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Les loisirs au Japon

352 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 391
EAN13 : 9782296277267
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LES LOISIRS AU JAPON

Collection Logiques Sociales
Dirigée par Dominique DESJEUX et Bruno PEQUIGNOT

Dernières parutions:

Valette F., Partage du travail. Une approche nouvelle pour sortir de la crise, 1993. Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. Collectif, Le projet. Un défi nécessaire face à une société sans objet, 1993. Weil D., Homme et sujet. La subjectivité en question dans les sciences humaines, 1993. Gadrey N., Hommes et femmes au travail, 1993. Laufer R., L'entreprise face aux risques majeurs. A propos de l'incertitude des normes sociales, 1993. Clément F., Gestion stratégique des territoires. (Méthodologie), 1993. Leroy M., Le contrôle tiscal. Une approche cognitive de la décision administrative, 1993. Bousquet G., Apogée et déclin de la modernité. Regards sur les années 60, 1993 Grell P., Héros obscurs de la précarité. Des sans-travail se racontent, des sociologues analysent, 1993. Marchand A., Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Bagla-Gokalp L., Entre terre et machine, 1993. Vidal-Naquet P-A, Les ruisseaux, le canal et la mer, 1993. Martin D., L'épuisement professionnel, Tome 2, 1993. Joubert M., Quartier, démocratie et santé, 1993.

Sous la direction de Christine CONDOMINAS

LES LOISIRS AU JAPON
Actes du Colloque "Temps libre, Loisirs et Tourisme en France et au Japon" de la Maison Franco-Japonaise Avec le concours de la Maison Franco-Japonaise et de la Fondation du Japon

Préface de Jean-Michel Baylet

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Ouvrages de Christine Condominas:

- L'opinion

des Japonais: société-travaiL-famille à travers les sondages, en collaboration avec M. Sigeki Nisihira, Sudestasie, Paris, 1991.

- Japon: l'enjeu de la formation

1989. - Bonjour en japonais, Marcus I Asia, coll. Premiers contacts, Paris, 1987.

continue,

Sudestasie,

Paris,

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1887-2 ISSN : 0993-8591

SOMMAIRE

PRÉFACE de Jean-Michel BAYLET, Ministre du Tourisme en France INTRODUCTION par Christine CONDOMINAS I TEMPS LIBRE ET LOISIRS "Le concept des loisirs dans le Japon moderne" par HIROTA Isao

7

Il

-

23

"La dimension sociale des distractions et des voyages considérée d'un point de vue historique" par SHIMAMURA Tadayoshi 47 "Coexistence des rivières et des villes Edo-Tokyo, et les loisirs urbains" par W AT ARAl Yumi

- La

Sumida, 67 89 101

"Evolution de la durée du temps libre au Japon" par ANESAKI Masahira "Histoire d'une station de villégiature: par Sylvie BROSSEAU Karuizawa"

"Vers une amélioration du temps libre Particularités et questions soulevées par le système des congés japonais" par CHONO Akira 119 "Loisirs et environnement" par YAMAMURO Kiyoko Economie et loisirs par Marc GUILLAUME "Ecole, socialisation et loisirs" par Claude LÉVI AL VARÉS 5 137 155 171

II-TOURISME "L'évolution historique du tourisme de masse en France" par Nicole SAMUEL 205 "L'expansion du secteur des services et le tourisme au Japon" par NISHIKAWA Jun 223 "Les pensions de famille à l'occidentale Japon: un autre tourisme" par Christine CONDOMINAS au 243

"L'industrie des loisirs et le développement local : le cas des îles d'Okinawa" par KA TSUMA TA Makoto 271 "Les aménagements de zones récréatives d'intérêt général au Japon - L'exemple de la Préfecture de Mie" par KOBORI Iwao et SEKO Yuriko 283 "Temps libre, loisir, tourisme et milieu marin" par Hubert CECCALDI "Collectivités locales, tourisme et loisirs" par Bernard MOREL et Jean VIARD "Temps libre et culture" par Alain-Marc RIEU 301 321 331

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PRÉFACE

"TOURISME, LOISIRS ET TEMPS LIBRE" Visions japonaise et française de l'évolution de deux peuples amis Je tiens à saluer ici la qualité des interventions des colloques franco-japonais tenus sur le thème du "tourisme, loisirs et temps libre", à Onjuku en mai 1991, et à Marseille, en septembre 1991. Elles sont l'exact reflet des travaux de la Maison Franco-Japonaise. L'ensemble des communications japonaises et françaises prend parfaitement en compte les dimensions culturelle, socio-économique, technique et financière de la société japonaise. L'évolution des goûts et des pratiques de chaque génération y est mise en lumière par l'étude des mutations de leurs systèmes de valeurs. D'un loisir rythmant la vie quotidienne, telle la télévision, à la pêche en mer pratiquée par des touristes pendant leurs vacances, chaque facette du loisir au Japon, objet de cet impressionnant ouvrage, a été traitée. Par ailleurs la dimension historique et géographique des conceptions du temps libre et des loisirs au Japon est là pour en préciser le cadre structurel, différent de celui qui régit la France. Quant aux quatre textes traitant plus particulièrement de la France, ceux-ci répondent en parfait écho à l'étude du Japon. Désormais, à l'éthique du travail répond celle des loisirs. Les deux colloques de 1991 ont permis de comparer la naissance du concept des loisirs dans deux pays de très ancienne civilisation mais où l'emprise de l'histoire s'est différemment inscrite dans la sociologie des peuples. C'est ainsi que temps libre, loisirs, divertissements, vacances ou. tourisme ne recouvrent pas encore les mêmes réalités. Le tourisme, comme toute activité économique, exige fiabilité des chiffres et pertinence des analyses. J'ai donc souhaité que la France, en raison de sa place dans le domaine du tourisme mondial, de la forte concurrence dans ce secteur, de l'évolution rapide de ses clientèles (parmi lesquelles les Japonais occupent une place très importante) soit dotée d'outils performants. Et je sais que le Japon a tenu à faire 7

preuve de la même rigueur. Partenariat, utilisation de l'informatique pour une gestion ou une information rapide et efficace, qualité de l'accueil et de l'environnement, professionnalisme... sont également les mots-clés des douze actions prioritaires que j'ai retenues pour mon ministère. J'ai constaté que bon nombre de travaux présentés dans les actes des colloques de 1991 en faisaient également état. Nos deux pays ont ainsi le même souci de mieux ajuster l'offre et la demande en aidant leurs professionnels à devenir toujours plus compétitifs par le même perfectionnement des équipements et des propositions. Le tourisme international est de plus en plus important: le Japon comme la France, pays industrialisés de grande culture, y tiennent leur rang. La capacité de voyager librement est désormais un droit essentiel favorisant la connaissance et la compréhension entre les peuples. Toutefois, il n'est pas de liberté sans règles, ni de droits sans devoirs. Les données sociales et sanitaires, les sites naturels et culturels s'appuient sur des équilibres fragiles. Un afflux non maîtrisé de touristes visiteurs peut les perturber, provoquant la disparition de patrimoines et de mémoires. La consommation touristique de masse et les difficultés potentielles qu'elle véhicule ne doivent pas être sousestimées. Il nous faudra donc maîtriser les flux que nous offre la liberté de voyager car 640 millions de touristes internationaux (dont 65% pour la seule Europe) voyageront dès l'an 2000. Je crois très sincèrement qu'il faut laisser à la responsabilité individuelle le soin d'exercer et de respecter les règles de la liberté. J'ai pensé que le temps est venu de proposer quelques initiatives propres à fixer le cadre de cette liberté nouvelle qu'est le tourisme et à souligner l'intérêt de certaines formes de tourisme plus respectueuses de l'authenticité. J'ai ainsi fait trois propositions concrètes qui ne manqueront pas d'intéresser, j'en suis sûr, les Japonais, amoureux de la beauté et respectueux de l'environnement: - A l'instar de ce qui se prépare pour l'Antarctique, les zones fragiles de la planète (déserts, forêts vierges) pourraient, par convention, être protégées d'une consommation excessive. - Les sites historiques, mémoires et témoins de l'épopée humaine, pourraient être traités par les conventions de Genève, et leur destruction - ou atteinte par fait de guerre considérée comme délit grave contre l'humanité; - Un Comité Mondial d'Ethique du Tourisme, sous l'égide de l'Organisation des Nations Unies (Unesco) et de 8

