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LES MUTATIONS DU LIVRE ET DE L'ÉDITION DANS LE MONDE DU XVIIIe siècle à l'an 2000

600 pages
Cet ouvrage dresse le panorama le plus vaste possible des changements qui, depuis le début de la révolution industrielle, ont affecté le monde du livre et de l'édition sur les cinq continents. Ce premier essai d'histoire comparée suit le parcours de la culture imprimée depuis on essor dans l'espace européen, allemand, britannique et français, jusqu'à son expansion sur les autres continents, les Amériques, l'Afrique, l'Asie et l'Océanie.
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LES MUTATIONS DU LIVRE
ET DE L'ÉDITION DANS LE MONDE
DU XVIIIe SIÈCLE À L'AN 2000 LES MUTATIONS DU LIVRE
ET DE L'ÉDITION DANS LE MONDE
DU XVIIIe SIÈCLE À L'AN 2000
ACTES DU COLLOQUE INTERNATIONAL
SHERBROOKE 2000
SOUS LA DIRECTION DE
JACQUES MICHON ET JEAN-YVES MOLLIER
LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL
L'HARMATTAN Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des arts du Canada
et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide
financière pour l'ensemble de leur programme de publication.
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise de
son Programme d'aide au développement de l'industrie de l'édition (PADIÉ) pour nos
activités d'édition.
Révision et correction :
Jacques M1CHON, Jean-Yves MOLI IER
René DAVIGNON et Lynda GIROUX
Mise en pages : Diane Trottier
Maquette de couverture : Chantal Santerre
Les Presses de l'Université Laval 2001
Tous droits réservés. Imprimé au Canada
Dépôt légal 2' trimestre 2001
ISBN 2-7637-7805-4 (PUL)
ISBN 2-7475-0813-7 (L'Harmattan)
Distribution de livres Univers L'Harmattan
845, rue Marie-Victorin 5-7, rue de l'École Polytechnique
Saint-Nicolas (Québec) 75005 Paris
Canada G7A 3S8 France
Tél. (418) 831-7474 ou 1 800 859-7474 Tél. 01 40 46 79 20
Téléc. (418) 831-4021 Fax 01 43 25 82 03
http://www.ulaval.ca/pul Table des matières
INTRODUCTION 11
par Jacques MICHON
PREMIÈRE PARTIE
TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À L'ASSAUT DU MONDE
THE SPREAD OF THREE EUROPEAN PUBLISHING MODELS
THROUGHOUT THE WORLD
19 James RAVEN, British Publishing and Bookselling: Constraints and Developments
31 Frédéric BARBIER, La librairie allemande comme modèle?
La construction du système éditorialfrançais Jean-Yves MOLLIER,
47 et son expansion dans le monde du XVIII' au , 10C siècle
DEUXIÈME PARTIE
MUTATIONS DES SYSTÈMES EUROPÉENS
HORS DE LEURS FRONTIÈRES
INTERNATIONAL MODIFICATIONS OF EUROPEAN SYSTEMS
1. Système britannique / British System
79 Claude GALARNEAU, Le premier siècle de l'imprimé au Québec (1764-1870)
The Modification of European Models: Mary Lu MACDONALD,
84 English Canada before 1890
La librairie britannique devant l'Océanie: Wallace KIRSOP,
les difficultés d'une entreprise éditoriale à visées impériales 94
Rimi B. CHATTERJEE, How India Took to the Book:
100 British Publishers at Work under the Raj
Les imprimés en langue anglaise en France au XIX siècle: Diana COOPER-RICHET,
122 rayonnement intellectuel, circulation et modes de pénétration
Systèmes allemand et mixtes / German System and Mixed Systems 2.
143 Eva RING AGHNÉ, La librairie austro-hongroise
Bo PETERSON, Sister Nations and Sibling Feuds: Publishers and
the Book Trade in the Nordic Countries 1750-2000 157
Lisa KUITERT, Famous, Beloved and Best-selling. On Sales Methods
183 and Literary History
Présence germanique et influences françaises Enrico DECLEVA,
191 dans l'édition italienne aux XIX et )0C siècles
LES MUTATIONS DU LIVRE ET DE L'ÉDITION DANS LF. MONDE DU XVIII' SIÈCLE A I:AN 2000 8
Système français / French System 3.
François MELANÇON, Le livre en milieu colonial d'Ancien Régime:
208 l'exemple de la Nouvelle-France
Jean-François BOTREL, L'exportation des livres et modèles éditoriaux
219 français en Espagne et en Amérique latine (1814-1914)
Claudia SCHULZ, Construire le paysage de l'édition dans l'Afrique
«francophone» de l'Ouest durant l'époque post-coloniale 241
Pascal DURAND, Éthos reproducteur et habitus techniciste. Naissance
du «modèle» éditorial belge francophone 251
TROISIÈME PARTIE
AUTONOMIE ET AUTONOMISATION DES SYSTÈMES ÉDITORIAUX
THE DEVELOPMENT OF INDEPENDENT PUBLISHING SYSTEMS
1. Formation de systèmes éditoriaux nationaux / The Transition
to Independent Publishing Systems
Gabriele TURI, Le système éditorial en Italie, XIXe -XX' siècles 266
François VALLOTTON, La Suisse, un modèle éditorial spécifique? 280
Carmen CASTANEDA, Vers l'autonomie du système d'édition mexicain 289
Michael WINSHIP, The Rise of a National Book Trade System
in the United States, 1865-1916 296
Carole GERSON, The Question of a National Publishing System
in English-speaking Canada: As Canadian as Possible, under
the Circumstances 305
Jacques MICHON, L'édition au Québec entre l'autonomie
culturelle et les logiques marchandes 316
Wallace KIRSOP, From Colonialism to the Multinationals:
the Fragile Growth of Australian Publishing and its Contribution
to the Global Anglophone Reading Commmunity 324
Catherine SERVAN-SCHREIBER, Des modèles éditoriaux en Inde:
implantation, concurrence, évolution 330
Henry CHAKAVA, The Origins and Development of Publishing Systems
in English-speakingAfrica: In Search of an Independent Model 339
Kmar BENDANA, Générations d'imprimeurs et figures d'éditeurs
à Tunis entre 1850 et 1950 349
Claudia NEVES LOPES, Édition et colonisation: le marché éditorial
entre le Brésil et le Portugal 360
2. Des systèmes autonomes? / Independent Systems?
Michela Bussorn, L'édition traditionnelle chinoise et l'introduction
des techniques occidentales, XVIlle-XIXe siècles 374
Peter F. KORNICKI, Overcoming the Limitations of Woodblock Printing
in Japan 392
Yves GONZALEZ-QUIJANO, L'édition dans le monde arabe:
l'Égypte comme une sorte de modèle 399
TABLE DES MATIÈRES 9
QUATRIÈME PARTIE
CIRCULATION DES IDÉES ET DES INNOVATIONS
THE BOOK AND THE CIRCULATION OF IDEAS
1. Le livre religieux / Religious Literature
Leslie HOWSA1VI, Beliefi, Ideologies, Technologies:
Locating Religion in the History of the Book 414
Yvan CLOUTIER, Les communautés éditrices et l'avenir du livre religieux 422
2. Le livre populaire / Popular Literature
Hans-Jürgen LUSEBRINK, L'almanach: structures et évolutions
d'un type d'imprimé populaire en Europe et dans les Amériques 432
Denis SAINT-JACQUES, Le roman au delà du livre et de la nation 442
Christian-Marie PONS, Littérature populaire: le livre déterritorialisé 448
Paul BLETON, La frontière médiatique du livre 453
Annie RENONCIAT, Dimensions internationales du livre pour enfants 461
3. Le livre scientifique et éducatif / Scientific and Educational Publishing
Alain CHOPPIN, Les manuels scolaires 474
Paul BROUZENG, La vulgarisation scientifique au XIX' siècle
en France et l'esprit de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert 484
4. L'édition féministe / Feminist Publishing
Isabelle BOISCLAIR, Édition féministe, édition spécialisée: ouvrir le champ 496
5. La traduction / Translation
Marie-Françoise CACHIN et Claire BRUYÈRE, La traduction au
carrefour des cultures 506
CINQUIÈME PARTIE
INTERNATIONALISATION DU COMMERCE DU LIVRE
INTERNATIONALIZATION OF THE BOOK TRADE
Thomas LOUÉ, Le Congrès international des éditeurs, 1896-1938
Autour d'une forme de sociabilité professionnelle internationale 531
Josée VINCENT, Les associations d'éditeurs au Québec: de la théorie
des associations à une étude de cas 544
Jean-Paul BA1LLARGEON, La Francophonie et la diffusion du livre:
un cas type de relations entre langues, scolarité et développement 555
Eva HEMMUNGS WIRTÉN, Glocalities: Power and Agency Manifèsted
in Contemporary Print Culture 565
Ian R. WILLISON, Massmediatisation: Export of the American Model? 574
CONCLUSION 583
par Jean-Yves MOLLIER
NOTICES BIOBIBLIOGRAPHIQUES DES AUTEURS 591
Introduction
JACQUES MICHON
À l'heure où l'histoire du livre connaît un essor sans précédent, où plusieurs
chercheurs de différentes disciplines réunissent leurs efforts pour effectuer la synthèse
des travaux dans leurs pays respectifs, il nous apparaît opportun de proposer ce premier
essai d'histoire comparée, issu d'un colloque qui a eu lieu à Sherbrooke en mai 2000'.
Les participants étaient invités à dépasser les limites régionales de leur objet d'étude afin
d'observer les grands axes ayant déterminé dans leur espace respectif l'évolution du livre
et de l'édition depuis deux siècles et demi. Pour éviter l'empirisme descriptif et le simple
découpage géographique, nous avons retenu un plan en cinq parties, se voulant le plus
compréhensif possible et fondé sur un découpage à la fois chronologique et synchronique:
1. Trois modèles éditoriaux européens à l'assaut du monde, 2. Mutations des systèmes
européens hors de leurs frontières, 3. Autonomie et autonomisation des systèmes
éditoriaux, 4. Circulation des idées et des innovations, 5. Internationalisation du
commerce du livre.
Trois modèles éditoriaux
On ne peut tracer un portrait de l'édition moderne sans rappeler ses origines
européennes. Les premiers grands éditeurs sont apparus en France, en Angleterre et en
Allemagne à la fin du XVIII' et au début du XIXe siècle, à l'époque où se constituaient
les États nationaux, où le nombre de lecteurs augmentait à la faveur d'une croissance
démographique importante et où l'on assistait à une scolarisation étendue à des couches
sociales jusque-là exclues de la culture écrite. Pour les écoles et les maîtres, il fallait des
manuels, des livres de lecture, des publications périodiques. Une grande entreprise comme
celle de Louis Hachette a vu le jour en France et s'est développée, entre autres, grâce à
l'essor du système d'enseignement'. Plusieurs éditeurs professionnels de cette époque
provenaient des milieux de l'éducation. La fabrication en série de la littérature de
divertissement, du livre pratique, du roman populaire a suivi cet essor. Le modèle
industriel et l'extension du réseau ferroviaire ont donné naissance aux bibliothèques de
gare (en France et en Angleterre) et aux collections littéraires destinées à toutes les
catégories de lecteurs (enfance, jeunesse, public féminin, voyageurs, etc.).
1. »Les mutations du livre et de l'édition dans le monde du XVIII' siècle à l'an 2000 / Worldwide Changes
in Book Publishing from the 18 ,h Century to the Year 2000», colloque organisé conjointement par le
Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec de l'Université de Sherbrooke et le Centre
d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
Paris, Fayard, 1999. 2. Jean-Yves Mollier, Louis Hachette (1800-1864). Le fondateur d'un empire, 2000 LES MUTATIONS DU LIVRE ET DE L'ÉDITION DANS LE MONDE DU XVIII' SIÈCLE À LAN 12
La production des grands centres, comme Paris, Londres et Leipzig, s'est imposée
d'emblée à l'attention du monde. Dans la première moitié du XIX' siècle, la puissance
et le rayonnement des éditeurs des grandes capitales ont été limités par le relatif
cloisonnement des marchés, le coût des transports et du papier, alors que les oeuvres,
elles, circulaient librement hors des frontières, grâce notamment à la contrefaçon qui
prenait le relais d'un système de diffusion encore peu développé sur le plan international.
Ce sont les imprimeurs et les libraires des pays voisins et des colonies qui répondaient le
mieux à la demande croissante des marchés étrangers. Ainsi en Belgique on pillait les
éditions de Paris, à Paris les éditions de Londres et aux Pays-Bas les éditions allemandes.
Dans l'espace germanophone, en périphérie de l'Allemagne, le même phénomène était
observé. En Inde, aux États-Unis, au Québec, on reproduisait sans permission les ouvrages
britanniques et français, et au Canada anglais, on contrefaisait les contrefacteurs eux-
mêmes en lançant des éditions canadiennes de succès américains. Si les contrefaçons
retardaient l'épanouissement des littératures nationales, elles favorisaient par contre les
industries locales et contribuaient au développement des réseaux de distribution. Ces
industries, d'abord soumises aux modèles importés, s'alimentaient à même la production
des trois grands centres européens dont elles assuraient ainsi le rayonnement.
Dans la deuxième moitié du XIX' siècle, l'accélération des moyens de
communication et la montée en puissance des éditeurs européens favorisèrent
l'implantation d'une législation internationale. D'abord les ententes bilatérales signées
entre la France et la Belgique en 1852, les États-Unis et la Grande-Bretagne en 1891,
puis la Convention internationale de Berne de 1886, mirent progressivement un terme
au pillage dans plusieurs régions. On observe toutefois certains décalages dans la
reconnaissance de la nouvelle réglementation, comme en Suède et aux Pays-Bas,
signataires de la Convention en 1904 et 1912, au Canada qui s'y conforme en 1921
ou aux États-Unis qui n'y adhèrent qu'en 1989, alors que ces derniers sont à leur tour
pillés par les pays asiatiques, mais le mouvement est irréversible et fait partie de
l'internationalisation d'une industrie toujours en expansion.
Au tournant du XX' siècle, ayant exploité toutes les ressources de leur propre
marché, ayant pris conscience de l'importance économique des publics extérieurs que
les contrefacteurs avaient en partie contribué à agrandir, les métropoles européennes se
lancèrent donc à la conquête du monde. Ainsi Londres ouvrit des succursales dans ses
colonies, en Inde, en Australie et au Canada, l'Allemagne étendit sa zone d'influence
dans les pays du centre et du nord de l'Europe et en Italie, et Paris, qui n'a connu au
XIX' siècle qu'un succès mitigé dans l'implantation de filiales à l'étranger, joua la carte
de la traduction, de la littérature de divertissement et de la grande culture laïque héritée
des Lumières. La description de ces trois modèles nationaux fera l'objet des deux premières
parties de cet ouvrage: la première tracera les grandes lignes des modèles anglais, allemand
et français, et la deuxième fera état de leur diffusion dans le monde.
Il est apparu au fil des discussions que la notion de modèle soulevait parfois certaines
difficultés et que le concept de système, plus neutre, convenait mieux aux objectifs
scientifiques du colloque. Ces notions désignaient moins dans notre esprit telle ou telle
structure programmée et exportable, que l'organisation culturelle et sociale déterminant
INTRODUCTION 13
jusqu'à un certain point les structures du milieu du livre'. C'est le modèle comme système
culturel intégrateur et comme faisceau de traits distinctifs d'une société dans son rapport
à elle-même et au monde extérieur qui résumerait peut-être le mieux l'intention de
notre approche. La notion de modèle, comme point de départ de la discussion, est sans
doute, du moins provisoirement, utile pour cerner une réalité complexe, difficile à saisir
sous tous ses aspects. Au delà des observations empiriques, indispensables à la recherche
scientifique, on voit se dessiner de grands traits culturels qui orientent les stratégies et
les pratiques des libraires et des éditeurs. Les cohérences observées dans chacun des pays
n'excluent pas les chevauchements et les hiérarchies de systèmes, la cohabitation de
modèles concurrents, la présence de structures mixtes ou hétérogènes et, sur le plan
temporel, les ruptures et les retours en arrière.
Autonomie et autonomisation
La diffusion de l'imprimerie dans le monde, qui a accompagné la colonisation
européenne, a suivi des parcours souvent sinueux et parfois inattendus, liés notamment
aux traits particuliers des milieux d'accueil. L'implantation des modèles européens dans
les colonies s'est effectuée de manière assez irrégulière. Comme le faisait remarquer
Wallace Kirsop, «les empires se construisent rarement de façon uniforme, parfaitement
consciente et concertée». Comme on le verra à la lecture de la troisième partie, consacrée
à l'autonomie et à l'autonomisation des systèmes éditoriaux, les comparaisons entre les
expériences d'implantation en Amérique, en Afrique et en Asie constituent un défi de
taille pour l'historien qui voudrait tracer des parallèles et tirer des conclusions mêmes
provisoires. Dans ces relations avec les puissances européennes et dans ces processus de
développement, chaque région présente des particularités éditoriales propres qui rendent
hasardeuse toute tentative de généralisation hâtive.
Si au XIX' siècle on constate une intégration progressive des marchés qui favorise
l'expansion internationale des grandes sociétés européennes, au même moment, à la
faveur des flux migratoires et des mouvements d'émancipation des cultures nationales,
on assiste à l'émergence de marchés régionaux distincts souvent suffisamment développés
pour soutenir une production locale et susciter l'apparition de structures autonomes.
Les colonies les plus populeuses, les États-Unis et le Brésil, réussissent même à reconquérir
tout l'espace occupé et à renverser la situation à leur avantage, en se lançant à leur tour
à la conquête des marchés extérieurs et en particulier ceux de la mère patrie.
Dans les régions les plus éloignées et réfractaires à l'influence occidentale, la galaxie
Gutenberg est confrontée à des cultures qui utilisent des moyens de transmission anciens
(manuscrit, xylographie) jouissant souvent d'un prestige beaucoup plus grand que
l'imprimé, d'où certains décalages dans le développement des industries typographiques.
La présence de systèmes de production et de diffusion de l'écrit concurrents et autonomes
3. Pour alimenter les discussions et nourrir la réflexion collective, un cahier des résumés des communications,
en français et en anglais, a été publié en décembre 1999 et expédié à tous les participants: Les Mutations
du livre et de l'édition dans le monde du XVIII' siècle à l'an 2000 / Worldwide Changes in Book Publishing
from the I? Century to the Year 2000, Sherbrooke, Ex libris, 1999, 136 p. Les textes de présentation
des modèles français, britannique et allemand ont également été distribués aux participants avant
l'ouverture du colloque.
14 LES MUTATIONS DU LIVRE ET DE L'ÉDITION DANS LE MONDE DU XVIII' SIÉCLE À LAN 2000
nous amène d'ailleurs à réexaminer certaines idées reçues concernant les vertus de
l'imprimerie comme facteur de changement. Ce qui est perçu comme un retard repose
souvent sur une survalorisation des modèles industriels, sur un typocentrisme et sur
une ignorance des besoins culturels des milieux concernés.
Genres éditoriaux et internationalisation du commerce du livre
Certains genres éditoriaux ont contribué plus que d'autres au développement de
l'industrie du livre et à la diffusion des idées en Occident. La quatrième partie, la
circulation des idées et des innovations, est consacrée à ces secteurs de la production —
livre religieux, almanach, roman, livre pour enfants, manuel scolaire, livre scientifique —
qui ont favorisé la dissémination de la culture écrite dans les couches les plus profondes
de la société. Envisagée dans une perspective globale, cette approche cherche à transcender
les particularités régionales en mettant l'accent sur les parcours transnationaux des genres
et des contenus.
Enfin la cinquième partie, prolonge cette réflexion sur le terrain des mutations
récentes de l'édition dans le monde. L'internationalisation du commerce du livre, favorisée
par l'accélération des échanges, constitue aujourd'hui un élément fondamental dans
l'intégration des marchés et la standardisation des contenus. Différents phénomènes
liés à l'implantation des nouvelles technologies et aux transformations des maisons
d'édition tombées sous le contrôle des grandes sociétés de la communication électronique,
viennent renforcer la tendance à la normalisation des produits à l'échelle de la planète.
Le développement d'une culture médiatique autonome et les regroupements de
professionnels à l'échelle mondiale font partie des thèmes abordés dans cette section qui
soulève notamment des questions concernant l'autonomie des modèles nationaux —
mais peut-on encore parler de modèles nationaux? — et l'influence de ces changements
sur les identités culturelles.
?6'
En terminant, il faut remercier les personnes et les organismes qui ont contribué à
la réussite de ce colloque: merci aux membres du comité scientifique pour leurs conseils
et leur encouragement, et aux membres du comité d'honneur pour leur appui hautement
apprécié. Des remerciements particuliers doivent être adressés à Roch Carrier,
administrateur général de la Bibliothèque nationale du Canada, Philippe Sauvageau,
président-directeur général de la Bibliothèque nationale du Québec, et Pierre Reid,
recteur de l'Université de Sherbrooke, qui ont bien voulu présider la séance d'ouverture.
