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Les pratiques sociales des drogues

146 pages
L'ambition de ce dossier est de mettre en perspective la construction de ce champ d'études et la reformulation des questions qui s'est opérée lors de la dernière décennie. Mais elle est aussi de contribuer à une approche compréhensive des pratiques (usages et trafics). Ces enquêtes de terrain montrent aussi comment les activités illicites liées à l'usage de drogues participent aux formes d'échanges et de lien social.
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I 999

PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DE LA SUR RECHERCHE LES SOCIETÉS DU LIVRE SCIENTIFIQUE CONTEMPORAINES

DU CENTRE
DE L'INSTITUT DE ET

NATIONAL RECHERCHE DU CENTRE

NATIONAL

.
L'
16 HARMATTAN RUE DES ÉCOLES 75005 PARIS

DIRECTION
EDMOND PRETECEILLE BERNARD PUDAL

.

COMITÉ SCIENTIFIQUE
CHRISTIAN BAUDELOT, JEAN-MICHEL BERTHELOT, MICHEL BOlON, JEAN-MICHEL CHAPOULlE, CHRISTOPHE CHARLE, JACQUES COENEN-HUTHER, JEAN-CLAUDE COMBESSIE, JACQUES COMMAILLE, PIERRE FAVRE, PATRICK FESTY, MAURICE GODELlER, YVES GRAFMEYER, DOMINIQUE MÉDA, ENlO MINGIONE,
HEDWIG RUDOLPH, MICHAEL

. .

STORPER,

LUCETTE

V ALENSI

COMITÉ DE RÉDACTION ALAIN CHENU, DOMINIQUE DAMAMME, ALAIN DEGENNE JEAN-MARIE DUPREl, MICHÈLE FERRAND, MARIE-CLAIRE LAV ABRE CATHERINE RHEIN, PATRICK SIMON, LUCIE TANGUY

SECRÉTARIAT DE RÉDACTION ANNE GRIMANELLI
CNRS-IRESCO - 59/61
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FABRICATION JEAN-PIERRE BONERANDI
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AU NUMÉRO À LA LIBRAIRIE L'HARMATTAN ET DANS LES LIBRAIRIES SPÉCIALISÉES
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1999 l'HARMATTAN ISBN: 2-7384-8751-3 ISSN : 1150-1944

. . . SOCIÉTÉSCONTEMPORAINES. . .
N° 36/1999

LES PRATIQUES SOCIALES DES DROGUES
CLAUDE FAUGERON, MICHEL KOKOREFF LES PRATIQUES SOCIALES DES DROGUES ÉLÉMENTS POUR UNE MISE EN PERSPECTIVE DES RECH ERCH ES EN FRANCE
ALAIN TARRIUS

5

ÉCONOMIES SOUTERRAINES, RECOMPOSITIONS SOCIALES ET DYNAMIQUES DES IIMARGESI1 DANS UNE VILLE FRANÇAISE
STÉPHANIE PRYEN

MOYENNE

19

USAGES DE DROGUES ET PROSTITUTION DE RUE L'INSTRUMENTALISATION D'UN STIGMATE

POUR LA LÉGITIMATION D'UNE PRATIQUEINDIGNE
SYLVAIN AQUATIAS

33

CANNABIS: DU PRODUIT AUX USAGES. FUMEURS DE HASCHICH DANS DES CITÉS DE LA BANLIEUE PARiSiENNE

53

.....
BERNARD

ZARCA

LE SENS SOCIAL DES ENFANTS

67

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TABLES 1990-1999 103

.....
TABLEOF CONTENTS ABSTRACTS 125 .1 27

3

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CLAUDEFAUGERON, MICHELKOKOREFF ...

LES PRATIQUES SOCIALES DES DROGUES: ÉLÉMENTS POUR UNE MISE EN PERSPECTIVE DES RECHERCHES EN FRANCE

RÉSUMÉ: Les catégories qui participent à la définition d'un problème social sont des représentations de la réalité qui s'appuient sur des connaissances plus ou moins spontanées, plus ou moins savantes. La recherche participe à leur construction. Dans cette perspective, on se posera la question de l'émergence des sciences sociales dans ce champ d'études, au tournant des années 1990, et de la reformulation des interrogations autour de trois pôles en tension: les usages, les trafics et les politiques publiques.