l'Organisation Mondiale du Tourisme associant des représentants de l'Etat, des professionnels et des consommateurs, serait mis en place comme cadre de référence, associant morale et déontologie afin de mieux guider l'évolution du tourisme mondial. En ces temps troublés, le tourisme, les loisirs, le temps libre apparaissent comme l'un des derniers secteurs à forte possibilité de croissance. Dans ces matins du monde où la simple espérance nous appelle à répondre "présent" pour une évolution harmonieuse de la planète, à forger l'image positive que nous nous faisons de nos deux pays, le Japon et la France, il est légitime que le tourisme apporte une pierre supplémentaire, sa pierre, à la construction de l'entente entre les hommes. Novembre 1992 Jean-Michel BAYLET Ministre du Tourisme France

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INTRODUCTION

Les Japonais sont-ils encore vraiment les travailleurs acharnés dont l'unique raison de vivre est le travail? Prennent-ils des vacances et combien de jours par an ? Comment vivent-ils leurs vacances? Bref, qu'en est-il des loisirs au "pays du Soleil Levant" ?
L'évolution tardive mais combien rapide des loisirs au Japon n'a pas été étudiée jusqu'à présent en France. C'est pourtant, à l'heure actuelle, un des facteurs principaux de la mutation de la société japonaise, tant du point de vue culturel, socio-économique que technique et financier. Ainsi les systèmes de valeurs changent et cela apparaît clairement dans les goûts et les pratiques des jeunes, qui contrastent fort avec ceux des autres générations. En 1992, la réduction du temps de travail a été l'une des principales revendications des syndicats japonais regroupés dans la fédération rengo, lors du shunto, l'offensive du printemps. Il est vrai que la récession économique ne permettait pas aux syndicalistes d'espérer obtenir une hausse des salaires conséquente. Cela représente néanmoins un tournant important. C'était aussi la première fois depuis onze ans qu'une grève des transports perturbait la mégalopole pendant six heures. Par ailleurs, il est prévu que d'ici 1993, la durée annuelle de travail par personne sera réduite à 1 800 heures, soit 40 heures par semaine, au lieu des 2 160 heures actuelles (c'està-dire 46 heures de travail hebdomadaires) qui incluent une moyenne de 254 heures supplémentaires. En France, la moyenne est de 1 600 heures. Depuis 1989, le Japon paraI"t se mettre peu à peu à l'heure de la semaine anglaise et des loisirs. Ainsi, le secteur financier et l'administration ferment leurs portes le samedi depuis lors. Les premiers à donner l'exemple sont comme d'habitude les très grandes entreprises qui n'ont pas attendu les directives gouvernementales et les pressions extérieures pour pratiquer la semaine anglaise. En 1989, 82,7 % des grandes entreprises appliquent le système des deux jours de congé hebdomadaire, une ou plusieurs fois par mois, mais seulement 36,9 % chaque semaine. 64 % des 11

entreprises employant plus de mille personnes sont dans ce dernier cas. La différence entre le monde de la grande entreprise et des PME perdure toujours, particulièrement au niveau du temps libre et des possibilités de loisirs pour leurs employés respectifs. Le nombre de jours de congé annuel est de 117 jours en moyenne au Japon et de 154 jours en France. Légalement, les travailleurs japonais disposent de 15 jours de congés payés annuels, mais la plupart ne prennent effecti vement que 8 jours. En 1991, les loisirs représentent 71 974 milliards de yens, soit 6,4% du PNB. La rubrique sports atteint 4 936 milliards de yens (6,9 % du chiffre des loisirs) et celle du tourisme 12 106 milliards de yens (16,8 %). Les passe-temps et autres hobbies (y compris journaux, revues, livres, audio-visuel et spectacles) s'élèvent à 10 650 milliards de yens (14,8 %). Enfin, les distractions, c'est-à-dire les jeux, paris, sorties au restaurant et dans les bars ainsi que le karaoke occupent la meilleure place avec 44 277 milliards de yens, soit 61,5 %. Pour illustrer les chiffres cités ci-dessus, voici quelques exemples de loisirs pratiqués dans la vie quotidienne et pendant les congés. La télévision tient une place plus importante au Japon qu'en France, semble-t-il, en partie à cause du plus grand nombre de chaînes et de la quasi-continuité des programmes. Seules les deux chaînes nationales ne diffusent aucune publicité. Ailleurs, tous les quarts d'heure, les sponsors "offrent" près de trois minutes de publicité. Souvent, le premier geste de la journée est d'allumer le poste, le dernier de l'éteindre. La télévision allumée en permanence, la ménagère reçoit les intimes, téléphone, fait le ménage, etc., en attendant le retour de ses enfants et de son mari. Le soir, la famille dîne, cela va de soi, devant le petit écran. Chaque foyer possède au moins deux récepteurs en couleur: un pour les parents et un pour les enfants. Bruit de fond, présence rassurante, fenêtre ouverte sur le monde pour toutes ces femmes au foyer qui restent seules une grande partie de leur existence. De même dans les cafés, restaurants et bars de quartier, un poste de télévision marche sans interruption dans la salle, quel que soit le nombre de clients. Le pachinko, sorte de flipper automatique, est un jeu pour solitaire perdu dans la foule d'autres solitaires; il fait oublier 12