Nous devons exprimer notre gratitude aux nombreux organismes qui ont fourni les
ressources nécessaires à l'organisation de cet événement: le Conseil de recherches en
sciences humaines du Canada, la Fondation de l'Université de Sherbrooke, le Fonds
pour la formation des chercheurs et l'avancement de la recherche du Québec, le Consulat
général de France à Québec, le ministère de l'Éducation nationale, de la Recherche et de
la Technologie de France, le ministère des Affaires étrangères de France et l'Université
de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Enfin, je remercie mes collègues du comité
15 INTRODUCTION
d'organisation: Diana Cooper-Richet, de l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-
Yvelines, Mary Lu MacDonald, chercheuse autonome d'Halifax, Jean-Yves Mollier,
directeur du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de
Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, Patricia Sorel et Josée Vincent, doctorantes
respectivement à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et à l'Université
de Sherbrooke.
LES MUTATIONS DU LIVRE ET DE L'ÉDITION DANS LE MONDE DU XVIII' SIECLE À L'AN 2000
WORLDWIDE CHANGES IN BOOK PUBLISHING FROM THE 18 CENTURY TO THE YEAR 2000
Colloque international
Sherbrooke, 9-13 mai 2000
Comité d'honneur Comité scientifique
Lise BISSONNETTE, présidente-directrice Fernando AINSA, Unesco
générale de la Grande Bibliothèque du Marie-Andrée BEAUDET, Université Laval
Québec Pierre BOURDIEU, Collège de France
Christian BOURGOIS, président de l'Institut Roger CHARTIER, École des Hautes Études en
Mémoires de l'édition contemporaine Sciences Sociales
Serge CARDIN, député de la Chambre des Olivier CORPET, Institut Mémoires de l'édition
communes contemporaine
Roch CARRIER, administrateur général de la Simon ELIOT, Open University
Bibliothèque nationale du Canada Patricia FLEMING, University of Toronto
Antoine DEL BUSSO, président-directeur Marcel FOURNIER, Université de Montréal
général des Éditions Fides et directeur des John B. HENCH, American Antiquarian Society
Presses de l'Université de Montréal Yves LAISSUS, Commission d'histoire des
Dominique GENTILE, président de l'Université sciences et des techniques
de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines Maurice LEMIRE, Université Laval
Jean-Pierre KAHANE, professeur émérite, Daniel ROCHE, Collège de France
Université de Paris-Sud, et membre de Jean-Pierre WALLOT, Société royale du Canada
l'Académie des sciences
Jean-Pierre MEULLENET, conseiller de
coopération et d'action culturelle,
Consulat général de France à Québec
Jean PERRAULT, maire de la Ville de Sherbrooke
Pierre REID, recteur de l'Université de
Sherbrooke
Philippe SAUVAGEAU, président-directeur
général de la Bibliothèque nationale du
Québec
Normand WENER, doyen de la Faculté des
lettres et sciences humaines, Université de
Sherbrooke
Comité organisateur
Diana COOPER-RICHET, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
Mary Lu MAcDONALD, Halifax
Jacques MICHON, Université de Sherbrooke
Jean-Yves MOLLIER, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
Patricia SOREL, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
Josée VINCENT, Université de Sherbrooke PREMIÈRE PARTIE
Trois modèles éditoriaux européens
à l'assaut du monde
The Spread of Three
European Publishing
Models throughout the World British Publishing and Bookselling:
Constraints and Developments
JAMES RAVEN
All national models of the book trades in early modern and modem Europe are
variants of one European model dominated by issues of capitalization, central control,
centralised production and radial distribution networks. Within this framework and
within the allowance and limitations of technology, mass popular publishing responded
to growing consumer demand. Variations between national book trades histories can be
best measured against these particular similarities. The differences include different types
of distribution, different methods of control and different types of demand. What we
investigate in looking at European models of the book trades, therefore, are salient
national features rather than transferable national structures (transferable, in the classic
definition of a model, to other situations and societies).
Before the introduction of the steam-driven press in 1814, technological advance,
restricted to typefounding and design, and to a lesser extent to paper manufacture and
experiments with intaglio techniques and the rolling press, was a limited force in the
British book trades revolution, but it is important to understand that there had been a
late eighteenth-century commercial revolution and it is upon that basis that the modern
British book trade system was built. The take-off in publication totals reflected the
expansion of the country distribution network, increased institutional demand, and
new productivity based on financial and organizational innovation. The changing
mechanics of distribution were a pivotai feature of this publishing history, and control,
by both local and national government and their agents both a restraint and a stimulus.
Government and guild intervention (like comparative interventions in other countries
and by city authorities) remained a fundamental issue, with various well defined legal
and legislative and civic landmark cases and decisions. It was also, however, a continuing
history of tension between imposition and resistance. Any emphasis upon development,
even during the heady years of the mid-nineteenth century, has to be refined by emphasis
upon contraints to growth.
The basis for the expansion of printing and publishing is to be found in the greater
capitalization of the industry during the eighteenth and nineteenth centuries. The
injection of capital (from diverse sources) into the book trades transformed their business
activities and potential — as well as encouraging greater risks and inducing greater failures.
It is clear that book trades profits and monies reinvested in publishing in Britain from
the mid-eighteenth to the late nineteenth century resulted not only from greater
diversification of trading practices, but from the deepening of money markets and of
the financial infrastructure available. Capital was drawn from new sources, but, even PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A I:ASSAU F DU MONDE 20
more significantly, readier circulation and more flexible use of assets were ensured by
new means of accessing capital and limiting risk. Inflows of capital from increased
mercantile activity backed the expanding London money market, enabling credit to go
further and extending credit chains. By the early nineteenth century the London money
market was already effectively based on the ready discounting of bills of exchange, whereby
third parties bought debts to redeem them at maturity, enabling the freer availability of
monies to trading partners.
From their fragile and limited beginnings in the late seventeenth century, through
to their advanced development in the imperial decades of the late nineteenth century,
banking and insurance services reduced risk on stock, buildings, shipping and other
transportation (although fire insurance remained the most valued safeguard). Credit
and insurance availability lowered book trades transaction costs, even though such
development was not even. Before the late eighteenth century (and indeed, in some
parts, still by the opening decades of the nineteenth century) Britain was what has been
categorised as a face-to-face society, in which individual trust was still at a premium in
credit and debt relations. Banking operations remained based primarily on the relative
respectability and credit reputation of the operators. This meant that those in the book
trades who benefited most from new financial mechanisms and opportunities were
well-resourced printer- and bookseller-publishers such as Strahan, Cadell, Robinson,
and the Rivingtons, the Murrays and the Longmans, spanning the late eighteenth to
the final third of the nineteenth century. AIl were able to demonstrate the respect and
trust of a far-flung commercial elite. More provocative booksellers of the same period,
like Lane, Bell, Cooke, Hughes and Whittingham, all benefited from the broader
developments, but could not take especial advantage from the sort of reductions in
long-term capital tie-up and risk acceptance available to the richest and most eminent
in their profession.
By the mid-nineteenth century the beneficiaries of such weighting were prominent
houles like the Macmillans, careful and yet also adventurous entrepreneurs, able to
broaden their market appeal to become general trade publishers and dominating the
British publishing industry by a variant form of the cartelization practised by earlier
book trade dites. The Macmillan book was never categorised by one genre, and in this
at least contrasted with specialist leading publishers like Cassell, Collins, and Chambers,
and also with publishers of popular fiction and periodicals for the working classes like
Edward Lloyd and G.W.M. Reynolds. Murray and then, even more successfully,
Routledge furthered their business by reprint series, building again upon earlier
foundations, although Murray also followed a path of broadening appeal. All of this
still left the Victorian publishing house working largely in the image of its publisher,
a firm centred on the businessman.
One result, therefore, of the nineteenth-century financial mechanisms and support
structures that had developed from an original basis of personal reputation, was the
widening of differences between the book traders. The humblest operators struggled to
cope with credit and risk conveyance, while the grandest publishers invested more
diversely in property, annuities, and a broader range of commercial and banking activities.
Increasingly in the nineteenth century these included investments overseas and in the
colonial trades. None, however, could escape one other result of this development -- that
credit broking, insurance services, and economic confidence were made even more
BRITISH PUBLISHING AND BOOKSELLING: CONSTRAINTS AND DEVELOPMENTS 21
sensitive to external commercial pressures. In one way or another, the charts of book
trades output and bankruptcies register the crisis years of American War in the 1770s,
the Revolutionary wars of the 1790s and the ensuing Napoleonic shortages, the 1826
crash, the 1839-1842 trade depression, the transatlantic slump of 1860-1864, and the
agricultural depression of the 1870s. It is in this context that we must understand the
emphasis in book trade histories, noted as "distinctively British," of uneven developmental
surges — of growth in the 1840s and early 1850s, then an apparent plateau in the years
from about 1858 to 1872, then acceleration from the late 1870s until the outbreak of
the First World War, and finally, sharp recovery from 1919.
Parliament and the courts continued w intervene in the modem British book
trade, and their actions (and attempted actions) affected both the devolved policing of
the trade and the regulation of copyright, the two combining in the exercise of residual
powers by the Stationers' Company and in the development of cartels for the protection
of copyrights. These were the two most distinctive features of British book trade structure
before the great changes of the mid-nineteenth century (although vestiges of both types
of control continued long thereafter).
Devolution of economic and policing functions by the state was a crucial feature
of English (and lacer British) book trade development. Certainly until the very close of
the eighteenth century, the Stationers' Company dominated the regulation and restrictive
practices of the trade. The Stationers' Company represented for the book trades the
"Grants of incorporation to sundry trivial crafts in London," despite the graduai decline
in the economic power of ail guilds from the late sixteenth century. Just as significantly,
however, the establishment of the joint-stock of the Company created a financial
corporation with arrangements for the successive distribution of dividends to members.
Under legal protection refined and extended by successive injunctions, the members of
the Company operated a trading cartel, regulating not only the products and the manner
of trade, but access to trading and to the instruments of production. By control of their
own property, members prepared the way for the emergence of a particular group heading
the control of the English stock. By means of association, control and self-regulation,
the Company came to offer welfare and guardianship, but it was thereby very rarely a
force for innovation. It suffered, indeed, from an increasing ossification — and one very
apparent by the beginning of the nineteenth century. Nevertheless, the Company largely
maintained its role as financial protector and disperser of dividends, and as the regulator
of official apprenticeship and entry to trade (as well, of course, as upholding the governing
hierarchy and order within). Until late in the period the Company still policed quality
of work and wage levels, defending monopolies and exclusion in the art and mystery of
printing and publishing.
At an even more fundamental level, British governments exercised control and
then sought fiscal advantage from the fast growing book and newspaper trades. Many
regulations also affected the internai and, at first, the imperial economy. This was usually
a question of policy recommendations and public policy, including authorised
appointments, but intervention also ranged over apprenticeship regulation (although
devolved) and trades licensing. Enactment and then repeal of the Navigation Acts affected
ail trades including the book and stationery trades. Under the Acts — and most notably
in the eighteenth century — imports from Europe had to arrive in an English ship or in
a ship of the exporting country, with ail colonial trade reserved to English and colonial
22 PARTIE I - TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À LASSAUT DU MONDE
ships. European goods were to be despatched to the colonies only via England and
certain colonial products could only be exported to England.
In effect, however, by the time the Navigation Acts were removed from the statute
book, they had ceased to be of much importance. After 1815 British shipping and
foreign adventuring was unsurpassed, and, until late in the century, the pursuit of informal
empire was unrivalled. Indeed, the format acquisition of territory can be seen almost as
an admission of trading failure. The overseas interests of London and other British
publishers, with their increasing foreign specialisms, were far more extensive than those
based in the pink parts of the globe. Britain first became a net exporter of books only in
the 1740s (after three centuries of high dependency on the imported printed book —
and paper) and although almost every leading publishing and bookselling house engaged
in trade to foreign customers (notably in British North America, the Caribbean, and
India) to an increasing degree in the second half of the eighteenth century, the real take-
off both in worldwide and in European exports came from the 1820s. The colonial
departments of the large publishing firms by the end of the century were key income
generators (although much more research is still required in this area). For book
merchants, the crucial developments were the dismantling of the monopolies of the
East India Company (and certain other overseas trading companies), the development
of the outports of Glasgow, Liverpool, Bristol and many others, and the continuing
intensification of ship building and the overseas support industries.
The basic materials of the British book trades were also scrutinised by the exchequer
of government. In London, where the manufacture of paper had moved largely to the
surrounding villages even by 1700, a complex system of paper warehousing and
distribution had developed. After the imposition of Stamp Duty in 1712, the importance
of supply from the metropolis was increased. After the first Act to impose an excise tax
on home-produced paper in 1711, some 26 further acts were passed in the next 150
years. Subsequently, until 1855, the only legal source of supply for newspaper stamped
paper was the warehouse of the Commissioners of Stamps in Lincoln's Inn, to where
unsold papers also had to be returned in order to daim a rebate. The war chests of
successive governments, from the War of the Spanish Succession through to the Crimea,
were assisted by book trade revenues. The tax on newspapers was severely reduced in
1836 before its abolition in 1855; similarly, the tax on paper was reduced by 50% in
1836, but not finally abolished until 1861.
The legal question of copyright protection and the development of unofficial
monopolistic practices associated with the protection of legal property is, however, the
most far-reaching question relating to control. The fundamental division between the
different booksellers remained between those who invested and dealt in the ownership
of the copyright to publication, and those who either printed, sold, or distributed books
for the copyholders or who traded entirely outside the bounds of copyright materials.
Greatest profits in book publication in England (but less so in Scotland) derived from
the ownership of copyrights to successful works. Before the increased (but often
unsuccessful) royalty demands of the mid-nineteenth century, the right to reprpduce a
book was almost always bought outright by the bookseller-publisher or consortium of
booksellers. The author surrendered all daims to subsequent entitlement. Most copyrights
were then divided into shares between several combining booksellers. Such division was
made according to the booksellers' stake in the original financing of the publication.
BRITISH PUBLISHING AND BOOKSELLING: CONSTRAINTS AND DEVELOPMENTS 23
Part-shares formed the staple investments to be bought at the London trade auctions,
and commerce was brisk.
Under the 1710 Copyright Act to existing publications had been limited to twenty-
one years for books already in print and fourteen years for new books. After expiration
of the fourteen-year term, copyright was to remain with the author, if living, for a
second fourteen-year term, even though authors' rights were more technical than actual,
and mies, apparently, not previously greatly considered by those passing the legislation.
In invoking authorial rights, in fact, the Act introduced uncertainty about the validity
of Common Law daims by the booksellers, who, far more than authors, submitted
testing injunctions in subsequent decades. Immediately following the mid-eighteenth
century technical expiration of rights to older works and works first protected under
this statute, the booksellers associations seemed successful in arguing that its spirit
sanctioned perpetual copyright under Common Law. In 1774 a ruling of the House of
Lords, overturning a 1768 restraining injunction and confirming the limitations of the
1710 Act, ended the booksellers invocation of Common Law to sanction perpetual
copyright. A Bal to quash the Lords' verdict failed in the following year. It opened the
way for those without ownership of share-copies and outside the charmed circle of
leading booksellers to publish cheap reprint editions of classic works. Dozens of new,
modestly resourced publishers were the early beneficiaries of the syndicates' loss of control
over copyright, although by the end of the century a regrouping of copyowners re-
established familiar methods of sharing the financing of publication.
By the beginning of the nineteenth century popular reprint series were issued by
all types of bookseller, from the confident newcomer acting on his own, to the more
established Stationers' Company or other livery company member, in all likelihood
sharing publication with others and shadowing earlier, more exclusive collaborative
practice. As a consequence, a material feature of the system for publishing and marketing
books, was the involved relationship between booksellers, both financing bookseller-
publishers and their retailing, usually bookseller, agents. Cooperation in some form was
essential to most operations. The weakening of the share book system also increased the
risk for all and rewards resulted from many gambles in the late-eighteenth-century
book trades expansion. The increased number of bankruptcies in the early nineteenth
century, and most spectacularly during the 1826 book trade crash, is testimony w the
new adventuring.
Some booksellers (and some authors, wholly or par tly) acted as the publisher, that
is, as the entrepreneur accepting the risk of financing publication; others remained as
manufacturers of the product, already assured of payment even if the book sold badly;
still others (including many general traders) served in various distribution and retailing
capacities, also identified at the time as publishers of books in the sense of making them
public. For some authors the only option was to fund the costs of publication from
their own resources, although subscription schemes might also be launched. It can be
argued that the results of mid-nineteenth-century copyright legislation were more far-
reaching than in the eighteenth century, despite the furore over the legal decisions
concerning copyright in 1768 and 1774. The rationalisation of 1842 resulted, alter 5
years' debate, in legislative protection of copyright for the life of the author plus seven
years or for 42 years from the date of publication, whichever was the shorter. This
replaced an 1814 Act with its term of 28 years or the term of the author's life if this was
24 PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À CASSAUT DU MONDE
longer, an Act that followed a period of stagnation since the climactic events of 1774. In
many ways the 1842 debate was more important than the result, given how relatively
modest the actual change was. Even the clause protecting the imperial trade, by forbidding
colonial reprinting of books copyrighted in Britain, could not be effectively policed.
In the longer perspective, it has been argued that the 1842 Act, in many ways, set the
foundation for the later 1911 Act and even for the Acts of 1956 and 1988.
Before the early nineteenth century, very few writers in Britain and certainly very
few first-time writers could avoid outright copyright sale, full self-financing (and thus
acting as publisher themselves), or deals in which the author bore liability for all tosses.
Commission agreements, whereby the bookseller put up the capital for printing an edition
on the understanding that the author would bear any loss, seem to have been very rare.
Most booksellers appear to have interpreted commissions as between 7.5 and 10% of the
wholesale price, although few agreements have survived. By the end of the nineteenth
century royalty agreements were the aim of most authors and their agents, but all too
often the author was regarded as a mere supplier of goods to the industry. The Net Book
Agreement, proposed first by Frederick Macmillan in 1890, assured the onward-selling
bookseller a basic profit but made it impossible for him to sell the book for under the
fixed, net price. Because the Agreement fixed retail prices, it provided a basis upon which
royalties could be paid. It also led directly to the enlargement of the London Booksellers'
Society (from 1895 the Associated Booksellers of Great Britain and Ireland) promoting
the idea of net books, and to the formation of the Publishers' Association.
The basis of any analysis of the economics of British publishing is therefore that
copyright was cheap, that the author had almost no bargaining position, and that where
financed, a book was published either in the slim hope of future returns if it proved
popular and worthy of a subsequent edition, or, more likely, to supply a relatively closed
system based, for some, on the stocking of circulating libraries and, for most others, on
high mark-ups in direct sales to the public. The main result of these considerations was
the printing of a relatively small number of copies to each edition and the encouragement
of favoured formats and styles of presentation to maximise pricing advantage, most
notably the publication of books in two or more volumes. The risks of high capital
expenditure and storage made it unwise to print large editions. The clear exceptions to
this were the monster editions of popular titles reprinted over and over again, such as
school books, hymn books and the like. The principal beneficiaries of legislative
protection remained booksellers and then the rising profession of literary agents rather
than all but the most prominent and successful of the authors. The economic lot of
most writers was not a happy one; their plight was all the more pitiful when set against
the history of the modem British book trade as founded in the analysis of capital flows
and big-house led market development.
The bringing of new money into the trades and its more versatile deployment, is
also the more striking given how broader resource limitations had continued to constrain
business expansion and technological advances. Across ail trades most fixed capital had
been invested in ways that produced only indirect gain. Circulating capital — that is raw
materials and goods — comprised whatever long-term business investment there was. In
some respects, the book trades were also handicapped by the relatively inefficient
deployment of resources that economists now term path dependency, that is, the
continuation of particular (but in theory not inflexible) working practices because of a
BRITISH PUBLISHING AND BOOKSELLING: CONSTRAINTS AND DEVELOPMENTS 25
cultural inertia to change. The transformation of the British book trades in the nineteenth
century can be found here: the breaking of an earlier economic regime that allowed
only low productivity rates, with particularly high labour-intensity, and, in the economy
at large, a vast reservoir of under-employed labour, and much over capacity. This created
very little inducement for cost-reducing innovations in all trades and industries. In
particular, the publishing sector was especially handicapped by the requirement to have
so much capital tied up in a particular item of production (an edition) before any part
of this could be sold to realise returns.
