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Les sans-domicile en France et aux Etats-Unis

208 pages
Des mesures en faveur des sans-domicile ont commencé à être prises, en France et aux États-Unis, et une mobilisation collective s'est organisée. En même temps, la question est apparue comme un thème de recherche légitime. Sont présentées dans ce numéro les évolutions parallèles de la recherche, de l'action militante te des politiques sociales en faveur des sans-domiciles aux USA au cours des quinze dernières années, ainsi que le panorama des travaux français.
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N°30

. AVRIL. 98

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PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE DE L'INSTITUT DE RECHERCHE SUR LES SOCIETÉS CONTEMPORAINES ET DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE

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L' HARMAIIAN 16 RUE DES ÉCOLES 75005 PARIS

DIRECTION
EDMOND PRETECEILLE BERNARD PUDAL

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COMITÉ DE RÉDACTION
MARC ABELES OLIVIER CA YLA ALAIN CHENU DOMINIQUE DAMAMME ALAIN DEGENNE JEAN-MARIE DUPREZ MICHÈLE FERRAND MARIE-CLAIRE LAVABRE EDMOND PRETECEILLE BERNARD PUDAL CATHERINE RHEIN DOROTHÉE RIVAUD-DANSET PATRICK SIMON LUCIE TANGUY

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SECRÉTARIAT DE RÉDACTION
ANNE GRIMANELLI CNRS -IRESCO - 59/61 RUEPOUCHET -75849 grimanel@iresco.fr PARISCEDEX 17

FABRICATION
JEAN-PIERRE BONÉRANDI - 92420 VAUCRESSON 2RJ - CNRS - 54 RUE DE GARCHES baneran@ext.jussieu.fr

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ABONNEMENTS

ET VENTE

LES ABONNEMENTS SONT ANNUELS ET PARTENT DU PREMIER NUMÉRO DE L'ANNÉE EN COURS TARIFS 1997 POUR 4 NUMÉROS: FRANCE 300 F - ÉTRANGER 340 F LES DEMANDES D'ABONNEMENT SONT À ADRESSER À : L'HARMATTAN 7, RUE DE l'ÉCOLE POLYTECHNIQUE 75005 PARIS

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VENTE AU NUMÉRO À LA LIBRAIRIE L'HARMATTAN ET DANS LES LIBRAIRIES SPÉCIALISÉES
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1998 l'HARMATTAN ISBN: 2-7384-6515-3 ISSN: 1150-1944

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SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES N° 30 avril 1998

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LES SANS-DOMICILE EN FRANCE ET AUX ÉTATS-UNIS
MARYSE MARPSAT

PRÉSENTATION DU DOSSIER
MARTHA R. BURT

5

QUINZE ANNÉES DE POLITIQUE AMi RICAlNE, DE RECHERCHEET DE MOBILISATION EN FAVEUR DES SANS.DOMICILE
JAMES WRIGHT, BETH A. RUBIN

15

LES SANS.DOMICILE AUX ÉTATS.UNIS LEÇONSTIRÉES DEQUINZEANNÉESDERECHERCHE
KIM HOPPER

35

DU DROIT À L'HÉBERGEMENT AU DROIT AU LOGEMENT QUINZE ANS DE MOBILISATION EN FAVEURDES SANS-DOMICILE AUX ÉTATS-UNIS PASCALE PICHON

67

UN POINT SUR LES PREMIERS TRAVAUX SOCIOLOGIQUES FRANÇAIS À PROPOS DES SANS DOMICILE FIXE
MARYSE MARPSAT, JEAN-MARIE FIRDION

95

SANS DOMICILE À PARIS: UNE TYPOLOGIE DE L'UTILISATlON DES SERVICES ET DU MODE D.HiBERGEMENT
PATRICK BRUNETEAUX, CORINNE LANZARINI

111 157

LES ENTRETIENS INFORMELS
FRANÇOIS CLANCHÉ LE CLASSEMENT DES SITUATIONS DE LOGEMENT : LES SANS"DOMICILE DANS DES NOMENCLATURES GÉNÉRALES NOTE MÉTHODOLOGIQUE

...1 81

.....
TABLE OF CONTENTS ABSTRACTS 197 199

3

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MARYSE

MARPSAT

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PRÉSENTATION DU DOSSIER

Avant de devenir une question scientifique légitime dans le champ français (et étranger) de la recherche, la question des « sans-domicile », parfois désignés comme « sans-abri », « sans logis» ou « SDF », a été construite comme « problème social ». Les sociologues et ethnologues ont été panni les premiers à construire une problématique de recherche sur ce thème, reprenant une tradition presque aussi ancienne que la sociologie elle-même d'étude des populations marginales ou errantes (Anderson, 1923). La statistique, à son tour, a été sollicitée pour mieux comprendre la situation des personnes ainsi désignées. Nous relaterons dans cette introduction la façon dont les statisticiens français ont tenté de faire une question de recherche à partir d'une demande sociale. Le volume qui suit, reprenant des éléments élaborés ou rassemblés en grande partie à cette occasion, présentera un premier bilan des travaux français et américains sur ce thème, qu'il s'agisse de recherches quantitatives ou qualitatives, et s'interrogera sur quelques questions de méthode. Depuis quelques années, en France, les personnes désignées comme « SDF » constituent une catégorie médiatisée, dont les difficultés sont fréquemment exposées dans la presse et l'audiovisuel. De plus en plus de livres (des mémoires de « SDF » se désignant comme tels aux ouvrages de membres d'organismes qui leur apportent des secours) sont présents en bonne place dans les librairies. Les associations caritatives multiplient les rapports sur l'accroissement de leur nombre ou sur les modifications deJeur structure (plus de femmes ou de jeunes). Les administrations s'en préoccupent. Ils sont devenus l'objet de débats, en particulier autour de leur utilisation de l'espace public (arrêtés anti-mendicité, bancs dans le métro dont le design est prévu pour qu'on n'y puisse plus dormir). Deux images reviennent fréquemment: celle de l'homme seul, qu'on rencontre sur un quai du métro, alcoolique, différent, « exclu ». Mais aussi celle de la personne « comme vous et moi », qui a simplement eu plus de « malchance », dans une vision de la société où tout le monde pourrait être touché « à égalité» par le malheur, sans distinction de classe. Toute définition est aussi un enjeu politique: d'elle dépend le nombre des personnes concernées, donc les moyens à mettre en œuvre, l'évaluation des politiques, le sentiment d'urgence sur lequel vont pouvoir s'appuyer les organisations militantes. Les politiques sociales de chaque pays ont un rôle important dans la défmition et

Sociétés

Contemporaines

(1998) n° 30 (p 5-14)

