise en compte des « Blacks» dans les médias, a entrepris une série d'initiatives à laquelle très peu d'intellectuels se sont joints. Distancés par d'autres franges de la communauté comme les artistes et les sportifs, s'accrochant à des archétypes inopérants comme l'identité, compte tenu de l'évolution des générations et des demandes plus tournées vers des préoccupations consuméristes, ils se trouvent dans une impasse qu'ils cherchent à contenir par l'usage affectif des mythes d'origine. Tous ces facteurs limitants souligneraient la fin des intellectuels africains en France comme groupes organisés. Le débat virulent autour de l'africanisme (ou de certaines de ses formes), de ses méthodes, de sa culture historique, de son outillage conceptuel, de ses modalités contemporaines et ses dites responsabilités dans la dévalorisation de l'Afrique noire, la place marginale des études africaines sur l'échiquier universitaire français sont autant de signes de ce déclin que le présent ouvrage tente d'explorer à travers une sociologie critique. Babacar SALL, sociologue

XVI

Introduction

Je restitue ici les résultats d'une recherche qui a porté sur les intellectuels africains (spécifiquement ceux de l'Afrique occidentale) en France pendant la période 1980-2000. L'étude s'articule principalement autour d'un ensemble d'interrogations ayant trait aux problèmes de l'affirmation identitaire et de l'intégration socioéconomique de ces intellectuels vivant dans un contexte d'expatriation. Elle part de questions larges touchant notamment à l'évolution de la classe intellectuelle africaine en France, à la configuration des structures qu'elle a mises en place, à sa reproduction et à ses modes d'organisation aujourd'hui. Comment les intellectuels africains conçoivent-ils leur rôle d'intellectuels? Existe-t-il une reproduction des espaces intellectuels africains? Les structures actuelles ressemblent-elles à celles des années passées? Autrement dit, les intellectuels africains de la génération actuelle poursuivent-ils les mêmes objectifs que leurs prédécesseurs? S'inscrivent-ils dans les mêmes projets et actions? Pour aider à saisir les raisons qui m'ont amené à poser ces questions ainsi que la délimitation spatio-temporelle de mon objet d'étude, il nous faut partir de l'histoire de la littérature sur les intellectuels africains. Il semble peu aisé de situer l'émergence de la thématique des intellectuels africains dans la recherche scientifique. Selon que l'on considère les travaux qui utilisent spécifiquement le concept d'intellectuel africain ou ceux qui, tout en employant un autre terme, ne portent pas moins sur cette classe sociale, la date d'apparition du concept n'est plus la même. Dans le premier cas, ce serait 1969, l'année de parution de l'article de Simon MPondo «L'univers existentiel de l'intellectuel africain chez Chinua Achebe »1.Usant du terme d'intellectuel, l'auteur camerounais tente d'analyser les contradictions d'un jeune Nigérian (Obi, ancien étudiant à Londres, devenu fonctionnaire dans son pays) partagé entre les «valeurs cardinales» de probité et de justice qu'il a faites siennes et l'attachement à sa société gangrenée par la corruption et le favoritisme clanique. En revanche, si on considère aussi des ouvrages qui, sans employer le terme d'intellectuel, s'intéressent néanmoins à la classe des intellectuels, on peut remonter jusqu'à 1962, l'année de publication de l'ouvrage de Jean-Pierre Ndiaye: Enquête sur les
1 cf Présence Africaine, n° 70, 1969, p. 172-180.