Aucun objet social n'échappe à des mises en forme cognitives. Le statut incertain des toxicomanes a permis de les caractériser de façons diverses: malades de la volonté, névrosés, délinquants, victimes, rebelles, irresponsables, etc. Bien que souvent utilisées comme des catégories morales, ces caractérisations sont aussi des représentations de la réalité qui s'appuient sur des connaissances plus ou moins spontanées, plus ou moins savantes. Tout comme les productions administratives et, notamment, les statistiques, la recherche a participé à la construction de ces catégories. C'est ainsi qu'avant 1990, ce sont surtout les catégories des recherches cliniques et épidémiologiques qui l'ont emporté. Les premières ont contribué à fixer la figure de l'héroïnomane dépendant comme emblématique des toxicomanes. Les secondes, ayant principalement porté sur des jeunes, ont mis l'accent sur les mauvaises conditions familiales et scolaires des consommateurs réguliers de produits illicites. Puis l'émergence des maladies associées aux pratiques d'injections intraveineuses a conduit la recherche sur le registre de la santé publique, en même temps que les préoccupations liées à l'ordre public ont fait s'interroger sur les rapports entre usage de drogue et délinquance I. Lorsqu'elles sont arrivées sur ce terrain de recherche, bien tardivement il faut dire, les sciences sociales ont trouvé des objets déjà balisés à la fois par les pratiques des services administratifs, les préoccupations sociales de santé et d'ordre public et la littérature à caractère scientifique, et ceci d'autant plus fortement que la loi de décembre 1970 avait contribué à fixer les usages de stupéfiants dans la catégorie des comportements à éradiquer.
1

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Brochu (1995) a fait justice des modèles de relation entre drogue et criminalité aussi Barré (1994 a et b). Contemporaines (1999) n° 36 (p.5-17)

trop simplistes.

Voir

Sociétés

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CLAUDE

FAUGERON,

MICHEL

KOKOREFF

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C'est bien la question de la définition d'un problème social qui sous-tend ces quelques remarques introductives. Chaque acteur utilise sa grille de codage des comportements, ses définitions du problème, ses catégories opératoires. Les codages en termes de menaces pour la santé ont longtemps prévalu en France, comme en Allemagne (Albrecht, 1999). Ceux en termes de menaces pour l'ordre public sont liés à l'activité des forces de police, des amplifications médiatiques, des associations spontanées ou savantes entre toxicomanies et délinquances. Lorsque la recherche en sciences sociales investit un objet, elle va participer du discours social sur cet objet, d'autant plus que certains acteurs ont intérêt à dramatiser le danger. La mise en scène des discours produits par les experts est nécessaire à la légitimation des positions. Le jeu social va alors s'organiser autour du recours aux savoirs, même si ceuxci sont encore bien parcellaires ou incertains.

