Les missionnaires français au Tonkin et au Siam XVIIe-XVIIIe siècles

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Ce second volume dresse d'abord le cadre événementiel et institutionnel qui au Tonkin, détermine une histoire missionnaire mouvementée. C'est dans la clandestinité que quelques hommes entreprennent et parviennent à former un clergé tonkinois au sein de dynamiques chrétientés. En cela, ils se heurtent à l'opposition des jésuites sous patronage portugais et doivent composer avec les dominicains sous patronage espagnol. Leurs successeurs n'échapperont pas aux terribles évolutions d'un catholicisme occidental qui se fait clérical, inamical à ses propres fidèles et intolérant.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296373617
Nombre de pages : 304
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LES MISSIONNAIRES FRANÇAIS AU TONKIN ET AU SIAM
(XVIIÈME_ XVIIIÈME SIÈCLES)

Analyse comparée d'un relatif succès et d'un total échec

* * *

Livre II

HISTOIRES DU TONKIN

Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest
Dernières parutions

M.-Odile GÉRA UD. Regards sur les Hmong de Guyane française, 1997. Jean DEUVE, Guérilla au Laos, 1997. Gérard HEUZÉ, Entre émeutes et mafias. L'lnde dans la mondialisation, 1997. Bernard HOURS, Monique SELIM, Essai d'anthropologie politique sur le Laos contemporain, 1997. Seong Chang CHEONG, ldéologie et système en Corée du Nord, 1997. Michel BODIN, Soldats d'lndochine - 1945-1954. 997. 1 Lionel PAUL, La Question tamoule à Sri Lanka. 1977-1994, 1997. Viviane FRINGS, Le paysan cambodgien et le socialisme. La politique agricole de la République Populaire du Kampuchea et de l'État du Cambodge, 1997. TÙ CHI NGUYEN, La cosmologie Muong, 1997. Marc LEMAIRE, Le service de santé militaire dans la guerre d'Indochine, 1997. Pierre L. LAMANT, Bilan et Perspectives des Etudes khmères (langue et culture), 1997. Hartmut O. ROTERMUND, «La sieste sous l'aile du cormoran» et autres poèmes magiques, 1998. Luc LACROZE, L'Aménagement du Mékong (1957-1997). L'échec d'une grande ambition ?, 1998. S. PHINITH, P. SOUK-ALOUN, V. THONGCHANH. Histoire du pays Lao, 1998. S. FERHAT-DANA, Le Dangwai et la démocratie à Taiwan, 1998. NGUYEN THE ANH, Alain FOREST (eds), Guerre et paix en Asie du Sud-Est, 1998. DO CHI-LAN, La mère et l'enfant dans le Viet Nam d'autrefois, 1998. A. LE PICHON, Aux origines de Hong-Kong. Aspects de la civilisation commerciale à Canton: le fonds de commerce de Jardine. Matheson &Co (1827-1839), 1998.

@ L'Hannanan, 1998 ISBN: 2-7384-7125-0

Collection

« Recherches Asiatiques»

dirigée par Alain Forest

Alain FOREST

LES MISSIONNAIRES FRANÇAIS AU TONKIN ET AU SIAM (XVIIÈME_XVIIIÈME SIÈCLES) Analyse comparée d'un relatif succès et d'un total échec Préface de Georges Condominas

* * *

Livre II HISTOIRES DU TONKIN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur - Le Cambodge et la colonisation française. Histoire d'une colonisation sans heurts
(1897-1920), Paris, L'Harmattan, 1980, 541 p. - (en collaboration avec Françoise Corrèze et Vu Can), Le Cambodge à deux voix, Paris, L'Harmattan, 1984,207 p.

- Le

culte des génies protecteurs au Cambodge. Analyse et traduction d'un corpus de

textes sur les neak ta, Paris, L'Harmattan,

1992, 254 p.

- Les missionnaires français au Tonkin et au Siam (XVI/me-XVII/me siècles),Livre 1 : Histoires du Siam, Paris, L'Harmattan, 1998, 462 p.

- Les missionnaires
Coordination

français au Tonkin et au Siam (XVll"".XVllfme

siècles), Livre

3:

Organiser une Eglise, convertir lesInfidèles, Paris, L'Harmattan,
d'ouvrages collectifs

1998, 495 p.

- (avec

Catherine Coquery-Vidrovitch), Lille, PUL, 1986,283 p.

Décolonisations et nouvelles dépendances, et Herbert Weiss), 1986,2 vols., 237 + 210 p.
asiatiques JO,Tôkyo,

- (avec

Catherine Coquery-Vidrovitch rébellions/révolutions, Paris, L'Harmattan,

Zaïre:

- (avec

Yoshiharu Tsuboï), Catholicisme et sociétés asiatiques (Actes du 1Q
et sociétés 1986),

Séminaire franco-japonais «Religions Paris, L'Harmattan, 1988,252 p.

- (avec Eiichi Kato et Léon Vandermeersch), Bouddhismes et sociétés asiatiques : clergés, sociétés et pouvoirs (Actes du 2Q Séminaire franco-japonais « Religions et

sociétés asiatiques », Paris, 1987), Paris, L'Harmattan,

1990,206 p.

- (avec

Yoshiaki Ishazawa et Léon Vandermeersch), Cultes populaires et sociétés asiatiques: appareils cultuels et appareils de pouvoir (Actes du 4Q Séminaire franco-japonais «Religions et sociétés asiatiques »), Paris, L'Harmattan, 1991, 266 p.
Thê Anh), Notes sur la culture et sur la religion dans la Péninsule

-

(avec Nguyên

indochinoise. En hommage à M Pierre-Bernard Lafont, Paris, L'Harmattan, 1994.

- (avec Nguyên
1998,336 p.

Thê Anh), Guerre et paix en Asie du Sud-Est, Paris, L'Harmattan,

4ème Partie

ASPECTS DE L'HISTOIRE DU TONKIN AUX XVIIème_XVIIIèmeSIÈCLES

. Tuyên-quang
Thai-nguyên

.

Golfe

du Tonkin

Co c ~4

C ~~

~

Le Tonkin

6

Chapitre 12 Où est le Tonkin?

-

I

- PRÉLIMINAIRES

1 - Tonkin et Cochinchine Au début du XVI~mcsiècle, s'achève un des cycles de l'histoire viêtnamienne. La dynastie des Lê, submergée par une série de problèmes face auxquels ses derniers empereurs semblent avoir baissé les bras, est balayée par le général Mac Dang Dung qui se fait lui-même proclamer empereur en 1527. Le pouvoir Mac s'exercera soixante-cinq années durant avant que, en 1592, un Lê puisse s'asseoir à nouveau sur le trône impérial. Les artisans opiniâtres de cette restauration sont à l'oeuvre depuis le moment où Mac Dang Dung a usurpé le trône. Dès 1532, Nguyên Kim, un mandarin demeuré fidèle à l'ancienne dynastie et qui s'est réfugié aux confins du pays, du côté du Laos, intronise un prince Lê. Appuyé par son gendre, Trinh Kiêm, Nguyên Kim passe à l'offensive contre les Mac au début des années 1540. À sa mort en 1545, il a reconquis pour le compte des Lê les provinces du Nghê-an et du Thanh-hoa. Placées successivement sous le commandement de Trinh Kiêm (décédé en 1570) puis de ses fils (Trinh Côi et Trinh Tung), les troupes loyalistes, essentiellement recrutées dans les deux provinces précitées, parviennent enfin, en 1592, à s'emparer de Thang-long (Hanoï) et à en chasser les Mac. Ceux-ci se replient vers la région de Cao-bang où ils s'incrustent avec l'agrément et la protection des autorités chinoises. La capitale et le pays ont donc retrouvé un empereur Lê. Mais celui-ci n'est plus qu'une figure emblématique de l'unité de l'empire viêtnamien. À Thang-long, le pouvoir réel est entre les mains de Trinh Tung qui, en 1599, «fait consacrer officiellement sa toute-puissance par le roi [l'empereur]. Il devient généralissime, administrateur suprême de l'État, prince de la Paix ». Désormais, des Trinh « se succéderont de père en fils dans la dignité de vuongou chua (seigneur) [...] plaçant
leurs parents aux principaux leviers de commande

»t.
1987, p. 254. Dans ce

1- Lê

Thanh

Khôi, Histoire

du Vietnam

des orisines

à 1858, Paris, Sudestasie,

paragraphe préliminaire, je m'inspire essentiellement de Lê Thanh Khôi, ainsi que d'autres synthèses générales de l'histoire du Viêtnam ; entre autres: Pierre Huard et Maurice Durand, Connaissance du Viêt-nam, Hanoi, École Française d'Extrême-Orient, 1954, p. 27-31 ; Nguyên Khac Viên, Vietnam, une

