Lettres du Tonkin et du Laos (1901-1903)

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296303690
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LETTRES DU TONKIN ET DU LAOS (1901-1903)

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3310-3

Joseph CHEVALLIER

LETTRES
DU TONKIN ET DU LAOS
(1901-1903 )

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Ce document est présenté par: Laurent CHEVALLIER,petit-fils de l'auteur, journaliste de l'Agence France Presse. Il a notamment été, de 1970 à 1974, correspondant de guerre et envoyé spécial au Vietnam et au Cambodge.

Marie-Joseph CHALVIN, petit-nièce de l'auteur, agrégée d'histoire. Elle a publié Ces cerveaux qui nous gouverneflt (éd. R. Laffont), Approche neuro-historique des hommes d'Etat de Louis XI à Mitterrand. Elle est directrice de collection chez Nathan.

En ces temps de globe-trotters et de tourisme à outrance, je ne me dissimule pas tout ce que peut avoir d'audacieux la tâche qui m'incombe ce soir, d'oser vous présenter quelques modestes impressions de voyage. Il est devenu banal d'admirer avec quelles facilités on se déplace de nos jours: on va au Japon plus volontiers qu'on n'allait autrefois à New York, on part pour le tour du monde avant d'avoir même songé à faire le tour de France, et les agences organisent des chasses au tigre dans les jungles de l'Inde, des affûts à l'éléphant aux sources du Nil aussi simplement que l'on vous convie à une battue de perdreaux en Beauce ou en Sologne.

Conférence sur le Laos faite par J. Chevallier à Saumur en 1906.

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L'INDOCHINE FRANÇAISE

INTRODUCTION

Le lieutenant Joseph Chevallier part pour l'Indochine pour deux ans, de novembre 1901 à décembre 1903. TIa vingt cinq ans et quitte la France pour la première fois. Huitième d'une famille de dix enfants il est très attaché à son père, notaire à Fougères. Cet homme de soixante quatre ans est veuf depuis quatre ans. Par piété filiale autant que par affection, son fils lui a promis de donner de ses nouvelles aussi souvent que possible. Parti avec des petits cahiers de format 17-1I,il commence sa première lettre dès l'embarquement sur le Colombo et ne cessera pas les envois réguliers des petits cahiers jusqu'à son retour. Il cherche à donner à son correspondant une vision imagée du pays et de ses habitants: "Je vois plus pour vous que pour moi" dit-il. En réalité, il se pique au jeu. Encouragé par les éloges de son père qui vante ses talents d'écriture et diffuse largement les lettres autour de lui, il prend l'habitude de noter régulièrement les faits marquants de la journée, puis retravaille ses notes pour rédiger la lettre définitive. Cet ouvrage présente cette correspondance. Cependant les développements ayant trait aux événements familiaux ou les commentaires sur les événements politiques en France en ont été soustraits. Par contre, certains éléments d'un carnet de notes n'ayant pas été utilisés pour sa correspondance, y ont été ajoutés étant donné leur grand intérêt. Ce huis clos avec son père lui permet d'avouer l'inavouable et de dire crûment ce qu'il pense. TIest totalement inhabituel qu'un officier, dans une période politique aussi tendue, livre ainsi ses réflexions et critique sa hiérarchie sans voile et sans détours. Il n'a pas froid aux yeux et juge sans complaisance les membres militaires et civils de l'administration française 9

aux colonies. TIdévoile les mesquineries, les luttes d'influence, les incohérences, le gaspillage et les informations aberrantes données par la presse métropolitaine. Pour lui "la France ne sait de l'Indochine que ce que l'Indochine veut bien dire". Notre petit lieutenant nous campe un personnage typique de son époque. Sûr de la supériorité de la race blanche sur les Annamites, les Tonkinois, les Laotiens, les "Jaunes" en général; sûr de la supériorité de la c.avalerie sur les autres armes, du militaire sur le civil, il a de sa fonction, de sa mission, une vue exigeante ce qui le rend excessif, cassant, intransigeant, un homme à l'emporte-pièce. TI a des jugements catégoriques sur tout, des jugements violents et blessants sur les indigènes; il est cependant capable d'avouer ses erreurs et d'opérer des changements de cap lorsqu'il est affronté à la réalité. A notre époque on l'accuserait de racisme mais il a le langage, les préjugés et les valeurs d'un homme de son temps, il fait sienne la déclaration de Jules Ferry: "Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures parce qu'il y a un devoir pour elles, civiliser les races inférieures". Mais en même temps il jette un regard intelligent et sans complaisance sur l'exploitation de l'homme par l'homme dans la colonie. TI se montre compatissant pour les coolies, transformés en véritables bêtes de somme, désignés pour le portage des charges les plus lourdes ou réquisitionnés contre leur gré pour les corvées, travaux publics, bâtiment... Cependant, il recrute des coolies, leur fait porter des charges excessives, les frappe à coups de trique pour les faire aller plus vite. De même, il se moque de son boy et lui fait connaître son mécontentement à coup de pied "dans le bas du dos". Notre homme part pour l'Indochine sous le gouvernement de Défense Républicaine, né en 1899, pour faire face à l'agitation nationaliste. La même année, le capitaine Dreyfus est gracié, ce qui fait renaître les tensions entre les "deux France". Enfin, les mesures d'épuration prises à l'encontre de l'armée et la loi de 1901 sur les associations qui vise les congrégations enveniment le climat politique et exacerbent les esprits. Fortement influencé par son père catholique et conservateur qui n'a pas accepté "le ralliement" à la République malgré les objurgations de la plus haute hiérarchie de l'Église, Joseph Chevallier est profondément ancré à droite. Catholique, il a fréquenté les établissements tenus par les congrégations; militaire, il est ulcéré de l'utilisation de l'armée pour présider à l'expulsion des religieux; très conservateur, bien qu'il accepte la République, tous les ingrédients sont réunis pour en faire un fervent antidreyfusard. Cet engagement et ces options politiques et religieuses sont omniprésentes dans sa correspondance.