What began the transformation in the volume of production was the invention of
mechanised printing — but it was no overnight transformation. Although Koenig's steam
press allowed the printing of 1,000 impressions each hour, the new machine was not
speedily adopted. What The Times called "the greatest improvement connected with
printing since the discovery of the art itself" was not adopted by many other such
publications until the 1820s. In 1838 Jeremiah Garnett's new innovations for The
Manchester Guardian provided 1,500 impressions an hour, and yet most country
newspaper printing continued on Stanhope iron presses. The printer of the Salisbury
Journal, for example, did not introduce steam power until 1852.
Mechanised papermaking first became commercially viable in 1807 with a major
breakthrough in providing inexpensive paper. The earliest newspapers had been
constrained as much by paper shortages and costs as they had been by stamp duty or the
technical limitations of the press. From modest beginnings at the turn of the seventeenth
century, the home production of paper increased from some 2,000 tons in 1700 to
about 15,000 tons per annum in 1800. In Scotland, where twelve mills had been
established before 1700, output increased massively from an annual production of board
and paper of some 100,000 lbs in 1750 to over two million lbs by 1800. Production,
however, was still by manual labour.
The first successful paper-making machines were established by Henry and Sealy
Fourdrinier in 1803. They introduced a continuous process of paper manufacture from
a belt of wire mesh over which the pulp flowed to felt rollers and steam-heated drying
drums. Before the Fourdrinier machine (capable of making 1,000 lbs of paper a day)
the maximum daily output from a paper mill was 100 lbs. By 1810, however, only a
handful of paper mills had adopted power driven machinery. In the same year, the
Fourdriniers were also declared bankrupt. One of the most common complaints of the
local stationer throughout the century continued to be over shortages of paper.
Beyond the structural questions of capitalization, labour and unit costs, and
technological capabilities, the pricing of books and most other print in eighteenth- and
nineteenth-century Britain was also based on additional decisions made by the publisher
— whether that publisher (i.e. financial backer) be the bookseller or the author. Most
prominent amongst these was the evaluation of the market. The overall economics of
publication included more than just capital start-up costs and job-specific costs of paper,
the labour involved in all stages of printing, and, very rarely, especially in the early
modem period, whatever might have been paid to the author or begetter of the text.
Similarly, the question of retail modes and the amount and length of credit largely
depended upon customers. Expansion in retailing and allied services derived from the
changing commercial potential of the audience. Direct retailing of books and pamphlets
was nothing new, of course, but since the earliest commerce in print, off-the-shelf trading
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À L'ASSAUT DU MONDE 26
had coexisted with a client economy of producers in service to closed patronage. Elite
patronage of specialist literature had been nurtured by subscription collection and by
specialist publishers directing their output to specific regions or professional clients.
Much of the direct retailing had centred on the active second-hand market and the sales
of smaller productions, notably the thousands of almanacs, pamphlets and chapbooks
peddled by chapmen and general traders.
It was increased custom from the propertied classes, however, that was responsible
from the mid-eighteenth century for remodelling the retailing of books. The boom in
production led by belles lettres, magazines, novels and practical books, from the final
quarter of the eighteenth century was followed by the steam-driven surge of the 1830s,
and then by the bibliographical equivalent of the "age of equipoise" of the 1850s and
the extraordinary development of the colonial and overseas market. Provincial sales
outlets were extended and London booksellers launched unprecedented numbers of
tilles with no advanced assured custom. For the majority of metropolitan booksellers,
the sales of open market publications became the basis for survival. Aggregate incomes
of a rising, propertied group underpinned the development of the book market, even
despite the recurrent hiatuses of, for example, the 1817-1821 and 1839-1842 depressions.
By contrast, earlier economic regimes had left very little disposable income for the
spending on inessential goods such as books and print, with both the level and the
elasticity of domestic demand severely limited. The change is clearly demonstrated by
diaries and inventories revealing increased possession of books and other print, as well
as by the graduai private accumulation of libraries and print collections. Book demand
grew fastest amongst the middling, propertied classes, amongst whom the possession of
luxury goods was also a certain sign of status. In addition, the extension of cheap print
supported the development of a new working-class market, quite distinct, by the mid-
nineteenth century, from the older chapbook and ballad readership of the previous two
centuries.
Regional variation did distinguish this market, and although interest in the
expanding provincial custom was important (crucially so in terms of the great new
cities of the midlands and the north by the mid-nineteenth century), the London market
remained pivotai. London dominated the economy and, more importantly, grew
disproportionately faster during the eighteenth and early nineteenth centuries, its
population fed by immigration from the regions. Here was a market close to the centres
of production, with fewer distribution problems and with a notably affluent leading-
edge, particularly in the parliamentary Season. The structural concentration of the trade
in London determined advances in the stimulation of demand and the attempt to
confound a general recognition (not only confined to the book trades) that if the market
was limited, profit margins could never be high.
The radial distribution network outwards from London marked British book trade
organization (as did the dominance of a metropole did in so many other European
states), but the competitive advantages that the British trade maintained during the
eighteenth and early nineteenth century were in certain ways eroded by the end of the
nineteenth century. Until the early nineteenth century some 90% of ail titles were still
published in the capital and the mushrooming numbers of provincial booksellers served
not as publishers of new titles but mostly as book distribution agents and sometimes as
newspaper printers (the newspapers themselves acting as advertising platforms for the
BRITISH PUBLISHING AND BOOKSELLING: CONSTRAINTS AND DEVELOPMENTS 27
London publishers). The centrality of London (and Edinburgh) publishing did not
change but with the advance of new transport systems and increasing book and magazine
publication in Manchester, Glasgow, Liverpool, Newcastle, Leeds and other cities, the
position of London in both distribution and publishing was certainly affected for the
first time since the Restoration Licensing Laws, and, arguably, since the invention of
printing.
The effectiveness of the anticipation of this changing market was also important
because in setting the wholesale price structure publishers had to take account of the
retail mark up necessary to make it worth the domestic retailers' while to sell. From the
publishers' perspective perspective, these end prices could not be too high. From what
we can tell, a perception general by the beginning of the nineteenth century seems to
have been that market expansion was dependent on the increase of market area rather
than on market depth (in the sense of increased per capita income), and this was certainly
the case when major publishing houses like Macmillan, Routledge and Cassell pondered
the freighting of books abroad.
The question of distribution requires especial emphasis, therefore. The evaluation
of market structure (and hence pricing decisions) hinged largely on changes in the
potential for onward selling, and any change in the economics of distribution very
obviously affected the new conditions of text production. In particular, the development
of the discount system depended upon distribution possibilities, depending in turn
upon transport developments. Many booksellers adopted the public postal service, created
in 1635, to serve the distribution needs of newsprint producers. For large consignments,
however, coastal shipping remained far more important, probably until the 1830s.
Certainly, during the seventeenth century coastal shipping had developed as much as
(and perhaps even more than) the pack-horse drivers and waggoners responsible for
inland trade. Nevertheless, the fastest, mort direct means of sending stock to provincial
retailers and customers during the eighteenth century and early nineteenth century was
by common London carriers. Print left with the coaches leaving Ludgate and the Poultry
to travel to distant parts. The great coaching inns acted rather like the Victorian great
train stations that were in many ways to succeed them from mid-century, located on
each ride of London and serving their own distinct routes.
Above all, given the way in which changes in distributive networks stimulated
demand and maintained the effective oligopolies of London booksellers cartels, the role
of both the Post Office and of new transport routes needs special emphasis. Postmasters
remained crucial agents in distribution, and especially in the market for newspapers
and advertisers. After 1688 the Post Office, no longer in "grant and farm,» was directly
accountable to the Treasury. During the next century the colt of newspaper distribution
was lowered by the activity of groups with Post Office franking privileges. Firstly the
clerks to the Secretaries of State and then the Post Office Clerks of the Road served as
retailers of newspapers to the town as well as to die provinces. By 1782 some 60,000
newspapers were said to be distributed by the Post Office in London alone. In 1785
mail coaches had been exempt from tolls and in 1792 franking requirements for
newspapers were finally abandoned, largely because of the ease with which die nominal
stamps could be forged.
By the second decade of die nineteenth century, heavy trafic on the London
roads and the failure of metropolitan trusts to effect repairs were the subject of bitter
PARTIE I - TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À UASSAUT DU MONDE 28
The Times in 1816 also demanded an overarching complaint. A correspondent to
management of the London turnpikes to prevent petty obstruction by the proliferation
of toits every few miles. Such constraints, however, were surmountable consequences of
a transport system flourishing after the turnpike mania of the third quarter of the
eighteenth century, and resulting in some 20,000 miles of road maintained by trusts by
the end of the 1830s. Nevertheless, economic historians have also stressed the limits to
growth here, particularly emphasising the deplorable state of the roads; trains were the
major break-through. Distribution costs were a significant add-on. Ultimately, the price
of poor distribution was exceptionally high, related again, with booksellers margins so
tight and with very little room for major capital tie-up, to the necessity of selling as
quickly as possible the whole edition in which so much was usually invested.
The 1830s were indeed the critical decade. As the railway system developed, its
direct progeny, the railway book edition, W.H. Smith, and the railway circulating libraries,
effectively charted the extension of the tracks. Although we can speak of a national
market for cheap print from an early date, with various means of transport employed, it
not until the railways that the British mass produced book, newspaper and print is
market really advanced. Railway extension (after the inaugural lines of the early 1830s)
was in fact slow before 1850, although great cities like Manchester were soon served.
Thereafter, the railway age boosted all levels of distribution, developing for books and
journals what amounted to a new stage of opportunity in book and print production,
marketing, distribution and reception.
As the financial base of book production changed, the industry reacted to market
demands, publishing specialist works in response to new professional interests as well as
to new fashions in entertainment and instruction. Supporting agencies now ranged
from commercial libraries and subscription book clubs to private and town debating
and literary societies, advancing working men's clubs (founded either by or for working
men) and the solemn recommendations of the periodical reviews. Above all, the British
bookselling enterprise was crucially buttressed by newspaper publication, and in the
provinces the maintenance of newspaper circuits that maintained the solvency of those
who effectively became the main book distributors for the great London and, later,
Edinburgh, wholesalers. In this the role of commercial advertising was crucial. The key
to advertising had been its incorporation into strictly newspapers. Advertisers were willing
to pay higher charges for notices guaranteed to appear in multi-purpose publications
enjoying wide circulation. By the mid-eighteenth century, advertising was a financial
mainstay for most newspapers published, and in long-running newspapers from both
the country towns and the capitals, an increasing proportion of the total space was
devoted to advertising.
Again, the eighteenth century was a proving-ground. Over the century aggregate
financial returns from such newspaper advertising increased sharply. The total payments
of advertising the duty — even allowing for duty increases — rose from the £912 collected
in 1713 to £98,241 in 1798 (the last year for which gross figures are available) In all,
some 38,000 advertisements were published annually in Edinburgh in 1802, 13,700 in
Glasgow, 2,800 in Aberdeen, and 1,700 in Dumfries. In 1782 the Post Office despatched
just over three million London newspapers to the country. Ten years later the volume
had doubled, and by 1796 the annual postal distribution of London newspapers stood
BRITISH PUBLISHING AND BOOKSELLING: CONSTRAINTS AND DEVELOPMENTS 29
at 8.6 million copies. In 1811 a total of 52 different newspapers were published in the
capital. Long-running newspapers were more an exception than the norm, but in the
first decade of the nineteenth century about forty newspapers and periodicals were
started each year. By 1832 an extraordinary 250 such publications were launched. The
country town newspaper in particular almost always had to succeed against powerful
obstacles including stamp taxes, distribution and production difficulties, metropolitan
and regional competition and local vested interests. Circulation and sales was very
variable. Total sales of all newspapers in England amounted to some 7.3 million in
1750 but to over 16 million in 1790. In 1781 some 76 newspapers and periodicals were
published in England and Wales. In 1821 this total reached 267, and in 1851 it reached
563.
Such were the foundations of a British structure of publishing and distribution;
one that retained its structural elements and relationships during the nineteenth century
when the technological constraints of the manual press were finally broken and when
new technological and industrial enterprise enabled further transformation of distributive
services. The introduction of the steam-driven printing press in the second decade of
the nineteenth century revolutionised production techniques. The widespread adoption
and further modification of the mechanised press in the 1830s hugely increased
production volumes. Further opportunities were created by the mechanization of paper
manufacture. In 1850, for example, ten times more newspapers were published than in
1750, and nearly three times more than in 1830. During the same period the structure
of ownership and financing fundamentally changed; a large number of London firms,
subcontracting printing, design and other functions, replaced many of the one-man
print-shops. The real price of newspapers and print fell markedly in the 1840s and then
again, still more sharply, from the 1860s.
Nevertheless, business development was not without costs and high risks, while
new production and distribution methods were not uniform across the country.
Bankruptcies, especially in the 1790s and 1820s, were common; a very large proportion
of new magazine and newspaper titles ceased publication within a few years of their
launch. Similarly, changing styles and changes to types of readership should not be
exaggerated in this period. More subtle changes are often just as significant — such as the
timing of the publishing period. By the 1840s the publishing peaks of October to
November and February to April were eroded by the primacy of the Christmas weeks,
a period even more clearly dominant in the publishing year by the 1880s.
During these final decades of the nineteenth century the breaking of more
technological constraints again forced the pace. The second great transformation of the
book trades in this century was led by new technical processes: rotary printing from
1870s, hot-metal typesetting from the late 1880s, and the use of lithographic and
photographic techniques at the very end of the century. This final phase, further advanced
by the introduction of electricity, brought new literary systems, new professional agents
and associations (representing authors, publishers and booksellers), and the mass
circulation of daily newspapers. It helped the growth of a new royalty system and refined
United States and worldwide copyright systems. In 1841 some 50,000 men and women
were employed in the paper, printing, book and stationery trades; by 1871 the total was
some 125,000; by 1901 some 323,000; and by 1921 some 314,000. The proportion of
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A [ASSAUT DU MONDE 30
women employed in the trades trebled over the same period, from 12% in 1841 to 39%
in 1921.
Over the nineteenth century the greatly expanding number of titles and hugely
increased volume of print (as well as its increasing secularisation and specialisation)
clearly resulted in more extensive distribution and a wider readership. Given the doubts
about the extent to which increased book production in this period indicates a greatly
increased number of book readers (given that demand from institutions and from those
already acquiring books was the more obvions than that from working men and women),
the extension of cheap print and also newspaper circulation and readerships represents
the most pointed evidence for expanded literacy and of a broader audience for print. At
the same time, new publications catered for increasing numbers of special interest groups
— not just the followers of influential radical agitators, but other political or religious
works intended for the professional classes. These changes also brought revisions to the
physical appearance of books, print and newspapers, enabled by advances in font design
and engraving and other typographical techniques'
1. Select Bibliography: James J. BARNES, Free Trade in Books: A Study of the London Book Trade tinte
1800, Oxford, Clarendon Press, 1964, and "Depression and Innovation in the British and American
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Aldershot [Eng1.], Scolar Press, and Brookfield (Vt.), Ashgate Pub. Co., 1996; Alan J. LEE, The Origins
of the Popular Press in England, 1855-1914, London, Croom Helm, and Totowa (N.J.), Rowman &
Littlefield, 1976; Simon NOWELL-SMITH, The House of Cassell, 1848-1958, London, Cassell &
Co., 1958; James RAVEN, "Establishing and Maintaining Credit Lines Overseas: The Case of the
Export Book Trade from London in the Eighteenth Century, Mechanisms and Personnel," in Des
personnes aux institutions: réseaux et culture du crédit du XVI` au XX5 siècle en Europe, éd. Laurence
Fontaine [et Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, [1997], p. 144-162; Mark ROSE, Authors
and Owners: The Invention of Copyright, Cambridge (Mass.)/London, Harvard University Press, 1993;
Catherine SEVILLE, Literary Copyright Reforrn in Early Victorian England: The Framing of the 1842
Copyright Act, Cambridge, Cambridge University Press, 1999; David VINCENT, Literaty and Popular
Culture: England, 1750-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1989; Charles WILSON, First
with the News: The History of W.H. Smith 1792-1972, London, Cape, 1985.
La librairie allemande comme modèle?
FRÉDÉRIC BARBIER
Mes amis [...], notre conscience nationale, si tant est qu'elle
soit vraiment «née», comme on nous l'assure maintenant
dans les journaux, est encore à l'école, dans quelque
Peterschule allemande, devant un livre allemand et rabâchant
son éternelle leçon d'allemand (...). On n'a jamais rien pour
rien. Si nous travaillons, nous aurons une opinion à nous.
Mais comme nous ne travaillerons jamais, ce sont ceux qui
jusqu'à présent ont travaillé à notre place qui auront une
opinion pour nous, c'est-à-dire toujours cette même Europe,
toujours ces mêmes Allemands, nos maîtres depuis deux
Les Possédés, cents ans (EM. Dostoïevski, Paris, 1972, p. 39).
Prologue — Un modèle?
Le premier point sur lequel il faut s'interroger porte sur le concept même de modèle,
sous l'égide duquel l'ensemble des travaux du colloque se trouve placé'. Laissons de côté
l'acception courante du modèle qui se pose ou qui est posé précisément comme tel et
que l'on copie: même si les phénomènes historiques que nous analysons ne sont pas
absolument étrangers à cette perspective, nous ne la retenons pas ici comme principale.
Dans les domaines liés à l'épistémologie, le terme de modèle prend deux acceptions:
le modèle est, d'abord, une construction mathématique qui met en oeuvre un certain
nombre d'équations et est censée rendre compte des grandes relations (fonctions) à
l'oeuvre dans un phénomène déterminé. Puis, par extension, le concept est étendu à
d'autres champs que celui des seules mathématiques et de leurs applications, et
notamment au domaine de la logique. La modélisation vise ainsi à représenter un système
complexe en le simplifiant et en perdant le moins d'informations possible. L'objectif est
d'ordre cognitif (on étudie les propriétés d'un système), prévisionnel (on représente le
système pour en déduire l'évolution à venir) ou décisionnel (on évalue les décisions à
prendre face à une certaine situation). Les modèles intégrés à des programmes
informatiques se multiplient, aujourd'hui, pour la construction de procédures
automatiques ou pour l'assistance à la prise de décision.
Systèmes et modèles: introduction critique à 1. D. Durand, La Systémique, Paris, PUE 1979; B. Walliser,
l'analyse des systèmes, Paris, Seuil, 1977. PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A L'ASSAUT DU MONDE 32
Prise dans cette acception, la modélisation, entendue comme représentation, est à
la base des activités humaines: Edward T. Hall adopte le champ le plus large lorsqu'il
cite les alignements de Stonehenge comme modèle permettant observations et calculs
astronomiques, ou lorsqu'il mentionne comme assimilables à des modèles les différents
systèmes d'écriture (modèles du langage parlé) et les constructions cognitives (mythes,
doctrines philosophiques, sciences et différents discours scientifiques, comme modèles
'd'une réalité beaucoup plus complexe) 2. La représentation par un modèle pourra prendre
une forme mathématique, matérielle (par exemple un automate 3), verbale (un exposé)
ou graphique (un schéma).
Les phénomènes liés à la socialisation sont particulièrement complexes et forment
un ensemble de domaines où les recherches de modélisation ont été relativement
développées — même si celles-ci le sont moins dès lors que l'on adopte une perspective
historique. La modélisation trouverait un autre champ d'application très vaste mais
encore relativement peu exploré dans les domaines liés aux systèmes de la communication
abstraite — communication orale, écrit, imprimé, autres médias: pour l'historien des
périodes moderne et contemporaine, il s'agit de ce que Henri-Jean Martin appelait
joliment le «petit monde du livre», que l'on désigne parfois comme la «librairie» (la
branche d'activité qui s'organise et se développe autour de l'imprimé), que j'ai proposé
d'appeler le «système-livre» et dont l'histoire constitue une partie d'une histoire plus
générale des médias.
Les travaux du colloque ne s'inscrivent pas directement dans cette problématique
de modélisation stricte, et il est possible que, par suite de son ambiguïté, le terme même
de modèle ne soit pas en définitive le plus approprié pour en désigner l'axe. Le concept
wébérien de l'idéaltype pourrait, par exemple, se révéler plus efficace.
De quoi s'agit-il en effet? En adoptant une problématique d'histoire comparée,
nous avons d'abord à examiner les spécificités des «librairies» européennes les unes par
rapport aux autres durant la période contemporaine: la puissance économique, les types
de production, les catégories d'organisation réglementaire, les pratiques de travail des
professionnels (imprimeurs, libraires, etc.), le statut et le rôle, enfin, de l'imprimé et des
professionnels de l'imprimé dans la société du temps sont radicalement différents selon
que l'on étudie le cas de l'Angleterre, première géographie touchée par la «seconde
révolution du livre», de la France ou de l'Allemagne — pour adopter d'entrée une manière
de chronologie bien évidemment réductrice. Dans un second temps, la construction
des empires coloniaux (ou, dans le cas de l'Allemagne, l'existence de zones d'influence
et d'une géographie de l'émigration) font que, naturellement, les systèmes des librairies
nationales tendent à s'implanter à l'extérieur de leur géographie d'origine.