le stress, dans le vacarme des billes qui tombent, auquel s'ajoute celui de la musique mise à fond, sous la lumière crue des néons. C'est un refuge où l'on rencontre salariés, retraités, étudiants, gens du voisinage, habitués et autres, travailleurs du bâtiment et des échoppes du quartier. Le mélange des gens, avec toutefois une majorité d'hommes, est une des particularités du pachinko. Ailleurs, c'est l'âge et la classe socio-professionnelle qui trient la clientèle. Magasins, cafés, restaurants vendent des produits dans un décor destiné à plaire à une tranche d'âge particulière de la gent feminine ou masculine selon le cas. Le base-ball (yakyu) est le sport le plus populaire au Japon. La saison débute en avril et se termine en octobre. Les deux meilleures équipes nationales sont les Giant du groupe Yomiuri et les Lions du groupe Seibu. L'été, c'est le tournoi des équipes de lycée qui mobilise l'attention des media et des familles. En ce qui concerne les vacances, il est courant de rencontrer les vendredis et samedis soir, en hiver, de petits groupes de jeunes gens portant une paire de skis et traînant un sac de voyage à roulettes. Ils vont prendre un train ou un car qui les emmenera vers une station de sports d'hiver. Le ski est devenu un sport de masse que les jeunes pratiquent le week-end et les familles quelques jours pendant les vacances scolaires. Le samedi soir, il est particulièrement difficile de trouver à se loger pendant la haute saison. Enfin, dès les beaux jours' de l'été, c'est vers la mer que les jeunes se tourneront pour faire de la planche à voile aux couleurs vives, et la mer proche de la mégalopole n'est plus alors qu'un immense terrain de jeux pour la jeunesse de 18 à 25 ans. Quel que soit l'âge, c'est l'uniforme et les accessoires qui tranforment le Japonais en sportif: peu importe que l'on ne sache pas encore skier, jouer au golf ou au tennis, se montrer avec la panoplie du parfait golfeur suffit. Le goût de l'uniforme et la publicité jouent un rôle important dans cette pratique (de consommation) des loisirs. La pêche en rivière ou en mer est un sport très apprécié par les hommes. Il est pratiqué par les habitants et par les touristes venus spécialement s'adonner à leur passion, dans des régions économiquement faibles, peu industrialisées et désertées par leurs jeunes comme par exemple la côte ouest d'Izu, la préfecture de Mie ou le sud-est du Shikoku. C'est un sport peu coûteux qui n'appartient pas au monde du

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rizôto (resort). On y va seul ou entre copains, sans sa femme, comme on s'adonne à la boisson dans ces mêmes régions où les distractions sont trop rares. Les soirées entre hommes dans les bars, avec pour seule présence féminine celle de l'hôtesse, représentent aussi une façon de passer son temps libre, de se divertir. Ce ne sont là que quelques exemples des multiples facettes que peut prendre le loisir au Japon, objet de cet ouvrage.
Ce livre est le résultat des recherches du groupe "Temps Libre, Loisirs et Tourisme en France et au Japon" qui s'est réuni à la Maison Franco-Japonaise de Tokyo, de janvier 1990 à janvier 1992, avec la participation de chercheurs français et japonais. Les résultats de nos travaux ont donné lieu à deux colloques: en mai 1991 à Onjuku dans la préfecture de Chiba, auquel madame Nicole SAMUEL nous a fait l'honneur de participer. Et enfin, celui de septembre 1991 qui s'est déroulé à la Vieille Charité de Marseille, et nous a permis de rencontrer d'autres chercheurs français dont notamment monsieur Marc GUILLAUME, monsieur Bernard MOREL et monsieur Alain-Marc RlEU. Tout au long de ici, se font jour les Japon du temps libre législations résultant l'ouvrage collectif que nous présentons conceptions distinctes en France et au et des loisirs, ainsi que leurs pratiques et de l'histoire spécifique à chaque pays.

Le livre traite ces diverses questions dans une perspective comparative. Toutefois, la plupart des textes ont pour objet la situation japonaise abordée sous les trois angles suivants: le temps libre, les loisirs et le tourisme. Ces trois thèmes, très vastes, sont étudiés selon des méthodes propres aux disciplines des auteurs: économie, sociologie, histoire, architecture et géographie. Les approches variées et complémentaires permettent une meilleure compréhension de la situation actuelle du Japon. Cependant, et c'est là que réside la richesse de cet ouvrage, si trois des articles rédigés par des auteurs japonais adoptent le type de discours neutre agrémenté de statistiques officielles et de données quantitatives, qui est caractéristique de la vision consensuelle du Japon, les autres écrits nous apportent des points de vue plus personnels. 14

Les auteurs des textes sur le Japon sont des chercheurs japonais et français vivant au Japon. Les quatre textes traitant de la France apportent un éclairage particulier et mettent en valeur les différences importantes dans les conceptions japonaise et française des trois thèmes abordés. Ainsi Nicole SAMUEL, sociologue, présente l'histoire des voyages en général, puis analyse l'évolution historique du tourisme de masse chez les Français grâce à une documentation très riche. Spécialiste de ces questions, elle nous permet de mieux saisir l'ampleur du phénomène; et son article est à rapprocher des textes de HIROTA Isao, de SHIMAMURA Tadayoshi ou de CHONO Akira par exemple. De même, Marc GUILLAUME, après une présentation conceptuelle du temps libre, nous offre les réflexions d'un économiste sur le rôle du sport dans la société française actuelle qui convient également au contexte japonais. C'est à travers ces trois thèmes que l'évolution de cette société, qui passe peu à peu de l'éthique du travail à celle des loisirs, est explicitée à la manière d'un puzzle. L'historien HIROTA Isao explique la naissance du concept des loisirs nippons tout au long de ce siècle et met en lumière les conceptions particulières qui en découlent, celles du temps libre et des loisirs au Japon, grâce à une comparaison avec la France, dans une perspective historique qui permet de saisir une dimension peu connue du problème.

w ATARAl Yumi, en analysant les distractions liées au fleuve Sumida de Tokyo au cours de plusieurs siècles, nous donne un aperçu très vivant des formes traditionnelles des loisirs des Japonais de cette ville, et de leurs transformations.
Les sociologues ANESAKI Masahira et SHIMAMURA Tadayoshi nous présentent, dans deux articles complémentaires, une vaste fresque des transformations historiques des divertissements, des voyages et de l'évolution de la durée du temps libre au Japon. L'article de YAMAMURO Kiyoko est un peu à part s'agit plus des réflexions d'une "militante écologiste", qui conseil en planification. Ses critiques à propos de destruction de l'environnement, due à la pollution 15 ; il est la (le

problème des ordures dans les stations de vacances, par exemple) sont énoncées d'un ton un peu personnel. Elles n'en sont pas moins pertinentes et exposent les divers problèmes que créent au Japon comme ailleurs le boom du tourisme de masse, la désinvolture des touristes ou des vacanciers à l'égard des régions qu'ils visitent. Ce texte contredit l'image rassurante donnée par les statistiques si abondamment sollicitées au Japon. Un autre exemple qui va dans le même sens est l'article de l'économiste KATSUMATA Makoto à propos du développement touristique des îles d'Okinawa. Tous deux, par des approches différentes, signalent les effets pervers du développement des industries de loisirs et du tourisme de masse au Japon. Nous retrouvons cette même préoccupation dans l'article de KOBORI Iwao et SEKO Yuriko, géographes, qui analysent le cas du projet Mie Sun belt Zone, station balnéaire (resort) située dans la préfecture de Mie. C'est également dans cette contrée que se trouve le célèbre sanctuaire shinto d'Ise, lieu de pélerinage et de tourisme traditionnel. Les auteurs montrent bien comment cette région encore peu industrialisée mise sur le développement à grande échelle d'un tourisme de loisirs pour améliorer la situation économique. Sylvie BROSSEAU, architecte, étude sur Karuizawa, la première à l'origine par des Occidentaux dépeint les transformations de développer et évoluer avec son d'être à la mode. présente les résultats de son station de villégiature créée vivant au Japon. L'auteur cette station qui a su se temps, sans jamais cesser

