Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mémoires de Lubumbashi : images, objets, paroles Ukumbusho (souvenir)

De
200 pages
Cet ouvrage fait suite au catalogue d'une exposition qui s'est tenue au Musée de Lubumbashi en avril 2000. Il s'agissait pour les organisateurs de rapporter concrètement l'histoire des cultures et mémoires urbaines de la capitale du Katanga minier, en rassemblant des objets-témoins, des images-souvenirs (photos ou peintures), des paroles de Lushois évoquant des moments forts d'une existence.
Voir plus Voir moins

Mémoires lieux de savoir - Archive congolaise collection Sous la direction de B. Jewsiewicki

Mémoires lieux de savoir Archive congolaise En attendant la renaissance de l'industrie du livre au Congo, la collection s'efforce de contribuer à la meilleure connaissance de ces fonnes des savoirs que construisent les mémoires urbaines partagées à l'échelle du pays. En République démocratique du Congo, comme dans l'ex-Zaïre, les savoirs pratiques, inlassablement remis à jour par une mémoire que la rumeur irrigue, guident les actions de la population et les décisions des acteurs politiques. Au cœur de la tourmente qui secoue le pays de fond en comble, c'est la Mémoire qui suggère comment établir une relation significative entre l'événement qui vient de se produire et ceux que le souvenir rappelle alors à l'attention des acteurs sociaux. La Mémoire (une temporalité, un espace et des lieux de mémoire qu'ont en commun les mémoires urbaines) propose une continuité qui semble actuellement plus crédible que celle enseignée hier par l'Histoire.

illustration de couverture.

Emma Mwamba « Fonctionnementde la GCM : ... 1980...1990»Cf. p. 111

Edité par Violaine SIZAIRE
Bogumil Jewsiewicki Dibwe dia Mwembu Pierre Petit Muya Wa Bitanko Violaine Sizaire

,

MEMOIRES DE LUBUMBASHI: IMAGES, OBJETS, PAROLES
UKUMBUSHO (SOUVENIR)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

La présente édition a été préparée au Centre d'études interdisciplinaires sur les lettres, les arts et les traditions des francophones en Amérique du Nord (CELAT) de l'Université Laval, Québec, Canada.

Mise en page: Diane Mathieu

@ L'HARMATTAN, ISBN:

2001 5.

2-7475-0800-

TABLE DES MATIÈRES

LES ORGANISATEURS REMERCIEMENTS PRÉFACE
INTRODUCTION

vii viii X

De mémoire citadine Pierre Petit
PREMIÈRE PARTIE

l

Les objets-patrimoines, objets traditionnels Mémoire sociale des citadines de Lubumbashi Ngandu Mutombo Les foyers sociaux Témoignagede Mme Thecle Mutono, anciennedirectricede foyer social Les « évolués du Cercle Saint-Benoit» Témoignagesrecueillisauprès de membresdu Cercle Scoutisme Témoignagede M. NkombaMassa MwitwaCorneille Les documents administratifs LwambaBilonda L'enseignement

9 17

31 35 43 45

...

55 61 67 73 77

Colonie, indépendance, sécession et vie politique Biens de consommation des années 1960-1970 Photos de famille Musique
DEUXIÈME PARTIE

Presse et périodiques LwambaBilonda

81

TROISIÈME PARTIE

Mémoires des élèves de l'enseignement secondaire Dibwedia Mwembu
QUATRIÈME PARTIE

89

Mémoires de peintres La reconstruction nationale Peintures empruntées à la collection du Père Léon Verbeek
CINQUIÈME PARTIE

107 123 129

Témoignages sur le scoutisme, l'enseignement, le cercle des évolués et le syndicat Nkomba Massa Mwitwa Walimuntu Corneille

131

Témoignage d'un ancien domestique KaluluLevi Témoignage sur l'Union minière du Haut-Katanga
Léon Tshilolo Kalume

143

147

Témoignage sur le BCK MarcelKalonda Témoignage sur le foyer social..
Thede Mutono

157

163

Témoignage sur l'AFKAT
Madame Agathe Katwayi

169

Édouard Masengo Témoignage sur la musique de Griot..
Gabriel Kalaba Mutabusha
SIXIÈME PARTIE

173

«Maisha Ya Lubumbashi» de théâtre Mufwankolo Dibwe dia Mwembu

par la troupe

179

LES ORGANISATEURS

Exposition organisée conjointement par: Le Centre interuniversitaire d'études sur les lettres, les arts et les traditions, Université Laval, Québec . La Coopération universitaire au développement (CUD, Communauté française de Belgique) le Département d'histoire de l'Université de Lubumbashi (UNILU) Le Musée de Lubumbashi Le Musée royal de l'Afrique centrale (Tervuren) . L'Observatoire du changement urbain (UNILU, Université libre de Bruxelles, Université de Liège)

.

