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Les Tzotzils par eux-mêmes

De
160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 123
EAN13 : 9782296166769
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LES TZOTZIL PAR EUX-MÊMES

Récits et écrits de paysans indiens du Mexique

COLLECTION ANTHROPOLOGIE CONNAISSANCE DES HOMMES Textes rassemblés par

André

AUBRY

LES TZOTZIL PAR EUX-MEMES
""

Récits et écrits de paysans indiens du Mexique

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,

1988

ISBN:

2-7384-0271-2

PRÉFACE

Voici une aventure d'une exceptionnelle qualité. Pour cette raison même, les grands médias, aussi {utiles qu'envahissants, tout absorbés par leur pro-

pre vacarme, ne sauraient lui consacrer la place qu'elle mérite. Et cependant elle forcera l'attention de tous ceux, forts nombreux, qui, loin des modes et des mondanités, ont choisi de se porter, d'un même mouvement, à la recherche de l'essentiel et à la recherche d'autres peuples. Héritier d'une haute civilisation, un peuple maltraité par l'histoire a conservé sa langue parlée mais ne sait plus lire les inscriptions millénaires gravées dans la pierre de ses temples et pyramides, dont la beauté fascine les chercheurs et touristes du monde entier. Dominé par une autre culture, exploité dans l'indifférence générale, ce peuple ne savait plus transcrire les mots et les phrases qu'il utilise dans la conversation courante. Mais il ne s'est pas résigné à ce mépris, à cette oppression. Il ne pouvait pas accepter d'être évacué de l'humanité elle-même. Il s'est acharné à sauvegarder sa personnalité, et donc à retrouver d'un même coup son écriture, sa dignité, son aptitude à se battre. Une telle aventure pourrait être magnifiquement racontée par des observateurs attentifs. et bienveillants, s'efforçant de respecter ceux dont ils décriraient la lutte patiente, obstinée. Leur récit éveillerait l'intérêt, susciterait même l'émotion que tout être normalement constitué éprouve à la visite d'un musée. Quels que soient leur souci de discrétion et leur volonté de s'effacer derrière ceux dont ils parlent, de tels observateurs ne se mettraient pas moins à la place du peuple dont ils évoqueraient la vie, l'histoire, les traditions. L'ethnologie offre de merveilleux exemples de cet art d'interpréter d'autres sociétés, d'autres cultures. Et de tels travaux jouent un rôle éminent dans l'élargissement d'une pensée qui, à travers tous les particularismes, ne veut pas renoncer à l'universel. Mais voici, dans ce livre, tout autre chose. Et beaucoup mieux. Non pas un musée, mais un témoignage de vie. Non pas un regard d'Occidental, mais une parole d'Indien. Non pas des interprètes scrupuleux, mais les acteurs eux-mêmes. Non pas des coutumes et rites jalousement conservés

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par fidélité au passé, mais incrustées dans le quotidien, des actions sans cesse renouvelées afin de ne pas abdiquer sous les coups d'un destin cruel. Non pas une histoire à préserver, mais, bien plus, et sans rompre les amarres, un avenir à construire. Et surtout, des textes destinés non pas à des lecteurs étrangers, si bien disposés soient-ils, mais à ce peuple qui se parle à lui-même. Les cinq récits rassemblés dans cet ouvrage ne possèdent donc que d'assez lointains rapports avec l'ethnologie classique. Ici la mémoire irrigue le présent et explose dans une parole à la fois libre et agissante, qui, puisque les aspirations séculaires renaissent dans l'actuel, doit fort peu au folklore et tout au combat. Un combat qui cherche moins à se faire connaître à l'extérieur qu'à exprimer pour le bénéfice de ceux-là mêmes qui le mènent de jour en jour. Ce peuple qui a réappris à écrire sa langue vit tout au sud du Mexique, dans le Chiapas, aux confins du Guatémala. Un peuple de paysans, conscient de son appartenance maya, des grandeurs de son passé, de son exploitation séculaire, de la misère et de l'oppression dont il serait sottement littéraire de dire qu'elles l'accablent. Car il ne courbe pas le dos: il n'écrit pas seulement pour se souvenir, mais surtout pour se mieux connaître lui-même et ainsi s'armer en un combat où s'imbriquent nécessairement toutes les dimensions de la vie personnelle et communautaire, toutes les richesses de sa culture qui est relation aux autres, à la terre, à la nourriture, à l'environnement social et économique. Combat de civilisation, combat politique. Car i! n'est de meilleur moyen d'éliminer, de subjuguer et d'asservir un peuple, que de le couper de sa culture, de sa langue, de son écriture, de sa pensée. Dès qu'il les reconquiert, i! redevient potentiellement maître de son destin. Dans cette lutte, les Indiens tzotzi! ont trouvé des alliés qui, au lieu de les prendre comme sujets d'étude, se sont simplement mis à leur service. Ce groupe INAREMAC possède depuis 1974, près de Paris, une antenne à la fois discrète et efficace. Mais il ne s'est jamais proposé comme objectif la présente édition de ce livre en français. Son seul but véritable, c'était d'aider à la reconquête d'une langue pour la rédaction et la publication de ces textes en tzotzi!. A l'usage des Tzotzil eux-mêmes. Une première traduction, en espagnol, fut pour les Tzotzil un geste de fierté au cœur d'une société qui les ignore pour mieux les dominer. La seconde traduction, en français, exprime aussi simplement que possible la double relation d'admiration et de solidarité qu'inspirent toujours des hommes résolus à contrôler leur destinée. L'ouvrage comporte bien entendu une introduction qui, mieux que ne pourrait le faire cette préface, relate brièvement comment les Tzotzi! ont eux-mêmes relevé le défi qui leur était posé. En fin d'ouvrage, un glossaire à travers les indispensables explications de termes permet de suivre, au fur et à mesure de la lecture, les développements d'un