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Arrivé au temps de P. Doumer (1897-1902) notre lieutenant assiste à son départ et aux changements initiés par son successeur P. Beau (1902-1906). Grand admirateur du premier dans lequel il voit un bon administrateur mais surtout un conquérant et un expansionniste capable de donner du travail à un militaire va-t'en guerre, il est plus réservé sur le second. A peine a-t-il posé le pied sur le sol indochinois qu'il est frappé de la complexité et des incohérences du système. Mis à la disposition du pouvoir civil avec pour miSSion un objectif militaire (créer un escadron au nord Tonkin), il est victime de la petite guerre qui oppose les services du gouverneur au général Dodds pas mécontent de mettre des bâtons dans les roues de ce pouvoir civil qui exerce une autorité excessive au détriment de l'armée. TIest frappé par le gâchis en hommes, compétences et énergie, et écoeuré de constater la compétition et les luttes d'influence qui dressent les uns contre les autres instaurant la pratique du "chacun pour soi" au sein même de l'armée ce qui ne manque pas de l'inquiéter dans l'éventualité d'un conflit. Militaire, mal payé à son goût, il s'indigne de voir les fonctionnaires, les bureaucrates, grassement payés, spéculant sur les terrains ou les récoltes, trop nombreux pour le travail qui leur est imparti. (On ne compte cependant que 40.000 Français pour vingt millions d'indigènes en Indochine à cette époque). Inactif, il a du temps et observe ces "budgétivores" qui se détestent, se créent une clientèle en faisant venir leurs amis de métropole, se réunissent au cercle le soir et s'excitent dans de vaines polémiques politiciennes. Le pire consiste dans leur montée irrésistible vers le pouvoir, ce sont eux qui dirigent et l'armée les seconde. Seuls certains colons et les fonctionnaires responsables de postes en "province" trouvent grâce à ses yeux. Rejeté par Hanoi il est enfin affecté auprès du colonel Tournier, Résident Supérieur du Laos: autant il a été déçu par les fonctionnaires du Tonkin, autant il aura l'occasion de vibrer au Laos. Il y découvre la jungle; une culture et un peuple auxquels il s'attache et le combat qu'il cherche avec tant d'acharnement. Seul officier français au Laos, il fait partie de la colonne qui a réprimé la rébellion après les événements de Savannaket et Songkhone à partir d'avril 1902. Son analyse du mécanisme de la naissance du mouvement est intéressante: les pomiboun, sorciers venus du Siam, à son avis, ont abusé de la confiance des Laotiens trop indolents pour se rebeller seuls. Son récit et son interprétation des faits revêtent un grand intérêt. Ce grand admirateur du colonel Tournier, dont il brosse un savoureux portrait, se passionne alors pour la question du Siam. TInous fait vivre les interrogations et l'extrême tension qui existent à Vientiane en 1902 mais surtout en 1903 après le départ du colonel, à ses dires, trop doumérien. 11

Rêvant d'en découdre notre homme dénonce le traité d'octobre 1893 par lequel Auguste Pavie, consul de Luang Prabang puis commissaire général du Laos régla nos différends avec le Siam. Il conteste le bien fondé de la zone neutre établie sur la rive droite du Mékong. Il attribue au traité anglo-japonais la responsabilité du soulèvement des pomiboun. Encouragés par les Britanniques, les Japonais, à son avis, prévoient une offensive annexionniste sur le Siam et même au-delà. Enfin il n'a pas de mots assez durs pour qualifier l'inconséquence du ministre des Affaires étrangères, T. Delcassé. Il l'accuse de préparer une nouvelle reculade de la France, un nouveau Fachoda. Il espère un conflit ouvert ou une mission pour redélimiter la frontière mais doit rentrer en France. Supportant mal l'inaction à Vientiane, il demande une mission au colonel Tournier et se voit chargé d'accompagner Zaccharine, le roi de Luang Prabang avec sa suite, à Hanoi puis de le raccompagner dans sa capitale. D'abord furieux, un officier français obligé de se mettre au service d'un indigène, quelle déchéance! il va peu à peu changer d'avis et devenir un admirateur de ce vieux monarque. Cette amitié renforce son opposition à la convention proposée aux Britanniques par Delcassé qui prévoyait d'échanger contre d'autres avantages la partie du royaume de Luang Prabang située sur la rive droite du Mékong, lésant ainsi le roi pourtant fidèle à la France depuis son investiture en 1895. Désireux de voir du pays, il entraîne son royal compagnon, malgré ses réticences, dans les États de l'un de ses plus anciens ennemis, le Deo Van Tri. Cet ancien lieutenant de Liu Vinh Phuc, chef des Pavillons Noirs, a participé à l'attaque et l'incendie de Luang Prabang en 1887, il a pillé et volé le trésor royal de Oun Qam, le prédécesseur de Zaccharine. Auguste Pavie que notre auteur juge bien sévèrement (un incapable !), a protégé le roi de Luang Prabang contre les Pavillons Noirs et fait la paix avec le Deo Van Tri qui est devenu par la suite le gardien de la frontière chinoise du bassin du fleuve Rouge à celui du Mékong. Notre lieutenant a réussi à réconcilier les deux ennemis: il nous les présente à Laï Chau, capitale du Deo Van Tri. Il en trace un superbe portrait. Il considère que cet ancien pirate assagi, protecteur du petit peuple, est trop dispendieux avec son entourage auquel il distribue l'argent français trop généreusement accordé par Hanoi. A la fin de l'année 1903, conquis par le pays, Joseph Chevallier est décidé à rester et prolonger autant que faire se peut son séjour au Laos, mais il lui faut accepter son rapatriement car une nouve1)e loi réglemente de manière plus restrictive les attributions de missions aux colonies. Déçu, il rentre en France. En 1904, la conclusion des différends franco-britanniques 12

par l'Entente Cordiale lui indique que la guerre du Siam n'aura pas lieu et qu'il n'y a pas à regretter d'en être parti. Mais mordu par l'exotisme, il fera l'essentiel de sa carrière hors de la Métropole: colonie quand tu nous tiens!
Marie-Joseph CHAL VIN