CHONO Akira, du Centre de Développement des Loisirs de Tokyo, analyse le système et l'organisation actuels des congés au Japon et leur évolution en cours. Il expose les diverses difficultés qu'il reste à résoudre dans les entreprises et dans la société en général pour que les Japonais puissent profiter pleinement de leur temps libre. L'étude de Christine CONDOMINAS, sociologue, sur les pensions de familles japonaises à l'occidentale, penshon, effectuée par des entretiens et un questionnaire fait ressortir plusieurs phénomènes importants de la société japonaise actuelle parmi lesquels la représentation que se font les Nippons de l'Occident, ou le retour à la nature et le rejet des modes de vie urbains, ou encore le développement des 16

pratiques sportives. L'économiste NISHIKAWA Jun présente la place du tourisme dans l'économie japonaise. Il montre, en se basant sur des données statistiques et des sondages, le rôle important que joue cette forme de loisir dans la société japonaise.
L'article de Claude LEVI ALVARES, sociologue, nous transporte dans le monde des collèges japonais avec leurs règles et leurs rituels hautement formalisés. L'auteur décrypte pour nous certains des mécanismes qui assurent l'emprise scolaire sur les familles et leurs enfants. Il nous invite à une réflexion sur les effets d'une telle scolarité dans ses rapports avec les pratiques de loisirs et l'usage du temps libre. Hubert CECCALDI, océanographe, présente les principaux résultats du groupe de recherches de la Maison Franco-Japonaise sur l'aménagement du littoral. Il montre l'intérêt actuel porté pour les milieux marins dans les loisirs, intérêt qui va grandissant tant au Japon qu'en France. Il met en évidence les besoins en formation associés à ce nouveau phénomène. Bernard MOREL, économiste, et Jean VIARD s'interrogent sur le rôle des collectivités locales et en particulier des communes dans l'évolution du tourisme et des loisirs en France. La conception fonctionnelle et politique des loisirs fondée sur l'analogie entre culture et loisirs conduira les collectivités locales à organiser ces derniers. Le philosophe Alain-Marc RIEU nous montre comment les termes autrefois bien distincts de loisir et de temps libre ont tendu à se confondre. Il constate que la demande des biens de consommation cuturelle ne se satisfait plus aujourd'hui des objets qui lui sont proposés et induit à terme une transformation de l'industrie des loisirs. Nous donnons ci-dessous quelques définitions des concepts et des termes utilisés dans cet ouvrage qui a été conçu en japonais et en français. Le problème que posent la traduction de ces termes et leur adéquation dans les deux langues, ainsi que dans les disciplines concernées, a fait l'objet de nombreux débats lors de nos réunions à Tokyo. Il nous paraît par conséquent utile de présenter aux lecteurs français la liste des principaux mots-clés de cet ouvrage. 17

Temps libre: le temps à soi qui n'est ni le temps physiologique (consacré au repos, aux repas, etc.), ni le temps de travail et de transport: on parle du temps libre ou libéré par opposition au temps contraint. Pour la région de la mégalopole nippone, le temps libre Jiyû jilron est donc compté, puisque deux à trois heures de transport quotidien sont chose courante pour les salariés de Tokyo. Loisirs: il est difficile de cerner la notion de loisirs en japonais: yoka, terme datant du début du siècle peut être traduit par temps libre aussi bien que par loisirs. L'autre terme utilisé plus récemment en japonais vient de l'anglosaxon leisure, prononcé et transcrit rejâ. Là encore, il est malaisé d'en trouver une définition précise. Il semble pourtant que rejâ soit utilisé pour tout ce qui concerne les loisirs modernes qui impliquent la notion de coût. Pour les distractions et les passe-temps (shumi) traditionnels ou n'impliquant pas de dépenses onéreuses, on emploie alors le terme de yoka. Station de vacances et complexe de loisirs: le japonais courant de la fin de ce siècle utilise le terme anglo-saxon resort, transcrit et prononcé rizôto qui signifie à la fois l'espace et l'action. Ainsi on désigne les industrie des loisirs, rizôto sangyô de même on appelle rizôto manshon (resort mansions) les nouveaux immeubles construits en appartements dans les régions où se développent les stations de vacances. Ces régions sont elles-mêmes appelées rizôto chi. La loi à l'origine du développement des stations de vacances (resort) est la "loi sur les rizôto" de 1987 citée dans les articles de KA TSUMA TA Makoto, SEKO Yuriko et YAMAMURO Kiyoko. Les pensions de famille à l'occidentale sont également implantées principalement dans ces régions. Distraction, divertissement: peut se traduire par goraku en japonais. On l'emploie encore à présent, mais le terme d'origine anglo-saxonne recreation (détente) est également beaucoup utilisé, prononcé et transcrit en japonais par rikuriêshon. Les jeux (geimu de l'anglais game) de hasard ou les paris (gyamburu de l'anglais gamble), le karaoke et le pachinko font partie des distractions comme aller prendre un café, qui peut aussi être exprimé par asobi Geu d'enfants, distraction). Le terme asobi, plus ancien, diffère de geimu qui sous-entend les notions de modernité et de coût. 18

Tourisme: se traduit par kankô. Kôraku signifie excursion, voyage effectué en une journée. Yasumi, les vacances, le repos, a depuis peu un synonyme en japonais: bakansu (du français). Soulignons qu'en France la définition des vacances donnée par l'INSEE est la suivante: séjours de 4 jours consécutifs minimum passés hors du domicile pour des motifs autres que professionnels, d'étude ou de santé. Au Japon, il s'agit de séjours de 3 nuits 4 jours, expression consacrée par les agences de voyages: sanpaku yokka. Nous tenons à exprimer nos remerciements à la Maison Franco-Japonaise de Tokyo pour son soutien constant, ainsi qu'à la Fondation du Japon pour son aide à la publication. Nous remercions pour leur collaboration à la traduction des textes japonais mademoiselle CORNOGERE et monsieur MATSUURA Hisao et pour la relecture de ces mêmes articles monsieur Claude RICHEBOURG.

Christine CONDOMINAS

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I TEMPS LIBRE ET LOISIRS

-

LE CONCEPT DES LOISIRS DANS LE JAPON MODERNE HIROTA Isao Université de Tokyo

INTRODUCTION

Ainsi que l'ont montré d'autres études, les loisirs des Japonais présentent, lorsqu'on les compare avec ceux des Français, de multiples traits distinctifs: concentration au cours d'une brève période (conséquence d'une longue durée de travail et d'un faible nombre de jours de congés), coût élevé, manque d'élaboration et de personnalisation, absence de distinction entre le travail et les loisirs, etc. Cette étude se propose d'identifier les causes de ces différences en retraçant l'évolution historique de la conception des loisirs au Japon et en la comparant avec celle de la France. Prenant en considération les liens existant entre l'évolution du système socio-économique et celle de la conception des loisirs, nous tenterons de décrire le processus de l'élaboration de la conception des loisirs, en effectuant un rapprochement avec celui de la modernisation du Japon. Les raisons de cette approche sont les suivantes: Si l'on fait momentanément abstraction des différences dues aux classes sociales et à la durée du temps libre, les hommes ont toujours, à quelque époque que ce soit, disposé de périodes de temps libre pendant lesquelles ils se dégageaient de leurs tâches. Cette étude ne traitera pas du problème des loisirs à travers l'histoire, mais du concept des loisirs dans la société moderne. Il est communément admis que les loisirs dans la société moderne se distinguent des loisirs dans la société pré-moderne par deux caractéristiques: séparation temporelle et spatiale entre travail et loisirs, et popularisation des loisirs qui cessent d'être réservés aux privilégiés. Depuis la société moderne, le terme de loisirs s'est doté d'une signification propre par rapport au travail, et les salariés, bien qu'entravés par leur labeur, sont devenus responsables de leurs loisirs. Cependant, la conception et la pratique des loisirs modernes ne se sont pas développées