Il va de soi que la théorie de ces trois modèles majeurs, ou de ces trois idéaltypes
que sont les «librairies» anglaise, française et allemande, n'épuise pas la réalité historique:
la librairie espagnole joue évidemment un rôle important au niveau mondial, même si
elle est longtemps plus ou moins dominée par des professionnels étrangers ou venus de
l'étranger, surtout des Français et des Allemands. Il en va de même pour le Portugal. La
librairie italienne contrôle une partie de la géographie méditerranéenne, et ce, jusqu'à
2. E.T. Hall, Au-delà de la culture, trad. de l'américain, Paris, Seuil, 1979, p. 18-19.
3. Un excellent exemple est donné par la preinière calculatrice, la «Pascaline», mise définivement au point
par son inventeur, Blaise Pascal, en 1645.
LA LIBRAIRIE ALLEMANDE COMME MODÈLE ? 33
une période relativement récente: les annuaires professionnels du début du XX' siècle
dénombrent des «libraires italiens» dans un certain nombre de villes de l'Adriatique
(surtout la côte dalmate), de la mer Ionienne (les «échelles» de Grèce), mais aussi de
l'Égée, de la Méditerranée orientale et de l'Europe du Sud-Est.
De même encore, il tend à s'organiser depuis la seconde moitié du XVIII' siècle et
jusqu'en 1918 une «librairie autrichienne» qui vise à répondre à la problématique
spécifique d'un État multinational. La librairie autrichienne adopte certes des structures
décalquées du «modèle allemand», notamment sur le plan de la diffusion et du rôle de
la librairie intermédiaire (la librairie de commission): mais, dans le même temps, Vienne
fonctionne de manière relativement autonome par rapport à Leipzig, capitale allemande
du livre, et contrôle les réseaux d'une librairie propre aux États des Habsbourgs et à leur
marges vers l'Europe orientale et sud-orientale et vers la Russie'. De même, la «librairie
hongroise» tend à gagner en autonomie, surtout après le «compromis de 1867» qui
institue l'empire bicéphale: un nouvel équilibre se constitue en Europe danubienne,
avec la montée en puissance de Budapest comme principale métropole, son exaltation
comme capitale d'un royaume s'étendant à la Transylvanie et à la Croatie (la
Transleithanie), l'essor des activités de la «librairie hongroise» et la définition du livre et
de la tradition livresque comme l'un des axes structurants de la nationalité hongroise.
Bien entendu, la montée en puissance des États-Unis d'Amérique surtout au XLX' siècle
s'accompagne de la construction d'un modèle original, qui articule l'«économie» de
l'imprimé — pour employer le terme dans son acception la plus large — et le système
politique d'ensemble: comme le souligne déjà Tocqueville, la liberté des médias est la
meilleure garante d'une démocratie dont le contenu pratique reste longtemps
problématique.
4. Localisation des commettants travaillant avec la librairie viennoise en 1855 (les noms soulignés sont
ceux de localités extérieures à l'empire d'Autriche, les noms en italique sont ceux des villes d'Europe
Bielitz (Bielsko-Biala, PL), occidentale): Agram (Zageb), Altenburg, Arad, Augsbourg, Belgrade, Berlin,
Bozen, Bregenz, Brünn, Bucarest, Buda, Budweis (Ceske Budejovice, cs), Chrudim, Clausenburg (Cluj-
Napoca, Ro), Comorn (Komarno, sin), Czernowitz (Cernivci, RG), Eger, Eperies (Presov, sLo), Esseg
(Osijek, HR), Feldkirch, Fiume, Gmunden, Gürz, Graz, Gr. Beéskeret (Zrenjanin, sR), Gr. Canissa
(Nagykanizsa, H), Grosswardein (Oradea, Ro), Hermannstadt (Sibiu, Ro), Hildburghausen, Iglau (Jihlava,
cs), Innsbruck, Josephstadt, Kamieniec pod. (Kamjanec, LiKR), Karlsbad, Kaschau (Kosice, no),
Klagenfurt, Klattau (Klatovy, cs), Kônigsgratz, Krakau (Cracovie), Krems, Kronstadt (Brasov, Ro),
Laibach (Ljubljana), Leipa, Leipzig, Leitmeritz (Litomerice, cs), Lemberg (Lviv, uRR), Leutschau (Levoca,
Meran, Milan, Munich, Neuhaus Ro), Linz, Mannheim, Maros Vâsarhely (Tirgu Mures, Ro), Mayence,
(Jindrichiv Hradec, cs), Neusatz (Novi Sad, 9), Neusohl (Banka Bystrica, su)), Neutra (Nitra, sLo),
Passau, Pest, Pilsen (Pizen, cs), Prague, Presbourg, Odenburg (Sopron), Olessa, Olmütz (Olomouc, cs),
Pribram (cs), Przemysl (Po), Raab (Gyôr, H), Regensburg, Reichenberg (Liberec, cs), Ried, RzeszOw
(Po), St Pdlten, Salzbourg, Schâssburg (Sighisoara, Ro), Stanislawow (Ivano-Frankivs'k, uRR),
RO), Teplitz Steinamanger (Szombathely, H), Steyr, Tabor (cs), Tarnow (Po), Temesvar (Timisoara,
(Teplice, cs), Teschen (Cieszyn, PL), Trente, Trieste, Troppau (Opava, cs), Tyrnau (Trnava, sLo), Venise,
Vérone, Villach, Wadowice (Po), Waidhofen, Wels, Wien, Znaim (Znojmo, cs). Les identifications
sont faites grâce à Péter Bencsik, Helységnévvaltozasok Kbees-Europaban, 1763-1775 (1)&ce Name Changes
in Europe between 1763-1995), Budapest, Teleki Laszlo Alapitvany, 1997.
HR = Croatie, PL = Pologne, RO = Roumanie, SB = Légende: cs = République tchèque, H = Hongrie,
Ukraine. Serbie, SLO = Slovaquie, UKR =
PARTIE I - TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A L'ASSAUT DU MONDE 34
En définitive, deux éléments majeurs permettent de construire la «librairie» comme
modèle et de l'analyser en tant que telle dans une perspective comparative: d'une part,
les pratiques professionnelles et l'organisation de la diffusion, parce qu'elles structurent
des géographies du livre plus ou moins autonomes et plus ou moins développées, à
l'intérieur comme à l'extérieur; de l'autre, le statut et le rôle de l'écrit et de l'imprimé,
parce qu'ils définissent les fonctions et l'orientation de la charge symbolique de l'«objet
livre» et de sa tradition. Il reste à examiner quelles seraient les spécificités du «modèle
allemand» par rapport à l'ensemble des préliminaires que nous avons posés en
introduction. L'analyse sera centrée sur l'époque contemporaine, celle de la «seconde
révolution du livre», mais il n'en reste pas moins évident que la réflexion sur le système-
livre comme construction historique suppose d'évoquer des phénomènes parfois très
largement antérieurs à la période étudiée.
Le pays du livre
Le livre imprimé jouit, en Allemagne (entendons, dans les pays de langue allemande
dont l'essentiel se réunira pour constituer l'Empire de 1870), d'un statut particulier.
Rappelons d'entrée le fait que la tradition imprimée allemande est la plus ancienne
du monde occidental': Gutenberg prend rang dans la théorie des grandes figures de
l'identité allemande, comme le soulignent la décoration de nombreux monuments, la
toponymie urbaine (les voies publiques portant son nom) ou encore la succession des
fêtes commémoratives et des jubilés (y compris pour l'année 2000) 6. Une autre grande
figure de l'histoire nationale allemande est celle de Luther, dont les liens avec la chose
écrite sont eux aussi privilégiés: avant sa rupture avec Rome, le moine augustin d'Erfurt
et professeur de théologie à Wittenberg est lui-même d'abord un homme de l'écrit, et
c'est précisément l'Écriture qu'il institue comme la référence première dans sa construction
de la pensée réformée. En aval, les rapports de la Réforme luthérienne et de l'imprimé
ont de longue date retenu l'attention des historiens et nous n'avons pas à nous y arrêter
davantage ici'.
Un second élément essentiel réside dans une dispersion politique favorable au
développement de la civilisation de l'écrit et du livre. La multiplication des villes libres
et surtout des principautés s'accompagne en effet de la fondation et de l'essor d'universités
5. Si nous n'abordons ici que la question de la typographie en caractères mobiles, il faut bien sûr souligner
que l'événement de 1450, l'invention de l'imprimerie à Strasbourg et Mayence, ne marque pas une
rupture radicale avec l'évolution antérieure. U. Neddemeyer, Von der Handschrifi zum gedruckten Buch,
Wiesbaden, 1998, 2 vol. Sur la «librairie allemande», R. Wittmann, Geschichte des deutschen Buchhandels,
1" éd., München, 1991 (ouvrage repris avec d'autres titres sur un CD-ROM consacré à la librairie
allemande» en général: Geschichte des deutschen Buchwesens, Hg. M. Lehmstedt, coll. «Digitale Bibliothek»,
Berlin, 2000). Pour une perspective d'histoire comparée, voir aussi E Barbier, Histoire de l'écrit,
Paris, A. Colin, 2001.
6. Voir par exemple J. Schmidt, «Rezeptionsgeschichte der Festgesânge zu den Mainzer Gutenbergfeiern
im 19. Jahrhundert», in Gutenberg Jahrbuch, 2000, p. 196-230, qui donne une bibliographie
complémentaire.
7. E.L. Eisenstein, The Printing Press as an Agent of Change: communications and cultural transformations
in Early Modern Europe, Cambridge (EngJ/New York, Cambridge University Press, 1979.
LA LIBRAIRIE ALLEMANDE COMME MODÈLE ? 35
que l'on pourrait qualifier de «territoriales». À leurs côtés, voici bientôt des libraires, des
imprimeurs, et des bibliothèques souvent très importantes'. Même remarque pour la
«ville de résidence» (Residenzstadt) du prince: chacune de ces capitales est en même
temps un centre de production et de diffusion de l'imprimé, le prince lui-même possède
généralement une bibliothèque souvent très riche, et on peut penser que la médiocrité
politique trouve parfois une forme de compensation dans l'illustration artistique ou
intellectuelle. Le modèle de ces centres dont le poids culturel et éditorial est hors de
proportion avec le poids politique, démographique ou économique, est donné par
Weimar, dont Mme de Staël nous dit qu'elle «n'était point une petite ville, mais un grand
château».
Visitant les cabinets de curiosités et les bibliothèques, Charles Patin nous fait
découvrir la densité de ces collections à travers l'Allemagne de la seconde moitié du
XVIP siècle'. À Berlin, dans le château de l'électeur, la bibliothèque est admirable:
[Elle] est si magnifiquement logée que je n'en sçay pas qui le soit mieux: elle le mérite
bien, car c'est une des plus belles de la terre, ou pour le nombre des livres, ou pour le
choix. Le cabinet des médailles qui l'accompagne mérite la visite et l'attention [...1. S.A.E.,
qui se donne toute entière aux soins du gouvernement, n'a pas laissé de donner encore
du tems à cet établissement"...
Après Dresde, la Bibliothèque impériale de la Hofburg de Vienne retient très longuement
notre amateur:
visitay derechef ses admirables trésors, mais particulièrement ceux des livres et médailles. Je
J'y vis une infinité de précieux manuscrits en toutes sortes de langues et de matières, tant
antiques que modernes, sans lesquels on ne sçauroit, ce me semble, rien écrire. J'y
parcourus ces desseins incomparables de I. Strada [...]. Monsieur Lambécius, qui en a la
garde comme bibliothécaire, m'y fit toute la faveur que je désirois: son nom est connu et
aimé de tous ceux qui aiment les belles lettres, mais les cinq volumes qu'il a donné [sic]
au public depuis peu l'élèvent encore sur ce qu'on sçavoit de luy. Ce beau livre qui porte
le nom de Bibliotheca Gesarea contient tout ce qui est de beau, de curieux et de rare dans
la bibliothèque de l'Empereur. J'ay lû ces cinq volumes à Vienne, quoy que j'y eusse peu
de tems, encore les trouvay-je trop court [...1. Je n'ay jamais mis le pied dans cette
bibliothèque que je n'en ai été éclairé. Qu'il est aisé de devenir sçavant avec ces grands
fonds! On y trouve la plupart des matières digérées, et pour peu qu'on ait le goût bon, on
peut aisément discerner le vray d'avec le vray semblable, et par conséquent raisonner
8. Sur l'histoire des bibliothèques allemandes, on dispose notamment du Handbuch der historischen
Buchbestiinde in Deutschland, dir. Bernhard Fabian, Hildesheim, 1992-, 21 vol. parus. Une série analogue
est publiée pour les bibliothèques de l'Autriche actuelle, une autre pour les collections allemandes des
autres bibliothèques européennes (République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie,
Pologne, États baltes, États scandinaves).
Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, 9. C. Patin,
&c., Rouen, Jacques Lucas, 1676. L'auteur (1633-1693), fils de Guy Patin, est lui aussi médecin,
numismate et collectionneur bibliophile. Il achète la collection de Loménie de Brienne, dont une
partie des médailles de Peiresc, mais sa bibliothèque sera en définitive confisquée par Colbert.
10. C. Patin, ibid. Sur l'histoire de la bibliothèque de Berlin, voir notamment E. Paunel, Die Staatsbibliothek
zu Berlin..., 1661-1871, Berlin, 1965.
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À CASSAUT DU MONDE 36
juste sur chaque sujet qu'on aura entrepris. J'y passay environ trois mois, mais quand j'y
aurois passé toute ma vie, il ne m'y auroit pas ennuyé"...
Cette articulation, spécifique à l'Allemagne, entre éclatement de la géographie
politique et vigueur de la géographie culturelle, sera encore soulignée par M"" de Staël,
qui en déduit l'importance du rôle de l'écrit et de l'imprimé dans la vie intellectuelle des
pays allemands:
Les hommes distingués de l'Allemagne )1\e' de Staël aurait-elle lu Pierre Bourdieu?),
n'étant point rassemblés dans une même ville, ne se voient presque pas et ne
communiquent entre eux que par leurs écrits'...
D'où, aussi, à la fin du XVIII' siècle, cette «folie de lecture» (Lesewut) souvent critiquée
par les auteurs du temps. Suivons encore l'auteur de De l'Allemagne:
On peut juger par la quantité d'ouvrages qui se vendent à Leipzig, combien [les] livres
allemands ont de lecteurs; les ouvriers de toutes les classes, les tailleurs de pierre même se
reposent de leurs travaux un livre à la main. On ne saurait imaginer à quel point les
Lumières sont répandues en Allemagne [...]. Il n'y a pas de petite ville qui ne renferme
une assez bonne bibliothèque, et, presque partout, on peut citer quelques hommes
recommandables par leurs talents et par leurs connaissances. Si l'on se mettait à comparer,
sous ce rapport, les provinces de France avec l'Allemagne, on croirait que les deux pays
sont à des siècles de distance l'un de l'autreu...
D'où, enfin, les conditions spécifiques dans lesquelles doit fonctionner la «librairie
allemande»: même s'il se développe une certaine tendance à la concentration et à la
spécialisation, l'édition et l'impression sont dispersées à travers une multitude de villes,
en Allemagne et même hors d'Allemagne — elles ne sont pas réunies comme à Londres
ou à Paris. L'organisation du marché du livre suppose donc la mise en place de pratiques
adaptées, d'autant plus que la dispersion politique est en elle-même un facteur
évidemment favorable à une vaste industrie de la contrefaçon, elle-même ruineuse dès
lors que l'on passe dans la logique de la «seconde révolution du livre». Le problème
central auquel les professionnels sont confrontés est celui de la mise en relations et de
l'organisation de la diffusion dans un cadre «national». Nous y reviendrons.
Le dernier point portera, logiquement, sur la conjoncture de la «librairie» allemande,
que l'on peut grossièrement suivre par le nombre de titres publiés chaque année (nous
ne nous arrêtons pas ici sur les problèmes méthodologiques majeurs posés par la statistique
rétrospective de la production). À long terme, le schéma fait ressortir une périodisation
en trois temps.
Après la crise tragique de la guerre de Trente Ans, la production imprimée
allemande, mesurée sur la base toujours contestable des «catalogues de foires», ne retrouve
qu'en 1768 son niveau de la décennie 1610. La conjoncture de fond est donc, d'abord,
marquée par une très longue période de rattrapage.
11. C. Patin, ibid. Il s'agit de P. Lambeck (Peter Lambatius), Commentariorum de... augustissima Bibliotheca
Cdsarea Vindobonensi libri, 1" éd., Wien, 1665-1679, 8 vol.; 2' éd., complétée par Daniel Nesselius,
Wien/Niirnberg, 1690; nouv. éd., Wien, Trattner, 1766-1790, 9 vol.
12. G. de Staël, De l'Allemagne, nouv. éd., Paris, 1968, t. I, p. 120.
13. Ibid., p. 119-120.
IA LIBRAIRIE ALLEMANDE COMME MODÈLE ? 37
La phase décisive est celle du second XVIII' siècle, qui voit un triplement de la
production moyenne annuelle. L'ouverture et l'évolution du marché se donnent à lire
dans les statistiques générales, mais aussi dans une tendance affirmée à la modernisation
de la production. La proportion des ouvrages en latin baisse rapidement'''. Les contenus
se déplacent aussi, avec la montée des publications plus modernes (scientifiques, etc.)
face aux secteurs classiques de la religion et du droit. Le domaine de la «littérature
générale» est l'un des plus en pointe, jusqu'à atteindre 21% de la production en 1800
(dont 12% pour les romans, mais aussi tout le domaine de la littérature pour enfants,
etc.). Enfin, la forme matérielle des imprimés change, avec la part croissante dévolue
aux petits formats et l'entrée dans une première grande époque des périodiques — or, on
sait le rôle décisif des périodiques pour la mutation des pratiques de la lecture, en
particulier pour le passage à la lecture extensive et pour l'élargissement des publics.
De fait, à la mutation de la production imprimée, des structures de production et
des systèmes de diffusion répond une mutation analogue du côté du public, même des
lecteurs et de leurs pratiques. L'intégration géographique (une première étape de la
«révolution des transports») et la «révolution de la lecture» (Leserevolution) tendent en
effet progressivement à constituer le marché allemand de l'imprimé en marché national
plus unifié. Parallèlement, de nouvelles pratiques de lecture s'imposent, auxquelles
correspondent d'autres canaux de diffusion: les sociétés de lecture (Lesegesellschaften),
puis les cabinets de lecture (Leihbibliotheken) prennent de plus en plus d'importance,
parce qu'ils assurent la diffusion de la lecture extensive auprès de catégories moins
privilégiées (étudiants, partie du public féminin, fonctionnaires non nobles, etc.). Wieland
souligne à bon droit, dans le Deutscher Merkur de 1779: «Il n'a jamais été autant écrit, ni
autant lu.»
La dynamique fondamentale de l'Allemagne au XIX' siècle est celle de
l'industrialisation et la librairie allemande ne fait pas exception à cette norme. Le
démarrage est tardif, qui date surtout de la décennie 1860, mais les indicateurs sont
clairs: quelque 9000 titres publiés par an jusqu'en 1868, plus de 15 000 en 1882, 20 000
en 1890, près de 35 000 à la veille de la Première Guerre mondiale (le chiffre le plus
élevé du monde si l'on s'en tient aux statistiques officielles). La moyenne mobile décennale
met en évidence le fait que la croissance de la production constitue la donnée
fondamentale de la courbe éditoriale allemande du XIX' siècle et que son mouvement
d'expansion tend à s'accélérer. Bien évidemment, les activités connexes suivent, qu'il
s'agisse de l'imprimerie typographique, de la lithographie, plus tard de la photographie,
des différentes formes de distribution, mais aussi de la papeterie, de la construction des
presses, de la fonderie typographique, de celle de l'encre, etc. Le simple décompte des
entreprises figurant dans l'annuaire professionnel de Schulz 15 illustre le fait, avec un
taux d'accroissement annuel de près de 3% entre 1839 et 1913. Cette dynamique de
l'industrialisation triomphante n'est pas sans réagir sur le plan des équilibres interna-
tionaux: l'Allemagne s'est constitué une zone d'influence économique et culturelle, sinon
14. Le nombre des titres en allemand dépasse régulièrement celui des titres en latin à partir de 1692, le latin
représente quelque 28% des titres en 1740, 14% en 1770, et moins de 4% en 1800.