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la constitution de la catégorie. Certaines définitions des personnes sans domicile font parfois intervenir d'autres domaines que celui du logement: ainsi, aux Pays-Bas', et jusqu'en 1995, le thuisloos 2 était, selon la définition largement adoptée d'une fédération de centres d'hébergement, « une personne qui, de manière temporaire ou permanente, se trouve dans une condition sévère de vulnérabilité sociale, personnelle et relationnelle telle qu'elle n'est plus capable d'entretenir des relations fonctionnelles et sociales dans les formes courantes de vie sociale» (LSTO,1986). Au RoyaumeUni, même si homeless a pour le public un sens assez général, proche de notre « sans domicile », la catégorie administrative de même nom désigne des personnes prioritaires pour l'attribution d'un logement, comme les familles et les personnes handicapées, et c'est sur le nombre de ces prioritaires que portent les statistiques officielles. Aux USA, une famille peut avoir intérêt à séjourner un certain temps dans un centre d'hébergement pour sans-domicile, afin de passer devant les autres dans les longues listes pour l'attribution d'un logement social: c'est la pratique du queue jumping (Hopper, dans ce volume). En France, de nombreux travaux de sociologues ou d'ethnologues ont été réalisés dans les dix dernières années, particulièrement avec le soutien du Plan Urbain, dans le cadre de l'utilisation par les sans-domicile de l'espace public. Ces recherches portent sur des personnes ayant une communauté de situation (par rapport au logement), qui conduit à les désigner comme « sans domicile », mais présentant une certaine diversité sous d'autres aspects: clochards occupant un certain lieu de la ville, sortants de prison, jeunes des Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale, hommes issus des cités de transit. Les travaux de ces différents chercheurs ont donc contribué à un éclatement de la catégorie (voir le bilan fait par P. Pichon dans ce volume). Depuis plusieurs années, et malgré l'apport remarquable de ces recherches, journalistes, associations, administrations se plaignaient du manque de données chiffrées sur ce qui était devenu un « problème social ». C'est au sein du Conseil National de l'Information Statistique (CNIS) que s'est exprimée précisément cette demande sociale, au sein de la formation Démographie Conditions de Vie (séance du Il mai 1993). Ce conseil est une structure de concertation entre les statisticiens du système public et les utilisateurs de ces statistiques: associations, administrations, syndicats patronaux et de salariés, chercheurs 3. Le CNIS ne dispose que d'un très faible financement propre, (en particulier il ne peut commanditer d'enquête, seulement les recommander), et d'un personnel très réduit. Organisé en formations permanentes par thèmes, il émet des avis sur l'opportunité de nouvelles enquêtes, s'assure que « toUS» les thèmes sont couverts et sans double emploi, publie le programme des enquêtes obligatoires. Aux formations permanentes s'ajoutent à l'occasion des groupes temporaires travaillant sur une question particulière. En mai 1993, la demande de

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2. 3.

Car, selon une remarque d'un collègue hollandais, «le manque de revenu en tant que tel n'est pas aux Pays-Bas une raison suffisante pour être sans logement ». Thuis signifie foyer en hollandais, signifie maison (house). terme aSsez proche du home anglais, et différent de huis qui

Les intervenants aux réunions du groupe plénier du CNIS sur les sans-abri comptes rendus d'« associations caritatives », «mouvements associatifs», « universitaires et chercheurs »,- et « administrations centrales ».

sont qualifiés par les «acteurs locaux »,

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PRÉSENTATION

créer un groupe sur les sans-domicile fut faite par Françoise Euvrard, représentante du groupe « connaître et évaluer» de la fondation Abbé Pierre, qui était aussi chercheuse, statisticienne et appartenait à plusieurs groupes de réflexion sur la pauvreté à un niveau international et en particulier européen. Le CNIS ayant souhaité « que la population des sans-abri et sans logis fasse l'objet, sous l'égide du CNIS, d'une investigation méthodologique pour préparer les voies d'une meilleure connaissance de ces populations », un groupe du CNIS était créé sur cette question des sans-abri en septembre 1993. Cette demande tentait de poursuivre trois types d'objectifs: un objectif de lobbying et d'alerte des médias et de l'opinion; c'était plutôt la position des associations ; un objectif de gestion et d'évaluation des politiques; c'était plutôt la position des représentants de l'administration, mais aussi des fractions les plus administratives des grandes associations et des fédérations d'associations; un objectif de con-

naissance, qui était plutôt celui des chercheurset des statisticiens,avec de la part de
ces derniers une préoccupation pour les questions de méthode, particulièrement ardues sur ce thème. Trois extraits des comptes rendus de réunions illustrent ces objectifs : dans une optique de lobbying, le représentant du Secours Populaire « souligne la nécessité de disposer de données chiffrées sur la population des exclus du logement au moins pour trois raisons: alerter efficacement l'opinion publique, interpeller les autorités publiques et faire ainsi bouger la législation; fournir les moyens d'une action d'envergure nationale aux associations qui ont en charge ces questions. » Dans une optique d'action et d'évaluation, la représentante de la direction de l'Habitat et de la construction au ministère du Logement « souligne l'intérêt de son administration pour cette investigation sur les personnes sans domicile pour mieux adapter les circulaires, les lois, les procédures visant à l'amélioration des conditions de logement ». Enfin, dans une optique de recherche, le représentant de l'Association internationale des techniciens et des chercheurs « se réjouit de ce projet statistique et souhaiterait qu'il puisse éclairer un certain nombre de questions: quelle proximité entre les sans-abri et les mal logés? L'exclusion par le logement est-elle vraiment liée à la pauvreté? Y a-t-il ou non discontinuité entre le logement et l'abri? ». Mais la correspondance entre type d'objectif et organisme n'est pas aussi mécanique, d'autant moins que les organismes sont représentés par des personnes qui ont souvent eu des trajectoires complexes, les ayant placées successivement (ou simultanément) dans des positions diverses, et leur conférant un certain recul par rapport à leur pratique: un représentant d'un syndicat enseignant peut être aussi un spécialiste reconnu de la recherche (quantitative) sur le logement, un statisticien peut être membre d'une association caritative etc. De plus, ces objectifs, s'ils ne sont pas nécessairement contradictoires, ne sont pas non plus, hors du cadre du CNIS, nécessairement associés: ainsi, pour alerter l'opinion et les médias, ce n'est pas nécessairement l'enquête la plus correcte sur le plan méthodologique qui sera la plus efficace (voir le débat sur les chiffres aux USA dans Burt, dans ce volume). Ce groupe du CNIS avait une originalité: il impulsait des enquêtes pilotes visant à mettre au point des méthodes généralisables, qui avaient lieu pendant la période de réunion du groupe et étaient commentées en temps réel. Parmi les enquêtes pilotes impulsées par le CNIS sur les sans-domicile et les mal logés, l'INED s'est consacré à la mise au point de méthodes d'enquêtes auprès de sans-domicile « au sens res-

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. . . . . . . . . . . . . . . . .