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CHAPITRE

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Le voyage: Marseille - Hanoi 1 novembre 1901 - 12 décembre 1901

1 - Quarante-deux jours sur le Colombo
Le lieutenant Joseph Chevallier a reçu son ordre de départ pour Hanoi le 18 octobre 1901. il doit se présenter à Marseille dans les quinze jours pour embarquer sur le Colombo, un vieux bateau dont la mise en service date de 1882, spécialement affrété pour ce voyage. il part, le premier novembre, avec son capitaine et trois camarades cavaliers pour créer un escadron à Hanoi à la demande de Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine. Le voyage est long, quarante deux jours interminables malgré l'intérêt des escales: Toulon, Port Saïd, Périm, Djibouti, Colombo, Saigon et Haiphong. Que faire pour combler l'ennui et lutter contre le spleen? Tout observer par le menu, faire une étude de moeurs en prenant pour sujets les six cents passagers du Colombo, faire état de ses réflexions sur les populations indigènes, les bienfaits et les méfaits de la colonisation, l'efficacité ou l'inefficacité de l'administration, enfin laisser libre cours à ses humeurs antibritanniques. Pendant quarante-deux jours, notre homme note scrupuleusement les changements de temps et la météo du jour, décrit les faits marquants, éclipse de soleil (11-11-1901), couchers de soleil avec rayon vert, étoiles de l'hémisphère sud, poissons volants, marsouins, requins etc. il donne les détails les plus triviaux de la vie quotidienne: menus, vin rationné, horaires des repas, changement de tenue militaire... il visite le bateau de fond en comble, du pont à la cale, note tout sans oublier les multiples cancrelats, le scorpion égaré dans sa cabine ou les trente cinq disciplinaires, condamnés au travail forcé au Tonkin, parqués dans la soute avec les bestiaux. il décrit tout ce qu'il voit depuis le pont du bateau, paysages, gens et bêtes, il se passionne pour le canal de Suez dont il donne les dimensions et la réglementation pour la navigation. Il juge les passagers sans concessions. Il a particulièrement la dent dure envers "les civils des colonies" qu'il trouve fort laids, peu sympathiques, peu

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distingués,. il se moque du laisser aller vestimentaire provoqué chez eux par la chaleur torride. Il se fait une règle de ne pas parler avec eux pour éviter de créer des liens de dépendance qui pourraient être préjudiciables à l'avenir. Il se montre plus tendre pour l'infanterie de marine, cinq cents marsouins embarqués à Toulon qu'il trouve "mieux qu'il ne pensait". Il s'amuse de les voir faire les bonnes d'enfants pour gagner un peu d'argent. Personne n'échappe à sa dent acérée puisque son capitaine lui-même est jugé peu intéressant, ambitieux et plein de préjugés. A l'occasion des escales il observe les "nègres" avec toute l'arrogance du blanc qui se sait de race supérieure. Il "marque de sa semelle le bas du dos" des quémandeurs, s'irrite de voir leur inefficacité au travail (il faut dix heures à quarante hommes pour faire la même chose que douze Européens en trois ou quatre heures! ). Il s'amuse cependant de les entendre chanter de vieilles chansons françaises comme "Ménilmontant" et reconnaît même que les nègres de Djibouti sont "plus intelligents que la moyenne". Les arrêts ou les escales du Colombo réveillent ses aigreurs et ses énervements dans la compétition qui oppose Britanniques et Français sur le plan colonial. Il enrage de constater les supériorités anglaises tout en ne perdant pas une occasion de dévaloriser les Britanniques. Port Saïd le révolte car il y voit beaucoup d'Anglais. "Leur vue m'exaspère dans cette ville, oeuvre des Français, qui devrait être française et dont ils ont si bien su nous mettre à la porte". Il enrage d'y voir une fontaine dédiée à la reine Victoria trôner devant la statue de Lesseps et s'insurge devant l'abondance des policemen "jamais là où ilfaut" ! A Périm, il frise l'apoplexie: le Colombo, navire d'une compagnie nationale et affrété, fait escale en terre anglaise pour faire du charbon parce qu'il est moins cher qu'à Djibouti! Il peste contre l'inefficacité française en constatant qu'il n'y a qu'un seul fonctionnaire anglais pour administrer ce poste alors que "pour faire toute cette besogne nous aurions, nous autres, au moins une douzaine de ronds-de-cuir, grassement payés pour vouloir accepter un semblable exil". A Ceylan, il est également fasciné et exaspéré par la ville de Colombo, il y admire la plage, les hôtels luxueux, les galeries marchandes si bien achalandées, mais se moque "des Anglais imberbes et grotesques" dans les pousse-pousse, se méfie des marchandises "rien de local, on se fait voler par les indigènes" et se sent soulagé de quitter "cette île trop belle pour être anglaise" où l'on emprisonne les Boers! C'est ce personnage à l'oeil et la plume acérée que nous retrouvons veille de l'arrivée du Colombo à Saigon. à la

