LES PRATIQUES DISCURSIVES DU CONGO-BELGE AU CONGO-KINSHASA : une interprétation sociolinguistique

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Cette étude analyse divers discours congolais et belges et décode leur fonds linguistique : discours colonial et missionnaire, articles de presse, romans, écrits des premières élites modernes, « affichages » de la diaspora congolaise sur Internet … Elle contribue aussi, d’une part, au débat théorique sur l’exercice et le destin des sciences humaines africaines et en Afrique, à partir du modèle des sciences et du langage.
Publié le : lundi 1 juillet 2002
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EAN13 : 9782296176775
Nombre de pages : 368
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Collection «Congo-Zaïre

~

Histoire et Société»

Dirigée par Benoît Verhaegen

Nyunda ya Rubango

LES PRATIQUES DISCURSIVES DU CONGO BELGE AU CONGO-KINSHASA
UNE INTERPRÉTATION SOCIOLINGUISTIQUE

Préface par Benoît Verhaegen Postface par v. Y. Mudimbe

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur, Nyunda ya Rubango, est romaniste et linguiste de formation et de carrière. Inscrit au doctorat de 3e cycle de l'Université de Nice (1974-1976) et docteur en Langue et Littérature Françaises de l'Université de Lubumbashi (1976). Il a enseigné aux Facultés des Lettres de Lubumbashi (Congo-Zaïre) et de Bujumbura (Burundi) de 1976 à 1993. Depuis lors, il enseigne le français, la littérature mondiale et les "études noires" aux États-Unis d'Amérique, notamment à l'Université Creighton d'Omaha, Nebraska. Il a publié, entre autres travaux d'analyse sociolinguistique du langage politique africain, Les principales tendances du discours politique zaïrois (1960-1965), (Bruxelles, Les Cahiers du CEDAF, n° 7, 1980). Il a récemment coédité (avec Drocella Mwisha Rwanika) un ouvrage, Frnncophonie littéraire africaine en procès. Le destin unique de Sony Labou Tansi (Ivry-surSeine & Yaounde. Nouvelles du Sud & Silex, 1999).

(Ç) L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0362-3

À Ngwarsungu Chiwengo, mon épouse et à nos enfants Mudimbe, Nyamugurwa-Aminatu & Kani-Nsimire Rubango, en guise d'affection et de reconnaissance pour leur soutien continu.

SOMMAIRE

Préface.

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Avant-Propos.

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Quelles(s) science(s) pour demain? Pour une révolution des sciences humaines en Afrique Quinze ans de pratique sociolinguistique au Zaïre: quelques réflexions à partir d'un bilan sommaire Quelques considérations sur la littérature coloniale, le discours colonial... Variations du discours missionnaire au Congo belge: de Kaoze et Roelens à MuIago À propos d'un discours colonial belge: "La case de J'Oncle Patrice" de La Libre Belgique L 'homme qui demanda du feu d'Ivan Reisdorf! cristallisation des tragédies coloniale et rwandaise. ... Le phénomène Lumumba revisité: nationaliste et modéré À la redécouverte de Zamenga... Au-delà de Zamenga Le Congo et l'Afrique face aux enjeux et aux paradoxes de la
francophonie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
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17 33 65 85 121 139 171 197

ou

Galerie de portraits congolais: le cas de la diaspora. Libre regard sur une catégoriede discourspolitiques
Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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Postface.

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PRÉFACE
Ce travail approchant principalement un ensemble de discours congolais et belges est l'aboutissement d'un long cheminement d'une trentaine d'années. L'auteur qui est de 1970 à 1972 l'élève du professeur V. Y. Mudimbe aux Universités de Kinshasa (Lovanium) et de Lubumbashi (UNAZA) consacre ses premières recherches au vocabulaire politique du Congo de 1959 à 1965. Prolongeant la problématique de son mémoire de licence présenté en 1972, jeune assistant, il examine, dans le cadre d'un séminaire de troisième cycle, le problème de méthodologie lié à ce domaine; d'où l'article qui fait l'objet du numéro 6 du bulletin du CELTA Linguistique et Sciences Humaines "Recherches sur le vocabulaire politique du Zaïre. Questions de méthodes sociologiques et linguistiques" (1973, 9 p.). En 1976, il défend sa thèse de doctorat sur le même sujet (Analyse du vocabulaire politique du Zafre (1960-1965). Essai de socio-linguistique "immédiate" (2 t., 580 p.). L'économie de cette étude paraît, une première fois, au CELTA en 1978, avec une préface de V. Y. Mudimbe, en un volume condensé de 194 pages, dans la collection "Travaux et Recherches" sous le titre Argumentation et signification. Analyse socio-linguistique du vocabulaire et du discours politiques du Zai"re (1960-1965). Fort impressionné par cette thèse, nous demandons à l'auteur d'en reprendre l'essentiel et de le publier dans les Cahiers du CEDAF; ce qui est réalisé en 1980 (Les principales tendances du discours politique zaïrois (1960-1965), n° 7, 72 p.). Les analyses de Nyunda ya Rubango constituent une introduction indispensable au vocabulaire politique utilisé durant les premières années du Congo indépendant. C'est la période du nationalisme spontané, populaire et triomphant. Le vocabulaire est original et désigne un phénomène inattendu et quasi révolutionnaire: l'émergence de la conscience politique parmi une population privée non seulement de vie et d'expérience politiques mais aussi de la culture et de l'information qui conditionnent habituellement l'usage du vocabulaire.

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Le discours prononcépar PatriceLumumbale 30juin 1960,jour de l'indépendance du Congo, est le symbole de ce langage nouveau et inattendu pour les observateurs étrangers. Il a fait l'objet de nombreuses controverses. Il est analysé de manière
rigoureuse par Nyunda ya Rubango (chapitre 7). En novembre 1965 tout change au Congo: un pouvoir politique centralisé s'installe. Un appareil d'État se met en place. L'armée, l'administration, les institutions politiques et surtout les médias sont mis au service d'une idéologie imposée et contrôlée par le pouvoir. Le vocabulaire politique s'appauvrit, se fige, à l'exception des régions en rébellions au Kivu et à l'Est du Congo où surgit une spontanéité révolutionnaire étonnante. Un texte d'une rigueur et d'une qualité remarquables la représente: "Le manifeste de la fraternité prolétarienne des paysans, ouvriers, intellectuels et étudiants congolais conscients et révolutionnaires"l. Les discours de la "rébellion" de l'Est du Congo n'atteindront plus jamais ce niveau. A partir de 1980 Nyunda ya Rubango diversifie et élargit son champ d'analyse. Le sujet principal ou exclusif n'est plus le discours politique congolais. Le discours colonial et missionnaire, la littérature, la francophonie, les sciences humaines en Afrique et en particulier la sociolinguistique fournissent, entre autres thèmes, un panorama de sujets très ouverts. Le dernier chapitre, le plus novateur sans doute, aborde à nouveau le discours politique congolais mais sous un angle spécial et à partir d'une source d'informations très particulière. Le corpus est constitué de dialogues interactifs sur le net entre Congolais de la Diaspora, vivant en majorité en Amérique et en Europe. Le sujet est vaste et concerne la période la plus controversée de l'histoire récente du Congo-Zaïre. Trois phénomènes politiques majeurs sont analysés par les membres de la Diaspora congolaise: l'affrontement et l'effondrement du régime Mobutu qualifié parfois de "transition mobutiste"; la prise de pouvoir des troupes de Kabila dont le fer de lance était formé par des Tutsis rwandais; à peine installé à Kinshasa, le nouveau pouvoir doit faire face à une nouvelle guerre de libération menée principalement par ses anciens alliés étrangers.