. . .

Comité scientifique: Dibwe Dia Mwembu (UNILU), président du comité . Bogumil Jewsiewicki (Université Laval) Kalaba Mutabusha (UNILU) Kizobo O'Bweng-Okwess (UNILU) . Lwamba Bilonda (UNILU) . Muya Wa Bitanko (directeur du Musée) Ngandu Mutombo (UNILU) Pierre Petit (Université libre de Bruxelles, Université de Liège) . Jean-Luc Vellut (Université catholique de Louvain)

. . .

. .

Commissaire de l'exposition et éditrice du catalogue:

.

Violaine Sizaire (Université libre de Bruxelles, Musée royal de l'Afrique centrale)

vii

REMERCIEMENTS

La réalisation de cette exposition aurait été impossible sans le concours de toutes celles et de tous ceux qui ont bien voulu nous confier leurs « objets-mémoires )), leurs « images-mémoires )) et leurs « paroles-mémoires )) : M. Kalulu, M. Léon Kalume Tshilolo, M. Nkomba Massa Mwitwa Corneille, M. Alphonse Simbi, M. Kahilu, M. Kakut Mubab Gérard, Mme Thede Mutono, M. Denis Muba, M. Augustin Ilunga Milonda, M. Nkulu Mulongo, Mme Adolphine Amani, M. Maloba wa Kabila, Mme Béatrice Nayaka Komanda, Mme Nyunge Mwamba, Mme Bansenga Malangu Alphonsine, Ngalula Kabongo, Mme Jeanne Ngombe Bitata, Mme Micheline Mbuyi, Mme MarieCécile Ilunga, M. Alphonse Nkinzo, Mme Kanfwa, Mme Stéphanie, épouse de feu Mwenda wa Bayeke Bosco, Mme Agathe Katwaya Kalaba, Mme Isabelle Kileshe, Mme Julbertha Kalumbu, Mme MarieAnne Shasha, Mme Marie-Joseph Kadiangu, M. Augustin Mwilambwe Kabamba, M. Augustin Pierre Yuma, M. Kalonda Marcel, Mme Esther, M. Nkomba Massa Mwitwa Corneille, de M. Isidore Kilongozi Kilonda, M. Michel Ilunga, M. Jean Biduaya, Lucas Mafonda, Mme Yvonne Luzinga, Mme Alice Kiselwa, M. Patrice Kisimba, M. Mubenga Katambayi, M. Léon Kabuya Mwembia, M. Louis Abraham Mukeya Kalaba, Sœur Yay Marie Angèle, M. Kabongo Samakuta, M. Kyembe Kasakalabwe, M. Kambaji Gédéon, M. Kapya Mufola Jean, M. Denis Paluku, M. Raphaël Muteba, M. Banza Kabange, M. Gérard Kabila, M. Jordan Mutshaila Iviki, M. Tshikuta Tetela, Mme Germaine Tshibwaya, M. Kongolo Kasuya, M. Daniel Kitenge, Mme Béatrice Chansa Kasawa, Mme Kibibi Mwaluka, M. Fernand Lutebe Lukusa, Mme Kasongo Manyonga, M. Maloba Mwaloba, Mme Nyunge Mwamba, M. Nawej Chitas Guislain, Chenge, Mme Julienne Musola Mulongo, M. Nsenda Nsanga, M. Musasa Leu-Nsuya, M. Julien Nyembo Muyumba, M. Ngoie Ndalamba, M. Edouard Masengo, M. Vittorio Lévi, Tchiwaya, Sangwa Jean, Mwika, Mukwenda, Louis Kalema, Emma Mwamba, Ngoyé Kazadi, Gaston Many, Kaswende, Bwalya Dominique, Mwika, Kabeya, Nkulu, Kinbersap, Sangwa Jean, Kalema Louis, Mukoko Errick, Matenda. Qu'ils soient chaleureusement remerciés pour la confiance avec laquelle ils ont bien voulu livrer un peu de leur vie auprès de nos enquêteurs et auprès du grand public. IX

