Les Mnong des hauts plateaux (Centre Viêtnam)

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296271791
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Les Mnong des Hauts-Plateaux

Collection

if:

Recherches asiatiques» dirigée par Alain Forest

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Collection "Recherches Asiatiques" dirigée par Alain Forest

Albert-Marie MAURICE

Les Mnong des Hauts-Plateaux (Centre -Vietnam)

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Vie sociale et coutumière
Préface de Georges CONDOMINAS

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Collection « Recherches asiatiques" (suite)

Travaux du Centre d'Histoire et Civilisations de la Péninsule Indochinoise.
Pierre-Bernard
LAFONT et Po DHARMA, Bibliographie Campa et cam, 1989. . (Callecûf)J.Histoire des frontières de la péninsule indochinoise. 1. Les frontières

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face à la conquête

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coloniale,

1885-1896. Lettrés et paysans vietnamiens
1989.

Le Dai-Viêt et ses voisins (traduit pa~ Bui Quang Tung et Nguyên Huang, rew et annoté par N~yén Thê Anh), 199(t
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*

C.H.C.P.I.,

22, avenue du Président-Wilsdit,

75116 Paris.

@ L'Harmattan, 1993 ISBN 2-7384-1570-9

Titre quatrième

LE CYCLE DE L'EXISTENCE

XVIII

La famille

A. Préambule

Durant un an, j'avais séjourné à Ban Mé Thuot parmi les Rhadé dont la structure sociale matrilinéaire et matrilocale était assez bien connue et constituait, du reste, un thème d'étonnement pour les étrangers au pays; elle fut remarquablement étudiée par Anne de HauteclocqueHowe (1987). Je fus ensuite affecté à Poste Maitre, au coeur de la région mnong dont les coutumes étaient peu connues et restent encore bien obscures, au moins en ce qui regarde les groupes occidentaux. J'y ai noté un certain nombre de traits assurément bien incomplets, ils permettent toutefois de jeter quelque lueur dans cette direction. La cellule sociale est la famille de dix à quarante personnes, vivant parfois avec quelques « esclaves » dans la même maison, et ses habitants cultivent habituellement un mir commun ou une partie bien déterminée du mir collectif du village si c'est le cas. Ce groupe se répartit en plusieurs foyers nak groupant autour d'un même feu assemblant les membres de la famille restreinte, parents et enfants. L'organisation sociale mnong est basée sur l'existence du « clan » ; nous avions transcrit le mot correspondant par mpôl que Condominas écrit mpôol (1957, p. 382) et dont l'homologue mnong rlam est, selon P.-B. Lafont, pul (1967, p. 676). Ce nom présente d'autres acceptions avec un sens restreint, famille, ou élargi comme groupe humain, «race », peuple, ainsi chez les Maa (Boulbet, 1967, p. 136). Et malgré leur proximité et bien des points communs avec les Mnong la famille stieng est désignée par puiç auquel Azémar attribue le sens de race, lignée, génération (1886, p. 106). L'expression rhadé djuê serre de plus près le concept de clan, Davias-Baudrit (1966, p. 111) lui donne les sens de race, clan, famille et Sabatier celui de famille. Le mpô/ nong est un clan patrilinéaire exogamique et, en principe, patrilocal, selon les éléments dont nous disposons. Cependant il ne semble pas qu'une grande rigueur préside aux règles de la domiciliation des époux. Ces principes constituent au premier abord une différence considérable avec les coutumes matriarcales des Rhadé et plus

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curieusement avec celles de leurs frères mnong gar du Haut Krong Knô (Condominas, 1957, p. 382 ; Héritier, 1981, p. 63).
B. Aperçu des Mpôl

Les Mnong du Plateau Central se répartissent en plusieurs clans exogamiques dont les plus nombreux pourraient être le clan du « poulet sauvage» mpol yar bri, celui de ]a « taupe» cuk (chuk) pour lesquels nous possédons une courte histoire mythique. Il s'y ajoute les clans du varan ria, le clan ntung (le pont 1), le clan Bu glé rao ngan, un clan kban existerait également. Cette liste n'est pas exhaustive. Voici l'histoire de la famille du coq sauvage mpôl yar bri :
Autrefois deux filles, elles s'appelaient Bra et Yah, s'en allèrent fendre le bois dans la forêt. Pendant leur travail, une bande d'ennemis de la tribu voisine s'approcha d'elles avec l'intention de s'emparer d'elles. Elles prenaient la fuite lorsque, de la brousse, surgit un coq sauvage. Seul il engagea le combat avec les pirates; ils ne purent réussir dans leur tentative et ils abandonnèrent la lutte. De retour au village, elles racontèrent leur aventure. Et durant leur sommeil, elles firent un rêve: le génie des poulets sauvages leur dit: « Voilà, vous avez été sauvées par un coq sauvage. En reconnaissance de ce qu'il a fait pour vous, vous vous abstiendrez dorénavant de tuer et de consommer les poulets sauvages. Faute de quoi les plus grandes calamités

s'abattraient sur vous!

»

Il faut rapprocher ces éléments de l'alliance conclue avec la poule de forêt ir gung des Halang, ethnie voisine des Reungao, croyance rapportée par le P. Kemlin (1917, p. 105). Cette amitié avec le coq sauvage garantissait la paix des famil1es surtout en relation avec la présence des esclaves. Notons la parenté des mots iar et ir, et aussi que les deux jeunes Mnong furent sauvées des risques de la captivité. Une autre version relative à ce même clan nous a été donnée, mais, incomplète, elle est très différente et se~ble associer des fragments d'autres histoires. Voici cette version, recueillie en traduction immédiate à Poste Maitre en 1937 :
L 'homme (était) tombé dans l'eau profonde, on fait le tombeau à côté du marais de l'Ouest. Dans la mare une jeune fille mnong, Mbon, pêchait avec une nasse tout en relevant son pagne. La mère de Mpal et le père de Mpal (étaient là ?) et leur fils Rmit. Le père de Dop, qui s'appelle Mpa1 (... obtint) un morceau de cuisse de boeuf roux sauvage, gros comme la cuisse, le couteau coupe tout seul, un morceau comme le mollet, le couteau coupa tout seul. L'oiseau KIang Kuk Riôk (rapace) et l'oiseau Kôk Riom aiment rester dans la brousse, près de la mer (Dak RIai , c'est-à-dire le Mékong). . .

Réserve faite des incertitudes de ce texte, il semble évoquer des fragments de mythes. Ainsi Jacques Dournes a rapporté une histoire où,

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à une certaine époque, les outils travaillaient seuls (1981, art. «Cosmogonie», p. 221). Ajoutons que les Mnong du Plateau Central semblent assimiler le Mékong, le grand fleuve, à la mer, comparaison peut-être imaginée par ceux qui connaissent l'Océan pour en donner une image. La suite de cette petite histoire semble diverger fortement, on la trouvera plus loin sous forme de traduction juxtalinéaire. Nous ne savons pour l'instant en tirer quelques commentaire (voir Annexe 3). Par contre, l'histoire de Cuk, la taupe, est plus claire. Cette traduction est manifestement incomplète (voir plus loin). En outre le P. Kemlin nous apportera des perspectives intéressantes. Voici donc l'histoire de la famille de la Taupe Mpôl Chuk:
Il Yeut, il Ya fort longtemps, une grande bataille à Bon Sré Pa (écrit à tort sur les cartes B. Sarpa, village situé à environ vingt-cinq kilomètres au Nord-Nord-Est de Poste Maitre). Tous les hommes étaient présents, mais le chef fut blessé à mort: il se réfugia dans un buisson près du village. C'est alors qu'une taupe s'approcha, elle lécha les blessures de l 'homme et guérit ses plaies. Puis elle lui apporta de la paille de paddy pour lui arranger une litière. Malgré ces soins, le chef mourut, mais la taupe le ressuscita. Quand il revint à lui, complètement rétabli, il apprit que la taupe l'avait sauvé. Tous les autres hommes accoururent vers lui. Et la première nuit de sa nouvelle existence il fit un rêve. Le génie des taupes lui apparut et lui déclara: « Que toi et les tiens s'abstiennent désormais de causer du mal aux taupes, jusqu'à ce que les petits-enfants de tes enfants connaissent les petits-enfants de l'animal qui t 'a guéri, car sans quoi vous mourrez de blessures des lances et des coupecoupe! »

Notons: sré veut dire marais et pa est la tortue d'eau. Le mot cuk ou chuk traduit par taupe est le même mot que celui, stieng, dont Azémar (1886, p. 29) dit: « Toute petite marmotte qui vit dans la terre rongeant les racines de certains arbres. Animal fouisseur pratiquant de nombreuses galeries sous terre. » Chez les Bahnar, le P. Kemlin le décrit comme un gros rat creusant son terrier sous le pied des bambous surtout du poli, Arundo agrestis, et il donne le nom vietnamien de cet animal, con xôc, racine identique révélant un radical« indochinois» très ancien (1917, p. 95). Mais il ajoute également des considérations significatives: les Reungao présentent ce chuk comme un avatar du fang Xori, l'esprit du paddy, dont le nom évoque l'Inde lointaine et proche. Chuk exige des sacrifices de cochon pour favoriser la récolte. La consommation de sa chair est interdite. En réalité ce serait un blaireau (Condominas suk, 1957, p. 436). Nous rencontrons ici un fond très étendu de croyances et de pratiQues anciennes. A côté de ces «clans », il existe une famille du varan ria, appelé alors improprement iguane en Indochine. Une histoire analogue aux
.