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Le territoire et les richesses minières du Congo deviennent l'enjeu d'une guerre internationale impliquant les pays limitrophes qui se partagent les 4/5 du pays. Arrivé en 1993 aux États-Unis, Nyunda ya Rubango va se consacrer jusqu'en 1999 à l'étude des tendances dominantes du discours de la Diaspora principalement sur le net mais également dans la presse aux États-Unis et en Europe. Entre 1000 et 1500 personnes à travers le monde entier sont abonnées aux réseaux de la Diaspora congolaise basés aux États-Unis (Zaïre/Congo-List, Congokin, Africa-t, Congovista, etc.) et diffusant plus d'une centaine d'affichages quotidiens. La matière politique domine les échanges, mais d'autres sujets du domaine socioculturel et social sont également abordés, tels la francophonie et l' anglophonie, l' ethnicité, le racisme, le sexisme, le féminisme. Le lecteur habitué au formalisme et à l'hypocrisie des discours de la période Mobutu est surpris par la passion, l'extrémisme, la liberté et même la violence des échanges sur le net. Nyunda ya Rubango est conscient des risques de subjectivisme. Il s'efforce d'identifier les auteurs des textes dont le discours - nous le citons - "intellectuel et politique ne se limite pas, en Amérique du Nord, comme partout ailleurs, au narcissisme, au dogmatisme, à l'intolérance et à l'opportunisme figés". L'analyse des discours politiques de la Diaspora est le dernier chapitre IOde l'ouvrage et le plus important par son ampleur (quelque 70 pages), la qualité et l'ori~inalité de l'information, principalement les réseaux net aux Etats-Unis, la variété et l'intérêt des sujets traités. Le classement des matières par l'auteur est très pertinent et permet au lecteur non familiarisé avec ce genre d'information de s'y retrouver et d'apprécier le foisonnement des citations . Il est certain que ce texte sera lu et commenté par la Diaspora, mais il intéresse tous ceux qui se sentent concernés par I'histoire récente du Congo. Sur ce sujet il faut mentionner le chapitre 7 consacré au "phénomène Lumumba". L'auteur pose la question, objet de toutes les controverses: le nationalisme de Lumumba estil "suicidaire et catalyseur de la crise nationale bien connue sous le nom grandiloquent de "congolisation"? La réponse de Nyunda ya Rubango tient dans le titre du chapitre: selon la perspective envisagée, Lumumba paraît à la fois

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ou tour à tour "nationaliste et modéré"! Ce jugement est étayé par de nombreuses citations et par le recours aux meilleures sources sur la question. Mais on ne peut s'empêcher de penser que l'analyse de la personne de Patrice Lumumba, de ses discours et de ses actions n'est pas achevée ni d'espérer que l'auteur et
d'autres chercheurs poursuivront et prolongeront cette oeuvre. Benoît Verhaegen Janvier 2001.

Note
1

Le texte est daté du 1er mai 1969. TIa été publié par l'éditeur parisien

François Maspero en 1972, analysé et commenté longuement et remarquablement dans une introduction par le sociologue Gérard
Althabe. Le document a été réédité avec une nouvelle préface de Gérard Althabe et une postface de Bogumil Jewsiewicki) par L'Hannattan en 1997; le volume porte le même titre mais un nouveau sous-titre
évocateur: Lesfleurs prochainement du Congo

considérationsde ce travail, "Le Manijëste" retiendra sans doute
l'attention de Nyunda ya Rubango.

- Une utopie

du Lumumbisme.

Absent des

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AVANT-PROPOS
de la table des matières, certains lecteurs non avisés, pressés ou en mal de rigueur trouveront, au pire, un amalgame les études réunies dans ce volume; au mieux, ils établiront une liaison pénible entre les différents chapitres. Ce n'est, là, qu'apparence trompeuse. En réalité, dans mon projet initial et mes efforts constants, un lien profond et multiple soude cet ensemble d'analyses, même s'il ne paraît pas évident au premier regard. D'abord, l'ouvrage s'inscrit dans un cadre global d'analyse de discours, dans les plus larges acceptions et variations du dernier concept. Dans mon entendement, le lecteur évolue dans un univers à la fois identique et variable de discours congolais et belges, qu'il s'agisse de tendances du discours scientifique, académique africain, de langage colonial et missionnaire, d'expressions culturelles, de productions de la presse écrite, de créations littéraires et para-littéraires, de manifestations diverses de la conscience ou de la mémoire collectives, etc. Ensuite, les multiples problématiques abordées participent du même courant d'enseignements et de recherches qui marquent une quête d'une trentaine d'années. Depuis mes travaux de second et de troisième cycles, les discours politiques congolais - avec une distribution scrupuleuse des périodes successives - occupent une place de choix dans mes investigations. Le choix dévolu au discours de la Diaspora dans le dernier chapitre n'est qu'une variation et une actualisation d'un projet fondamental et permanent qu'on aura rencontré au centre de mes intérêts scientifiques. Les divers discours politiques considérés s'imbriquent euxmêmes dans une séquence logique de rupture et/ou de continuité qui s'articule de la période coloniale à l'ère actuelle du postmobutisme, en passant par les années de l'indépendance, la première et la deuxième législature et la période de "transition démocratique". Il va sans dire que chaque période est nourrie de forces de nature différente, contraire, voire antagoniste: de discours aussi bien belges, occidentaux que congolais, africains; de discours aussi bien conservateurs, conformistes, modérés que progressistes, révolutionnaires, nationalistes et critiques; de vision

A la vue

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centrée sur soi autant que de vision orientée vers autrui, "l'autre". L'intérêt pour l'écriture d'un Zamenga Batukezanga, par exemple, se justifie par le souci de déceler des points de convergence et de prolongement et!ou de rupture et de démarcation entre le discours colonial et missionnaire belge et le discours renové, nationaliste et critique congolais. Par discours belges et discours congolais, j'entends une masse indéfinie d'énoncés relativement homogènes dont la littérature coloniale, missionnaire et même post-coloniale (Roelens, La Libre Belgique, Reisdorf!) constitue un échantillon de la première catégorie et des générations successives d'auteurs congolais (Kaoze, Iyeki, Lumumba, rédacteurs et correspondants de La Voix du Congolais, Lomami-Tchibamba, Mulago, Zamenga, Diaspora contemporaine, etc.) un échantillon de la dernière catégorie. Sur l'analyse proprement dite d'énoncés j'ai cru utile de greffer une double réflexion, à mon sens capitale et basée autant sur mon expérience, mes préoccupations et mes interrogations personnelles que sur l'environnement local et mondial et l'histoire (passée, immédiate et future): d'une part, un débat théorique sur la pratique et le destin des sciences humaines en Afrique, à partir du modèle de la linguistique, de la sociolinguistique et des sciences du langage; d'autre part, un nouvel examen critique du concept de la francophonie dans les champs congolais, africain et mondial respectifs. Il va sans dire que les divers discours belges et congolais analysés sont produits dans un cadre social, historique, linguistique et culturel spécifique, où il n'est pas vain de (re)penser certaines notions ou questions capitales, permanentes, aiguës ou reactualisées, enrichissant ces études de cas ponctuelles, notamment les notions et questions de plurilinguisme et diglossie, conflit ou rapport entre tradition et modernité, logos et praxis, colonisation, décolonisation et recolonisation, Nord et Sud, identité, authenticité et mondialisation, particularisme et universalisme, etc. Au seuil de chaque chapitre, j'expose la "petite histoire" du texte, en prenant soin d'en tracer la genèse, l'évolution, l'intérêt et le lien à l'ensemble du volume. J'attache également un grand prix à l'hommage dû aux différentes personnes qui ont contribué d'une manière ou d'une autre à l'élaboration ou à l'enrichissement de chaque étude spécifique. Toutefois, j'invite le lecteur à garder à