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parallèlement à la naissance de la société moderne. En outre, le contexte historique et les forces qui sont à l'origine de ce développement ont pu varier selon les pays. Et même si, malgré ces différences, des paramètres semblables ont pu dans certains cas entrer en jeu dans le processus de développement des loisirs modernes au Japon, l'évolution concrète des loisirs présente des différences significatives. Cette position servira de base à notre étude, qui se propose donc d'éclaircir le processus d'élaboration des loisirs modernes, en comparant celui-ci avec le processus de formation des loisirs en France. I. DÉVELOPPEMENT DES LOISIRS AU JAPON

L'emploi en japonais du terme yoka ou du mot anglais leisure qui signifient loisirs, temps libre, est relativement récent. Il est possible d'avancer qu'il n'existait pas au Japon de concept de loisirs avant la Première Guerre mondiale(1). Ce phénomène reflète le fait que, comme nous le verrons plus loin, le terme de loisirs fut marqué d'une forte connotation péjorative au cours de la modernisation du Japon. Les événements historiques survenus pendant les années comprises entre la fin de la Première Guerre mondiale et les années 1920 transformèrent radicalement cet état de fait. A l'occasion de la guerre, on assista à l'essor rapide de l'industrie lourde, stimulée par l'interruption, pendant la guerre, des importations de produits sidérurgiques et de machines en provenance des Etats-Unis et des pays européens. En même temps, le mouvement d'urbanisation s'accentuait. Il en résulta un accroissement de la proportion des hommes dans la composition des salariés. Jusqu'alors, l'industrie était centrée autour de l'industrie textile, et la population salariée était en grande partie composée de femmes. Mais après la guerre, et pour la première fois, beaucoup d'hommes vinrent travailler dans les grandes usines urbaines. Ce phénomène nouveau de concentration de travailleurs masculins dans les villes suscita des problèmes ouvriers et sociaux. Au même moment, la convention de l'Organisation Internationale du Travail (OIT), datant de 1919, fixa à l'échelle internationale la durée du travail à 8 heures par jour. Ce mouvement atteignit le Japon, où il devint source de conflits entre le patronat et les travailleurs. Mais la réduction réelle du temps de travail fut extrêmement 24

tardive par rapport aux normes internationales. Le décret sur le travail en usine, promulgué en 1916 et qui ne concernait que le travail féminin, fixait la durée quotidienne du travail à 12 heures. Il faut dire que, pour les hommes, la réduction du temps de travail ne constitua pas un problème jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. A cette époque, le ni veau des salaires était très bas et les revendications des travailleurs concernaient exclusivement les augmentations de salaires. L'introduction, pendant la période de crise qui suivit la fin de la guerre, du système de la journée de 8 heures de travail, assorti d'heures supplémentaires, n'eut pas d'influence notable sur les loisirs. Cependant, l'essor de l'industrie lourde et le développement de l'urbanisation ne furent pas sans attirer l'intérêt des travailleurs sur cette question. En d'autres termes, à la fin de la guerre, lorsqu'on commença à aborder la question de l'utilisation du temps libre, on posa le problème d'un point de vue politique, celui de la fonction édifiante des loisirs pour les chômeurs. A l'époque, le concept de loisirs n'avait pas encore d'existence, et l'on utilisait à la place le mot goraku (amusement, distraction), ce qui montre bien ce qu'était la forme d'utilisation traditionnelle du temps libre. Après la guerre, des revendications actives à l'échelle mondiale commencèrent à apparaître au sujet de la réduction du temps de travail et des loisirs des travailleurs. Mais au Japon, où la réforme que représenta la réduction du temps de travail n'avait pas eu lieu, et où n'existait toujours pas de concept de loisirs, la question des distractions des travailleurs fit soudain l'objet d'un intérêt soutenu de la part des autorités (2). Au niveau gouvernemental et administratif, on s'attachait particulièrement à orienter les chômeurs vers une "utilisation saine" du temps libre et de leurs distractions. D'autre part, la théorie des divertissements populaires. développée à l'époque d'une façon autonome par rapport à la conception gouvernementale, montre bien qu'en réalité, même au Japon, la question des loisirs était à l'ordre du jour. Cette conception des divertissements populaires remplaça en réalité celle des loisirs du fait que l'opinion publique ne se souciait pas de la question des loisirs des travailleurs, en raison de l'intransigeance du gouvernement et du patronat au sujet de la réduction du temps de travail, et de l'oppression exercée sur le mouvement syndical (3). M. Gonda Yasunosuke principal penseur de la théorie des divertissements populaires, caractéristique de l'entre-deux25

guerres au Japon, réalisa à Tokyo des enquêtes sur les conditions réelles des divertissements populaires, révélant que les trois grandes distractions étaient le cinéma, les spectacles de variétés et le théâtre. Illes analysa en les reliant à l'évolution de l'économie capitaliste. Selon lui, les divertissements populaires représentaient essentiellement, pour les ouvriers non qualifiés travaillant en usine, apparus en masse avec le développement du capitalisme et qui n'éprouvaient plus aucun plaisir à travailler, une compensation à leurs dures conditions de travail. Il insista encore sur la signification très importante que revêtaient çes distractions dans la vie des gens. Lorsqu'il écrivit que "pour le peuple, une vie sans divertissement signifie la mort", il donnait au divertissement le sens de "création d'un espace de vie esthétique et agréable totalement distinct de l'activité productive" (4). Ainsi, replacée dans le contexte international des loisirs des travailleurs à la fin de la Première Guerre mondiale, la thèse de M. Gonda défendait la nécessité des loisirs en tant que compensation à l'aliénation du travail (privation du plaisir de travailler), due à la division des tâches et à l'organisation rationnelle du travail. Les positions de M. Gonda correspondaient au développement, à la même époque en France, d'une conception nouvelle des loisirs qui anticipait l'avènement de la démocratisation des loisirs (5). Cependant, M. Gonda, qui ne pouvait concevoir une théorie des loisirs liée à la réduction du temps de travail, présentait le problème en termes de divertissements et non de loisirs, le concept de loisir n'ayant pas encore été créé. M Gonda possédait bel et bien une vision "supra-historique" de la question des divertissements. On peut considérer que la formulation de cette question reflète les particularités des loisirs et du travail à la japonaise correspondant à celles du processus de formation du Japon moderne. Indépendamment de ce concept de divertissements, un des faits dignes d'attention dans la période qui suivit la fin de la Première Guerre mondiale fut l'étude Recherches sur l'organisation des loisirs effectuée par le département social de la ville d'Osaka (6). Cette étude employait le terme de loisirs (yoka), fait rarissime à l'époque, et soulignant l'importance de la question de la réduction du temps de travail, elle adoptait une position proche des recommandations de l'Organisation Internationale du Travail (OIT) (7). Cette étude posait un idéal de vie "dans lequel production et loisirs seraient en harmonie", soutenant l'opinion selon laquelle les travailleurs japonais, soumis à un 26