étudiants africains en France2. Comme S. MPondo, J.-P. Ndiaye s'intéresse à des acteurs qui se rendent dans un pays européen en vue d'acquérir une formation universitaire, utilisée ensuite pour élaborer un discours critique et un projet de société destinés à orienter les décisions et les choix nationaux dans leur pays. Son livre est important parce que de nombreuses recherches sur les intellectuels africains renvoient aux étudiants africains en France entre la seconde moitié des années 50 et le début des années 60 qu'il a lui-même étudiés. Ces deux études ont été suivies de beaucoup d'autres dont les plus récentes ont été publiées dans les revues africanistes Politique Africaine3 et Sociétés Africaines et Diasporcf. Toutefois, mon intention, au cours de cet ouvrage, n'est nullement de déterminer les causes de cette richesse bibliographique. La marque perceptible des idées et des actions des intellectuels africains sur les institutions politiques, économiques et sociales de leur pays ainsi que leur participation aux événements historiques qui ont marqué le XX. siècle (notamment la décolonisation) expliquent probablement cette abondante littérature. J'envisage plutôt de montrer l'utilité d'une nouvelle étude sur les intellectuels africains, tant pour l'analyse sociologique que pour la connaissance de la thématique annoncée. La thématique des intellectuels africains se caractérise aujourd'hui par sa structuration autour de deux ensembles d'ouvrages, clairement distincts, dont la comparaison permet de dégager une nouvelle voie pour prolonger ces recherches. Le premier groupe traite de cette classe sociale à travers les écrits, les manifestations et les divers problèmes de ses éléments agissant de l'intérieur du continent africain. Il y apparaît une certaine continuité scientifique entre les différentes recherches. On dispose en effet d'importantes connaissances sur la période allant du début du XX. siècle aux années 90 ; le début du XX. siècle est présenté par des historiens, dont M. Diouf5, comme un prélude à la formation d'une couche intellectuelle en Afrique. En outre, les études de G. Wesley Johnson6 et Jean-François Manchuelle7, par exemple, répertorient
2 Ce livre a été publié aux éditions Réalités africaines à Paris. 3 Cf Politique Africaine, n° 51, octobre 1993. 4 Cf Sociétés Africaines et Diaspora, n° 8, décembre 1997. 5 M. Diouf, « Les intellectuels africains face à l'entreprise démocratique: entre la citoyenneté et l'expertise », in Politique Africaine, n° 51,1993, p. 35-47. 6 G. W. Johnson, Naissance du Sénégal contemporain, Paris, Karthala, 1991. 7 J.-F. Manchuelle, « Assimilés ou patriotes africains? Naissance du nationalisme culturel en Afrique (1853-1931) », in Cahiers d'Études Africaines, n° 138-139, XXXV-2-3, 1995. Cet auteur utilise alternativement les termes d'« élite africaine» -2 -

les œuvres de lettrés africains qui ont été historiens, ethnologues et critiques du fonctionnement de leur propre société à l'époque coloniale; ces études décrivent l'organisation des lettrés autochtones en associations culturelles (telles les troupes de théâtre) d'où a émergé plus tard un discours nationaliste fustigeant le colonialisme et cherchant à attribuer aux mêmes lettrés une préséance politique en Afrique. Dans une approche assez similaire, A. Bathily traite de l'évolution idéologique et politique de la classe intellectuelle africaine, spécifiquement celle du Sénégal à la fin des années 608. Il montre ainsi l'irruption d'un front d'opposition au pouvoir senghorien organisé par les étudiants et enseignants de l'université de Dakar. Les structures ainsi formées sont présentées comme des « syndicats d'intellectuels» par l'historien sénégalais, qui souligne la tradition d'opposants des étudiants africains qui se sont toujours reconnus le devoir «d'intervenir sur le champ politique dans le cadre de la lutte contre le colonialisme, d'abord, et contre le néocolonialisme en Afrique, ensuite »9. L'étude d'Aminata DiawlO, la sociologie des intellectuels africains par Jean Copansll, les publications du bulletin de l'Institut de recherche panafricain, le CODESRIA12 et les articles parus dans Politique Africaine13 constituent des interrogations fécondes sur les intellectuels en Afrique des années 50 aux années 90. Ces écrits soulèvent des questions aussi importantes que la formation de la classe intellectuelle pour l'Afrique, son rôle et son rapport au pouvoir politique sur ce continent.
et d'« intellectuels africains ». 8 A. Bathily, Mai 68 à Dakar ou la révolte universitaire et la démocratie, Paris, éd. Chaka! Afrique contemporaine, 1992. 9 Idem, p. 48. 10 A. Diaw, «La démocratie des lettrés », in M. C. Diop (éd.), Sénégal: trajectoires d'un État, Dakar, Codesria, 1992, p. 299-329. Dans son étude, cette philosophe démontre la monopolisation du champ politique par les intellectuels sénégalais. L'espace démocratique, affirme-t-elle, n'est en fait qu'un lieu d'échanges, d'alliances et d'oppositions entre les intellectuels, souvent en vue d'exercer le pouvoir, à l'exclusion du reste de la société. 11 J. Copans, La longue marche de la modernité africaine: savoirs, intellectuels, démocratie, Paris, Karthala, 1990. Voir en particulier le chapitre «Des intellos pour l'Afrique» ; « Intellectuels visibles, intellectuels invisibles », in Politique Africaine, n° 51, op. cit., p. 7-25; «Entre porteurs de valises et porteurs de savoirs: intellectuels encore un effort si vous voulez être de vrais révolutionnaires! », in B. Schlemmer,Terrainset engagementsde ClaudeMeillassoux, Paris, Karthala, 1998, p.251-267. 12 Voir notamment M. Diouf et M. Mamdani (éds), Libertés académiques en Afrique, Dakar, Codesria, 1994, ainsi que les débats du colloque sur le même thème publiés dans le n° 3 du bulletin du Codesria daté de 1993. 13 Cf Politique Africaine n° 51, op. cit.

