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Migrants Nigérians

De
272 pages
La dynamique territoriale suscitée par les migrations des Nigérians vers le Cameroun et leurs activités, notamment le commerce, créent des liens profonds et durables entre l'espace de départ et l'espace d'accueil. Les territoires de part et d'autre de la frontière apparaissent plutôt liés que séparés par cette démarcation internationale. Mais les systèmes économiques opposés provoquent des déplacements de populations à la recherche de leur survie. Les réseaux ainsi établis fonctionnent comme un puissant organisateur et structurant, en l'absence d'une véritable autorité suprême telle que l'Etat l'incarne.
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Thomas Lothar WEISS

MIGRANTS NIGERIANS
La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun

Série "Culture et politique" Collection "Géographie et Cultures"

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

L 'Harmattan Inc. 55 rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"

directeur: Paul CLAVAL, Professeur Université de Paris IV rédaction: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS

titres parus:
Série "Fondements de la géographie culturelle" Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994, 266 p. Paul Claval, Singaravélou (dir.), Ethnogéographies, 1995, 370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996,246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996, 236 p. Robert Dulau, Jean-Robert Pitte, (dir.), Géographie des odeurs, 1998, 231 p. Fabien Chaumard, Le commerce du livre en France. Entre économie et culture, 221 p. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quint y-Bourgeois (dir.), Les Représentations du territoire, à paraître. Série "Histoire et épistémologie de la géographie" Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie française à l'époque classique (1918-1968), 1996,345 p. Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, 1997, 284 p. Jean-Pierre Augustin, Vincent Berdoulay, Modernité et tradition au Canada, 1997, 220 p. Série "Culture et politique" André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993, 369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, 1995, 318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996,444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en Israël, 1997, 114 p. Anne Gaugue, Les Etats africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation, 1997, 230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997, 316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, 1997, 390 p. Thomas Lothar Weiss, Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun, 1998, p. Série "Etudes culturelles et régionales" Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p. Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996, 254 p. Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Rivière des Perles, 1997,313 p.

1998 ISBN: 2-7384-6877-2

@ L'Harmattan,

au professeur

Jean Delvert

à Adolphus, Charles Innocent et Valentine à Marielle et Christiane

Photo de couverture: Point d'alTivée de l'essence de contrebande sur la Cross River
L'essence de contrebande est acheminée par ]a voie fluviale de la Cross River jusqu'à Mamfe. Les grandes pirogues à moteur peuvent transporter des cargaisons pouvant atteindre jusqu'à 130 bidons de 25 litres de carburant.

@ Thomas Lothar WEISS

« Si la géographie a elle-même une signification, c'est qu'elle nous oblige à quitter du regard nos petites vies médiocres et provinciales et à voir, dans toute sa complexité, la magnificence du monde ». (Sir Richard Francis Burton devant la Royal Academy of Geography)

REMERCIEMENTS

Ce livre n'aurait pas été écrit sans la précieuse encouragements de certaines personnes et institutions.

contribution

et les

Mes remerciements chaleureux vont à mes professeurs de géographie de l'Université de Paris-Sorbonne, M. Paul Claval et M. Jean Delvert, qui ont su aiguiser mon goût pour cette discipline et qui n'ont eu de cesse de m'encourager tout au long de mes études à Paris. Je voudrais ensuite exprimer ma reconnaissance au Ministère Français de la Recherche et de l'Espace (MRE) qui m'a attribué une allocation de recherche me permettant ainsi de me concentrer sur la thèse qui a nourri cet ouvrage. Je souhaite également manifester ma gratitude à l'Institut Français de Recherche Scientifique pour la Coopération au Développement (ORSTOM) pour m'avoir accueilli pendant les longs mois de terrain au Cameroun et au cours de la période de rédaction de la thèse à Bondy. Merci finalement à mes parents et à mon épouse Marielle pour leur soutien moral inconditionnel tout au long de mon parcours.

INTRODUCTION

L'affaiblissement de l'Etat en Afrique et de son pouvoir centralisateur pose inévitablement la question de son emprise territoriale, qui apparaît aujourd'hui fragilisée au niveau de ses périphéries. L'influence structurante de l'Etat disparaissant peu à peu, les périphéries étatiques sont remodelées et le vide ainsi créé est occupé et géré par des populations à la recherche de nouveaux espaces. Les espaces frontaliers prennent une position importante dans le dispositif anti-crise de ces populations obligées à innover dans leur combat pour la survie quotidienne. L'attractivité des espaces frontaliers provient de l'hétérogénéité des systèmes nationaux qui s'y opposent. Et c'est « précisément ce qui fait l'attraction des bordures: on a là, sur une marge étroite, la possibilité de changer de souveraineté selon ses activités, ses besoins ou ses intérêts: on tire le meilleur de chaque espace» (Claval, 1978). La recomposition de l'espace qui s'opère en Afrique est une des conséquences de la crise. L'autonomisation relative des régions correspond à l'affaiblissement relatif du centre, qui est mal relié aux régions périphériques; une structure en archipel apparaît alors dans un certain nombre d'Etats en Afrique (Dubresson et alii, 1994). «La proximité de marchés étrangers crée une pression non négligeable: la mobilité accrue de la population provoque donc un affaiblissement des souverainetés nationales» (Claval, 1978). Les centres traditionnels s'affaiblissent et laissent leurs périphéries se gérer seules, développer des entreprises économiques et commerciales, nouer des relations durables et dynamiques avec l'étranger proche. Le désordre qui résulte de la crise de l'Etat en Afrique échappe aux principes traditionnels d'organisation de l'espace dans le sens où ceux-ci ont tendance à se détacher de l'influence structurante de l'Etat. L'essor des flux et réseaux transnationaux affaiblit inévitablement le territoire stato-national. L'individu gagne en reponsabilité et en vertu inventive de solidarités nouvelles (Badie, 1995). La Province du Sud-Ouest du Cameroun, dans la partie anglophone du pays et au contact avec le Sud-Est du Nigeria, est un des ces espaces périphériques en cours d'autonomisation. Son fonctionnement autonome repose sur des contrastes géographiques marqués entre les deux Etats. La restructuration de l'espace de la Province du Sud-Ouest s'effectue par l'intermédiaire de nouveaux réseaux, dont les migrants nigérians sont les composants les plus
importants, au détriment des réseaux étatiques