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précédentes racontait le secours apporté à des Mnong par ce reptile. C'était chez les Preh que ce mpô/ ria était répandu. Comme pour le mpô/ chuk, le P. Kemlin apporte des indications intéressantes (1917, p. 103) bien qu'il s'agisse dans ce cas d'une communauté restreinte, pour les originaires de Polei Dobau, le tokat, varan est un avatar du Génie du paddy et sa chair est interdite. Nous n'avons pas de détails sur trois autres clans connus dans le nord du Dak-Dam. Le mpô/ khang rassemble la famille de l'abeille noire. Cette abeille noire est sans doute l'abeille sauvage rwhai, mais le terme khaang se retrouve chez les Maa (Boulbet, 1975, p. 407) sans référence à quelque clan (voir aussi chapitre XI, paragr. IL Le troisième clan nous ayant été indiqué est le mpô/ wei dak ou famille de l'eau du ruisseau repoussée au confluent par le courant du grand fleuve. A ce propos, il existerait chez les Dayak de Bornéo un groupe ou une famille se rattachant à un tel phénomène (voir tableau n° 13). Cette liste n'est certainement pas exhaustive et ne saurait que donner un aperçu d'une réalité complexe. Remarquons également que, dans cette région preh de grandes chasses, il est possible qu'une plus grande netteté se soit instaurée dans la distinction entre les clans, qui est beaucoup moins perceptible chez les Nong, peut-être en raison de croyances d'allure totémique avec toute la réserve indispensable dans cette référence. Quoi qu'il en soit, les gens du sud de la Délégation du Dak Dam, Nong et Prang ne semblaient pas attacher beaucoup d'importance à des liens claniques, ce que confirme l'impression de Boulbet (voir plus loin). Les Nong de Poste Maitre distinguaient au moins quatre groupes. Le premier est l'ensemble des Bu g/é raa ngan, ce qui nous fut donné comme les gens qui lavent leurs assiettes (ou leurs bols) près des bambous mâles. Le deuxième clan rassemble ceux qui prêtent leurs couteaux à trancher kblo pech mon gan. Le troisième clan est celui des ria iang jang biap que nous traduisons par « bambou géant jarre ruisseau légumes », ceux qui attachent leurs jarres au bambou royal du ruisseau des légumes. En réalité, en ce qui concerne les deux premiers groupes, les personnes en faisant partie peuvent se marier entre eux, tandis que celles de la famille ria fang ne peuvent convoler avec les deux premières familles qu'après avoir célébré un sacrifice expiatoire. Nous pouvons en déduire une commune origine des Bu g/é et des Kb/a. Il nous reste à mentionner le Quatrième clan nong ; il semble être le prolongement méridional du clan du coq sauvage, il s'agit du clan yar bri mpan, la poule sauvage en train de couver, mpan. L'exogamie théorique avancée par les interlocuteurs ne semble pas être très rigoureusement observée. Il faut aussi abandonner toute assimilation à des clans totémiques tels Qu'ils étaient conçus à unr

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certaine époque, ceci en dépit de quelques traits pouvant faire penser à d'anciennes structures sociales (voir ch. XII). La comparaison avec les usages rhadé et jarai ne permet aucune analogie. Les deux phratries des premiers avec leurs subdivisions inté.... rieures assez nombreuses diffèrent complètement dans ce que nous savons des Mnong occidentaux. Apparemment les huit clans jarai étudiés en détail par Dournes offrent un système tout à fait distinct de celui rhadé malgré les idées a priori suggérées par leur étroite parenté linguistique et technique. Notre maigre apport paraît en tout cas une confirmation du schéma de Dournes (1972, p. 110). La confrontation des clans Mnong Gar et Mnong Rlam à partir des données recueillies respectivement par Condominas (1957, 1965, etc. et Lafont 1967) permettent d'établir l'existence simultanée de dix clans de même nom sur dix-huit clans rIam au total et sur un ensemble de vingt.... cinq clans mnong gar (recensés par nous dans Lafont, 1967, et Condominas, 1957, tableau 13). Cette similitude nous semble montrer l'étroitesse des liens entre ces deux groupes ethniques voisins géographiquement, mais présentant des modes de production très différents. Remarquons aussi curieusement la présence d'un clan oe dak existant chez les Hnong Gar, sans pouvoir en déduire quelque parenté, même lointaine. De plus, le vieux Ndeet est la seule personne, la seule référence à ce clan mentionnée par l'auteur (ibidenz, 1957, p. 409). Aux confins méridionaux du pays mnong, les Maa, selon Boulbet (1967, ps 136), n'auraient pas cette notion de mpôo! et cette constatation semble confirmer une sorte de désuétude ou d'éloignement des structures claniques lorsqu'on va du nord au sud. Sur les tableaux annexes de ce chapitre (9, 10, Il et 12) on trouvera la nomenclature sommaire des termes de parenté mnong nong, mnong gar, mnong rlam et stieng pour faciliter les comparaisons.

c. Généralités En principe, Je système familial est patriarcal et, si le fiancé séjourne quelque temps dans la maison de sa future épouse, éelle-ci doit habiter dans la famille de son mari; mais cette règle ne semble pas absolue. Notons aussi une assez grande fréquence (non mesurée !) d'unions réalisées entre jeunes gens de villages relativement éloignés: ainsi à Bon Bu Bong des liens existaient avec des familles de Bon Bulu et de Bon Pu Po du Dak Mam situés à environ une journée de marche. Pouvons-nous en déduire une plus large conception de l'espace social mnong, en comparaison avec la situation mnong gar, par exemple? Rappelons aussi la vaste extension du réseau d'alliances et de complicités reliant les divers groupes mnong depuis les Biat et les Rehong des hautes vallées du Dak Deur et du ChIong jusqu'aux Nong du Dak

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Boukso et du Dak Nong dans la préparation de l'attaque contre Henri Maitre. Dans l'ensemble, le mariage peut être considéré comme endogamique à l'intérieur d'un groupe de villages d'une même fraction de la« tribu » (sous-groupe mnong) tout en respectant en principe l'exogamie relativement aux clans dont nous avons signalé l'existence. C'est le clan mpôI du père qui détermine celui de l'enfant. Ainsi le fils d'un père de clan Bu GIé et d'une mère K'Blo est de clan Bu GIé et peut épouser une fille K' Blo ; symétriquement la fille est Bu GIé et peut épouser un garcon K'Blo. Bar appartient au clan Bu GIé, il ne peut se marier avec une femme de son clan, il est marié à une fille du clan Ntung. S'il a un garçon, celui-ci sera du clan paternel, Bu GIé, il ne pourra, en principe, épouser une jeune fille du clan de sa mère, c'est-à-dire du clan Ntung. Par contre sa fille, Bu GIé, pourra se marier avec un jeune de ce clan Ntung sans difficultés. La différence avec l'exemple précédent s'explique par celle présentée entre les deux modes de mariage évoqués plus haut. D'une manière générale, l'homme et la femme appartiennent à des villages différents, plus rarement au même village.
D. Fiançailles et remariage

Deux modes de fiançailles sont pratiqués. Nous pouvons citer en premier lieu, d'après le Coutumier mnong preh, celui-ci justifié par la prédominance numérique des sujets de sexe masculin. Les parents de deux enfants, fille et garcon, nés à peu près à la même époque, s'engagent réciproquement à les marier. Un entremetteur, ndrêniy, est chargé de l'échange des bracelets à l'initiative des parents du futur fiancé. Ils offrent le sacrifice convenable d'un porc ou d'un poulet aux parents de la future, accompagné de divers cadeaux assez symboliques: perles, mortier, panier. Les familles assemblées témoignent de ces fiançailles pour l'avenir. Et ce témoignage sera parfois requis s'il y a rupture. Dans ce cas, les parents du garçon, s'il y a refus venant de la fiancée, doivent être dédommagés. On pourra se reporter à l'article n° 46 du Coutumier (ch. XXVIII) . Notons au passage le rôle important de l'entremetteur n'drânh ou ndraniy terme se retrouvant chez les Stieng, knraniy (Gerber, 1937, p. 93) et chez les Mnong Gar (Condominas, 1957, p. 382). Ce mot évoque singulièrement celui de la bière de riz ndreniy ; on sait que tous les contrats se scellent par un sacrifice rituel accompagné de libations. Boulbet donne le même terme ndraany avec des démarches analogues chez les Maa (1967,p. 136). La symbolique du bracelet, signe de l'amitié ou de l'alliance dans un vaste domaine est ici aussi éminemment présente. Du bracelet de coton