7

Cette dignité de généralissime et le pouvoir d'ordonnateur suprême de l'État sont dans l'immédiat, et demeureront, justifiés par la nécessité de réduire la position qu'a acquise dans le sud du pays la maison des seigneurs Nguyên devenus, après avoir été leurs efficaces alliés dans le combat contre les Mac, les concurrents des Trinh. En effet, au temps où primait la nécessité de s'unir pour chasser les Mac, le second fils de Nguyên Kim, Nguyên Hoang, a obtenu, vers 1559, le gouvernement de la province du Thuân-hoa (la région de Huê), auquel Trinh Kiêm ajouta, avant de mourir, celui de la province du Quang-nam. Loin de se contenter de s'entretenir et de faire entretenir ses troupes aux frais de ces provinces, Nguyên Hoang profita de l'autonomie que lui procurait le moment. Rassemblant autour de lui des personnes compétentes, attentif non seulement à l'organisation administrative mais aussi au développement économique de son territoire, disposant d'une armée qui a été capable de résister aux assauts Mac, il ne cesse de consolider, jusqu'à sa mort en 1613, son autorité sur la région située au sud du sông Giang. Dans la mesure où les protagonistes Trinh et Nguyên protestent hautement de leur fidélité aux Lê, les uns et les autres semblent quelque temps espérer, les premiers que les seconds viendront à résipiscence et replaceront leur territoire sous l'autorité directe de Thang-long, les seconds que les premiers s'effaceront de la scène politique et restitueront à l'empereur tous ses pouvoirs. Enfin, comme il est manifeste qu'aucune des deux parties ne veut céder, ou être dupée, le conflit finit par se déplacer sur le terrain militaire. À sept reprises, entre 1627 et 1672, les généralissimes Trinh lancent des troupes considérables, terrestres et maritimes2, contre la seigneurie Nguyên, sans parvenir à pénétrer dans celle-ci. En 1631, l'élévation du rempart de Dong-hoi symbolise le déchirement du pays. Après l'échec de la campagne de 1672 (d'octobre 1672 à mars 1673) - à l'issue de laquelle les représentants des Compagnies occidentales montent cependant à Thang-long avec des présents pour complimenter le chua Trinh Tac3 -, la scission entre ce que les Occidentaux appellent désormais le Tonkin et la Cochinchine est consommée. Les Trinh abandonnent toute entreprise de "reconquête" du Sud. Ce sera seulement un siècle plus tard, en 1774-1775, que les Trinh, profitant de ce que la Cochinchine sera désorganisée par la révolte des Tây-son, parviendront à y pénétrer et à s'emparer de Phu-xuân (Huê), sa capitale. Non seulement les Trinh ne pourront aller plus loin mais ils seront eux-mêmes balayés par les Tây-son en 17864.
longue histoire, Hanoï, Éditions en Langues étrangères, 1987. Z Lire à ce propos, Léopold Cadière, « Le mur de Dông HoL Étude sur l'établissement des Nguyên en Cochinchine », BEFEO, VI (1906), p. 95. Voir aussi Lê Thanh Khôi, op. cil., p. 255, qui reprend certaines sources missionnaires. En 1661, selon une lettre du père jésuite d'Albier, alors au Tonkin, le cllUa va contre la Cochinchine avec 100.000 hommes répartis en deux armées, l'une de terre, l'autre de mer et composée de 300 galères; Lettre de d'Albier à (1), 12-11-1661, AME 653 fo 9. 3 _ Directeurs du Séminaire pour les Missions étrangères, Relation des Missions des Evesques franfois aux Royaumes de Siam, de la Cochinchine, de Camboye et du Tonkin, Paris, Claude Angot, 1684, p. 162; Adrien Launay, Tonkin, p. 150. 4 Cf ilifra, chap. 17.

_

_

8

2 - Un pays hors de l'Asie du Sud-Est? Les Nguyên continueront de leur côté à justifier militairement de leur titre de vuong ou de chua en impulsant l'expansion du Viêtnam vers le Sud. Ceci les mettra finalement, après l'absorption du Champa, en contact direct avec le Cambodge et, de là, en relations souvent conflictuelles avec le Siam. De cette façon, se développera chez eux une certaine vision de leur place et de leur rôle dans la péninsule Indochinoises. À la différence des Nguyên, les Trinh ne manifestent et ne manifesteront quant à eux aucun intérêt pour les autres pays ou souverains de l'aire indochinoise. Je relève, par exemple, que les relations officielles des Trinh avec le Siam, pourtant lui-même souvent engagé contre la Cochinchine sur le terrain khmer, sont inexistantes, hors une ambassade attestée en 16596. Ce manque d'intérêt pour les autres sociétés d'Asie du Sud-Est tient essentiellement à l'excentration du Tonkin dans cette aire, que soulignent par ailleurs les mouvements de la navigation et du commerce. Il convient surtout de ne jamais perdre de vue que les notions d'Asie du Sud-Est et de péninsule Indochinoise sont des notions géo-politiques récentes. Aux XVnèmc et XVmèmc siècles, le Tonkin, coupé du reste de la péninsule par des monts et des forêts ainsi que par la seigneurie cochinchinoise, n'est quant à lui entraîné dans aucune dynamique qui puisse y
susciter la perception que des liens particuliers

-

amicaux ou conflictuels

-

sont à

établir avec les autres sociétés de ce que nous appelons aujourd'hui les aires sud-est asiatique et indochinoise. Ce n'est, en fait, qu'avec la réunification du Viêtnam et l'avènement de la dynastie impériale des Nguyên (1802), puis avec la colonisation française que le Tonkin sera attiré et se sentira lui-même agrégé dans un ensemble indochinois, la fonction essentielle qui lui sera dévolue dans cet ensemble - protéger celui-ci de la Chine - développant alors chez lui une conception particulière de son rôle et de son importance. Mais revenons aux siècles qui nous occupent. L'ensemble auquel appartient alors le TOI}kin, l'espace qui forme son horizon, s'étend de Macao aux frontières du Champa. Cet espace est le lieu de mouvements divers et nouveaux que manifeste, dans les années 1620, la venue au Tonkin des missionnaires et des marchands. Or, dans la "géographie globale" où il s'intègre alors, le Tonkin qui est pourtant lové au centre de cet espace en demeure quasi absent, en dehors de ces
On peut qu'être d'accord. concernant la Cochinchine. avec ce qu'écrit Pierre-Yves Manguin: «La société vietnamienne tend en Cochinchine à se rapprocher de l'Asie du Sud-Est, alors qu'elle s'éloigne de la Chine et de ses modèles» ; Les Nguyên, Macau et le Portugal. Aspects politiques et commerciaux d'une relation privilégiée en mer de Chine. 1773-1802, Paris. PEFEO. 1984, p. 21. 6 _ Joseph Tissanier, Relation du P. Joseph Tissanier, de la Cie de Jésus, depuis la France jusqu'au Royaume du Tonquin. avec ce qui s'est passé de plus mémorable dans cette mission durant les années
1658.1659 et 1660, Paris, Edme Martin, 1663. p. 264.
5

_

A cette

occasion,

les ambassadeurs

du Siam,

dont

un Japonais chrétien, offrent au roi -le chua ou l'empereur? -, deux belles pièces de soie autres de soie et d'or du Bengale, deux. «excellentes comes de licorne », c'est-à-dire rhinocéros. En retour, le roi leur fait présent de robes précieuses et envoie pour le roi pièces de soie du Tonkin, quatre mousquets dont deux argentés et deux dorés, avec deux l'une couverte de « lames » d'argent, l'autre de lames d'or.

de Siam, deux des cornes de de Siam deux petites lances,

9

mouvements, comme recroquevillé dans sa coquille. "En dehors", "ailleurs"... Il ne se hérisse point en position de défensive, il ne s'ouvre pas davantage à l'affût des opportunités. Cela tient à des facteurs qui échappent aux autorités tonkinoises et qui seront étudiés ci-dessous, mais aussi, en partie, à une appréhension ethnocentrée du monde. Une telle appréhension est largement partagée par la plupart des sociétés de l'époque mais, au Tonkin, elle est confortée par la doctrine néo-confucianiste qui fait de la personne impériale le centre d'où émane et en lequel est récapitulé l'ordre social et spatial viêtnamien, ordre le plus parfait possible et hors duquel se tiennent des barbares. Au fond des visions géo-politiques émanant des élites du "vieux Viêtnam", du Tonkin, prévaut ainsi une logique de la priorité accordée à la préservation et au perfectionnement de l'ordre politico-social intérieur viêtnamien. Cette logique préside à l'établissement ou non de relations avec les autres; elle préside à l'évolution ou à la rupture de ces relations. Mais elle limite les capacités d'ouverture et de grand développement des relations7. Cependant, il serait plus exact de parler, à propos du Tonkin, non d'ethnocentrisme mais d'une perception d'un monde qui serait - on excusera la trivialité de l'image - comme celle d'un oeuf gémellaire, avec pour jaunes la Chine et le Tonkin, et pour blanc,les autres sociétés. On a beaucoup disserté sur les relations entre la Chine et le Tonkin, sur la façon dont elles sont vécues et dont elles sont comprises. Aussi ne traiterai-je pas de ce point, sur lequel je ne suis aucunement compétent. Je pense seulement qu'une réflexion du grand savant Lê Quy Dôn (1726-1783), réflexion qui pourrait être d'un philosophe des Lumières, peut servir à comprendre comment les Tonkinois comprennent au XVIIlèmesiècle leurs relations avec la Chine - bien que la réflexion en question soit inspirée à Lê Quy Dôn par la situation qui prévaut alors à l'intérieur même du Tonkin plutôt que par le désir de définir le rapport entre ce

pays et la Chine. « Pour les choses humaines », écrit cet auteur, « les outils, les
aliments, les comportements et conduites, dans leurs détails, comme les moeurs et coutumes, les caractères différent d'un lieu à l'autre, et pourtant, vivre ensemble

en paix, s'entraider, s'aimer sont partout les mêmes impératifs »8.
En clair: les coutumes, les mentalités, peuvent varier d'un pays, d'une région, d'un village à l'autre, en fonction d'une histoire et de conditions propres qui

déterminent ainsi la spécificité de chaque « lieu ». Mais il n'y a aucune raison de
craindre cette hétérogénéité, de mépriser les différences de moeurs et de vouloir les araser dans la mesure où, de toute vie sociale, sourd une même "loi naturelle"9,
7_

Sur la vision géo-politique des autorités viêtnamiennes avant la période qui nous occupe - mais qui

vaut aussi pour les Trinh lire l'avant-propos de Nguyên Thê Anh, in : Le Dai- Viêt et ses voisins (traduction par Bui Quang Tung et Nguyên Huong, revue et annotée par Nguyên Thê Anh). Paris, L'Harmattan, 1990, p. I-V. 8 _ Lê Qui Dôn. préface aux Textes divers écrits en dépouillant ma bibliothèque, in : Anthologie de la littérature vietnamienne. XVI/pme siècle-première moitié du XIX'''' siècle, Hanoi, Éditions en Langues étrangères, 1973, t. 2, p. 73. 9 J'emploie ce terme quoique sachant qu'il ne traduit pas le mot chinois li. Mais il se trouve que Lê

-.