», reposant sur un échantillon représentatif. L'enquête présentée dans ce volume a été accompagnée de travaux qualitatifs, nécessaires pour mieux connaître le milieu où l'enquête allait se dérouler et les limites de la méthode quantitative. Le problème purement statistique de la réalisation d'un échantillon de sansdomicile conduit à approcher la question essentiellement par l'aspect « logement ». En effet c'est parce que les sans-domicile sont sans logement que les procédures habituelles d'enquête (tirage dans une liste de logements ou dans un fichier d'adresses) ne peuvent s'appliquer. Les autres aspects de la situation des personnes sans domicile (la rareté du travail, la diminution des liens familiaux,...) s'ils sont parfois repris dans les définitions des associations et se retrouvent dans les résultats de l'enquête de l'INED, ne sont pas opérationnalisables a priori pour défmir un champ d'enquête. Nous avons donc adopté une méthode mise au point aux États-Unis (Burt; Wright et Rubin) qui consiste à enquêter dans les centres d'hébergement et ceux de distributions de nourriture (où se rend la plus grande partie des personnes dormant dans « la rue », comme nous avons pu le vérifier ultérieurement), la représentativité de l'échantillon étant assurée par des pondérations adaptées. Ce choix, et les limites qui en découlent, nous ont conduits à réfléchir aux différentes situations qui forment un halo entre les situations « au sens restreint» de notre enquête et celle des personnes logées de façon stable. Il existe une continuité entre la population pauvre disposant d'un logement, souvent d'ailleurs dans des conditions d'inconfort, de surpeuplement et de précarité, et la condition des personnes qui vivent dans la rue, dans des centres d'hébergement, des hôtels, des squats, chez des amis ou chez des parents. Par ailleurs, l'alternative à la situation que nous avons appelée « sans domicile au sens restreint» n'est pas seulement « avoir un logement» ni même vivre dans un squat ou chez des amis, mais aussi occuper tout un éventail de positions dans des institutions 5 destinées à des publics autrement « labellisés » mais dont la situation de précarité (des personnes dont les ressources sont faibles, dont l'emploi est précaire ou inexistant, dont les relations familiales et amicales sont distendues) peut être tout aussi grande. Il n'existe donc pas une définition unique des personnes « sans domicile » mais des situations diverses par rapport au logement. On peut alors faire varier les définitions pour mieux comprendre le phénomène et sa continuité avec les autres situations de pauvreté. Autant le travail préalable à l'enquête proprement dite, consistant à s'interroger sur les lieux relevant de l'enquête et ceux considérés comme
4 treint

exclus 6, que les résultats de l'enquête (portant sur l'origine sociale, la formation,
l'emploi), confirment cette continuité entre les personnes sans domicile et les autres personnes pauvres, qu'il s'agisse de leur mode d'hébergement ou de leurs autres caractéristiques sociales. Cette question de la définition est évidemment liée à celle du nombre, comme nous le reverrons à propos des travaux américains.

4.

Dormant dans un centre d'hébergement pour l'habitation (parc, gare...).

pour sans-domicile,

un abri précaire ou un lieu non prévu

5.

6.

Dans des centres maternels, dans certains FJT ou foyers Sonacotra où des places sont réservées aux plus défavorisés, mais aussi dans des logements-passerelles et dans les nombreuses formes de logements provisoires intercalés entre la rue et le logement stable. On trouve aussi des personnes dans des situations extrêmement difficiles, y compris sans logement, dans les foyers pour anciens toxicomanes, personnes ayant le Sida, ou cherchant à quitter la prostitution. Nous y avons toutefois réalisé quelques entretiens approfondis.

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PRÉSENTATION

Les difficultés mêmes de l'approche statistique, qu'il s'agisse d'organisation de la collecte, d'utilisation de catégories qui aient un sens pour les différents enquêtés, de compréhension du champ exact que nous touchions par rapport à celui que nous souhaitions atteindre, étaient en général d'un grand enseignement sur la façon dont s'organise la vie dans la rue, ou dont fonctionnent les organismes d'aide. Nous avons également fait appel à des méthodes plus qualitatives (entretiens auprès de sansdomicile, de responsables, de bénévoles et de travailleurs sociaux) pour compléter l'enquête statistique. Si nous avons repris pour l'essentiel une méthode d'échantillonnage américaine, cette importation ne s'est pas faite sans examen. En particulier les préoccupations qui émergent de nos questionnaires mettent beaucoup plus l'accent sur le milieu social (et non sur la « race» au sens que les Américains donnent à ce terme) et les situations limites de celles que nous étudions sont toujours présentes dans nos analyses afm de relativiser nos résultats. Mais, pour bien savoir ce qu'une méthode a d'implicite (qui pourrait être importé par inadvertance), il est important d'étudier ce qui en a été fait, c'est pourquoi nous présentons dans ce volume un bilan des travaux américains sur les quinze dernières années. Aux États-Unis, un phénomène analogue, sinon identique, de « visibilisation de la pauvreté », s'est produit un peu plus tôt qu'en France, ce qui nous a permis un certain recul par rapport aux méthodes et aux taxinomies mises en œuvre. Les travaux de recherche américains sur la question des sans-domicile s'y sont développés depuis le début des années quatre-vingt et en particulier, le souci d'obtenir des statistiques représentatives s'est manifesté dès le milieu des années quatre-vingt. Les travaux des chercheurs américains sont passés de l'examen de la définition des sans-domicile et de la détermination de leur nombre à la caractérisation des personnes se trouvant dans cette situation, à leur besoins, et à la détermination des causes de la crise actuelle. On l'a vu plus haut, la question de la définition des sans-domicile est inséparable de la question de leur nombre. L'accueil très critique des premières estimations nationales ou locales a permis de mettre en évidence un point de méthode particulièrement important: cherche-t-on à dénombrer les personnes se trouvant sans domicile (dans une acception ou une autre) à un moment donné ou au cours d'une période donnée? Non seulement le nombre des personnes concernées est très différent, plusieurs fois plus important lorsqu'il s'agit d'une période, mais la structure de la population touchée n'est pas la même (les personnes qui retrouvent une solution, même provisoire, de logement, n'étant pas les mêmes que celles qui restent durablement sans logement). Les résultats obtenus peuvent avoir des conséquences sur les politiques publiques : examiner la structure et les caractéristiques de la population concernée peut conduire à adapter les politiques aux personnes, mais aussi faire glisser la responsabilité du national vers le local - dans le cas des USA les personnes alcooliques et les malades mentaux ne dépendent pas du gouvernement fédéral mais du niveau local. Le National Institute for Mental Health (NIMH), agence du gouvernement fédéral, est d'ailleurs l'un des plus gros commanditaires d'enquêtes, les autres venant d'initiatives variées (voir Burt, dans ce volume): organisations de défense des sansdomicile, sociétés philanthropiques, gouvernements locaux, autres agences fédérales