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du Lao à celui de laiton de l'hôte rhadé vous offrant le verre de l'amitié sous la forme d'une jarre, la démarche est bien semblable. En général, les jeunes gens se trouvent eux-mêmes au cours des fêtes ou bien des activités agraires, la jeune fille pouvant prendre l'initiative. S'ils sont de« même rang social »et s'il n'y a pas d'interdiction due à la parenté, ils s'engagent sans rechercher l'approbation de leurs parents pour leur fréquentation. La demande est faite par les parents ou la famille du jeune homme Qui entre en relations avec celle de la jeune fille par l'entremise de ndraniy ou directement. Des cadeaux sont offerts pour cette entrée en matière: un couteau, un poulet, cinq petites jarres, une épingle double de laiton et des perles. Cette épingle double est un des bijoux favoris des Nong (Fig. 59, photographiep. 130, dans Huard et Maurice, 1939). Les Churu semblent moins généreux, se contentant de perles et de l'inévitable bracelet (Canivey, 1913, p. 2). Les parents du jeune homme se rendent auprès de ceux de la jeune fille et, en présence ou non des jeunes gens, discutent du montant de la dot due aux parents en compensation de la perte qu'ils subiront. Cette dot se compose le plus souvent d'un certain nombre de jarres, cinq ou six, de valeurs variables et de dons en nature, hottes de paddy ou têtes de bétail, et cette partie de la dot, avec l'introduction des signes monétaires, a été souvent remplacée par une somme d'argent estimée équivalente à la partie correspondante de la dot. Un sacrifice est offert pour le contrat, mais il ne semble avoir qu'une valeur juridique. Dès lors, les fiancailles sont officielles et la rupture d'un accord auquel a présidé un mutuel consentement donne lieu à un dédommagement au profit de la partie lésée: l'article 48 du Coutumier prévoit le cas de rupture des fiancail1es par le jeune homme avec un dédommagement de trente piastres accompagné du sacrifice d'un porc et des jarres rituelles pour la famille de la fiancée. Un traitement symétrique est prévu si la rupture est venue de la jeune fille, par l'article 49, mais présente le grand intérêt de mentionner l'initiative de la demande en mariage initiale par la femme. Ainsi le patriarcat, généralement proclamé par les Nong, ne parait pas très rigoureusement observé. La veuve, après une période variant chez les Mnong entre un et trois ans, et le veuf peuvent se remarier dans la famille proche de leur conjoint défunt. C'est le renouvellement du mariage rompu par la mort. Nous retrouvons une symétrie analogue à celle rencontrée à propos des accordailIes dans le cas de la disparition de l'un des conjoints: c'est l'objet de l'article n° 59. Comme les Rhadé, les Nong ont le profond souci de maintenir la famille dans sa continuité et il est difficile d'y interpréter la part de la nécessité d'assurer l'intégrité du patrimoine ou si, plus ou moins consciente, la dévotion aux mânes des ancêtres ne s'impose aux esprits des Vivants. La veuve épousera donc, en principe, un frère cadet de son mari défunt, un neveu ou un cousin. Si ce n'est pas possible, elle pourra épouser un homme de la famille du

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défunt et, en l'absence de précision de l'article, dans cette famille,au sens large, c'est-à-dire dans son clan. L'article suivant (n° 60) prévoit le cas de la disparition de l'épouse. Parallèlement le veuf pourra épouser une fille ou une femme de la

famille de son épouse; la suite du

c(

texte » envisage le cas où le

nouveau remarié se laisse séduire par une autre femme que sa jeune nouvelle épouse. Ce dernier paragraphe paraît un peu diverger des autres, il semble qu'il s'agisse en l'occurrence du remariage d'un veuf avec une jeune fille. A ce sujet de la loi du remplacement, il est possible qu'une forte imprégnation des usages rhadé se soit exercée sur les Mnong Preh, et il est incontestable que Léopold Sabatier, en reprenant les adages juridiques des anciens, leur a donné une tournure quelque peu coercitive afin de mettre dans son jeu la révérence traditionnelle pour les Aïeux. Pour se conformer à ces usages des Ancêtres, les fiancés sont tenus à la pureté de leurs relations. Mais dans la pratique il n'en va pas toujours de la sorte; c'est ainsi que, à propos des éléphants, un sacrifice de réparation leur est dû si des jeunes gens sont surpris se livrant avant le mariage à des relations intimes. Quant à la « veuve joyeuse» recherchant l'homme avant d'avoir le droit de se remarier au terme de la période de viduité, son cas est grave. Ce délai, en principe, a pour terme l'abandon du tombeau, cérémonie marquant le départ définitif de hwêng ou ce qui reste du principe vital, peut-être cette partie de 1'« âme» ou des âmes qui subsiste jusqu'à une certaine désagrégation du corps. Quoi qu'il en soit, cette veuve qui reprend un peu rapidement sa liberté commet une faute très grave: elle offense la famille de son défunt mari, ses ancêtres (art. 63). Et cette atteinte aux coutumes est d'autant plus lourde si la femme en question devient enceinte illégitimement des oeuvres de son amant. Il y aura généralement « affaire ». Ici le Coutumier fait une distinction intéressante entre riches et pauvres; l'amende varie du simple au double pratiquement, un porc et trente piastres, d'une part, s'il s'agit d'un pauvre, ou un buffle et soixante piastres d'autre part dans le cas d'un riche défunt, sans compter les offrandes de jarres accompagnant tout sacrifice. L'abandon du tombeau, évoqué plus haut, est célébré de un à trois ans après le décès et l'inhumation, chez les Mnong Preh, et elle signifie la fin du veuvage. Toutefois les modalités de cet abandon varient fortement au sein de l'ethnie mnong et il semble se trouver encore à ce sujet une influence des coutumes rhadé. L'union adultère de l'homme et de la femme n'est pas rare, bien qu'elle soit soigneusement dissimulée. Elle est punie d'une amende au profit du mari trompé, mais à la condition qu'il enlève à son rival heureux la preuve de son infortune sous forme d'un vêtement du coupable, faute de quoi il est passible d'une amende pour accusation calomnieuse. Il y a cependant une tolérance de ces écarts matrimoniaux,

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à condition qu'ils soient discrets, au cours des orgies nocturnes, faisant suite aux grandes fêtes où tout le monde s'enivre. Dans un ordre d'idées voisin, nous avons noté un échange de femmes et d'enfants assez singulier. Après un rêve, Ndal, chef de Bon Bu Bong (à une heure de marche à l'est de Poste Maitre) marié à Brong, soeur de Glong, épouse de Mbuy, frère de Ndal, ont donc changé de femmes. Ce rêve avait été appelé ntor po, ce qui pourrait signifier signe du tonnerre, sans autre précision. Les enfants furent ensuite répartis entre les nouveaux couples: Dlang, l'aîné de Ndal, et Niay la troisième fille restèrent avec lui, tandis qu'il recevait Doy et Loy, les deux dernières filles de Mbuy et ce dernier a reeu Mbrang le deuxième fils de Ndal, Mbroy, troisième fils de Ndal. et ses deux dernières filles, Jiroy et Roy. Mbuy gardait avec lui quatre filles: Jrang, Rong, Soy et Yoy. Il n'avait donc initialement que des filles, explication partielle de ce singulier partage, permettant à Mbuy de« disposer » d'un garcon (voir tableau 15>' Observons aussi à propos des noms de ces enfants cette sorte de rimes ou d'assonances très fréquente dans le pays nong. Ce même comportement est courant chez les JaraÏ de la région de Pleiku (Dournes, 1972, p.III). . L'homme qui s'empare par intimidation de la femme d'un autre est sévèrement puni: aussi le Coutumier prévoit dans son article 56 des sanctions contre le suborneur de femmes mariées, contre l'obsédé sexuel bafouant l'honneur des maris et la réputation des épouses. Les peines sont lourdes, elles font la distinction entre pauvres et riches: l'amende est de cinquante piastres, plus sacrifice d'un porc pour les premiers et de cent piastres, plus sacrifice d'un buffle pour les seconds. Le violent, le fornicateur sont également poursuivis, comme il se doit. Sur le plan de la faute commise, les peines sont identiques, en principe, pour le viol et la tentative de viol. Elles sont moins élevées que lorsqu'il s'agit de femmes mariées. Le viol coûte trente piastres et le sacrifice d'un porc, aux termes des articles 44 et 45.