_

10

faite des mêmes impératifs simples mais reconnus comme fondamentaux par tous les hommes: «vivre en paix, s'entraider, s'aimer ». La raison d'être et la fonction des souverains et des dirigeants sont avant tout de reconnaître et de préserver, de "révéler et de vivifier" en quelque sorte ces impératifs qui forgent, au-delà des différences, la cohésion du corps social. L'idéal que doit se fixer le dirigeant lettré

est de « savoir suivre le naturel des hommes, en le rectifiant quelque peu ».
Si on la transpose sur le registre des relations tonkino-chinoises, la réflexion de Lê Quy Dôn peut se lire de cette façon: moeurs et coutumes particulières justifient la singularité et l'indépendance du Viêtnam ; impératifs "naturels" et similaire conception de la fonction fondamentale de l'État justifient un respect réciproque entre Chine et Viêtnam. À la fin du XVIIèmeet durant le xvmème siècle, la Chine n'est cependant pas qu'un simple système abstrait par rapport auquel les réflexions viêtnamiennes tentent à la fois de se conformer et de se distinguerlO. Elle est le grand et, en définitive, le "seul" pays voisin. Parce que le Tonkin est devenu, en leur temps, comme le "rempart" de la péninsule Indochinoise, les historiens des époques coloniale et contemporaine ont peut-être eu tendance à "sur-dramatiser" les relations entre la Chine et le Viêtnam. Sous les Trinh, cependant, et autant qu'on puisse le percevoir au travers les quelques récits missionnaires de négociations ou d'ambassades, la dramatisation est absente même si le voisinage chinois suscite parfois des inquiétudes ou est à la
sur les rapports du /y (Ii) et du khi (qi), une pensée originale qui est bien sûr inspirée par les débats des maîtres chinois de la fin des Ming, mais qui n'a son équivalent, hors la Chine, . qu'au Japon, chez un Itô Junsai (1627-1704) par exemple, et qui devait bien correspondre à quelque chose de profond chez les Viêtnamiens pour que les oeuvres de Lê Quy Dôn se soient imposées. Pour celui-ci, le khi est originel, « indifférencié, (il) est la substance de tous les êtres, qui préexiste à tous les êtres, c'est la condition qui donne naissance à tous les êtres [u.]. Entre ciel et terre, partout les poussières sont en mouvement et sans répit, sans discontinuité, tout cela est le khi en mouvement [.u]. Le /y n'a pas de forme, il ne peut exister que grâce au khi, se trouve inclus dans le khi même» (extrait traduit dans «Le Viêtnam traditionnel: quelques étapes historiques », Études vietnamiennes, n° 21, p. 162). Au regard de ces postulats, il semble bien que, pour Lê Quy Dôn. les sociétés soient sujettes à des conditions et à des histoires différentes qui créent en elles des moeurs différentes, cette hétérogénéité étant la traduction du dynamisme premier du khi. De cette hétérogénéité se dégagent cependant des lois (un /y) assez simples, constantes et universelles (<<vivre ensemble en paix », etc.). 10_ Avec le recul de l'histoire, le mode des relations entre le Viêtnam etla Chine apparaît particulièrement enrichissant et, cependant, stérilisant sur le plan intellectuel. Enrichissant, parce que de la dialectique et des influences intellectuelles naissent des oeuvres, telles celles de Lê Quy Dôn, qui n'ont pas d'équivalent dans les autres sociétés de la péninsule Indochinoise. Stérilisant parce que la Chine reste le modèle de référence par rapport auquel les efforts de réflexion ne parviennent pas à s'autonomiser : on pense, on se définit "par rapport à" ; bref, on "discute de" plus que se dégage un mouQuy Dôn développe vement et un mode de pensée originaux (rien de comparable à ce qui se produit en Occident à partir des XVIlèJne-XVIIlème siècles, justement, avec les débats "anciens"l"modernes" puis "civilisation"l"cultures", préparés, il est vrai, depuis longtemps, par les débats et les clivages qui agitent la Chrétienté). Cependant, le cas viêtnamien, comme les cas coréen et japonais, sont particulièrement intéressants dans la mesure où, sur le plan de la pensée et de ses modes, ils préfigurent ce qui caractérisera la réflexion de nombre de sociétés non-occidentales à partir des années 1900 et tout au long du XXème siècle, focalisée et quasi bloquée dans la discussion autour des valeurs et des idéologies du "modèle" occidental (un modèle se présentant toujours, à son revers, comme un repoussoir, mais demeurant le pôle par rapport auquel on se détermine).

11

source de phénomènes préoccupants que les autorités tonkinoises entendent maîtriser dans la mesure où ils peuvent affecter l'ordre intérieur du Tonkin. C'est le cas, par exemple, lorsque les régions du Sud chinois sont affectées par les désordres consécutifs à la conquête Qing, notamment quand, de 1673 à 1681, l'empereur Kangxi s'attaque au général Wu Sangui qui s'est taillé une principauté dans le Yunnan, et à ses compères qui contrôlaient le Fujian ou le Guangdong. Ces désordres présentent toutefois quelques" avantages pour le Tonkin, vers lequel descendent alors des produits commerciaux chinois appréciés par les Compagnies occidentales ou par les autres cours asiatiques, produits que les navires ne peuvent plus aller chercher en Chine même; mais ils réclament aussi la vigilance du pouvoir, pour être contenus le cas échéant. Et l'on remarquera que c'est après 1673, précisément, que les chua Trinh abandonnent leurs projets de remise au pas de la Cochinchine. Après 1685, au contraire, ce sont l'assainissement de la situation, l'attraction des zones côtières du Guangdong et du Fujian en Chine, puis les allées et venues ou l'établissement au Tonkin de commerçants ou de manoeuvres chinois, de plus en plus nombreux au fil du XVIIIèmesiècle, qui posent problème. Cela commandera que les autorités tonkinoises négocient avec les autorités chinoises un tracé plus précis des frontières communes, ce à quoi elles s'efforceront tout au long du XVIIIèmesièclell. De même, et à mesure que les campagnes du Tonkin seront secouées par des mouvements de révoltes ainsi qu'en proie au
banditisme

-

à partir

de 1737 surtout

-, des mesures

seront-elles

sans cesse réi-

térées, ce qui suggère leur peu d'efficacité, pour tenter de circonscrire les mouvements, les implantations et l'influence des Chinois à l'intérieur du pays12. Mais, je le répète, il ne paraît point que le Tonkin soit alors entièrement focalisé sur la définition de ses relations avec la Chine. Les dirigeants tonkinois demeurent plutôt préoccupés par les problèmes internes, qui se font de plus en plus cruciaux.

II

- LES MOUVEMENTS DE LA NA VIGA nON ET DU COMMERCE

1 - Un commerce limité et qui va se raréfiant L'étude des flux commerciaux et du mouvement de la navigation maritime permet d'identifier des facteurs plus concrets de l'excentration du Tonkin en Asie, voire de son repli sur lui-même. Et comme pour ce qui concerne le Siam, cela mérite qu'on s'y arrête à double , titre.
Il _ Lire, à ce propos, Philippe Langlet, « La frontière vietnamienne du xvmème au XIXême siècle », in : Pierre-Bernard Lafont (sous la direction de), Lesfrontières du Viétnam, Paris, L'Harmattan, 1989, p. 7079. 12_ Cf Ph. Langlet, art cit ; et Nguyên Thanh Nha, Tableau économique du Viétnam aux XV/.Fme et XVII.Fme sièe/es, Paris, Éditions Cujas. 1970, p. 183-186, 195-201. Voir aussi dans ce chapitre, infra.

12

D'une part, parce que les relations maritimes sont essentielles à l"'économie" de la mission catholique au Tonkin. Pour cette raison, les mouvements de navires sont notés par les missionnaires de manière relativement mais suffisamment précise pour qu'on puisse se forger une opinion générale et corriger certaines exagérations quant au degré d'ouverture du Tonkin aux marchands occidentaux pendant l'époque considérée13. D'autre part, parce que les attitudes concrètes des autorités envers le commerce et les commerçants sont déjà significatives de comportements, de modes de relation, de logiques que nous retrouverons à l'oeuvre dans les réactions eavers les missionnaires. Si nous nous en tenons aux sources missionnaires, les relations commerciales entre le Tonkin et les autres pays d'Asie du Sud-Est continentale y apparaissent quasi nulles. Un maigre filet d'échanges s'écoule entre le Tonkin et le Laos - le Laos désignant aussi bien les minorités ethniques que le royaume de Luang Prabang

-

par

des pistes empruntées par quelques marchands individuels et souvent fermées pour cause d'établissement de rebelles ou de pirates dans les montagnes de l'ouest tonkinois. En ce qui concerne les échanges entre le Tonkin et le Siam, ils sont essentiellement, jusqu'en 1700, le fait de marchands occidentaux: et demeurent fort modestes14.Sur les 14 navires attestés dans nos sources et qui viennent de Siam, entre 1666 et 1698, quatre appartiennent ou ont été équipés par des Français et ont été envoyés au Tonkin pour des raisons religieuses plus que commerciales; un autre i qui vient au Tonkin en 1686, appartient à Phaulkon et, comme on l'a VUl~, l vient davantage pour des motifs religieux que pour du commerce. En 1685, un bateau de la Compagnie anglaise s'est arrêté au Siam avant d'atteindre le Tonkin. Et un navire du fils du roi de Siam, Suraçak, se présente en 1694 qui vient, semble-t-il, voir si Phaulkon n'a pas envoyé au Tonkin quelques richesses détournées du Trésor royal d'Ayutthaya. À propos de Phaulkon, rappelons aussi son probable voyage du Tonkin au Siam en 1677, pour aller y mener des écoliers tonkinois, et retour16. À partir de 1700, les échanges directs entre les deux pays cessent presque totalement17. Pour communiquer avec le Siam, il faut désormais passer par Batavia ou, un peu plus tard, par Canton ou par Macao. Les missionnaires se désolent alors de
13 _

Pour une étude plus complète, on se référera, entre autres, à Nguyên Thanh Nha, op. cit., ainsi

qu'aux témoignages occidentaux de l'époque. Nguyên Thanh Nha offre une vision trop optimiste de l'activité commerciale au Tonkin alors que les témoignages des marchands de l'époque sont réservés. De même faut-il lire avec attention et jusque dans les détails les archives missionnaires: certains courriers missionnaires du xvnème siècle, souvent mis en exergue, insistent sur la viabilité de l'escale au Tonkin pour inciter la Compagnie française à y envoyer des navires, mais une lecture plus approfondie et suivie des lettres et des journaux de ces mêmes missionnaires contredit largement ces assertions. 14_ Dès 1664, le perspicace Mgr Pallu, qui cherche les moyens de rejoindre son vicariat du Tonkin, note qu' « il y a peu de commerce entre les ports de Siam et du Tonkin », cité par A. Launay, Tonkin., p.S. 15_ Cf. Livre I, annexe 1. 16_ Ibid. 17_ Le passage d'un navire chinois arrivant en droite ligne du Siam au Tonkin est signalé en 1753.

