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Mission possible : construire une paix durable au Burundi

De
166 pages
Pierre Buyoya a été président du Burundi de 1987 à 1993, avant de revenir au pouvoir en1996. Dans ce livre, il jette un regard sur son premier passage au pouvoir et trace les grandes lignes de sa démarche politique actuelle.
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Mission Possible

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6779-2

Pierre Buyoya

Mission Possible
Témoignage recueilli par David Gakunzi

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Sommaire
Introduction
I Racines et itinéraire II Des enjeux de mémoire ou de l'importance de remettre l'Histoire à l'endroit Le travail de mémoire Des mécanismes traditionnels de gestion des conflits. La période coloniale ou la déstructuration de l'équilibre de la société traditionnelle La création du mythe hamitique La réforme administrative La lutte pour le pouvoir entre les différentes factions de l'élite Le chaos institutionnel.. La généralisation du conflit Le complexe de la peur Apres le drame le tabou et l'autoritarisme Les idéologies du génocide III Mes efforts pour réconcilier les Barundi Le choix de la participation populaire La construction de l'unité nationale Les vertus du dialogue Le partage du pouvoir La démocratisation IV De la crise et de la nécessite du changement Les prémices de la crise La chasse aux sorcières Le putsch et le vide politique La convention Les acteurs internes de la crise 7

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Les acteurs externes de la crise La nature de la crise Les coûts de la crise De la nécessite du changement V Réformer Stabiliser d'abord Le défi de la démocratisation Le défi de la réforme de l'Etat Le défi de la sécurité Le défi de la lutte contre l'impunité Le défi du développement Le défi de la modernisation de l'agriculture Le défi de l'éd uca tion a la paix et de la jeunesse Le défi des médias Le défi de l'intégration régionale La paix viendra des Barundi

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INTRODUCTION

Juillet 1996: le Burundi est en guerre depuis trois ans. C'est partout le règne de la terreur et de la peur. Pour mettre fin à la crise, je suis obligé d'assumer de nouveau le pouvoir. Si mon retour aux affaires est perçu comme un acte de salut national par une partie de mes compatriotes et certains observateurs internationaux, il laisse confus d'autres et suscite même chez certains des levers de boucliers. Pourquoi ai-je fait le choix d'assumer pour une seconde fois la magistrature suprême de mon pays? Pourquoi suisje revenu au pouvoir? C'est pour répondre notamment à cette interrogation que j'ai accepté de m'exprimer dans les pages ci-après. Je viens d'un pays réputé pour sa beauté. Qui n'a pas entendu parler du Burundi et de ses mille et une collines vertes, des mines du roi Salomon, de la source la plus méridionale du Nil... Des images paradisiaques; hélas, périodiquement éclaboussées par le sang. Comme possédés par les démons de la violence mes compatriotes s'entre-déchirent périodiquement. A tel point que toute période de paix au Burundi, semble enceinte d'une guerre. "Résurgences de vieilles querelles tribales interafricaines", s'empressent alors de nous expliquer à chaque bain de sang une certaine presse et certains commentateurs politiques. Avec ici, dans le rôle des tribus africaines rangées en ordre de bataille prêtes à s'entre-déchirer, "les féodaux-hamites-éleveurs- Tutsi" d'une part, et les "serviteurs-bantous-agriculteurs-Hutu" d'autre part. Cette thèse est bien évidemment trop caricaturale pour être vrai. "Leg colonial ou alors troubles fomentés par les ennemis de la nation réfugiés à l'extérieur" rétorquent d'autres. Pour eux, le problème Hutu-Tutsi ne serait qu'une arme 11