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système de pensée qui ne nous est pas familier. Mais l'essentiel, ce sont ces cinq récits écrits par les Tzotzil pour des Tzotzil dans leur lutte de paysans pour la terre, pour la vie, pour l'identité et le respect de soi-même. C'est bien là que, en dépit de toutes les différences de situations, apparaît, pour qui sait voir, la dimension universelle de tout combat qui prend l'être humain pour ultime mesure.

Claude Julien

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LE PAYS ET SON PEUPLE

TABASCO

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PACIF1QUE

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100

pjgure

1 : Les groupes

ethno-linguistiques

du Chiapas.

LE CHOC DES ANCÊTRES

Dans son écrin de jungle, la perle maya de Palenque brille de tous ses feux. Sur la place cérémonielle et malgré la touffeur du tropique

humide, un Tzotzil * endure et exhibe son poncho de grosse laine blanche qui étincelle au soleil. En le croisant, le mouchoir à la main pour éponger sa sueur, un touriste en short ironise: «Mais si c'est la demeure de mes ancêtres - répond l'Indien - je dois bien porter le signe distinctif de mon peuple. En travaillant dans les plantations, j'ai

sué davantage. »
Il n'en croit pas ses yeux: au lieu de sa parcelle misérable balayée par la bise gelée, la gloire des ressources tropicales; plus de glèbe craquelée par la sécheresse, mais une rivière savamment déviée, abritée du soleil pour abreuver les cultures et l'agglomération; le vétuste banc de bois qui est tout l'apparat des autorités de son village est ici substitué par un palais somptueux en pierres de taille richement sculptées; une profusion de temples - des bijoux raffinés - remplace la petite église rustique de son hameau. Le choc, cependant, n'est pas celui de la surprise; il est plutôt celui, stimulant, de la vérification d'un rêve. Ses aïeux lui avaient raconté. Les dignitaires de son village, lors de la fête, reproduisaient chaque année, à date fixe, le symbole de ce qu'il avait aujourd'hui sous les yeux. Ses songes ne l'avaient pas trompé: ici, dans la splendeur, naquit son peuple. Il gravit avec une noble aisance les marches scabreuses de la grande pyramide que les touristes, pris de vertige, escaladent à quatre pattes. Après avoir savouré du sommet le panorama urbain du site préhispanique, ce villagois, fils et petit-fils d'analphabètes, butte contre les parois solennelles du Temple des Inscriptions. Sculptées dans le calcaire, les pages monumentales d'un livre de pierre l'immobilisent. Pas plus que les archéologues, il n'est capable de le déchiffrer, mais il sait qu'il a été écrit par ses pères et même les savants n'en ont pas encore percé le message. Mieux que les spécialistes, cependant, il en comprend le sens: calendrier d'initiés pour le calcul des fêtes et des opérations agricoles, afin que la « chair de l'homme» - le maïs - se reproduise et se perpétue. Tout au long de son parcours, il reconnaît les effigies du soleil - qu'il a appris à prier - et celles de la céréale qui alimente sa race. Sur les bas-reliefs ou sur le stuc, il identifie avec facilité ce qui est encore un symbole d'autorité dans son village: attirail vestimentaire et bâtons de commandement. Des volutes des feuilles de maïs, il voit surgir l'épi en forme humaine: crâne allongé, regard flou du nourrisson et, sur les lèvres, le gémissement de l'enfant qui vient de naître. De la bou13

