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Mexique, l'homme et l'agave

144 pages
Pour des milliers de petits paysans mexicains, indiens ou métis, l'agave est plus qu'une plante. Connu depuis plus de dix mille ans, les Espagnols le surnommèrent " L'arbre à merveilles " pour ses innombrables utilisations. Sur les hauts plateaux arides, il constitue un fidèle allié qui aide à survivre, tandis que sur les basses terres tropicales il exprime la perpétuation d'un esclavage déguisé. Au nord comme au sud, cette plante qui a fait la richesse du Yucatan au XIXe siècle est aujourd'hui synonyme de faim, dans un Mexique qui demeure plus que jamais " le pays de l'inégalité ".
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Mexique L'HOMME ET L' AGAVE

TEXTE

SABINE

HARGOUS L'HARMATTAN
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

PHOTOS THÉODORE VOGEL

« Le Mexique est le pays de l'inégalité. Nulle part peutêtre, il n'en existe une plus effrayante dans la distribution des fortunes, de la civilisation, de la culture du sol et de la population. » A. de HUMBOLDT Voyages dans t'Amérique équinoxiale.

« Le mot agavé vient du grec et signifie admirable; en effet, il serait difficile de se défendre d'un sentiment d'admiration à la vue des plantes de ce genre, dont la beauté est tout à fait remarquable. » Dictionnaire des Sciences Naturelles, Paris, 1816.

@ L'HARMATTAN, 1993 ISBN 2-7384-1728-0

H 30 du matin. Les cocayes volètent en tous sens, leurs longs corps de lucioles ouvrant des sillages de lumière dans la nuit noire.
-

3

Quand c'est la pleine lune, ils ne sortent pas, précise don Agustino, contremaître

de l'ex-hacienda San José, dans le Yucatan. Beaucoup plus haut entre les nuages, trois étoiles passent dans un impeccable alignement sidéral. «Ce sont les' 'Tres Marias" », ajoute l'homme avant de s'enfermer dans un mutisme total, au volant de sa camionnette.

Pendant à Tikul. Là, cases au toit de la langue trois enfants.

une demi-heure nous roulons en silence sur la petite route déserte qui conduit sur la place noyée d'obscurité, à l'appel de leur nom des ombres sortent des de palme en titubant de sommeil. Quelques paroles teintées du doux accent maya, puis tout le monde se cale à l'arrière de la guimbarde. Cinq hommes,

- Pour les péons, il n'y a pas d'heure, me chuchote l'un d'eux. Normalement on part à 5 heures, mais en fait cela dépend de l'arrivée de la camionnette, de l'humeur du contre3

maître. Parfois on commence à 2 heures, on est réveillé en pleine nuit; sans même avoir le temps d'avaler un déjeuner il faut partir pour travailler quatre ou cinq heures, l'estomac vide. Et les petits aussi, gronde-t-il en montrant les gamins qui l'accompagnent... C'est un travail assassin! De retour sur la plantation la camionnette se range devant la véranda où le contremaître distribue à chacun son lot de ficelles qui vont servir à lier sa récolte et à comptabiliser son travail. Tant de ficelles, tant de pesos. Il est 5 heures. Sans un mot la cuadrtl!a* se disperse entre les rangées de pencas, ces longues feuilles d'agave armées d'aiguillons menaçants qui pointent sur le ciel pâlissant de l'aube. Dans le lointain chante un coq. Comme sous l'effet d'un mystérieux signal, les premiers crissements des machetes lui font écho. La journée vient de commencer sur le henequena!, la plantation de henequén. Henequén ! Le mot est lâché. Un mot gravé dans la mémoire collective des villages de Tixkokob, Urn, Baca, Motul, Tixpe, Conkal, Yaxkukul, Telchac, Tahmec, Hoctun et tant d'autres où, depuis des générations, des familles entières s'exténuent à cultiver l'agave fibreux. Un mot enfoncé à la manière d'une épine empoisonnée dans le cœur et la culture des paysans mayas surexploités depuis plus d'un siècle. Un mot apparu sur la côte du Yucatan avec les envahisseurs espagnols, vite intéressés par cette plante indigène dont la fibre, imputrescible dans l'eau douce ou salée, va avantageusement remplacer le chanvre. Une trouvaille sans prix en cette époque de navigation à voile! Mais pour F. Carrillo Puerto (1872-1924), le leader socialiste qui tenta d'appliquer au Yucatan les idées agraires d'Émiliano Zapata, le henequén « c'est un anneau dans la chaîne d'esclavage de l'Indien ». Aujourd'hui, malgré 1'« accord historique» qui vient de faire entrer

* Groupe d'ouvriers.