E. L'inceste (voir tableau 17) Dans ce domaine sexuel il est une faute bien plus grave même que le viol, c'est l'inceste, compris dans l'acceptation générale d'infraction aux interdictions de mariage consanguin. La faute la plus sérieuse est celle des relations en tre père et fille, ou entre mère et fils. Le crime est de nature à entraîner la punition divine: mort à bref délai des coupables et toutes sortes de calamités pour le village. Cet inceste est appelé ntor dih nchôk ba, le lexique Hoeffel donne le mot tar dih. Le mot tar signifie le sexe féminin, à rapprocher du mot stieng toar (Azémar, 1886, p. 125) présentant un sens plus

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général. Kondis semble exprimer une notion voisine en tant que «démon punissant les unions désassorties» (Dournes, 1950, p. 108). Nchôk en mnong a le sens dtarracher violemment et ba le paddy. La deuxième partie de cette expression pourrait donc signifier la destruction de la céréale, châtiment des génies. Un grand sacrifice expiatoire est exigé. Tous les animaux domestiques sont l'objet dtun sacrifice: buffle, boeufs, cochons, chèvres, poules, canards. Les biens des coupables sont détruits et ceux-ci abandonnés dans la brousse. L'article 64 du Coutumier décrit brièvement les catastrophes provoquées par l'inceste déchaînant la vengeance des génies, la stérilité de la terre, entraînant la famine et la disparition des humains. Après des pluies intenses, un séisme engloutira le village. Le début de l'article semble faire allusion à l'animalité, dépravation inexistante chez les Mnong dont, en tout cas, nous ne connaissons aucun exemple. Notons à propos de ce même article J'évocation nette au cataclysme mythique mang ling (cf. ch. XXV). D'autre part, rappelons que l'éclipse solaire totale est considérée comme l'inceste entre Ndu et sa soeur adoptive N'Kong, habitante de la Lune. C'est un très mauvais signe. Si l'éclipse se prolongeait, toutes les habitations bâties en végétal, comme nous le savons, et tous les humains seraient pétrifiés. Pour certains groupes bunor, ce serait l'origine des blocs granitiques épars dans la forêt claire. Tout aussi grave, sinon plus, mais l'échelle mnong des fautes est assez confuse, est considéré l'inceste entre frère et soeur de mêmes parents: la punition du ciel est terrible, la foudre anéantit les coupables ou ils meurent autrement très rapidement, le village maudit est englouti dans un effondrement souterrain. S'ils sont découverts, ils paient une amende ou sont mis à mort. Cette amende consiste en buftles, boeufst cochons, poules, canards, chèvres et chiens à quoi s'ajoutent les jarres nécessaires. Elle est partagée par le chef de village, tandis que les coupables sont bannis, abandonnés dans la forêt et, en principe, ne peuvent trouver refuge dans aucun village. Le nom de cette faute est ntar dih et cette expression couvre toute une série de relations interdites, savoir celles du mari et de sa belle-soeur aînée, considérée comme équivalentes à celles du frère et de la soeur, il en est de même symétriquement pour celles de la femme et de son beau-frère' aîné. L'inceste des oncles et de leurs nièces est classé aussi comme ntor dih, mais il semble qu'une différence soit observé entre ces catégories suivant qu'il s'agisse de la nièce, fille d'un frère ou de celle, fille d'une soeur. D'autre part, l'inceste des tantes et de leurs neveux serait proscrit au même titre quelles que soient les différentes possibilités envisagées. Nous rangerons enfin dans cette même série des incestes ntar dih toutes les relations sexueIJes entre cousins et cousines parallèles. Au contraire le mariage entre cousins croisés, nous l'avons déjà vu, est privilégié.

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Un troisième degré appelé ku noh (expression dont nous n'avons pas le sens) concerne les relations de la belle-mère avec le gendre d'une part et, d'autre part, celles du beau-père et de la bru. Cette faute attirerait aussi punition du ciel, en particulier des épidémies dans le village. Le sacrifice de réparation exige un buffle, deux porcs, des poules et cinq jarres Rlung. L'amende est partagée par le chef entre les habitants; mais aucun bannissement n'est prononcé. Les sacrifices relatifs à la réparation des fautes commises entre oncles et nièces ntor dih ou les derniers mentionnés consistent en cochon, chien, poule et canard, iIs sont appelés tam rio piang pang, échange en retour du riz cuit (à) autrui et tam rio ku noh. Ils nécessitent l'offrande des jarres correspondan tes. Moins graves sont les incestes du mari avec la soeur cadette de son épouse, et de l'épouse et du frère cadet de son mari. Le nom de cet inceste est mprôp ; le sacrifice offert en la circonstance consiste en porcs, poulets et jarres d'accompagnement; le sacrifice offert en la circonstance consiste en porcs, poulets et jarres d'accompagnement. Le mariage entre les personnes en question est même possible moyennant un sacrifice spécial. Souvent la recherche de l'inceste est poursuivie par les magiciens. Touchant les dernières et légères infractions aux relations familiales ajoutons que les Mnong observent cette coutume de réserve du beaupère à l'égard de ses brus, ils l'appellent pa bôh. Cette obligation concerne également le frère aîné par rapport à ses belles-soeurs ou bien la soeur aînée vis-à-vis de ses beaux-frères. L'expression pa bôh pourrait se traduire par « enlever sel » c'està-dire éviter le piquant, sous-entendu dans les relations considérées. Observons ici une sorte de symétrie avec le tabou de l'aîné(e) du conjoint décrit par Condominas (1970, pp. 235...241). Chez les Mnong Gar, tam koih paraît correspondre à une attitude de révérence ou de respect. Remarquons l'identité du mot gar nôot, dépérissement, et du biat ou nong ngot, sans toutefois que nous puissions poursuivre la comparaison en ce qui concerne les conséquences de la violation de cette norme en diverses circonstances dont celle, très significative, des funérailles. Naturellement les jeunes gens fiancés connaissent les liens unissant les personnes de leurs belles-familles respectives de manière à « ne pas commettre d'impair » comme nous disons, sinon ils en sont instruits par leurs proches avant le mariage et des contacts plus étroits.
F. Un inceste mnong gar

Les données théoriques précédentes prennent un tour concret, à la lecture de la relation d'un inceste mnong gar survenu à Sar Luk (Condominas, 1957, ch. III) que nous résumons ici. Les deux coupables, car faisant partie du même clan, surpris en

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flagrant délit, condition nécessaire pour les condamner sont parents au trentième degré selon nos usages. Ici leur faute semble aggravée, par rapport aux coutumes des autres Mnong par la croy.ance à la malédiction jetée sur les puissants, kuang, du village. Les victimes immolées sont porc, poule et canard et la cérémonie d'expiation se déroule à l'aiguade : soulignant ainsi l'importance attribuée à la colère du génie des eaux, rméh, dragon.. Si la déesse du paddy n'est pas invoquée, les bois sacrés sont l'objet d'une purification ainsi que les pierres magiques, naar. Ensuite les incestueux doivent être séparés, pratiquement voués à la servitude. A Sar Luk, le coupable Tieng ne supporta pas son destin et se pendit.
G. Le Mariage

Le mariage a Heu généralement deux ou trois mois après les fiançailles, de préférence. Il est célébré dans la maison des parents de la jeune fille, très souvent après la grande fête de la récolte du paddy ou à la suite de la fête de la terre. Sous la « présidence », en tout cas en la présence d'un ou deux notables tenant le rôle d'officiant représentant, suivant les cas, le mari ou l'épouse, ces derniers échangent leurs bracelets. Les nouveaux époux ont revêtu leurs plus beaux costumes, ceintures ou pagnes, et sont parés de leurs plus précieux bijoux. Ils tiennent chacun une bougie et mangent du riz cuit pris avec la main comme d'habitude, mais dans la même calebasse. Selon la richesse des familles, des animaux sont sacrifiés, buffles, porcs ou poulets, accompagnés du nombre de jarres convenable. Cel1esci alimenteront de nombreuses libations durant un jour et même plusieurs jours. Les prières dites varient naturellement d'un village à l'autre. Le capitaine de Crèvecoeur a recueilli le texte suivant chez les Mnong Buner:
Tenez Génies, venez ici pour mon mariage. Faites que nous demeurions en bonne santé et que nos corps vivent longtemps à la chaleur du foyer dans l'abondance des 'b.ananes mûres. Qu'il ne nous arrive point d'accident ici ou là t génies t ô tous les génies du monde! Accordez-nous des petits bien portants et assurez-nous la prospérité! Dissimulez-nous au mauvais oeil des démons et dérobez-nous à leurs maléfices vous génies des forêts de bambous! Mais je ne vous connais pas tous! Je ne connais pas les noms de tous les génies! Je vous appelle tous pour venir manger le cochon et boire la jarre avec moi, ô génies! (Voir texte mnong et traduction juxtalinéaire, p. 489 ).
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Pendant ces festivités, le village est wer et les alentours retentissent des chants et de la mélodie des orchestres de gongs.