15. Adressbuch fiir den deutschen Buchhandel, Leipzig, Schulz, 1837-. D'une manière générale, voir aussi E
Barbier, L'Empire du livre. Le livre imprimé et la construction de l'Allemagne contemporaine (1815-1914),
préf. H.J. Martin, Paris, Cerf, 1995.
PARTIE I —TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A L'ASSAUT DU MONDE 38
politique, qu'elle cherche à étendre notamment en direction de l'Empire ottoman ou
encore dans ses différentes colonies, et l'imprimé participe très directement au processus.
La librairie allemande moderne
La démonstration s'articule en quatre points.
Sous l'Ancien Régime, la dispersion des libraires a très vite imposé des modes
spécifiques de fonctionnement: ainsi de la publication de catalogues et de bibliographies
courantes et rétrospectives, de l'institution des foires du livre, mais aussi de certaines
(Tauschhandel). La pratiques de diffusion, notamment le commerce par échanges
dispersion a également pour effet de maintenir en Allemagne, peut-être plus longtemps
que dans d'autres pays, la combinaison dans une même entreprise des trois activités
principales liées au livre: imprimerie, librairie de fonds et assortiment. La période est
d'autre part marquée par un déplacement de l'axe structurant de l'Allemagne et de sa
«librairie» vers l'Est: en politique, c'est la montée de la Saxe et surtout de la Prusse,
autour de Berlin et de Potsdam; dans le domaine du livre, c'est l'avance progressive de
Leipzig comme ville de foires par rapport à Francfort. Dès la seconde moitié du XVI'
siècle, le centre universitaire et économique de la Saxe réussit à s'imposer comme centre
de la librairie moderne allemande — entendons, à la fois de la librairie réformée et de la
librairie en langue allemande'. Il est évident que ce processus de translation a aussi
pour effet de renforcer l'influence allemande en Europe centrale, en Scandinavie et
autour de la Baltique.
La constitution d'un marché national du livre allemand se heurte pourtant toujours
au problème de la contrefaçon, que Daniel Chodowiecki met en scène en 1781 dans sa
gravure allégorique, Werke des Finsternis, oder Beitrag zur Geschichte des Buchhandels in
(Œuvre de l'obscurantisme, ou contribution à l'histoire de la librairie en Deutschland
Allemagne): un contrefacteur bien nourri et élégamment habillé se terre dans une sombre
caverne d'où il attaque et dévalise les voyageurs — en la personne d'un éditeur auquel son
manteau a été déjà volé et que l'on dépouille maintenant de sa chemise. Trois personnages,
les commis du libraire, s'enfuient à l'arrière-plan, tandis que, à l'avant de la scène, la
Justice est profondément endormie. La contrefaçon lèse l'éditeur, mais elle interdit aussi
la modernisation du statut de l'auteur dont elle empêche ou diminue la rémunération.
Dès lors que le marché commence à s'ouvrir, comme c'est peu à peu le cas dans la
seconde moitié du XVIII e siècle, ces structures anciennes apparaissent comme de plus
en plus inadaptées. La réponse va être apportée par un libraire de Leipzig, Philipp Erasmus
Reich, qui réussit à rassembler ses collègues à son entour et à les fédérer de manière
autonome en un efficace groupe de pression.
Le modèle est, ici, à rechercher du côté de l'influence anglaise et dans la pensée
d'Adam Smith. Fondateur de l'école classique anglaise d'économie, Smith identifie les
deux facteurs de production (le capital et le travail) et voit dans le travail et son
organisation les principaux éléments constitutifs de la richesse nationale: la division du
16. F. Barbier, «Construction d'une capitale: Leipzig et la librairie allemande» (à paraître dans les actes du
colloque «Capitales culturelles, capitales symboliques: Paris et les expériences européennes, XVIII°-)0('
siècles», Paris, Collège de France, 1999).
LA LIBRAIRIE ALLEMANDE COMME MODÈLE ? 39
travail correspond à une forme de spécialisation, elle est le moteur du progrès technique
et assure l'articulation fondamentale d'une société moderne reposant sur l'échange et
l'interdépendance. Enfin, les relations entre les acteurs seront les plus efficaces si elles se
développent sans entraves et si la concurrence peut jouer le plus librement à l'intérieur
de chaque pays, mais aussi entre les différents pays — le rôle de l'État se limitant surtout
au maintien de l'ordre et à l'effort d'éducation. A terme, l'accroissement de la production
et de la richesse finira par réagir sur la situation du plus grand nombre.
Or Philipp Erasmus Reich lui-même connaît l'Angleterre et la production livresque
anglaise, il a séjourné outre-Manche en 1756 et joue un rôle notable d'intermédiaire
cuturel entre l'Angleterre et l'Allemagne, comme éditeur de traductions de l'anglais. Il
entretient toujours une correspondance importante avec des collègues ou amis anglais
et publiera précisément, dès 1776, la traduction allemande des Recherches sur les causes et
la nature de la richesse des nations, d'Adam Smith 17. Rien de surprenant, surtout dans le
contexte de la reconstruction de la Saxe après la guerre de Sept Ans, si l'expérience
anglaise sert de modèle: pour Reich, l'État doit être le garant de la propriété individuelle
être assurée à l'action des et de la sécurité publique, mais la plus large autonomie devra
entrepreneurs. Ce sont les acteurs économiques qui ont à s'organiser entre eux pour
déterminer et fixer les cadres et les pratiques de leurs activités. L'entreprise de réforme
de Reich s'appuiera donc d'abord sur la conception de la «librairie allemande» comme
une «société» policée et autonome''.
Nous n'avons pas à nous étendre sur la mise en place de la réforme de la librairie,
mais à rappeler les pratiques qu'elle institue et qui resteront pour l'essentiel à la base de
la librairie allemande contemporaine. L'idée est de se regrouper pour mettre en oeuvre
une pratique professionnelle commune, qui devient par la suite obligatoire. Le fonds
éditorial et les privilèges qui l'accompagnent sont la propriété de chaque libraire: à eux
de se réunir pour défendre leur bien contre ceux que Reich définit comme la «partie des
libraires qui se déshonore elle-même». Cette association se retrouvera autour de trois
règles fondamentales: ne pas entreprendre soi-même de contrefaçon, agir ensemble contre
les contrefacteurs ou contre ceux qui diffusent des contrefaçons, ne pas ouvrir de crédit
inconsidéré à des personnages qui seraient «souvent dignes des galères» (Galeeren-wiirdigen
Leuten).
Dès lors que Reich propose, comme il le fait, d'abandonner les foires de Francfort
et de concentrer l'ensemble des affaires de la branche sur la seule ville de Leipzig, le
poids donné aux associations des professionnels de Leipzig et aux catégories selon
lesquelles elles travaillent devient d'autant plus important. Une instance centrale
représentera la branche, définira ses règles de fonctionnement, veillera à leur application
et agira comme un organe de pression vis-à-vis de l'extérieur: ce sera la nouvelle «Société
de la librairie d'Allemagne» («Buchhandlungs-Gesellschaft in Deutschland»), dont le
et par une multitude d'associations relais est pris plus tard par le Borsenverein
professionnelles organisées par régions ou par branches. Nous insisterons surtout sur la
nouveauté de la démarche, qu'il s'agisse de l'autonomie vis-à-vis des autorités de la ville,
Leipzig, Weidmanns A. Smith, Untersuchungen der Natur und Ursachen von Nationalreichthümern..., 17.
Erben und Reich, 1776-1778, 2 vol.
18. M. Lehmstedt, Philipe Erasmus Reich, 1717 1787, Leipzig, 1988 (catalogue d'exposition). -
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A LASSAUT DU MONDE 40
de la principauté, voire de l'Empire, ou de la volonté unitaire qui pousse à s'associer au
delà des frontières politiques. La «société» (Gesellschaft) est structurée par les catégories
non pas d'ordres, de classes ou de politique, mais d'économie, de travail et de spécialisation
professionnelle — de compétence. Le principe de se donner une «Loi fondamentale»
(Erstes Grundgesetz), comme le font les libraires, met à mal les prérogatives du prince, et
la définition de la «librairie allemande» échappe par conséquent aux catégories de la
géographie politique: est réputé «libraire allemand» quiconque est membre de l'association
centrale dirigeant la branche et travaille, au moins pour partie, selon les usages (Usancen)
définis par elle. Le «mandat de 1773» apporte aux libraires le soutien, même partiel, du
gouvernement de Dresde°.
Contrairement aux expériences anglaise et française, la «librairie allemande»
s'organise nécessairement en réseau, étant donnée sa structure géographique. Dans un
premier temps, c'est la foire du livre qui assure l'articulation centrale autour de laquelle
la librairie allemande fonctionne comme branche de l'économie et peut périodiquement
se réactualiser comme communauté solidaire. Puis, au coeur de la nouvelle logique
industrielle, nous trouvons le basculement progressif de la foire du livre à la nouvelle
structure de la «librairie intermédiaire» (Zwischenbuchhandlung), la commission, qui
domine absolument la période contemporaine. Le problème est de répondre à
l'accroissement du nombre de titres publiés, à la multiplication des villes possédant au
moins un libraire de fonds et à l'intégration progressivement plus grande de la géographie
(on circule plus facilement, la correspondance et les envois sont plus rapides, etc.):
comment connecter de la manière la plus efficace un réseau qui comptera 1032 villes
d'édition en 1884, 1675 en 1913, et au sein duquel le volume des flux s'accroît de
manière exponentielle?
La librairie répond à ces conditions nouvelles de fonctionnement, par le biais
d'une utilisation systématique de la commission: le libraire commissionnaire représente
ses commettants pour toutes les opérations que ceux-ci auront à traiter, qu'il s'agisse de
l'entrepôt, du négoce (expéditions, etc.), de la correspondance, des opérations financières
et de la comptabilité, etc 20 . Leipzig s'impose dès lors comme la place centrale de
commission, pour ainsi dire comme l'axe autour duquel gravite l'ensemble de la branche:
la commission de Leipzig travaille pour 1253 correspondants en 1840, pour près de 5000
en 1880, et pour 10 210 en 1907. Dans le même temps, il existe des places secondaires
en Allemagne même (Augsbourg, Francfort, Stuttgart, Berlin) et à l'étranger (Zurich,
Prague, Vienne, Budapest), chacune travaillant dans le cadre de géographies plus
spécialisées. La tendance de fond est cependant celle de la concentration, qui articule
spécialisation et importantes économies d'échelles: les affaires sont de plus en plus
rassemblées à Leipzig et dominées par un nombre de plus en plus réduit d'entreprises
plus vastes.
Certaines autres structures caractéristiques de la librairie allemande visent
pareillement à favoriser l'organisation en réseau, comme la combinaison fréquente d'une
19. Ihro Chur fürstl. Durchl. zu Sachsen... Mandat den Buch-Handel betreffend... , Dresden,
Hofbuchdruckerei, [1773].
20. M. Lehmstedt, «Die Herausbildung des Kommissionsbuchhanddels in Deutschland im 18. Jahrhundert»,
dans L'Europe et le livre: réseaux et pratiques du négoce de librairie, XVP-XDO siècles, dir. F. Barbier [et al.],
Paris, Klincksieck, 1996, p. 451-483.
LA LIBRAIRIE ALLEMANDE COMME MODÈLE ? 41
maison mère contrôlant un certain nombre de filiales. Le grand éditeur Brockhaus, à
Leipzig, possède ainsi dans les années 1900 des filiales à Londres (depuis 1831), Paris
(depuis 1837) 21 , Vienne (depuis 1864) et Berlin (depuis 1871), mais il est également
présent à Francfort, Stuttgart, Hambourg et Olten (Suisse) par le biais d'associations
passées avec d'importantes maisons locales. Cette organisation se transpose en Europe
centrale et orientale, où elle facilite la pénétration de la librairie allemande: la librairie
Deubner existe à Moscou depuis 1842 et son réseau s'étend à travers le pays à partir de
1859, lorsqu'une filiale est fondée à Odessa, qui assurera l'assortiment en langues russe,
française et allemande, une autre à Saint-Pétersbourg, sur la perspective Nevsky, en
1878 22. En Autriche, Emil Carow, propriétaire de la librairie Voss & Co. à Vienne,
possède une filiale à Gran", lorsqu'il reçoit, en 1870 et 1871, deux concessions lui
permettant d'ouvrir des maisons à Budapest et à Agram (Zagreb). La spécialité de Voss
réside dans la «librairie de colportage», ce qui explique l'organisation de son réseau:
Pest [est] la ville la plus grande et la plus riche de toute la monarchie austro-hongroise,
après Vienne. Le commerce de colportage est resté jusqu'à présent relativement secondaire
dans toute la Hongrie et n'a pas été développé dans les proportions que permettraient la
ville et le plat-pays. Mais Pest, qui, en tant que point central [Centralpunkt] du royaume,
exerce son influence poussant au progrès sur les autres villes, le plus souvent aisées, de la
couronne hongroise, est établie pour apporter les meilleures espérances à un commerce
de colportage mené avec soin et précaution"...
Voss dispose de deux commissionnaires, à Leipzig et à Berlin, et exerce lui-même
la commission à Vienne. Même structure dans la géographie de la Méditerranée et de
l'Europe sud-orientale: le libraire Friedrich Hermann Schimpff ((1861) est d'abord
installé à Trieste, où il reprend l'ancienne maison de H.E. Borner (1849). Le grand port
autrichien lui donne la possibilité d'étendre ses affaires en acquérant des librairies à
Athènes et à Constantinople: à Athènes, la librairie Schimpff est cédée dès 1859 à Karl
Wilberg, lequel possède également une filiale à Smyrne...
Le modèle à l'oeuvre
D'entrée, le modèle allemand bénéficie d'un certain nombre d'éléments favorables
qui confortent son influence à l'extérieur, notamment dans une partie de l'Europe slave,
mais aussi en Roumanie et en Scandinavie. Retenons-en trois dont le rôle est plus
particulièrement important.
est un intermédiaire naturel et souvent Dans un premier temps, l'Allemagne
indispensable entre les zones de production imprimée (concentrées en Europe
occidentale) et le marché des lecteurs qui tend à apparaître et à se développer sur les
marges continentales. Au delà des frontières allemandes, en Europe centrale et orientale,
Sur ce cas et, d'une manière plus générale, sur les «Allemands de Paris», voir H. Jeanblanc, Des Allemands 21.
dans l'industrie et k commerce du livre à Paris (1811-1870), Paris, Éd. du CNRS, 1994.
22. Deutsche Bibliothek Leipzig, Gescherundschreiben des BOrsenvereins.
23. Aujourd'hui Esztergom, en Hongrie. Le statut de filiale est marqué par le fait que les comptes sont
tenus à Vienne.
24. Le succès de l'entreprise de Pest amènera sa cession dès le 1" mars 1871 à Friedrich Bolte, qui la
poursuit donc à son propre compte. Deutsche Bibliothek Leipzig, Geschierundschreiben des Bârsenvereins.
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À I:ASSAUT DU MONDE 42
il existe un public germanophone dispersé dans une vaste géographie mais qui, concentré
dans les villes et plus particulièrement présent au sein de certaines catégories
socioprofessionnelles (administrateurs, pasteurs, membres des professions libérales,
enseignants, principaux négociants, partie de la bourgeoisie urbaine et de la noblesse),
regroupe longtemps l'essentiel du public des lecteurs potentiels. Certaines listes de
souscripteurs permettent d'en tracer une géographie plus précise: le meilleur exemple
est donné par la Deutsche Gelehrten-Republik de Klopstock, publiée en 1774 et dont la
liste ne dénombre pas moins de 3655 exemplaires souscrits par une population de lecteurs
plus particulièrement concentrée à Hambourg et en Allemagne du Nord (Gottingen),
mais aussi au Danemark et sur la Baltique (K ônigsberg, Mitau/Ielgava, Riga, Reval/
Tallinn, Saint-Pétersbourg, voire Arkhangelsk sur la mer Blanche)".
Enfin, l'Allemagne, dans une moindre mesure l'Autriche, bénéficie d'un
déséquilibre structurel qui s'apparente à celui existant entre pays développés et pays en
voie de développement. Les pays allemands jouent longtemps le rôle de lieu principal
d'édition dans des langues dont les populations, pour une raison ou pour une autre — on
songe notamment à l'occupation ottomane, mais aussi aux problèmes confessionnels —,
ne disposent que de peu d'imprimeries, voire d'aucune. Mais il faut aussi tenir compte
de l'équipement bien supérieur des imprimeries allemandes, notamment en ce qui
concerne des fontes typographiques d'autant plus onéreuses qu'elles concernent des
langues relativement rares et des marchés plus réduits. À partir du XVIII' siècle et encore
plus au XIX' siècle, le matériel typographique est souvent importé d'Allemagne ou
d'Autriche, puis d'Autriche-Hongrie (presses et machines de toutes sortes). Globalement,
les réseaux intellectuels et universitaires, financiers et professionnels (l'apprentissage),
mais aussi les réseaux d'information (la presse en langue allemande, l'agence Reuter),
sont tous plus ou moins largement dominés par l'Allemagne.
Rien de surprenant, au total, si les pratiques de la «grande librairie» correspondent
aux pratiques de la librairie allemande, ni si l'allemand lui-même fonctionne comme la
langue professionnelle du secteur (mais aussi comme la langue savante) tant en
Scandinavie qu'en Europe centrale et orientale. Le modèle allemand s'exporte d'autant
plus facilement que la librairie allemande ne se définit pas par la seule géographie politique
et que sa fonction centrale réside dans une mise en relations échappant aux logiques de
frontières.
La distribution des «libraires allemands» est fonction de la distance par rapport à
l'Allemagne (Leipzig) et de l'importance des communautés d'accueil (les chiffres de la
population allemande locale sont généralement donnés par les notices de l'annuaire
professionnel de Schulz). En 1855, les densités les plus fortes s'observent dans l'Europe
germanophone ou pour partie sous l'influence allemande: Suisse, Scandinavie, Pays-
Bas et Belgique, Russie, ensemble de l'Empire autrichien. Au contraire, la France
25. F.G. Klopstock, Die Deutsche Gelehrtenrepublik: ihre Einrichtung, ihre Gesetze. Geschichte des letzten
Landtages, Hamburg, J.J.C. Bode, 1774; F. Barbier, «De la République des auteurs à la République des
libraires: statut de l'auteur, fonctions et pratiques de la librairie en Allemagne au XVIII' siècle», dans
L'Europe et le livre, op. cit., p. 415-449. La bibliographie de l'histoire de l'imprimerie et de l'édition
dans les différents pays est sommairement indiquée dans F. Barbier, Histoire de l'écrit, op. cit. Pour
Prague, entre 1750 et la seconde moitié du XIX' siècle, on peut aussi consulter A. Miner, Buchwesen
in Prag, von Vdclav Matej Kramerius bis Jan Otto, Wien, 2000.
nIA LIBRAIRIE ALLEMANDE COMME MODÈLE ? 43
n'apparaît que par des libraires de Paris et de Strasbourg, la Grande-Bretagne, que par
Londres, Oxford et Manchester, l'Italie, que par Rome et Naples (rappelons que l'Italie
du Nord est sous domination autrichienne). Au delà de l'Europe, le réseau reste très
fragmentaire et privilégie les pays d'immigration allemande: les affaires se sont concentrées
avec les États-Unis d'Amérique du Nord, à côté desquels on ne relève que les trois villes
de Porto Alegre, Valparaiso et Adélaïde. L'Asie et l'Afrique sont totalement absentes du
réseau.
Par la suite, l'exportation, en quelque sorte, du modèle allemand de librairie est
favorisée par la montée en puissance et la reconnaissance de la «science allemande» (die
deutsche Wissenschaft), par le développement rapide de l'émigration allemande au cours
du XIX' siècle, puis par la mise en place d'un empire colonial. À la veille de la guerre de
1914, des librairies allemandes existent dans tous les pays d'Europe occidentale, mais
aussi aux États-Unis d'Amérique, en Amérique du Sud, en Océanie, à travers l'Asie et
en Afrique. Si nous reprenons l'exemple de la Méditerranée orientale, de l'Égée et de la
mer Noire, des maisons allemandes existent assez tôt à Nauplie, première capitale du
nouveau royaume de Grèce, mais aussi à Constantinople (frères Killer, puis Killer &
Weiss, S.H. Weiss, enfin E. Heydrich) 26. Au début du XXe siècle, la Turquie est entrée
dans une logique nouvelle de modernisation, Constantinople s'est imposée comme l'une
des grandes capitales européennes, et la compétition des puissances se développe pour
imposer leur influence au Proche-Orient. Les libraires y occupent leur place: voici le
magasin de musique fondé en 1903 par Karl Kopp (13, passage du Tunnel: instruments
de musique et édition musicale), tandis que la maison Otto Keil est installée depuis
1875 au 457, Grand'rue de Péra (librairie internationale, avec commissionnaires à Leipzig,
Londres, Paris, Rome et Saint-Pétersbourg). Plusieurs autres librairies allemandes existent
alors dans la capitale impériale, dont celle de Rosemann qui propose un «Cabinet de
lecture allemand», d'autres encore à Salonique (D.W. Berri), mais aussi en Grèce
(Athènes), en Bulgarie (Routschouk 27, Sofia, Trojan) et en Roumanie".