-3-

Le deuxième ensemble d'études s'intéresse au groupe d'intellectuels africains agissant dans le cadre de la société française. Il est aussi riche en titres que le précédent. Des ouvrages tels que ceux de Lylian Kesteloot, de Philippe Dewitte et de Claude Wauthier sur la période coloniale (1920-1960 environ) rendent compte de la naissance du mouvement intellectuel africain en France et établissent la biographie littéraire et sociale de ses instigateurs. Ils sont complétés par des recherches sur la période allant des années 60 aux années 70; il s'agit précisément d'analyses sociohistoriques de revues (B. Kotchyl4, J.-R. de BenoistI5), d'études et de témoignages sur le fonctionnement interne des associations mises en place par des intellectuels africains (Sékou Traoré16 et Charles DianéI7), d'interrogations sur l'évolution des idées au sein des principales associations et enfin de descriptions des relations, souvent conflictuelles, entre ces structures et les autorités politiques françaises. Mais à la différence du premier, le deuxième ensemble de travaux se compose d'études qui s'arrêtent à la décennie 70. Ainsi, les intellectuels africains en France de la génération 80 et 90 constituent-ils des acteurs oubliés par la littérature africaniste. Cet oubli repose peut-être sur un impensé ; cependant il laisse transparaître une perception homogénéisante, uniformisante de la classe intellectuelle africaine en France. L'absence d'études sur la génération actuelle peut laisser croire que ses motivations, ses conditions de présence ainsi que son mode d'organisation sont les mêmes que ceux de la précédente; elle laisserait supposer que les observations de J.-P. Ndiaye caractérisent aussi bien la génération des années 50170 que celle d'aujourd'hui18. Selon les observations de J.-P. Ndiaye, en effet, ces acteurs effectuaient un séjour en France de courte durée (4 à 8 ans environ) en vue d'aller œuvrer à la bonne gestion et au développement de leur pays. Or, je montrerai que des mutations significatives se sont produites entre les années 50170 et les années 80/90. Les acteurs de la dernière génération s'engagent dans une démarche inverse, qui consiste certes, dans un premier
14 B. Kotchy, «La problématique de la F.E.A.N.F. », in (Collectif) Le rôle des mouvements d'étudiants africains dans l'évolution politique et sociale de l'Afrique de 1900 à 1975, Paris,UNESCO/L'Harmattan, 1993. 15 J.-R. de Benoist, «La F.E.A.N.F. et les autorités coloniales », in (Collectif) Le rôle des mouvements d'étudiants africains dans l'évolution politique et sociale de l'Afrique de 1900 à 1975, op. cit. 16 S. Traoré, La F.E.A.N.F., Paris, L'Harmattan, 1985. 17 Ch. Diané, « La F.E.A.N.F. et les grandes heures du syndicalisme étudiant noir », Paris, éd. Chaka/ Afrique contemporaine, 1990. 18 J.-P. Ndiaye, Élite cifricaine et culture occidentale: assimilation ou résistance ?, Paris, Présence Africaine, 1969. - 4-