travail intensif, s'accommodent mal d'un délassement paisible, mais recherchent au contraire des plaisirs violents tirés d'activités stimulantes et productrices de sensations. Le concept des loisirs qui faisait son chemin sous la forme d'une théorie des divertissements connut un développement nouveau après l'Affaire de Mandchourie. Dès la fin de la Première Guerre mondiale, s'était développée l'opinion, issue de positions socio-politiques, que les distractions populaires se devaient d'avoir une fonction d'édification des populations. Cette position se durcit encore à partir de la période de crise, à la fin des années 1920. Le pouvoir craignait que l'éthique du travail de la société agricole ne disparaisse, mise en danger par l'introduction dans les villages ruraux des divertissements urbains, comme le cinéma. Le dirigisme économique caractéristique de la période qui suivit l'Affaire de Mandchourie étendait son contrôle sur tous les domaines de la vie du peuple, les divertissements n'échappant pas à la règle. Pendant la guerre, les divertissements à l'occidentale furent critiqués par l'idéologie dominante, visant à protéger l'identité nationale (nihon shugi); les divertissements s'inscrivaient dans le cadre des instruments d'exaltation de l'esprit combatif du peuple. Des mouvements de bienveillance sociale (8) se développèrent, moyens de valorisation des divertissements populaires, dont le but était de rehausser la force morale et physique d'un peuple soumis à l'effort de guerre. Ces mouvements d'action sociale étaient inspirés des programmes d'activités récréatives américains. Cependant, la finalité initiale de ces mouvements fut fondamentalement déviée une fois qu'ils furent transplantés au Japon. Dans les années 1930, on accordait beaucoup d'importance à l'organisation des loisirs, aussi bien dans les pays démocratiques que dans les pays fascistes. Aux Etats-Unis, à l'époque du New Deal vinrent s'ajouter aux "mouvements d'activités récréatives" qui existaient depuis la fin du siècle dernier, des mouvements favorisant les activités de plein air et les sports, pour promouvoir des loisirs constructifs. En France également, la politique du gouvernement du Front Populaire en matière de loisirs proposait un modèle d'organisation des loisirs. Mais en France comme aux Etats-Unis, la réduction du temps de travail et l'introduction du système des congés payés avaient permis une augmentation de la durée du temps libre des travailleurs, alors qu'au Japon la situation était telle que l'on peut la résumer en parlant de "la semaine du lundi-Iundimardi-mercredi-jeudi-vendredi-vendredi", ce qui signifie que 27

le temps susceptible d'être réservé aux loisirs était extrêment limité. Ainsi, les mouvements japonais d'action sociale, tout en imitant les mouvements d'activités récréatives américains, ne pouvaient être autre chose qu'un outil de mobilisation psychologique en faveur de la guerre. Ainsi, le mouvement favorable aux divertissements populaires, apparu dans les années vingt, disparut pendant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, quelques personnes s'efforçaient de développer le concept de loisirs, même au cours de cette période. Avec la mise en place d'une économie de guerre absurde, la baisse de l'efficacité du travail devint flagrante, et, afin de stimuler la productivité, on commença alors à reconnaître la nécessité d'aborder de manière rationnelle la question des loisirs et du repos des travailleurs. Selon M. Okouchi Kazuo, "le Japon s'étant engagé depuis l'époque de Meiji dans un effort de développement économique acharné qui sacrifiait l'idée de repos", il existait "un mépris général pour cette notion" se traduisant par "une existence quotidienne exempte de loisirs". Il en résulte que "l'accumulation de fatigue et la privation de repos, phénomènes chroniques", finissaient par "constituer une entrave à l'accroissement de la capacité de production". Posant le problème de l'utilisation rationnelle de la maind'oeuvre nécessaire à la stabilité de l'activité productive, il introduisit la notion de "signification sociale du repos, indissociable de l'activité productive des travailleurs" (9). Cette position justifie une conception des loisirs fondée sur la théorie américaine de la détente (recreation). La défaite du Japon à l'issue de la Seconde Guerre mondiale permit au Japon de franchir une nouvelle étape dans le domaine des loisirs. Le "Code du travail", promulgué en 1949, instaura une réduction effective du temps de travail, fixant celui-ci à 8 heures par jour, 48 heures par semaine, et introduisant par ailleurs 6 jours minimum de repos annuel au titre des congés payés. Evidemment, cette réduction du temps de travail n'avait pas eu pour objectif principal l'augmentation du temps libre. La question de la réduction de la durée du travail ne se posait pas en termes de loisirs ayant une valeur positive pour la vie des travailleurs. Elle avait pour objectif principal une gestion rationnelle de la main-d'oeuvre, résultant de la "théorie du repos" précédemment exposée, qui vit le jour pendant la guerre. Les travailleurs eux-mêmes, cependant, réclamaient une limite à la durée du travail "afin d'obtenir le paiement des heures 28

supplémentaires" (10). Cette réglementation fixant à 8 heures la journée de travail parvenait à peine au niveau des normes internationales fixées à la fin de la Première Guerre mondiale. Mais, si limitée qu'elle fût en ce qui concerne les loisirs, elle constitua néanmoins une étape importante car elle limita légalement la durée du travail et ouvrit la voie aux congés payés. La défaite du Japon favorisa l'essor du concept de loisirs, qui trouve son origine dans la théorie de 'la détente (recreation) critiquée pendant la guerre, comme nous l'avons vu précédemment. La vague d'américanisation que connut le Japon après la guerre renforça cette tendance, à tel point que le mot américain recreation (détente) fut très vite intégré au vocabulaire courant. On se mit à parler beaucoup des loisirs appliqués à différents domaines, et surtout à l'éducation physique des enfants scolarisés et des adultes (11). Cependant, le terme de loisirs ne bénéficiait pas encore d'une connotation propre, positive, et restait fortement marqué par la notion de gestion rationnelle de la main-d'oeuvre destinée à stimuler la production et l'efficacité dans le travail. La question des loisirs n'étant pas posée en termes de loisirs des travailleurs, elle ne concernait pas à proprement parler la réduction du temps de travail. Toutefois, il faut noter qu'à partir de 1950 environ, le mot recreation commença à se doter d'un sens positif, celui de l'occupation spontanée du temps libre, et s'affranchit de sa signification négative de repos permettant d'augmenter la productivité (12). Cela représentait une analyse nouvelle de l'existence, prenant en considération le paramètre de la durée et du contenu des activités. Au cours de la seconde moitié des années 1950, qui vit l'achèvement du redressement économique et les débuts de la croissance accélérée, l'intérêt soulevé au Japon par la question des loisirs franchit une nouvelle étape. En effet, pour la première fois, on cessa d'expliquer la nécessité des loisirs par celle de la régénération de la main-d'oeuvre, et le terme de loisirs prit un sens positif en tant qu'élément indispensable à l'existence humaine. Le développement au Japon du concept de loisirs au bénéfice de la personne humaine se fit avec un minimum de 50 ans de retard sur la France. Cependant, même si pour la première fois au Japon le terme de loisirs était doté d'une signification propre, le processus de cette nouvelle acception reflète une particularité japonaise. En effet, les loisirs furent associés à la 29