13

ne pouvoir envoyer ou recevoir aisément des nouvelles de Siam, au point qu'ils suggèrent de prêter quelque argent à des commerçants de Siam pour les engager à venir au Tonkin18. Même si l'établissement de comptoirs hollandais et anglais à Thang-long ou à Phô-hiên ont pu donner lieu à des évaluations contraires, l'activité commerciale "occidentale" au Tonkin n'a, quant à elle, jamais été très soutenue. Deux vaisseaux européens, les années heureuses, trois les années fastes, 5 très exceptionnellement19, peuvent peut-être réaliser quelques bonnes affaires. Mais cela ne constitue pas vraiment un commerce. À propos de Phô-hiên, précisons ici que tous les bateaux occidentaux doivent s'y arrêter et les responsables de comptoirs s'y établir, depuis qu'en 1669 les autorités ont découvert qu'un navire de Macao qui était remonté jusqu'à Thang-long y avait amené des jésuites et était chargé d'objets religieux. Dans les années 1680, les étrangers pourront à nouveau s'établir à Thang-long mais leurs bateaux devront toujours rester à Phô-hiên. Les Hollandais qui disposent d'un entrepôt à l'embouchure du Fleuve rouge, d'un comptoir à Phô-hiên et d'une maison à Thang-long, y font passer une navette régulière qui - venant souvent du Siam - file jusqu'au ]apon20, et cela jusqu'au début des années 1670. Ensuite, la navette passe plus irrégulièrement mais des bateaux font l'aller-retour annuel- ou presque - entre Batavia et le Tonkin21. Les missionnaires notent, en 1690, que le passage par Batavia est la voie la plus sûre pour l'envoi de leur courrier et du ravitaillement22. Ils signalent, en 1693 et 1695, qu'un bateau hollandais vient tous les ans23. Et ils relèvent la fiabilité des navires hollandais: en janvier 1694, c'est la première fois que les Hollandais
« perdent

; la mousson dans le renvoi de leurs vaisseauxde Tonkin à Batavie »24 en

1695, on note, non sans malignité, que « les Hollandais n'ont perdu qu'un navire pendant les 10 ans qu'ils ont fait continuellement le commerce dans le royaume»

alors que les jésuites(de Macao) « ont perdu tous les trois qu'ils ont envoyés 4 fois
en tout en 25 ans »25.
IS_ Lettre de MS' Bélot à (?), 14-11-1713, AME 654 fo 447-448. 19_ C'est le cas en 1666, année de l'arrivée du premier missionnaire français, M. Deydier, où sont passés au Tonkin, 3 navires de Batavia dont un de Japonais chrétien, 1 navire de Macao que le chua n'a pas voulu laisser entrer, et 1 navire « castillan» (de Manille). 20_ 2 vaisseaux de leur Compagnie en 1666, 2 en 1668. _ 21 « MM. les Hollandais ont commerce au Japon, ils avaient coutume d'envoyer tous les ans du Tonkin un vaisseau chargé de soie; il Y a quinze ans qu'ils ont discontinué ce commerce, ils n'achètent plus de soie, ils n'envoient plus de vaisseau du Tonkin au Japon; néanmoins ils continuent ici leur commerce indépendamment de celui du Japon» ; MS' de Bourges aux DSME, 1686, AME 680 fo 408, cité in : A. Launay, Tonkin, p. 378. En 1694 cependant, deux navires hollandais sont signalés dont l'un vient de Siam. 22_ Par exemple, MS' Deydier à de La Vigne, 15-12-1690, AME 653 fo 131. 2J _ M. Braud à son père, 14-8-1693. AME 653 fo 184; Mar de Bourges aux DSME, 15-10-1695, AME 652 fo 318. 24 M. Braud à (de La Vigne ?), 4-10-1694, AME 653 fo 269 : du coup. le vaisseau, arrivé au début d'août 1693, a été obligé d'attendre octobre-novembre 1694 pour repartir - un autre vaisseau hollandais est cependant arrivé en août 1694, qui repart avec le premier. _ 25 Les EV A du Tonkin, 1695, AME 658 fo 12.

_

14

En 1700 toutefois, les Hollandais abandonnent définitivement leur comptoir du Tonkin. Ils n'y reparaîtront plus et sont remplacés à.partir de 1712 - selon nos sources - par un ou, certaines années (1715 et 1732), par« des» vaisseaux« chinois de Batavie» : 3 en1718 dont l'un se brise à l'entrée du port. Ces passages de vaisseaux chinois sont annuels. De nombreux naufrages sont cependant signalés à l'arrivée: 1717, 1718, 1719, 1722; en 1744, le naufrage se produit au départ. D'autres années, des problèmes de navigation (1735) ou avec les autorités du Tonkin (1733) font rater la mousson du retour, immobilisent un an durant le vaisseau au Tonkin et obligent à annuler le voyage suivant. Enfin, aucun bateau chinois n'arrive de Batavia entre 1740 et 1743, peut-être en raison du massacre par les Hollandais de la communauté chinoise de Batavia en 1740. Cela fait beaucoup d'années "sans" - 18 passagesannuels sont signaléspour les trente années 1715-1745 - mais les missionnaires considèrent toujours, alors, la voie de Batavia comme la première et la plus prompte pour les échanges avec l'Occident26. C'est aussi par Batavia que doivent désormais transiter l'essentiel du courrier, du ravitaillement et la plupart des hommes entre le Tonkin et le Siam ou Manille. Pour la période 1745-1786, nos sources ne mentionnent plus que 2 passages de bateaux de Batavia (1753 et 1756). Les marchands chinois de Canton et de Macao auraient-ils supplantés ceux de Batavia? Je ne saurais l'affirmer, le silence de nos sources à ce sujet tenant à ce que les missionnaires du Tonkin ne sont alors plus ravitaillés via Batavia mais via Canton et Macao. En ce qui concerne les Anglais, c'est en 1673 qu'un William Gyfford, arrivé au Tonkin à la fin de l'année précédente, obtient du chua Trinh Tac la permission d'établir un comptoir à Phô-hiên27. Selon les missionnaires, il conçoit presqu'aussitôt l'intention de se retirer8 car il apprend au même moment que le

commerce du Japon est désormais interdit aux Anglais. Il juge en effet « que leur
commerce du Tonkin ne leur peut être d'aucun prix à moins qu'ils n'aient en même temps celui du Japon ». En définitive, ce ne sont pas les bonnes dispositions du chua mais des événements extérieurs, l'état de guerre entre la Hollande et l'Angleterre de 1672 à 1674 en Europe, qui obligent Gyfford à rester. Selon les missionnaires, ce séjour forcé aurait cependant permis aux Anglais d'acquérir « l'expérience du commerce au Tonkin, (ils) commencèrent à corriger leurs premières pensées, virent bien qu'ils pouvaient faire leur profit sans avoir le commerce du Japon [...]; après avoir envoyé leurs informations en Angleterre, ils reçurent l'ordre de leur Compagnie l'année passée [1676] d'établir ici leur commerce »29. Mais en présentant ainsi les choses, nos missionnaires français visent surtout à inciter la Compagnie française à venir elle aussi ouvrir un comptoir au Tonkin. Il reste qu'un navire anglais

- envoyé

par Banten et conduit

par

_ Mgr Néez aux DSME, 10-12-1739, AME 687 fo 91. Cf. 27_ Nguyên Thanh Nha, op. cil., p. 209-210. 28 _ Ce que confirme une lettre de Gyfford lui-même citée par P. Villars, « Les Anglais au Tonkin », Revue de Paris, VI (1903) ; et mentionnée par Nguyên Thanh Nha, op. cil., p. 210. 29_ MM. Deydier et de Bourges â (?), 27-12-1678, AME 653 fo 69, cité ill : A. Launay, Tonkin, p. 216.
26

15

Phaulkon30 ? - est cependant bien passé en 1676, suivi deux ans plus tard (1678) d'un autre vaisseau qui apporte au roi deux grandes pièces de canon pour lui demander «une place dans la ville [Phô-hiên] afin d'y bâtir une maison plus solide

que ne le sont les maisons ordinaires du pays »,
Les sources missionnaires signalent 6 passages de navires anglais venant de Banten ou de Madras entre 1676 et 168631,Leur mouvement est assez régulier pour que, en 1686, les missionnaires recommandent aux directeurs du Séminaire de Paris d'utiliser aussi, pour l'envoi du courrier et de leur ravitCLillement,la« voie de la Compagnie d'Angleterre »32dont, précisent-ils, un vaisseau vient tous les ans au Tonkin «chargé de plus de cent mille écus en espèces outre les marchandises »33. Toutefois, à partir de 1686 précisément, les vaisseaux de la Compagnie anglaise se font plus rares. Sont-ils "doublés" par les responsables du comptoir qui font du commerce à leur propre compte: ainsi ceux-ci envoient-ils en 1689 un navire acheter du riz au Siam, lequel navire, poussé par des vents défavorables, finira par aller écouler sa cargaison de riz à Atjeh? Ces responsables sont-ils au contraire obligés d'avoir recours à de tels expédients parce que les vaisseaux de la Compagnie ne se présentent plus? Pourtant, quatre autres navires anglais touchent encore le Tonkin, en 1692, 1693, 1695 et 1697. Mais le vaisseau de 1692, affrété par un commerçant privé, a mis quatorze mois pour venir de Madras au Tonkin! Celui de 1693 vient relever le chef et le second de la faiturie. Et celui de 1697 annonce l'abandon définitif de cette dernière. Comme pour les Hollandais, les vaisseaux de la Compagnie anglaise sont remplacés au début du xvmème siècle par ceux de marchands particuliers - anglais dans ce cas - de Madras voire du Bengale. Ceux-ci viennent régulièrement, à.raison
d'un ou de deux vaisseaux par an

-

un de Madras, un du Bengale en 1718 et en

1720 -, à partir de 1707 et ce jusqu'en 1721, avec un manque en 1716 et 1717. En 1724, un nouveau navire est signalé, qui fait naufrage à l'arrivée, et celui qui passe l'année suivante (1725) est le dernier qui soit attesté. En 1729, les missionnaires confirment qu'il n'est plus venu de vaisseau anglais depuis quatre ans'4 et que tout ce qu'ils ont reçu de la côte de Coromandel pendant cette période est passé par Canton. Faut-il parler des Français? Sur toute la période étudiée, qua.tre navires français, seulement, passent par le Tonkin.