temps, à venir se former en France, mais, contrairement à leurs prédécesseurs, ils tentent par la suite d'y exercer une activité professionnelle, de préférence liée au type d'enseignement reçu. Le peu d'attention accordée à cette génération ne doit cependant pas occulter les prémices d'un intérêt pour elle. Postérieur au début de mes propres recherches qui remontent à 1994, il convient de relever le débat suscité à partir de 1997 par Ch.-D. Gondola19, qui attirait l'attention sur les demandes et attentes professionnelles des intellectuels africains d' aujourd 'hui, particulièrement les historiens, revendiquant un statut au sein de l'institution universitaire française. En outre, le texte de B. Sall, présenté au colloque tenu en novembre 1997 sur le cinquantenaire de la maison d'édition Présence Africaine20, s'intéressait aux stratégies et aux difficultés des acteurs actuels pour s'organiser et aménager un espace identitaire en France. Et pour finir, j'ai moi-même publié en 1997 un article sur les différences entre les intellectuels africains des années 50 et leurs homologues d'aujourd'hui quant à leurs modes d'expression et leur conception du lien à l' Afrique21. Une recherche sur l'actuelle génération d'intellectuels africains en France apparaît pleinement justifiée pour plusieurs raisons. Tout d'abord, l'aspiration professionnelle de cette population est porteuse d'une contradiction en regard de l'importance accordée au retour en Afrique par ses prédécesseurs; pour ces derniers, l'intellectuel, après l'indépendance, devait coopérer avec ses concitoyens en terre africaine pour l'ascension politico-économique de son peuple. De ce fait, il est nécessaire de s'interroger sur le sens du choix de leurs homologues d'aujourd'hui et d'étudier le rapport qu'ils entretiennent à la fois avec l'Afrique et avec leurs prédécesseurs. La seconde raison de mener cette étude est qu'elle permet de saisir l'évolution de cette classe sociale depuis les années 60. L'objectif est de mettre en évidence les caractéristiques particulières des intellectuels d'aujourd'hui, de souligner les règles et contraintes d'ordre sociologique qui influent sur leurs démarches et leurs positions idéologiques, morales et scientifiques. Sans quoi, le risque serait de penser la classe intellectuelle africaine en France comme une entité figée, an-historique. L'intérêt est donc de souligner les
19 Ch.-D. Gondola, «La crise de la formation en histoire africaine en France vue par les étudiants africains », in Politique Africaine, n° 65, mars 1997, p. 132-139. 20 B. Sali, « Crise du retour et tentative de construction d'un espace africain en France », à paraître dans Présence Africaine. 21 A. Gueye, «Conjonctures historiques et démarches identitaires: le cas des intellectuels africains en France », in Sociétés Africaines et Diaspora, n° 8, décembre 1997, p. 55-71. -5 -

dissemblances entre les différentes générations, sans pour autant nier toute filiation. Enfin, la sociologie des intellectuels africains s'est pour l'essentiel préoccupée d'appréhender et de décrire les acteurs en question à travers les seules idées dont ils sont porteurs, au détriment d'une étude des conditions concrètes de leur vie, qui influent pourtant sur la production des idées. Sans peut-être en prendre conscience, les chercheurs ont extrait ces acteurs des exigences et contraintes de leur vie quotidienne; ils en ont fait des personnes isolées et indépendantes du reste de la société. Les rares fois où leur sociabilité a été évoquée, elle l'a été dans des ouvrages de témoignages, comme celui de Ch. Diané22. Or je vais montrer que les intellectuels en France sont inscrits dans des réseaux d'interconnaissances et de sociabilité, et qu'ils sont soumis à des contraintes sociales de divers ordres, qui font d'eux des acteurs dans la société française en général et pas seulement dans une microstructure homogène. De plus, ils attendent de recevoir de leur société d'installation des ressources matérielles qui leur servent à déterminer la nature de leur lien à l'Afrique ainsi que leur propre identité sociale.
L'une des contributions majeures de la présente étude à la sociologie est de montrer comment l'inscription sociale influe sur la trajectoire et le mode de vie des intellectuels africains. Je démontrerai en effet que, selon le contexte sociohistorique, ces acteurs redéfinissent leur fonction sociale. l'établirai de plus la capacité du contexte de détourner cette population de son objectif de départ, qui était d'effectuer un séjour d'études limité en France, vers un but différent: s'intégrer dans la société française. Par ailleurs, inscrire les intellectuels africains dans la société française constitue le meilleur moyen de comprendre comment, au sein de la même classe sociale, les mêmes aptitudes et ressources cognitives (le diplôme, la production scientifique, la réception de cette production, etc.) peuvent être successivement utilisées pour poursuivre des objectifs antinomiques.