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(ler Décembre) - Nous arriverons demain vers midi à Saigon où nous séjournerons deux jours, puis ce sera notre dernière étape. Quatre jours encore de traversée et nous serons enfin à Haïphong, au terme de ce long et fastidieux voyage. L'approche du but se sent à bord où la vie, toujours monotone, commence à devenir un peu nerveuse. Les discussions, les froissements font leur apparition et je suis heureux de m'être tenu, dès le début, dans une froide réserve assez en rapport avec mon caractère et qui me met à l'abri de toutes ces petites querelles. Je vis beaucoup seul, un peu avec mes camarades; je cause avec quelques colons et je lis tout ce que je peux trouver à lire, surtout ce qui a trait à ce pays qui va devenir le mien. Je viens de lire à ce propos un livre intitulé: "La vie européenne au Tonkin" de Jung, librairie Flammarion. Peu documenté (me semble-t-il), assez médiocrement écrit, il contient, paraît-il, quelques bonnes choses sur la vie dans les plantations et à Hanoi. Je pourrai vérifier et rectifier tout cela sur place. Mais j'ai trouvé de bonnes appréciations sur les gens que l'on rencontre là-bas, notamment dans ce monde empoisonnant des fonctionnaires avec lequel j'ai pu déjà faire connaissance sur ce bateau. Le Tonkin, terre bénie des ronds-de-cuir et des bureaucrates! Le moindre petit commis des douanes ou des postes, marchand de timbres ou de signatures, le moindre magasinier qui ne serait en France qu'un vulgaire riz-pain-sel touche en Indochine triple et quadruple solde; tandis que nous, nous sommes solides pour aller nous faire casser la figure par les pirates (ce qui arrive constamment) pour trois cent quatre vingts francs par mois, salariés que nous sommes! De là, pour le dit rond-de-cuir, à se trouver supérieur d'un lieutenant ou même d'un capitaine, il n'y a qu'un pas et c'est toujours ennuyeux de le remettre à sa place. En leur for intérieur cependant ces gens-là sont bien obligés d'avouer qu'ils ont besoin de nous, car au Tonkin l'armée n'est pas comme en France: elle sert à quelque chose. Aussi au fond d'eux-mêmes sentons nous facilement une certaine estime, un peu jalouse peut-être, pour ces hommes qui ne vont pas là-bas dans le but de faire fortune et qu'ils appellent, avec une nuance de dédain, "les gens chics. " 19

Rien que pour ce mot je leur pardonne. Mais les colons, les vrais colons, ceux qui suent et triment sur leurs concessions, ceux-là ne pardonnent pas à l'administration française. Je me suis laissé raconter des histoires fantastiques sur cette tyrannie de la bureaucratie, sur ce filet serré de déclarations, d'impôts, de taxes qui emprisonnent tout élan. On demande à cors et à cris, en France, des colons et quand un pauvre diable s'est décidé, tout le monde lui tombe dessus pour tâcher de lui arracher au moins quelques plumes. Je me suis amusé à prendre en note ces faits monstrueux que l'on m'a rapportés, car qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son et je veux contrôler un peu pendant les trois ans ou trois ans et demi que je passerai làbas. Pourquoi? Je ne sais pas, mais cela me révolte et je ne m'explique pas comment personne en France n'a pris l'intérêt de ces colonies qui pourraient être si belles mais qui ne semblent bonnes pour le moment qu'à engraisser quelques créatures du gouvernement et à leur remplir les poches. .Tesais bien qu'il faut éviter de se monter la tête par avance. Bien des gens y ont fait fortune; de l'aveu même des colons que je rencontre ici, ce Tonkin est un pays merveilleux où, avec de la volonté, beaucoup de volonté, et un petit capital on peut tout essayer; tout peut y réussir. Un de mes camarades de saint Cyr, ami intime de F. de Piolant, a donné sa démission et est déjà depuis deux ans installé là-bas. Je compte le voir et me faire sérieusement documenter par lui, car je songe toujours à Jean et je serais heureux de lui trouver une bonne plantation où, après quelques années d'efforts, il n'y aurait plus qu'à recueillir la fortune, tout en vivant la vie charmante, idéale, que tous les livres et tous les colons vantent avec tant d'enthousiasme! (2 Décembre) - Ce petit cahier va partir aujourd'hui de Saigon. Quand ce paquet de lettres vous parviendra, vous serez bien près des fêtes du jour de l'an et pour la première fois de ma vie, je manquerai à la réunion de famille. Mais comme il vous sera difficile de penser à moi, à moi qui vis et vais vivre toujours désormais à l'envers de vous! N'y a-t-il pas de quoi dérouter toute imagination que d'avoir un fils et un frère opposé par les pieds, de l'autre côté du monde et marchant la tête en bas, comme les mouches, un fils, un neveu, un frère qui voit le soleil pendant que vous dormez et qui dort pendant que vous agissez. Dieu merci! le coeur se rit de toutes ces inconséquences apparentes. Pour lui il n'y a pas de latitudes, pas d'antipodes et je sais bien que vos pensées et vos prières viendront me trouver là-bas, dans les pays jaunes. Je termine ma longue lettre. Nous entrons dans la rivière de Saigon et je veux voir se dérouler devant mes yeux les paysages de Cochinchine qui me donneront une idée de ceux du Tonkin.