En 1669,un capitaineJunet « qui est allé s'enrichir dans le commerce des Indes
pour être en état d'équiper un vaisseau et de trafiquer à ses frais dans les Indes,

30

31_ 1676, 1678, 1681 (ce bateau qui allait à Siam s'échoue au départ en début 1682), 1683, 1685, 1686 (venu via le Siam). 32 Mg, Deydier à de Brisacier, 6-1-1686, AME 680 fo 329, cité in : A. Launay, Tonkin, p. 373. 33 - NN.SS. Deydier et de Bourges aux DSME, 1686, AME 680 fo 408, cité in : A. Launay, Tonkin, p. J4 _ M. Néez aux DSME, 15-9-1729,

_ Cf. supra, Livre t, annexe 1.

377.

AME 686 fo 5.

16

dans les Philippines, la Chine et autres pays »35,finance le voyage d'un bateau de Siam au Tonkin. Il amène avec lui, pour une visite apostolique, Mgr Lambert et deux autres missionnaires, dont de Bourges. Junet, qui se fait passer pour représentant de la Compagnie française, obtient de pouvoir établir un comptoir à Phôhiên, dont les missionnaires de Bourges et Deydier - ce dernier déjà arrivé et caché au Tonkin depuis 1666 - seront censés être les responsables après le dépa.rt du vaisseau et de l'évêque. Au second semestre 1680, en même temps que Baron, le directeur de la Compagnie française à Surate, envoie le vaisseau Le Vautour au Siam en mission exploratoire, un autre bateau envoyé de Pondichéry et appelé Le Tonkin pousse jusqu'à ce dernier pays36.Il a à son bord deux missionnaires français, MM. Bélot et Féret, et un civil M. Chapelain. Et il laisse au Tonkin, outre Bélot, ce M. Chapelain qui doit faire office de véritable responsable du comptoi~7. Par la suite, les missionnaires ne nous diront plus rien de ce dernier sinon qu'il fait envoyer du musc par le vaisseau de 1682. Cette année 1682, en effet, le navire SaintJosepb qui a ramené Mgr PaUu de Surate au Siam file ensuite au Tonkin avec, à son bord, trois missionnaires et Mgr de Bourges qui s'est rendu au Siam au début de 1782 pour se faire sacrer évêque par Mgr Laneau. Comme ces gens amènent, pour le cbua du Tonkin, des lettres et des présents que Mgr Pallu a obtenus du pape et du roi de France, ils décident de faire passer l'un des missionnaires, M. Lefebvre, pour un ambassadeur de Louis XIV. Ils espèrent ainsi impressionner le cbua, être accueillis avec la même pompe que Mgr Pallu l'a été à Siam par le roi Phra Narai, et obtenir, par ce biais, la liberté de religion. Las, ni les officiers viêtnamiens visiteurs de vaisseaux, qui tiennent absolument à ce que le navire français acquitte la « chappe »38alors qu'il n'amène que des présents et des lettres, ni la cour ne se laissent émouvoir. Cette dernière est bien davantage préoccupée par la succession du cbua Trinh Tac alors très malade, et qui meurt au beau milieu des tractations, le 23 septembre 1682. L'« ambassade» se transforme dès lors en une pénible comédie. Elle doit se contenter d'une lettre assez formelle du nouveau chua, Trinh Can, pour le roi de France39, et de repartir avec le peu de musc qu'a fourni Chapelain. Elle laisse aussi sur place, outre Mgr de Bourges qui passe toujours pour un représentant de la Compagnie française, deux missionnaires français, MM. Sarrante et de La Vigne, « cachés dans le royaume» 40. Chapelain meurt en 1686. Nos missionnaires "chefs de comptoir" désespèrent de voir venir des vaisseaux de la Compagnie qui justifieraient de leur présence au Tonkin. René Charbonneau, ce Français établi de longue date au Siam, se dévoue
35 36

37 _ Les deux missionnaires, de Bourges et Deydier ne veulent pas être accusés de se livrer au commerce, alors que les prêtres français, à leur arrivée en Asie du Sud-Est, ont violemment dénoncé les entreprises commerciales des jésuites de Macao. J8 - La taxe en échange de la patente du chua donnant permission de commercer. 39_ Les Français n'ont pas jugé bon de faire état de la lettre du pape. 40_ Sur cette « ambassade », l'essentiel des documents missionnaires figure dans A. Launay, Tonkin, p.

_ M. Deydier à Pallu, 9-10-1669, AME 653 fo 38, cité in: A. Launay, Tonkin, p. 80. _ M. Duchesne aux DSME, 8-8-1680, AME 860, fo 35-37.

241-269.

17

et envoie une petite barque en 1696 pour tâcher d'entretenir l'illusion et pour amener au Tonkin deux dominicains espagnols, quatre écoliers tonkinois du collège de Siam, un coffre de livres et beaucoup de choses de la religion41... Cependant, les autorités tonkinoises ne sont plus tout à fait dupes quant à la qualité véritable des "chefs du comptoir" français. Elles le seront encore moins à partir du moment où ces marchands continueront à s'accrocher à leur comptoir quand les Compagnies hollandaise et anglaise auront, elles, décroché. Il semble pourtant que ces défections nourrissent encore chez les autorités l'espoir de voir enfin venir des vaisseaux français. Mais ceux-ci se dirigent désormais vers Canton. Et les missionnaires français sont déclarés personnae nongrataeà la fin de 171242. Pour être complet, je signale qu'en 1788 un vaisseau français, Le Castries, venant de Canton via Macao, passe au large du Tonkin, pour y amener des missionnaires, tandis que La Méduse croise en 1790 le long des côtes du Tonkin pour reconnaître celles-ci. En ce qui concerne les arrivées de navires de Macao, P.-Y. Manguin a tort de croire que ses propres sources sous-estiment l'importance réelle du commerce "officiel" entre cette ville et le Tonkin43. Nos sources mentionnent l'arrivée de seulement 7 vaisseaux de Macao entre 1666 et 1696 (1666, 1669, 1671, 1673, 1692, 1694, 1696). Et l'on peut faire confiance en nos missionnaires français pour noter attentivement le mouvement des vaisseaux de Macao, commandités par les jésuites et servant à amener au Tonkin les pères de la Compagnie avec lesquels ces missionnaires sont en relations conflictuelles. Encore ces vaisseaux de Macao sont-ils soumis à des fortunes diverses. Par exemple, le chua refuse de laisser entrer le vaisseau de 1666. Celui de 1669 est autoritairement renvoyé quand on y découvre des objets de religion44. Le vaisseau qui, en 1671, amène le jésuite Giovanni-Philippa Marini se brise à l'arrivée et ses « riches marchandises» sont submergées. De 1696 à 1751, aucun vaisseau de Macao - ou au moins se présentant officiellement comme tel, car, avant 1751, des relations commerciales très régulières ont été rétablies entre Canton, Macao et le Tonkin, mais via des bateaux chinois - ne vient au Tonkin. Les jésuites empruntent alors, de préférence, la voie de terre pour gagner leurs missions du Tonkin. Le seul, et dernier, bateau "jésuite" qui se présente, en 1751, ne peut que laisser au Tonkin les présents qu'il a ramenés pour le chua, celui-ci le renvoyant sèchement. Mais je raconterai cette histoire en détail, ultérieurement. Cette même année 1751, les marchands particuliers de Macao tentent de se dégager de la tutelle jésuite pour ce qui est du commerce du Tonkin, suite à une affaire où les jésuites ont retiré prématurément leur argent à un marchand qui en a
41-Joumal de la mission du Tonkin, 1696, AME 658 fo 26 sqq., cité in: A. Launay, Tonkin., p. 513514.
42

_

43_ Pierre- Yves Manguin, Les Portugais sur les côtes du Viêt-nam et du Campa, Paris, PEFEO, 1972, p. 233-234.
44

Cf infra, chap. 20

_ Suite à cela, comme je l'ai dit, il sera interdit aux vaisseaux

étrangers

de remonter

jusqu'à

Thang-

long.

18

été ruiné. Quelques-uns s'y lancent: un Louis de Cunha, en 1752, qui veut vendre son bateau et ses marchandises à un prêtre tonkinois et dont le bateau est alors attaqué par des Chinois45; un M. Coelho, la même année 1752, qui accorde le passage gratuit pour Macao à des écoliers tonkinois devant rejoindre le collège de Siam46.Mais ce ne sont qu'entreprises sans suite car probablement sans rentabilité. Elle ne sont rentables que pour les modestes marchands et capitaines chinois qui sont désormais habitués à commercer entre le Tonkin, d'une part, Macao et Canton, d'autre part. Certains d'entre eux sont chrétiens. Dès le début des années 1760, leurs services sont si satisfaisants et la ligne entre le Tonkin et Macao si bien établie que les missionnaires accordent, jusqu'en 1793, une bien moins grande attention au mouvement des autres navires sur cette ligne. C'est l'essor de Canton qui se profile derrière le rétablissement d'un trafic commercial régulier, à l'initiative des Chinois, entre le Tonkin et Macao. Canton, qui bénéficie en 1702 d'un décret impérial la consacrant comme seule place chinoise du commerce avec les étrangers, et vers laquelle convergent aussitôt ces derniers, devient de ce fait un pôle majeur des échanges en Extrême-Asie, avec Batavia. Cette dernière qui a cru verrouiller la porte de l'Asie avec la prise de Banten en 1682, décline même après 1750. Les Anglais, bien installés dans les Indes, ont appris à emprunter le difficile détroit de Malacca - Malacca étant dès le début du XVIII~mcsiècle une escale pour leurs yaisseaux47. Les Français suivent, plus modestement. Et les bateaux de toutes les puissances de l'Occident viennent un jour ou l'autre fréquenter Canton. Ce sont les Hollandais qui ont pourtant montré la voie. Dès que se sont dissipées, après 1683, les retombées de la révolte dans le Sud chinois, ils tentent le commerce de Canton. En 1684, par exemple, un vaisseau hollandais de passage au Tonkin part ensuite vers Canton, et le fait est alors assez curieux et assez intéressant - car les missionnaires sont très attentifs aux possibilités de pénétration en Chine - pour être noté dans le Journal de la mission48. Du coup, les Hollandais ne vont plus tarder à abandonner la ligne Tonkin-Batayia aux commerçants chinois, tandis que d'autres marchands chinois assureront les échanges entre Canton/Macao et le Tonkin. De même que le commerce de Siam périclite avec l'affirmation de la suprématie de Batayia puis au fil de la constitution d'un axe Inde-Chine, de même le Tonkin entre-t-il après 1700, sur le plan commercial, dans l'orbe de Canton.