La présente étude pourrait, au surplus, enrichir particulièrement la sociologie de l'intégration. Quand elle traite des populations africaines en France, la sociologie de l'intégration s'intéresse essentiellement aux composantes dites sociologiquement dominées des ressortissants de l'Afrique, dont elle souligne souvent la misère et l'exclusion, la dissemblance des mœurs et coutumes par rapport
22 Ch. Diané, «La F.E.A.N.F. et les grandes heures du syndicalisme étudiant noir» op. cil. - 6-

aux us français et l'obstacle que constitue pour elles la maîtrise insuffisante de la langue française. Quant au présent ouvrage, il voudrait établir les difficultés d'une classe sociologiquement dominante, car détentrice d'une haute qualification professionnelle, et pourtant obligée parfois de recourir à des stratégies économiques informelles et au détournement des lois françaises pour assurer sa prise en charge matérielle. Après quelques pages consacrées aux réflexions qui lui servent de fondement, cet ouvrage suivra un plan d'étude apte à rendre clair le double positionnement des intellectuels africains par rapport à l'Afrique et à la France. Il s'agira au préalable de construire l'objet d'étude en s'assurant de sa visibilité, de sa réalité et de sa précision, car les concepts qui me guident dans le traitement de cet objet sont pour le moins hétéroclites, complexes et parfois galvaudés. Les mots « identité» et «intellectuel» apparaissent en effet dans les conversations courantes, hors du milieu scientifique. Pour cette raison, leur utilisation scientifique devrait se faire avec un souci de clarification par rapport à l'usage commun. l'indiquerai dans le deuxième chapitre les origines de la population étudiée afin de rappeler que les acteurs auxquels je m'intéresse ne sont pas des précurseurs et encore moins des individus sans histoire, bref un groupe sorti ex nihilo. Au contraire, ils sont les produits d'une lignée de pensées et d'actions dont ils ne se sont pas complètement affranchis. La perspective diachronique qu'introduit ce chapitre permettra de présenter de manière succincte les caractéristiques et les positions des premières générations d'intellectuels africains, donc d'évoquer les contraintes sociopolitiques auxquelles elles ont été soumises. Il résultera de ce rappel historique des éléments d'éclairage et de comparaison avec la génération actuelle, notamment en ce qui concerne le lien identitaire à l'Afrique. Cette question sera saisie dans les chapitres III, IV et V où j'expliciterai la spécificité des intellectuels africains d' aujourd' hui en faisant ressortir les points de rupture et les similitudes entre eux et leurs prédécesseurs dans la mise en acte de l'appartenance à l'Afrique. Le lien identitaire, en tant que démarche s'effectuant depuis la France, pose cependant la question de l'intégration de la génération actuelle dans ce pays (avec les acquis, les obstacles et les dépassements qui lui sont corrélatifs), ce dont je traiterai dans les chapitres VI, VII et VIILJe considère que le processus d'intégration suppose, dans la société d'installation, une (inter)dépendance vis-àvis d'autres acteurs, l'affrontement d'obstacles et de difficultés, des

-7 -

aspirations d'ordre matériel ou immatériel... Autant de faits dont le rapport identitaire à l'Afrique n'est pas complètement indépendant, puisqu'ils contribuent à définir les formes sous lesquelles ce lien s'exprime ainsi qu'à son efficience. La configuration du lien identitaire à l'Afrique dépend peu ou prou des ressources auxquelles les intellectuels africains ont accès durant leur séjour en France, mais aussi des contraintes que cette société leur impose, à travers des lois, des règles sociales, une législation politique, etc. Par ailleurs, c'est aussi à travers les problèmes personnels ou collectifs rencontrés pour mettre en branle les actions identitaires et renforcer le lien à l'Afrique depuis la France que la démarche identitaire sera jaugée. L'étude de ces problèmes permet de connaître le degré d'investissement des intellectuels africains expatriés dans ce lien, autrement dit les types de concessions ou de sacrifices auxquels ils sont prêts à consentir pour la réussite de leur démarche.