inventée par le colon pour intoxiquer les consciences des Barundi, selon la loi bien connue du diviser pour régner. Quoique séduisante, cette thèse est-elle suffisante pour expliquer le conflit burundais ? N'occulte-t-elle pas les responsabilités internes à l'origine du conflit? Bien évidemment, le drame burundais est d'une nature plus complexe pour être réduit à une coutume tribale africaine ou exclusivement à un produit d'importation. Mais alors: qu'elle est donc cette maladie dont souffre le Burundi et qui l'ensanglante à intervalles réguliers? Quelles sont ses racines, ses origines, ses manifestations, ses conséquences? Est-il possible d'en établir un diagnostic précis et d'en préconiser les remèdes? Ou alors est-ce une malédiction céleste? Une fatalité historique? Les Barundi seraient-ils condamnés à balancer entre deux guerres civiles? Ou bien peuvent-ils sortir de ce cercle vicieux de violences? Je suis de ceux qui croient que la violence n'est pas le seul et unique moyen de régler les conflits, de ceux qui refusent la solution paresseuse du fatalisme historique. Le conflit ethnique burundais n'est pas fatal. Il est une insulte à la raison et au sens moral. Bien sûr il ne suffit pas de crier cela sur tous les toÎts pour voir soudainement, comme par miracle, s'instaurer la paix. La seule condamnation verbale n'a jamais suffit pour éradiquer une quelconque maladie. Il faut arriver à mobiliser les esprits et les corps, les cœurs, les cerveaux et les bras. Il faut lever des troupes, car il s'agit d'un combat. Et pour gagner ce combat, pour gagner la paix, il faut d'abord arriver à comprendre les mécanismes économiques, sociaux, politiques, culturels, idéologiques et psychologiques générateurs, fauteurs de violence.

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On ne peut donc se passer d'une étude historique sur la nature et les racines, les formes et les fonctions des crises qui ont secoué ce pays. De mes efforts pour réconcilier les Barundi, j'ai appris durant toutes ces années qu'on ne peut ouvrir les chemins de la paix si on n'a pas le courage de regarder l'Histoire en face. Il ne s'agit pas d'exhumer un passé douloureux, lointain ou récent, pour accuser ou excuser qui que ce soit. Il s'agit d'abord d'essayer de comprendre pourquoi notre pays est victime presque à intervalle régulier de la violence. Pour essayer de sortir de ce cercle vicieux. Une étude historique des différentes crises nous semble incontournable pour arriver à appréhender, démonter le contexte, le cadre, les éléments déclenchants, les mécanismes qui rendent possible cette violence - à l'insu même parfois des groupes en conflits. D'autant plus que la transfiguration de la mémoire des Barundi a souvent contribué à monter les consciences des uns contre celles des autres. L'autre intérêt d'une telle démarche est qu'elle peut nous permettre d'accumuler des connaissances utiles pour percevoir à temps les symptômes annonciateurs des conflits à venir et proposer des pistes de réflexion sur d'éventuelles actions pratiques à engager en faveur de la paix. Dès lors, on ne peut plus regarder passivement s'enfler les structures belligènes, on peut intervenir pour s'opposer aux enchaînements des pulsions de la violence collective et pour ouvrir notre société sur un avenir non violent. La question directrice, fondamentale à laquelle il faut répondre est la suivante: pourquoi le Burundi est-il un pays où des situations conflictuelles, apparemment 13