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MARPSAT

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corrime le Ministère du logement (Department of Housing and Urban Development ou HUD)... Une meilleure connaissance des trajectoires des sans-domicile a pu aussi être vue comme à l'origine des politiques de « continuum of care» - prise en charge globale et suivie de l'individu, et des politiques de prévention. Traversant recherche, action militante et politiques publiques, d'autres questions se retrouvent des deux côtés de l'Atlantique: le débat entre les causes structurelles et les causes individuelles de la situation des sans-domicile, les problèmes d'équité qui peuvent se poser dans les conditions d'accès aux hébergements et aux logements, enfm le fait que rendre la pauvreté moins visible n'est pas pour autant la résoudre. En relation avec l'évolution actuelle des politiques publiques américaines - vers des restrictions budgétaires et des ~onditions d'éligibilité plus strictes, ainsi que vers des mesures visant à éloigner les sans-domicile de certaines zones de l'espace public, proches des « arrêtés anti-mendicité » fiançais - la recherche de ces dernières années se tourne .ers les réactions du « public» devant la situation des sans-domicile et les mesures prises en leur faveur (Takahashi, 1996 ; Lee et alii, 1991 ; Baumohl, 1996). Certains termes sont ainsi passés dans le langage courant, comme la « compassion fatigue» (la lassitude devant une pauvreté qui semble irréductible), ou repris d'une période antérieure, comme Ie syndrome NIMBY, « not in my backyard », qui, dans ce cas, exprime de façon imagée la réaction face aux projets d'installation de services destinés aux sans-domicile dans un voisinage immédiat. L'évolution de ces travaux de recherche, allant de pair avec celle des politiques publiques et de l'action militante, sera examinée dans les trois premiers articles.

Martha Burt 7 8 met en perspective l'évolution des politiques publiques destinées
aux sans-domicile, celle des mouvements militants (activists) en leur faveur et celle de la recherche les concernant, depuis le début des années 80 où la « visibilité» du phénomène s'est accrue. James Wright et Beth Rubin 9 dressent le bilan de quinze

7.
8.

Les présentations des auteurs américains ponibles en France.

sont plus détaillées

car leurs travaux ne sont pas tous dis-

Depuis son doctorat de sociologie obtenu à l'Université de Wisconsin-Madison en 1972, Martha R. Burt a participé à des recherches sur les sans-domicile et l'aide d'urgence, sur la faim, sur les grossesses et les maternités d'adolescentes, les services sociaux, et l'évaluation. En 1992 elle a publié un livre, Over the Edge, qui analyse les causes de l'augmentation du nombre des sans-abri aux USA dans les années quatre-vingt. En 1987, elle a été responsable de la première enquête nationale américaine sur un échantillon représentatif de sans-domicile en milieu urbain. Elle a participé à la préparation et à l'analyse de la seconde enquête nationale (1995-96) ; au développement de méthodes pour dénombrer et décrire les sans-abri adultes ou enfants i à l'évaluation des politiques sociales, de la législation, du financement et des programmes des Etats pour aider les sans-domicile et prévenir cette situation; enfin, elle a évalué l'efficacité du programme Emergency Food and Shelter financé par la Federal Emergency Management Administration. Martha Burt pendant, qui La recherche mes publics, travaille à l'Urban Institute, organisme de recherche privé, sans but lucratif et indéa réalisé des recherches relatives aux questions sociales depuis sa fondation en 1968. à l'Urban Institute est financée par des subventions et des contrats avec des organisdes fondations privées, et des sociétés.

9.

Depuis son doctorat obtenu à l'Université du Wisconsin en 1973, James Wright a publié de très nombreux ouvrages, articles, contributions et essais sur des domaines allant des méthodes d'enquête à la politique américaine, des pauvres et des sans-domicile au contrôle des armes à feu. De 1984 à 1989 il a été responsable scientifique de l'évaluation nationale du projet Health Care for the Homeless de la Johnson Foundation; de 1990 à 1994, responsable scientifique d'un projet

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PRÉSENTATION

ans de recherche, ainsi que des désaccords qui persistent sur les méthodes et les résultats. Les caractéristiques des sans-domicile sont, comme en France, celles de la frange la plus pauvre de la population. Les auteurs concluent que le problème des sans-domicile n'est qu'un des aspects du problème plus général de la pauvreté. Cette conclusion est reprise par Kim Hopper 10, pour lequel l'augmentation des sans-domicile est avant tout une augmentation de la visibilité de la pauvreté. Il retrace ici l'activité des organisations militantes, et leur écartèlement entre la réponse à l'urgence et le souci de ne pas y sacrifier la lutte contre les inégalités. Toutefois, en écho à la compassion fatigue qui gagne le public à la fin des années quatre-vingt, certains militants éprouvent parfois des doutes sur les buts de leur action et son efficacité. Pour les militants qui, comme Kim Hopper, sont aussi chercheurs, la recherche apporte son lot de désillusions, car elle décrit mais ne permet pas de résoudre. Dans le cas français, les travaux qualitatifs sur les personnes sans domicile font ici l'objet d'un bilan partiel. Pascale Pichon 11 pose quelques jalons dans le vaste panorama des recherches qualitatives françaises en sociologie et anthropologie, portant sur le thème des sans-domicile, et discute des apports de ces recherches face aux théories de la pauvreté.