-8-

I
Problématique, outils conceptuels et définition

S'interroger sur les intellectuels africains en France aboutit à découvrir la place centrale qu'occupe la question de l'identité dans leurs discours et leurs actions. Les descriptions et les analyses des activités de la génération 50/70 montrent que leur principale préoccupation était d'affIrmer l'existence d'une identité africaine et d' œuvrer pour sa continuité23. Cette entreprise s'appuyait sur une conception double de l'identité. D'abord, celle-ci était oppositionnelle: en effet, l'identité africaine était posée spécifiquement par rapport à l'Europe, exhibée en pôle d'identification antinomique. Mais, ensuite, la conscience de l'identité africaine était présentée sous une forme totalisante et monopolistique; cette identité était appréhendée comme un schème de références exclusif parce que supposé achevé qui s'imposait sur tout autre entité d'identification et régissait l'ensemble des sphères de la vie sociale de l'individu, lequel se définissait, sinon se trouvait intégralement défini par celle-ci. n me semble que cette vision double et solidaire de l'identité (oppositionnelle et totalisante) doive inspirer la compréhension des discours et des faits des intellectuels africains de la génération 50170, à commencer par la demande d'indépendance politique: selon ces acteurs, le maintien de l'Afrique sous la domination (coloniale ou post-coloniale) française était incompatible avec leur volonté de la

voir « s'épanouir

économiquement, socialement, culturellement et avec leur quête ultime «d'être authentiquement Africains Cette position montre que l'identité africaine conditionnait intellectuels en influant sur toute leur démarche jusque dans choix les plus personnels de leur vie sociale. La quasi-absence

»24 »25. les les de

23 CI. Wauthicr, L'Afrique des Africains: inventaire de la négritude, Paris, Seuil, 1964 ; L. Kesteloot, Les écrivains noirs d'expression française: naissance d'une littérature, Bruxelles, Éditions de l'Université Libre de Bruxelles, 1977 ; S. Traoré, La F.E.A.N.F., Paris, L'Harmattan, 1985; B. Jules Rosette, «Conjugating cultural realities: Présence Africaine », in V. Y. Mudimbe (éd.), The surreptitious Speech: Présence Africaine and the Politics of Otherness. 1947-1987, Chicago, University of Chicago Press, 1992, p. 14-44; A. M. Aduayom, «La Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France (F.E.A.N .F.), dans la lutte anti-coloniale (1950-1960) », in H. d' Almeida- Topor, O. Goerg, C. Coquery- Vidrovitch (éds), Les jeunes en Afrique: la politique et la ville, tome II, Paris, L'Hannattan, 1992, p. 121-141. 24 F.E.A.N.F., «Manifeste des étudiants d'Afrique occidentale à propos des congrès», in L'Étudiant d'Afrique Noire, n° 11, avril 1957, p. 5. 25 A. Tévoédjré, «A l'heure du choix. L'Afrique exige de nous: l'unité », in L'Étudiant d'Afrique Noire, n05,juin-septembre 1956, p. 3.

reconnaissance de l'individualité et le rejet de l'extériorité (c'est-àdire de tout ce qui n'est pas une propriété de l' Afrique) qui apparaissent dans leurs discours sont révélateurs. L'Afrique s'était emparée de leur existence; elle était posée comme point de départ et finalité de leurs actes et discours, si bien que leur lien social était inextricablement un lien à l'aire géographico-culturelle de leur origine et chaque dimension de leur vie sociale devait être comprise par son truchement. Il faut probablement prendre connaissance du témoignage d'Henri Lopes, un des acteurs de cette génération, exdirecteur adjoint de l'UNESCO, pour mieux apprécier cette analyse:
Lorsqu'une littérature se trouve dans la période de lutte d'indépendance ou de construction nationale, elle a tendance à mettre l'accent sur l'identité nationale et à noyer l'identité individuelle [...] Aujourd'hui, en revanche, et en tout cas plus qu'hier, l'auteur de l'hémisphère Sud a le devoir de descendre en lui et de parler en son nom propre. Hier, chaque fois qu'effleurait la tentation de dénoncer les dévoiements de l'identité nationale ou les dictatures qui se dissimulaient derrière le drapeau de la nation, nous nous refrénions, de peur, pensions-nous, de faire le jeu de l'ancien colonisateur ou de l'impérialisme. La fonnulation de la moindre critique sur ce qui se passait chez nous était considérée comme une trahison nationale. Nous nous sentions le devoir de nous présenter toujours comme des chevaliers sans tache et sans reproche, tandis que l'Europe et l'Amérique devaient être globalement inculpées des mille péchés mortels26.

