Les peuples de Dieu et de la forêt

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296189232
Nombre de pages : 176
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LESPEUPLESDE DIEU ET DE LA FORÊT d'André Corten est le trois cent trente-troisième ouvrage publié chez VLBÉDITEUR et le septième de la collection «latino-américaine».

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La collection «latino-américaine» est dirigée par Javier Garda Méndez

LES PEUPLES DE DIEU
ET DE LA FORÊT

du m2me auteur
L'ITALIE: LE PHILOSOPHE ET LE GENDARME, 1986 LA RADlCALITÉ DU QUOTIDIEN, 1987

André Corten

, A propos de 18 "nouvelle gauche" brésilienne

vlb

éditeur/l'harmattan

VLBÉDITEUR 1339, avenue Lajoie Outremont (Qué.) H2V IP6 Tél.: (514) 270.6800

Maquette de la couverture: Mario Leclerc

Illustration de la couverture: Jean-Baptiste Debret, 1815

Photocomposition: Atelier LHR

Distribution: DIFFUSION DIMÉDIA 539, boul. Lebeau Ville Saint-Laurent (Qué.) H4N IS2 Tél.: (514) 336.3941

@VLB ÉDITEUR& André Corten, 1990 Dépôt légal - 2e trimestre 1990 Bibliothèque nationale du Québec ISBN 2-89005-400-4

@L'HARMATTAN (Paris)

ISBN 2-7384-0475-8

Avant-propos

même moment, le Brésil porte un nouveau projet de
gauche. Ce projet, qui n'appartient pas à l'idéologie mondiale du marxisme telle qu'elle a marqué le tiers monde durant la période de décolonisation, prend notamment racine dans le mouvement des communautés de base. Le Brésil, huitième puissance économique du monde occidental, société qui a connu une massification accélérée en partie à travers la puissance de ses masses-média, offre ainsi à notre attention un cas singulier où communauté et société ne paraissent pas antithétiques. Par rapport aux vieilles formes de populisme latino-américain, le Brésil expérimente dès lors une conception totalement nouvelle de la démocratie. Si les pays de l'Est en viennent progressivement à reprendre les formes occidentales de la démocratie comme modèle, c'est au Sud que surgit une
expérience novatrice.

L

'immense mutation des sociétés de l'Europe de l'Est remet en cause jusqu'à l'idée même de socialisme. Au

L'objet de ce livre, rédigé au retour d'un séjour de huit mois au Brésil dont deux en Amazonie, est de dégager une généalogie des idées de ce que, par commodité, on appelera la «nouvelle gauche» brésilienne. Celle-ci s'est manifestée de façon éclatante au plan politique lors des dernières élections présidentielles avec la performance

étonnante de Lula, candidat du Parti des travailleurs

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(PT) qui n'avait pourtant obtenu que 4 % des suffrages lors des élections législatives de 1986. Un accord de coopération entre l'Université du Québec à Montréal et l'Université de Slio Paulo a rendu possible le séjour au Brésil. Elizabeth de Souza Lobo, qui a été par ailleurs professeure invitée à l'UQAM dans le cadre de cet accord en automne 1989, a aidé à mon insertion à l'Université de Slio Paulo et participé à mon projet de recherche. Quatre mois d'enseignement en études avancées au département de sociologie de cette université, dirigé par Eva Alterman Blay, ont contribué à tester un certain nombre d'hypothèses. Des discussions avec Marc Aurelio Garcia, Le6ncio Martins Rodrigues et Regina Toledo ont alimenté ma réflexion. Un séjour au Noyau d'études amazoniennes de l'Université de Belém, facilité par Edna de Castro, a permis de rassembler une partie de la documentation. De multiples contacts auprès des Commissions pastorales de la terre (CPT) dans les États du Para, du Rond6nia et de l'Acre, ont fourni l'occasion de rencontrer des femmes et des hommes des communautés ecclésiales de base sensibles à la question de la «conscientisation» et à celle de l'écologie. Je me souviens particulièrement de mes rencontres à Xapuri (Acre) avec des seringueiros juste après l'assassinat de
Chico Mendes. Javier Garcia Mendez, Christine Martin, Franklin Midy, Paulo Sergio de C. Muçançah, Ève Seguin, Elizabeth de Souza Lobo, Marie-Blanche Tahon ont bien voulu lire le manuscrit et ont formulé des remarques pertinentes et judicieuses. Je garde néanmoins toute la responsabilité des idées avancées ici, en particulier le choix de ne pas aborder l'évolution du «nouveau syndicalisme». Celui-ci a fait l'objet de plusieurs études intéressantes. Le Comité des publications de l'Université du Québec à Montréal a contribué financièrement à la préparation du manuscrit