La professionnalisation et les connaissances des libraires allemands facilitent
particulièrement leur implantation dans des domaines plus techniques, comme
notamment la librairie d'antiquariat. Bornons-nous à un seul exemple, qu'il serait facile
de multiplier: Chaim Lev Olschki (1811-1865) est typographe à Johannisburg, en Prusse-
Orientale". Son fils Lev Chaim (1861-1940) fait son apprentissage dans la librairie
26. Deutsche Bibliothek Leipzig, Geschâftsrundschreiben des Bârsenvereins, op. cit.
27. Aujourd'hui Ruse.
28. Braila, Bucarest, Campina/Cîmpeni, Craiova, Galatz/Galati, Jassy, Piatra Nearnt, Ploesci/Ploiesti, Rimnie
Valéca/Rîmnicu-Vîlcea et Turnu Severin. Husi, ville de 14 300 habitants d'après l'Adressbuch, désigne
peut-être Hust, aujourd'hui Chust (0KR). Dans ce cas, il s'agit d'une ville hongroise jusqu'en 1918.
29. Aujourd'hui Pisz, en Pologne. La bourgade compte près de 2000 habitants en 1837, dont 60%
Mazures. Il s'agit d'une population agricole dans sa grande majorité réformée d'Allemands et 40% de
(90%), la communauté juive compte moins de cent personnes, et la communauté catholique une
cinquantaine. Voir C. Tagliaferri, Olschki 1886-1986, un secolo di editoria, Firenze, L.S. Olschki, 1986,
2 vol. Le cas de Olschki n'est qu'un exemple parmi d'autres, et les libraires allemands installés en Italie
sont nombreux: ',Loescher e, corne Hoepli, uno straniere che venne ad esercitare il commercio librario
in Italia. Corne lui vi sono stati parecchi tedeschi che l'hanno facto, perché il libraio italiano non sapeva
organizzar bene e con criteri moderni il proprio negozio, condotto patriarcalmente. Hoepli, Loescher,
Regenberg, Seeber, Lux sono perciô nomi frequenti nel commercio librario italiano...» G. Prezzolini,
La Coltura italiana, Firenze, 1923, p. 183.
PARTIE I - TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À EASSAUT DU MONDE 44
Calvary & Co. à Berlin, puis rentre en 1883 à la librairie d'antiquariat Goldhagg à
Vérone («Münster'sches Antiquariat Wilhelm Goldhagg»)". En 1886, il peut se lancer
de manière indépendante, rachetant les bibliothèques d'un certain nombre de
congrégations supprimées ou de familles nobles en but à des difficultés financières, et
entretenant des relations systématiques avec les intellectuels de la ville et de la région:
Olschki est le type même du grand libraire érudit, sa clientèle internationale rassemble
grandes bibliothèques, intellectuels et richissimes amateurs en Europe et aux États-
Unis, il publie des catalogues d'antiquariat particulièrement soignés et se lance, enfin,
dans l'édition savante proprement dite (d'abord avec la revue de Alighieri). ressor de
ses affaires pousse la maison à se transporter à Venise en 1890, puis à Florence en 1896-
1897, avec des succursales à Rome et à Genève. Olschki, qui a gardé sa nationalité
allemande, s'est alors imposé non seulement comme un des très grands libraires de son
temps, ami des bibliophiles les plus fortunés (Pierpont Morgan visite la maison en
1900), mais aussi d'intellectuels et d'artistes comme Rilke ou encore D'Annunzio.
Enfin, il est intéressant de voir comment, à partir des deux décennies 1830 et
1840, les catégories d'organisation de la librairie allemande et le travail de libraires, qui
sont parfois eux-mêmes des Allemands d'origine, favorisent l'affirmation des nouvelles
nationalités. À Budapest comme à Prague et encore plus à Vienne, il existe désormais
une librairie spécialisée de commission qui tend à structurer des marchés nationaux de
l'imprimé. Les libraires allemands installés dans les principales villes d'Europe centrale
diffusent certes la librairie allemande, mais ils s'appuient aussi et de plus en plus sur
l'édition et la diffusion dans les langues des différentes nationalités: Gustav Emich, à
Budapest, s'attache à ne fournir de livres étrangers que sur commande, mais n'a en stock
que des livres hongrois. Comme libraire de fonds, Emich est d'abord un éditeur de
littérature hongroise et de traductions en hongrois. Même phénomène et même
chronologie à Bucarest, où nous voyons l'Allemand Friedrich Walbaum donner, parmi
d'autres titres, la première édition en roumain des Souffrances du jeune Werther (1842),
mais aussi le Calendarul popular romanesc (1838-1848), etc. Ces différents exemples
montrent que le développement d'une librairie décalquée du modèle allemand et en
partie conduite par des Allemands n'est en rien incompatible avec le processus de
«nationalisation», bien au contraire.
Bien d'autres aspects resteraient à étudier — pensons à la production imprimée
elle-même et aux programmes éditoriaux, au problème de la langue et des traductions,
à celui des religions, au livre comme objet matériel et à la copie éventuelle de modèles
éditoriaux allemands, ou encore au statut et au rôle des différentes catégories sociales
(la noblesse) par rapport au système-livre. L'analyse précise des catalogues des librairies
de fonds et de détail nous informerait plus précisément sur les pratiques du commerce,
sur sa géographie et sur les assignations socioculturelles de ses différents canaux de
30. Au débouché du val d'Adige et du col du Brenner, Vérone contrôle une des voies les plus directes entre
l'Italie et l'Allemagne et, même après l'unité italienne, la ville est très proche de la frontière autrichienne
du Tyrol du Sud.
LA LIBRAIRIE ALLEMANDE COMME MODÈLE ? 45
distribution. Autant d'éléments qui permettraient de préciser la part du «modèle
allemand» dans l'organisation de «librairies» étrangères, puis, plus largement, le poids
de l'Allemagne dans les processus d'exportation et de transferts culturels, enfin, le jeu
ambigu et changeant de l'acculturation et de l'appropriation. Les facteurs politiques et
la concurrence internationale ont ici été délibérément laissés de côté, malgré
l'importance d'événements comme ceux de 1789, puis de 1848 (marquant l'échec des
libéraux), de 1867 (compromis austro-hongrois), de 1870 (unité allemande sous la forme
d'un Empire fédéral) et de 1878 (congrès de Berlin, réorganisant l'Europe centrale et
orientale).
Mais l'enquête, même à ses débuts, démontre l'existence du «modèle allemand»
de librairie qui se constitue dans le long terme, qui se diffuse d'abord dans le cadre de
l'Europe continentale et pour lequel les années 1770 marquent le temps principal
d'organisation. Sa caractéristique centrale réside dès lors dans le fait qu'il est une création
des professionnels eux-mêmes cherchant à instaurer les conditions de la modernisation
de la branche. Dans une société développée et très alphabétisée, il s'agit d'articuler de la
manière la plus efficace les catégories politiques, linguistiques, culturelles et économiques
et de réguler les activités liées à l'imprimé: d'où la spécialisation, la professionnalisation
et la construction d'une théorie du livre et de l'imprimé comme «objet national"».
Nous sommes dans une logique qui est, certes, celle du libéralisme d'Adam Smith, mais
aussi, et ce n'est pas un hasard, celle de Herder et de Hegel.
L'Allemagne, la culture allemande et la librairie allemandes fonctionnent d'abord
comme les principaux intermédiaires naturels, par le biais desquels la «frontière» de
l'occidentalisation se déplace progressivement en Europe centrale et orientale à partir
de la fin du XVII' siècle et surtout aux XVIIIe et XIX" siècles. L'enquête montre comment
le système-livre est investi d'un statut et d'un rôle spécifiques dans chaque collectivité à
l'équilibre de laquelle il contribue. À terme, l'enrôlement se fera au service d'une
démonstration rétrospective de l'existence ancienne de la collectivité — et, le cas échéant,
de sa supériorité présente, de sorte que si, en définitive, le concept de modèle fonctionne,
l'étude aboutit aussi à mettre en évidence le déplacement constant de son contenu au
cours de la période.
Il faut encore insister en conclusion sur le fait que, ici aussi, le libraire allemand joue
pour les Roumains le rôle d'un vecteur de civilisation [Culturtrâged, en ce qu'une partie
de la production imprimée [Literatur] roumaine sort d'imprimeries allemandes et est
mise par des libraires allemands dans un commerce qui ressemble par beaucoup de ses
traits à celui de temps immémoriaux"...
31. Voir par exemple F. Barbier, »Les exportations de la librairie française en Europe centrale et orientale au
XIX' siècle» (à paraître dans les actes du colloque «Le commerce culturel en Méditerannée», Montpellier,
1999).
32. F.C. Perthes, Der Deutsche Buchhandel ais Bedingung des Daseins einer deutschen Literatur, Hamburg,
Perthes, 1816.
F. Teutsch, «Zut- Geschichte des deutschen Buchhandels in Siebenbürgen», in 33. Archiv, fur Geschichte des
deutschen Buchhandels, XV (1892), p. 169.
La construction du système éditorial français
et son expansion dans le monde
du )(Ville au )0(e siècle
JEAN-YVES MOLLIER
Que l'on préfère le terme de système éditorial ou celui de modèle, au sens abstrait
du terme, dans l'acception qui fut la sienne au cours des années 1960', ce qui est visé,
c'est la mise en évidence d'un certain nombre de spécificités susceptibles de rendre
compte des singularités de l'édition française dans la phase historique où elle rattrapa
son retard sur la Grande-Bretagne et l'Allemagne'. C'est en effet entre le milieu du
XVIII' siècle et le début du XX' siècle que la librairie française connut son véritable take
off, qu'elle se répandit au-delà des mers sur une partie de l'univers et qu'elle rayonna
aussi bien en Europe qu'en Amérique. S'il serait vain de nier la porosité des systèmes
d'imprimés qui s'influencent et s'interpénètrent dès le XVI' ou le XVII' siècle, et si,
dans ce domaine de l'économie comme dans les autres, la recherche permanente de
l'innovation conduit à imiter ses confrères dès que les circonstances s'y prêtent, on ne
saurait pour autant oublier certaines particularités plus ou moins nationales sans courir
le risque de l'anachronisme. Pour s'en tenir ici à quelques remarques préalables, on
rappellera l'importance de la colonisation pour l'Angleterre et pour la France, ce qui les
distingue immédiatement de l'Allemagne. Pays de religions majoritairement réformées,
l'Angleterre et l'Allemagne ont connu une diffusion massive de la Bible qui laissera des
traces dans l'économie du livre de ces deux pays. La France n'a pas ignoré le phénomène
mais, terre catholique pour l'essentiel, elle n'a pas vécu cette révolution des structures de
la diffusion de l'imprimé qu'a constitué, outre-Manche, si l'on en croit Leslie Howsam,
la diffusion à grande échelle, par des réseaux très denses de colporteurs, de bibles
populaires'.
À ces premiers éléments de singularité, il convient d'en ajouter d'autres, dont la
centralisation française est la mieux connue puisqu'elle fut théorisée en son temps par
Tocqueville'. Se séparant immédiatement des modes de développement observables en
1. Sur ce point, voir l'Introduction de Jacques Michon ici même.
2. Sur ces deux points, voir les contributions de James Raven et de Frédéric Barbier ici même.
Leslie Howsam, Cheap Bibles, Nineteenth-Century Publishing and the British and Foreign Bible Society, 3.
Cambridge, Cambridge University Press, 1991. Pour la France, voir Michèle Sacquin, «L'Évangile au
village: le colportage évangélique en France de la Restauration à la fin du second Empire», dans Le Livre
et l'historien, dir. F. Barbier et al., Genève, Droz, 1997, p. 697-708, et André Encrevé, Les Protestants
français au milieu du XIX siècle. Les réformés de 1848 à 1870, Genève, Labor et Fides, 1986.
4. Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Paris, Michel Lévy Frères, 1856. PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A L'ASSAUT DU MONDE 48
terres germaniques ou italiennes, voire suisses et, dans une moindre mesure espagnoles
mais, très certainement, nord-américaines, l'édition française conservera, jusqu'à
aujourd'hui, ce trait constitutif de l'hégémonie parisienne sur le livre'. Capitale politique
et culturelle, ville de congrès en tous genres et d'expositions comme de concerts et de
spectacles, l'orgueilleuse Ville lumière se nourrit, du XVIII' au XX' siècle, des richesses
de la province qu'elle engloutit et rayonne dans le monde sans que son tropisme soit
réductible à celui de Londres ou de Berlin. On pourra discuter de cette prétention mais
trop d'écrivains ont manifesté leur amour immodéré de la rive gauche de la Seine, d'Alejo
Carpentier à Ernest Hemingway, pour que l'on puisse ignorer la singularité de ce qu'une
sociologue de la littérature, Américaine de surcroît, Priscilla Ferguson, a justement désigné
comme une exception dans le monde contemporain, le fait que la France soit demeurée
une «nation littéraire 6».
l'effacement des régions au profit du centre, on joindra l'encadrement
administratif, politique, juridique et policier qui a interdit aux métiers du livre et à la
diffusion de la pensée de connaître la liberté — et le marché sans contraintes externes —
avant 1870, ce qui, là encore, colore le cas français d'une lueur qui n'a embrasé ni
l'Angleterre libérale ni les États germaniques aux législations diverses mais où l'accord
douanier — le Zollverein de 1834 — ouvrait un espace homogène. Disciplinée par le
pouvoir mais obligée de chercher en permanence des moyens pour se développer dans
un pays où la démographie demeurait désespérante, l'édition française s'appuya sur
l'exceptionnel succès de sa littérature dans le monde et sur la pénétration en profondeur
du marché intérieur, l'édition à bas prix, voire la «triviallitteratur», étant privilégiées, ce
qui sépare de nouveau la France de l'Allemagne mais pas complètement de l'Angleterre
qui, cependant, joue encore plus la carte de l'exportation, en raison des nouvelles
concurrences que lui fait subir l'Écosse au XIX' siècle. La figure centrale de l'éditeur,
universelle d'une certaine manière, de la Suède au Portugal et du Canada au Brésil, née
avant 1789 à Paris, plus tôt qu'à Londres' par conséquent, s'impose avec une intensité
telle que, dans l'entre-deux-guerres, Gaston Gallimard symbolisera dans le monde entier
la figure même du grand éditeur, à la fois négociant de haute volée et plaque tournante
du champ littéraire et artistique. Le français n'était plus la langue des élites sociales et
politiques de l'Europe dans les années 1930 mais La Revue des Deux Mondes conservait
près de 50 000 abonnés en 1939 8 et si le 1" Congrès international des éditeurs s'était
tenu à Paris en juin 1896', c'était sans doute le signe que la communauté internationale
s'accordait sur l'importance de cette métropole en matière de diffusion de la culture.
5. Où va le livre?, dir. J.-Y. Mollier, Paris, La Dispute, 2000.
6. Priscilla Parkhurst Ferguson, La France, nation littéraire, Bruxelles, Labor, 1991.
7. James Raven, «Le commerce de librairie en gros à Londres au XVIII' siècle», dans L'Europe et le livre:
réseaux et pratiques du négoce de librairie, XVP-XLY siècles, dir. F. Barbier, S. Juratic et D. Varry, Paris,
Klincicsieck, 1996, p. 157-172.
8. Anne Karakatsoulis, «La Revue des Deux Mondes de 1920 à 1940. Une revue française devant l'étranger»,
thèse de doctorat en histoire, EHESS, 1995.
9. Voir l'article de Thomas Loué ici même.
LA CONSTRUCTION DU SYSTÈME ÉDITORIAL FRANÇAIS ET SON EXPANSION 49
La librairie française au XVIIIe siècle
On le sait mieux aujourd'hui, grâce aux travaux de Jean-Dominique Mellot en
particulier'', la Librairie française du XVIII' siècle, telle qu'elle fut longtemps étudiée
par les historiens quantitativistes", ne correspond nullement à la réalité du «marché» du
livre de l'époque. Compte tenu des contraintes de la monarchie absolutiste, mais aussi
de ses limites, il convient d'adjoindre aux chiffres officiels, ceux de la Librairie centralisée
à Paris ou à Versailles, les statistiques de la production clandestine ou semi-clandestine.
Du coup, le primat de la capitale sur la province a tendance à s'estomper et l'on voit
réapparaître, avec tout leur dynamisme, des cités telles qu'Avignon, Lyon ou Rouen,
officiellement absentes de la comptabilité nationale, dite alors administrative.
Contrairement à l'opinion affirmée avec force par Alphonse Dupront dans la postface à
Livre et société dans la France du XVIII' siècle, selon laquelle le livre était encore une
«marchandise rare à clientèle limitée' 2», Jean-Dominique Mellot met à nu «une demande
massive, sinon de masse», à laquelle s'efforcent de répondre les marchands libraires les
plus hardis. Délaissant la production des livres religieux, ceux-ci n'hésitent pas à offrir à
leur clientèle la littérature dite «philosophique» — les erotica, ce qui est bien connu
désormais grâce aux études de Robert Darnton sur le sujet“ — mais, plus généralement,
les livres de loisir et les nouveautés qu'elle réclame.
L'une des meilleures illustrations de cette recherche effrénée de la «nouveauté»
produit d'ailleurs un bouleversement historique à Paris où un nouveau type de marchand
de livres franchit les ponts de la Seine vers 1780, quitte l'Université, et s'installe en rive
droite, au Palais-Royal, où il fera bientôt naître le personnage de l'éditeur, typique du
siècle suivant' 5. Ailleurs, et notamment dans l'Ouest de la France, des colporteurs venus
de la région de Coutances entrent dans ce circuit, au grand dam des libraires installés,
mais eux aussi seront à l'origine de la naissance de quelques grandes figures d'éditeurs,
les frères Garnier notamment. Pour ce qui nous intéresse ici, c'est l'émergence d'une
profession, celle d'éditeur, qui nous paraît le phénomène essentiel. Alors que le système
technique est inchangé depuis Gutenberg, que «l'ours» et «le singe» pour parler comme
Balzac, dominent le monde des ateliers'', des hommes au tempérament bien affirmé,
désireux de sortir de la routine, prêts à prendre des risques et à tenter tous les coups,
sortent de l'ombre. Robert Darnton a brossé le portrait de ceux qui gravitaient autour
Le Livre 10. Jean-Dominique Mellot, «Entre "librairie française" et marché du livre au XVIII' siècle», dans
et l'historien, op. cit., p. 493-517.
Paris/La Haye, Mouton, 1965, 2 vol. 11. François Furet, Livre et société dans la France du XVIII` siècle,
12. ibid., t. I, p. 217.
13. J.-D. Mellot, op. cit., p. 506.
Bohème littéraire et Révolution. Le monde des livres au XVIII` siècle, trad. fr., Paris, Gallimard 14. R. Darnton,
Édition et sédition: l'univers de la littérature clandestine au XVIII siècle, trad. fr., Paris, / Seuil, 1983, et
Gallimard, 1991.
Le Commerce de la 15. Sabine Juratic, «Le commerce du livre à Paris à la veille de la Révolution», dans
dir. J.-Y. Mollier, Paris, IMÉC éditions / Éd. de la Maison librairie en France au XIX siècle, 1789-1914,
des sciences de l'homme, 1997, p. 19-26.
Balzac donne une description saisissante de l'atelier d'Ancien Régime non encore 16. Dans Illusions perdues,
modernisé en 1830: «l'ours» désigne le pressier et «le singe», le compositeur.
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À L'ASSAUT DU MONDE 50
, en Suisse actuelle, et Suzanne Tucoo-de la Société typographique de Neuchâtel (STN) 17
Chala a mis en lumière le personnage qui incarne ces changements, Charles-Joseph
Panckoucke, le Lillois devenu Parisien'.