Le témoignage d'Ho Lopes corrobore, en somme, la lecture donnée ici de la question identitaire. En effet, parce que l'identité africaine se présentait comme totalisante et oppositionnelle, le lien à l'Afrique devait être entier. Une telle forme d'identité justifiait le choix d'une partie des intellectuels africains de fustiger ceux qui ne s'impliquaient pas dans le mouvement d'émancipation politique de l'Afrique27 ou de contester les unions "interraciales"28. Dans leur esprit, de telles attitudes connotaient la remise en question de la prééminence de l'Afrique sur toute entité référentielle et l'adoption de l'individualisme fortement condamné, puisque jugé antagonique aux intérêts, voire à la nature des Africains, elles véhiculaient aussi une valorisation de l'extériorité. Or, une telle valorisation était problématique, car elle supposait une dépréciation de la culture africaine. La réflexion d'Alexandre Biyidi, sur le « mariage mixte », symbolique de la cohabitation de valeurs étrangères avec celles de
26 H. Lopes, « Mes trois identités », in International de l'Imaginaire: « Nous et les autres. Les cultures contre le racisme », n° 10, mars 1999. 27 B. Kotchy, «La problématique culturelle de la F.E.A.N.F. », op. cit., p. 103 ; A. Tévoédjré, « À l'heure du choix. L'Afrique exige de nous; l'unité », op. cU., p. 3. ; F.E.A.N.F., «Leçons d'un congrès », in L'Étudiant d'Afrique Noire, supplément au n° 8, janvier 1957, p. 1. 28 A. Biyidi, «Problèmes de l'étudiant noir », in Présence Africaine, n° 14, 1953, p. 28 sqq. - 10-

l'Afrique, illustre bien cette vision. Ce choix matrimonial révèle selon lui que
nous avons adopté intégralement - sans qu'il y ait de notre faute bien

entendu - les modes de sentir des Européenspendantque nos sœurs Noires,
désormais étrangères pour nous, croupissaient dans les villages de la brousse. N'aurions-nous pas aussi, par hasard, adopté - toujours malgré nous - l'idéal de femme de l'Européen? Ne se serait-il pas produit une aliénation de notre personnalité? [...] Mais la femme noire nous tend les bras. Lui tournerons-nous dédaigneusement le dos ?29

Plus loin, A. Biyidi évoque l'idée qui explique le mariage "interracial" par le décalage intellectuel entre les femmes noires et l'élite universitaire africaine pour lui opposer un doute normatif:
Seulement est-ce [le mariage mixte] vraiment là une solution? N'est-ce pas plutôt un refus de solution, une abdication de nos responsabilités? Et n'aurons-nous pas failli à notre mission qui est avant tout de réhabiliter une race? Dans un souci de largesse d'esprit, nous avons même négligé certaines considérations qui eussent pu paraître mesquines.[...] Nous n'avons pas dit que le fait pour l'élite africaine d'épouser uniformément des Européennes pourrait, aux yeux du monde, apparajtre comme le résultat d'un manque de fierté raciale30.

Il est ainsi évident que seuls les intérêts de l'Afrique devaient guider les décisions des intellectuels africains, fussent-elles prises au détriment de leur goût ou de leurs rêves personnels. Supposant que ces acteurs favorisaient l'épanouissement ou le développement matériel et cognitif de leurs conjointes, A. Biyidi leur recommandait de s'allier avec des Africaines car, selon lui, un tel mariage contribue à l'enrichissement de l'Afrique, alors que l'union avec une Européenne revient à faire avancer une autre « race ». En somme, l'affirmation identitaire consistait à s'opposer à la valorisation de l'Europe, dont les intellectuels africains rejetaient ou minoraient l'importance des valeurs et des croyances, pour mettre en avant la primauté de l'Afrique. L'exclusion opérée contre l'extériorité transparaît par ailleurs dans l'acception suivante du «Nègre africain» : celui-ci est en effet défini comme le porteur de «teinte nègre, et qui accomplit son identité, sa signification, sa survie, son expression et sa dignité à partir du continent africain auquel [il] appartient juridiquement, géographiquement et sociologiquement »31. Une telle définition fonde l'identité africaine sur une triple relation solidaire et fondamentale: le lien politique (la juridiction), le
29 Idem, p. 30-31. 30 Idem. p. 31-32. 31 M. Diabaté, « Aspects socio-économiques et politiques de l'identité Négro-Africains », in Présence Africaine, n° 101-102, 1977, p. 11.

cultureJle des

- 11 -

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.