45

46 _ Journal de la mission du Tonkin, 1752, AME 688 fo 319. 47 _ Malacca constitue alors, avec Batavia, un autre point de transit pour ceux qui désirent aller du Siam au Tonkin ou à Macao-Canton, et réciproquement. 48 -Journal de la mission du Tonkin, début 1683-octobre 1684, AME 657 fo 102.

_ M. Méyère à Maigrot, 19-2-1752, AME 700 fo 29.

19

2 - Raisons d'un écart Il faut dire que, comme et encore moins que le Siam, le Tonkin ne dispose de lui-même guère d'atouts pour attirer durablement les Compagnies occidentales. Le voyage du Tonkin comporte son lot de contraintes "géographiques". Comme le Siam, il est à la limite des possibilités pour des navires qui doivent venir d'au-delà des Détroits49. De plus, l'embouchure du Fleuve rouge constitue un endroit à haut risque en raison des bancs de sable qui s'y forment et s'y déplacent. Seuls, les Hollandais maîtrisent parfaitement ces contraintes. Mais naufrages et échouages sont fréquents chez les marchands anglais de Madras, chez les Macaïstes et les Chinois, soit que beaucoup de leurs bateaux ne tiennent pas bien la mer50, soit que ceux-ci, pour se livrer à quelque opération illicite de contrebande, s'écartent des chenaux. Par ailleurs, ce qu'on peut vendre et acheter au Tonkin est relativement limité. Après les Macaïstes, les Hollandais y écoulent des canons et des pièces d'artillerie. Ils apportent aussi de l'écarlate et des draps d'Europe qui servent à confectionner l'uniforme des troupes d'élite51, des "curiosités" à titre de présents5Z, quelques produits rares (calamba, cornes de rhinocéros, etc.) acquis au Siam et, surtout, de l'argent, du cuivre et des armes du Japon. En retour, ils achètent essentiellement de la soie travaillée qu'ils vendront au Japon. Les Anglais achètent eux aussi de la soie mais amènent moins de marchandises (quelques canons, de l'artillerie53, et le lot habituel des curiosités) que de monnaie en espèces dont le Tonkin, en manque de numéraire faute de métal, est, jusque vers 1700, demandeur. Durant les années 1660-1683, l'escale du Tonkin semble mériter quelque intérêt essentiellement en raison de l'instabilité qui règne sur les côtes chinoises. En effet, comme je l'ai signalé, les produits de Chine descendent alors par voie de terre ou par contrebande maritime jusqu'au delta du Fleuve rouge où quelques navires occidentaux peuvent trouver à s'approvisionner en porcelaines fines, en soies brodées, en thé de Chine, etc. Tel est sans doute ce qui explique que les Anglais décident de s'y établir et que, de leur côté, les Hollandais qui ont dû abandonner leur comptoir de Formose en 1661, y font passer leur navette et même lancent une ligne directe depuis Batavia au début des années 1670. Mais, hors ces années de relatif attrait, les opportunités qui sont offertes localement demeurent certainement fort limitées. Comment expliquer autrement que,
49

_

Cf. ce qui

a été dit des possibilités

et difficultés

de la navigation

de golfe

à golfe

ainsi

que

par

le

détroit de Malacca, au Livre l, 2èmePartie, chap. 4. 50_ Par exemple, le vaisseau anglais de Madras arrivé en octobre 1693, qui a "perdu la mousson" du retour, est encore au Tonkin en octobre 1694 : il est alors rongé par les vers et son équipage a été décimé par la maladie; Lettre de M. Braud à de La Vigne, 7-10-1694; et Lettre de Mg, de Bourges à Mg, de Cicé, 22-12-1694, AME 653 fo, 269 et 278. 51 Après avoir relaté la cérémonie du Nam-giao, S. Baron décrit la procession du retour de l'empereur

_
_

et du chua, qui est accompagné d'au moins dix-mille hommes, avec habits et coiffures « made of European manufactures» ; Samuel Baron, A description of the Kingdom of Tonqueen, (s.l.n.d., Baron semble avoir écrit vers 1683), p. 31. 52 Des Occidentaux, le chua reçoit miroir sur miroir, et quantité d'horloges. 53_ « L'artillerie de la fabrique d'Europe [...] est la marchandise la plus recherchée en ce pays» ; M. Deydier à Pallu, 9-10-1669, AME 653 fo 45, cité in: A. Launay, Tonkill, p. 85.

20

vers 1660, les jésuites s'opposent à ce que d'autres marchands de Macao viennent faire du commerce au Tonkin54? Comment expliquer que l'opinion prévaut largement dans les milieux commerciaux européens - en dépit des descriptions alléchantes de quelques voyageurs ou des missionnaires - que le commerce du Tonkin ne vaut rien sans celui du Japon? Comment expliquer encore qu'il suffise de l'arrivée d'un seul navire de Macao (1692), pour que les chefs du comptoir hollandais se plaignent aussitôt de cette concurrence55 ? Les opportunités diminuent encore dans les années 1690, du fait, donc, de la "réouverture" de la Chine où l'offre sera beaucoup plus diversifiée, mais aussi, semble-t-il, du fait que la demande tonkinoise "officielle" n'est elle-même plus assez forte. Du temps des troubles en Chine, le chua trouvait avantage à acheter de l'argent via les Hollandais pour l'argent du Japon, jusqu'à la fin des années 1660, via Hollandais et Anglais qui fournissent leurs pièces ensuite, pour le revendre en Chine contre de la monnaie en cuivrë. Mais on ne trouve plus mention de fourniture d'argent après 1690. Et, à cette période, le Tonkin ouvre ses propres mines de cuivre dont il était, auparavant, grand demandeur et dont il interdira l'exportation alors que ce sont les étrangers - Chinois et Anglais de Madras - qui, désormais, souhaiteront acquérir du cuivre tonkinois. Baisse de la demande "officielle" ne signifie cependant pas baisse de la demande "tout court". Par exemple, le XVIIlème siècle voit l'apparition au Tonkin d'un relatif goût du luxe, parallèlement à la multiplication et à l'affirmation de nombre d'autorités subalternes qui forment désormais une petite clientèle pour le commerce. De même existe-t-il des moments dans l'année, le Têt en particulier, qui sont des moments où les Viêtnamiens achètent beaucoup, des habits en particulier. Certains vaisseaux chinois viennent spécialement avant les fêtes du Têt dans cette perspective. En janvier 1784, par exemple, Mgr Davoust et M. La Mothe arrivent au Tonkin sur un vaisseau chinois parti de Macao plus tôt que de

coutume car « il craignait de ne pas arriver à temps pour vendre les marchandises
de mode qui n'ont de débit qu'au Nouvel an tonkinois »57. Mais cette demande demeure éclatée, modeste, spécifique, circonstancielle. Il faut des réseaux bien rodés et peu dispendieux à l'intérieur du pays pour en tirer profit et tirer profit de chacune des circonstances. Seuls, les Chinois pourront établir de tels réseaux, qui prendront ainsi le contrôle des flux du commerce inténeur. Une dernière raison de la désaffection des Occidentaux pour le commerce du Tonkin, et non la moindre à en juger par nos sources et par les témoignages de l'époque, tient, justement, à ce qu'ils sont étroitement soumis à la tutelle officielle.
J. Tissanier. note qu'en 1660, les jésuites ont empêché quelques marchands de Macao, qui avaient acheté un vaisseau chinois. de faire le voyage au Tonkin; J. Tissanier, op. ci!., p. 300. 55 _ P.-Y. Manguin, Les Portugais op. cU.. p. 233, qui cite W.J.M. Buch, « La Compagnie des Indes néerlandaises et l'Indochine », BEFEO. XXXVII-I. p. 188-189. Si l'argument est quelque peu forcé, il reste qu'il est plausible aux yeux des responsables de la Compagnie à Batavia. _ 56 Cf. S. Baron. op. cit., p. 7. Il est probable qu'à cette période. l'argent vaut plus cher en Chine qu'au Tonkin.
57 _
54

_

M. La Mothe

à M. Mary

(ou Mars

?), 12-6-1784.

AME

691 fo 387.

21

Les autorités viêtnamiennes ne sont pas a priori hostiles au commerce avec les
Européens

-

Macaïstes

exceptés.

Elles accordent

volontiers

le droit

d'établir

des

comptoirs comme le montre leur attitude envers le marchand français Junet, envers l'anglais Gyfford, envers les missionnaires français "chefs de comptoir" qu'elles tolèrent jusqu'en 1712 dans l'espérance de l'arrivée de quelque bateau français. Le capitaine d'un vaisseau de Manille qui passe en 1719 est même fort ennuyé quand le chua lui offre spontanément un emplacement de maison à Thanglong: il hésite« car il n'est pas sûr des intentions du gouverneur de Manille .58, Quant aux taxes - « chappe» et droits de sortie -, elles ne doivent pas être plus élevées qu'ailleurs. Au moins nos sources ne font-elles pas spécialement mention de leur cherté. On consent même aux marchands anglais de Madras qui viennent en 1707 des droits d'entrée très modiques59, sans doute pour les encourager à reprendre le commerce. Toutefois, il y a quelque chose qui est au moins aussi redoutable que l'hostilité déclarée, à savoir l'ignorance même de ce qu'est le commerce et l'incapacité à en pénétrer les simples principes de base. Maîtresses d'une société agraire dont elles sont encore fort proches, familialement et affectivement, pénétrées d'un savoir confucianiste au regard duquel les commerçants sont comme une "non-catégorie" sociale, les autorités viêtnamiennes ne semblent concevoir le commerce que comme l'apport d'un tribut au souverain, aux eunuques favoris inspecteurs de vaisseau, aux personnes de la Cour et au gouverneur de la province méridionale