-

souvent

absents

du

terrain. C'est, en effet, dans la Province du Sud-Ouest que nombre de Nigérians du Sud, ont élu domicile. Ils y vivent, travaillent et contribuent, 7

par leurs activités multiples et leurs réseaux de relations et de solidarité très denses, à une dynamique territoriale tout à fait particulière. La frontière entre le Nigeria et le Cameroun s'étire sur près de 1700 km entre le Lac Tchad et le Golfe de Guinée. L'espace analysé dans ce livre couvre la zone frontalière méridionale entre le Cameroun et le Nigeria, le Sud du Cameroun anglophone. Le Cameroun anglophone couvre une superficie d'environ 42000 km2. Il est divisée en deux provinces: la Province du Sud-Ouest et la Province du Nord-Ouest. Les deux provinces regroupent environ 20 % de la population du Cameroun. En dépit d'un héritage colonial commun, elles partagent peu de caractères sur le plan ethnique et du point de vue de leurs structures culturelles ou sociales. Tandis que les populations du Nord-Ouest s'articulent en une organisation socio-politique centralisée et ordonnée autour de puissantes chefferies, le Sud-Ouest est peuplé de communautés acéphales dotées de structures d'autorité nettement moins hiérarchisées (fig. 1). Cette caractéristique déjà exploitée par les premiers colonisateurs explique partiellement pourquoi le Sud-Ouest facilite davantage l'implantation d'immigrés que la Province du Nord-Ouest. En raison d'une géographie politique coloniale tumultueuse, on observe depuis longtemps une forte mobilité des populations et des migrations à travers la ligne frontalière entre le Sud-Ouest et le Nigeria. La recomposition de l'espace s'y opère grâce à des réseaux de mobilité sophistiqués et permanents. Les Nigérians du Sud-Est du Nigeria « utilisent» la migration afin d'ajuster l'espace à leur disposition selon leurs besoins et leurs nécessités. Par conséquent, la concentration de Nigérians dans le Sud-Ouest est beaucoup plus forte que dans toutes les autres provinces du pays. Outre l'aspect purement spatial des migrations à travers cette frontière internationale et l'articulation de la présence de migrants dans leur espace d'accueil, l'étude des réseaux de mobilité des populations en mouvement s'avère intéressante pour une compréhension différentielle de ces sociétés nigérianes dans leurs réactions aux modifications incessantes de leur environnement. Le plus important de ces groupes ethniques est constitué par les Igbo, traditionnellement à l'étroit dans leur réduit au Centre-Sud du Nigeria. La crise qui sévit actuellement en Afrique donne à cette approche une importance particulière. Elle permet en effet de saisir et de comprendre les stratégies d'évitement, de mise à l'abri ou de substitution des individus et des ethnies, et les innovations sociales et économiques qu'ils mettent en œuvre pour faire face à la crise. En ces temps critiques, ce n'est plus l'Etat en décomposition qui peut offrir des alternatives aux populations, l'initiative doit obligatoirement venir de la part de ceux qui sont les premiers touchés par le déclin des conditions de vie. Comme la plupart des frontières politiques en Afrique, la frontière entre le Cameroun et le Nigeria résulte d'un partage colonial entre puissances européennes, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, avec toutes les conséquences que cela implique dans le contexte africain actuel. La