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dans sa forme définitive. Enfin, Paulo Freire, Pedro Casalddliga et Carlos Minc ont bien voulu m'accorder des entrevues. Elles sont ici présentées à titre d'illustration, à la suite de chacune des parties. Je les en remercie.

A. C.

Introduction

près vingt ans de régime militaire, le Brésil se découvre, à travers le surgissement d'une nouvelle gauche, une conception originale du peuple. Celle-ci s'est formée à l'extérieur de l'espace politique, espace contingenté à l'extrême par la dictature. Elle s'est développée en dehors du marxisme, idéologie non seulement prohibée mais dont la caducité Sfest imposée à beaucoup d'anciens militants après l'échec de la lutte armée. Elle n'apparaît que tardivement dans un mouvement social de masse; longtemps elle ne dépasse pas le cadre des relations communautaires. Cette conception traverse la nouvelle gauche brésilienne sans s'y limiter; celleci est à cet égard inédite, elle n'a d'équivalent ni en Amérique latine, ni dans les pays du Nord, ni dans ceux de l'Est. Sans espace pour s'affirmer, virtuellement interdite, privée de toute filiation traditionnelle, la nouvelle gauche est devenue à l'issue de la dictature militaire une réalité sociale de premier plan. Elle a pris racine dans le contact immédiat que les citoyens cherchent pour parler de leurs expériences quotidiennes lorsque la place publique leur est interdite. Elle s'est épanouie dans les relations communautaires et a donné aux femmes et aux hommes

A

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exclus du «miracle économique» une identité. Celleci résulte de ce que Paulo Freire appelle la conscientisation. Ces femmes et ces hommes se sont dit qu'ils pouvaient être le peuple, ils ont trouvé leur manière de dire nous. Prenant ainsi une distance décisive avec la façon dont le peuple était jusque-là identifié dans le populisme. Face au populisme qui fut la forme politique dominante de 1930 à 1964, s'affirme une nouvelle conception du peuple. Celle-ci est le produit de plusieurs notions, de plusieurs mots encore peu fixés conceptuellement - opprimés, pauvres, communautés, alternative, subjectivité - qui s'entrelacent en des champs sociaux souvent éloignés les uns des autres. Trois champs ont été retenus ici: celui de l'éducation populaire, des communautés ecclésiales de base et des expériences écologiques alternatives. Un autre a été négligé, celui du nouveau syndicalisme. C'est souvent sous cet angle qu'est présentée la spécificité de la nouvelle gauche brésilienne et plusieurs publications sont disponibles sur le sujetl. En effet, cette nouvelle gauche s'est fait connaître à l'opinion publique à l'occasion des grandes grèves de métallurgistes de 1978 et 1979. Le Parti des travailleurs (PT) qui s'est formé dans la foulée de ces grèves2 est apparu comme l'expression de la classe
1. Michael Lowy, «Un parti de type nouveau: le Parti des travailleurs au Brésil», Amérique latine, n° 24, octobre-décembre 1985,23-27. Margaret Elizabeth Keck, From Movement to Politics: T'h£ Formation of the Workers' Party in Brazil, Ph. D. Columbia University, 1986 et Rachel Meneguello, PT, Inovaçao no sistema partidario brasileiro, Tesis doutoramento Campinas, 1977. 2. Le 14 octobre 1979 est la date habituellement retenue pour marquer le commencement du Partido dos Trabalhadores en tant