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2 - Saigon: ville française
(3 Décembre) - Lorsque je vous écrivais l'autre jour, vous envoyant mes voeux de nouvel an, nous venions de doubler le cap Saint Jacques dominé par un joli phare tout blanc et nous étions mouillés dans la charmante baie de cocotiers, attendant la marée pour entrer en rivière. Devant nous, dans le lointain, on apercevait l'estuaire tandis qu'à notre droite, se déployait la jolie plage des cocotiers, station balnéaire de Saigon. Charmant petit coin, ombragé de magnifiques arbres, semé de charmantes villas aux toits éclatants, de paillotes indigènes. Deux hauts mamelons, couronnés de batteries formidables et couverts d'arbres et de broussailles, encadrent ce riant paysage. Sur le flanc d'un de ces mamelons se dresse la villa du gouverneur, assez belle et grande construction qui doit être agréable à habiter car Monsieur Doumer y passe le plus grand nombre des jours qu'il consacre à la Cochinchine. A une heure, nous entrions avec la marée dans l'estuaire et la rivière de Saigon. Figurez-vous un chenal assez large aux eaux jaunes, creusé dans une plaine basse et marécageuse que dominent deux hautes collines, dressées là tout-à-coup, on ne sait pourquoi. Partout, à droite et à gauche, végétation pauvre, chétive: palétuviers rabougris, palmiers nains; à part quelques caïmans qui baillent au soleil et un ou deux charognards planant au-dessus de nous, pas un être vivant dans cette morne région. On la devine impraticable avec sa brousse inextricable, ses vases molles et ses arroyos qui se fraient un chemin en tous sens. Puis tout à coup l'aspect change et devient des plus riants; à la brousse succèdent les rizières d'un admirable vert tendre. De temps à autre se détache sur cette verdure le lent travail d'un buffle attelé à une charrue que pousse un annamite. Puis sous de grands arbres merveilleux de forme et de feuillage ce sont les cagnas (maisons indigènes en paillote) tandis que, autour de nous, sur l'eau fourmillent les sampans, ces lourdes barques indigènes couvertes de paillotes, dans lesquelles grouillent, on ne sait par quel prodige, des familles entières d'indigènes. Ils y naissent, il y vivent, ils y meurent. Les hommes rament, le buste en avant et remontent la rivière, aidés par une grosse voile en feuilles de palmier. Nous aussi marchons lentement, aussi les sampans s'efforcent-ils de rester à notre hauteur et les congaïs (femmes) en profitent pour offrir à nos soldats, qui les accueillent de mille quolibets, poulets rôtis et oranges. Au loin les fumées de Saigon montent dans le ciel en un nuage épais au travers duquel on distingue les hautes flèches de la cathédrale. Puis les mâts du port font leur apparition et nous allons à notre tour prendre place parmi les navires de toutes nationalités déjà mouillés. A six heures et demie, nous accostons à notre appontement sous les yeux d'une foule considérable, toute blanche. Ce sont les officiers, les soldats du peloton d'infanterie de marine,

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et des civils attendant les amis. Les mouchoirs s'agitent, on s'interpelle, tout le monde a l'air heureux. Vive la France ! Il fait presque nuit quand nous pouvons descendre: une petite pluie fine, le fameux crachin, voile toutes choses et la température est étouffante. C'est le climat de Saigon, ce détestable climat, si propice à la végétation, mais que l'Européen supporte difficilement: une chaleur constante et toujours humide (30° à 35°). Jamais de répit et toujours ces miasmes morbides qui s'élèvent des rizières et des marais avoisinants. Il n'en est pas de même -Dieu merci- au Tonkin. Malgré l'obscurité je puis me rendre compte déjà, dans le seul trajet qui me sépare de l'hôtel où nous allons dîner, de la beauté de la ville. Mon pousse-pousse m'entraîne rapidement dans d'immenses avenues, plantées de grands arbres se rejoignant au-dessus de ma tête et je suis heureux de voir ou plutôt de deviner une ville française, bien supérieure à celles déjà vues dans mon voyage, bien supérieure même à Colombo qui m'avait émerveillée. Mauvais dîner par exemple, ou tout au moins médiocre car, en bons Français que nous sommes, nous n'avons pas ici un seul établissement pouvant rivaliser avec l'hôtel monstre de Colombo. (Il y aurait là, je crois, quelque chose à faire). Le service seul est agréable dans une immense salle constamment rafraîchie par des pankas. Service prompt d'une propreté méticuleuse entièrement fait par des Chinois aux longues queues qui s'agitent sans bruit autour de nous sur leurs épaisses semelles de feutre. C'est le palais du silence et c'est très agréable, mais désormais je prendrai mes repas à bord. Le soir, nous sortons. Dans les rues, les globes électriques brillent un peu faiblement au milieu de la verdure sombre. Sur la place du théâtre de magnifiques candélabres éblouissent de leurs feux. C'est l'heure de la musique (musique de la flotte) et je vois défiler devant mes yeux une bonne partie de la société saïgonnaise que je retrouverai demain au théâtre. Je peux déjà admirer dans l'ombre ce magnifique monument qui n'a pas coûté moins de trois millions (3 000000 pour 3000 européens). (4 Décembre) - Hier matin première promenade dans Saigon et je suis heureux de sentir persister mon impression de la veille. Cela fait plaisir de voir une ville française aussi belle, aussi vivante à des milliers de lieues de la mère patrie. A Saigon nous sommes en France et dans une belle France, malgré les éternels mécontents qui prétendent qu'il n'y a au monde que les colonies anglaises. Ici du moins on ne rencontre que des Français, pas de sales goo.d'Englishs. Nous sommes chez nous. Quelle jolie ville et si bien tenue avec ses magnifiques avenues admirablement ombragées et tracées à angle droit, bordées de trottoirs de briques le long desquels s'étalent de superbes magasins et les étranges ateliers en plein air des ouvriers chinois. Car le Chinois est tout ici: tailleur, carrossier, cordonnier, marchand, porteur d'eau. Et quel industrieux commerçant! L'un est venu hier matin à bord me prendre mesure et le soir à deux heures j'avais une belle tenue 22