che des dignitaires d'alors, serti dans une bulle préhispanique, sort l'oracle, écrit dans la pierre et scellé par une date et un calcul. De retour dans son village, il emportait un secret: non, son peuple ne naquit pas analphabète et ignorant; oui, il se mettrait à écrire en tzotzil. Il ne manquerait plus d'argument pour réfuter la thèse de l'étranger. Ici, ce dernier ne portait plus le déshabillé irrespectueux des touristes de Palenque puisqu'il se parait de l'attirail de terrain de l'anthropologue ou du linguiste. Mais son discours maniait la même ironie: 1'« oralité », selon lui, était un attribut de nature du tzotzil et, affirmait-il, sous peine de traumatisme culturel, il fallait la protéger et la perpétuer. Quiconque a visité Palenque ou un autre centre maya, quiconque a déplié les pages d'un codex, sait que la disparition de l'écriture est la douloureuse cicatrice de la Conquête et la marque subséquente de la domination. En se remettant debout, les Mayas reconquièrent l'écriture et le calcul. L'Occident, qui aime le mensonge, préfère camoufler sous le masque de l'oralité l'analphabétisme honteux qu'il a suscité et amplifié. La magie des mots lui occulte sa peur. Sait-on jamais: arriverait-on à contrôler la communication ou l'analyse véhiculée par un peuple en colère? Sans doute, les Droits de l'homme plaident pour l'alphabétisation et l'éducation, mais n'est-il pas prudent de le faire dans les « grandes» langues écrites? Celles que l'élite. cultivée sait parler, celles qui n'expriment que des concepts qu'elle a forgés, celles dont les règles du langage sont déjà établies, celles qui ne l'excluent pas du circuit de la communication? Le Tzotzil a tenu parole. Sous l'impulsion de Palenque, un peuple a décidé de se prononcer en recommençant à écrire. C'est cette littérature improvisée, encore balbutiante, populaire mais fondatrice comme les fabliaux, qui est ici présentée. André AUBRY
INAREMAC (11

14

LE TERROIR

ET SA LANGUE

Par les itinéraires actuels,' quatre parcours donnent accès à près d'une vingtaine de communes tzotzil, auxquelles il faut ajouter quelques îlots hors réseau. Le premier parcours traverse les villages situés sur la route qui relie l'axe panaméricain aux grandes plaines du golfe du Mexique, en dessinant une petite fourchette au nord. Son altitude oscille entre 1 100 m et 1 900 m. A l'ouest et au nord, cet itinéraire frôle la zone linguistique zoque, et jouxte la frange chol, au nord également. Le second est dessiné par les doigts d'une main dont la paume serait San Cristobal de Las Casas. Cfest le réseau tzotzil dense du massif du Zontehuitz, voisin à l'est d'une importante zone tzeltal. Il s'étage entre 1 000 m (au nord! et 2600 m (au centre!. Le troisième donne accès à la dépression centrale du Grijalva qui coule dans une vallée de 800 à 600 m. Les populations tzotzil, en terrasse sur son versant nord, sont voisines des Tzeltal établis à l'est. Ces trois parcours sillonnent la majeure partie des Hautes Terres ou Massif central du Chiapas. Les routes construites par le progrès les séparent quand les sentiers muletiers les reliaient. Le quatrième parcours est récent d'une vingtaine d'années. C'est la route des migrants de la jungle qui ont colonisé des villages au bord des grandes rivières de la forêt (à moins de 600 m d'altitude!. Cet itinéraire étire désormais la zone tzotzil sur une longueur de 350'km (par la route! d'ouest en est, alors que les contours de l'ellipse tzotzil primitive n'exédaient guère une distance de 60 km à vol d'oiseau en partant de son foyer. Il n'existe pas de chiffres fiables pour évaluer la population de cette zone linguistique, qui avoisine probablement le demi-million d'habitants tandis qu'un seul dialecte, celui de Chamula, regroupe déjà 100000 locuteurs tzotzil: 50000 sur le territoire de leur commune et 50000 dispersés dans plusieurs autres. Selon ce calcul hypothétique, les Tzotzil constitueraient approximativement la cinquième partie (20 %! de la population chiapanèque. Pour une anthropologie archaïque ou pour les stratèges impérialistes du développement, le tzotzil ne serait que l'un des innombrables « idiomes» qui freinent le décollage économique des «minorités ethniques» du Tiers-Monde. Il ne présenterait donc d'intérêt que pour les érudits, les ethnologues de terrain ou les agents de pénétration de la société dominante. Cependant, les linguistes les plus autorisés le classent dans la grande famille maya, tout comme le français, par exemple, entre dans le concert des langues latines. La dignité de cette langue vient dfêtre restaurée par le Grand Dictionnaire de San Lorenzo 15

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