sur les sans-abri consommateurs de drogue à la Nouvelle-Orléans. Outre la question des sansdomicile, James Wright conduit des recherches sur les armes à feu et la violence, sur la pauvreté urbaine, sur la consommation d'alcool et de drogue. Actuellement, il dirige le programme TulaneXavier Campus Affiliates, engagé en collaboration pour 5 ans entre les universités Tulane et Xavier, la Housing Autority de la Nouvelle Orléans, et le ministère du Logement, qui vise à augmenter l'autonomie économique et la qualité de la vie pour les résidents du parc public de logements sociaux. James Wright a enseigné à l'Université du Massachussets, à Amherst, de 1973 à 1988. En 1988, il a été nommé professeur à la chaire Charles et Leo Favrot dans le département de sociologie de l'université de Tulane, poste qu'il occupe aujourd'hui. Beth Rubin a obtenu son doctorat en sociologie à l'Université de l'Indiana-Bloomington, en 1983. Au cours des dix années suivantes, sa recherche s'est centrée sur les facteurs politiques, économiques et sociaux qui contribuent à la force, à la longévité des syndicats et de l'activité militante ouvrière, et aux acquis obtenus pour les travailleurs américains. Elle a aussi publié plusieurs articles (avec le Professeur Wright) sur les sans-domicile aux USA et prépare actuellement un livre sur ce thème. De plus, elle a publié un livre, Shifts in the social contract, qui examine les conséquences sociales des transformations économiques en cours. Sa recherche actuelle étudie les processus par lesquels les travailleurs licenciés retrouvent du travail. 10. Kim Hopper a obtenu son doctorat en sciences socio-médicales à l'Université de Columbia. Il est actuellement chercheur au Nathan S. Kline Institute for Psychiatrie Research. Il a enseigné l'anthropologie et l'épidémiologie à l'Université de Columbia, à l'Université Rutgers, à la City University Medical School, et à la New School for Social Research. Depuis 1979, il a réalisé des recherches ethnographiques et historiques sur les sans-domicile, principalement à New- York. Il est cofondateur de la New York Coalition for the Homeless et de la National Coalition for the Homeless, dont il a été président de 1991 à 1993. Il a témoigné en tant qu'expert dans quatre procès sur les droits des sans-domicile dans la ville de New-York. Il travaille actuellement sur l'étude des sans-domicile dans le Comté de Westchester, sur un suivi à long terme de personnes sur lesquelles a été porté un diagnostic de schizophrénie, et sur trois études d'évaluation. En tant qu'anthropologue et que militant, il s'intéresse particulièrement aux luttes culturelles pour définir et débattre des droits et des devoirs du citoyen - ainsi que des conceptions les plus souvent implicites de l'équité qui les sous-tendent - tels qu'ils se concrétisent dans les orientations et les pratiques dans les domaines de la santé mentale et des politiques sociales. Pascale Pichon est docteur en sociologie, enseignante-chercheuse au CRESAL (CNRS St.-Étienne) et à l'Université Jean Monnet. Elle a coordonné le travail réalisé sous la responsabilité du Plan Urbain et de l'!NED sur les parcours de personnes sans domicile dans l'espace urbain.

11.

11

MARYSE

MARPSAT

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Firdion 12 présentent une description socio-

Maryse Marpsat

etJean-Marie

démographique des personnes enquêtées par l'INED, durant l'hiver 1994-1995, qui les amène à proposer une approche en termes de capitaux ou de ressources mobilisables. Si la plupart des sans-domicile présentent des caractéristiques qui sont celles des plus pauvres, comme l'origine sociale, ils diffèrent toutefois les uns des autres quant aux types et à l'importance des « capitaux» qu'ils peuvent mobiliser: santé physique ou mentale, réseau relationnel, capital professionnel... L'usage différencié qu'ils font des hébergements et des services d'aide dépend à la fois du temps passé dans la rue et des atouts différents de ces personnes. À ce premier bilan sur les travaux conduits de part et d'autre de l'Atlantique et sur les questions qui se retrouvent ou non d'une société à l'autre, s'ajoute une réflexion plus méthodologique. Deux articles relevant de cette approche méthodologique évoqueront, l'un les difficultés à réaliser des entretiens auprès de la fraction la plus précarisée de la population, l'autre les enjeux de construction d'une catégorie statistique. Patrick Bruneteaux et Corinne Lanzarini 13 réfléchissent aux conditions de réalisation des entretiens auprès de la fraction la plus précarisée de la population, les sous-prolétaires. Une première partie de l'article analyse les présupposés des entretiens formels et conteste leur utilisation en milieu sous-prolétaire. Une deuxième partie présente les entretiens informels ou conversations orientées et en expose le bénéfice dans cette même situation. François Clanché 14, dans une note méthodologique, présente les enjeux et les objectifs d'une nomenclature statistique, réalisée dans le cadre des travaux du CNIS, sur les conditions de logement ou d'hébergement. La décision de faire porter cette nomenclature sur l'ensemble des situations de logement résulte de la constatation déjà énoncée: les personnes sans domicile ne constituent pas une population à part, mais leur situation est en continuité avec celle de la population (pauvre) qui dispose d'un logement; et elles vont et viennent entre la rue, l'hôtel, l'hébergement dans des centres ou en surnombre chez des amis. Toute étude visant à les suivre dans leurs trajectoires doit donc tenir compte de l'ensemble des positions possibles. Enfin, créer une nomenclature spécifique aux personnes sans domicile et à leur situation présente contribuerait à les enfermer dans une sorte de ghetto statistique renforçant leur isolement économique et social. Rappelons pour terminer que la question des personnes qui vivent dans la rue ne se pose pas de la même façon d'une société à l'autre. S'il y a une certaine proximité entre le cas américain et le cas français, l'examen de sociétés radicalement différentes permet d'avoir un certain recul sur notre analyse et de bien comprendre la nature

12.

Maryse Marpsat est administrateur de l'INSEE et chercheuse à l'INED et au CSV, sur le thème des personnes sans domicile et sur la ségrégation spatiale. Jean-Marie Firdion est ingénieur de recherche et chef du service des enquêtes de l'INED. Tous deux sont responsables des enquêtes de l'INED sur les sans-domicile et ont été corapporteurs du groupe du CNlS sur les sans-abri. Patrick Bruneteaux est docteur en sociologie politique et chercheur au centre de recherches politiques de la Sorbonne. Corinne Lanzarini est chercheuse et docteur en sociologie. Ils ont réalisé des recherches et des recherches-actions dans le cadre de l'association RESSCOM (Recherches et évaluations sur le social, la santé et les actions communautaires) sur les différentes figures du sousprolétaire (<< jeunes des cités », « SDF »,...). À l'époque où cet article a été écrit, François Clanché, administrateur de l'INSEE, y était responsable de l'enquête Logement, et corapporteur du groupe temporaire du CNIS sur les sans-abri.

13.

14.

12

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PRÉSENTATION

socialement inscrite de ce phénomène. Par exemple, une étude sur les sans-abri de Old Delhi (Inde) révèle une situation complètement différente, où les personnes sans logement sont parfaitement insérées dans le marché du travail local et gardent de nombreuses relations avec leur famille et leur village d'origine où elles envoient régulièrement de l'argent (Dupont et Tingal, 1997). D'une certaine façon, étudier les conditions de vie qui sont faites aux sans-domicile nous permet de mieux comprendre le fonctionnement de notre société entière.
Maryse MARPSA T

!NED
133, bd Davout, 75980 PARIS Cedex 20

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MARYSE

MARPSAT

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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BAUMOHL, ., 1996, Homelessness in America. Phoenix, Onyx Press. J DUPONT,V., TING D., 1997, Residential and economic practices of pavement AL, dwellers in Old Delhi, Institute of Economic Growth, Delhi. ANDERSON, 1923, traduction française 1993, Le Hobo: sociologie du sans-abri, N., Paris, Nathan.
LANDELIJKE STICHTING
VOOR

THUISLOZENZORG EN ONDERDAK 15,

1986,

Beleids-

nota. LEE, B.A., LINK, B.G., TORO, P.A., 1991, Images of the Homeless: Public Views and Media Messages, Housing Policy Debate, vol. 2, n° 3, p. 649-682. TAKAHASHI, L.M., 1996, A decade ofunderstanding homelessness in the USA: from characterisation to representation, Progress in Human Geography, 20,3, p. 291310, Londres, Royaume-Uni.