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l'esprit le fait que cette redevance morale ne dégage nullement mon entière responsabilité quant à la teneur et à la forme de chaque chapitre en particulier et de l'ensemble de l'ouvrage en général. La plupart des études réunies ici sont le résultat d'une communication et/ou d'une publication antérieures. Le lecteur notera, j'espère, avec bonheur, que partout l'auteur se sera évertué d'étendre, d'actualiser ou réactualiser autant que faire se peut aussi bien la problématique ou les hypothèses de travail que l'argumentation, les illustrations, le corpus et la bibliographie. Un risque inévitable d'une pareille entreprise qui guette le lecteur est l'apparence de redites, de répétitions, voire, dans certains cas et dans une certaine mesure, de contradictions. Tout en implorant la patience, la clémence et le réalisme du lecteur, l'auteur tient à ce que ce dernier comprenne son souhait, ses attentes et ses stratégies concrètes: chaque chapitre spécifique constitue à la fois une unité autonome et une composante d'une structure complexe; chaque chapitre pourra/devra, par conséquent, être lu isolément et par rapport aux autres chapitres. Au départ, chaque chapitre s'articulait sur un jeu autonome et complet d'illustrations et d'indications bibliographiques; suivant l'option finale levée, justifiée toutefois par un besoin pratique d'économie de signes, une unique bibliographie générale rassemble en fin d'ouvrage, les bibliographies sectorielles originelles. Le souci d'élargir et d'actualiser les questionnements est doublé d'une autre préoccupation majeure qu'est un début de dialogue interne. En effet, j'ouvre une manière de discussion avec le/un public dans les chapitres qui se prêtent à cette manière de pensée. À. dessein, j'ai invité des collègues et/ou amis qui avaient lu l'un ou l'autre manuscrit et/ou l'un ou l'autre de mes textes exploités dans ce volume, à réagir instantanément à mes analyses. Je reprends textuellement les points de leurs commentaires dans les annexes des chapitres concernés. Le lecteur aura remarqué, en outre, que ces observations de la part de lecteurs critiques élargissent la discussion dans plus d'un sens: la problématique est étendue; certaines de mes questions trouvent une réponse ou un complément d'information; mes idées et mes données sont exploitées en vue d'une corroboration ou d'une remise en question de mes thèses; tout comme elles éclairent, dans certains cas, d'éventuelles nouvelles pistes de réflexion. Je remercie

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profondément ces collègues et/ou amis d'avoir remarquablement contribué à l'enrichissement de mon projet. J'attends du public une saisie exacte de ces efforts variés et du dernier effort en particulier: le signe, j'espère, exprimé de ma propre volonté et d'une volonté partagée d'élargir au mieux le débat, pour une plus riche analyse de discours belges, congolais et belgo-congolais. Je m'en voudrais de manquer d'exprimer une gratitude particulière à deux catégories de personnes, artisans privilégiés de l'enrichissement et de la parution de ce travail. Inestimable est ma dette envers Benoît Verhaegen et V. Y. Mudimbe qui auront accepté spontanément d'en rédiger la préface et la postface respectives et qui auront montré, depuis des années, un vif intérêt pour l'ensemble de mes travaux et de ma carrière. Dans leur foi amicale, Joseph Djesa et Pius Ngandu, de leur côté, auront remarquablement encouragé et soutenu, jusqu'à la production matérielle et technique) la publication de mes deux volumes
successifs, tributaires d'n souffle commun, à savoir ~es 111élange~ Sony Labou Tansi (Rubango, 1999, en coédition avec Rwamka) ainsi que le présent volume.

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QUELLE(S) SCIENCE(S) POUR DEMAIN? POUR UNE RÉVOLUTION DES SCIENCES HUMAINES EN AFRIQUE
Le noyau de la réflexion suivante a été présenté à l'occasion d'un "dialogue international" organisé les 2 et 3 juin 1996 par l'Université Stanford de Palo-Alto, Californie, sur le thème "Which Sciences for Tomorrow?". Ce forum était centré sur le rapport de la Gubelkian Commission, chargée par la Calouste Gubelkian Foundation de Lisbonne de réfléchir sur la restructuration mondiale des sciences sociales. Ce rapport a paru sous la forme d'un livre condensé, Open the Social Sciences (1996), édité aujourd'hui en une variété de langues. J'ai proposé à l'audience de Californie un débat sur "Which Sciences for Tomorrow? Revolutionize the Human Sciences in Africa". J'aimerais, dans ces lignes, répondre simplement, à mon niveau et à ma manière, à l'appel de la Gubelhan Commission. Tout en différenciant nettement les trois secteurs classiques du savoir "sciences naturelles", "sciences sociales" et "sciences humaines" celle-ci invite le monde savant à méditer sur la configuration de la science de demain, en se penchant spécialement sur les possibilités et les modalités d'ouverture, de restructuration et de collaboration
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des diverses sciences sociales et humaines. D'entrée de jeu, il me semble opportun de préciser qu'en tant qu'africain et africaniste, je me sens particulièrement et directement interpellé par la question de savoir comment révolutionner la science africaine et les études africaines dans le contexte universel et africain et comment (re)orienter demain les sciences sociales et humaines en Afrique. Avant de proposer une quelconque thérapeutique, il me semble pertinent de commencer par dresser un diagnostic. Le malaise de l'homme de science africain Qu'il soit basé sur le continent ou qu'il évolue à l'étranger, l'homme de science africain vit un conflit aigu, pluridimensionnel et permanent. Il aspire notamment à l'objectivité, à la scientificité, à l'universalité, mais son oeuvre est ancrée dans une historicité,

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porte les marques culturelles d'un temps et d'un lieu, est le fruit d'une certaine matrice scientifique, objective et d'une série de faits conjoncturels que l'école de Benoît Verhaegen (1974) qualifie de "micro-histoires" . Il se proclame africain et africaniste; après trente ans d'indépendance politique, il se croit même guéri ou à l'abri de toute manifestation d'aliénation mentale et culturelle; il pense pratiquer un discours typiquement africain, à la limite progressiste, critique et affranchi de tout mimétisme ou conformisme. Et pourtant, dans la réalité quotidienne, l'eurocentrisme et le souci d'orthodoxie l'emportent sur, ou, à tout le moins, sont plus puissants que tout effort d'afro-centrisme et de quête de personnalité. Le risque guette constamment l'homme de science africain de prolonger avec de légères variations la science du maître, du mécène ou du partenaire occidental, de penser par procuration, de s'appuyer inconditionnellement sur des réflecteurs théoriques et méthodologiques parfois ou souvent déjà contestés ou dépassés en Occident même. V. Y. Mudimbe (1988 & 1994: XV) relève cette tendance, pour les "interprètes occidentaux" et les "analystes africains" à utiliser des catégories et des systèmes conceptuels tributaires de l'ordre épistémologique occidental. En réalité, surenchérit Mamadou Diouf (1996:245), le relent de l'idéologie et de la connaissance coloniales et néo-coloniales hante obstinément le champ des études africaines; "en quelque sorte", pense-t-il, au regard des autobiographies intellectuelles et autres essais de Jan Vansina (1995) et V. Y. Mudimbe (1988, 1994, 1995) et d'autres travaux africanistes, "dans l'invention de l'Afrique, la raison coloniale est toujours à l'oeuvre, même si les figures en sont constamment renégociées" . Au lieu de se poser en artisan, dépositaire ou messager de la science africaine, l'homme de science africain se trouve souvent plus confortable ou mieux valorisé sous une étiquette soit impersonnelle, soit universelle, soit carrément étrangère, occidentale. Il contribue certainement ainsi à l'enrichissement et à l'expansion du savoir occidental. Isidore Ndaywel (1996) se montre très sensible au dilemme des chercheurs africains et africanistes que le chemin de l'exil libre ou forcé conduit aux pays du Nord. D'un côté, la science africaine s'en trouve agrandie: par ce biais, l'Afrique entière rayonne intellectuellement, marque sa

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présence mondiale à travers les réalisations de ses filles et fils de la Diaspora. Comme qui dirait: "à quelque chose malheur est bon"! De l'autre, le continent, chargé déjà d'une histoire séculaire douloureuse, perd momentanément ou définitivement dans ces "dépositaires", "messagers" ou "ambassadeurs" du savoir des ressources humaines indispensables au combat historique de "réarmement", de "développement intégral" et de "reconstruction nationale" qui se livre actuellement ici et là sur le terrain. L'institution au sein de laquelle le savant africain oeuvre habituellement est elle-même empreinte du modèle napoléonien. Les traits de ce système défectueux et par conséquent anachronique ont été rendus, entre autres penseurs, par Michel Serres (1978). Ils résident dans le système technocratique, les poussées de division et de domination, le cloisonnement, la hiérachisation et la catégorisation stéréotypées et tyranniques des sciences, le narcissisme et le monopole disciplinaire des divers savants qui se croient les seuls gourous patentés à bord et maîtres absolus de la situation, mais qui, en réalité, sont enchâmés à la fois par leurs "mécènes" et leurs" clients" . Le chercheur africain se veut et se dit à tout prix "africain"; il se prend pour un "tigre" qui croit stratégique de clamer à tue-tête sa "tigritude"; il chante son "africanité", alors qu'il est profondément occidentalisé par sa formation, ses aspirations et son mode de vie et de travail élitiste. Le savoir occidental supplante de manière trop oppressive le savoir africain. Selon V. Y. Mudimbe (1994:XIV), un drame important caractéristique de l'histoire sombre de l'Afrique réside dans le mutisme total et imposé des discours africains ou la récupération récurrente de ceux-ci par les discours occidentaux