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dynamique des migrations et des échanges entre les deux pays est le fruit d'une longue histoire de complémentarités et de concurrence économique et historique. Elle produit des potentialités et des politiques économiques différentes et s'appuie sur un tissu relationnel étroit, créé par des populations séparées par cette coupure frontalière et les individus qui l'ont franchie. Ainsi, une séparation spatiale est transformée en ressource. Le Cameroun anglophone possède une histoire mouvementée depuis le début de la colonisation européenne. La communication entre les populations immigrées nigérianes et les populations camerounaises natives ou allochtones a été structurée par les conditions historiques de leur venue autant que par leur dynamique économique. Les facteurs socio-politiques et historiques de la période d'avant 1960 - le Cameroun anglophone était alors une partie intégrante de la colonie britannique nigériane - et des trois décennies d'indépendance définissent le cadre institutionnel et socio-psychologique dans lequel ces différentes populations se situent actuellement. Sur le plan humain, la diversité du Cameroun anglophone est grande. L'espace est une zone frontalière entre peuples bantou, bantoïdes, igbo et ibibio. La grande majorité des Nigérians au Cameroun provient d'un carré géographique situé globalement entre le fleuve Niger, le fleuve Bénué, le Cross Rivers et le Golfe de Guinée. Les Igbo1 sont de loin l'ethnie majoritaire, suivis des Ibibio, Tiv, Calabar, Efik et d' un grand nombre de petites ethnies du Sud-Est du Nigeria. On y trouve aussi d'autres Nigérians, originaires du Nord et du Sud-Ouest du pays, des y oruba et des Haoussa notamment (fig. 2). Les migrations des Nigérians s'inscrivent dans une logique de confrontation entre populations à visées hégémoniques - Igbo, Bamiléké, Grassfield (ces deux dernières étant les plus importantes ethnies du NordOuest et Ouest du Cameroun) - dans un espace à faible structuration ethnique, plus ou moins brisé par la colonisation allemande. Celle-ci reposait en effet sur les grands complexes agro-industriels, les plantations, essentiellement autour du Mont Cameroun, faisant largement appel à une main-d'œuvre allochtone dans une région peu densément peuplée. Cependant, en raison de fortes oppositions fédérées contre eux, aucun de ces groupes ethniques n'a pu exercer une hégémonie sur le Cameroun occidental anglophone ou francophone. Aujourd'hui, la compétition entre les immigrés nigérians et les Camerounais sur place s'exerce dans tous les domaines. Les contacts économiques, culturels, sociaux et politiques entre populations immigrées et autochtones revêtent, entre autres, un caractère particulier à la lumière
1. Nous avons adopté l'orthographe IGBO pour désigner l'ethnie. La littérature scientifique ne tranche pas, à cet égard, entre l'orthographe IBO et IGBO. En optant pour IGBO, nous suivons l'écrivain igbo Chinua Achebe ou encore les historiens nigérians A.E. Afigbo et Elizabeth lsichei.

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Yoruba

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Igbo Yoruba
Haoussa

les trois

ethnies

majoritaires

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autres ethnies importantes

Ibibio

Source:

Senior

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Allas Nigeria. Collins -longman.

1983.

lCA - ORSTOM - T.WEISS -1995

fig. 2. Les principales

ethnies du Nigéria et leurs aires d'extension

Il

de la crise économique, des mesures de politique d'ajustement structurel différenciées au Cameroun et au Nigeria, et de la logique de «bouc émissaire» dans laquelle certains Camerounais aiment enfermer les Nigérians résidant dans leur pays. La situation des Nigérians résidant au Cameroun est en effet extrêmement sensible et soumise à une série de restrictions: le nouveau titre de séjour et le harcèlement permanent de la part des autorités camerounaises ne sont que la partie émergée de l'iceberg. S'y ajoutent, depuis le début de l'année 1994, de nouveaux incidents militaires frontaliers qui embrasent régulièrement les relations des deux pays et leurs opinions publiques. Finalement, la dévaluation du franc CFA affecte les migrations et les échanges entre le Cameroun et le Nigeria dans la mesure où la logique de la «pompe à francs CFA» s'en trouve affaiblie. La stabilité et la convertibilité du franc CFA ont en fait amené beaucoup de Nigérians à travailler et faire du commerce chez leurs voisins camerounais profitant d'un taux de change très favorable face au Naira et investissant une partie de leurs profits au Nigeria. Les exportations informelles du Nigeria vers le Cameroun sont désormais bien moins rémunératrices et le Cameroun a perdu sa réputation de terre promise pour les migrants nigérians. Cependant, à une logique de migrations de retour, légitimement envisagée par un grand nombre de Nigérians résidant au Cameroun après la dévaluation, s'oppose un climat d'insécurité et d'instabilité au Nigeria qui va en s'aggravant depuis que le régime du Général Abacha a pris une allure nettement autoritaire, laissant planer sur le pays une menace quasi permanente de guerre civile. L'étude des mouvements migratoires nigérians permet d'acquérir une meilleure connaissance des stratégies spatiales et professionnelles des migrants et, au-delà, de mesurer l'intérêt de cette expansion nigériane vers l'Est, indispensable pour des populations à l'étroit depuis longtemps dans leur réduit oriental du Nigeria. Comprendre un territoire signifie que l'on met en évidence les interactions entre un groupe social et son territoire. En dépit de leur hétérogénéité, les Nigérians forment un groupe social cohérent face aux autochtones. Cette interaction passe, en premier lieu, par la migration. Les migrations sont aussi révélatrices des possibilités et des capacités d'adaptation des populations aux contraintes politiques, économiques et sociales imposées par leur Etat d'origine, les sociétés et l'Etat d' accuei I ainsi qu'aux modes de production dominants. Les migrations font partie du complexe des dynamiques sociales qui sont fondées sur «l'idée que les sociétés sont en perpétuel changement et que les crises qu'elles traversent sont révélatrices des dynamismes à l'œuvre ». Ces dynamiques sociales ont par ailleurs
« soulevé les problèmes rencontrés par les communautés rurales dans leur

ajustement entre tradition et modernité, leur ouverture ou au contraire leur résistance à un modernisme impulsé par différents facteurs extérieurs

12

tels que, par exemple, l'apparition de l'économie marchande, la mise en œuvre de politiques d'éducation ou encore la réalisation d'opérations de développement» (ORSTOM, 1994). Le cadre d'analyse des migrations nigérianes se rapporte à l'espace dans lequel elles s'inscrivent. Le rapport entre le milieu et les hommes qui y évoluent est au cœur même de la géographie. Amselle rappelle que:
«

Ce qui retient l'attention [des géographes]dans les mouvements de

population et explique l'intérêt qu'ils leur portent est à mettre en relation avec le fait que les migrations sont l'occasion d'un déplacement de groupes humains dans l'espace, et témoignent donc d'un mode particulier du traitement de l'espace par les hommes. » (Amselle, 1976)