15.

Traduction

très approximative:

Fondation

nationale

pour l'hébergement

et le secours.

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QUINZE ANNÉES DE POLITIQUE AMÉRICAINE, DE RECHERCHE ET DE MOBILISATION EN FAVEUR DES SANS-DOMICILE

RÉSUMÉ: Cet article retrace l'évolution aux USA, depuis les années 80, des politiques publiques et .des mouvements militants en faveur des sans-domicile, ainsi que de la recherche à

leur sujet. Les premières estimations,en 1984, du nombre des sans-domicileune nuit donnée
suscitèrent des controverses animées. On est ensuite passé à une meilleure connaissance de leurs caractéristiques, puis au nombre de personnes touchées au cours d'une période, ce qui révèle l'importance de la population concernée. Le suivi de personnes sans abri met en évidence la complexité de leurs trajectoires et les difficultés pour quitter durablement la rue. Les mouvements militants apparurent à la suite de la récession de 1981-1982, alors que les services d'aide n'arrivaient plus à satisfaire les demandes. Le premier programme fédéral consacré directement aux sans-abri fut créé par le Congrès en 1983. Le Congrès vota en 1987 le Mc Kinney Homeless Assistance Act, qui augmenta considérablement les ressources allouées au niveau fédéral en faveur des sans-abri. Mais les coupes récentes dans le budget des politiques sociales fédérales et locales font craindre un accroissement du nombre de sansdomicile.

Cet article consacré au phénomène des sans-domicile aux États-Unis étudie les relations entre les transformations de cette population et les prises de position en sa faveur, les recherches et enfin les politiques publiques depuis 1980. L'accent principal est mis sur les évolutions récentes et envisageables des politiques, mais on examine aussi l'émergence des préoccupations actuelles concernant les sans-domicile. Par contre, les résultats des recherches sur les causes structurelles du phénomène ne sont pas présentés, car il ne semble pas qu'ils aient eu une influence notable sur les politiques. L'exposé suit l'ordre chronologique, en distinguant quatre périodes: 1981-1982, 1983-1986, 1987-1992, et de 1993 à nos jours. Ce découpage correspond aux périodes durant lesquelles les changements les plus significatifs ont eu lieu, qu'ils concernent la population des sans-domicile, les prises de position sur la question, les orientations des recherches, ainsi que les objectifs et principes des politiques. Pour chacune de ces périodes, j'ai essayé de montrer comment les interactions entre les besoins évidents des personnes sans domicile, les représentations de leurs défenseurs, les nouvelles connaissances produites par la recherche ainsi que les initiatives des organismes privés et des agences gouvernementales ont produit de nouvelles politiques et de nouvelles orientations pour l'action.
Sociétés Contemporaines (1998) n° 30 (p. 15-34)

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1. 1.

LESDÉBUTS: 1981-1982 1. LA POPULATION

Après la Grande Dépression des années trente, les sans-domicile ne sont véritablement réapparus, du point de vue des politiques publiques, qu'au début des années quatre-vingt. Il est certain qu'il y a eu, dans l'intervalle, des gens sans logement autonome ou vivant dans des logements insalubres, voire dangereux (logements sans eau courante, sans chauffage, avec des trous dans les murs ou le plancher, par exempie). Dans certains quartiers pauvres de nombreuses agglomérations, connus sous le nom de « skid rows », on pouvait trouver des abris ou des « missions» tenues par des associations religieuses qui vous offraient un lit et parfois même un repas en échange du salut de votre âme. Dans ces quartiers, on trouvait aussi des hôtels où il était possible de louer, à la journée, à la semaine ou au mois, selon ses moyens, une petite chambre, quelquefois équipée d'un réchaud et d'un lavabo. De plus, les meublés et les pensions offraient d'autres types de logement bon marché, avec repas inclus dans le cas des pensions (voir, par exemple, Hoch et Slayton, 1989). La plupart des résidents de ces divers types d'hébergement y étaient installés de façon quasi permanente. Les études réalisées sur les quartiers de ce type des grandes villes américaines avant les années quatre-vingt ont noté très peu d'individus dormant véritablement dans la rue, bien qu'un grand nombre de leurs habitants aient été incontestablement très pauvres, n'aient travaillé qu'épisodiquement, et aient été souvent handicapés, à la suite d'accidents du travail, de troubles mentaux ou d'alcoolisme. Avant 1980, le recensement américain désignait par « homeless» les individus vivant seuls, sans autre membre de leur famille. Ainsi toutes les personnes vivant seules dans les quartiers pauvres (et ailleurs) auraient pu être qualifiées de « sans foyer », ce qui est très différent de la définition actuelle des sans-domicile, dans une période où une proportion importante de la population vit seule par choix. Du fait de cette hétérogénéité dans la définition des catégories statistiques, il n'y a pas de bonnes estimations de la population sans domicile au sens restreint (literally homeless 1) dans les années soixante et soixante-dix. La meilleure évaluation que l'on puisse proposer est que, vers la fin des années soixante-dix, les centres d'accueil (c'est-àdire les« missions ») réservés aux sans-domicile devaient avoir une capacité d'hébergement d'environ 50 000 personnes pour l'ensemble du pays, et que le nombre de sans-domicile au sens restreint ne dépassait sans doute pas 100 000 personnes, et pouvait être en réalité bien moindre. La crise économique de 1981-1982 a substantiellement modifié ce tableau et ses effets se sont prolongés durablement. En 1983, le taux de chômage était très élevé (10,1 %) et le nombre de pauvres atteignit jusqu'à 15,1 % de la population (35,3 millions de personnes), à comparer aux Il,7 % de 1979 (26,1 millions de personnes). Pour la première fois, les centres d'hébergement réservés aux sans-domicile commencèrent à faire savoir que la demande était largement supérieure à ce qu'ils pouvaient offrir. De plus, les gens demandant à être hébergés n'étaient plus uniquement des hommes célibataires de race blanche, d'âge moyen, mais appartenaient à 1.
Cette expression désigne les personnes dormant dans les centres d 'hébergement destinés aux sansdomicile et celles dormant dans la rue, l'espace public ou tout autre endroit non prévu pour l'habitation (N.d.T.).