4

le Mexique dans le vaste marché nord-américain, pour le petit paysan maya henequén demeure synonyme de dépendance misérable et de faim. Selon l'Enciclopedia de México, le mot henequén proviendrait du quechuaJeniquen ou de Rennequin, nom de cette puissante et redoutable famille d'Artois hostile à la monarchie sous le régime de Philippe Auguste et connue pour son caractère difficile, sinon rebelle.

Redoutable par ses aiguillons, cet agave* de la péninsule yucatèque fut ainsi baptisé « le
Hennequin des plantes ». Mais bien avant la Conquête les Mayas le nommaient Ki, regroupant sous ce vocable générique différentes variétés: le Yaax-Ki, à cause du beau vert sombre de son feuillage (acclimaté en d'autres pays on le connait comme sisal) ; le Sac-Ki, pour l'apparence argentée de ses feuilles (durant un siècle il-alimentera le monopole mondial des fibres dures) ; le Che-elem-Ki ou agave de la côte, le Yahum-Ki « qui pousse autour du village », le Chukum-Ki « à la fibre colorée », le Kitan-Ki ou « henequén-sanglier » pour ses épines recourbées pareilles à des défenses, le Bab-Ki ou « henequén nageur» parce qu'il donne véritablement l'impression de nager quand le vent l'agite (1). Mais quelle que soit la variété, Ki a toujours répondu aux besoins quotidiens des populations autochtones qu'elle fournissait abondamment en sosquzl, nom maya de la fibre, pour leur fabrication de fils à pêche, de cordes d'arc et de cordages épais destinés à hisser les énormes pierres et stèles sculptées des temples, tandis que les femmes tissaient des nattes, des sacs, des hamacs et des vêtements d'une grande fraîcheur. Selon la légende, la découverte de cette fibre remonte au Seigneur ltzamnâ. Grandprêtre, médecin, il était aussi le chef de ces ltzaes venus du nord qui s'installèrent à Chichén, entre 975 et 1200, et dont les croyances religieuses, telle la vénération du Serpent à Plumes Kukulkân, alias Quetzalcoatl, marquèrent profondément la vie des Mayas de l'époque.

* Agave fourcroydes.

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Alors qu'il parcourait la campagne en quête d'herbes médicinales, Itzamnâ, dit-on, se piqua profondément à une épine d'agave. Voyant couler le sang de son maître, l'un de ses disciples se mit à châtier la plante en lui assénant de violents coups de bâton; la peau dure des feuilles creva, une épaisse toison de filaments blonds apparut. Intrigué, émerveillé, le savant se pencha sur ce précieux don que les dieux venaient d'accorder à son peuple, par l'intermédiaire de Ki, la plante sans égal du désert yucatèque. Plante majestueuse qui peut atteindre deux mètres cinquante de hauteur et peser plusieurs centaines de kilos, le henequén est en effet peu concerné par l'aridité du sol sur lequel il repose. Tout ce qu'il demande est une certaine humidité de l'atmosphère, mieux encore s'il s'agit d'un air salin. Ses racines vigoureuses sont beaucoup plus destinées à supporter le poids énorme de son feuillage et à résister aux rafales des vents de mer ou aux ouragans, qu'à tirer une alimentation d'un sol qu'elles ne contribuent pas à appauvrir. A travers la campagne on rencontre fréquemment ces masses couchées sur le côté, agaves déracinés qui continuent de croître montrant par là qu'ils puisent leurs principales ressources nourricières dans l'atmosphère. Admirablement adapté à son milieu hostile, le henequén est sans conteste le roi de cette terre maya épineuse et sèche, absolument plane, sans autres élévations que celles de collines ne dépassant pas six mètres, pour un relief qui s'élève graduellement au sud, vers la Sierra Alta et la Sierra Baja, sans guère dépasser les cent mètres d'altitude. Dans son « Tour du Monde », Désiré Charnay ne manquait pas de souligner: «ici, il n'existe pas de paysage, et pour autant que vous grimpiez sur ses pyramides, vous ne verrez qu'un horizon rectiligne, monotone, désolé» (2). La péninsule du Yucatân (3) surplombe d'à peine sept à neuf mètres les eaux des Caraïbes. Durant des millénaires l'action du soleil dans l'évaporation, conjuguée à l'échauffement des sols, favorisa peu à peu l'émergence de cette immense table calcaire constituée d'amas coquilliers et de dépôts organiques. Battue par les vents, brûlée par les rayonnements, rongée par les pluies, cette formation karstique finit par se briser en d'innombrables fissures, 6