consommation et étroitement liés à l'essor de l'industrie des loisirs. Ce parallélisme du concept de loisirs et de la révolution de la consommation survenue avec la croissance accélérée du pays, est un élément essentiel pour comprendre les particularités des comportements des Japonais à l'égard des loisirs. Au cours des années 1960, le terme anglais "leisure" devenant à la mode, cette tendance est allée en s'accentuant. Avec l'avènement de la "société de consommation de masse" axée sur la diffusion de l'automobile et de la télévision dans les foyers, les activités de loisirs furent de plus en plus liées aux biens de consommation, eux-même assimilés à des loisirs. Cependant, la durée du travail ne fut pas notablement réduite au cours des années 1960 (13). Le "boom des loisirs" (les premiers loisirs japonais) ne résulta pas d'une réduction du temps de travail ni d'une augmentation des jours de congé, comme ce fut le cas en France à l'époque du Front Populaire. Au Japon, il fut la conséquence de l'augmentation des revenus disponibles, due à la forte croissance économique du pays. Il est permis de penser que le comportement des Japonais, dépensant en peu de temps des sommes d'argent importantes pour les loisirs, date de cette époque. Dans les années 1970, le développement des loisirs devint l'un des objectifs fondamentaux de la politique nationale. Le gouvernement inclut dans sa politique industrielle la notion d'amélioration des conditions de vie. Cette politique affirmait la nécessité d'une rectification de la croissance économique, jusque-là excessive, et la réduction du temps de travail avec la mise en place d'une première étape du système de deux jours de congé hebdomadaire, pour que la population puisse profiter de la croissance réalisée (14). A partir de la seconde moitié des années 1960. la durée du temps de travail diminua quelque peu, et l'ère des loisirs, datant du début des années 1960, devint une réalité plus tangible grâce à l'augmentation du temps libre. Le monde industriel lui-même prit part à l'avènement de cette ère des loisirs. Au même moment, le développement de l'industrie lourde et de l'industrie chimique. véritables piliers de la haute croissance du pays, se mit à ralentir, et l'industrie des loisirs prit la relève en tant que force motrice de la croissance (15). En conséquence, les loisirs connurent un développement accéléré à partir des années 1960, et s'orientèrent davantage encore vers une forme de loisirs de consommation. Cette tendance fut renforcée par la mentalité et le comportement des salariés. 30

Après la guerre, les revendications principales des syndicats ouvriers concernaient bien sGr la hausse des salaires, mais aussi la réduction du temps de travail, revendication apparue aux alentours des années 1960. Cependant, on peut difficilement soutenir qu'il s'agissait d'une requête pressante de la part des travailleurs, dont une grande partie réclamait "des revenus plutôt que des loisirs", ainsi que le montrent des enquêtes concernant les revendications ouvrières (16). Si l'on effectue une comparaison entre le comportement des travailleurs japonais et les mouvements ouvriers français qui, depuis la seconde moitié du XIXème siècle, ont mené des luttes soutenues concernant le temps libre (obtenant dans un premier temps la réduction de la journée de travail, puis l'introduction du repos hebdomadaire, puis celle du double congé hebdomadaire et enfin des congés payés annuels), on peut voir dans la quasi-absence de réduction de la durée du travail au Japon, en dépit des directives gouvernementales, une caractéristique du comportement des travailleurs japonais. D'autre part, l'émergence des loisirs orchestrés par l'industrie des loisirs et l'avènement simultané de l'ère des loisirs et de l'ère de la consommation de masse eurent pour résultats de favoriser l'assimilation du concept de loisirs à celui de consommation, et d'ancrer dans les mentalités l'idée que sans argent, les loisirs n'ont aucun intérêt. La réduction du temps de travail à cette époque fut plutôt l'oeuvre de l'administration et des entreprises, ce qui constitue une particularité du processus de réduction de la durée du travail au Japon. De nombreuses grandes entreprises, qui jouèrent le rôle de précurseurs quant à la réduction du temps de travail, entretenaient des relations commerciales avec les pays avancés. Ces entreprises, soumises aux exigences des normes internationales afin d'augmenter le volume de leurs exportations, furent placées devant la nécessité d'aligner leurs conditions de travail sur celles des entreprises des pays avancés. La pénurie de main-d'oeuvre jeune engendra également pour les entreprises la nécessité de s'assurer une position avantageuse dans la compétition pour recruter du personnel. A partir de cette époque, les entreprises se mirent à orienter leur politique sociale autour de l'idée d'une "organisation des loisirs". Cela se traduisit par la création de stages et de séminaires de développement des compétences ayant recours à des activités liées aux loisirs, et par la mise en place de "dirigeants des loisirs", afin de favoriser l'intégration des salariés dans l'entreprise et l'établissement de relations humaines harmonieuses sur le lieu de travail. Quoi qu'il en 31

soit, le fait que les processus de réduction du temps de travail et de création des loisirs aient été amorcés par les entreprises et l'administration plus que par les salariés, constitue une caractéristique importante du Japon. Cette situation ne connut pas de changement fondamental au cours des années 1980. L'amendement au Code du travail, promulgué au mois de septembre 1987 (évolution graduelle vers 40 heures hebdomadaires de travail, augmentation du nombre minimal de jours de congés payés et introduction de la flexibilité du temps de travail), qui répondait à la pression internationale, à l'augmentation de la demande intérieure, et à la normalisation du travail non salarié engendré par le développement du secteur des services, provient lui aussi d'une initiative émanant des entreprises et de l'administration. Par cet amendement, l'unité de calcul du temps de travail n'était plus la journée, mais la semaine ou le mois; ce qui, s'ajoutant aux carences de la réglementation des heures supplémentaires, favorisa une réduction hebdomadaire, mensuelle et annuelle du temps de travail sans que la durée quotidienne de travail diminue pour autant (17). Comme nous avons pu le constater au cours de cet article, l'évolution de la conception des loisirs au Japon présente plusieurs caractéristiques, qu'un rapprochement avec ce qu'elle fut en France fait clairement appara.î'tre. La première réside dans le fait que, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les Japonais n'avaient pas véritablement de conception propre des loisirs, et que le processus d'industrialisation et les revendications concernant le temps libre furent deux phénomènes parfaitement dissociés. La seconde caractéristique est la singularité des rapports existant au Japon entre l'augmentation des loisirs et la réduction du temps de travail. En effet, ces deux phénomènes ne connurent pas une évolution parallèle. D'autre part, l'unité du temps de travail, qui était à l'origine la journée, devint progressivement la semaine puis l'année. En conséquence, les congés hebdomadaires et annuels augmentèrent sans que la durée de travail diminue pour autant. Cette situation engendra le problème actuel: augmentation du nombre de jours de congés sans réduction réelle du nombre total d'heures travaillées. La troisième caractéristique peut se résumer par le fait que, les revendications des travailleurs au sujet du temps libre étant faibles, l'augmentation des loisirs fut réalisée sur l'initiative de l'administration et des entreprises. Ce phénomène se traduit par l'avènement simultané de l'ère des loisirs et de l'ère de la consommation 32

de masse, dont nous avons parlé plus haut. La quatrième caractéristique est la fréquence et la puissance des pressions exercées par les pays étrangers sur le processus de réduction de la durée du travail. Citons par exemple la convention de l'Organisation Internationale du Travail à la fin de la Première Guerre mondiale, la réforme du travail sous l'occupation après la Seconde Guerre mondiale, et les pressions exercées depuis les années 1970 jusqu'à ce jour, par les pays avancés au sujet des conditions de travail. Nous allons maintenant tenter de discerner l'origine de ces caractéristiques en les reliant aux particularités du développement socio-économique du Japon.
II. LOISIRS ET INDUSTRIALISA nON