Se détachant du libraire d'Ancien Régime, possédant en général moins d'attaches
que lui avec la corporation des hommes du livre — Panckoucke comme Hachette plus
tard est petit-fils de valet de chambre — ce professionnel n'est plus, en principe, imprimeur
et, de moins en moins, libraire détaillant. Abstrait et par conséquent soumis à de multiples
contre-exemples — tels les Firmin-Didot qui cumuleront tard dans le XIX' siècle tous les
métiers de la chaîne du livre' —, ce modèle théorique s'impose cependant comme le
trend le plus significatif après 1830. Avant 1789, il n'en est rien encore mais Panckoucke
réussira à relancer l'intérêt du public pour les volumes de l'Encyclopédie en abaissant
significativement leur prix, en réduisant les formats et en faisant naître, véritablement,
des lecteurs que n'avait pu toucher la grande édition in-folio de Le Breton. Audacieux,
faisant travailler tout un petit monde de contrefacteurs et de colporteurs clandestins",
cet archétype de l'éditeur moderne vise le public le plus large, dans les conditions de
l'époque, invente ou systématise, pour y parvenir, la publicité, collectionne les périodiques
disponibles sur le marché des gazettes et des journaux, fait le siège du pouvoir pour
éviter des démêlés avec la justice, et devient ce «ministre officieux de l'information"»
que toute la Cour observait avec ferveur quand il venait à Versailles.
La librairie française d'Ancien Régime bénéficie bien évidemment de l'attraction
qu'exerce le modèle culturel français depuis la naissance de la République des lettres
jusqu'au Siècle des lumières" en passant par cette ouverture extraordinaire que constitue
la diffusion de 24 000 collections complètes de l'Encyclopédie en Europe de 1760 à
1789 23. Ce tropisme ou ce magnétisme ne disparaîtront pas après la Révolution française
et perdureront jusque dans la seconde moitié du XX' siècle comme l'a bien montré
Pascale Casanova récemment 24. Dans la genèse d'un espace littéraire mondial, et cela
nous introduit d'emblée au coeur des spécificités du modèle français, l'auteur distingue
trois étapes. La première fut celle de l'apparition des langues vernaculaires, avec la
publication, en 1549, de La Défense et Illustration de la langue françoyse par Du Bellay.
La seconde correspondit à l'explosion des littératures et des langues nationales, aux
XVIII' et XIX' siècles et la dernière à la décolonisation, après 1945 25. Une authentique
politique de la langue se développa, en France, au XVII' siècle — les Académies chères à
Richelieu en témoignent — et la naissance de l'écrivain 26, à l'époque de Louis XIV, est
17. R. Darnton, LAventure de l'Encyclopédie, 1775-1800, trad. fr., Paris, Librairie académique Perrin, 1982.
18. S. Tucoo-Chala, Charles-Joseph Panckoucke et la librairiefiançaise, 1736-1798, Pau, Marrimpouey Jeune,
et Paris, Jean Touzot, 1975.
19. J.-Y. Mollier, L'Argent et les lettres. Histoire du capitalisme d'édition, 1880-1920, Paris, Fayard, 1988,
chap. III.
20. R. Darnton, L'Aventure de l'Encyclopédie, op. cit.
21. S. Tucoo-Chala, Charles-Joseph Panckoucke..., op. cit.
22. Daniel Roche, Les Républicains des lettres, Paris, Fayard, 1988.
23. R. Darnton,
24. P. Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999.
25. Ibid., p. 72-73.
26. Alain Viala, Naissance de l'écrivain, Paris, Éd. de Minuit, 1985.
LA CONSTRUCTION DU SYSTÈME ÉDITORIAL FRANÇAIS ET SON EXPANSION
contemporaine de la domination du français en Europe. Désormais langue officielle des
traités internationaux et de la diplomatie, des cours et des monarques, éclairés ou non —
les exemples de Frédéric II de Prusse et de Catherine de Russie se rejoignent sur ce
point —, le français rayonne et s'impose dans toute l'Europe, sans qu'il soit besoin de
mutations profondes dans la manière d'imprimer ou de commercialiser les livres.
En ce sens, la première originalité de la librairie française d'Ancien Régime réside
dans sa capacité à exporter une culture ou une littérature — au sens large — que réclame
un public non strictement national, ce qui explique aussi la vitalité de la contrefaçon
européenne, qu'elle soit liégeoise, hollandaise, prussienne", suisse ou piémontaise, pour
s'en tenir aux principaux centres de mise en fabrication des livres français non autorisés
par le pouvoir". Elle se distingue nettement par ce trait de la librairie allemande qui en
est encore à utiliser sa langue et sa littérature, son système éditorial, pour réaliser ou
susciter l'unité de sa nation", ou de la librairie anglaise qui profite de l'existence d'un
bassin linguistique homogène — l'empire — pour exporter ses productions dans cet
espace. De même, si les libraires germaniques ont largement profité des besoins exprimés
par la Réforme religieuse à partir de Martin Luthee°, au XVI' siècle, et si, en Angleterre,
la révolution industrielle naissante au XVIII' siècle a permis aux colporteurs de vendre
des centaines de milliers de bibles", c'est le livre profane qui, en France, profite
directement de l'élargissement du lectorat. On peut même préciser qu'il s'agit d'un
livre de loisir ou de divertissement, littéraire si l'on veut, alors qu'en terre allemande on
privilégie les formes les plus nobles de la culture au détriment des genres inférieurs
considérés comme méprisables, ce qu'exprimera le terme de «triviallitteratur» à l'intérieur
duquel la littérature bleue de Troyes du XVIII' siècle ou la bande dessinée du XX' siècle
trouvent leur place.
Beaucoup plus indépendante de la technique et du système matériel apparaît
également la librairie française, par opposition à sa voisine londonienne, et c'est ce qui
explique sans doute l'antériorité de la figure de l'éditeur sur les rives de la Seine, quoique,
sur la Tamise, le quartier Saint-Paul ait représenté la première concentration mondiale
32. De ce côté du Channel cependant, la manière d'imprimer d'hommes du livre en 1780
les textes a changé plus précocement et la vapeur a été introduite dans les ateliers de
Fleet Street bien avant leurs concurrents continentaux. La mise en place d'un réseau très
dense de commerçants nomades, capables d'irriguer l'arrière-pays en profondeur, et de
remonter jusqu'en Écosse, a également favorisé l'industrie londonienne. En France au
contraire, l'éditeur moderne style-Panckoucke vers 1780, mais aussi bien Michel Lévy
puis Arthème Fayard au XIX' siècle, Grasset et Gallimard au XX' siècle, précède les
mutations techniques ou commerciales, les anticipe en quelque sorte ou les appelle de
ses voeux grâce à sa capacité à substituer la logique de l'offre de produits à celle de la
27. Neuchâtel demeure alors principauté prussienne.
Le Livre triomphant, 1660-1830, 28. Histoire de l'édition française, dir. R. Chartier et H.-J. Martin, t. II:
Paris, Promodis, 1984.
29. F. Barbier, L'Empire du livre. Le livre imprimé et la construction de lAllemagne contemporaine (1815-
1914), Paris, Cerf, 1995.
Paris, Cerf, 1990. 30. Jean-François Gilmont, La Réforme et le livre. L'Europe de l'imprimé (1517-v.1570),
31. Leslie Howsam, Cheap Bibles, op. cit.
op. cit. 32. J. Raven, «Le commerce de librairie en gros à Londres...», PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A LASSAUT DU MONDE 52
demande. Forcé d'innover pour s'introduire dans un univers malthusien et endogame,
dont parlaient Panckoucke est allé au-devant de ses clients, leur a offert cette Encyclopédie
journaux et habitués des salons et des cafés à un prix relativement modéré, puis il a mis
en chantier l'Encyclopédie méthodique, faisant, cette fois, accomplir à l'éditeur un bond
qualitatif exceptionnel. Avec cette rupture dans les habitudes du monde intellectuel —
l'écrivain offre jusque-là au libraire le manuscrit qu'il veut répandre dans le public
— l'éditeur va inverser à son profit le rapport qui le lie à l'auteur et attacher celui-ci à
son écurie ou à sa fabrique".
Les contemporains ne seront guère sensibles à cette lame de fond qui va bouleverser
le visage de la librairie, séparer les fonctions d'imprimeur, d'éditeur et de libraire, parce
que l'écrivain bénéficie de l'illumination qui entoure les philosophes du XVIII' siècle,
Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau et quelques autres. Cinquante ans plus tard,
la consécration du mage ou du prophète romantique" semblera prolonger le règne des
ennemis du despotisme, mais, souterrainement, les choses auront bien changé et Balzac
fera de l'éditeur Dauriat — Camille Ladvocat par bien des traits — le nouveau maître de
la relation auteur-éditeur alors que le public croira encore à la toute-puissance de
Lamartine ou de Hugo. Il oubliera, ce faisant, que le sort réservé aux plus grands n'est
plus représentatif de la situation de la majorité des hommes de plume. C'est ce que
Panckoucke avait commencé à entreprendre en attachant à son service des dizaines
d'écrivains, ces «Rousseau de ruisseau» qu'a stigmatisés Robert Darnton en les
transformant en responsables essentiels de la Révolution de 1789 35, mais qui étaient
tout aussi bien ce qu'Octave Mirbeau appellera, après 1880, des «prolétaires des lettres"»,
des hommes dont la plume était servile parce qu'ils ne disposaient pas de moyens suffisants
pour vivre et conserver l'indépendance d'esprit qu'assuraient autrefois la fortune
personnelle ou le mécénat, voire le clientélisme".
S'il est incontestable par conséquent que la librairie provinciale n'a pas disparu
avant 1789, ce qu'avait fait croire la statistique royale, il n'en demeure pas moins que
l'État absolutiste a provoqué un phénomène de concentration des centres de décision à
Paris qui se révélera déterminant, après 1800, pour rendre compte de la lente léthargie
de la province. De ce fait, France et Angleterre finissent par se ressembler à l'aube du
XIX' siècle puisque leurs deux capitales interdisent aux autres cités toute espérance en
matière de domination sur le champ éditorial — Leipzig prouve la vitalité du modèle
éditorial allemand a contrario — , mais les raisons qui ont conduit à cette asphyxie des
anciens centres d'imprimerie — la France en comptait plus de 200 au XVI' siècle" — sont
radicalement opposées. Dans le cas français, ce qui importe d'ailleurs le plus, c'est
33. J.-Y. Mollier, Michel et Calmann Lévy ou la naissance de l'édition moderne (1836-1891), Paris, Calmann-
Lévy, 1984, et L'Argent et les lettres..., op. cit., sur cette question fondamentale de l'inversion des rapports
auteur-éditeur.
34. Paul Bénichou, Le Sacre de l'écrivain, 1750-1830. Essai sur l'avènement d'un pouvoir spirituel laïque dans
la France moderne, Paris, José Corti, 1985.
35. R. Darnton, Bohème littéraire et Révolution..., op. cit.
36. Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau. L'imprécateur au coeur fidèle, Paris, Librairie
Séguier, 1990.
37. A. Viala, Naissance de l'écrivain, op. cit.
38. Histoire de l'édition française, dir. R. Chartier et H.-J. Martin, t. I: Le Livre conquérant, Paris, Promodis,
1982, p. 437.
LA CONSTRUCTION DU SYSTÈME ÉDITORIAL FRANÇAIS ET SON EXPANSION 53
l'apparition d'une figure neuve, cet éditeur qui n'est pas le pur produit du marché mais
d'un ensemble complexe d'éléments où la proximité avec les pouvoirs politiques sera
maintenue comme une règle tacite, quoique inavouée parce qu'inavouable, dont l'une
des conséquences sera la tendance à exercer une situation de quasi-monopole chaque
fois que l'occasion s'en présentera. Ainsi l'on ne s'étonnera guère de voir Charles-Joseph
Panckoucke assimiler rapidement les leçons des changements intervenus en 1789, créer
aussitôt Le Moniteur universel et faire ainsi apparaître dans l'espace public le journal
officiel de tous les gouvernements jusqu'en 1868.
Une librairie encadrée par les pouvoirs publics
Le choc des événements révolutionnaires abolit de facto puis de jure la législation
ancienne. Le nombre de journaux se multiplia entre 1789 et 1792, celui des imprimés
également et des milliers de chansons, de pamphlets, de brochures se répandirent dans
le pays à une vitesse accélérée", achevant de porter le coup fatal à l'imprimerie provinciale
parce que l'essentiel se jouait désormais dans la capitale et que l'impression clandestine
perdait toute justification'''. Profitant d'une situation qui résultait des volontés de l'État
royal, comme le montra Tocqueville, Napoléon Pr renforça le contrôle de la puissance
publique sur l'imprimé en général et obtint ce que la monarchie n'était pas parvenue à
mettre en place, une surveillance totale du territoire, des frontières et des ports. Le
décret du 5 février 1810, fort de ses 51 articles, imposa le régime du brevet aux libraires-
imprimeurs et libraires-éditeurs — le terme juridique induit l'existence de la profession —,
et la double obligation de prêter serment d'obéissance au souverain et de fidélité à la
Constitution devant le tribunal allait permettre au pouvoir de réduire toutes ses
oppositions. Avec moins de dix quotidiens nationaux désormais, 80 imprimeurs à Paris,
un ou deux par département, un peu plus dans les grandes villes et moins de 300 éditeurs
dans la capitale, la Chambre syndicale d'autrefois était ressuscitée sans, pour autant,
qu'elle puisse récupérer ses prérogatives et privilèges". Soumise à une censure draconienne
avant 1830, puis après 1835, et ce jusqu'au 10 septembre 1870, hormis la courte année
1848, la librairie était plongée dans le règne de l'encadrement administratif si
caractéristique de l'État français que celui-ci tentera, pendant la guerre d'Algérie, de
renouer avec ses traditions — ou habitus — d'antan".
Ici, on voit nettement le modèle français se rapprocher plutôt des législations
inquisitoriales propres aux pays du bassin méditerranéen — Espagne, Portugal, Italie
dans ses frontières de 1870 — et de la Russie que de l'Angleterre de l'habeas corpus ou des
États allemands réformés, l'Autriche catholique étant assez comparable à la France. Loin
de nuire cependant à la faculté du nouvel éditeur de s'emparer des postes de commande
Publishing and Cultural Politics in Revolutionary Paris, 1789-1810, Berkeley, University of 39. Carla Hesse,
Revolutionary News: the Press in France, 1789-1799, Durham, California Press, 1991, et Jeremy Popkins,
Revolution in Print: the Press in France, 1775-1800, R. Darnton Duke University Press, 1990, ainsi que
and D. Roche (ed.), Berkeley, University of California Press, 1989.
"librairie française" et marché du livre...», op. cit., p. 516-517. 40. J.-D. Mellot, «Entre
Histoire de l'édition française, t. II, op. cit., pour le cadre législatif. 41.
chap. IX. J.-Y. Mollier, «Les tentations de la censure d'hier à aujourd'hui», dans Où va le livre?, op. cit., 42.
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À LASSAUT DU MONDE 54
stratégiques dans son milieu, cette situation va l'aider au contraire à devenir le «nouveau
baron de la féodalité industrielle"», comme l'a judicieusement nommé Henri-Jean
Martin. À l'abri d'une concurrence sauvage qui caractérise les îles britanniques et amène
progressivement l'Écosse à reprendre des parts de marché à l'Angleterre", ou de la
compétition interrégionale qui suscite, en Allemagne, la création de véritables métropoles
du livre — Leipzig, Francfort, Stuttgart, Munich, Berlin, pour ne citer qu'elles — de
même qu'en Italie, l'éditeur français bâtit d'abord un empire spécialisé en dominant un
domaine spécifique du livre imprimé. Ainsi voit-on apparaître les dynasties des Baillière
et des Masson dans le sous-champ du livre scientifique, les Dalloz et Sirey dans le monde
des juristes, Louis Hachette dans l'univers du manuel scolaire, Michel Lévy dans les
collections de pièces de théâtre puis les romans, etc". Tous sont solidaires, à ce stade,
pour ne pas exiger trop précocement de l'État la liberté absolue des échanges, quoi qu'ils
en aient écrit par ailleurs. Lorsque Napoléon III songera à abolir le régime du brevet en
1869 et qu'il demandera à ses préfets d'effectuer une enquête préalable, la réponse des
professionnels sera unanime: la faillite accompagnerait cette décision et la ruine des
grandes maisons engendrerait le chômage de leurs ouvriers et employés".
Plus incisifs encore, les imprimeurs s'étaient mobilisés dès le lendemain du coup
d'État du 2 décembre 1851 pour s'en aller féliciter le prince président félon d'avoir
rétabli l'ordre", ce qui signifie que le renforcement de la surveillance ou la mise en place
d'une commission du colportage rigoureuse, en 1852, ne les gênait nullement puisque
l'une et l'autre renforçaient leur puissance. Les éditeurs pouvaient se plaindre, au cas par
cas, d'une menace ou d'une saisie — voire d'un procès, comme pour Baudelaire et Poulet-
Malassis d'un côté, Flaubert et la Revue de Paris de l'autre en — mais le système 185748
leur était trop favorable pour qu'ils souhaitent vraiment sa disparition, les républicains
authentiques, Pagnerre, Hetzel, Larousse et Lachâtre mis à part. La conséquence la plus
directe de l'existence de cette législation se fit sentir dans le domaine de la liberté de
l'esprit et rares furent les oeuvres révolutionnaires, en politique, qui purent être éditées à
Paris. Proudhon fut finalement lâché par Michel Lévy, comme Quinet par Louis Hachette
et tous deux furent édités par Albert Lacroix à Bruxelles 49, tandis que Hugo donnait à
Hetzel exilé ses grandes oeuvres d'après 1851. Ce fut la chance de la librairie belge — on
y reviendra — mais, de façon moins systématique, Genève et Londres bénéficièrent
également de cette situation qui dura jusqu'à l'adoption de la grande loi libérale du 29
juillet 1881 en matière de presse, de librairie, de colportage et d'affichage".
Dans d'autres domaines, les hommes du livre eurent également à se féliciter,
discrètement toutefois, de cette omnipotence des bureaux de l'administration qui
43. Histoire de l'édition française, t. II, op. cit., p. 196.
44. Bill Bell et son équipe préparent une histoire de l'édition écossaise qui permettra d'y voir plus clair sur
ce point.
45. J.-Y. Mollier, Michel et Calmann-Lévy..., op. rit., et L'Argent et les lettres, op. cit.
46. Valérie Pelletanche, Contrôle et répression de l'imprimé sous le second Empire, mémoire de DEA, Université
de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 1994.
47. J.-Y. Mollier, L'Argent et les lettres, op. cit., chap. V.
48. Yvan Leclerc, Crimes écrits. La littérature en procès au MX siècle, Paris, Pion, 1991.
49. J.-Y. Mollier, Louis Hachette (1800-1864). Le fondateur d'un empire, Paris, Fayard, 1999, p. 404.
50. J.-Y. Mollier, «La survie de la censure d'État (1881-1949)ii, dans La Censure en France, dir. P. Ory,
Bruxelles, Complexe, 1997, p. 77-88.
LA CONSTRUCTION DU SYSTÈME ÉDITORIAL FRANÇAIS ET SON EXPANSION 55
rappelait les délices du Versailles d'autrefois. Les souscriptions publiques, de la Maison
du roi ou des ministères et de leurs dépendances, favorisèrent les hommes les mieux en
cour et, dans le secteur du livre scolaire et universitaire, Louis Hachette dut une partie
de sa fortune à la protection successive de trois ministres, Vatimesnil en 1828, Montalivet
en 1832 et Guizot en 1833 51 , ce que son titre de libraire de l'Université royale de France,
acquis en 1836, concrétisa avec éclat. Aux yeux de ses adversaires — les éditeurs évincés
du marché en question — il n'était qu'un affreux «monopoleur"», ce qui permet de
conclure, sur ce point, que la position de quasi-monopole dans une sphère de l'économie
découle alors de la possession de complicités ou d'amitiés à toute épreuve dans les rangs
de l'appareil d'État plutôt que d'une compétition commerciale ayant conduit à la
disparition de la concurrence. Lorsque le même Louis Hachette transportera en France,
en 1852, le système des kiosques de gare imités de l'Angleterre et de W.H. Smith, on ne
manquera pas de nouveau de soupçonner ses liens privilégiés avec le comte de Morny,
demi-frère de l'Empereur, ce qui n'était pas totalement dénué de fondements, même si
c'était une vision partielle et partiale du phénomène".
Entrée de plain-pied dans la modernité dans les années 1830, acceptant le
changement technique concomitant à la révolution industrielle — la fabrication du papier
en continu, la presse à vapeur, la stéréotypie et la lithographie dès 1830, puis les rotatives
après 1850 —, la librairie française conservait dans son fonctionnement des héritages du
passé qui la singularisent dans l'espace européen. Il est un autre aspect qui mérite d'être
souligné avec force pour faire mieux ressortir les particularités du modèle qui nous
concerne. Si la France devait se montrer pionnière en matière de lutte internationale
pour la signature de conventions bilatérales protégeant la propriété littéraire au-delà des
frontières, c'est précisément parce que ses éditeurs exercèrent une vive pression sur leur
gouvernement et ce dès le début de la monarchie de Juillet, voire avant 1830. Cela ne
signifie pas qu'ils furent les seuls à agir dans ce sens mais cela fait apparaître une différence
de conception radicale quant à la nature des oeuvres de l'esprit. Alors que la Hollande
avait considéré dès 1817 que ces productions du génie humain appartenaient à l'humanité
54, que l'Amérique refusera pendant entière, législation maintenue en Belgique après 1831
tout le XIX' siècle et jusqu'en 1909 de ratifier les traités internationaux et que l'Allemagne
fit entrer dans le domaine public, exonéré de tout droit d'auteur, les livres publiés avant
1867", la France fut à l'origine de la tenue du Congrès de Bruxelles de 1858 qui devait
hâter l'heure de l'unification des législations et préparer la voie de la Convention de
Berne de 1886.