L'espace en question enferme un certain nombre de facteurs qui interviennent dans ce mode particulier du traitement de l'espace par l'homme.
« Il existe une corrélation entre le phénomène migratoire et les variables socio-économiques. Toutefois, les facteurs déterminants et explicatifs de la migration ne peuvent s'appréhender qu'au niveau du vécu et de l'environnement social de chaque migrant. Ces facteurs sont généralement d'ordre démographique, économique, socio-culturel, géographique, naturel et politico-historique. Des effets conjugués de tous ces facteurs résulte, le plus souvent, un courant migratoire plus

ou moins intense entre les régions du pays. »
(Fotso, 1990)

Le jeu de la recomposition actuelle de l'espace et son caractère central ou marginal est intimement lié à son appréhension différentielle par les populations. Elles s'en servent pour ajuster leurs perspectives et leurs chances d'avenir. Dans ce sens, l'espace en question est le catalyseur d'un incessant mouvement et le champ d'une recherche qui répond aux aspirations légitimes et nécessaires de ses habitants. Par ailleurs, «des peuples différents ont des façons différentes de gérer l'espace, au point qu'en se déplaçant, il leur arrive de transporter avec eux leurs règles, et de les appliquer à d'autres lieux» (Brunet, 1993). L'organisation de l'espace et sa mise en valeur, passent dans le Sud-Ouest du Cameroun par une contribution non négligeable des migrants nigérians. L'organisation et la mise en valeur de l'espace lui confèrent une valeur marchande et initient ou accélèrent sa production de richesses. Les migrations créent une dynamique spatiale, entre l'espace qui les engendre et l'espace qui les accueille. Il ne s'agit cependant pas toujours d'une dynamique articulée et propre à la migration, conférant une vivacité auparavant inexistante à l'espace d'accueil. Souvent, la 13

migration traduit la vitalité et l'énergie particulières de son espace d'accueil et est attirée par celles-ci. En général, les migrations ne contribuent pas seulement à l'organisation de l'espace mais aussi à la transformation des sociétés d'accueil. Les sociétés d'accueil intègrent ou rejettent les migrants ou sont transformées par les migrations et l'apport des migrants. Une migration suscite toujours une réaction de la part de ceux qui accueillent les immigrés, qu'elle soit négative ou positive. Les migrants laissent aussi, inévitablement, des traces dans leur espace d'accueil, matérialisées au travers d'une organisation spatiale ou de caractéristiques géographiques particulières. Cependant, la migration ne se greffe pas systématiquement sur un espace donné, déjà organisé et structuré. Elle peut aussi le créer, dans le sens d'une appropriation totale ou partielle de la dynamique de celui-ci. Dans ce sens, on peut distinguer deux systèmes explicatifs en jeu dans la relation entre migration et espace: 1- D'un côté, l'espace peut créer ou engendrer des mouvements de migration. Des facteurs d'attraction et de répulsion des espaces d'accueil et de départ en question entrent ainsi en jeu. Delvert note toutefois «qu'il est souvent impossible de séparer les deux faits: les migrants sont à la fois « poussés» à partir par les difficultés de vie dans les pays de départ et « attirés» vers les pays d'accueil par des espérances, fondées ou non» (1987). Des facteurs d'ordre politique, économique ou social peuvent intervenir et rendre un espace hospitalier et attractif. Le cas de figure contraire se produit quand, pour une raison ou une autre, des hommes et des femmes sont amenés à quitter leur lieu d'origine afin d'éviter un certain nombre de désagréments ou de problèmes domestiques. La migration devient ainsi une réponse face aux contraintes imposées par une situation de crise. 2- De l'autre côté, la migration crée l'espace, l'aidant à sa conquête de centralité, et lui confère une dynamique propre. La migration est ainsi un outil pour redimensionner et recomposer l'espace particulièrement pertinent dans les situations où les « grands» acteurs de l'espace, que sont l'Etat et les collectivités, ne réussissent plus à apposer leur empreinte, à structurer l'espace ou à l'organiser à leur guise. Espace et migrations forment ainsi un binôme, basé sur des relations complexes et complémentaires. Connaître les mécanismes et les motivations qui se trouvent à la base des migrations entre le Nigeria et le Cameroun, comprendre l'usage que font les populations de l'espace à leur disposition et les règles de la recomposition de celui-ci, peut contribuer à éclairer les dynamiques territoriales dans un monde qui risque de se défaire successivement de son assise territoriale statonationale pour se recomposer à un niveau qui voit peut-être les régions émerger, portées par des dynamiques propres. L'étude géographique des migrations en Afrique n'est rien de nouveau, mais la situation dramatique dans laquelle se trouve plongé le continent est inédite et le recul de l'Etat et de son influence n'a jamais été aussi tangible. La dynamique conférée