1. AUTOURNANT

DESANNÉES1990

Dans la présentation de ce dossier, on se posera la question de l'émergence des sciences sociales dans ce champ d'études, au tournant des années 1990, et de la reformulation des questions. C'est qu'il s'est produit en France, à ce moment-là, une transformation dans la manière de penser les drogues. Jusque-là, la dispersion du champ et la faiblesse des enquêtes empiriques sont flagrantes (Lert et Fombonne, 1989). Ce constat contraste fortement avec le travail de dramatisation dont la «drogue» est l'objet, mais aussi, avec l'état de la recherche dans certains pays de la communauté européenne (Albrecht, 1999), sans parler des États-Unis. Il n'est pas fortuit que, dans la période des années quatre-vingt, ce soient des auteurs proches des travaux de Pierre Bourdieu (Pinell et Zaflfopoulos, 1982, Mauger, 1983 et 1984) qui aient consacré les travaux les plus marquants à ce phénomène: ce courant de pensée fournit, en effet, un certain nombre d'outils conceptuels (trajectoires sociales, positions et dispositions, déclassement social,...) tout en participant au renouvellement des analyses sur les marginalités populaires. Un peu plus tard, ce sont les thèses d' Alain Touraine sur la crise de la société industrielle qui serviront d'arrière-plan pour rendre compte des logiques d'action des jeunes des classes populaires et de l'expérience de la « galère », dont le rapport aux drogues est une dimension (F. Dubet, 1987). Mais la référence à deux des principaux paradigmes de la sociologie française ne doit pas occulter les lacunes du savoir en matière de drogues. L'état des lieux réalisé dans le cadre du programme «Drogues et substances psychoactives » (1990-1993) permet d'étayer ce constat (Penser la drogue, penser les drogues, tome 1 et 2, 1992). Ainsi, selon Alain Ehrenberg: «On sait peu de choses sur les aspects sociaux non seulement des drogues illicites mais de l'alcool et des médicaments psychotropes. Par ailleurs, pour ce qui concerne les drogues illicites, essentiellement I'héroïne, seules sont étudiées les populations en institutions de soins qui ne représentent qu'une partie des consommateurs de drogues et ont un profil de grands toxicomanes » (Ehrenberg, 1992, p. 9). Dans le domaine des sciences de l'homme et de la société, les lacunes confortent visions de sens commun et doctrines officielles selon lesquelles la « drogue» est d'abord une pathologie (individuelle ou sociale). En ce qui concerne 1'histoire, l'ethnologie et l'économie, si certains thèmes sont couverts, comme l'apparition et la diffusion de l'alcool ou de l'opium et de la morphine

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LES PRATIQUES

SOCIALES

DES DROGUES

(Bachmann, Coppel, 1989 ; Vigarello, 1991 ; Yvorel, 1992), l'organisation des trafics internationaux (Labrousse, 1991) ou locaux (Ingold, 1984 ; Bouhnik, 1990), ils sont le fait de chercheurs isolés. Ce constat vaut plus particulièrement pour la recherche sociologique. Ressort, d'une part, la prédominance des travaux anglais et américains, et parmi ceux-ci, «une préférence marquée pour les études sur le mode de vie des toxicomanes en milieu naturel» (Ogien, 1992) ; d'autre part, le caractère «décevant» des résultats de recherches et d'études (Boullenger, Coppel, Weinberger, 1992) devenues de plus en plus nombreuses depuis les années soixante-dix, en France, mais n'offrant que des éclairages partiels sur des questions pourtant cruciales (nombre de consommateurs, évolution des consommations, relation avec les questions sociales ou de santé publique, efficacité des dispositifs d'intervention). De façon transversale, c'est également l'insuffisance notoire du « système» d'information statistique sur le sujet qui constitue un obstacle majeur à la production de connaissances (Padieu, 1994). Le lancement de divers appels d'offres et soutiens apportés à des équipes de chercheurs, la création par le CNRS d'un GDR «Psychotropes, politique et société », la création d'interfaces entre le milieu scientifique et les administrations concernées par la lutte contre la drogue, vont conduire à une évolution de la situation de la recherche en France lors des années quatre-vingt-dix, sans pour autant combler tout à fait les lacunes constatées ici et là. Ces initiatives vont permettre, en effet, une structuration d'un milieu de recherche, la confrontation plus systématique avec des travaux menés à l'étranger, l'amorce d'une coopération européenne (Faugeron, 1999). D'une démarche encore largement problématique et programmatique, on passe à des recherches empiriques s'appuyant sur des enquêtes «quantitatives» (analyse secondaire de données institutionnelles, questionnaires), et surtout « qualitatives » (observation ethnographique, entretiens, biographies). Cette dYI).amiquede recherche s'est elle-même inscrite dans un contexte social particulier. À partir du début des années quatre-vingt, alors que la question de l'exclusion (sociale, culturelle, politique) est revenue occuper le devant de la scène, on a assisté à la multiplication des signaux d'alarme en matière de drogues. C'est tout d'abord la signification de la consommation de drogues qui s'est modifiée avec sa prolétarisation amorcée dès la fin des années soixante-dix, et la diffusion de I'héroïne dans des milieux et des territoires qui en avaient été globalement préservés jusqu'au milieu des années quatre-vingt. L'attention n'est plus centrée sur les formes de contestation sociale et culturelle associées à la prise de marijuana ou de LSD mais sur les processus de marginalisation sociale qui affectent en particulier les quartiers dits alors « à risques» (Duprez, Kokoreff, 2000). C'est ensuite la thématique du trafic local qui monte en puissance. Ainsi, un ensemble de rapports « officiels» évoquent le «rôle croissant de la drogue» dans le processus de relégation urbaine, sa responsabilité dans la «croissance de la violence », la « généralisation du trafic de haschich dans les banlieues difficiles» et le risque de voir s'installer un «climat mafieux »2. Largement repris par les médias pour mettre en avant leur convergence, ces rapports alimentent tout un travail de dramatisation
2. Voir notamment J Dray, Rapport d'information sur la violence des jeunes dans les banlieues, Commissions des Affaires familiales et sociales de l'Assemblée Nationale, 1992. Banlieues: les nouvelles frontières intérieures, Adil Jazouli, rapport de Banlieuscopies, 1992.