Les rapports entre travail et loisirs ont connu d'importants changements au cours de l'histoire. D'un point de vue global, on peut dire que l'industrialisation représenta un point de rupture important dans ce mode de rapports. En d'autres termes, la société traditionnelle pré-industrielle se caractérisait par le monopole exercé sur les loisirs par les classes dirigeantes qui ne travaillaient pas et par l'absence de séparation entre travail et loisirs dans la vie des classes laborieuses telles que paysans et artisans. La durée du travail des artisans dans la société féodale fait l'objet de multiples controverses. Cependant, même si l'on ne peut pas parler de loisirs au sens moderne du terme, les classes inférieures disposaient d'une certaine marge de temps où elles étaient dispensées de travail, qu'elles occupaient de diverses manières, par des jeux ou des divertissements. Ce temps passé hors travail variait considérablement en fonction des conditions naturelles et des conditions du marché. Les jours de repos, même s'ils étaient nombreux, étaient des "loisirs forcés" dus aux périodes de désoeuvrement survenant dans les activités agricoles ou artisanales. En outre, les gens et leur famille ne disposaient pas librement de ce temps libre en dehors du cadre professionnel et religieux. Ces périodes d'inactivité étaient peu différenciées du travail et étaient intégrées à la vie des communautés rurales ou des corporations de métiers. En Occident, l'Eglise a joué un rôle très important dans l'organisation du temps, imposant par exemple le congé dominical religieux. Le Japon ne connut pas ce genre de contrainte religieuse, mais le calendrier annuel dans les villages comptait en moyenne 80 jours de repos. En Occident, à la fin de l'époque féodale, avec le 33

développement du commerce et de l'industrie sous la forme d'une économie marchande, la nature du travail et des loisirs subit de profondes modifications. Les commerçants et les industriels réclamèrent une liberté d'action dans le développement de leurs activités, ce qui signifiait un affranchissement de l'autorité exercée par l'Eglise, les corporations et les communautés rurales sur l'organisation du temps. Au cours de la Révolution française, et sous la pression vigoureuse qu'exerçaient les commerçants et les industriels depuis la fin de l'Ancien Régime, la loi votée en septembre 1791 abolit les jours fériés religieux. Au cours de l'année 1794, l'Assemblée nationale adopta la décade républicaine, mettant fin au calendrier religieux et instaurant de nouveaux jours de fêtes nationales (18). La Révolution fut le point de départ de la sécularisation du travail et de l'émancipation par rapport aux communautés, ouvrant la voie d'une nouvelle distinction entre temps de travail et temps de loisirs. Cependant, cette époque du capitalisme fut marquée par l'éthique du travail soutenant le développement du commerce et de l'industrie. Les travailleurs privilégiaient le "droit au travail" par rapport aux loisirs. Cette libéralisation du temps de travail, parallèle à la révolution industrielle, engendra un allongement de la durée du travail qui ne connut plus de limites. Les ouvriers travaillant dans les usines furent soumis à un rythme de travail intensif, et disciplinaire. A la différence des artisans dans la société pré-industrielle, les ouvriers d'usine ne pouvaient plus connaître des irrégularités intermittentes dans leur travail et mener une existence comportant des périodes de loisirs. Les travailleurs en usine réclamèrent donc une limitation légale de la durée du travail, ce qui les conduisit à revendiquer également le droit de disposer d'un temps libre séparé du travail. A ce moment-là se développa une éthique d'un temps libre individuel, fondamentalement distinct du travail, éthique qui se substitua à la division traditionnelle entre travail et loisirs Cette éthique se concrétisa à la fin du XIXème siècle grâce aux mouvements de revendication concernant la réduction de la journée de travail et à l'instauration du repos hebdomadaire, qui aboutirent à l'établissement des lois de 1904 et 1906 (19). Ainsi, en ce qui concerne la France, le processus de création d'une éthique des loisirs au sens moderne vit le jour au cours de la Révolution française, se développa pendant la révolution industrielle -pour devenir une réalité à la fin du XIXème siècle, sous la Troisième République. 34

La modification de la nature des loisirs et du travail, accompagnant le passage de la société traditionnelle à la société moderne, ne se manifesta pas au Japon de la même manière qu'en France. Le gouvernement de Meiji forgea une idéologie du travail destinée à soutenir l'industrialisation, idéologie qui ne fut pas véritablement contrecarrée par une éthique des loisirs. C'est-à-dire que la création d'une éthique du travail, qui avait pour conséquence un allongement de la durée du travail en raison de l'accumulation du capital, ne fut pas contrebalancée par l'apparition d'une éthique des loisirs. Cette particularité trouve son origine dans les caractéristiques du processus de la modernisation du Japon. Il va sans dire que la restauration de Meiji fut le point de départ de la modernisation du Japon, mais elle ne causa pas de modifications importantes, comme le fit la Révolution française, dans l'organisation du temps. Cela s'explique par le fait que l'industrialisation et la modernisation du Japon furent des phénomènes "dirigés par le haut", c'est-à-dire imposés par l'Etat. A la différence de leurs homologues français, les industriels et les commerçants japonais ne formulèrent pas de revendications concernant l'organisation libre de leur temps. D'autre part, le capitalisme lui-même ne s'étant pas développé, comme en France, à partir de l'essor de multiples petits et moyens producteurs indépendants, mais ayant été le fruit d'une politique d'Etat (décrétant l'industrialisation), la diffusion de l'individualisme fut très faible. Le développement de l'industrialisation nécessitait un rythme qui lui était propre. Le gou verne ment de Meiji instaura le calendrier solaire en 1872, et abolit l'année suivante le système des gosekku (les cinq fêtes traditionnelles) pour fixer les jours fériés du nouveau calendrier. Ces mesures faisaient partie de la politique de modernisation dirigée par le haut prenant exemple sur l'Occident. Cependant, cette nouvelle organisation du temps décidée par les autorités de Meiji ne gagna pas instantanément la totalité du pays. Le tournant décisif fut pris à l'occasion de la guerre russo-japonaise, qui marqua l'achèvement de la révolution industrielle et le début de l'essor véritable de l'économie capitaliste. A partir de cette date, le développement de l'industrie et des usines fut remarquable, parallèlement aux progrès de l'urbanisation. Cette situation nouvelle troubla l'ordre de la société traditionnelle basée sur les communautés rurales. Et à partir de 1908, des campagnes d'édification nationale appelées mouvements pour l'amélioration des provinces se

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