(Son-nam). D'ailleurs, au Nouvel an, le « roi [chua]a coutume de faire visiter les
riches curiosités qu'il a des autres royaumes pour s'en servir à la nouvelle année ", riches curiosités dont, semble-t-il d'après le contexte, les présents offerts par les marchands60. Les marchands viennent vendre et acheter; pour ce, ils acquittent des taxes mais il leur faut, en plus, être d'une inépuisable générosité en échange de l'immense générosité qui leur est faite de pouvoir demeurer ou s'arrêter au Tonkin. Les affres du capitaine et du responsable de comptoir commencent lorsque le vaisseau se présente à l'embouchure du Fleuve où il attend le pilote qui doit le
conduire par le chenal. Aussitôt prévenus, les mandarins inspecteurs de vaisseau

-

en assez grand nombrél,
58

semble-t-il, certains représentant

le chua, d'autres le

_ Ce bateau s'ensable à l'arrivée et est perdu; cependant sa cargaison peut être sauvée, dont des

chevaux qu'il amène en présent au chua du Tonkin; Lettre de M. Néez aux DSME, 18-7-1719, AME 655 fo 173. Nos sources portent mention de 4 passages de vaisseaux de Manille pendant toute la période étudiée, 1666, 1692, 1694, 1719. Les arrivées de 1692 et 1694 sont liées à des transports de missionnaires au Tonkin. 59_ NN.SS. Deydier et de Bourges aux DSME, 25-10-1708, AME 654 fo 183. 60_ Journal de la mission du Tonkin, décembre 1684-décembre 1685, AME 680 fo 270, cité par A. Launay, Tonkin, p. 280. 61_ Le nombre trop élevé de mandarins inspecteurs ressort des démarches de la «fausse ambassade» de 1682 où les missionnaires qui viennent apporter présents et lettres du pape et du roi de France décident de ne point parler de religion mais de s'en tenir à des négociations commerciales, notamment pour demander que les vaisseaux de la Compagnie française ne reçoivent « qu'un seul visiteur du côté du roi et qu'un du côté du prince [...] parce qu'on ne saurait ni acheter ni avancer aucune affaire quand il faut assembler, à chaque fois qu'on en veut traiter, les officiers de tant de mandarins» ; Journal du voyage de

22

successeur désigné, d'autres peut-être le gouverneur du Son-nam et de hauts mandarins de Thang-long - envoient à bord des lieutenants et une garde chargés de veiller à ce qu'aucune marchandise ne sorte clandestinement. Parallèlement, ils

a\,ertissent le chuaqui doit accorder la permission de commercer, la « chappe ». Si
le chua est occupé à autre chose, le bateau devra patienter, tel Gyfford qui, en 1672, attend que le chua Trinh Tac mène et termine sa guerre contre la Cochin-

chiné2

j

tels, encore, ces 2 vaisseaux, de Madras et de Batavia, qui, arrivés en
63

septembre 1713, n'obtiennent la permission de commercer que trois mois plus tard parce que le chua Trinh Cuong était en pèlerinage dans des temples de
provInce

.

...

Pendant ce temps, le bateau a gagné Thang-long ou Phô-hiên (après 1669) et le capitaine a eu tout loisir de dresser l'inventaire complet de ce qu'il y a dans le vaisseau, sans négliger de «marquer la longueur, la hauteur, la largeur, la grandeur, la figure, la couleur de chaque chose »64.Quand il s'agit de la navette hollandaise, la capitaine doit décrire les marchandises qui entreront au Tonkin et celles qui demeureront dans le vaisseau. À Thang-long, ou à Phô-hiên, les inspecteurs montent à bord. Ils vérifient scrupuleusement l'exactitude des renseignements portés sur l'inventaire du capitaine. Qu'un tonneau ait été oublié, qu'un livre n'ait pas été déclaré, que la description de telle chose ne soit pas tout à fait exacte et c'est le soupçon. C'est ce que le capitaine a couché sur le papier qui compte et l'inexactitude, même infime, du papier trahit sa malhonnêteté. Il aura beau jurer de sa bonne foi, notamment en arguant que l'essentiel est qu'il n'ait rien soustrait aux: regards des douaniers, il sera quitte pour refaire sa liste. Et les inspecteurs contrôlent encore, avec plus de rigueur s'il est possible. Ceux qui, de nos jours, ont l'habitude de passer les douanes viêtnamiennes peuvent se faire une idée de ce que les Occidentaux du XVIIèmc siècle décrivent, tant il semble que les attitudes "douanières" se soient perpétuées à travers les siècles. Le comportement des inspecteurs de vaisseaux est d'autant plus mal ressenti qu'ils s'inquiètent, en même temps, de savoir ce qui sera offert au chua et qu'ils déterminent même ce qui, de la cargaison, devra être ajouté aux présents prévus: «le chua prend telle quantité qu'il lui plaît »65,traduisent les Européens. En outre, les inspecteurs ne font pas mystère de ce qu'ils souhaitent recevoir pour euxmêmes et de ce qu'il conviendrait d'offrir aux personnes de la cour, ces personnes qui peuvent être utiles en cas de problème. Enfin, sans transition, leur attitude se fait avenante dès qu'ils obtiennent satisfaction sur toute la ligne, à savoir un inventaire tout à fait précis et, de surcroît, les cadeaux espérés. La chappe est alors confirmée. Aux "avanies" dont les commerçants sont victimes d'entrée et qui se renouvellent à leur départ, s'ajoutent pour les représentants des Compagnies sur place,

Siam au Tonkin par M. Lefebvre, cité in : A. Launay. Tonkin. p. 243. 6Z_ Nguyên Thanh Nha, op. cil., p. 209. 63 _ Journal de la mission du Tonkin, du 17-11-1713 au 15-12-1714, AME 659 fo 1\2-113.
64

6S_ Journal

_ Journal de voyage de Siam au Tonkin par M. Lefebvre,cité in : A. Launay, Tonkin, p. 245.
de M. Deydier (1666), cité in : A. Launay, Tonkin, p. 23.

23

outre les frais d'entretien des comptoirs et de leur personnel&6, les perpétuels cadeaux qu'ils doivent encore offrir: au gouverneur de la province du Midi (Sonnam) en maintes occasions, au chua, au « jeune roi» - le successeur désigné de son vivant par le chua -, aux mandarins-inspecteurs lors du Nouvel an, au cbua pour son anniversaire, aux proches du chua par lesquels pourront passer et être appuyées les requêtes présentées à ce dernier; plus les contributions aux frais des funérailles et lors des cérémonies anniversaires de la mort du cbua et des personnages précités, ainsi que de leurs proches parents, etc. C'est peu dire que de ces obligations et que les comportements des autorités tonkinoises déboussolent les Occidentaux. Ils les excèdent. Aux yeux de ceux-ci, la conjugaison du scrupule excessif et du soupçon, de l'attente de cadeaux, de la satisfaction et de la réconciliation finales représente le comble de l'hypocrisie et de la corruption. En 1683, le métis hollandais au service du comptoir anglais Samuel Baron, dénonce vivement «les mandarins insatiables qui poussent à ce que les navires soient fouillés et prennent ce qu'ils veulent en en fixant les prix à leur convenance, invoquant le nom du roi pour masquer leurs âpres et hideuses extorsions [...] Le commerce du Tonkin est à présent le plus fastidieux de toutes les Indes [...] parce que, si vous faites des affaires et avez, en même temps, envie de les rater, vous êtes assuré d'endosser un échec »&7. Et selon les missionnaires, auxquels un tel aveu doit coûter tant ils souhaitent, de leur côté, ne pas décourager la venue de vaisseaux français, les Anglais ont

abandonné leur comptoir du Tonkin parce qu'ils ne pouvaient « plus souffrir les
avanies que le roi et les mandarins visiteurs des vaisseaux leur faisaient »68. S. Baron précise toutefois que les étrangers ont appris à prendre leurs précau-

tions « pour échapper à leurs griffes». Car là est l'effet pervers de l'attitude des
autorités viêtnamiennes: elle développe la fraude, la contrebande, les tentatives souvent réussies de corruption. Je montrerai plus loin la facilité avec laquelle, par exemple, le ravitaillement, le courrier des missionnaires, et les missionnaires eux-mêmes entrent et sortent du pays69. Et cela me procure l'impression que l'essentiel de la préparation d'un voyage au Tonkin consiste à étudier comment on va pouvoir y faire entrer ou en faire sortir une partie des marchandises en échappant aux contrôles. Ce qui explique les nombreux naufrages sur les bancs de sable. Tout un petit peuple côtier, pilotes, pêcheurs, gens des côtes, aux exigences bien moindres que celles des mandarins, est quant à lui intéressé aux opérations de contrebande. De hauts personnages tonkinois la pratiquent même: la cargaison du navire chinois sur lequel M. Deydier embarque au Siam, en 1666, est en partie détournée à l'arrivée par le commanditaire du voyage, «un eunuque du prince
66_ Les comptoirs hollandais et anglais disposent d'un chirurgien. 61_ S. Baron, op. cit., p. 6-7. 68_ Journal de la mission du Tonkin, 1697, cité in : A. Launay, Tonkin, p. 570.
69 _

Livre

III, 6ème Partie,

chap.

27.