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qui ne serait pas complet sans allusion aux États-Unis et au mythe des «citésghettos» (Wacquant, 1992). C'est enfin le sens même de l'action publique qui est mis en cause dans une situation pour le moins paradoxale: si la prise de conscience progressive des effets sanitaires et sociaux du sida conduit à porter un autre regard sur la « toxicomanie », en termes de santé publique et de précarité, le modèle prohibitionniste, qui inspire la loi de 1970, continue d'orienter les logiques institutionnelles. Ainsi, dans le même temps où se mettent en place les mesures visant à la mise en vente libre de seringues, les pratiques policières conduisent à une répression de l'usage de plus en plus importante. compte du tournant opéré ces dernières années. C'est tout du moins ce qui se dégage des ouvrages collectifs publiés (Ehrenberg, 1991; Ehrenberg, Mignon, 1992; Ogien, Mignon, 1994, Ehrenberg, 1996), des synthèses du séminaire sur l' expérience française des drogues (Kokoreff, Schiray, Weinberger, 1996 ; Faugeron, Kokoreff, 1997) et du colloque qui s'est tenu en mai 1998 (Faugeron, 1999). Pour schématiser, trois grands thèmes émergent de ces travaux: la différenciation sociale des usages de drogues, la structuration des marchés de l'illicite et les politiques locales de réduction des risques.
2. USAGES, MARCHÉS, POLITIQUES PUBLIQUES: TROIS PÔLES EN TENSION

C'est la conjonctionde ces facteurs - internes et externes - qui permet de rendre

L'analyse des usages sociaux des drogues licites et illicites est un thème prioritaire. Qui consomme quoi? selon quelles modalités? dans quels contextes? et avec quels effets? Il faut bien reconnaître qu'il n'est pas aisé de répondre précisément à ces questions eu égard au caractère illicite de la consommation de drogues, ce qui offre un espace considérable aux représentations, croyances, rumeurs qui participent à la construction sociale des objets. L'intérêt des enquêtes épidémiologiques menés par des chercheurs de l'INSERM est d'offrir une tentative de mesure des consommations de drogues licites (tabac, alcool, médicaments) et illicites (cannabis, héroïne, ecstasy), en particulier chez les lycéens (Davidson et Choquet, 1980 ; Choquet et Ledoux, 1994). Leurs limites tiennent à une utilisation des variables sociologiques assez plate. De son côté, la sociologie de la déviance a cherché à contourner cette difficulté à partir d'une théorie de la désignation définissant comme déviants uniquement les individus ayant été repérés et traités comme tels par les institutions dont c'est la mission. Mais, en dépit des références nombreuses à Howard Becker et Erving Goffman, cette démarche a fmalement donné lieu à peu d'enquêtes empiriques. La sociologie de la toxicomanie s'est d'abord intéressée au quotidien des usagers, à leurs modes de vie. Le parti pris de la plupart des travaux a été de reprendre à leur compte une classification par produits, selon leur caractère licite (alcool, médicaments) ou illicite (cannabis, héroïne, ecstasy).Dans le cas des premiers, peu de travaux ont été effectués, malgré ceux qui sont accomplis par des ethnologues sur l'alcool au début de la décennie (Castellain, 1989, Nahoum-Grappe, 1991), et plus récemment sur les médicaments (Haxaire, 1998). Dans le cas des suivants, il existe désormais plusieurs enquêtes menées sur le cannabis (Aquatias, 1997; Ingold et Toussirt, 1998), l'héroïne (Bouhnik, 1994, Lert, 1998), et dans une moindre mesure sur l' ecstasy (Mignon et Kokoreft: 1994 ; IREP, 1997) ; elles permettant de mieux connaître les modalités de consommation et les contextes d'usage, les formes juvé-