banales, au lieu de rester cantonnées dans la sphère politique virent à la violence généralisée? Autrement dit, qu'est-ce qui transforme ces conflits en violence totale? L'étude des principaux mécanismes de fonctionnement de la société précoloniale, coloniale et post-coloniale et la nature du pouvoir correspondant à ces différentes phases de développement de la société est, à mon avis, indispensable pour répondre à cette question. Car, comme je le démontrerai plus loin, c'est la nature du pouvoir à ces différentes phases de développement de la société qui va harmoniser ou alors cristalliser les différences ethniques. L'analyse des luttes pour le pouvoir des différentes factions de l'élite est aussi incontournable. Trop souvent ces élites ont essayé de prendre appui sur des bases sociales ethniques dans leur marche vers le pouvoir. Sans scrupules, elles ont utilisé le fait ethnique comme moyen de lutte politique. Poser la question de l'origine du conflit ethnique, c'est donc nécessairement poser le problème de la démocratie politique, de l'organisation et de la nature du pouvoir d'Etat. Cependant, si la violence et la virulence de ce conflit peuvent s'expliquer en termes d'analyse politique, ce serait une grande erreur de cantonner la réflexion à ce niveau. Car ce conflit est la résultante de la conjonction de plusieurs autres facteurs. Il met à la fois en jeu le politique, le social, le culturel et l'Histoire. Il est, bien sûr, le produit de la précarité et de la partialité de l'Etat, mais aussi de l'exclusion économique, de l'intolérance culturelle, de l'histoire coloniale, de l'idéologie génocidaire. Et aucun de ces éléments pris isolément ne peut constituer à lui seul une explication suffisante de cette violence .

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S'il est clair que la chronologie de cette violence épouse la courbe de la santé économique et politique de ce pays, on ne peut oublier que ce problème infeste la vie quotidienne. Il s'agit d'un problème quotidien qui influe sur les relations sociales quotidiennes. Il y a donc nécessairement dans la production de cette violence une part de subjectivité qu'on ne peut ignorer. Aussi est-il important d'analyser la manière dont les gens réagissent à ce phénomène. 11existe deux sortes d'ethnicisme : l'ethnicisme idéologique militant et l'ethnicisme expression de peurs, de frustrations et d'inquiétudes liées à l'image qu'on a de l'autre. Le vrai problème n'est pas l'existence de ces tendances ethnicistes affirmées mais leur montée contagieuse en période de crise. Si on veut mener le travail de prévention contre la diffusion de ces idées, il faut se donner les moyens d'une éducation civique renouvelée. Sans oublier qu'on ne peut changer la mentalité des gens sans changer les structures dans lesquelles ils vivent. Comme d'ailleurs une simple transformation des structures belli gènes n'entraînera pas nécessairement, automatiquement la transformation des esprits ethnisants en esprits fraternels. Il s'agit donc d'un travail à mener sur plusieurs fronts: celui du changement des mentalités, de la réforme des institutions et de l'évolution des structures de l'Etat. C'est ce travail que j'essaie de mener depuis quelques années. Il n'est pas facile de reconstruire une société déchirée par les haines, meurtrie dans son corps et dans son âme. Je le sais de par mon expérience. Mais je sais aussi que la violence, les massacres, les génocides ne sont pas des catastrophes naturelles contre lesquelles on ne peut rien. Construire la 15

paix est certes une tâche difficile malS c'est aussi une mission possible. Mis en défi d'arrêter l'engrenage de la haine, dans mon pays, voilà des années que je m'attelle à cette mission, celle de la construction d'une alternative à la "guerre ethnique". Ce n'est pas une chimère, c'est une œuvre réalisable. Cette conviction est le souffle qui inspire ce livre. Ce témoignage est subdivisé en cinq chapitres. La première partie retrace mes racines et mon itinéraire personnel. La seconde, est le reflet de mon regard sur la naissance et l'évolution du mal burundais. Dans la troisième partie je porte un regard sur mon premier passage au pouvoir et sur mes efforts d'alors pour réconcilier les Barundi. Dans la quatrième partie, je donne mon analyse sur la nature, les acteurs, les conséquences de la crise burundaise et les raisons du changement de juillet 1996. Enfin, dans la dernière partie, j'aborde les différents défis à la réforme au Burundi. Car une paix durable ne peut venir que d'une transformation des structures et des mentalités de mes compatriotes et non d'une action de replâtrage des fractures et de pansement des plaies. Mon souhait, dans les pages suivantes, est de transmettre mon expérience et ma démarche. Puissent-elles être utiles à mes compatriotes et à tous ceux qui, à travers le monde, essaient de construire un art de la paix.

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I ERE PARTIE:

RACINES ET ITINERAIRE