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conquérants . Pour comble d'ironie, plus le savant africain devient populaire, sophistiqué, fin, plus il s'éloigne des milieux nationaux et africains, plus il devient une énigme et même un inconnu pour l'environnement immédiat, plus il est adopté ou se laisse adopter par les milieux étrangers. Pire, ses titres de gloire sont couramment versés au compte d'une organisation, d'une association ou d'un regroupement du genre "Francophonie", "Commonwealth" et consort. Il est certainement, par ses prises de parole et ses publications, mieux connu à l'extérieur qu'au pays il est vrai que "nul n'est prophète chez soi". Ses écrits publiés quasi

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exclusivement à l'extérieur n'atteignent qu'un public africain extrêmement limité. Il s'agit évidemment, ici, de carence qui affecte les structures de plus d'un État afticain, qui est liée aux problèmes complexes de gestion et de politique nationales et d'édition, de diffusion et de conservation de la chose imprimée, et qui laisse l'intelligentsia afticaine éplorée ou au moins interpellée dans son impuissance totale. Pour illustrer ce propos, on pourrait considérer un cas extrême du Congo, cas on ne peut plus symptomatique des paradoxes africains en matière de publication et d'information. Comme le collègue et ami de longue date Isidore Ndaywel (1996) le reconnaît dans son témoignage vibrant, V. Y. Mudimbe n'est certainement pas un inconnu dans son pays d'origine, spécialement dans les milieux littéraires, scolaires et scientifiques. Tout en résidant depuis deux décennies à l'étranger et en publiant principalement en anglais depuis une dizaine d'années, il continue à servir de motif de fierté pour plus d'un compatriote du pays et de
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la Diaspora. Il serait vraiment malhonnête, sinon étrange d'ignorer ou de contester son titre de gourou scientifique et littéraire à cet ancien professeur d'universités congolaises et autres africaines et actuel professeur de Duke aux États-Unis. Le titre de docteur honoris causa que lui a décerné l'Université Paris VII Denis Diderot en 1997 témoigne visiblement de sa stature et de son dynamisme scientifiques. Mais, si la jeunesse et les élites intellectuelles l'identifient encore à certains de ses romans primés dans les années soixante-dix et quatre-vingts, combien de compatriotes, même parmi des savants respectables, ont été mis au courant de la publication ou ont obtenu la possibilité de lire ses classiques scientifiques récents publiés en anglais par de prestigieuses presses universitaires américaines? Combien, surtout s'ils n'ont pas bénéficié du privilège de voyager ou de "se recycler" en Europe ou en Amérique dernièrement? Combien de bibliothèques strictement personnelles, plus ou moins privées et même publiques possèdent une copie de ses essais en langue anglaise et même française? Pour ne citer encore que quelques cas témoins, en histoire, combien de copies des ouvrages d'un Mbokolo Elikia, d'un Isidore Ndaywel è Nziem, etc. cjrculent actuellement au Congo? En littérature, combien de copies des ouvrages d'un P. Ngandu

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Nkashama, d'un Mukala Kadima-Nzuji, d'un Patrice Mufuta, etc.? En (socio)linguistique, combien de copies des ouvrages d'un Kazadi Ntole, d'un Sesep N'Sial, etc.? En philosophie, en sociologie, en sciences politiques, en anthropologie, en économie, en sciences de l'éducation, en droit, etc.? Moralité? Le plus souvent le chercheur africain investit relativement mal, c'est-à-dire dans un compte à usure mais "étranger". Pire, il est habituellement "mal consommé", c'est-àdire mal connu sur son propre terroir immédiat. Cet état vicieux atteint même divers classiques d'études africaines malencontreusement absents de bibliothèques scolaires, universitaires et même publiques au plus haut niveau, documents qui, au mieux, n'étaient ou ne sont encore accessibles que grâce aux "Centres Culturels Français" ou autres organismes euroaméricains analogues. Et encore que, "pragmatiques" et autocentrés, les "Centres Culturels Américains", par exemple, contraignent le public africain à pratiquement "consommer américain" (au besoin par le biais des traductions) à l'exclusive. L'universitaire africain commun, il est pénible de l'avouer, est le parent pauvre des rencontres internationales, même africanistes. Et quand, mû par l'élan d'une certaine foi, d'une certaine mission, il s'essaye avec fierté, enthousiasme et courage à certains domaines ardus et stimulants de l'africanisme, de nombreux critiques, y compris ses pairs africains, s'empressent de le taxer de chauvinisme, de sentimentalisme, de lyrisme, de "passionnisme", d"'exaltationnisme", d"'agitationnisme" que le lecteur m'accorde tous ces néologismes -, d'activisme,d'idéologisme,d'exclusivisme, de particularisme étroits et de tous les ismes aussi réducteurs que peu honorables. Je songe, ici, notamment à l'égyptologie, aux études classiques et aux travaux dans diverses disciplines qui s'attachent à rendre hommage à un passé (centenaire ou millénaire) africain glorieux. L'infrastructure de recherche et de publication souffre de différents maux dans la plupart des institutions universitaires africaines. Malgré ses imposants titres académiques et sa compétence objective, le chercheur africain abandonné à ses seules ressources est plus d'une fois réduit à un rôle de seconde zone ou d'informateur. Son travail se limite à la collecte des matériaux originaux sur le terrain. Comme dans le cas du cuivre et d'autres minerais, la véritable opération de traitement, de

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présentation, d'analyse et de diffusion de matériaux se fait à l'extérieur, dans les académies européennes ou américaines, par des "partenaires", des "correspondants" ou des maîtres étrangers, avec ou sans le concours du chercheur africain en question, moyennant ou non quelque compensation ou accord. Certains travaux savamment réaménagés paraissent parfois à l'insu même de leurs initiateurs, auteurs ou co-auteurs africains. Il existe évidemment des cas de collaboration fructueuse, élégante, équilibrée et honnête. Ils sont loin de constituer la norme. n s'agit, précisément, d'exceptions qui confirment la règle. De toute façon, le parrainage ou le patronage au-delà de la Méditerranée ou de l'Atlantique sont devenus une voie quasi obligée pour les hommes de science et de lettres africains en mal d'affirmation, de positionnement, de publication, de notoriété et de raffinement. Les "coopérations bilatérales" Nord-Sud favorisent ou renforcent, à l'université comme ailleurs, la condition de dépendance, de malentendus, de complexes et de conflits d'intérêts continus. Les éditeurs et les contributeurs d'un essai récemment consacré aux "contributions des études africaines aux sciences sociales et humaines" (Bates, Mudimbe et O'Barr, 1993) montrent comment les recherches africanistes ont sensiblement façonné et continueront à façonner plus d'une discipline sociale et humaine, comment elles ont infléchi la science et la culture modernes, déterminé une nouvelle compréhension ou interprétation de la réalité sensible, de l'histoire et des idées; comment les études menées de l'Afrique et/ou par des Africains ne valent pas plus ni moins que celles conduites de l'extérieur et/ou par des pairs européens; comment certaines positions de l'''Africacentricity''
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(sic, que l'on entende Afrocentrisme ou Afrocentricité ) manquent de fondement, etc. Le progrès de la science africaine et des études africanistes ne nous interdit pas tout scepticisme, toute inquiétude et toute remise en cause du savoir africain et du savoir occidental. La situation politique et économique de la plupart des pays d'Afrique noire joue aussi un rôle prépondérant sur l'attitude des professeurs et des chercheurs. L'actuel drame du continent tient de plusieurs facteurs complexes, corrélés et connus du monde: ici et là perdurent depuis une trentaine d'années des régimes forts ou des dictatures d'origine militaire; les tensions et les guerres civiles foisonnent; les économies nationales connaissent un état