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des catégories plus diverses, dont en particulier des femmes avec enfants, des personnes ayant travaillé régulièrement qui avaient perdu leur emploi et arrivaient en fin de droits sans réussir à en retrouver, et beaucoup de personnes de groupes ethniques minoritaires. Enfin, les programmes d'aide alimentaire signalèrent eux aussi une augmentation considérable de la demande. Ces programmes comprennent les « garde-manger» qui distribuent des sacs de provisions à emmener chez soi pour préparer ses propres repas et les « soupes populaires» qui. distribuent des repas tout prêts à consommer sur place (souvent parce que les gens n'ont plus de logement où emmener leur nourriture). De nombreuses personnes disposant d'un logement n'avaient plus suffisamment d'argent à la fin du mois pour acheter à manger et ils se rendaient dans les soupes populaires pour se nourrir. 1. 2. LESPRISES EPOSITION D

Ces changements eurent un effet considérable: les États-Unis n'avaient rien vu de pareil depuis la Grande Dépression des années trente. Certains pensaient que le problème allait se résorber rapidement, mais la demande continua à augmenter en 1982. En 1981 et 1982, des associations de défense (advocacy groups) commencèrent à se constituer. Leur motivation première était alors de faire comprendre au pays la situation des sans-domicile, de convaincre qu'il s'agissait là d'un problème à long terme qui n'allait pas se résoudre de lui-même et que le gouvernement devait faire quelque chose. Ces associations de défense demandèrent que des initiatives publiques fortes soient prises. Sous leur impulsion, le terme de « sans-domicile », plus ancien et moins stigmatisant, fut repris afin d'éviter l'usage de termes péjoratifs tels que « paumé» et « raté ». Les journaux publièrent des articles bienveillants montrant que les sans-domicile n'étaient ni des « ratés» ni des « poivrots» mais simplement « des gens comme vous et moi ». Ces récits décrivaient comment des gens perdaient leur emploi et essayaient de faire face à leur situation d'une manière héroïque, mais finissaient par être vaincus, perdre leur logement et se trouver réduits à la condition de sans-domicile. En l'absence d'enquête ou d'études, on ne savait pas combien de gens étaient concernés, pendant combien de temps et de quelle façon. Aucune nouvelle politique publique ne fut lancée dans ce domaine à l'époque, seules les mesures traditionnelles restaient en vigueur. En 1981, par exemple, la municipalité de New York accepta d'agrandir ses centres d'accueil pour hommes seuls tout en sachant qu'ils étaient sordides, et sans chercher à améliorer ce qui n'était guère que des entrepôts. 2. 2. LESPREMIÈRES ANNÉES: 1983- 1986 1. LAPOPULATION

Pendant la période 1983-1986, la demande d'accueil en centres d'urgence continua d'augmenter, tout comme la demande d'aide alimentaire d'urgence. Il n'existe pas pour ces années, pas plus que pour le début de la décennie, de statistiques permettant une estimation correcte de la croissance de la population sans domicile. Les seuls chiffres disponibles sont des estimations, entre 250 000 et 350 000 individus, faites par Ie Department of Housing and Urban Development (HUD) 2 pour Ie début 2.
Équivalent du Ministère de l'Équipement et du Logement en France (N.d.T.).

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de 1984. Si l'on accepte l'hypothèse, probablement raisonnable, d'un chiffi"e de 100 000 personnes sans domicile à la fin des années soixante-dix, on peut considérer que la population sans domicile a doublé ou triplé au début des années quatre-vingt.
2. 2. LESPRISESDEPOSITION

Pendant cette période, les défenseurs et les prestataires de service commencèrent à former des groupes d'actions et des alliances au niveau du pays, des États et des municipalités. .Ils mirent en évidence les besoins en services, firent pression auprès des élus des Etats et du Congrès et demandèrent le soutien de l'opinion publique pour les revendications de services d'aide aux sans-domicile. Dans certains cas, les associations de défense menèrent des actions en justice pour forcer le gouvernement à intervenir en faveur de leur hébergement. L'exemple le plus connu est le procès intenté par la New York Coalition for the Homeless contre la municipalité et l'Etat de New York au nom des personnes seules sans domicile, puis des familles sans domicile. Le résultat en fut que la municipalité de New York s'engagea par décret à héberger les personnes sans domicile selon leurs besoins, aussi longtemps que nécessaire. La municipalité de New York se retrouva donc de ce fait directement impliquée dans les questions d'hébergement des sans-domicile et, pendant toute la décennie des années quatre-vingt, elle fut la seule aux États-Unis à gérer (et non à financer seulement)- l'essentiel de la capacité d'accueil de la ville. La plupart des experts, dont ceux des défenseurs de la cause des sans-domicile qui connaissaient bien la structure de la municipalité de New York, sont rétrospectivement d'accord sur le fait qu'il ne s'agissait pas là de la meilleure solution pour venir en aide aux sansdomicile. Comme nous l'avons noté, il semble que le nombre des sans-domicile se soit accru considérablement aux États-Unis entre 1983 et 1986. En conséquence, les services d'aide à ces personnes ont eux aussi fortement augmenté, tout comme les mobilisations en leur faveur. En plus des centres d'accueil nouvellement aménagés et du développement des soupes populaires dans de nombreuses régions du pays, les militants réussirent à convaincre les collectivités locales de Philadelphie, Washington D.C. et New York du fait qu'elles devaient garantir le droit de leurs concitoyens à être hébergés. Quelques années plus tard, les électeurs de Washington D.C. rejetèrent ce droit par référendum; la municipalité de Philadelphie et les mouvements de défense locaux parvinrent à un accord qui aboutit à la suppression de 2 500 lits sur les 5000 financés par la ville, écartant « l'hébergement à la carte». Aujourd'hui, seule la municipalité de New York maintient la reconnaissance du droit à l'hébergement comme principe orientant sa politique d'aide aux sans-domicile.
2. 3. LA RECHERCHE

Les premières tentatives de dénombrement et de description des populations sans domicile ont eu lieu au début de cette période. Il s'agissait souvent d'un simple décompte, pour une nuit donnée, des personnes sans domicile présentes dans les structures d'accueil et dans la rue. C'est ce que firent notamment les municipalités de Pittsburgh, Phoenix, Washington D.C. (General Accounting Office, 1988). Les municipalités de Boston et Nashville commencèrent une série de dénombrements an-

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RECHERCHE.