blanche, admirablement faite, avec galons, boutons etc. pour la somme de trois piastres -sept francs vingt-. C'est un pays de cocagne et j'en profite pour monter ma garde robe. La cathédrale est quelconque, honorable, mais sans grand style, bien qu'elle ait, dit-on, coûté fort cher... Construite au temps de la conquête elle servirait surtout, je crois, de réduit en cas de défense, avec des meurtrières et des murs épais. Je n'en dirai pas autant de l'hôtel des Postes, vraie merveille telle que je n'en ai pas vu, dans aucune grande ville de France, un seul digne de lui être comparé avec son hall immense, sa boite aux lettres monumentale et sa salle des dépêches. N'est-ce pas aussi un des services les plus importants que celui qui nous met en relations avec la mère patrie, qui nous apporte les nouvelles de ceux que nous aimons et leur apporte nos pensées et notre amour? La caserne d'infanterie de marine est elle-même une merveille d'hygiène, de confort, même d'élégance. Je ne vous parle pas des autres monuments tous jolis, tous cachés sous les arbres; malheureusement la terrible humidité de ce pays fait sur les enduits de grands ravages. Ce qu'il faut voir surtout à Saigon c'est le jardin botanique, vrai paradis terrestre, la nature y règne en liberté et son royaume est florissant, je vous assure. Rien n'est comparable à ce parc anglais aux gazons épais, aux allées fuyant sous des arbres de toutes formes et de tous feuillages et tous gigantesques. Toutes les teintes du vert se trouvent là, parfois sur le même arbre, depuis le jaune jusqu'au vert noir. Les branches tombent jusqu'à terre, prolongées par des lianes fines et déliées, puis ce sont ces fleurs fantastiques, larges comme une assiette, aux éclatantes couleurs, depuis le rouge vif, jusqu'au blanc de neige. Sous les arbres, sous les lianes, passent de tranquilles arroyos (ruisseaux) que traversent d'admirables petits ponts de faïence. Et, en présence de cette féerie la charmante musique de Lakmé me revient en mémoire. Comme elle est bien appropriée à ces merveilleux pays d'Asie! A tout instant on s'attend à rencontrer les deux héros de l'opéra, se promenant amoureusement sous les arbres. Mais non, le jardin est presque désert ce matin, rempli seulement des rugissements des tigres magnifiques et d'une superbe panthère noire. Et quelle belle collection d'oiseaux, de toute grandeur, de toute forme, de tout plumage. A travers le feuillage on dirait aussi de grandes fleurs. Et quand je songe que ces merveilleux oiseaux sont communs ici, que je rencontrerai parfois ces animaux, même le tigre, au bout de mon fusil, mes instincts de chasseur s'éveillent et je voudrais déjà être dans la brousse. A bord, une mauvaise nouvelle m'attend. Un ordre est arrivé du gouvernement général: il nous faut débarquer. Le général Dodds, ne veut pas entendre parler de nous; il ne sait que faire de ces cavaliers de malheur venus sans qu'on les en ait priés. Il y a des fonctionnaires à emmener au 23