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SOCIALES

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niles de sociabilité dans lesquelles ils s'inscrivent et les lieux où ils se cristallisent. Car, contrairement aux idées reçues sur la désocialisation qu'impliquerait par essence l'usage de drogues, ces lieux de sociabilité constituent le support de leur diffusion et de leur inscription dans des logiques commerciales. En revanche, le crack, et surtout la cocaïne, restent peu étudiés (IREP, 1992 ; Toufik, 1995), ce qui traduit la moindre pénétration de ces produits sur le marché de rue, ainsi que le peu de visibilité de la consommation de cocaïne dans les milieux socialement intégrés (Kübler et Hausser, 1995). Les enquêtes centrées sur un type de territoire (Duprez et al., 1995, 1997 ; Kokoreff 1997) ou des groupes sociaux (Tarrius, 1997), permettent dans une certaine mesure de dépasser ces obstacles en restituant l'ensemble des dimensions sociales qui donnent sens aux pratiques illicites des drogues. Le deuxième thème structurant les travaux sur les drogues concerne l'analyse des trafics. L'état des lieux effectué au début de la décennie sur les marchés illégaux notait que, des quatre pays étudiés (Pays-Bas, Italie, Grande-Bretagne, France), ce dernier était probablement celui qui offrait « la connaissance la moins approfondie des marchés des stupéfiants» (Schiray, 1992). Le manque d'informations et de bases de données fiables, les effets produits par les frontières tracées entre les disciplines, des réticences d'ordre idéologique aussi, ont pu y contribuer. Des travaux récents sont venus combler ces lacunes pour s'intéresser tant aux aspects macro- et microéconomiques des marchés illégaux (Futuribles, 1994; Kopp, 1997) qu'aux conditions sociales et territoriales d'organisation du commerce local (L'économie souterraine de la drogue, collectif, 1994 ; Joubert et al., 1996 ; Duprez et al., 1995 et 1996 ; Bouhnik et Touzé, 1997). Deux points peuvent être particulièrement mis en valeur. Le premier concerne la spécificité du marché de la drogue. En France, l'idée d'un continuum entre l'économie officielle et l'économie souterraine est largement partagée. L'idée n'est pas nouvelle puisqu'il y a près de trente ans, des auteurs américains avaient déjà montré tout l'intérêt de considérer le crime comme travail, en termes de spécialisation, de professionnalisme, d'apprentissage et de satisfaction personnelle (Letkenmann, 1973). Elle est validée par l'existence des mêmes principes de structuration de l'organisation des échanges: mécanismes de formation des prix et des revenus selon la loi de l'offre et de la demande, variabilité des produits et des types de distribution, stricte division du travail passant par une séparation importante des niveaux de trafic et une multiplicité de rôles dont une définition fonctionnelle (guetteurs, rabatteurs, revendeurs, grossistes, etc.) ne rend compte qu'imparfaitement. Tout en mettant l'accent sur l'extrême flexibilité et diversité des formes d'organisation, leurs dimensions locales, le principe d'une logique de marché obéissant à un schéma organisationnel semble aller de soi 3. Mais en mettant l'accent sur les dimensions sociales des relations entre les vendeurs, les consommateurs et leur environnement (Mariottini, 1995), les enquêtes ethnographiques conduisent aussi à nuancer la portée explicative des modèles économiques, voire l'économisme sous-jacent à un certain nombre d'analyses qui postulent une rationalité des acteurs qui n'est pas toujours avérée (Joubert et al., 1996).