cavernes et grottes pleines de mystère. Dans leur fond circulent des nappes d'eau fossiles, toujours accessibles, à des profondeurs variant de huit mètres près de la ville de Mérida, à quarante mètres au pied de la sierra. En surface n'existe aucun ruissellement, ni mare ni source, pas la moindre goutte où s'abreuver. Rien que la broussaille, les pierres et une couche de terre végétale mince, très perméable. Ici et là des « petites bouches» s'élargissent dans le sous-sol, tandis qu'ailleurs apparaissent des cenotes dont le plafond calcaire s'est effondré sous l'effet d'eaux fluviales, trop rapidement infiltrées pour avoir pu laisser des dépôts; puits naturels qui ont déterminé au cours des âges l'évolution des formes de vie, ces cenotes se comptent par milliers en terre maya où ils se signalent dans les noms des localités: Bolonchén (9 puits), Hopelchén (5 puits) Dzibalchén (puits écrit), Sahcabchén (puits de terre blanche), Kankabchén (puits de terre colorée), etc.

Autrefois sacrés, comme à Chichén-ltza

(<<Au

bord du puits des ltzaes »), ils sont

aujourd'hui fréquentés par les villageoises qui viennent tirer l'eau potable entre des parois souvent abruptes où brille une surface de miroir; ce sont aussi des lieux de détente dominicale : tel le cenote Ditzip, où l'on s'enfonce sous terre par un long boyau, entre des stalactites gigantesques qui pendent d'un plafond percé d'un trou bleu, très haut sur le ciel. Oiseaux et chauve-souris volètent sous la voûte humide, poissons aveugles tournoient dans le bassin alimenté d'un courant continu, où des baigneurs au corps sombre s'émerveillent du contact de cette vie renouvelée sur leur peau, quand dehors, sous un soleil de feu, la sécheresse ronge la terre. Ces cenotes de légende sont remplis d'animaux mythiques qui continuent de hanter l'imaginaire maya; ainsi le Japai-Can de Mani, ce grand serpent des profondeurs qui avale les petits enfants et qui, selon la prophétie, pour chaque enfant offert offrira un verre d'eau lorsque surviendra la terrible sécheresse de fin du monde. L'eau de la terre étant liée, de parenté directe, à l'eau du ciel, depuis longtemps au Yucatân, sous l'influence toltèque, on vénère le dieu Chaak, omniprésent dans ses masques de pierre à Uxmal, Chichén-ltza, Sayil, Xlapak, ou dans ses grottes sanctuaires comme à 7

Balacanche ; là, des encensoirs et des braseros conservent le souvenir des appels au dieu de la pluie; de même, des centaines de villages abritent un X'Men, cet initié intermédiaire entre les hommes et les divinités, extrêmement vénéré par les Mayas yucatèques. A chaque occasion agraire et surtout lors de la venue des fortes pluies de mai, ceux-ci sollicitent l'aide de leur guide ancestral pour invoquer le secours des chaques* et les prier de ne pas envoyer

à nouveau les grandes faims dont parle le Chilam Balam de Chumayel : ces terribles « époques noires» qui ne laissaient d'autres ressources pour survivre, que la pulpe, les fleurs ou le bourgeon de l'agave, ainsi que la farine des os des morts. Sept heures. Sur le henequenalle soleil commence à cogner dur et les moustiques harcèlent sans répit. Personne en vue. Aucune voix, aucun rire, aucun chant ne s'élève de la plantation. Seul le «tlach, tlach» rapide des machettes signale la progression des travailleurs. Ils vont vite, très vite pour gagner leur course contre la chaleur. Trente à quarante feuilles à la minute. Courbés sous les plantes qui les dominent, en sueur, ils se faufilent entre les rangées d'épines à la recherche des pencas à ôter. Pas n'importe lesquelles, trois ou quatre, celles de la base, les plus horizontales. Celles qui obligent le péon à plonger le plus près possible du tronc, parmi les dards, les crocs, les crochets, les aiguilles. Durant des heures, plié en deux il taille, constamment exposé aux piqûres de l'herbe Tzidztlché qui pousse autour des plants, aux morsures d'épineux dont les pointes se cassent en pénétrant dans les chairs, à la sève vénéneuse du Chucùn qui brûle la peau, aux innombrables attaques de pointes et de dents acérées qui percent le vêtement léger et font des plaies dou-