24

[chua], assez puissant» dont un officier emporte en douce les marchandises qu'il voulait soustraire à l'inspection70. De son côté, la navette hollandaise pour le Japon qui venait de passer cette même année 1666, avait aussi débarqué en fraude du précieux bois de calamba71. Je ne saurais affirmer que les vaisseaux des Compagnies occidentales aient pratiqué la contrebande à grande échelle, car ils étaient très surveillés. Mais il est sûr qu'au XVlIIèmesiècle, celle-ci est généralisée lorsque les "petits" marchands, anglais et chinois, se mettent à fréquenter le Tonkin. Le golfe entre Canton et la province de Nghê-an semble alors devenir, hors quelques point bien surveillés aux abords des voies d'accès fluviales vers l'intérieur du Tonkin, le champ d'un peuple qui est tout à la fois pêcheur, convoyeur, pirate et contrebandier. Chinois de Canton puis de Macao pratiquent systématiquement la contrebande: c'est «la coutume des Chinois »72.En 1744, par exemple, un vaisseau

chinois pour Canton se défonce au sortir du port « parce qu'il était trop chargé de
deniers [les dôngou sapèques dont l'exportation est évidemment interdite] et d'argent qu'il emportait »73.En 1784, M. La Mothe rentre au Tonkin grâce à un «vieux Chinois [de Macao] accoutumé à frauder la gabelle »74. Les Chinois de Batavia ne sont pas en reste. N'est-ce pas une des raisons pour laquelle les Hollandais de Batavia ont trouvé plus avantageux de leur céder la place? En janvier 1734, par exemple, leurs navires sont arrêtés «parce qu'ils avaient été accusés d'emporter une grande quantité de deniers qui est la monnaie courante du Tonkin »75. Je viens de relever quelques exemples d'exportation frauduleuse de «deniers [dôni! ». C'est leur cuivre qui est recherché et il semble bien que l'exportation illégale de cuivre ait été, aussi, le ressort de l'étonnante fréquentation du Tonkin par les marchands anglais de Madras entre 1707 et 1721. En tout cas, une sérieuse affaire, qui mettra quasiment fin au passage de bateaux anglais, éclate en 1721, quand un de ces bateaux, chargé d'une grande quantité de cuivre avec la complicité de villageois, est poursuivi par les galères royales, coule deux de cellesci et tue une vingtaine de soldats76. J'ai insisté sur les pratiques des autorités viêtnamiennes et sur la contrebande car elles constituent un exemple d'un phénomène fascinant de l'histoire des Trinh

-

et, peut-être

du Viêtnam

- : comment

les voies d'une autorité

qui se veut sans

faille et qui est certainement orientée vers la recherche d'une harmonie sociale parfaite, finissent, dans ce pays, par aboutir à l'absence d'autorité et à des constructions socio-économiques parallèles?
70

72_ Journal de la mission du Tonkin, 1746, AME 687 fo 536-15. 73_ M8' Néez aux DSME, 4-1-1744, AME 687 fo 323. 74_ M. La Mothe à Descourvières, 1-6-1784, AME 700 fo 1201. 75_ Journal de la mission du Tonkin, 1734, AME 686 fo 657. 76-Journal de la mission du Tonkin, 1721, AME 659 fo 328; AME 655 fo 418. Voir aussi infra, chap. 20.

71_ Les Hollandais ont cependant été découverts et le bois de calamba a été brûlé sur ordre des autorités, ce qui a provoqué leur fureur: ils ont demandé que soient changés les inspecteurs « ceux-là les ayant tyrannisés en beaucoup de rencontres»; Journal de M. Deydier, 1666, cité in: A. Launay, op. cil., p. 23.

_Journal

de M. Deydier

(1666), cité in : A. Launay,

Tonkin, p. 20.

M. Guisain

aux DSME,

20-11-1722,

25

L'histoire sociale et économique du pays au xvrnème siècle ainsi que l'histoire du catholicisme au Tonkin fourniront d'autres exemples du même phénomène. Où est donc le Tonkin? Si l'on considère le simple mouvement des échanges, il ne se situe pas en Asie du Sud-Est mais dans la mouvance de la Chine. Ainsi, par la pratique, une image de la place du Tonkin en Asie se forme-t-elle aux yeux des Occidentaux: ce pays ne devient intéressant que lorsque la Chine elle-même est inatteignable. Il peut alors constituer une secondaire et provisoire position de repli et d'attente, dans l'espoir d'une ouverture de la Chine. Une autre image vient se placer à côté de celle-ci dans la "géographie mentale" occidentale. Le Tonkin est le pays d'une belle chrétienté, le pays de la plus belle chrétienté d'Asie. De telles représentations ne seront pas sans importance dans l'avenir. Elles se conjugueront au XIxème siècle. La persécution contre "la plus belle" chrétienté d'Asie suscitera l'émotion qui, elle-même, viendra justifier l'intérêt pour un établissement permettant de mieux pénétrer le marché chinois. Au regard de ces représentations occidentales qui s'esquissent aux xvnème et XVIIlèmesiècles, les maîtres du Tonkin, quant à eux, ne paraissent pas s'interroger sur ces mouvements, ces dynamiques nouvelles et étranges que manifeste la venue des marchands et des missionnaires. Ils font certes preuve de curiosité mais cela ne va pas plus loin. À la différence d'un Phra Narai qui aspire à être le premier des marchands d'Ayutthaya en même temps que le Louis XIV de Lopburi, aucun dirigeant tonkinois n'exprime le désir de prendre rang dans le cercle des grands d'un monde soudain élargi et de profiter tout au moins de cet élargissement du monde. À la différence des Tokugawa, les Trinh ne comprennent pas que les mouvements et dynamiques évoquées puissent sérieusement concerner le pays et qu'il serait nécessaire de les maîtriser et de les orienter. L'extérieur est l'extérieur, le Tonkin est le Tonkin et seul importe, donc, la préservation de son ordre intérieur.

26

Chapitre

13 - Le pouvoir personnel

(1666-ca 1710)

l - LE POUVOIR CENTRAL
1 - Du généralissime à l'ordonnateur de l'État

En dépit de ce qui a été dit ci-dessus de son "ethnocentrisme", le Tonkin de la seconde moitié du xvrrème siècle ne se présente pas aux regards extérieurs comme en état de défensive. Nous avons vu que, Macaïstes mis à part, les Occidentaux y sont volontiers accueillis - beaucoup prennent même femmes sur place, au point que ceux qui ne le font point sont moqués1 - et que ce sont davantage le peu de rentabilité commerciale ainsi que les incompréhensions entre les autorités et les marchands qui finissent par décourager ces derniers. Par ailleurs, les Occidentaux s'étonnent d'entrée de ce que le royaume ne comporte «point de villes murées ni de forteresses ,.z, ce qui change des pays européens où le regard ne peut embrasser un paysage sans se heurter à quelque muraille, ou encore du Siam où villes et gros bourgs sont eux-mêmes entourés d'un mur ou d'une palissade3. S. Baron confirme que le pays ne comprend ni châteaux, ni places fortes, ni citadelles4. En 1709 encore, le]ournal de la mission du Tonkin note: «Tout est village dans le Tonkin, il n'y a aucun lieu qui soit fortifié de la moindre muraille »5. Toutefois, même si elles ne s'appuient pas sur des murs, la présence et la puissance militaires sont considérables. Les Occidentaux, suivant en cela leurs informateurs, ont toujours tendance à grossir les chiffres, surtout s'il s'agit de traduire une notion de grand nombre d'hommes ou de puissance' d'un pouvoir. Ainsi, le jésuite Giovanni-Philippa Marini suppute-t-il que l'armée mobilise, en temps ordinaire, 335.000 fantassins, 12.000 cavaliers, plus de 2.000 éléphants « tant de

I _ C'est le cas pour le premier missionnaire français, M. Deydier, quand il arrive au Tonkin en 1666. z_J. Tissanier, op. cit., p. 109.
3

_

Lire

aussi

la première

description

de Thang-long

par M.

Deydier,

en

1666:

«Cette

ville

est

sans

muraille

mais d'une effroyable

longueur

[...] » Journal

de M. Deydier,

1666, cité in : A. Launay,

Tonkin,

p.24. 4_ S. Baron, op. cit, p. 8. 5_ Journal de la mission du Tonkin, 1709, AME 656 fo 236, cité in : A. Launay, Tonkin, p. 412.

27

guerre que de service », et 2.000 galères6. Nous diviserions ces chiffres par trois que nous serions peut-être plus proches de la vérité et que, rapportée à la population, la puissance militaire du chua Trinh demeurerait impressionnante. J. Tissanier, un des successeurs de Marini, indique quant à lui que le chua entretient 50.000 soldats pour sa garde et près de 60.000 à la frontière de la Cochinchine, et que son armée comprend en outre 500 éléphants et 500 belles galères7, Vingt ans plus tard, S. Baron note que le «lieutenant-général» qui gouverne la semi-province de Bo-chinh (Bac Bo-chinh), limitrophe de la Cochinchine, dispose d'une troupe d'au moins 40.000 hommes8. En temps de guerre, enfin, le chua peut rassembler une troupe de 100 à 150.000 hommes: plus de 100.000 hommes auraient été mobilisés dans la guerre de 1661 contre la Cochinchine9; et 140.000 lors de la tentative de reprise de Cao-bang aux Mac en fin 1667début 1668. Installées aux frontières de la Cochinchine, ces troupes le sont aussi à Thanglong, autour du chua, le « généralissime» (dô nguyên som), où « est cantonnée une formidable troupe, et où sont aussi établis l'arsenal du roi [cbuaJ et le magasin de guerre »10. Les troupes permanentes et, notamment, les troupes d'élite préposées à la garde des chua jusqu'à la chute des Trinh se recrutent essentiellement, à raison d'un inscrit sur trois selon Nguyên Thanh Nhall, dans les provinces du Nghê-an et du Thanh-hoa qui sont demeurées fidèles à la dynastie Lê durant la révolte des Mac et qui forment les bases du pouvoir Trinh. Entouré de ses soldats, le «généralissime» (dô nguyên soat) est aussi 1'« ordonnateur suprême de l'État », (tông quôc chinb). À partir de Trinh Tac (1657-1682), et plus encore avec l'abandon des campagnes $Uerrières contre la Cochinchine après 1673, cette fonction d'ordonnateur de l'Etat s'impose même comme la fonction première du chua.

L'empereur (le vua) Lê est totalement relégué. Il « demeure enseveli dans un
vieux palais d'où il ne sort qu'une fois l'an pour recevoir les hommages publics »12,au Nouvel an, au moment du Nam Giao, le sacrifice au ciel et à la terre13. Certes, c'est la légitimité de l'empereur que viennent encore confirmer, après son avènement, les ambassadeurs de l'empereur de Chine, lesquels ignorent

6

_

Giovanni-Philippo de Marini, Historia e Relatione del Tunchino e d~l GiappO/le, con la vera rela-

tione ancora d'altii Regni et Provincii di quelle regioni, e delloco govemo politico, Venetia, Apresso gl'heredi di Francisco Storti, 1665, p. 60. Version française: Relation nouvelle et curieuse des royaumes de Tunquin et de Lao. Etc., Paris, Gervais Clouzier, 1666, p. 98). 300.000 me semble être l'expression d'un grand nombre. 7 -J. Tissanier, op. cil., p. 118. 8 _ S. Baron, op. cit., p. 21. 9 _ Lettre de d'Albier à m, 12-11-1661, 10_ S. Baron, op. cit., p. 2.
II IZ

AME 653 fo 9.

_Nguyên Thanh Nha, op. cit., p. 18.

_Directeurs
Cf. infra,

du Séminaire
Livre

pour les Missions
chap. 33.

étrangères,

Relation

des Missions

des Evesques...,

op.

cit., p. 111.
13 _ III, 7ème Partie,

28

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