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Le soir t le nouveau marié étend pour sa femme sa natte dans la
maison -de ses beaux-parents. Il y demeure de cinq à quinze jours. Sile prix de la dot a été entièrement acquitté, ce qui est peu fréquent, il ramène sa femme dans la maison de son père. Tant que cette dette n'est pas éteinte, il reste chez son beau père, travaillant à son profit pour y parvenir. La polygamie, licite, tendait à disparaître à l'époque où furent recueillis les divers éléments de ce travail. Il en fut relevé trois cas certains sur le Plateau Central et tous relatifs à des chefs riches. Sans être interdite formellement, la polyandrie n'existe pas dans la région mnong et aucun souvenir d'une telle coutume n'a été enregistré. Le mariage est considéré comme une union contractuelle de caractère définitif par l'article 43 du Coutumier (voir ch. XXVIII). La dot constitue, comme partout, le sceau matériel de l'union, une sorte de garant contre les ruptures prématurées. Cette dot varie considérablement avec la richesse de la famille: elle consiste suivant les cas en un certain nom bre de jarres, de gongs, de buffles. Les délais suivant lesquels le mari s'acquitte de cette obligation envers les beaux"'parents donnent assez souvent prétexte à récrimination et quelquefois à « affaires ». Naturellement les gens pauvres se contentent de dots moins prestigieuses. Lorsque, au bout d'un temps trop long, la dot n'était pas versée ou livrée, les parents de la fiancée pouvaient, en principe, la reprendre au foyer familial <article 54). La liberté relative devant présider aux mariages a pour corollaire la protection des fiancés contre le malveillant ou jaloux susceptible de leur faire obstacle. Un tel méchant peut être condamné à 20 piastres d'amende et au sacrifice de réparation d'un porc (article 50). Les droits de l'époux sur son épouse ont des limites et l'article 55 tend à protéger la femme contre les maltraitements de son mari. Un sacrifice d'un porc est exigé si ceux-ci sont sans trop de gravité. Mais si la mort survient, c'est une lourde peine, le « prix du sang » d'ailleurs non précisé. Comme il a été indiqué pour la rupture des fiancailles, les peines encourues sont doublées quand il s'agit de familles riches, c'est-à-dire de 50 piastres et d'un porc pour un pauvre, de 100 piastres et d'un buffle pour le sacrifice, dans le cas d'un ménage riche: ainsi l'article 56 sanctionne-t-il l'adultère. Le mari conserve les biens de la femme si cel1e-ci abandonne le foyer conjugal. Deux articles 57 et 58 sanctionnent assez légèrement du reste les accusations sans fondement d'adultère formulées par le mari contre sa femme (cf. Ch. XXVIII). H. Grossesse el naissance Les Mnong connaissent de facon approximative les voies de la procréation et ils savent, en particulier, évaluer la durée de la parturi-

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tion variant de huit à dix lunes. L'enfant est généralement désiré et souhaité, garçon ou fille et, semble-t-il, non seulement comme une richesse. La grossesse est considérée par eux comme un événement favorable, si le couple est régulier au regard de la coutume. La femme enceinte est soumise à des interdictions alimentaires, et sans doute sexuelles. Il n'y a pas de cérémonies particulières avant les deux ou trois mois précédant la naissance. A ce moment, la sage...femme ou guérisseuse, bu

nhum, est convoquée;

elle sait palper - les ventres et préside aux

accouchements. On célèbre alors le sacrifice mprang. Le but de ce rite est d'éviter que l'enfant attendu ne soit mort-né. La raison profonde en est la peur du génie Brieng, celui-ci aurait une tête rouge semblable à celle du vautour grot. Ce mot se retrouve en bahnar (Guillemin~t, 1959, p. 213, gro) en sré (Dournes, 1950, p. 73 gorot) en rhadé le mot est gru, voisin et sans doute dérivé du sanscrit guru dont le sens ou les sens variés sont bien connus (loup-garou en français). Quant au génie Brieng, son existence présente une grande extension chez les Montagnards et le rôle que lui attribuent les Rhadé éclaire l'intervention de ce sacrifice chez les Nong : la prédestination dans le sens de mauvais sorts jetés aux nouveaux-nés (voir p. 227). Les Nong croient au malheur ou à la mort s'abattant sur le vil!age s'ils voient ce vautour grot fondre sur la terre pour en arracher une proie. A leurs yeux cette cérémonie ne peut être négligée pour éviter la mortinatalité. Après avoir attaché, au-dessus de l'endroit où couche habituellement la future maman, une plume de paon, du riz, de la cire et un morceau de plante magique le gun deh dok. Ce médicament est peutêtre lié au mythe ou à l'histoire de l'accouchement du singe, en effet dok dans cette expression signifie singe, le mot deh voulant dire accoucher (voir Ch. XXVII). On procède au sacrifice. Celui-ci comporte l'immolation d'un porc, d'un chien, d'un canard et d'un poulet. On offre des jarres aux génies et l'officiante récite la prière:
Qu'il nous arrive un jeune enfant, beau comme une pousse bien portante. Puissions-nous obtenir un joli bébé. Qu -'il nous arrive vite et que le cercle de famille s'agrandisse. Qu'il nous vienne un petit frère, qu'il nous vienne une petite soeur. 0 génie Ulâm, que cela se déroule suivant I 'habitude en parfaites conditions. o génie Ulâm, éloigne les esprits des morts, écarte l'âme des oncles et des tantes. Renvoie les esprits des grands-pères et des grands-mères, ô génie!

Les têtes des quatre animaux sont piquées sur une perche à quatre branches. avertissement manifesté ainsi aux esprits supérieurs. Une flèche où a été fixé un lambeau de gun est décochée dans le toit pour écarter Brieng. Ce méchant génie est censé se précipiter vers le cadavre du chien « balancé » par-dessus le toit et abandonné sur le sol à cette intention pour le détourner de ses mauvais desseins (cf. pp. 227-348).

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Toutefois les quatre pattes de l'animal, coupées au préalable, sont attachées au poteau rituel de la naissance portant les têtes des animaux sacrifiés. Il existe aussi une sorte de cérémonie d'appel aux génies consistant à frapper le sol en cadence avec les pilons à décortiquer le paddy. Ce rite est analogue à celui pratiqué lors des rites agraires des semailles <Ch. X). Pendant la prière, avec de la bière et du sang des animaux immolés, auxquels ont été mélangés d.e~fragments de la plante magique gun deh dok, on« oint» le sommet de la tête de la future mère. La courte invocation prononcée formule les voeux suivants:
Qu'il possède un beau visage, des yeux clairs, qu'il soit fort et rapide, qu 'il.franc];1isse le Nam Nung en deux enjambées et que, victorieux, il saute par-dessus le piquet de Génie Ulâm ! (Voir traduction juxtalinéaire, p. 485 ).

Yang Ulâm, génie de la naissance, voit parfaitement les jeunes enfants et leur cerveau; les bébés au crâne épais sont destinés à devenir fous, mais ceux dont le crâne est mince ou très mince seront, au contraire, pleins d'astuce et deviendront riches: à ceux-là les génies offriront la pierre ng/ar {cristal de roche}. Mais ceux qui tirent vanité de leurs dons n'acquerront pas la.richesse. Yang Ulâm, génie féminin, mariée à un génie, demeure au ciel. Son nom est une énigme pour nous et n'a pu être rapproché d'aucun terme connu malgré consultations des lexiques et des panthéons- des peuples voisins. Son intervention semble antagoniste de celles du Yang Briêng, Ulâm passe aussi avant la naissance une dernière inspection du corps. S'il manque le coeur, le foie ou quelque autre viscère, ou la force, elle répare immédiatement cet (ou son 1)oubli. On déduit facilement de ces données l'importance des cérémonies et des rites précédant la naissance, évidemment destinés à faire éviter ces regrettables défectuosités à la constitution du nouveau-né. La richesse, en effet, ne peut s'accorder selon les Mnong qu'à l'homme dont le corps est complet et celui dont le corps n'est pas achevé restera forcément pauvre. Une autre cérémonie est célébrée durant la grossesse. Un porc est immolé devant un mât de bambou, orné de touffes de coton brut assemblées par trois. Par un curieux parallèle, un sacrifice analogue est offert dans le mir quand le paddy a percé depuis deux lunes, quelque temps avant la formati,on de l'épi. Comme les Stieng, les Lac, les Rhadé, etc., les Nong disent « le paddy est enceint ». Nous trouvons donc en ces circonstances une sorte d'assimilation entre la croissance de la plante et la fécondité de la femme. Le piquet symbolique à franchir d'un bond par l'âme ou le double du jeune bébé est. une épreuve présentée par Ulâm à tous les enfants des Nong. Si l'épreuve réussit, c'est un gage de longue vie; au contraire si le petit essuie un échec il mourra très jeune. Ce piquet est appelé gun mpat.

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Pour que l'enfant devienne gros et gras, on fait offrande à l'endroit même où il a vu le jour, de cire, de sang de poulet, de perles et de petites jarres. Durant deux ou trois jours, l'enfant est laissé au repos, puis dans une dernière cérémonie, préfiguration de tout ce que l'enfant devra savoir et de la lutte pour l'existence, le père apporte une arbalète à l'enfant et sa
.