loureuses, longues à soigner. Tous les péons le disent « ce travail de coupe est plus pénible
que la zafra de canne à sucre ». Le henequén peut vivre vingt-cinq ans et produire régulièrement à partir de sa septième année, à condition d'être ensuite bien entretenu. Mais avant d'en bénéficier, quelle suite d'exténuants labeurs pour ce péon qui n'a d'autre instrument que sa machette ou sa coa,

* Divinités de la pluie. 8

cette binette à manche très court répandue chez tous les paysans d'Amérique centrale. C'est d'abord le dur défrichage pour nettoyer le terrain de sa broussaille tropicale, puis trois mois après, entre mars et avril vient le brûlage, la quemasôn ; « l'atmosphère se couvre d'épais nuages de fumée, on ne voit plus le soleil qu'au travers d'un brouillard qui rappelle le verre noirci dont on se sert pour observer les éclipses; si le vent tombe, la fumée reste suspendue et forme serre. Le calorique se concentre, s'amasse, et le thermomètre monte quelquefois au-delà de quarante-deux degrés. La chaleur devient insupportable» (2). Ensuite, c'est le marquage qui divise la terre caillouteuse en lopins carrés de vingt mètres de côté, soit quatre cents mètres carrés, l'unité régionale connue sous le nom de mecate. Plus tard succède l'ensemencement dans des rangs de dix-huit à vingt plants, avec en général cent vingt plants par mecate, avec une disposition permettant de grouper les plantations d'âge différent et d'avoir ainsi, par rotation, une exploitation tout au long de l'année. Ensuite la coupe se répète chaque six mois jusqu'à l'apparition de la hampe florale. Là, dans un suprême effort nutritif, la plante allonge son inflorescence de six à huit mètres de haut, chargée d'une multitude de fleurs hermaphrodites d'un vert jaunâtre et blanchâtre qui dégagent une odeur agréable: sa mort n'est pas loin. Le cas du henequén n'est pas unique, il est propre à toutes ces espèces du genre agave (il en existe près de deux cents au Mexique) dont la culture et la multiplication sont les mêmes que celles des Aloès avec lesquels on les confond souvent, et qui se caractérisent par une floraison unique au cours de leur existence (4). Le dépérissement de la plante survenant après fructification, lorsque la reproduction a été largement assurée; par les graines (elles contiennent un élément pesticide qui élimine au sol les herbes capables de les étouf-

fer) ou par les « fils », ces drageons qui poussent spontanément à la base de la plante-mère
et sont utilisables à partir de deux ans. Grâce à la suppression régulière des feuilles de base - ce qui prolonge la vie de la plante en retardant sa floraison et en excitant la poussée de feuilles nouvelles - on peut maintenir longtemps une belle plantation. Au bout de quinze ans, celle-ci présente un aspect 9

aussi prospère qu'aux premiers jours et conserve une valeur intacte qui procure au planteur des revenus très profitables. Mais le petit paysan mexicain ne peut se permettre d'attendre sept années, avant de procéder à la première coupe. Son manque de terre l'empêchant d'avoir des cultures d'âge différent, ne disposant d'aucune épargne, il vit au jour le jour sous la menace constante de la faim et ne peut s'offrir le luxe d'un henequenal bien structuré, s'il ne reçoit pas un crédit venant de l'extérieur. Or ce crédit, qui est à la base du dénuement dans lequel s'enfonce la paysannerie du Tiers-monde, rarement consenti, ouvre la porte aux nombreuses formes de contrôle et de dépendance qui se maintiennent à travers les siècles, et au Yucatân maintiennent la main-d' œuvre rurale dans un asservissement institutionnalisé, planifié. 8 h 30. Les péons ont taillé près de trois mecates. Dans une allée mal soignée, envahie d'herbes, un enfant ramasse les pencas coupées par son père, tranche l'aiguillon terminal, étale une ficelle à terre. A dix ans, son visage reflète la même expression grave que celle des travailleurs adultes happés par la nécessité de survivre et l'engrenage de la tâche à accomplir. L'air souffle une haleine moite, pesante. Très haut dans le ciel, des bandes d'oiseaux de mer passent en formation serrée, SUlVIS bientôt par des vols de petits perroquets verts bavards qui s'égayent, en rasant la cime des arbres. Non loin de là, sur la route, vrombissent les premiers autocars du matin remplis d'Indiennes en robes blanches brodées de fleurs qui s'en vont faire des démarches ou des heures de ménage à Mérida, croisant les cars-pullman à air conditionné des amateurs de cités prestigieuses et de ruines mayas. Les cheveux noirs collés de sueur, ruisselant dans ses vêtements, son petit sac de fibre en bandoulière d'où sort la gourde du paysan, un péon surgit, la poitrine constellée de minuscules brins d'herbes très vertes qui, sur sa peau très brune, l'étoilent de fissures, de cicatrices végétales. S'emparant de la calebasse pleine de posole, cette pâte de mals délayée dans l'eau fraîche et qui lui permet de tenir, il boit longuement, avant de confier:
-