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ouvrière brésilienne. Lui était ainsi désignée une place habituelle parmi les catégories politiques: parti de gauche, parti ouvrier. Le PT se cantonnait dans la ceinture industrielle de Sao Paulo et dans une moindre mesure dans celles de Belo Horizonte et de Rio de Janeiro3. Il correspondait à l'image classique du parti ouvrier. Il semblait dès lors avoir la vocation d'un parti minoritaire dans un pays où les ouvriers des grandes usines sont loin d'être majoritaires et sont du reste considérés comme une catégorie priviligiée face aux masses de chômeurs, de sous-employés et de travailleurs sans terre. Lors des élections municipales de novembre 19884,une toute autre image se dessine. Le PT devient le deuxième parti du Brésil avec une implantation qui déborde largement ses fiefs traditionnels. Lors des élections présidentielles
que parti. Ce jour-là, sont réunis, au restaurant Sao Judas Tabeu, à Sao Bernardo - le B. de la l'ABC (la ceinture industrielle de Sao Paulo) -, une centaine d'intellectuels, de parlementaires et de leaders syndicaux.

3. Le Brésil - 150 millions d'habitants - est divisé en cinq régions: le Nord (la région amazonienne), 9 millions, le NordEst (le Sertao et les régions côtières), 43 millions, le Sud-Est (industriel, avec Sao Paulo, Rio, Belo Horizonte, etc.), 65 millions, le Sud (agriculture extensive et industrie), 23 millions et Centre-Ouest (avec le District fédéral), 10 millions.
4. Le PT conquiert au cours de ces élections la mairie de quatre capitales d'État dont celle de Sao Paulo avec 30 % des voix. Il devient le second parti du Brésil après le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien): 15,1 % contre 21,9 %. La progression du PT n'est pas une surprise totale. S'il est vrai qu'aux élections législatives de 1982 et 1986, il n'avait obtenu respectivement avec 8 et 16 députés que 3,55 % et 4,13 % des voix, il atteignait 10 % aux élections municipales de 1985 (et 20 % à Sao Paulo).

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du 15 novembre et du 17 décembre 1989, il s'affirme avec Lula5 comme le premier parti politique. Il fait des percées spectaculaires dans le Nord-Est et le Nord, concrétisant ainsi l'alliance des «peuples de Dieu et de la forêt». L'idée de «peuples de Dieu et de la forêt» ne se confond pas avec la nouvelle gauche brésilienne, à son tour celle-ci ne se confond pas avec le parti qui la représente. Il n'est donc pas ici question d'opérer une analyse approfondie des résultats électoraux de ce parti. Pas plus que de son programme. Le parti n'est qu'une manifestation d'un phénomène plus large, polymorphe, souterrain. Le propos de ce livre est de montrer comment une nouvelle idée de peuple est née dans la vie quotidienne d'une société dont les clivages sociaux ne correspondent pas du tout aux catégories habituelles. Cette nouvelle idée ne se circonscrit pas à la nouvelle gauche; elle lui est transversale. Ou serait-ce que la catégorie même de «nouvelle gauche» est trop limitative pour rendre compte de la signification de cette nouvelle idée de peuple? Le Brésil est un pays d'exode. Non seulement des campagnes vers les villes - seul un tiers de la population vit encore dans les régions rurales -, mais aussi de régions à régions, du Nord-Est au Sud, du Sud au Nord. Dans cet exode, de nouvelles communautés se constituent, ni traditionnelles, ni intégrées dans les rapports de travail modernes. Cet exode, cette errance, est vécue comme celle d'un peuple. Les théologiens de la libération le nomment
5. Au premier tour, Lula arrive en deuxième position et devance Brizola, le représentant du populisme de gauche. Il s'affronte au second tour avec Fernando Collor de Mello, identifié comme populiste de droite et recueille 47 % des voix.

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le peuple de Dieu. Au-delà de la formulation religieuse se dégage une nouvelle conception du peuple qui n'est ni celle du populisme, ni celle du marxisme. Le Brésil est aussi un pays violenté. La nature - et la population native - y est soumise depuis des siècles à une violence déprédatrice qui a tenu lieu de système de colonisation. Les peuples indiens ont été exterminés et le génocide continue. Le régime militaire a fait de la déprédation un système de «développement» avec le lancement de mégaprojets: la transamazonienne, l'exploitation du fer des immenses réserves de Carajâs, les grands barrages hydro-électriques. Aussi en opposition quotidienne au régime, est née une sensibilité qui a d'abord été celle des peuples indiens. Sensibilité en partie secondée par un appui international, suspect et en tout cas suspecté. S'est affirmée une conception du peuple à mille lieues de celle du populisme. Dans un éveil inattendu, les saigneurs du caoutchouc - les seringueiros -, dont les conditions de vie se rapprochent de celles des Indiens, mais qui en étaient traditionnellement les ennemis immédiats, ont repris l'idée de peuple et ont trouvé dans le mouvement écologique un extraordinaire champ de circulation