mère lui montre un panier de pêche. On exécute ensuite une courte

procession autour de la maison et on récite à nouveau la prière déjà citée . Nous nous trouvons, vraisemblablement, devant une des plus vieilles survivances de la vie primitive des Mnong et de l'époque disparue où leurs ancêtres vivaient uniquement des produits de la pêche et de la chasse. Les interdictions se rattachant à la naissance sont relativement légères. La case du nouveau-né est wer durant un jour ou deux, par crainte du décès de la mère à la suite d 'hémorr.agies provoquées par la vengeance des génies. L'accouchement se déroule suivant la méthode à peu près commune à toutes les tribus des Hauts-Plateaux. La mère tient avec les deux mains une barre de bois horizontale, située à environ un mètre cinquante du lit de camp, dans la maison, de sorte qu'elle est suspendue, les jambes en avant, sans rien qui la supporte. Le cordon ombilical est coupé avec un morceau de verre ou un instrument tranchant quelconque. Autrefois le placenta était recueilli dans une calebasse puis enterré près de la case (cf. Condominas, 1957, p. 242). Mais (vers 1935), l'enveloppe matriciel1e enfermée dans une calebasse est attachée au sommet de l'arbre ria dont nous ne pouvons préciser s'il s'agit d'un arbre différent du bambou royal portant ce nom précisément. Le cordon ombilical est noué avec du fil de coton à son extrémité, après avoir été sectionné, et la partie de ce cordon restant à la suite de cette opération est déposée dans une petite calebasse, gardée durant la vie de la personne, elle est, en principe, enterrée avec son corps à sa mort. La détérioration ou la perte de cet objet paraît être le signe de grands malheurs pour la personne en question. Si la mère éprouve des douleurs au ventre, on lui fait absorber la bière d'une jarre où a macéré une matrice desséchée de jeune chevreuil femelle et on la masse violemment avec des épis de maïs trempés dans une décoction de feuilles de l'arbre tam si nkong. La naissance du premier enfant donne lieu au sacrifice d'un porc associé à l'offrande d'une jarre, fournis par le mari; la famille de l'épouse est invitée et consomme le porc accompagné de riz gluant. Tous les hommes des deux famiIJes font à leur tour un sacrifice d'une jarre et d'un porc ou bien d'un poulet. La naissance de deux jumeaux donne lieu à une cérémonie spéciale où l'on sacrifie un buffle. Quant à la naissance illégitime, elle attire sur le village la malédiction des ancêtres. Celui qui a introduit la parturiente dans une des cases doit

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offrir un sacrifice très important à chacun des chefs de maison. I. L'avortement L'avortement est connu des Mnong. Dans certaines fractions comme les Nong, il est formellement interdit, sous peine de cent piastres d'amende et le sacrifice d'un buffle, car il est de nature à provoquer la colère du génie de l'accouchement et l'extinction de la race. Dans les groupes où il est admis, c'est dans le but exclusif de faire disparaître une grossesse qui, si elle venait à son terme, atteindrait la pureté et l'intégrité de la race et attirerait, de la part des ancêtres, de graves sanctions, telles que la mort subite. Aussi l'avortement est rarement pratiqué. Celui d'une femme mariée, en cas d'adultère, ne saurait être effectué sans l'assentiment de son mari. Dans le cas contraire, elle serait condamnée à trente piastres d'amende et au sacrifice d'un buffle. Les procédés permettant d'aboutir à un avortement sont certainement de plusieurs sortes, quelques-uns gardés secrets. Une première manière consisterait à consommer des mangues vertes durant un mois; une autre est 1e recours aux manoeuvres d'une femme suffisamment experte pour obtenir le résultat attendu par des massages violents du ventre de la femme enceinte. Quand une jeune fille est enceinte et que son amant ne peut, ou ne veut l'épouser, elle se fait généralement avorter si elle appartient à une famille pauvre; au contraire, si elle est une fille de riches parents, elle trouvera à se marier, même dans cette situation délicate, son mari n'ayant pas en l'occurrence de dot à verser. L'avortement d'une fille ne peut se pratiquer qu'avec le consentement des parents et ceux-ci doivent lui prêter assistance. La recherche de la paternité est menée en certains cas par l'intermédiaire d'un « sorcier » devin; ce dernier réussit quelquefois à faire avouer à la fille le nom du garçon. Dans cette hypothèse, le « coupable» est condamné à un sacrifice expiatoire et à une amende. L'avortement lui-même ne donne lieu à aucun sacrifice préalable; il est même mené clandestinement par crainte du génie de l'accouchement auquel un sacrifice est offert ensuite et en même temps une invocation est adressée au génie de l'eau. Si la femme meurt, l'auteur de la grossesse, mari ou amant, est puni d'une amende. Dans les idées mnong, l'avortement est un fait grave et l'accusation calomnieuse d'avortement est sanctionné, de façon modérée d'ailleurs, ainsi par l'article 8S <voir Ch. XXVIII). Pour comparer, le coutumier rhadé présente un article analogue pour cette accusation injurieuse; l'article le précédant souligne le crime que constitue l'avortement et il est encore renforcé par un autre article, mais la femme avortant spontanément ou donnant naissance à des petits morts-nés, peut être autorisée à recourir à cette mesure sans qu'il y ait

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«affaire» (Sabatier, Antomarchi, 1940, p. 183 sq.>. C'est une occasion pour remarquer une influence très nette de ces coutumes rhadé sur celles preh, au moins dans les textes recueillis. Quant aux Bahnar, leur principe à cet égard est bien celui d'un crime, avec cette réserve toutefois: ils distinguent l'avortement du début de la grossesse. moins grave, et celui de la fin, assimilé à un infanticide et c'est une ressemblance, semble-t-il, avec les dispositions élémentaires de nos lois (Guilleminet, 1952, p. 231). Quelques pages plus Join, J'auteur remarque le caractère exceptionnel de l'avortement, aussi bien chez les Bahnar qu'en pays sedang. Un quatrain très poétique sur ce sujet délicat, recueilli dans le Ndr; sré ne paraît révéler beaucoup d'importance donnée par les Montagnards de la région de Djiring (Dournes, 1951, p. 17). Au contraire, chez les Stieng, si le mari n'est pas consentant à l'opération, des peines très lourdes sont prononcées portant sur huit têtes de bétail ou des escla ves et des jarres de prix (Ger ber, 1951, p. 264). Chez les Biat, Crèvecoeur rapporte:
Ainsi une esclave Qui avait fauté s'enfuit un jour dans la forêt; elle arriva, épuisée, dans un village dont Je chef apitoyé lui ouvrit la porte de sa maison; elle accoucha presque aussitôt. Or l'impureté de cet événement exige toujours un sacrifice de réparation pour détourner la colère des génies de 1'ha bi ta tion où it s 'est produit. Le chef du village ne put s'y soustraire et, comme le maître de cette femme refusait de l'en dédommager, il la vendit (1938,p.331).

L'interdit pour les naissances de petits d'homme a pour correspondance un wer analogue pour les mises bas d'animaux domestiques, durant trois jours généralement. Quels sont les idées des Mnong sur la génération? Au point de vue physiologique, elles nous ont paru sommaires et semblables à celles connues chez les Rhadé. Quant au souffle vital animant le corps, les Mnong paraissent y voir un attribut personnel de leur progéniture provenant des parents. Mais ceci n'est pas exclusif de la croyance à la réincarnation de l'âme d'un aïeul dans le nouveau-né. Par exemple, dans la prière adressée au cadavre de son mari une veuve s'exprime ainsi:
Reviens par le sentier Qui conduit à l'extérieur, prenne la forme d'un nouveau-né! reviens et que ton âme

Dans le même sens, rappelons ce passage de la Palabre du Serment au Darlac, de Léopold Sabatier. L'auteur y rapporte que Y Thu, dit Khunjonob, chef de la tribu des Mnong Budong, de la région de Bandon, très âgé appelait une petite jaraï, âgée alors de trois ans: « Ma mère, âme de ma mère », depuis que, d'après des signes infaillibles, les génies lui avaient révélé que l'âme de sa mère était réincarnée en elle. Toutefois il faut rappeler que Y Thu, fils de Laotien et d'une épouse

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mnong, vivant dans un milieu très mélangé de Rhadé, larai, Mnong et Lao, était imprégné de croyances différant sans doute de celles proprement mnong. Néanmoins les âmes des aieux peuvent venir se réincarner dans le corps d'un de leurs jeunes descendants, mais dans des conditions que nous ne pouvons préciser. Et il faut, dans ce domaine, une fois de plus rapprocher cette croyance de celle des Gar (Condominas, 1957, pp. 315, 329). Une« preuve» donnée par les Rhadé de la réincarnation de l'âme d'un ancêtre est la présence, aux environs du coccyx le plus souvent, de cette tache de couleur violacée, appelée tache mongolique, assez fréquente dans les ethnies montagnardes. Nous avions mené une enquête (restée inédite) à ce sujet,les Mnong nourrissent les mêmes idées à ce propos que leurs voisins. Chez les Bahnar, la réincarnation des âmes des défunts se limiterait à celle des héros ou héroines (Guilleminet, 1952, p. 419). Bien plus au sud, chez les Sré, Dournes a étudié les longues pérégrinations de soan, l'âme, et celle-ci peut se réincarner (1949-1950, pp. 1194-1195). Nous nous trouvons encore en ce domaine en présence d'une croyance « primitive» quasi universelle, et il est inutile de rappeler ici les théories bien plus élaborées de l'hindouisme. Les idées des Mnong concernant l'âme humaine ne nous sont que sommairement connues. L'âme, hwêng, souffle vital est logé dans le ventre, le coeur est considéré comme le siège des sentiments. Invisible, mais désincarnée, elle peut se manifester après la mort en devenant un fantôme ciak. Ce départ définitif est précédé au cours de l'existence de voyages et de « promenades» momentanées et brèves, c'est l'explication du sommeil et des maladies. Phénomène plus sérieux, la magie d'un sorcier malfaisant peut projeter à l'intérieur de sa victime ses organes digestifs proç et dévorer ainsi le principe vital de cette victime: celle-ci tombe gravement malade et peut même en mourir. En raison de sa fragilité, rappelons la mortalité infantile effrayante (supérieure aux deux tiers des naissances chez les Mnong), le nouveauné est aimé et choyé. Il reçoit son nom de ses parents. Pour soutenir sa faiblesse, il est placé sous la protection d'un génie tutélaire accompagnant, on le suppose, chaque être venant à l'existence en lui fermant un bracelet autour de la cheville ou du poignet. Le grelot vide suspendu à son collier est destiné à éloigner les. esprits malfaisants, causes des maladies. Cependant cette coutume n'est pas spécifiquement mnong, ni réservée aux enfants; les adultes portent de nombreux grelots, chez les Stieng et les Mnong, vendus par les colporteurs cambodgiens. L'usage s'est répandu aussi d'attacher au collier des jeunes enfants des pièces de monnaie d'origines diverses, de bronze ou d'argent, en guise de talisman. Ce serait également un talisman ou une protection magique que la touffe de cheveux laissée intacte sur le haut du front et au milieu, le reste du crâne étant tondu.