3.

Voir pour la France, Kopp (1997) et, pour l'Europe,

Ruggiero et South (1995).

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Le second point est relatif à des questions d'approche. L'approche «écologique» de l'École de Chicago a servi de cadre à de nombreuses descriptions des marchés de la drogue. En France, l'approche ethnographique des marchés est relativement récente puisqu'elle date d'une dizaine d'années. Suite à quelques études très localisées portant sur différents lieux (appartements, squats, scènes ouvertes, cités de banlieues), un travail collectif a porté sur l'installation de l'économie de la drogue dans les quartiers réputés « sensibles» de grandes agglomérations (Lille, Marseille, Paris et banlieue Nord et Sud). Tout en nuançant l'impact économique réel de l'argent de la drogue dans les quartiers, ces enquêtes locales ont mis en évidence une forte diffusion du cannabis et la progression de la consommation et des trafics d'héroïne. Dans un contexte marqué par la précarité, les échanges autour des drogues illicites constituent de plus en plus une alternative à la situation de désinsertion. Les paradoxes pourtant ne manquent pas: le marché de la drogue est un secteur que la crise rend prospère; le petit trafic s'inscrit dans une dynamique d'intégration sociale; il renforce le leadership de familles ou d'individus perçus comme modérateurs (L'économie souterraine de la drogue, collectif, 1994). Sur un plan méthodologique, ce travail a également insisté sur la nécessité d'élargir le champ d'investigation de manière à définir des aires d'études et d'interventions publiques plus pertinentes. En effet, les pratiques en jeu sont loin de se restreindre à l'univers des quartiers. Ce serait occulter la mobilité des lieux de vente sous l'effet des interactions des stratégies des trafiquants et des stratégies policières (Joubert et al., 1996 ; Duprez et al., 1996). Ainsi, dans une perspective plus proche de l'anthropologie urbaine, d'autres travaux ont montré la nécessité de ne pas définir a priori l'unité d'échelle, cela précisément dans la mesure où les trafiquants tendent à développer deux types de compétences: la mobilité et l'invisibilité (Péraldi, 1996). Un troisième thème est directement lié à la prise de conscience collective des effets sanitaires et sociaux du sida, qui a introduit une nouvelle donne tant en matière de recherche que d'intervention publique. D'ailleurs ces recherches se sont développées en même temps que se développait un dispositif d'intervention. Dès la fin des années quatre-vingt, certains travaux avaient pointé l'échec des modes de prévention présupposant une homogénéité de la population des «toxico-dépendants» (Ogien, 1989). Cette perspective a été reprise depuis par divers travaux partant des limites du modèle traditionnel de prise en charge pour analyser les éléments de contexte qui ont rendu possible le développement de stratégies d'approches locales des toxicomanies (contrôle social, gestion sanitaire, démarche communautaire) et la modification des pratiques qu'elles impliquent (Joubert et al., 1998 ; Joubert, 1999). Dans ce cadre, des enquêtes par entretiens ou observation se sont intéressées aux structures à «bas seuil» (Jacob, 1997 ; Pryen, 1997). Mais cette approche ne doit pas masquer les obstacles rencontrés dans la mise en œuvre d'une politique de réduction des risques (Serfaty, 1996). Ainsi, certains auteurs soulignent que les réponses institutionnelles ont peu modifié les conditions sanitaires des usagers de drogue (Tellier et Sobel, 1994). Ce sont aussi les effets de la libéralisation de la vente de seringues (Ingold, 1988) et les modalités de distribution automatisée de seringues et d'eau de Javel (Ingold et al., 1994; Fournie, 1996) qui ont été analysés. Plus en aval, plusieurs enquêtes se sont intéressées aux attitudes et pratiques des usagers quant à la réduction des risques VIH et des modes de gestion des risques de conta-