Dès 1832, Louis Hachette avait été de ceux qui luttèrent pour la reconnaissance
de la propriété littéraire et artistique" et il fit partie de la commission gouvernementale
nommée à cet effet en 1836. Celle-ci prépara les esprits à l'idée d'une négociation
diplomatique qui devait aboutir, entre 1852 et 1854, à la signature de traités avec
chap. VI et VII. 51. J.-Y. Mollier, Louis Hachette..., op. cit.,
52. Ibid.
53. Ibid., chap. XI.
Louvain, Librairie La Contrefaçon des livres français en Belgique, 1815-1852, 54. Hermann Dopp,
universitaire, 1932.
E Barbier, L'Empire du livre, op. cit., p. 133. 55.
J.-Y. Mollier, Louis Hachette..., op. cit., chap. XIV. 56.
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS À LASSAUT DU MONDE 56
l'Angleterre, la Belgique et le Hanovre, ce qui s'ajoutait aux traités déjà conclus avec le
Portugal et le Piémont depuis 1843. À observer la législation anglaise qui ne reconnaît
que le copyright accordé par l'auteur et l'allemande qui protège la propriété littéraire de
ses auteurs pendant dix ans après leur mort à partir de 1837, et trente ans après 1867
alors que la France a élevé à cinquante ans en 1866 cette concession importante faite
se faire jour. De ce côté du Rhin, on préfère aux éditeurs, on voit bien une différence
limiter la concurrence en restreignant l'étendue du domaine public tandis que sur la
rive droite du fleuve allemand, on accepte les conséquences du marché et de la rivalité
économique. Frédéric Barbier a montré que la création de la collection «Universal» par
Philip Reclam ne se concevait pas sans cette arrivée soudaine de milliers de classiques
dans le domaine public", mais on n'assista à rien de semblable en France où l'État
protégeait les hommes du livre parce qu'il les encadrait plus qu'ailleurs, les contrôlait
strictement et, en échange de leur bonne volonté ou de leur passivité, leur témoignait
certaines faveurs auxquelles ils étaient sensibles.
À l'assaut des marchés de masse
La démographie comparée des trois pays de référence offre quelques enseignements.
Tandis que l'Angleterre passe de 10,5 millions d'habitants en 1800 à 21 millions en
1851 et 37 millions en 1901, soit un taux de croissance de 350% sur la période, la
France augmente de 33% en se hissant d'environ 30 millions de nationaux à 40 millions
au XIX' siècle. L'Allemagne totalisait déjà 29 millions de sujets en 1838, 42 millions en
1875 et 65 millions en 1910, ce qui donne 120% d'accroissement pour les 80 années
retenues et traduit le dynamisme de la poussée d'un peuple désormais sans complexes
par rapport à ses voisins". Compte tenu de la structuration des États germaniques avant
1870, de leur histoire et du passé prestigieux des villes de cour ou d'administration, la
librairie était installée un peu partout, profitant de la vitalité des bibliothèques et des
universités. Comme l'a montré Frédéric Barbier, le marché de masse n'était pas l'objectif
prioritaire de ces professionnels". En Angleterre, l'orientation était plus comparable à
celle de la France mais, ici comme outre-Rhin, la démographie offrait un débouché
naturel auquel n'avaient pas accès les éditeurs français, condamnés à innover pour ne
pas périr, à choisir la voie de la lecture extensive bien avant leurs homologues étrangers
s'ils ne voulaient pas végéter.
Lélargissement de la sphère publique avant 1789 avait contribué à la formation
d'une opinion en voie d'autonomisation6°, et les libraires clandestins s'étaient engouffrés
dans cette brèche qui, à terme, poussait à multiplier la production d'imprimés pour
répondre aux besoins d'une clientèle plus nombreuse, parce que plus diversifiée,
géographiquement et sociologiquement. La Révolution française représenta la première
étape d'un renouvellement important du lectorat puisque l'on passa de 500 000 lecteurs
57. E Barbier, L'Empire du livre, op. cit., p. 133.
58. Nous avons retenu les chiffres proposés par E Barbier pour l'Allemagne et E Bédarida pour l'Angleterre,
La Société anglaise du milieu du XIX siècle à nos jours, Paris, Seuil, 1990.
59. E Barbier signale cependant le livre pour enfants comme marché de masse en Allemagne.
60. Arlette Farge, Dire et mal dire. La formation de l'opinion publique au XVIII siècle, Paris, Seuil, 1992.
LA CONSTRUCTION DU SYSTÈME ÉDITORIAL FRANÇAIS ET SON EXPANSION 57
d'un quotidien avant 1789 à environ 1,5 million en 1791-1792, chiffre qui ne sera
guère atteint, ensuite, qu'en 1846, et ce malgré l'arrivée de la révolution industrielle sur
le continente'. Il manquait en effet un jalon majeur pour aller au-delà de ce seuil, la
réforme de l'instruction universelle, voulue par la Convention, retardée par l'Empire,
un temps imaginée par une Restauration hésitante et finalement déclenchée par la jeune
monarchie de Juillet". La loi Guizot du 28 juin 1833 fut l'élément décisif dans ce
processus d'alphabétisation sans retour des Français. Avec l'arrivée sur le marché du
premier véritable best et long-seller du XIX' siècle, l'Alphabet et Premier Livre de lecture,
publié en 1832 et vendu à un million d'exemplaires à l'État pendant les trois années qui
suivent", quelque chose de fondamental se produit au niveau de la masse de la population,
son entraînement dans un mouvement accéléré d'entrée dans l'ère démocratique.
Sachant davantage lire et écrire que la génération précédente, celle qui fera la
révolution de 1848 ne se contente bientôt plus du manuel scolaire pour se rendre «maître
et possesseur de la nature» comme aurait dit Descartes. C'est elle qui plébiscitera à la
fois les collections meilleur marché mises en vente par Gervais Charpentier en 1838 ou
184664, et le roman à quatre sous de 1848-1849, tiré pour la première Michel Lévy en
fois à 10-12 000 exemplaires, soit 12 à 15 fois plus que les volumes dits de cabinet de
lecture avant 183865. Poreuse vis-à-vis de ses grandes voisines qu'elle observe, étudie,
analyse et imite quand elle le juge utile, la librairie française profite de la première
1851 tenue à Londres, pour en rapporter Exposition universelle de l'histoire, celle de l'été
les bibliothèques ou kiosques de gare qui feront la fortune de la firme L. Hachette et
Cie. Avec la «Bibliothèque des chemins de fer» à 1 franc le volume de 1853 et la
«Collection Michel Lévy» de 1855 au même prix, ou encore les volumes de la Librairie
nouvelle aussi standardisés, l'édition française a fait chuter le prix moyen d'un livre de
quinze francs en format in-octavo très aéré dit «de cabinet de lecture» à un franc entre
1838 et 1853-1855. Cette révolution vise évidemment à tirer la consommation vers le
haut et elle n'a pas d'équivalent authentique sur le continent européen ou en Angleterre.
À partir de 1855, les innovations qui sont apparues dans le domaine des médias
ou de la librairie, tant en Angleterre qu'en Allemagne, sont systématiquement reproduites
et adoptées en France. L'imprimeur Galignani, Italien de souche, gendre d'un
1814 un journal inspiré par ses confrères professionnel britannique, avait créé à Paris dès
de Londres". Il introduisit la publicité dans la presse et d'autres changements tandis
Penny Magazine anglais donnait l'idée au Français Bossange, expatrié à Leipzig que le
après sa faillite parisienne, de créer le Pfennigmagazin en 1833 qui revint en France sous
l'imprimeur Lahure lançait la forme du Magasin pittoresque ou de L'Illustration. En 1855,
puis, deux ans plus tard, La Semaine des familles et, en 1860, Louis le Journal pour tous
Hachette mettait sur le marché Le Tour du monde. À côté du journal, et du magazine, le
Dictionnaire de la conversation dictionnaire s'inspirait également des modèles étrangers. Le
Paris, Ellipses, 1999. 61. Gilles Feyel, La Presse en France des origines à 1944,
62. J.-Y. Mollier, Louis Hachette..., op. cit., chap. VI et VII.
63. Ibid.
Paris, IMÉC éditions, 1999, et J.-Y. Mollier, Michel et 64. Isabelle Olivero, L'Invention de la collection,
chap. XII. Calmann-Lévy..., op. cit.,
65. J.-Y. Mollier, ibid., chap. XI.
66. Diana Cooper-Richet, Galignani, Paris, Librairie Galignani, 1999.
PARTIE I - TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A UASSAUT DU MONDE 58
de Duckett et Pion, publié en 1832, correspondait strictement au et de la lecture
Konversations-lexikon de F.A. Brockhaus mais sa vente en fascicules, alors appelés
livraisons, démontrait la souplesse de la réponse française au stimulus étranger. Parce
qu'il fallait adapter le produit nouveau au public élargi, il convenait d'en abaisser le prix
d'appel ou, à défaut, d'imaginer une formule laissant croire que la dépense serait faible".
Les livraisons périodiques possèdent cette faculté extraordinaire de donner l'illusion
que l'on peut pénétrer dans la sphère de la consommation alors même qu'on n'en possède
pas les moyens réels. Étalée sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois dans le cas de
de Flammarion en 1879, ou années, avec le Grand Dictionnaire L'Astronomie populaire
universel du X1Xe siècle de Pierre Larousse, mis en vente entre 1864 et 1876 68, la dépense
était à peu près indolore, ce qui correspondait assez bien aux habitants d'un pays dont le
taux de croissance était environ deux fois moindre que celui de l'Allemagne°. La
conséquence de ce parti pris éditorial était évidente: non seulement chaque Français
déjà éduqué lisait plus de livres, de revues, de magazines et de journaux, mais les bases
du lectorat s'élargissaient sans cesse. Le rêve de Michel Lévy lançant la «Bibliothèque
contemporaine» avec les Œuvres complètes d'Alexandre Dumas père à 2 francs le volume
en 1846 était en passe de se réaliser. La ménagère des campagnes renoncerait au feuilleton
cousu main" et chaque foyer aménagerait bientôt sa bibliothèque familiale, aux
dimensions des volumes in-18°, qui serait la transposition dans un XIX' siècle du progrès
et de l'égalité, de la somptueuse bibliothèque des châteaux, autrefois taillée pour recevoir
et conserver les in-folio puis les in-quarto, voire les in-octavo destinés aux élites de la
naissance et de la fortune . Les succès des grandes collections de livres pratiques — les
manuels Roret au premier chef — mais également littéraires — de la «Collection Michel
72 Lévy» à celles des «Auteurs célèbres» de Flammarion après 1880 — n'ont pas d'autre
cause et le pari de l'édition de masse fut véritablement gagné quand le second Arthème
Fayard lança, en 1905, sa «Modem Bibliothèque» et son «Livre populaire», à OF95 et
OF65, ce qui supposait un tirage initial de 50 000 à 100 000 exemplaires".
Eentrée dans «l'ère des cent mille», comme la nommera Bernard Grasset quand il
prétendra l'avoir inventée", avait été effectuée en France bien avant l'Allemagne et la
Grande-Bretagne et, pour y parvenir, les éditeurs avaient accepté de faire chuter le prix
moyen d'un livre de loisir ou de divertissement de 15 francs à treize sous (de 60 dollars
US actuels à 2,5!) entre 1838 et 1905, ce qui était remarquable et, probablement, sans
exemple à cette échelle dans aucun autre pays. Les pulp fiction américains de l'entre-
deux-guerres trouvent là leur origine de même que les séries «Harlequin» de l'après-
67. J.-Y. Mollier, «Bibliothèques de Babel: collections, dictionnaires, encyclopédies», dans L'Invention du
XIX'siècle, dir. A. Corbin et al., Paris, Klincksieck, 1999, p. 329-338.
68. Pierre Larousse et son temps, dir. J.-Y. Mollier et P. Ory, Paris, Larousse, 1995.
69. 2,6% contre 1,4% d'après F. Barbier.
70. Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien, Paris, Le Chemin Vert, 1984, a montré qu'il n'en fut rien
parce que les règles de la consommation domestique demeurèrent les plus fortes.
71. J.-Y. Mollier, Michel et Calmann Lévy..., op. cit., pour une analyse de ce prospectus de 1846.
72. Elisabeth Parinet, La Librairie Flammarion, 1875-1914, Paris, IMÉC éditions, 1992.
73. Sophie Grandjean, <il:Évolution de la librairie Fayard de 1857 à 1936», thèse de doctorat en histoire,
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 1996.
74. J.-Y. Mollier, L'Argent et les lettres, op. cit., chap. XIV.
LA CONSTRUCTION DU SYSTÈME ÉDITORIAL FRANÇAIS ET SON EXPANSION 59
1945 pourraient aisément réclamer une reconnaissance en paternité de la part de Chaste
et flétrie de Charles Mérouvel qui inaugura la collection «Le Livre populaire» avec ses
couvertures aux couleurs criardes et racoleuses qui en garantirent la percée dans le public
de masse. Au moment où ils faisaient les beaux jours de la librairie Ar thème Fayard,
les Français de la Belle Époque achetaient régulièrement leur quotidien à un sou —
10 millions d'exemplaires commercialisés en 1910 — et les collections de romans
policiers et de romans sentimentaux alimentaient les caisses des éditeurs populaires.
Comme l'édition scolaire, toujours le socle sur lequel s'édifiait ce monument, connaissait
également des heures de félicité — l'éditeur Armand Colin concentrant l'essentiel du
marché du manuel élémentaire avec 50 millions de livres vendus entre 1872 et 1889"
— on peut conclure que la culture de masse était beaucoup plus développée qu'ailleurs
et qu'elle travaillait à homogénéiser des populations dont les cadres mentaux avaient
tendance à se ressembler de plus en plus".
Dynamiques, schumpetériens de tempérament, acharnés à réussir et à faire fortune,
à s'élever socialement, à jouer un rôle dans la cité et dans la vie littéraire pour beaucoup,
les éditeurs français qui avaient cru au marché de masse avaient vu disparaître leurs
confrères plus élitistes, ceux qui avaient fait le pari du beau livre romantique, tels Léon
ou Auguste Poulet-Malassis, failli en 1862. Au passage, ils Curmer, emporté en 1846,
étaient parvenus à vaincre la contrefaçon étrangère et avaient ruiné leurs concurrents
1825 à 1845 . En réutilisant leurs armes, le volume belges, pourtant très offensifs de 77
standardisé à fort tirage et prix très bas, ils avaient condamné la librairie belge à redevenir
leur auxiliaire, lui concédant simplement l'impression des volumes interdits, tant sur le
plan des idées que des moeurs, Albert Lacroix et Henri Kistemaeckers symbolisant
admirablement les deux revers de cette médaille". Leur orientation générale se révélait
payante, tant à l'intérieur des frontières qu'à l'extérieur, car la littérature nationale,
romantique, réaliste puis naturaliste, demeurait recherchée partout dans le monde, ce
qui facilitait la captation des marchés étrangers, indispensable même après l'établissement
de conventions bilatérales avec la plupart des États européens.
La présence française à l'étranger
Forte avant 1789 en raison de l'adoption par les Cours étrangères des moeurs, de
la mode, de la culture, de la littérature et de la langue française, la librairie subissait
cependant les attaques conjointes de la contrefaçon hollandaise, liégeoise, suisse et
italienne, voire prussienne. Pourtant c'est l'aventure napoléonienne en Europe et le
blocus continental qui menacèrent plus encore ses positions. Paradoxalement l'expansion
révolutionnaire, son influence y compris en Amérique latine ou en Égypte, avait autorisé
J.-Y. Mollier, «Le manuel scolaire et la bibliothèque du peuple», Romantisme, n° 80, 1993, p. 79-93. 75.
automne J.-Y. Mollier, «La naissance de la culture médiatique à la Belle Époque», Études littéraires, 76.
1997, p. 15-26.
H. Dopp, La Contrefaçon des livres français en Belgique, op. cit. 77.
78. J.-Y. Mollier, «Ambiguïtés et réalités du commerce des livres entre la France et la Belgique au XIX'
dir. Marc Quaghebeur et Nicole Savy, siècle», dans France-Belgique (1848-1914). Affinités, ambiguïtés,
Bruxelles, Labor, 1997, p. 51-66.
PARTIE I -TROIS MODÈLES ÉDITORIAUX EUROPÉENS A CASSAUT DU MONDE 60
une pénétration plus aisée des marchés étrangers que les guerres de l'Empire allaient
interrompre. L'itinéraire d'un libraire aventureux, Martin Bossange", est éclairant de ce
point de vue. Installé à Paris en 1787 mais Bordelais d'origine et ouvert au commerce
ultramarin par ce biais, il suivit le général Leclerc à Saint-Domingue en 1799 et y fonda
une succursale de sa maison de commission puis s'associa avec deux confrères pour
ouvrir à Londres, en 1814, une boutique qui lui donna l'idée, après 1815, d'en faire
autant à Mexico, Rio de Janeiro, Odessa, Naples, Madrid puis Leipzig où il devait
s'établir après 1830 80. Son fils aîné, Hector, formé à New York, dirigea un des premiers
établissements de commerce de livres à Montréal en 1815 avant de rentrer en France en
1819. Son cadet, Martin, travailla d'abord à Londres avant de regagner, lui aussi, la
capitale de la France où la famille fut victime de la crise de 1830.
Ce qui frappe dans cet exemple, c'est l'exceptionnel dynamisme de ces
professionnels qui ressemblent étrangement aux grands commissionnaires allemands
dont ils épousent la mobilité géographique, le goût pour l'apprentissage du métier à
l'étranger et l'amour de la bibliographie, base de leur entreprise et fondement de leur
savoir-faire. En même temps, on est frappé par leur incapacité à créer des succursales
solides qui serviraient ultérieurement de tête de pont à leur entreprise d'édition. Jean-
Baptiste Baillière, fils de commerçants de Beauvais arrivé dans le quartier des Écoles en
1812 et devenu libraire en 1819, devait précisément accomplir ce pas supplémentaire
en privilégiant les marchés ibériques. En 1831, il expédia son frère Pierre François
Hippolyte à Londres où il ouvrit une librairie qui devint bientôt celle du British
Museum". Les trois fils de ce dernier allèrent plus loin encore: Hippolyte Émile se fit
fabricant du papier à Newark, aux États-Unis, Charles Edmond libraire à New York et
Ferdinand François à Melbourne en Australie. Incontestablement la librairie Baillière
de Paris travailla avec des partenaires familiaux et expédia nombre de ballots de livres
vers ces destinations, y compris des contrefaçons anglaises puisque la loi ne s'y opposait
pas et que le livre français coûtait infiniment moins cher que son homologue britannique,
ce qu'avait entrevu le premier contrefacteur de livres anglais du continent, Giovanni
Antonio Galignani".
Pas plus que les Rothschild n'avaient fondé une entreprise internationale à comptoirs
multiples, Jean-Baptiste Baillière ne songea à se lancer dans cette direction parce que le
temps était advenu pour l'éditeur de dominer la chaîne des métiers du livre, mais non
celui de l'entreprise d'édition, forme plus évoluée qui n'apparaît, avec la pionnière,
L. Hachette et Cie, qu'après 1850 83 . À ce stade, le professionnel du livre médical est à la
fois un excellent spécialiste de la bibliographie, comme ses confrères allemands très
nombreux à Paris", et un homme qui a compris que l'Espagne offrait plus de débouchés
79. Nicole Felkay, «La librairie Bossange», dans Livre et lecture au Québec (1800-1850), dir. C. Galarneau
et M. Lemire, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, p. 43-58.
80. Ibid.
81. J.-Y. Mollier, L'Argent et les lettres, op. cit., chap. X.
82. D. Cooper-Richet, Galignani, op. cit., et «L'imprimé en langues étrangères dans la France du XIX'
siècle. Lecteurs, éditeurs, supports», dans Editoria, cultura, nazione. Italia e Francia, due mode& a confronte
tra otto e novecento, Milan, Fondazione Mondadori (à paraître).
83. J.-Y. Mollier, Louis Hachette..., op. cit., chap. XIII.
84. Helga Jeanblanc, Des Allemands dans l'industrie et le commerce du livre à Paris (1811-1870), Paris, Éd.
du CNRS, 1994.