14

à un espace au travers de l'activité et de la mobilité de ses populations permettra-t-elle d'entrevoir des opportunités de sortie de la crise grâce à des situations et des usages de l'espace inédits? La migration est aussi pour le migrant un moyen de gérer le monde moderne avec ses progrès, ses contraintes, ses impératifs et ses changements sur le plan politique et économique. Elle s'inscrirait donc dans une stratégie spatiale des migrants, préméditée et construite afin de répondre aux exigences d'un monde qui bouge. Connaître les interactions entre migration et espace permet aussi de comprendre les représentations qu'ont ces populations en mouvement de l'espace qu'elles occupent. Bien qu'il existe une abondante bibliographie sur les échanges transfrontaliers entre le Nigeria et ses voisins de la zone franc CFA, l'aspect humain de ceux-ci n'est jamais privilégié face aux mécanismes économiques et financiers. Il existe quelques excellents ouvrages consacrés aux ethnies du Sud-Est du Nigeria et en particulier aux Igbo déjà anciens. Cependant, si la grande mobilité spatiale et les mouvements de migration vers le Cameroun ou internes au Nigeria ne sont traités que de manière périphérique, ce livre a aussi l'ambition, si imparfaite soit elle, de remédier à cette lacune en mettant les migrants nigérians - les hommes et leur action, la migration - au cœur de son approche. Ce livre est né du terrain. Il est le fruit d'un séjour de vingt mois effectué dans la Province du Sud-Ouest du Cameroun, en 1993 et 1994. Son contenu repose en partie sur 323 enquêtes menées auprès de migrants nigérians résidant dans différentes localités de cette province: Kumba, Limbe, Tiko, Muyuka et une vingtaine de villages des zones rurales situées autour de Kumba. L'échantillon était composé d'individus représentatifs des ethnies nigérianes du Sud-Ouest.

15

PARTIE I

LES NIGERIANS DANS LA PROVINCE DU SUD-OUEST

CHAPITRE 1 Quelques

« modèles»

migratoires

nigérians

« Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance ». (Michel de Montaigne. Essais)

Si la migration nigériane vers le Cameroun est un phénomène de grande ampleur, pour ne pas dire un phénomène de masse, chaque migrant a sa propre histoire et ses expériences personnelles. Les enquêtes réalisées reflètent de multiples destins et autant de « modèles» migratoires différents dont chacun a contribué à forger l'ensemble de l'appréciation portée sur la situation des Nigérians installés au Cameroun. Si l'exploitation des récits de vie n'a pu donner satisfaction pour la totalité des enquêtes, certains récits sont très denses, riches en informations et en émotions. Ce n'est évidemment pas facile pour un homme de résumer sa vie en l'espace de deux heures, surtout face à un étranger. Chaque histoire, si imparfaite soit-elle, traduit une expérience unique et témoigne de la richesse des situations autant que de la grande maîtrise avec laquelle des problèmes sont, le plus souvent, gérés par les migrants. Les biographies permettent d'entrevoir que chaque migrant a des forces et des faiblesses qu'il essaie d'employer ou de dissimuler, tant bien que mal, de manière à tirer un maximum de profit et de satisfaction de son parcours personnel. En ce sens, tous les parcours se ressemblent, mais en réalité, quelle grande différence entre les rares migrants qui réussissent vraiment bien sur le plan matériel et ceux qui n'arrivent guère à améliorer les conditions d'une vie misérable des deux côtés de la frontière! Echec et réussite, optimisme et défaitisme sont parfois si proches et, néanmoins, si loin l'un de l'autre. Pour respecter leur originalité, nous reproduisons quelques-uns des récits de vie à la première personne du singulier, tel qu'ils nous ont été relatés par les migrants. Racontés en pidgin, les récits de vie, transcrits en français, perdent néanmoins un peu de leur caractère vivant, engagé et très imagé. Les récits présentés constituent une sélection représentative des personnes rencontrées dans les différentes zones d'enquêtes. Leur sélection tient compte des différentes origines ethniques et sociales ainsi que des divers groupes d'âge. L'année de référence pour les indications

19

d'âge est 1994. Enfin, toutes les personnes interrogées ont souhaité garder l'anonymat. Les lectures parallèles des life-stories servent de référence pour la compréhension des mécanismes et des motivations des mouvements migratoires. Elles constituent ainsi le point de départ de notre étude des migrations (fig. 1, p. 9; fig. 2, p. Il ; fig. 3, p. 21).

IYussuf A.A. . Limbe - Yoruba.

34 ans:

« Je suis né en 1960 à l'hôpital de Limbé. Mes parents vivaient à Kangue depuis 1949. Kangue est un petit port de pêche dans les criques entre Limbe et Tiko. Il y a toujours eu beaucoup de Yoruba et d'autres Nigérians du littoral dans cette région du Cameroun. Encore aujourd'hui, les villages de pêcheurs dans les criques sont peuplés principalement de Yoruba. Les Camerounais n'aiment pas et ne savent pas pratiquer la pêche, ils n'ont aucune tradition d'exploitation maritime. Ce sont les Nigérians qui approvisionnent les marchés camerounais en poisson. Mon père possédait une petite barque à rames et il suivait quelques personnes de notre clan - IIaye - émigrées au Cameroun. Notre filière de migration est déjà assez ancienne. Les premiers pêcheurs sont venus avant la guerre, dans les années 1930. Nos plages au pays yoruba commençaient à être surpeuplées tandis que personne ne faisait la pêche au Cameroun. Les IIaye sont arrivés avec leurs bateaux en longeant la côte nigériane en cabotage à la recherche de réserves de poissons. Depuis toujours, les gens de la région d'Okitipupa, dans Ondo State, gagnent leur vie avec la pêche. Mon père et mes deux frères aînés m'ont initié à la pêche quand j'étais encore très jeune. Je me souviens qu'avec ma mère on les attendait souvent à la plage le soir pour le retour des bateaux. En 1965, mon père est retourné au Nigeria. Il était fatigué et commençait à avoir des problèmes de santé. Je suis resté à Kangue avec ma mère et ses parents dont elle prenait soin. En 1969, j'ai commencé à fréquenter l'école pour en sortir en 1976 au niveau

du standard 7.