pour leur utopie. La conception de peuplesdelafor~t
devenait ainsi une composante originale de la nouvelle gauche. Une conception inédite de peuple s'est ainsi développée souterrainement. Quelle place va-t-elle prendre dans l'espace politique? Par tradition, transformer la notion de peuple, en fait politique, relève en Amérique latine de ce qu'on appelle le populisme. Le populisme donne une identité à tous les pauvres en orientant leurs demandes sociales vers

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un chef. Ce chef est moins destiné à répondre à ces demandes qu'à se poser comme défenseur intransigeant vis-à-vis des pressions de l'extérieur et des oligarchies. Le coup d'État de 1964 mit le holà à cette forme politique qui apparut aux militaires comme un mouvement dangereusement incontrôlable. Le temps n'est plus aujourd'hui à ce populisme-là. Brizola lui-même, arrivé en troisième position aux élections présidentielles, juste après Lula, bien qu'identifié à la période pré-1964 - beaufrère du Président Goulart, il a la réputation de s'être opposé jusqu'au bout au coup des militaires, ce qui lui valut un exil prolongé -, ne représente pas un retour à ce populisme. Néo-populisme? On désignerait ainsi la forme qui capte la massification sociale actuelle, c'est-à-dire «la prétention du peuple d'intervenir en tout6». Cette prétention est gérée aujourd'hui par les médias et le Brésil est précurseur dans cette capacité de transformer les masses audio-visuelles en un public unique. TV Globo qui occupe une position quasi-monopolistique est passée maître, à travers la production de ses téléromans, dans l'art de brouiller les limites entre fiction et réalité. Carnaval des images'. Le leader populiste d'aujourd'hui - c'est-à-dire néo-populiste - est celui qui peut rentrer dans cet imaginaire en s'adressant à un peuple qui a troqué son caractère misérabiliste pour appartenir à ce public unique. Fernando Collor de Mello, président élu, en est
6. José Ortega y Gasset (1926), La révolte des masses, Paris, Gallimard, Idées, tr. fro 1961. 7. Armand et Michèle Mattelart, 1987, Le carnaval des images, La fiction brésilienne, Paris, La Documentation française.

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l'exemple le plus manifeste. Propulsé par Rede Globo, il est totalement à l'écart du système de partis. La conception du peuple qui se dégage ainsi est puissamment niveleuse. La campagne présidentielle menée dans la confusion médiatique a été l'occasion d'imposer cette image-là du peuple. Peut-on se servir des médias sans accepter cette notion-là de peuple? En l'occurrence, Lula, le candidat du PT, pouvait-il mener une campagne efficace sans tenir compte de cette massification
composée par les médias? Plus fondamentalement encore, la conception de peuples de Dieu et de la forêt telle qu'elle vient d'être esquissée, et sa référence à une vie communautaire, n'est-elle pas définitivement détruite par le nivellement social et culturel actuel? Cette conception n'est-elle pas le produit d'une nostalgie d'un temps révolu? Les résultats des élections présidentielles montrent que non. Au contraire, le PT est apparu comme le principal parti «moderne» du Brésil. Nouvelle modernité. L'examen de la conception de peuple et de notions adjacentes et l'étude de leur circulation permettent d'éclairer les idées de la nouvelle gauche brésilienne. Il ne s'agit certes pas, on l'a vu, de les étudier à travers un programme politique avec ses prétentions de cohérence. Il n'est pas ici question de faire une analyse de doctrine. Au contraire, nous partons de la conception que dans la société brésilienne - comme dans toute société - se développent des séries discontinues de notions et de discours qui se rencontrent en partie fortuitement et sans cohérence préétablie dans des communautés, parmi des militants de mouvements sociaux ou dans la tête de certains intellectuels. Ici en l'occurrence des pédagogues, des théologiens, des sociologues - on

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