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J. Le nom Après l'accouchement, le sacrifice d'un poulet et d'une jarre est offert aux génies présidant aux naissances, l'officiant est le père de l'enfant. Celui-ci prenant un peu de bière de riz, il en humecte les lèvres du nouveau-né tandis qu'il énonce toute une série de noms. Si le bébé réagit et entr'ouvre la bouche au moment où un certain nom est prononcé, celui-ci est supposé accepté par l'enfant (Bouteleux). A propos du nom personnel, nous disposons d'un catalogue recueilli par le lieutenant Bouteleux, alors délégué du Dak Dam (sa lettre est datée du 23 juin 1939). C'est une liste de 600 noms d'hommes, 285 de jeunes garcons, de 592 de femmes et de 304 de filles avec mention éventuelle de leur signification. Cette liste aurait mérité une analyse poursuivie au pays mnong même, les circonstances ne l'ont pas permis. Un examen, certainement sommaire, montre des différences significatives entre les noms d'hommes et ceux de femmes. Ainsi les initiales M et N sont les plus fréquentes parmi les noms masculins, M devant B et P surtout et elles correspondent souvent à la contraction du mot m'bo père (de...), N étant de son côté la contraction de nô, frère aîné, peut-être oncle (de...), N se trouvant devant les consonnes e, D, G, K, S, T... Viennent ensuite en fréquence initiale B, D, S, K, R, T,... Nous retrouvons ici l'importance attribuée à l'âge et à l'antériorité de naissance dans une même génération. Les noms féminins présentent une prédominance de B et de D, initiale sans que nous puissions y attacher le sens d'une relation familiale. En présentant cette longue liste de noms personnels, le secrétaire de la Délégation, Aniol, avait donné en regard un certain nombre de significations courantes très diverses: ainsi, selon lui, 18 à 20 %environ des noms offrait ce caractère, mais d'après notre propre examen cette proportion était pratiquement doublée (de 34 à 40 %. Il reste qu'une proportion importante de 60 % demeure sans traduction apparente. On pourrait en déduire, sans doute, une grande richesse d'invention verbale Il peut-être le souvenir de noms ancestraux resurgissant à l'occasion de l'attribution du prénom au nouveau-né. Ces différentes listes ne figurent pas dans cette étude: elles feront l'objet d'un article ultérieur. Les Mnong observent une sorte de loi d'euphonie ou certaines rimes dans la distribution des noms aux enfants d'un même couple, par exemple: Ang, Niang, Brang, où l'on retrouve la « rime » ange Les deux frères assassins de Henri Maitre étaient Xing et Rding. On trouve également une redondance des initiales par exemple dans l'Histoire de

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Ao Yut, nous avons les deux frères Ndung et Ndoy. Les Nong ont leur façon assez naturelle de distinguer deux homonymes en accolant à chacun, par exemple, sa Qualité paternelle; ainsi le chef de Bon Drung, du Dak Buksô, était appelé Lu M'Bô Njrang, père de Njirang, et celui de Bon Ndrung du Dak Ndrung, Lu M'Bô Broy, père de Bray. Souvent sur les chantiers de pistes, les travailleurs étaient inter.... pellés par la mention du village dont ils étaient originaires: « Hé ! Pu Bir !! » Il s'.agit ici d'un cas un peu particulier et dont on pourrait vraisemblablement trouver l'analogue partout dans le monde. L'usage des surnoms est répandu chez les Mnong Nong, si nous ne disposons pas de statistique à ce sujet nous avons noté Quelques exemples. Un habitant de Bon Bu Rwah dont le vrai nom était Ndar, fut appelé Kêch ropu heurter buffle car il était affligé d'un tic nerveux caractérisQue, agitant spasmodiquement la tête dans un mouvement oblique, l'inclinant vers le bas et vers la droite, ressemblant à certaine réaction de buffle. Les chauves sont fréquemment surnommés ja le paillote fini. Ceux qui s'agitent, apparemment sans raison, par curiosité pour ce qui les entoure, tournent leurs regards un peu de tous les côtés sont comparés aux papillons virevoltant de-ci, de-là. La comparaison avec les nombreux surnoms recueillis par Georges Condominas chez les Gar est donc difficile; et il reste seulement une grande similitude de comportements. K. L'Enfance Pendant sa croissance, l'enfant jouit d'une grande liberté. Tout le monde autour de lui est plein de bienveillance et d'indulgence pour lui et ce comportement, nous l'avons observé chez les Rhadé dont l'explication est précisément cette réincarnation d'un aieul dans les petits enfants. Chez les Sré, l'attitude des parents semble aussi assez semblable (Dournes, 1949-1950, p. 1090). L'initiation à la vie du village et de la brousse et des champs est faite de très bonne heure, l'enfant étant habitué à exécuter de menus travaux proportionnés à ses forces et souvent adaptés à son sexe, la fille aidant sa mère, le garçon s'efforçant d'imiter son père. Les enfants n'ayant pas franchi l'âge de la puberté doivent observer certains we, alimentaires: la queue du buffle et du cerf, la patte de la po ule, l' oisea u R/ang. C'est vers la puberté, entre douze et Quinze ans environ que le jeune subit les mutilations de l'oreille et des dents: celles-ci ont perdu apparemment toute significatton rituelle (voir Ch. V), mais elles représentent sans doute des vestiges de rites de passage disparus. Cependant notons que, si ces pratiques de mutilations sont générales pour les oreilles des hommes et des femmes, elles ne sont pas aussi communes en ce qui concerne les dents.

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En dehors des fous, il existe quelques sujets « normaux » rares qui gardent leurs dents intactes, les Mnong disent « des dents de chien ». Nous n'avons aucune indication à propos de quelque mutilation sexuelle. Durant l'adolescence se déroule l'apprentissage des techniques dont certaines comportent des degrés d'initiation, notamment celles relatives à la capture des éléphants (Voir Ch.XII). Pendant cette période de l'existence, le jeune Mnong est astreint à respecter diverses interdictions alimentaires: celle du rlang, mentionnée plus haut se maintient jusqu'au mariage sauf en cas du décès des parents. La moelle des os ne peut être consommée avant d'avoir eu un enfant, toutefois rorphelin encore est dispensé de ce wer. Une fois son éducation terminée, et il s'agit en l'occurrence du jeune homme, un grand sacrifice est célébré, au cours duquel on lui présente toutes les nourritures qui lui étaient défendues jusqu'alors. Il ne semble pas exister une telle cérémonie pour les jeunes filles. Est-ce un trait lié au patriarcat assez peu marqué autrement? Nous l'ignorons. Naturellement les wer du clan, et peut-être d'autres, subsistent à l'âge a~ulte : ainsi les rognons sont définitivement proscrits des menus: ils provoquent la méchanceté du caractère et la surdité punirait toute infraction à cet interdit.
L. Alliances

Celles-ci ne se concluent qu'entre des adultes et, semble-t-il, entre hommes disposant de richesses ou de moyens comparables. Le témoignage le plus ancien en ce domaine est celui d'Adhémard Leclère. Il note que les Pnong recherchent souvent des alliances de fratrie avec les Cambodgiens avec un souci de protection combiné avec une sorte d'assurance contre quelque trahison et il ajoute:
Quand deux hommes se lient d'amitié, on invoque le Brah afin qu'il soit témoin de la cérémonie, puis on se fait une légère incision à la poitrine; on recueille le sang dans un petit vase, on y ajoute de l'alcool et les deux hommes boivent chacun la moitié de ce mélange. Cette cérémonie se nomme kloen chang. L'outil qui sert à inciser ne doit pas être un couteau, mais une aiguille de bambou très aiguisée et durcie aù feu (1908, p. 190).