I

A l'époque, j'avais un ami qui travailJait dans une menuiserie à Kangue. Son travail me plaisait beaucoup et je voulais absolument faire la même chose que lui. Pour pouvoir financer un apprentissage très coûteux et comme je n'avais personne pour me soutenir, il me fallait gagner de l'argent. C'est à ce moment que j'ai commencé à accompagner ma mère qui vendait du poisson frais au marché de Kangue. Je l'aidais à servir les clients et gagnais ainsi mon premier argent. J'aidais aussi un homme de mon village qui tenait un débit de boisson qu'il ouvrait pendant le week-end. Ainsi, j'ai pu économiser une petite somme d'argent pour pouvoir débuter mon apprentissage en 1978, dans la menuiserie où travaillait déjà mon ami. L'apprentissage a duré deux ans. En 1981. des amis partaient à Douala et m'ont demandé de les accompagner. Je ne connaissais pas la grande ville et voulais tenter ma chance là-bas. Il fut relativement facile de trouver un emploi dans une entreprise de fabrication de meubles. Je suis resté pendant deux ans mais, en dépit de l'attractivité et de nombreux avantages de la ville, je ne me sentais pas tout à fait à ma place. Les gens me traitaient comme un intrus. C'était la première fois que je m'apercevais du fait que je n'étais pas camerounais. Je ne connaissais l. Standard 7 correspond à sept années d'école primaire.

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30 km

Frontière internationale Frontière provinciale Département Arrondissement

Source:

School Atlas for Cameroon,

MacMillan, 1985

LCA, ORSTOM

- T.wEISS

-1995

fig. 3. La province du Sud-Ouest

21

pas beaucoup de Yoruba à Douala et souhaitais alors vivement retourner dans la région de Kangue. Par chance, j'ai été embauché par la suite par un aneien collaborateur de mon maître charpentier. Il avait ouvert son propre atelier à Limbe. Limbe me convenait bien parce qu'il y avait beaucoup de Nigérians et l'atmosphère était plus agréable qu'à Douala. Après peu de temps, je me suis malheureusement fâché avec mon patron, qui refusait de me payer le salaire dont nous avions convenu. Il estimait ne pas devoir tenir sa parole envers un homme de son propre village. J'avais 23 ans, j'étais sans travail et je n'avais pas de quoi me nourrir. Un de mes
compatriotes à dockyard

-

le quartier

yoruba

de Limbe

à proximité

de la plage

-, un

transporteur maritime, a pris pitié de moi et m'a engagé comme mousse - boat boy. Il assurait une liaison maritime entre Limbe, l'île de Bioko, la partie insulaire de la Guinée Equatoriale, et Oron au Nigeria, dans l'Etat d'Akwa Ibom. Je l'ai servi pendant trois ans, jusqu'en 1987. L'homme me payait bien, les bateaux étaient régulièrement chargés de personnes et de marchandises, et j'ai pu amasser une solide somme d'argent afin de devenir copropriétaire d'un bateau de pêche à moteur. Je l'ai acheté avec deux amis d'enfance, un Yoruba originaire de la République du Bénin et un Ibibio d'Akwa [bom. Nous partageons tous les frais d'entretien et d'essence pour le bateau ainsi que nos prises de pêche. Même si les conditions de travail sont dures, il y a notamment de plus en plus de concurrence, la pêche me plaît beaucoup. C'était le métier de mon grand-père et de mon père, et je perpétue ainsi la vieille tradition familiale. Mes deux épouses s'occupent de l'enfumage des poissons et les vendent au marché du dockyard à Limbe, situé directement sur la plage. La pêche nous a finalement permis d'acheter une petite maison à dockyard en ]990. Nous observons cependant depuis quelques années, en particulier depuis 1992, une limitation dans notre liberté de mouvement. La plupart des pêcheurs yoruba du littoral de la Province ne possède pas de papiers d'identité valables au Cameroun. Nous avions l'habitude d'entrer librement au Cameroun par voie maritime et, pour retourner au Nigeria, sortions sans difficultés administratives. Aujourd'hui, les contrôles de la police maritime et de la marine camerounaise sont devenus très sévères. Les autorités saisissent les bateaux et le matériel de pêche des Nigérians qui ne disposent pas du titre de séjour. Ce titre est beaucoup trop cher. Si je le paye, de quoi nourrirai-je ma famille? Ce problème de contrôle d'identité n'est pas spécifique aux Yoruba, tous les Nigérians sont visés. Cependant, les pêcheurs yoruba dont les bateaux sont ainsi saisis ne disposent plus de leur matériel de travail et sont privés de tous les moyens de subvenir aux besoins de leurs familles. Les problèmes dont sont victimes les Nigérians sont toutefois relativement récents. Avant la crise, j'étais aussi un grand voyageur et j'allais fréquemment à Douala, Tiko et Kumba. Depuis 1989 ou 1990, les conditions de vie pour les étrangers africains ont changé. Nous ne sortons plus de chez nous. A ces problèmes de sécurité s'ajoute l'épuisement successif des réserves piscicoles de la côte, un temps peu propice à la pêche et le renchérissement de l'essence qui nous empêche de sortir au large pour atteindre des zones où les réserves en poisson sont encore intactes. Né au Cameroun, je ne devrais normalement pas avoir de difficultés avec les autorités. Je n'ai jamais vécu ailleurs qu'ici. J'estime être parfaitement assimilé. J'aurais certainement de grands problèmes pour m'en sortir si je devais aller m'installer au Nigeria. Malgré tout cela, je ne suis pas accepté par les Camerounais comme un des leurs. Mon court séjour à Douala a été particulièrement décevant de ce point de vue. lei à Limbe, je suis très impliqué dans les multiples activités sociales des