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mination de groupes divers: femmes (Coppel, 1989), travailleurs sexuels (IREP, 1995), jeunes des quartiers (Coppel et al., 1993), détenus (Sueur, 1993). Notons que, dans le contexte lié au sida, l'observation et l'analyse de l'usage de I'héroïne par intraveineuse a pris une signification nouvelle en vue de mieux saisir les manières de prévenir les risques induits. Face au constat selon lequel l' adaptation des usagers d'héroïne aux dispositifs de réduction des risques n'éviterait pas le maintien occasionnel de pratiques à risques, tel le partage rituel des seringues, en vigueur dans les années soixante-dix, certaines recherches se sont appliquées à comprendre pourquoi les informations et connaissances ne modifient pas les comportements des usagers (Claret et al., 1993). Reste que l'impression qui se dégage de ces travaux est leur caractère non-cumulatif.

3. LAMÉTHODE

EN QUESTIONS

Si, en conséquence, la dynamique de recherche amorcée est indéniable, on pourra déplorer le manque de réflexion sur les questions de méthode qui ont eu, nous semble-il, peu d'écho dans les travaux des chercheurs français. Le séminaire du GDR «Psychotropes, politique et société» a pu contribuer à amorcer la réflexion sur ce plan. Parmi les questions qui se posent, certaines concernent la fiabilité des données institutionnelles (centres de soins, police, justice) dont il est délicat d'induire des tendances en matière de consommation; d'autres ont traits aux manières de faire, qu'il s'agisse de l'ethnographie des pratiques ou des relations entre travail d'observation et entretiens. Cette dernière approche domine la littérature, mais il s'agit souvent d'une ethnographie «molle ». De nombreux chercheurs affirment adopter une telle démarche qu'ils réduisent le plus souvent à l'observation participante, alors que l'ethnologie (y compris l'ethnologie urbaine) est absente de la plupart des recherches comme forme de connaissance (Althabe, 1996). Symptomatique est, à ce titre, la tentation de situer l'apport d'une telle démarche d'un seul point de vue pratique: rendre possible l'évaluation en temps réel des situations, contribuer à défmir les axes essentiels des stratégies préventives, tenter de faire éclater les cloisonnements administratifs entre les soins, la prévention sociale et sanitaire, impliquer les usagers de drogue. Or, dès lors que la commande de recherche vise à multiplier les enquêtes sur les pratiques illicites dans des quartiers dits «sensibles », il serait utile d'expliciter les obstacles qu'implique l'ethnographie des cités et la manière d'y faire face. On peut faire la même observation en ce qui concerne l'observation des pratiques professionnelles, comme celles des policiers, par exemple. En fait, l' étiquette « recherche qualitative» recouvre trop souvent une difficulté à inscrire l'observation dans le cadre de sociologies empiriques préexistantes; en France, la tradition de recherches sur les institutions se prête mieux aux travaux sur les systèmes de prises en charge qu'à ceux sur les usagers eux-mêmes. On est là dans des approches où les antécédents ne manquent pas, où les méthodes ont déjà été éprouvées et où les constructions d'objets sont sans surprise. Cette remarque n'enlève rien à l'intérêt de ces travaux, bien au contraire. Certains sont purement quantitatifs, même s'ils sont éclairés par des observations et une très bonne connaissance des processus et se servent des données administratives (Barré, 1994; Simmat-Durand, 1997 ; Aubusson de Cavarlay, 1995) ; d'autres sont mixtes, comme le travail de Setbon sur la police