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d'effondrement ou d'instabilité remarquable; les infrastructures sociales se meurent au jour le jour; la violation des droits de l'homme sévit; la répression fonctionne comme une machine impitoyable... L'académicien a ainsi perdu dans de nombreux pays tout ou énormément de son prestige social, de sa force politique et de son pouvoir économique. Dans certains cas, sa situation frise la paupérisation, sinon la clochardisation totales. Il ne jouit, par ailleurs, de la liberté de pensée, d'opinion et d'expression ni dans ses enseignements ex cathedra ni dans ses écrits. La "liberté académique" et la liberté tout court sont de lointaines réalités, pour ne pas dire des slogans vides. Cet état apocalyptique frappe plus particulièrement les catégories des sciences sociales et humaines. Devenus monnaie courante, les régimes despotiques forcent l'homme de science africain soit au silence, soit à la résignation, soit à la soumission indolente, soit à la complicité, soit à la récupération, soit à la révolte, soit à l'exil. La censure et la répression, plus vives aujourd'hui qu'à l'époque coloniale, sont autant d'épouvantails qui étranglent le chercheur et l'intellectuel africains. D'où l'amertume et la critique musclée des écrits et des prises de parole diverses émanant de l'extérieur. Certains faits relevant de l"'histoire immédiate" science de

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synthèse et de la contemporanéitédans la perspective de Benoît
Verhaegen (1974) doivent être traités avec une extrême prudence, quand ils ne représentent pas simplement des tabous ou des matières délicates, "sensibles". La science africaine de demain Je conviens avec Benoît Verhaegen (dans la lettre personnelle qu'il m'adresse en date du 30 juin 1997) que le concept de "science africaine" appelle une large discussion. Tout compte fait, la nouvelle science africaine répondra, à mon sens, à un certain nombre d'impératifs dont je m'efforcerai de dégager les priorités. Elle sera relativement souple et s'ouvrira à des dimensions nouvelles. Il est vrai qu'un chercheur africain aborde les études africaines avec une connaissance empirique préalable, une sensibilité et une conscience spécifiques. Mais, contrairement à une certaine croyance fanatique ou bornée, l'africanisme n'est pas une chasse gardée des savants africains, ni une pratique qui

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n'acquiert de pleine signification que quand elle s'exerce en Afrique et s'adresse à un public exclusivement ou prioritairement africain. Un discours scientifique africain ne repose pas non plus nécessairement ou absolument sur une langue africaine ou un thème africain. L'examen d'expériences et de cultures exogènes peut, s'il est bien conduit dans l'optique comparative ou contrastive, féconder de solides études africaines ou éclairer des conduites politiques, sociales et culturelles africaines. L'africanisme pour l'africanisme ou l'africanisme à tout prix, comme monnaie d'échange d'une vulgaire mode scientifique ou culturelle ou comme option non enthousiaste, bonne tout juste à dédouaner les consciences, est aussi un non sens absolu. La science africaine à naître s'efforcera de se libérer de ou de se protéger contre l'ethnocentrisme envahissant, aveugle, qu'il émane de l'héritage européen ou d'une volonté d'affirmation africaine erronée ou mal pensée. Il n'est point besoin de dire que ces deux formes d'ethnocentrisme s'expriment parfois de façon inconsciente, à la manière de ceux que les Français nomment "naturel": ce phénomène dont on dit qu'une fois chassé il revient au galop ... Cette science tendra à un équilibre. Elle évitera, à la fois, comme le conjurait un père de la Négritude, de se diluer dans l'universalisme naïf et infécond et de s'emmurer dans le particularisme étroit et fanatique. Elle aspirera constamment à une certaine identité, à une certaine personnalité, à un certain dynamisme, à un certain esprit critique, innovateur et créatif Elle se mettra à l'abri de l'''inhibition théorique et méthodologique" résultant du conformisme excessif. La nouvelle science africaine cessera à tout prix d'être un calque, une "copie certifiée conforme", un prolongement de la science européenne et américaine. Elle remettra en question l"'esprit d'orthodoxie scientifique" ou ce que V. Y. Mudimbe (1980:93) attribue au principe de "filiation spirituelle et méthodologique". Elle ne se réfugiera pas indéfiniment ou indûment derrière les prétextes faciles de l'objectivité ou de l'ascèse scientifiques et des contraintes d'ordre conjoncturel. Elle ne justifiera pas éternellement son neutralisme par les normes tout aussi figées de "pure science", de "science universelle". Animée d'un certain nationalisme et d'un certain humanisme, elle sera à la fois engagée

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et "engageante" Ge tiens le dernier terme de l'homme de lettres congolais Tchicaya U Tam'Si, qui définissait ainsi la mission prophétique, charismatique de l'écrivain africain). Elle conciliera de manière permanente pratique scientifique et pratique révolutionnaire. Dans The Invention of Africa, V. Y. Mudimbe (1988) propose déjà fort heureusement de corréler savoir, discours et pouvoir. La future science africaine sera "prométhéenne", c'est-à-dire utilitaire au sens plein du mot, dans la vision d'un J. de Certaines (1978). Autrement dit, dans ses présupposés, ses fondements, comme dans ses articulations et ses fonctions, elle se mettra au service de l'homme, de la société et de l'humanité; elle ne se limitera pas à révéler l'homme à lui-même. Rivée sur ses réalités, elle s'intègrera à la logique et aux stratégies du développement et de l'émancipation. Elle proposera des réponses concrètes à une série de questions d'ordre politique, social, économique, culturel, etc. La science africaine de demain s'inscrira dans le processus du dynamisme de l'histoire. Elle correspondra à un "défi" "défi" dans le sens de "challenge" dont parle l'historien britannique Arnold Toynbee. "Défi" ou "pari" signifient, entre autres choses, dépassement de certains raisonnements traditionnels, élargissement des dichotomies classiques (Europe-Afrique, NordSud, colonisation-décolonisation, tradition-modernité, etc.) dans le sens d'intégration de divers autres paramètres relatifs aux structures et aux relations sociales, prise en compte des rapports entre pouvoir technocratique et pouvoir scientifique, logos et

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praxis. Il est permis de rêver, pour l'Afrique, l'avènement d'une
"sciènza nuova", science qui, dans le chef d'Edgar Morin et Benoît Verhaegen (1974), inspirés par Giambattista Vico, est ouverte à l'interdisciplinarité, considère les multiples crises, tensions, conflits, ruptures, contradictions et transformations des sociétés africaines et du monde contemporain et réduit au maximum la distance entre le savant et sa société d'étude ou la société tout court. Cette science demeurera réaliste, utilitaire, "pragmatique" au sens américain du terme, c'est-à-dire essentiellement pratique. Elle sera attentive aux nécessités, aux aspirations et aux mentalités africaines. Elle privilégiera l'homme africain dans sa vie et sa culture quotidiennes et dans ses rapports avec le monde ancien et

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moderne. Elle interrogera tour à tour ou simultanément le passé, le présent et l'avenir, pour conférer à l'homme contemporain sa pleine qualité de "homo sapiens". N'en déplaise aux éditeurs de
l'ouvrage qui porte un titre combien significatif

Humanities (1992), auteurs qui réduisent la fonction des sciences humaines à l'éclairage du présent (p. 2). Les Browne nuancent ailleurs leur jugement, en corrélant les trois moments de l'histoire: "les sciences humaines, affirment-ils, constituent le présent et façonnent le futur" (p. 136); ou "les sciences humaines représentent la culture du passé notre héritage et la culture du présent; elles modèlent également, bien sûr, la culture du futur" (p. 142).