Les photos suivantes ont été réalisées par Marc de Haan et Muriel Muret
Vue du terril et de la cheminée. Lubumbashi Vue de Kamalondo. Lubumbashi Vue du camp de travailleurs. Gécamines. Lubumbashi Place de la Libération. Lubumbashi École Saint-Boniface. Lubumbashi Locaux des scouts. Paroisse Saint-Boniface. Lubumbashi Vue du terril et de la cheminée. Lubumbashi Place de la gare. Lubumbashi Foyer social. Commune de Kamalondo. Lubumbashi Hospice des vieillards. Commune de Kamalondo. Lubumbashi Avenue des Femmes Katangaises. Lubumbashi

x

PRÉFACE

« Mémoires de Lubumbashi », dont la première exposition est présentée au lecteur par Violaine Sizaire qui a édité ce catalogue, est un projet de recherche ainsi qu'une structure de diffusion locale de la recherche qui s'étalent sur plus de trois ans. Le projet et le collectif qui en assure la direction scientifique sont nés à la fin de 1999 de la rencontre entre plusieurs idées et plusieurs engagements institutionnels. Sommairement, on pourrait parler d'une mise en commun des réalisations, des appuis institutionnels et des expériences accumulées par des chercheurs de trois pays, le Congo tout d'abord, puis la Belgique francophone et le Canada, le Québec à proprement parler. A sa manière, c'est un projet francophone, mais dans le nouvel esprit de la francophonie voyant surtout dans le français le véhicule de communication et de partage des savoirs entre des sociétés dont le fonctionnement quotidien est plurilingue. Dans la recherche, et surtout dans la diffusion des résultats de la recherche, à côté du français, la place est largement faite au swahili et, à un moindre degré, à d'autres langues parlées à Lubumbashi. L'usage du français y est rassembleur : les acteurs locaux s'expriment dans la langue de leur choix, puis, au moment du bilan et du partage, le passage au français jette des passerelles. C'est une pratique, mais aussi un modeste programme dans une société urbaine ou presque tous comprennent le français mais où la majorité des habitants se trouvent plus à l'aise pour s'exprimer en swahili ou en ciluba. Ce volet du projet fait que depuis la première exposition une collaboration a été établie avec d'autres initiatives appuyées par l'Agence universitaire de la Francophonie. La première exposition, qui a eu lieu au Musée de Lubumbashi en août 2000, a été le résultat de la mise en commun des ressources intellectuelles et matérielles des musées de Lubumbashi et de Tervuren (Musée royal de l'Afrique centrale) et de celles de l'Observatoire du changement urbain financé par un organisme belge l'Agence générale de la coopération au développement, dirigé alors à Lubumbashi par Pierre Petit, ainsi que de l'équipe d'historiens des universités Laval et de Lubumbashi. Cette équipe, financée par le Conseil de recherche en sciences sociales et humaines du Canada (CRSH), travaille depuis 1990 sur 1'histoire de la culture et de la mémoire urbaines de Lubumbashi, XI

sous la direction de Bogumil Jewsiewicki et de Donatien Dibwe dia Mwembu. Fin 1999, Pierre Petit et Donatien Dibwe, qui travaillaient alors à Bruxelles sur la mise en marche de l'implantation de l' Observatoire du changement urbain à Lubumbashi, ont eu l'idée d'organiser à cette occasion une exposition. Invité à participer à cette initiative, j'ai proposé son élargissement en une série de manifestations scientifiques et d'animation culturelle s'étalant sur trois à quatre ans. Le comité scientifique a été formé et l'équipe responsable de la préparation de la première exposition s'est mise au travail à Lubumbashi avec l'appui de l'Observatoire du changement urbaini, des universités de Lubumbashi et Laval ainsi que des musées de Lubumbashi et de Tervuren2. Appuyée par ce dernier, Violaine Sizaire a accepté de prendre en charge le volet muséographique et d'éditer le présent catalogue. Le projet plus large a été soumis d'une part à The South-South exchange programme for research on the history of development. (SEPHIS) des Pays-Bas par Dibwe dia Mwembu et Muya wa Bitanko et d'autre part au CRSH par Bogumil lewsiewicki. À partir de la seconde exposition, le premier organisme, secondé par le CRSH, participera au financement pour un an, puis le CRSH prendra entièrement la relève pour terminer le cycle de six expositions. La présente initiative est résolument internationale même si sa réalisation est bien locale, enracinée dans le passé et le présent de la ville de Lubumbashi. Elle a été associée dès le départ au projet de recherche sur la mémoire dans les sociétés en transition, financé par une subvention du CRSH, qui m'a permis d'organiser au début août 2000, au Cap, un colloque international auquel ont entre autres participé Dibwe dia Mwembu et Ngandu Mutombo de Lubumbashi. À cette occasion, une collaboration entre le District Six Museum et le projet « Mémoires de Lubumbashi)} a été amorcée3. Un site web, créé grâce à cette subvention et avec l'appui de l'Agence universitaire de la Francophonie, permettra bientôt d'inviter le lecteur de ce volume à visiter deux premières expositions réalisées à Lubumbashi. Le catalogue de la seconde exposition, préparé également par Violaine Sizaire, paraîtra prochainement. Au mois de mai 2001, au colloque annuel de l'Association canaI