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Nigérians. Je suis représentant de l'Union d'Ondo State auprès de l'Union nigériane et j'exerce la fonction de vérificateur des comptes. Les ressortissants du clan d'Haye - nous sommes 20 personnes sur Limbe - se réunissent aussi une fois par mois. Je suis le chefcomptable de notre clan. Les Yoruba de Limbe sont très unis, je n'ai pas beaucoup de contacts avec d'autres personnes et surtout pas avec des Camerounais - notre quartier dockyard est une petite ville dans la ville. Souvent, on me demande pourquoi je ne suis pas encore parti au Nigeria. Je réponds alors que je n'y suis jamais allé et que j'ignore tout du pays. Je ne suis pas sûr de pouvoir y travailler comme pêcheur et de gagner suffisamment d'argent pour nourrir mes deux épouses et nos cinq enfants. Sans relations au Nigeria, je pense que je suis condamné à rester au Cameroun. Je ne vois pas où je pourrais aller ».

Photo J : Panneau du secrétariat de l'Union nigériane de Kumba (Ç) Thomas Lothar WEISS Situé sur Foncha Avenue, c'est le lieu de rencontre des Nigérians de la ville.
l'Union est
«

w devise de

Unité et confiance, paix et progrès ».

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I

Audu A.

- Kumba - Tiv

.

environ

70 ans:

«Je ne sais pas exactement en quelle année je suis né. C'était entre 1920 et 1925. A l'époque, personne ne tenait de registre de naissances et mes parents étaient tous les deux illettrés. Aujourd'hui, à Kumba, je suis un des Tiv les plus âgés. Je suis né dans le village de Babiu. Babiu est à 5 km de la ville d'Adikpo, une des sept villes du clan des Oshango, au sud de l'Etat fédéré de Benue. Nous sommes à peu près à mi-chemin entre Katsina-Ala, la deuxième ville de Benue, et Ogoja, qui se situe déjà dans l'Etat de Cross River. J'ai passé toute ma jeunesse au village avec mon père. 11possédait des terres, où il plantait des ignames et du manioc, mais il élevait surtout des vaches et des bœufs. C'est ainsi que j'ai appris très tôt à m'occuper de l'élevage, du commerce et de l'abattage du bétail. J'étais l'aîné de deux frères et de trois sœurs et mon père n'avait pas les moyens de m'envoyer à l'écoJe. Je n'ai jamais appris à lire et à écrire, mais je sais compter. En 1945, j'ai quitté mon village pour la toute première fois. Au nord de la Benue, dans les Hauts-Plateaux, on avait trouvé quelques filons d'or. Des garçons de mon village y allaient pour faire fortune et je suis parti avec eux. Nous étions dans la montagne, près de Jos dans l'Etat de Plateau, pendant un an environ, et n'avions rien trouvé du tout. Déçu par cette expérience, je suis retourné à Babiu pour reprendre le çommerce de bétail. Notre village est situé sur Je chemin qu'empruntaient régulièrement les bergers haoussa pour aller acheter des bêtes à Bamenda, dans la Cameroons Province, et les revendre dans les grandes villes du Sud-Est du Nigeria, comme Enugu, Calabar et Onitsha. Ils passaient régulièrement et je me suis lié d'amitié avec l'un d'entre eux. Comme ma situation devenait de plus en plus difficiJe à Babiu, je suis parti avec lui en 1949. C'est ainsi que j'ai passé une bonne dizaine d'années avec les bergers haoussa au gré de leurs itinéraires entre la Cameroons Province et la Eastern Region. Ce furent des années parfois difficiles... mais tellement intéressantes puisqu'elles m'ont permis de voir du pays et de pratiquer un métier que j'ai beaucoup aimé. Le malheur arriva en 1959. Après avoir acheté des bœufs à Bamenda, chez nos fournisseurs habituels, nous descendions dans le Fako pour en vendre à des clients camerounais à Tiko. Sur le chemin de retour, pas très loin de Kumba, des voleurs nous ont assailli, volé tout notre argent et tué deux de mes compagnons. Ainsi, j'avais tout perdu en une nuit. Sans amis et sans argent, la seule possibilité pour m'en sortir était d'aller à Kumba et chercher un travail pour pouvoir reprendre le commerce du bétail le plus tôt possible. C'est ainsi que je suis arrivé à Kumba fin 1959, tout à fait par hasard et j'y suis resté jusqu'à aujourd'hui. En arrivant dans la ville, j'ai fait connaissance de plusieurs Tiv de ma région, deux d'entre eux étaient même originaires de Katsina-Ala. Grâce à leurs relations, j'ai trouvé un travail en tant qu'ouvrier dans la scierie de Fiango, près de la gare ferroviaire. J'ai alors travaillé pendant quatre années pour la compagnie Cameroon Industrial Forest. En 1964, la politique de la «camerounisation» s'est mise en place et j'ai été licencié. A l'époque, Kumba me plaisait bien, il y avait un grand nombre de Nigérians, dont beaucoup de Tiv, et je me suis fait une multitude de connaissances. Après le licenciement, je n'avais aucune envie de tenter une nouvelle aventure ailleurs et j'ai accepté avec plaisir l'offre d'un Bafaw de Mambanda, dans la banlieue Nord de Kumba,