-Rejuvenating

the

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Théoriquement, l'africanisme est ouvert à tous les chercheurs. Mais, du point de vue de l'extérieur, il faut éviter que l'intérêt à la vie, à la culture et à l'histoire africaines n'ouvre une brèche dangereuse, ne porte un préjudice grave aux peuples africains, ne serve d'instrument ou d'alibi d'une conquête ou reconquête coloniale ou néo-coloniale. Il faut éviter que l'africanisme ne se prête à un contrôle sournois et à une exploitation voilée du continent. Dans le cas particulier des relations entre l'Amérique et le Tiers-Monde, par le biais d'un de ses livres percutants, LouisJean Calvet (1987: 205) rend compte d'un fait de prosélytisme et de scientisme dangereusement vicieux. Histoire vraie ou imaginée par le militant et savant français pour illustrer sa cause sur l'impérialisme linguistique et culturel occidental, l'avenir tranchera. Mutatis mutandis, certains faits incriminés aux États-Unis paraissent curieux, sinon plus ou moins vraisemblables. Et, comme disent les Français, "il n'y a pas de fumée sans feu". D'après Calvet, le Summer Institute of Linguistics, puisqu'il faut appeler le diable par son nom, est une institution américaine fondée par le pasteur presbytérien Cameron Townsend, qui nourrissait des ambitions louables. Il se proposait, à l'origine et théoriquement, de décrire les langues du monde non encore étudiées et de traduire la bible dans diverses langues d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie et d'Océanie. Mais, à partir des années 1970, cette organisation a été accusée de véhiculer une idéologie douteuse et de couvrir plusieurs pratiques illicites dans de nombreux pays d'Amérique Latine, de posséder des accointances avec la C.I.A., de servir les missions de recherche pétrolifère américaines, d'organiser un camp

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d'entraînement destiné à la lutte anti-guérilla, de trafiquer des pierres précieuses et de l'uranium, de procéder à la stérilisation forcée et secrète des Indiens, de prêcher à l'absolu les normes morales, sociales et culturelles américaines au mépris des valeurs et des réalités locales et de démanteler les forces minoritaires au profit du pouvoir central une façon de favoriser le despotisme au bénéfice des puissances capitalistes étrangères. L'absence d'orthodoxie et de transparence dans le comportement de l'Institute fait penser, aujourd'hui, à la remise en question de l'action du Révérend Pat Robertson. Il est facile d'entrevoir des diamants et du pétrole brut derrière la bible et les projets de développement que cette personnalité politique et religieuse américaine a brandis au Congo-Kinshasa, en Angola et ailleurs en Afrique noire. Et il n'est pas le seul à exploiter ainsi les conflits politiques, les crises économiques, les désastres sociaux et même les calamités naturelles du TiersMonde. Histoire mille fois répétée et, par conséquent, inoubliable et triste du cheval de Troie! Histoire, malheureusement, jamais bien comprise ou jamais comprise du tout! Lourd tribut dont l'Afrique paye continuellement sa coupable naïveté et sa faim boulimique de "bienfaiteurs", de "donateurs", de "sauveurs" et de

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It "libérateurs ! Dans la trosième partie de cette réflexion je me pencherai sur les considérations d'ordre linguistique: comment je vois la situation linguistique et la pratique linguistique dans l'Afrique de demain.

Langues et linguistique pour l'Afrique de demain Le linguiste africain, comme tout scientifique, exerce un pouvoir politique limité, sinon inexistant. Rarement il est directement associé aux décisions touchant à l'usage des langues. En effet, le législateur suprême accapare tous les pouvoirs et toutes les institutions publiques sont ultra-politisées dans un système de centralisme despotique et de monolithisme à outrance. Le linguiste africain ne reçoit pas les moyens de sa politique de recherche ni de participation à l'élaboration d'un nouvel ordre culturel et linguistique. Les centres de linguistique théorique et appliquée dignes de ce nom n'existent que dans quelques pays. Dans le cas des pays francophones, jusqu'il y a quelque temps, ces centres ne

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fonctionnent et rayonnent que grâce à l'assistance prépondérante ou exclusive de la "coopération" française et de l'A.C.C.T. (Agence de Coopération Culturelle et Technique). Il en est ainsi des centres de Dakar, d'Abidjan, de Yaoundé, de Ndjamena, de Niamey, de Bamako, d'Antananarivo, de Kigali, de LubumbashilKinshasa, etc. C'est encore l'A.C.C.T. (ou l'AUPELF [Association des universités partiellement ou entièrement de langue française] dans le dernier cas), dans leur infinie générosité francophone, qui financent des projets linguistiques inter-africains ou internationaux importants, comme l'ALAC (Atlas linguistique de l'Afrique centrale), le LET AC (Lexiques thématiques de l'Afrique centrale), le CERDOTOLA (Centre régional de recherche et de documentation pour les traditions orales et le développement des langues africaines) et l'IFA (Inventaire des particularités lexicales du français d'Afrique noire). Même au niveau régional et continental, un organe de l'organisation panafricaine, comme le Bureau Inter-Africain de Linguistique, basé à Kampala et commis essentiellement à la libération et à l'unité linguistiques africaines, est pratiquement inopérant et démuni des ressources fonctionnelles élémentaires. Les sociétés savantes nationales, comme la SOZALIN au Congo/Zaïre (Société Zaïroise de Linguistique), n'existent que de nom. Quand, en tant que techniciens, ils participent au débat de l'aménagement ou du réaménagement linguistique, les linguistes africains sont appelés à se mettre au-dessus de la mêlée politique, à favoriser l'unité linguistique tout en ménageant les minorités et à adopter une attitude globale à la fois nationaliste et réaliste. Un nouvel équilibre culturel et linguistique suppose une re-évaluation de la place de l'anglais, du français et du portugais en Afrique et une revalorisation accrue des langues et des littératures nationales. Les langues européennes peuvent garder la fonction d'ouverture sur le monde, d'instrument de dialogue universel, de linguae francae internationales, de "languages ofwider communication", mais en aucun cas leur maintien et leur promotion ne peuvent se réaliser au détriment des langues et des cultures nationales, porteuses typiques de l'identité africaine. L'Afrique moderne participe du "métissage culturel", mais il faut éviter que les langues étrangères ne prolongent un état de
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dépendance, de domination, d'exploitation et d'aliénation continues. Je soutiens toujours le principe du bilinguisme franco/anglo/luso-africain, mais d'un bilinguisme reposant sur une redistribution équilibrée et pratique des fonctions assumées par les différentes langues en présence et assorti à la logique du développement, de l'unité et de l'émancipation des peuples africains. Il est clair que la "Francophonie africaine", avec f majuscule, pour citer le cas que je connais le mieux, est jusqu'ici plus profitable aux individus et à d'étroites minorités politiques, sociales et économiques qu'aux larges masses et aux peuples africains. Il est, enfm, pertinent de savoir quelle linguistique pratiquer en Afrique. J'examine en profondeur cette question dans le chapitre suivant portant sur les tendances de la sociolinguistique congolaise. En tout état de cause, il reste encore de la place pour deux types de linguistique apparemment contraires et pourtant complémentaires dans la réalité: la linguistique descriptive, formelle et la linguistique pluridimensionnelle, notamment "sociale" ou toute linguistique poreuse aux apports des sciences sociales et humaines. Dans le cas d"'esquisses" des langues africaines, on évitera de pécher autant par zèle que par défaut. Le descriptivisme excessif: exclusif ou étroit sera nuisible à d'autres approches linguistiques et entraînera un certain déséquilibre disciplinaire. Par ailleurs, on n'attendra pas de "l'autre", l'Européen ou l'Américain qui ont jeté les bases de la "linguistique africaine", stricto sensu, d'étudier toutes les langues africaines non encore décrites. On se gardera également de tomber dans le piège de "la description pour la description", pour viser à une saisie plus globalisante et plus structurante des langues et des situations de communication africaines. Ici la sociolinguistique et particulièrement la "sociolinguistique immédiate" que je préconise depuis une vingtaine d'années (Rubango 1976 & 1993, entre autres écrits) s'offrent comme une "anne" singulièrement "miraculeuse" pour éclairer les phénomènes de bilinguisme africain (spécialement dans le domaine urbain et scolaire), de contacts, d'interférences linguistiques, de variation linguistique, d'usage de différentes variétés linguistiques en présence, de norme linguistique et sociolinguistique, de "conflits"," querelles" ou

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"guerres" de langues, d'aménagement linguistique, de dialectologie et d'onomasiologie africaines, etc.