Le premier rapport « Lubumbashi

2000 : La situation des ménages dans

une économie de précarité », couvrant les recherches effectuées entre les mois de juin et d'octobre 2000, paraîtra bientôt sous forme de volume édité par Pierre Petit.
2

Depuis, cette collaboration se trouve renforcée par le lancement au Musée

royale de l'Afrique centrale du projet d'une grande exposition « Afrique des villes, Afrique d'aujourd'hui» que dirige Danielle de Lame. 3 Le passage de Peggy Delport à Québec en mai 2001, lors du Congrès 2001, a permis de donner à cette initiative une nouvelle impulsion. XII

dienne des études africaines à Québec, le projet« Mémoires de Lubumbashi» a fait l'objet d'une session à laquelle ont participé Dibwe dia Mwembu, Pierre Petit, Violaine Sizaire et moi-même. En mars 2001, j'en ai également fait une présentation à l'invitation de la Chaire d'études africaines de l'Université catholique de Louvain dirigée par JeanLuc Vellut, qui appuie le projet depuis ses débuts4. Le lecteur trouve donc ici une bien modeste présentation, les moyens financiers n'ont pas permis une meilleure impression des photographies, d'un premier pas vers l'ouverture au Musée de Lubumbashi d'une palabre récurrente sur la légitime pluralité des mémoires, sur l'appropriation de l'histoire par des habitants de Lubumbashi et sur un nécessaire rapprochement entre eux et les universitaires locaux. A l'approche du centenaire de la ville (2010), les chercheurs nationaux et étrangers souhaitent contribuer à une large prise de conscience du fait que la ville et sa culture ont été façonnées par des générations d'hommes et de femmes d'origines différentes qui, par la diversité dont ils étaient et sont porteurs, en constituent le capital le plus précieux. D'autres expositions, à New York et à Viennes, ont montré au public intemationalla richesse de la cultui-epopulaire urbaine du Congo et de Lubumbashi en particulier. Comme le remarque justement Pierre Petit dans son« Introduction», l'exposition de Lubumbashi a réuni des objets « simples », objets témoins, souvent objets acteurs de la vie quotidienne. Leur dépouillement a dramatiquement mis en valeur les témoignages de celles et ceux qui les ont prêtés, en a dramatiquement souligné la valeur d'objets lieux de mémoire où cette dernière travaille. Les activités entourant l'exposition, qui se sont d'ailleurs déroulées en salle d'exposition elle-même, ont permis d'en faire un lieu d'échange, de débat, de palabre. Avec toutes les limites d'un imprimé, ce catalogue s'efforce d'en rendre compte. Bogumil Jewsiewicki CELAT et Département d'histoire Université Laval, Québec Centre d'études africaines CNRS/EHESS

4 Au

moment de la rédaction de ce texte, paraît sous la direction de Jean-

Luc Vellut le volume d'études intitulé Itinéraires croisés de la modernité Congo belge (1920-1950), Cahiers africains n° 43-44. Il est d'importance capitale pour la suite du projet. S Voir les catalogues A Congo Chronic/e. Patrice Lumumba in Urban Art.

New York, Museum for AfricanArt, 1999 etAn/Sichten. Malarei aus dem Kongo 1990-2000, Vienna, Springer 2001.