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Photo 2 : Jeunes apprentis hawker <9 Thomas Lothar WEISS Parallèlement il l'école, les enfants pratiquent souvent la vente mobile dans leur quartier. Dans les villes ou dans les campagnes, les jeunes sont très tôt mis il contribution pour assurer les revenus de lafamille. Tremplin pour une carrière commerciale, le hawking est l'activité par excellence de celui qui débute dans la vie professionnelle.

pour travailler sur ses terres en tant que métayer dans le two party-system2. J'étais encore jeune, j'avais la force physique et le travail agricole ne me faisait pas peur, d'autant plus qu'il rapportait bien. Je suis resté avec ce même patron pendant quatorze ans. Le cacao et le café m'ont fait gagner beaucoup d'argent. Malheureusement, je n'ai pas réussi à faire des économies pour acheter une ferme et une maison. Nombre de mes amis de l'époque n'étaient pas de vrais amis et m'ont emprunté de l'argent que je n'ai jamais revu par la suite. Nous faisions aussi beaucoup la fête et l'argent ne restait jamais longtemps. C'est à ce moment que j'aurais dû me marier, je connaissais une femme tiv, mais notre relation n'a pas duré.

2. L'appellation du métayage au Cameroun anglophone. Le locataire d'un domaine rural s'engage à le cultiver et à l'exploiter sous condition d'en partager les récoltes avec le propriétaire - normalement un partage équitable entre ]es deux parties (two - party).

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Photo 3 : Porteur de matelas dans les rues d'Onitsha @ Thomas Lothar WEISS Ville d'un million d'habitants sur les bords du fleuve Niger à l'ouest du pays igbo, Onitsha regorge d'activités. Le paysage urbain est dominé par le commerce. Les petits métiers du secteur informel, dont le portage, sont souvent l'apanage des jeunes et constituent leur seul espoir de gagner un peu d'argent.

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En 1978, mon patron bafaw est décédé. Je suis resté à Mambanda pour travailler pour un autre patron, toujours en two party-system. J'ai cultivé du cacao et du café et, parallèlement, j'ai commencé à planter des légumes et des fruits que je vends toutes les semaines au petit marché local de Mambanda. Actuellement, c'est encore mon activité principale. Depuis le temps que je suis à Kumba, et ça fait plus de trente ans maintenant, j'ai toujours aimé y vivre. Je ne suis d'ailleurs plus allé au Nigeria depuis les années 1960. J'ai coupé les ponts avec mon pays, d'autant plus que les Tiv ont été persécutés par le pouvoir. 11y a eu beaucoup de troubles en pays tiv pendant la Première République. C'est un de mes frères cadets qui a hérité les terres de mon père après sa disparition. Malgré les problèmes avec des personnes « intéressées» par le passé, j'ai gardé beaucoup d'amis dans le SudOuest du Cameroun auxquels je reste très attaché. Les Tiv sont, par ailleurs, assez nombreux à Kumba et au Cameroun anglophone en général. Bien sûr, nous sommes moins nombreux que les Igbo. La communauté tiv de Kumba compte environ 55 hommes. Nous avons deux groupes locaux ici, le groupe de Gboko et de Katsina. Je suis membre du groupe de Katsina, c'est plus près de mon village natal que Gboko. Les membres du groupe se rencontrent très régulièrement et j'occupe le poste de patron et de conseiller du Président. Sur les 55 Tiv, la moitié environ fait aussi partie de l'Union nigériane qui défend bien nos intérêts. Parmi les Tiv de Kumba, il y a par ailleurs beaucoup de mouvements de population. Souvent, les hommes viennent et ne restent pas très longtemps, ou juste assez longtemps pour gagner un petit peu d'argent avant de retourner au Nigeria. Avec mes trente années passées au Cameroun, je suis plutôt une exception. Si la plupart des Nigérians du Cameroun œuvre dans le commerce, la majorité de mes compatriotes tiv ne travaille curieusement pas dans ce secteur. Ils sont actifs dans l'agriculture, comme les two party-system men ou dans les travaux du bâtiment. Souvent, les Tiv sont spécialisés dans les forages de puits ou la construction de sanitaires pour les habitations collectives. C'est peut-être en raison de leur mobilité que les Tiv s'investissent moins dans les activités de commerce au Cameroun. Un commerce implique toujours un investissement considérable en argent et en temps. J'aurais pu avoir un commerce ici à Kumba, mais au moment où j'avais l'argent je n'en ai pas eu l'idée. D'ailleurs, c'est à cette époque que j'aurais aussi pu rentrer au Nigeria. Dans les années 1970, j'entretenais encore quelques relations avec mon village natal; maintenant, il est beaucoup trop tard. Je n'ai jamais réellement eu la nostalgie du pays et je ne pense pas rentrer avant la fin de mes jours. L'Union nigériane se chargera de me rapatrier au Nigeria plus tard. Depuis deux ou trois ans, je me sens moins à l'aise au Cameroun. Les gens ont commencé à nous appeler les Nigérians et nous montrent du doigt, surtout les jeunes Camerounais; ça fait mal parce que nous sommes ici depuis si longtemps. Mais ce sont des jeunes qui ne connaissent pas le monde et ils ont encore le temps de grandir et de changer ».

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