Notes
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Je remercie Ngwarsungu Chiwengo, Bogumil Jewsiewicki, André Kabamba Mbikay, Élisabeth Mudimbe-Boyi, V. Y. Mudimbe et Benoît Verhaegen d'avoir aimablement discuté avec moi un certain nombre d'idées couchées ici et/ou d'avoir lu une version de ce texte. Cependant, je tiens à assumer l'ultime responsabilité de la forme et du fond de ce chapitre, comme de la totalité de l'ouvrage.
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"Si l'époque actuelle est celle de l'imitation", objecte André Kabamba Mbikay dans sa note manuscrite adressée à l'auteur, Itilny a personne à plaindre, sinon notre propre histoire. L'Afrique ne fait pas exception. Les USA n'ont engendré, par exemple, leurs propres sociologues capables de produire de nouveaux paradigmes qu'après la seconde guerre mondiale. En effet, T. Parsons qui constitue une charnière importante entre la sociologie d'imitation européenne et la sociologie authentiquement américaine n'apparaît qu'à cette époque. "
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Témoin, les billets de presse relatifs à la mission scientifique et culturelle que le professeur V. Y. Mudimbe effectue, pour le compte du gouvernement américain, en juin 2000, à Kinshasa et à Lubumbashi, après vingt ans d'absence du pays natal: plus d'un journaliste rend hommage à un/l' éminent "ambassadeur" de la science congolaise.
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Afrocentricité et afrocentrisme sont à entendre ici dans le sens général des tennes et non nécessairement comme l'équivalent d'Afrocentricity, concept qui sert de lance de combat à l'activiste et homme de science noir

américain Moleti Asante et à son école de Temple University de Philadelphie,Pennsylvannie.
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Pour réagir à titre individuel et informel à ce texte, Bogumil Jewsiewicki préconise, au-delà de toute attitude ou comportement "critique", un "discours positif' de la part des élites africaines. S'inspirant de l'impasse congolaise au lendemain de la victoire de Kabila, il écrit ceci à l'auteur en date du 21 juillet 1997: "[Qu'est-ceJ que les intellectuels africains, congolais devraient faire pour être pertinents, pour avoir un rôle social et politique à l'intérieur. P. ex. quelle devrait être la voix de ces intellectuels actuellement, alors que certains experts de la diaspora plannifient à Kinshasa l'économie nouvelle, on arrose les gens de coups de fouet à Lubumbashi, on exécute des sorciers à Kalemie, les enfantslont l'armée, etc. "

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, Bien sûr, comme le fait remarquer Elisabeth Mudimbe-Boyi dans un commentaire manuscrit du 10 août 1997, "si on le prend au sérieux comme discipline, il y a l'exigence d'une formation spécialisée, d'un bagage conceptuel, d'une armature théorique, etc... "

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Pareille attitude tient d'une "utopie" aux yeux d'André Kabamba Mbikay, qui enchaîne en ces tennes, dans sa note manuscrite d'automne 1997 réagissant à mon propos sur le devenir de la science, de la linguistique et des langues en Afrique. Il débouche sur des considérations générales sur la planification linguistique: "Le linguiste africain appelé à fournir son expertise comme ou au planificateur est pris entre les normes de la science et les valeurs de la culture-société soumise à la planification. Des choix, donc des prises de position sont inévitables. Le linguiste planificateur ou le planificateur linguistique est un ouvrier politique. La problématique qui se dégage ici et qui mérite développement est celle de savoir si la politique est subordonnée à la science ou l'inverse. Des choix d'ordre politique s'imposent, ne fût-ce que pour des raisons économiques, et varient entre le statu quo ou le changement du scenario linguistique pour réaliser un modèle de société monoculturel ou multiculturel reposant sur un monolinguisme ou bilinguisme (ou multilinguisme).
Un diagramme se dégage ici et expose quatre alternatives:

Monoculture Monolinguisme Bilinguisme 1 2

Multiculture 3 4

J. Société monoculturelle et mono linguistique (cas de la France). 2. Société monoculture lie et bilingue (cas de la Suisse, de la Belgique et du Canada). 3. Société multiculturelle et monolingue (cas des États-Unis, du Rwanda, du Burundi, etc.). 4. Société multiculturelle et bilingue (cas du Zimbabwe, du Zai"re, de l'ancienne Union Soviétique, etc.) Le problème crucial consiste dans la manière dont une société passe d'une situation à l'autre, d'une société multinationale ou multiculturelle à une société monoculturelle et monolingue. Cela peut s'opérer à chaud, à la suite d'une révolution (solution radicale) ou suivant une série de réformes successives axées sur des programmes de compensation dispensés aux groupes minoritaires pour leur faire acquérir la culture dominante, sinon la langue dominante. Dans tous les cas, le linguiste planificateur est amené à négocier avec le politique.

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L'entreprise planificatrice est extérieure à la linguistique, bien que prolongeant ou interférant avec celle-ci. Par exemple, il est établi que sur le plan proprement linguistique, il est difficile, sinon impossible de dégager les critères de supériorité d'une langue ou d'une variété de langue sur une autre. Sur le plan de la praxis, l'on constate cependant qu'une langue ou une variété de langue est traitée de supérieure (socialement, historiquement, culturellement ou économiquement) par rapport à une autre ou à d'autres. Des exemples foisonnent: français vs langues nationales; lingala vs swahili; swahili de Lubumbashi vs swahili de Goma, etc. Si planification il y a, elle devra prendre en compte les deux réalités, celle de la linguistique et celle de la prnxis historique. Comme qui dit planification dit choix, l'on ne peut réaliser celle-ci sans opter pour une philosophie ou politique quelconque au niveau desquelles des jugements de valeur interviennent en priorité. Ainsi, toujours évoquant l'exemple précédent, le planificateur d'obédience libérale tendra à préconiser le laisser-faire pour que l'histoire décide, sinon un programme de compensation pour les usagers de la langue ou de la variété traitée d'infèrieure ou de désavantagée. Le planificateur radical prendra une position extrémiste en proposant la suppression de classes sociales considérées comme la source principale de division ou hiérarchisation linguistiques, sinon l'imposition de la variété majoritaire. D'autre part, toute l'analyse menée ici gagnerait en profondeur et en nuances si elle prenait en compte l'arrière-plan sociologique constitué de la division internationale du travail, des classes sociales, des groupements particuliers (mouvements sociaux) dans le cadre duquel s'inscrivent les activités des scientifiques africains. Je n'enseigne rien à l'auteur qui a démontré déjà l'aisance avec laquelle il maîtrise le donné social. Tel est le cas du bilinguisme qui ne peut être appréhendé sans qu'on ait à l'esprit la morphologie sociale décrite ci-haut. Et la "redistribution équilibrée et pratique des fonctions assumées par les différentes langues" préconisée par l'auteur serait sans doute nuancée si les forces de l'économie de marché étaient prises en compte, sinon les facteurs historiques, politiques et sociologiques qui prévalent dans la prédominance d'une langue."