Tonkin et le Colombo est déjà trop plein. Eh bien les cavaliers vont faire de la place et attendront ici les ordres. C'est charmant! Il n'y a qu'un parti à prendre: aller voir nous-mêmes le gouverneur, puisque d'après l'Officiel, nous sommes mis à la disposition. La chose est convenue. A deux heures de Piolant, Monteil et moi, nous arrivons au Palais du Gouverneur. Hélas! nous sommes partis de bonne heure et l'antichambre est déjà envahie. Les solliciteurs, les visiteurs arrivent à chaque instant et les tours de faveur battent leur plein. De quoi nous plaindre pauvres petits lieutenants? Nous sommes arrivés à deux heures, à six heures nous sommes reçus. Cela nous donne tout le temps d'admirer le joli palais, au milieu d'un parc superbe. Monsieur Doumer est charmant, séduisant même, ce diable d'homme! "Cela vous ennuie de débarquer à Saigon? Eh bien! Messieurs vous allez continuer jusqu'à Hanoi où vous serez mieux qu'ici". Allons, cela va mieux et le dîner avalé, il ne nous reste plus qu'à passer la soirée au théâtre. On donnait M'amour et vous ne pouvez vous imaginer ma stupéfaction en entrant dans ce joli théâtre dont l'intérieur est digne en tous points de l'extérieur. Foyer, buffet, rien n'y manque. Charmante salle admirablement décorée et comble, archi comble. Dans les loges, des toilettes décolletées et quelques habits noirs, mais surtout des costumes blancs; tous les hommes sont en blanc, officiers, civils etc. et le coup d'oeil est charmant. La toile se lève et la pièce se déroule au milieu de charmants décors et de meubles délicieux. L'interprétation est très suffisante, les toilettes jolies et l'on ne se croirait pas aux antipodes de Paris. Ce matin, une nouvelle surprise m'attend à mon réveil: double surprise consistant en une invitation à dîner pour ce soir avec mes camarades, chez le gouverneur, et une invitation à un bal donné au cercle militaire en l'honneur de la sainte Barbe! Quelle ville est donc ce Saigon? Ma parole, ces colonies vont me rendre mondain. (9 Décembre) - Hier soir, je fais, à cinq heures, avec de Piolant, le tour d'Inspection. C'est le tour de la ville, promenade favorite des Saïgonnais, le soir à la fraîche. Ravissante promenade du reste sur ces routes de terre rouge, toujours plantées d'arbres superbes et qui vous font traverser de pittoresques villages indigènes, des rizières, des bois - et sur ces routes, tout le monde chic de la ville. Des équipages bien tenus avec cochers et valets de pied indigènes en culottes et bottes à revers, des bicyclettes, des cavaliers et les Malabares -lourdes voitures de place, hautes et étroites boîtes à savon, entourées de volets, entre les brancards desquelles se démènent de petits chevaux, gros comme des rats. Car j'ai fait connaissance avec le cheval de l'Indochine, qui n'a pas même la taille d'un poney corse. Les belles voitures elles-mêmes sont attelées de ces petits chevaux et tout cela file un train d'enfer.
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Ayant revêtu une belle tenue éclatante de blancheur, nous nous rendons chez le gouverneur. Très bien reçus, avec affabilité, par Monsieur Doumer et Madame Doumer, qui est vraiment charmante, nous rencontrons là une dizaine d'autres invités civils ou militaires. Le dîner est froid comme les dîners entre gens qui ne se connaissent pas - service chinois - cuisine ordinaire - vins médiocres - (le gouverneur et sa femme ne boivent que de l'eau). Mais la température est charmante: 24° ! Jamais on n'a vu cela à Saigon et pour les premières fois les pankas restent immobiles. Ce palais du gouverneur est bien construit: grandes et belles pièces, larges escaliers, mobilier suffisant, sans exagération, et surtout remarquable par la somptuosité de son éclairage et le nombre des becs électriques. Somme toute, nous nous serions ennuyés à cette réception officielle sans l'officier d'ordonnance, le commandant Geslin, qui est charmant. Nous avons beaucoup causé après le dîner et ce que je vois de plus clair, c'est que nous sommes des trouble-fête, que l'on ne sait pas où et comment nous employer. Le ministre de la Guerre ne veut pas entendre parler d'un 2ème escadron et le commandant nous interroge sur notre force respective en topographie. Faute de mieux on sera sans doute obligé de nous employer aux travaux publics! !! Faire des plans, des levés, des projets de routes et de chemins de fer, telles seraient nos attributions! Dieu merci, les études militaires sont assez fortes à Saint Cyr pour cela et les officiers coûtent moins cher que les ingénieurs! C'est très joli, mais voilà des attributions au moins bizarres pour un officier de cavalerie et comme avancement ce sera, je crois, plutôt mince. Après dîner, je suis allé faire un tour au bal: très brillant, très animé ce bal dans les grandes salles du cercle fort brillamment décorées (les décorations sont faciles dans ce pays-ci: des drapeaux et des feuilles de palmiers et voilà l'affaire est faite), toujours la même symphonie en blanc; les gros bonnets sont là : le gouverneur, l'amiral Pottier, le général, et les officiers de marine sont les plus ardents. Je sors de bonne heure et je quitte le cercle au milieu de deux rangées de tirailleurs indigènes faisant la haie. Dieu! la jolie troupe et les jolis soldats, minces, alertes, avec leur costume blanc, leur petit chapeau à pointe de cuivre, leur guêtres rouges! Et ils ont un respect de l'officier, une attitude militaire, qu'on demanderait en vain à bien des soldats français. Excellente troupe, du reste, dit-on, qui serait capable de se mesurer avec des troupes européennes!

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CHAPITRE

2

HANOI: L'ATIENTE
12 décembre 1901

-8 avril

1902

1 - L'oiseau sur la branche
(12 Décembre 1901) - Hier matin, à neuf heures, nous entrions dans le joli port d'Haïphong, plein d'un mouvement, d'une activité qui font plaisir. J'ai eu le temps de faire sa connaissance à ce joli port, car il m'a fallu le traverser en tous sens, emmené par un pousse-pousse rapide, me trimballant du bateau à la place, de la place chez le général de brigade, etc. Naturellement les ordres qu'on nous avait promis n'étaient pas parvenus: rien de changé à notre situation d'oiseau sur la branche. Dieu merci, le général a fait acte de vraie initiative et au lieu de nous garder, comme on avait voulu le faire à Saigon, il nous a, de son plein chef, expédiés sur Hanoi. Notre après-midi s'est donc passé à extirper, non sans quelques manquements à l'appel, nos bagages des flancs du Colombo, et à cinq heures du soir, nous prenions place dans une chaloupe de la Compagnie Fluviale. Excellent et charmant petit bateau d'une propreté méticuleuse, cabines ravissantes, table exquise, enfin vrai paradis auprès de notre vieux sale Colombo! Et quelle jolie traversée sur ce beau et large fleuve aux rives cultivées, soignées comme les rives de nos plus beaux fleuves français. A chaque tour d'hélice nous dépassions des sampans lourdement chargés et remorqués par des files entières de Tonkinois. Des villages amenaient jusqu'à l'eau leurs maisons enfouies sous les bambous, les enfants en courant nous suivaient sur la berge et je ne me serais pas crn au Tonkin, je vous assure, à des milliers de lieues de la mère patrie, tellement tout ce joli et animé paysage me rappelait notre chère France. Ajoutez à cela, pour rendre la ressemblance plus frappante, un petit vent vif qui nous fouette les oreilles et nous force, nous, gens du nord, voyageant dans les pays chauds, à sortir les pardessus d'hiver. Enfin, c'est Hanoi et son magnifique pont du chemin de fer, le dôme du Métropole hôtel et les tours de la cathédrale!