Ici, on travaille par milliers. Une ficelle constitue un paquet de quarante feuilles.

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Vingt-cinq paquets donnent mille feuilles payées 6 000 pesos. Si tout va bien, je gagne chaque jour entre 10 000 et 15 000 pesos (5). Somme toute, une bonne moyenne qui correspond à l'estimation qu'en faisait déjà en 1899 Godefroy-Lebeuf, horticulteur parisien de renom et organisateur de la commercialisation du henequén en France, affirmant qu'« un bon ouvrier peut couper de 1 500 à 2 000 feuilles par jour ». Mais aujourd'hui, au Yucatân, cette quantité ne suffit plus dès lors qu'un minimum de 35 000 pesos quotidiens est nécessaire pour entretenir une famille. Aussi est-il fréquent de voir des péons se hâter d'achever le labeur matinal et, une fois avalé le frugal repas de tartt/las, de haricots et de piments (6), s'en aller sur d'autres plantations pour tardear, travailler en soirée, et couper ainsi jusqu'à 5 000 pencas. - Pero eso es para matarse] (7) souffle l'homme. Déjà reparti. Vite, plus vite. Maintenant il charge sur son dos la lourde récolte, deux, trois paquets à la fois pour les sortir de la broussaille et les déposer en bordure d'une voie d'accès. Là, les camions viendront les récupérer, afin de les apporter à la machine à défibrer, sans tarder. Les pencas doivent en effet être traitées dans les douze heures à cause de la fermentation qui ne manque 13

pas de se déclarer dans la masse de feuilles coupées, menaçant la fibre qui se tache et pournt. Sans pause, l'homme enchaîne ses allées et venues, enjambe les épines, les hautes herbes, pieds nus dans ses huaraches faites d'une semelle de caoutchouc ou de cuir grossier et d'un lien de henequén : sandales parfaitement semblables à celles que l'on voit représentées sur les reliefs des temples préhispaniques de Palenque et de Bonampak.
Des bottes? Il faUt pouvoir les acheter... On regarde où on marche, on a l'habitude.

Justement, deux péons viennent de tuer un serpent-corail et jettent sa dépouille au milieu du sentier. «Attention! » avertit l'un d'eux, car si la tête est bien écrasée, le cœur situé au milieu du corps continue de battre, et la queue est toujours menaçante.

- Le pire, renchérit son compagnon, c'est le Hualpoch, noir avec des raies jaunes, il pique par ses deux extrémités, ce qui lui vaut son nom maya de « doublement mauvais », « totalement méchant ». Sous l'effet de son poison le sang de la victime se liquéfie et suinte par les pores, le nez, les oreilles, tandis que le cascabel, au contraire, coagule le sang, mais on l'évite plus aisément. Reptile peureux, dont les anneaux de queue sonnent en signalant sa présence il attaque rarement - sauf pendant sa couvaison, en mai. L'homme sourit, nous sommes au mois de mai, la chaleur est caniculaire car les pluies n'ont pas encore commencé; partout sur le pays montent les fumées grises des cultures sur brûlis: comme il y a cinq cents ans, l'alimentation de plus de la moitié du monde rural maya repose sur le maïs. Si on se fait piquer? Avec de la chance, une voiture passe, et on se fait donner du sérum, à Mérida. Sinon, on va chez un guérisseur local. Celui de Butzos a conservé la connaissance des Anciens. On dit qu'il prépare des contre-poisons efficaces...
-

Quand les Espagnols débarquent sur les côtes du Yucatân, au début du XVIesiècle, ils 14