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nuels (Boston) ou bisannuels (Nashville) en utilisant toujours la même méthode (Cf. Lee, 1989, pour un résumé des études réalisées à Nashville). Au milieu des années quatre-vingt, le gouvernement fédéral commença à financer des recherches sur la population des sans-domicile et sur le phénomène en tant que tel, ce qui permit le développement de méthodologies et d'études plus approfondies. Un ensemble de ces études, décrivant les sans-domicile mais sans chercher à en estimer le nombre, fut financé par le National Institute of Mental Health. Ces enquêtes réalisées à Los Angeles, Saint Louis, Detroit, Boston ainsi que dans l'État de l'Ohio donnèrent les premières indications importantes sur les conditions et les problèmes des personnes sans domicile souffrant de maladies mentales graves (résumées dans TessIer et Dennis, 1989). Une autre étude réalisée en 1984 par le Department of Housing and Urban Development tenta de fournir une estimation du nombre total de lits disponibles dans les structures d'accueil dans l'ensemble du pays, et du nombre total de personnes sans domicile (DHUD. 1984). Il s'agissait du premier effort de dénombrement à l'échelle nationale, qui déclencha une importante polémique. Le résultat de l'estimation du nombre de places d'accueil, 110 000 lits, ne fut pas contesté. Mais pour le total des sans-domicile aux États-Unis, le HUD testa quatre méthodes différentes, aboutissant à un chiffre situé entre 192 000 et 586 000 personnes, l'intervalle le plus « raisonnable» étant entre 250 000 et 350 000. Cette estimation la plus « raisonnable », comme d'ailleurs toutes les valeurs ainsi estimées, furent considérées comme bien en deçà de la réalité par les organisations de défense, dont certaines avaient avancé des estimations presque dix fois supérieures, entre deux et trois millions (d'autres donnant des chiffres plus modérés résultant de méthodologies plus élaborées). Ces organisations de défense intentèrent des procès au HUD et des audiences eurent lieu au Congrès américain, les méthodologies utilisées furent très controversées. Suite à cette polémique, le HUD se refusa à produire de nouvelles estimations chiffrées de la population des sans-domicile, s'en tenant à renouveler l'enquête sur les centres d'hébergement, en 1988, et à fournir une seconde estimation du nombre de lits disponibles (DHUD, 1989). Pourtant, les recherches ultérieures laissent à penser que l'estimation de 1984 du HUD était sans doute assez correcte, s'agissant du dénombrement des sans-domicile pour une nuit donnée. Mais la stratégie des organisations de défense de l'époque semblait considérer qu'aucun effort sérieux ne serait entrepris pour remédier à la situation si les chiffres n'étaient pas très élevés. À leurs yeux, les chiffres trop faibles leur paraissaient résulter d'un effort pour banaliser la situation. Au même moment cependant, d'autres argumentaient, à l'inverse, que des chiffres très élevés donneraient un aspect « insoluble» au problème, et que des chiffres plus modérés étaient plus à même d'inciter le gouvernement à prendre des mesures, la situation lui paraissant plus facilement contrôlable. Mais ces derniers arguments eurent peu de poids au sein de la communauté des militants. Au bout du compte, il est d'ailleurs bien difficile de savoir comment les estimations produites ont influé sur les politiques publiques. À la polémique portant sur les chiffres d'ensemble s'ajoutèrent les résultats d'une étude importante réalisée à Chicago par Peter Rossi (Rossi 1989). Rossi mit au point une méthodologie très élaborée pour estimer le nombre de sans-domicile se trouvant

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dans la rue et dans des lieux autres que les foyers d'hébergement. Sa méthode consistait à attribuer a priori à chaque îlot (block) de la ville une probabilité (faible, moyenne, élevée, certaine) d'y trouver des sans-domicile pendant la nuit. Les chercheurs définissaient alors un échantillon d'îlots stratifié selon cette probabilité, et y menaient leur enquête de terrain pour compter les personnes sans domicile. La pondération des résultats par les coefficients de probabilité et le nombre de bloc/cs permettait de calculer un chiffre total estimé pour la ville. Rossi réalisa deux enquêtes à Chicago, la première pendant l'automne 1985 et la deuxième pendant l'hiver 1986. Les chiffres auxquels il aboutit grâce à cette méthode donnèrent des estimations bien plus faibles que ce qui était attendu: entre la moitié et le tiers seulement des estimations avancées par les défenseurs de la cause des sans-domicile. Ces résultats furent très vite considérés comme non pertinents dans les débats politiques, mais la méthode fut réutilisée (avec quelques modifications) dans deux autres études très importantes aux États-Unis, l'enquête réalisée en 1988 par la Rand Corporation (Vernez et al, 1988) dans trois counties californiens, et l'enquête sur la drogue menée en 1991 sur l'aire métropolitaine de Washington D.C. (Bray, Dennis et Lambert 1994). Avec des écarts variables, ces enquêtes ont elles aussi abouti à des estimations moins élevées que prévu, comme d'ailleurs la plupart des études cherchant à produire des dénombrements. L'écart entre les chiffres attendus et les résultats des recherches provient en partie des difficultés rencontrées pour compter avec précision les sans-domicile. Cependant, d'autres problèmes difficiles à résoudre viennent s'y ajouter, notamment les critères utilisés pour déterminer qu'un individu est sans domicile, l'accent mis sur l'estimation des besoins en services (une personne donnée pouvant être amenée à utiliser plus d'un service) ou sur le comptage du nombre d'individus distincts, la période au cours de laquelle le dénombrement est effectué (une journée, une semaine, un mois, etc.). 2. 4. POLITIQUES ETAatONS

Pour répondre aux besoins des personnes sans domicile, les programmes d'aide se développèrent autant qu'ils le purent entre 1983 et 1986. Une grande partie du financement nécessaire fut assurée par des associations caritatives privées telles que The United Way, la Croix Rouge, l'Armée du Salut, et de nombreux bénévoles de congrégations religieuses et autres communautés y consacrèrent leur temps et leur énergie. Cependant, des financements publics spécifiques par les États ou les municipalités commencèrent à être mis en place, dans les États à forte population de sansdomicile, ou à politiques sociales particulièrement généreuses. Comme nous l'avons noté, les mobilisations en faveur des sans-domicile jouèrent un rôle important dans la mise en place de ces financements publics des États et des municipalités. L'étude du HUD effectuée en 1984 fournit les premières informations précises sur l'origine des ressources mobilisées pour l'aide aux personnes sans domicile. En 1984, sur les trois cents millions de dollars consacrés aux centres d'hébergement dans tout le pays, deux tiers provenaient de fonds privés, et une petite part seulement du gouvernement fédéral (DHUD, 1984). Et ces chiffres montraient pourtant une augmentation des fonds publics par rapport au début des années quatre-vingt.

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