Cette pratique confère-t-elle une véritable parenté de sang à ceux qui l'accomplissent? Nous ne le pensons pas. Dans les liens d'alliance que l'on peut remarquer chez les Mnong, elle marque en tout cas le degré supérieur à cette alliance assez courante: l'échange de bracelets de laiton que l'on porte fermés aux poignets après un sacrifice. Le sacrifice du chien n'est qu'un signe d'amitié sans obligation particulière. Nous n'avons pu déchiffrer l'expression donnée par Leclère kloen chang, le deuxième mot ne fait pas problème. Les Mnong disent jang,

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ami, allié, transcrit par Hoeffel en djang (page 9), c'est exactement le terme bien connu rhadé jang dont le sens est justement allié, ami, camarade. Le mot bahnar klom (Guilleminet, 1959, p. 416) agripper, pourrait peut-être suggérer quelque sens ;voisin pour k/oen. Restant dans le domaine « mnong »une fois de plus cette coutume a été magistralement éclairée par les investigations de G. Con dominas décrivant l'alliance des jook Ndeh et Baap Can, magnifiée par l'échange des sacrifices de buffles, dans une ambiance évoquant le « potlatch » indien ou polynésien (1957, Ch. II). Rencontre curieuse sur le plan du vocabulaire, le mot stieng joh, ami, allié, uni d'amitié, associé, etc. (Azémar, p. 51), réalise en somme le « chaînon manquant» entre jang et jook. Le dictionnaire cham d'Aymonier et Cabaton ne permet guère d'attribuer une étymologie bien nette au mot jang en dépit des parentés linguistiques austronésiennes. La portée de ces alliances est évidemment considérable au point de vue commercial surtout et également en cas de guerre. Rappelons ici le sacrifice de fratrie scellé par les guerrriers biat qui attaquèrent de nuit en mars 1935 le poste Le Rolland au Cambodge (aujourd'hui province de Mondolkiri). Au cours d'un sacrifice, ils mélangèrent dans un tube de bambou quelques gouttes du sang de chacun d'eux prélevé au bras, à l'aide d'un éclat de bambou. Le tube, plein de sang corrompu, fut retrouvé quelques jours après l'affaire. La vie humaine, du moins dans le cercle étroit du village et des alliances familiales ou claniques, est respectée chez les Mnong, exception faite, peut-être, des vendettas, héritage des graves litiges ancestraux. Les infirmes sont entretenus en dépit de la charge pesant sur la collectivité; la maladie provoque les sentime.nts sincères de compassion de la part des proches et les vieillards sont respectés, sinon toujours suivis dans leurs avis.
M. Esclaves et esclavage chez les Mnong

Les Mnong du Plateau Central protégés par leur dispersion dans la forêt, région d'accès difficile, semblent être restés à l'écart des grandes poussées guerrières et ils pouvaient difficilement, sauf aux bornes de leur domaine, permettre à quelque chef pirate de s'emparer de quelqùes malheureux captifs destinés à un commerce lointain. Au cours de querelles internes entre « tribus» ou d'un village à l'autre, les prisonniers de guerre en nombre restreint constituaient plutôt des otages, garanties des créances plus ou moins claires de gongs, de buffles ou d'éléphants. Parfois cependant quelques-uns de ces prisonniers étaient destinés à devenir les victimes de sanglants sacrifices dont l'existence, il y a environ plus d'un siècle, paraît incontestable chez les Sedang et les Katu

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(Guilleminet, 1967, p. 131). Ces ethnies demeurées encore plus isolées que les Mnong ne faisaient qu'observer des traditions disparues depuis plus longtemps au sein des peuplades du sud, où le sacrifice du buffle, et parfois du bufne blanc, semble avoir été substitué au sacrifice humain (Condominas, 1975, p. 387). En réalité, la situation la plus fréquente était celle d'un asservissement, théoriquement temporaire, destiné à éteindre quelque dette importante et, à cet égard, l'esclave et sa famille étaient considérés comme une marchandise intervenant dans d'autres échanges (voir plus loin plusieurs exemples). Les expressions employées dans les divers groupes correspondent à ces comportements mercantiles. a) Le mot Les Mnong appellent l'esclave dik, Hoeffel transcrit par dduk et il donne l'expression ng/ap chak pour l'engagement pour dettes où chak (écrit par nous sak) veut dire le corps, racine très ancienne (Cadière, BEFEO, LIlI, p. 000, nous livre xac, corps, cadavre). Voir aussi Azémar, p. 23, chak, Boulbet, p.10S, sa', Condominas, 1980, p. 466 sake Si Azémar donne dich (p. 33), Boulbet di' (p. 138), Condominas dik (1980, p. 447) et Dournes ddi' (1950, p. 58). La mention du même terme chez les Bahnar (Guilleminet, 1959, p. 151), montre sa grande extension et jusque chez les Sedang. Le mot rhadé ou jarai, h/un engagé pour dettes, est d'origine chaIn hu/un. En quarante années d'administration coloniale la situation avait tout de même évolué au centre du Darlac, mais au Dak Dam nous avons pu relever quelques témoignages relatifs à cette catégorie de personnes. Ainsi l'histoire de Hdrim nous fut racontée par Ndal, chef de Bu Bong: Nkéo, un homme de Bon Pu Tong possédait deux épouses, Hday et Hdrim. A sa mort, les enfants de Hday, sa première épouse, vendirent Hdrim au chef de Bon Pou Prang. Celui-ci la garda durant trois ans, mais pour lui emprunter son éléphant, il la livra à Nkron le chef de Bon Pu nung. Et Nkron, à son tour, céda cette femme, en février 1933, à un nommé Nglak, du village de Bou Nieur, pour la somme de cent piastres. Rappelons que le Poste Maitre fut construit quelques mois plus tard. Les marchés entre particuliers pouvaient comporter un ensemble de bêtes, de jarres, de gongs et de personnes, afin d'atteindre le montant en cause. Comme exemple, Eng, de Bon Bou Mein, en échange d'un éléphant livré à Nyock, chef de Bôn Rwak, reçoit la jeune Hbrey, dont la valeur est estimée à cent piastres, trois buffles, trois boeufs, six jarres et cent piastres d'argent liquide. Eng était le frère du chef de Bon Bou Nieur. D'autres affaires permettent d'avoir une idée du sort réservé à ces hommes ou femmes considérés comme des marchandises, au moins en théorie. Pour deux buffles empruntés et qui ne lui étaient pas rendus, Nglay de Bon Pu Deur s'empare à Bon Bu Top d'une femme. IlIa vendra

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ensuite à Bon Cao Kay, d'où elle fut transmise à Bon Pu Dam où elle demeura six années durant. De semblables aventures étaient vécues par certains esclaves comme le montre l'histoire de Htshoy, du village de Pu Top: Mbrey, frère de Htshoy, avait emprunté six buffles à Lu M'bô Njrang, chef de Bu Ndrung, près du Dak Boukso. Mais, au bout de deux ans, les bêtes n'avaient pas été restituées, aussi, un beau soir, Lu, accompagné de quatre hommes, s'en fut à Bon Bu Top et s'empara de Htshoy. Celle-ci fut vendue au bout de trois jours à Mbloh, chef de Bon Dak Rpoê. La jeune femme y demeura trois ans, puis elle fut achetée par le chef Ndiom, de Bon Nglao. Au cours de ces déplacements, elle avait donné naissance à un garcon. Et en décembre 1933, Ndyong, chef de Bon Nieur « acheta » Htshoy et son fils pour un total de 120 piastres, somme se décomposant en 45 piastres d'argent liquide, trois buffles et trois boeufs. On peut en déduire la valeur des bêtes, c'est-à-dire 75 piastres de l'époque. Durant mon séjour à Poste Maitre, Lu M'Bë Njrang était toujours le chef de Bon Dak Ndrung (1935-1937). b) Envoûtement et razzia Dans un ordre d'idées voisin, un épisode ancien associant magie, razzia et esclavage nous fut conté par Pil, chef de Bon Dak Ndrong : son grand-père maternel consomma des mangues sauvages au cours de son chemin. Ceux de Bon Bu Karr en virent les noyaux; ils les enterrèrent, offrant un sacrifice aux génies pour faire mourir le chef. Ce dernier devint malade mais des bavardages en avaient dévoilé la raison.
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Avant le terme fatal, les villageois réclamèrent le sacrifice expiatoire

d'un porc et d'une jarre à ceux de Bu Karr qui refusèrent. La mort du chef survint; alors les gens de Bon Dak Ndrong attaquèrent le village adverse et en ramenèrent un homme, une jarre than /ôt, trois jarres yang kon et un petit gong. Cette affaire remonte au temps de l'adolescence des parents de Pile Mais cette histoire connut des rebondissements. Les habitants de Bon Bu Dang, sur le Dak Ting Gor, un affluent du Dak War, prirent fait et cause pour leurs amis de Bu Karr et volèrent treize buffles à ceux de Bon Dak Ndrong. Cette razzia se déroula à peu près au moment de la création de Poste Maitre (printemps 1933). Deux buffles furent tués en cours de route et, en 1937, onze devaient encore se trouver à Bon Bu Dang. Pil tenta, sans doute, une expédition contre Bon Bu Dang, dépendant alors de la Cochinchine, pour y récupérer ses buffles, mais il nia toute incursion de sa part quand le capitaine-délégué l'interrogea à ce propos. Nous ignorons les suites de ces querelles, mais ces péripéties illustrent assez -bien l'importance dans la vie nong des pratiques de magie d'une part, et l'extension au sein du groupe des petites guerres de village à village et des razzias les accompagnant.

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