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QUINZE ANS DE PRATIQUE SOCIOLINGUISTIQUE AU ZAÏRE QUELQUES RÉFLEXIONS À PARTIR D'UN BILAN SOMMAIRE
Note préliminaire L'idée originale de ce texte est une communication présentée lors des "Journées scientifiques" de l'Institut Supérieur Pédagogique de Lubumbashi, en mai 1989. Je sais gré au professeur Kazadi Mukenge de m'y avoir invité cordialement. Cette version fmale, éloignée de l'exposé de base de plus d'une dizaine d'années, reprend quasi intégralement les points essentiels de celui-ci. Dans ce chapitre j'ai jugé conforme à l'histoire de garder en les différenciant les termes de Congo/ Congolais et Zafre/Zafrois appliqués respectivement à la période prémobutienne et à la période mobutienne. L'ère post-mobutienne, faisant valoir la première paire, n'est considérée que de manière fort sommaire, dans une note relative aux tendances linguistiques du nouveau projet de constitution. Quand j'ai quitté le Zaïre, en août 1993, j'ai laissé en chantier plusieurs thèses sociolinguistiques dont un petit nombre ont pu, entre-temps, fort heureusement, aboutir dans la pénible conjoncture académique, économique et politique de notoriété publique. Il s'agit, notamment, au Département de Français de l'Université de Lubumbashi, des travaux de Muyaya Wetu et Bwanga Zanzi (1994). Depuis 1989, à mon humble connaissance, les publications sociolinguistiques dignes d'intérêt national et mondial et peut-être les premières de cette valeur et de cette forme dans leur domaine restreint et dues à des chercheurs zaïrois sont l'oeuvre de Kazadi (1991) et Sesep (1993). Ces deux essais édités en France et vraisemblablement financés par l'ACCT deux faits significatifs examinent essentiellement des aspects politiques et linguistiques de la francophonie zaïroise et africaine. Ils constituent une sorte de "premières", au regard des items contenus dans le Guide (Rubango, 1989). Celui-ci inclut, bien sûr, les ouvrages de A.
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Haddad (1983) et de J. Fabian (1986) sur le kiswahili, mais le lecteur notera ceci à propos de ces deux auteurs: ils sont des africanistes distingués et forts d'une longue vie africaine et d'une importante carrière académique zaïroise; ils sont, à tort ou à raison, confondus avec les "linguistes du Zaïre", sinon "linguistes zaïrois"; ils n'en demeurent pas moins d'origine étrangère, respectivement allemande-hollandaise et libanaise. Le premier, anthropologue et ancien professeur de la Faculté des Sciences Sociales de Lubumbashi a, il est vrai, aidé V. Y. Mudimbe à "lancer" l'ethno ou la sociolinguistique à l'Université de Lubumbashi. Le dernier, spécialiste des études africaines, islamiques et arabes, a, plus d'une fois, dirigé le département d'Africanistique, avant d'être nommé, depuis 1992 jusqu'à ce jour, doyen de la Faculté des Lettres. L'apport de ces deux "coopérants", malgré leur réel pesant d'or, devrait interpeller, à un haut niveau, l'intelligentsia zaïroise, toutes catégories confondues: la relève scientifique est, dans tous les domaines et depuis longtemps, plus qu'une nécessité; les chercheurs zaïrois auraient un point d'honneur spécial à publier, au pays et/ou à l'étranger, les premiers ouvrages de sociolinguistique "zaïroise" "pure et dure". **
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Si on situe la sociolinguistique zaïroise dans le contexte mondial et national, il est facile de comprendre sa relative jeunesse: une quinzaine d'années de pratique progressivement rigoureuse. En Europe, très tôt un Saussure souligne la dichotomie entre langue et parole, entre la linguistique interne la sienne exclusive ou celle de sa prédilection et la linguistique externe, entre les éléments internes et les éléments externes de la langue, etc.; un Meillet et un Vendryes s'intéressent, dans leurs pérégrinations philologiques, aux rapports entre langue et société; un Gilliéron et un Dauzat, pionniers de la dialectologie et de la géographie linguistique, considèrent la variation spatiale de la langue; un Cohen même, dans sa foi communiste, livre les bases des "matériaux pour une sociologie du langage"; un Marr, dans les années vingt, applique à la linguistique des principes marxistesléninistes et pose notamment la langue comme un élément de superstructure conçu à des fins de domination...; mais il faut attendre les années soixante et l'avènement aux États-Unis d'un Ferguson, d'un Fishman, d'un Labov, d'un Gumperz, d'un Hymes,

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d'un Weinreich, d'un Stewart, d'un Bright, etc. et le sceau du prestige de la super-puissance mondiale, pour reconnaître à la sociolinguistique le droit à une existence autonome et effervescente. L'amérocentrisme de la sociolinguistique et le complexe américain de la sociolinguistique contemporaine, notamment européenne, dénoncés violemment à Rouen, en décembre 1978, lors d'une table-ronde d'un colloque international de sociolinguistique (Gardin, 1980:660-661), sont, comme le dit Kipling, une autre histoire. Cernons de près l'histoire ou la "petite histoire" de la sociolinguistique zaïroise. Petite histoire de la sociolinguistique zairoise Les tendances des mémoires traduisent l'intérêt que montrent les jeunes départements de Philologie aux études littéraires classiques au détriment des études linguistiques. Au regard du Palmarès établi en 1979 par le Doyen de la Faculté des Lettres de Lubumbashi, jusqu'en 1977, seuls les africanistes privilégient dans leurs "esquisses" la linguistique: 104 travaux linguistiques contre 48 littéraires. La situation est inverse dans les deux départements les plus nombreux: en Français, 119 mémoires linguistiques contre 279 littéraires et en Anglais, 98 mémoires linguistiques contre 157 littéraires. Les deux premières thèses linguistiques, soutenues l'une et l'autre à Lubumbashi, la première par un africaniste (Vincke, 1966) et la dernière par un romaniste (Faïk, 1972), appartiennent à des Belges qui ont commencé et exercé le gros de leur carrière au Zaïre. La dixième thèse de lettres présentée dans une université zaïroise et la cinquième de tendance linguistique, que d'aucuns considèrent comme pionnière de la sociolinguistique zaïroise, au sens strict du terme, est l'oeuvre d'un certain Rubango (1976). A partir de 1977, une vingtaine de thèses sociolinguistiques sont défendues à Lubumbashi ou ailleurs par des chercheurs zaïrois ou étrangers sur les réalités zaïroises. Elles retiendront plus loin mon attention (Rubango, 1989). Que dire, entre-temps, de l'âge de la sociolinguistique au Zaïre? Les articles respectifs de Nyembwe-Ntita (1975), de Kimputu (1977) et de Sesep (1978) rendent compte d'un répertoire de textes

- de valeur

scientifique et de nature variables

- consacrés,

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années dix et soixante-dix, aux faits et aux problèmes linguistiques zaïrois. Si les textes en question développent pour la plupart des thèmes sociolinguistiques courants, ils ne peuvent être globalement pris comme constitutifs ou caractéristiques de la sociolinguistique zaïroise. Autrement dit, il y a "sociolinguistes zaïrois" et "sociolinguistes zaïrois", pour paraphraser Sganarelle. Les coloniaux, les missionnaires et même les "évolués" auteurs d'une catégorie d'écrits relatifs au problème linguistique zaïrois appartiennent à une époque et pratiquent une sociolinguistique sui generis: une manière de sociolinguistique "spontanée", inconsciente, à la Jourdain. De même, les chercheurs étrangers, oeuvrant au Zaïre ou ailleurs, qui, par le fait d'un hasard heureux ou malheureux, ou par quelque intérêt, choisissent le Zaïre comme terrain d'étude ou cadre de présentation de leurs travaux, appartiennent à une autre espèce de "sociolinguistes zaïrois", même s'ils éclairent valablement l'approche des réalités linguistiques zaïroises et africaines. Déterminants sont les critères de formation et d'information scientifiques et de nationalité dans la désignation des "sociolinguistes zaïrois" qu'interpelle et considère ce propos. Avant 1975, on ne peut parler sans réserve de sociolinguistique au Zaïre, tant le pays manque encore absolument de tradition, de rigueur, voire de base dans cette discipline. Durant la période coloniale, particulièrement, les écrits "sociolinguistiques" se confondent avec quelque "ethnographie" ou illustrent diverses manifestations de la "querelle linguistique" ou de la "politique linguistique" coloniales ou métropolitaines, forment une somme de thèses linguistiques, de positions linguistiques. Ils représentent une tendance de la sociolinguistique zaïroise; ils correspondent davantage à un courant de la sociolinguistique zaïroise qu'à la sociolinguistique zaïroise. Ses domaines de choix sont: le statut des langues, la désignation et l'emploi des langues officielles, des langues de l'administration publique, de la justice, de l'enseignement, de la civilisation, de l'évangélisation; les rapports entre les langues européennes et les langues africaines; les rapports entre le français, le néerlandais et l'anglais; les rapports entre les quatre langues véhiculaires, "nationales", les autres langues véhiculaires et les langues locales; les modalités de résorption de la "querelle linguistique"

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