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FAUGERON,

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KOKOREFF

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(Setbon, 1995). Enfm, l'analyse des politiques publiques passe aussi par l'évaluation de leur coût (Kopp et Palle, 1998). En ce qui concerne les usages proprement dits, on commence à chercher au-delà des enquêtes purement épidémiologiques dont on a vu plus haut les limites. À l'instar d'autres pays européens, des enquêtes quantitatives de consommation en population générale voient le jour. Jusqu'ici elles ont concerné surtout les jeunes et, en particulier, les lycéens. Les enquêtes de M. Choquet commencent à être un peu anciennes. Celle de Ballion a l'intérêt de prendre en compte les associations entre les différents types de produits licites ou illicites et le rapport des jeunes usagers au contexte scolaire (Ballion, 1998). Ces enquêtes de consommation en population générale montre qu'entre 20 et 30 % des jeunes ont consommé du haschich au cours de l'année et que tous ces consommateurs ne font pas partie de la population des banlieues dites sensibles. D'après Ballion, les usagers de drogues illicites se rencontrent plutôt chez les enfants des couches supérieures et moyennes. Ces enquêtes devraient permettre de relativiser la représentation commune de l'usager de drogue et inciter à prendre pour objet les pratiques des « populations cachées». Les articles présentés dans ce dossier s'inscrivent pour partie dans une tradition de recherches ethnographiques menées auprès de populations marginales et déjà stigmatisées. Il nous importe de garder cette limite en mémoire et, en même temps, de prendre en considération un des acquis de ces travaux: une bonne partie de l'énergie dépensée par ces populations consiste en la protection de leur dignité. Alain Tarrius est celui qui va le plus loin dans la tradition ethnographique: son analyse des communautés gitanes et marocaines, qui circulent entre lieu d'origine et lieu d'accueil, a nécessité des mois d'immersion. Les catégories sociologiques classiques s'appliquent mal à ces populations circulantes, trafiquantes, consommant des produits illicites à l'occasion mais n'en faisant pas leur raison d'être, obéissant à des codes éthiques et formant réseaux avec des populations sédentaires défavorisées. Le travail théorique consiste à confronter les modèles de sociabilités construits dans l'observation avec la mouvance des structures familiales et de la division sociale des sexes. Ici, ce sont les marges qui donnent sens aux modèles. Stéphanie Pryen se situe plus classiquement dans la perspective de l'interactionisme symbolique. Elle fait émerger le sens de la construction identitaire des prostituées de la confrontation entre prostituées professionnalisées et prostituées toxicomanes. Celles-ci leur renvoient une image déformée qu'elles doivent réparer à partir d'un travail sur la distance qui les sépare. Tout comme chez Tarrius, le rapport aux drogues est secondaire dans cette recherche; la question centrale est celle de la lutte d'un groupe social déjà dévalorisé pour défendre son identité et se construire une légitimité. Enfin, les modalités de la consommation de cannabis dans une cité sont l'objet de la recherche présentée par Sylvain Aquatias. Il montre que cette consommation a un caractère ordinaire qui doit rester à l'abri des regards des adultes; il importe de préserver sa réputation en ne se faisant pas remarquer par des conduites d'excès. Là réside probablement une différence avec la consommation d'alcool, même excessive, qui peut être revendiquée dans le cadre d'une activité sociale acceptable par tous. L'usage de cannabis est aussi lié à des situations: périodes d'inactivité ou de

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LES PRATIQUES

SOCIALES

DES

DROGUES

tension qui viennent moduler la façon de consommer. Les usagers de cannabis gardent la maîtrise de leur consommation et l'on peut penser que lorsqu'ils dérapent, c'est pour des raisons exogènes au produit.

S'il faut trouver un point commun entre ces articles, ce ne sont pas les outils de recherche ni les références théoriques. C'est le souci de rendre aux usagers et petits trafiquants un statut d'acteur dans une histoire qui n'est pas complètement écrite à l'avance. C'est encore de rendre compte de la manière dont les activités illicites liées à l'usage de drogue, contrairement aux idées reçues, participent aux formes d'échange et de lien social, non seulement entre les acteurs du (des) monde( s) des drogues, mais aussi d'une façon que l'on pourrait dire latérale, avec tous ceux qui leur sont proches (sœurs, frères, parents, voisins, etc.). C'est dans ce sens que l'on peut parler de pratiques sociales des drogues.
Claude F AUGERON politique et société Michel KOKOREFF

CNRS

- GDR

Psychotropes,

Université de Lille I-Clersé-Ifresi 59655 VILLENEUVE D'ASCQ Cedex

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CLAUDE

FAUGERON,

MICHEL

KOKOREFF

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