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(16 décembre 1901) - Pressé par le courrier, je vous ai quitté, à peine débarqué et ignorant encore mon sort et ma destination. Nous voici aujourd'hui au 16 et je ne suis pas plus avancé; je me trouve dans la position de l'officier sans troupe et sans commandement, situation qui peut être charmante pour quelques-uns et lorsqu'elle ne se prolonge pas indéfiniment, mais j'avoue que j'aimerais bien quelque chose de plus net. Allez à Haïphong, nous avait-on dit à Saigon, vous y trouverez des ordres; d'Haïphong on nous expédie à Hanoi; c'est donc à Hanoi que nous serons fixés. Aussi, le 13 au matin, sanglés dans notre tenue de drap numéro un, que j'ai eu la bonne précaution d'apporter, mais qui est fichtrement gênante après quarante deux jours de traversée, nous nous présentons tous les cinq militairement à l'état-major, pour être introduits près du général Dodds. Ah! mes amis! Il fallait voir la tête ahurie de tout le personnel, depuis les plantons jusqu'au officiers d'ordonnance, tous nous regardant avec des airs effarés ou narquois, semblant dire: "Les voilà donc ces gêneurs de cavaliers! Eh bien! ils vont être bien reçus !" Pendant que nous faisons antichambre, le colonel, chef d'État-major, se précipite vers nous et nous adresse cette question brutale :" Quelqu'un de vous désire-t-il faire de la topographie?" Celui-là au moins ne perd pas son temps et le voilà bien vite revenu ce spectre de la topographie qu'on agite devant nos yeux depuis Saigon; nous voyons passer, dans une vision rapide comme l'éclair, les planchettes, les alidades, les levés qui faisaient notre effroi à saint Cyr. Tracer des routes, faire des levés: travaux publics et brigades topographiques, évidemment, faute de mieux, j'accepterais bien un de ces nobles métiers; mais il y a à côté ce mirage d'un deuxième escadron à créer, dont tout le monde parle, et vous comprendrez facilement que cette perspective rentre davantage dans mes goûts et mes désirs. Car il y a là un dilemme: ou cet escadron existera, ou il n'existera pas; s'il existe, il sera, selon toute probabilité, formé hors d'Hanoi, vers la frontière de Chine, la portion centrale à Langson et les pelotons détachés un peu partout: Lao Kong, Cao Bang etc. c'est-à-dire le rêve du commandement pour un officier de cavalerie: être son maître et avoir l'espoir de faire le coup de feu contre ces brigands de pirates. C'est le résultat de mes réflexions à bord du Colombo, réflexions aidées du reste par mes camarades d'infanterie de marine et confirmées ici par mes camarades de cavalerie, d'autant plus que ce deuxième escadron existe, parait-il, à l'état embryonnaire: des pelotons de miliciens à cheval existent dans ces centres que je vous citais tout à l'heure. Quoi de plus facile que de les régulariser et d'en faire des pelotons de guerre, commandés chacun par un officier? Si cet escadron n'est pas formé, il sera toujours temps d'aller faire de la topographie. Mais me voyez-vous partir faire des levés comme un arpenteur pour apprendre tout à coup que ce deuxième escadron est formé et que ma place est prise par un officier plus ancien que moi, accouru bien vite de France? Et pendant que mes heureux camarades feront colonne et se 30

battront, moi je ferai des visées et je mesurerai des angles! Ah non, par exemple! tout cela sent le piège; ne nous pressons pas de répondre. Chacun de nous se tient sans doute le même raisonnement car un silence de mort répond à la question du colonel et son regard ne trouve que des talons joints, des mains dans l'alignement et des yeux fixés à quinze pas. Personne ne dit mot, mais tous nous étouffons de rire intérieurement et quand le colonel, nous tournant le dos et levant les bras au ciel, s'enfuit désespéré en s'écriant: "Mais qu'est-ce qu'on va faire de vous ?" les rires contenus éclatent alors librement, je vous assure. Qu'est-ce qu'on va faire de vous? la phrase consacrée qu'on nous sert depuis Saigon, la phrase par laquelle nous ont reçus nos camarades de cavalerie plus heureux et déjà casés; phrase tout au moins comique quand elle s'adresse à des officiers qu'on a envoyés de France, dans les quinze jours, sans leur donner presque le temps de se retourner. Nous ne partions pas assez vite à leur gré; les dépêches venaient nous relancer; nous partons, nous arrivons, la bouche en coeur, heureux et fiers qu'on nous ait appelés pour donner un bon coup de sabre et l'on nous reçoit par cette phrase héroïque: "Qu'est-ce qu'on va faire de vous?". Elle est tout de même raide! Le général en chef, qui nous reçoit quelques instants après, ne nous apprend rien de plus. Très heureux d'avoir trouvé une bonne plaisanterie militaire (qu'il sert à tout le monde, depuis que notre arrivée lui est annoncée) il nous dit qu'il n'a aucun besoin de nous, que pour utiliser notre force et notre courage il va nous donner des fusils et nous envoyer à la chasse, avec mission d'approvisionner les popotes. C'est délicieux et, comme nous sentions venir cette excellente plaisanterie, que nous connaissions déjà par nos camarades, nous répondons que nous sommes toujours aux ordres de monsieur le général en chef, pour chasser, comme pour autre chose, et nous nous tordons en bons subordonnés que nous sommes. Le général est enchanté de son succès, et puis voilà que le capitaine Basset, qui a fait avec lui la guerre du Dahomey, lui cite quelques épisodes de la campagne. Oh ! alors c'est de la joie! Comme un vieux cheval de trompette qui reconnaît les airs glorieux d'antan, il se redresse et le voilà parti à la charge. Enfin il s'arrête - et attendri, nous avoue qu'on a câblé au ministre pour lui demander de fonder un deuxième escadron, dont le projet de formation avait été déjà envoyé en septembre (or, nous avons été expédiés en octobre; il y a là un indice qui me confirme dans la bonne idée que nous avons eue de ne pas répondre au colonel tout à l'heure). Il nous dit qu'on attend la réponse et que le gouverneur à son retour ne peut manquer de nous caser quelque part. Puis, charmant, il nous congédie; avant d'entrer, nous avions eu peur d'être mangés tout crus et pour un peu il nous aurait embrassés avant de nous laisser partir. 31

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