XIII

Introduction DE MÉMOIRE CITADINE Pierre Petit

Lon s'était habitué à entendre parler de l'Afrique centrale comme d'une région en crise. Depuis quelques années, c'est plutôt l'image d'une région en guerre qui a acquis droit de cité - de monopole? - dans les médias. À l'heure de l'afro-pessimisme, le paradigme de l'Afrique renoue petit à petit avec celui d'une terre vouée à une terrible « malédiction ». Développée à l'origine en Occident, cette représentation catastrophiste s'implante de plus en plus dans les consciences africaines. Sans le moins du monde nier les terribles défis auxquels fait face le continent, il convient de rectifier cette image en montrant que l' Aftique ne se comprend pas à travers la seule figure du « manque» : elle est aussi le lieu d'une créativité culturelle et sociale, à laquelle cette exposition a précisément tenté de rendre justice. Mais pour saisir cette créativité et la révéler au grand public dans le cadre d'une exposition, il fallait abandonner la conception classique du musée comme sanctuaire sacré de chefsd'œuvre, car cette conception est inadaptée à l'entreprise. Il convenait plutôt de se poser la question suivante: qu'est-ce que la population congolaise elle-même considère comme son patrimoine culturel? Répondre à cette interrogation fut bien la gageure de l'exposition « Images, Objets, Paroles: Mémoires de Lubumbashi ». Dans le cadre d'une interaction constante avec la population, une équipe académique multidisciplinaire a cherché à saisir les images, les objets et les paroles qui constituent les supports de la mémoire et de l'identité lushoises. Lapproche se veut donc à la fois savante et populaire: comme le titre l'indique, il ne s'agit pas tant d'histoire que de mémoire. Sans entrer dans un débat qui risquerait d'appesantir inutilement cette introduc-

tion, signalons que I'histoire est une démarche scientifique visant à rendre compte objectivement (autant que faire se peut) du passé, alors que la mémoire est un concept qui renvoie plutôt aux souvenirs, appréciations et autres sentiments subjectifs, chargés d'émotion, qui lient les personnes à leur passé. Histoire et mémoire ne sont évidemment pas sans rapport: pour écrire I'histoire, les historiens ont recours à la mémoire - telle qu'elle s'exprime à travers des témoignages vécus ou des traditions orales

par exemple -, tandis qu'une des sources principale de la mémoire
est le discours des historiens à propos du passé, qui est diffusé à travers l'école notamment. Pour mener à bien ce projet ambitieux, deux chercheurs -

Claude Mwilambwe et Richard Kayabala

-

ont été envoyés sur

le terrain pour rencontrer des Lushois issus de différentes couches de la population. Ils leur demandaient s'ils possédaient des documents ou des objets liés à leur vie et à leur ville, recueillaient leurs témoignages à ce propos, et éventuellement leur empruntaient lesdits objets pour les besoins de l'exposition, si les propriétaires étaient d'accord. Les personnes visées par ces enquêtes ont été pour beaucoup choisies par le comité scientifique en fonction de leur statut de témoin privilégié; les autres ont été sélectionnées par les enquêteurs eux-mêmes, parmi leurs connaissances ou sur recommandation d'autres personnes contactées précédemment dans le cadre des interviews. La population ciblée par les enquêtes se trouvait ainsi toujours dans un réseau de connaissances et dans une relation de confiance avec les enquêteurs, ce qui a permis d'avancer plus rapidement que si l'on avait choisi les informateurs sans les connaître. Ceci explique sans doute la richesse des témoignages, souvent très personnels, que nous avons pu recueillir, ainsi que la confiance avec laquelle les personnes ont prêté leurs objets pour les besoins de l'exposition. Comme on le remarquera dans le corps du texte, les propriétaires d'objets ici présentés sont souvent très intimement attachés à ceux-ci. Qu'ils aient bien voulu les confier, sans autre contrepartie que le plaisir de les voir figurer dans les vitrines du musée, révèle combien les gens sont sensibles à une action publique portant sur la mémoire. Ceci augure très favorablement des futurs développements du projet de l'exposition, que nous voulons évolutive et s'étalant sur plusieurs années.

2

Les objets-patrimoines ainsi réunis dans l'exposition sont présentés accompagnés du discours de leur propriétaire originel, tels qu'ils ont été transcrits ou synthétisés par les enquêteurs (il ne s'agit donc pas toujours de citations verbatim) : c'est leur contenu de « mémoire », saisi comme sur le vif dans leur troublante intimité. Il s'agit très souvent d'objets simples, dont les plus triviaux sont peut-être ces vieilles marmites ou gobelets conservés précieusement par des ménagères en souvenir du temps de leur jeunesse, et qu'elles comptent parfois confier aux nouvelles générations en guise de conseil ou comme témoin de continuité. C'est précisément l'hiatus entre la simplicité de ces objets et la richesse des témoignages à leur propos qui crée la dynamique de cette exposition: profondément personnalisés, porteurs d'espoirs et de déceptions, chargés parfois de tout le sens d'une vie, ces objets parlent avec une force que ne laissait pas deviner leur apparence anodine. Nous avons dit que l'histoire et la mémoire ne sont pas des domaines hermétiques: c'est peut-être dans leur union que l'une et l'autre trouvent leur plus grande puissance. Aussi avons-nous associé aux témoignages des informateurs les commentaires historiques d'universitaires, qui permettent à tout un chacun de situer ces objets dans le cadre de leur époque. Il apparaîtra que ces objets de la vie quotidienne sont d'excellents indices des rapports sociaux qui ont cours à une époque donnée: les documents d'identité de la période coloniale, par exemple, sont extrêmement révélateurs de la société paternaliste et bureaucratique qui unissait, tout en les séparant, les colonisateurs blancs à la population congolaise; les vêtements, tels qu'ils ont été conservés ou tels qu'ils apparaissent sur les photos, permettent de cerner l'émergence de cette catégorie qu'on appelait les « évolués », à une époque où, quoi qu'on en dise, l'habit faisait bel et bien le moine; enfin, les photos de famille, malgré leur simplicité, traduisent immanquablement les rapports entre les sexes et les générations. Afin de bien distinguer les témoignages des propriétaires des objets de ceux des scientifiques, les premiers ont été repris sur les notices accompagnant les objets, tandis que les seconds figurent sous forme de textes explicatifs sur des panneaux.

3

D'autres actions ont été entreprises afin de compléter nos objectifs. Tout d'abord, dans une perspective nettement plus historique cette fois, des documents écrits, principalement des journaux, ont été rassemblés par des historiens pour rappeler que Lubumbashi est aussi le lieu d'éclosion de toute une presse et de toute une littérature. Nous tenions à présenter ces documents qui, en ce qui concerne les journaux tout au moins, ont disparu en raison de la nature périssable de leur support matériel. À nouveau, ces documents sont extrêmement révélateurs de la société d'autrefois, comme en témoignent les analyses que leur consacre Lwamba Bilonda. On y voit par exemple les divergences qui traversaient l'élite coloniale, dont une des plus révélatrices fut celle qui opposa le « progressiste» Verbeken à Mgr de Hemptinne autour de Ngonga, journal en langues africaines édité par le premier afin d'offrir une tribune aux Congolais mais que le second combattit jusqu'à ce qu'il cessât de paraître. Si les témoignages recueillis à propos des objets d'autrefois sont pour l'immense majorité les propos de personnes âgées, sélectionnées précisément en raison de leur expérience, nous avons aussi voulu montrer que la mémoire se décline à tous les âges. Tel est l'objet d'un concours qui a été proposé à des élèves des deux années terminales de plusieurs établissements d'enseignement secondaire de la ville. Il s'agissait de réaliser une composition française portant sur le thème: « Lubumbashi autrefois et aujourd'hui ». Au nombre de 250, les participants à ce concours ont rédigé des textes dont les plus intéressants sont présentés dans le cadre de l'exposition. L'analyse que leur consacre Dibwe Dia Mwembu montre que la mémoire de la ville est plurielle: elle est toujours sélective, elle souligne, elle interprète, elle oublie, et l'on ne s'étonnera pas que ce processus diffère selon la position qu'occupent les personnes dans la société. La comparaison des témoignages des élèves fait bien apparaître que la mémoire possède les vertus d'un kaléidoscope. Un exercice presque semblable fut demandé à des peintres, qui représentent quant à eux la tranche adulte de la société citadine: à une vingtaine d'entre eux, on demanda de peindre deux tableaux, représentant respectivement Lubumbashi autrefois et aujourd'hui. Ici encore, on observe toute une gamme de mémoires particulières, car ces artistes n'ont presque jamais 4

représenté le même sujet. Une constante traverse cependant leurs œuvres: celles-ci, comme le révèlent les commentaires qui les accompagnent, sont porteuses d'un jugement moral qui tient à l'exercice même d'opposer un« avant» et un« après ». Le plus souvent, on oppose la période ancienne et prospère, qui court jusqu'aux années 1960, à la fin de la période du régime Mobutu, marquée par les pillages, la pauvreté et la violence. Certains opposent plutôt le présent de l'année 2000 à ce même passé prospère. Enfin, d'autres, visiblement plus positifs, opposent la période présente au passé du régime Mobutu, qui sert de fairevaloir à la première. Les commentaires émis par les artistes accompagnent leurs œuvres, et des analyses de Dibwe Dia Mwembu permettent de préciser le contexte historique qu'elles évoquent. Enfin, cette série picturale contemporaine est complétée par des œuvres plus anciennes faisant partie de la collection du Père Léon Verbeek, qui en a entrepris la collecte à grande échelle depuis quelques années, sauvant ainsi un véritable corpus fort de milliers d' œuvres qui pourront dans le futur faire l'objet de recherches approfondies. Il s'agit d'une production artistique récente, post-coloniale dans tous les cas, dont la période de gloire se situe dans les années 1980; la crise économique des années 1990 semble lui avoir porté un coup presque fatal. Ces œuvres sont d'autant plus intéressantes qu'elles proviennent de ménages lushois qui les avaient achetées ou commandées pour l'ornementation de leur intérieur: ce sont donc toutes de « images-mémoires » à usage domestique, destinées à rappeler un événement à la famille ou aux visiteurs pénétrant dans le salon. Les œuvres ici présentées ont été choisies pour compléter l'évocation de certains faits n'apparaissant pas ou guère dans le reste de l'exposition. On y trouve ainsi des scènes de la vie quotidienne, des images liées à la société des loisirs ainsi que la représentation d'événements politiques majeurs, dont un des plus représentés est certainement l'arrestation de Patrice Lumumba. Les peintures liées aux thèmes de la magie et de la sorcellerie (Bena buloji, Mamba muntu) nous rappellent que la modernité de Lubumbashi n'est pas désenchantée, et que le monde invisible tient une place importante dans la société des vivants.

5

Les objets-patrimoines de nos informateurs, les journaux/ périodiques, les compositions et les peintures constituent donc les quatre grands volets de la présente exposition: on les retrouvera dans cet ordre au sein du catalogue. Mais cette démarche muséologique a été complétée par d'autres manifestations plus axées sur la performance. On a ainsi demandé à une série de témoins privilégiés des temps anciens de faire partager à tous leur expérience, en rapportant auprès du public l'histoire de leur carrière ou de leur vie. Se sont exprimé de la sorte, dans les salles du musée, un ancien de la Gécamines, un autre de la SNCC, une assistante sociale, un des premiers « évolués )), le célèbre chanteur Masengo et d'autres encore, qui ont répondu ensuite aux questions du public. Et pour satisfaire les attentes d'un plus large public encore, la troupe de théâtre Mufwankolo a présenté, avec sa verve et son ironie habituelles, une pièce originale en swahili intitulée « Maïsha ya Lubumbashi )), «L'histoire de Lubumbashi )), commandée pour les besoins de l'exposition. Nous le répétons, la présente exposition se veut le premier volet d'un processus évolutif. Dans cette perspective, les commentaires du public nous sont particulièrement précieux, car la mémoire est avant tout un débat auquel chacun peut participer. C'est peut-être d'ailleurs ce qui fait la spécificité de l'événement: plutôt que de se résumer à un produit fini offert à la curiosité savante, l'exposition connaîtra de fréquentes mutations déterminées par les interventions de la population lushoise. Nous espérons générer autour du thème de la mémoire une émulation qui s'étendra bien au-delà de l'espace du musée. Dans un souci d'exhaustivité, signalons que d'autres actions se sont greffées à l'exposition initiale. Marc de Haan et Muriel Muret, respectivement journaliste et historienne de l'art, ont photographié en août 2000 une multitude de lieux de mémoire de la ville, dont plusieurs illustrent le présent catalogue: cette série pourrait bien constituer l'embryon d'un nouveau volet de l'exposition. Johan Lagae, assistant à l'Université de Gand, a fait reproduire sur dias une centaine d'anciennes photographies de la ville, qui ont été projetées durant l'exposition. Bogumil Jewsiewicki a apporté sur les lieux de l'exposition un portefeuille de lectures consacrées au thème de la mémoire, incluant des publications du Musée « District Six )) de la ville du Cap (RSA),
6

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin