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Mon soleil au Pérou

198 pages
Sa véritable existence semble avoir commencé, auréolée d'aventure et d'audace. En effet, le récit qu'elle nous livre se situe en 1974, lors d'une expédition chez les Jivaros, en Amazonie péruvienne. Anne partage la case d'un sorcier et est initiée par lui à l'ayahuasca, " l'herbe de la mort ". Par la suite, s'éloignant des sentiers battus, sa passion pour l'inconnu la conduit à la rencontre des Indiens Achuals, en plein Pérou. Le grand mérite de ce témoignage est de ne pas chercher à être original mais de porter un regard profondément personnel, aigu et même parfois naïf sur des sociétés dites " primitives ". Au-delà du vert amazonien et de la poussière des Andes, ce sont des sentiments et une émotion vive qui transparaissent. Des Jivaros aux Incas, de la cuite phénoménale à l'alcool hydraté jusqu'aux réducteurs de têtes qui n'en réduisent plus, le vrai voyage, c'est aussi l'apprentissage de l'humilité. Pour tous ceux qui aiment les voyages, un témoignage nouveau qui prend du recul par rapport aux considérations ethnologiques.
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MON SOLEIL AU PÉROU

Chez le même éditeur

Titres à paraître dans la même collection:

Philippe Molins, Voyage aux pays des arbres Anne Bramard-Blagny, D'une fenêtre haute..., chronique d'une vie au jour le jour chez les Berbères du Haut-Atlas marocam.

VIVRE LÀ-BAS Collection dirigée par Anne BRAMARD-BLAGNY

Anne Bramard-Blagny

MON SOLEIL AU PÉROU
Rencontre avec un sorcier Jivaro

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur chez le même éditeur

Julia chez les Berbères, coll. Grandir L'Harmattan, 1986.

là-bas, Ed.

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-85802-766-8

1986

6

A tous ceux qui, en me répétant que la sérénité se trouve chez soi, m'ont persuadée qu'elle était aussi ailleurs; ils me conduisirent à découvrir qu'elle peut être partout. A Noël Balif et quelques autres amis qui me persuadèrent que ce manuscrit (qui n'était écrit que pour moi-même) devait être édité, ce qui me conduisit à le ressortir de dessous les fagots et à ajouter aujourd'hui une postface pour remettre à jour certaines données sociales et politiques, contexte de l'action décrite.

Si tu ne pet;x pas comprendre, tu es en pleine forme; c'est quand tu comprends que tu es dans le pétrin Don Juan à Carlos Castaneda

8

Aujourd'hui

On a coutume, en France, de dire que le soleil brille pour tout le monde; et je saisis bien toute l'impudence qu'il y a à remettre en cause une formule qui, de temps à autre, a fait ses preuves. Cependant, pour avoir été initiée par des sorciers Jivaros à la connaissance d'un soleil fabuleux, je crois pouvoir affirmer qu'il y a soleil et soleil. Itze pour les Jivaros, Inti pour les Quechuas, le soleil était certainement plus qu'une planète bienfaisante. C'est du moins le principal enseignement que je tire d'une expédition amazonienne qui aurait pu être - car c'est bien courant maintenant - une émotion comme une autre.
«

Il faudra toujours

te rappeler ce que tu as vu et en tenir

compte» m'affirma le dernier des sorciers que je rencontrai. C'est peut-être également un peu pour cela et en fonction de cela que j'écris ces lignes et que vous les lisez. L'histoire avait, en fait, débuté en France, dans la rédaction dévitalisée d'un journal de province où l'on m'avait appris à redéfinir l'événement; l'événement n'étant jamais ou très rarement, quelque chose de nouveau ou de sensationnel mais, le plus souvent, un fait incontestable et incontesté duquel on sait, un mois à l'avance, qu'il sera là parce qu'il y était onze mois auparavant. Dans le cycle des 365 jours, cela commençait par le nouveau-né du premier janvier, se poursuivait par les déguisements du Mardi gras. Le muguet du premier mai était traité à l'égal des 9

chrysanthèmes de la Toussaint et l'année se terminait sur les jouets de Noël. C'était la routine, puissant moteur du journalisme de province. Or, il n'y a rien de mieux que la banalité ressentie comme telle pour pousser vers l'aventure. Faisant fi des exigences du député mythomane, de la digestion difficile d'un juge ensommeillé comme des vélléités de tous les affreux qui tiennent conférence de presse, je décidai de partir vers l'Amérique du Sud. Ce devait être, là-bas, au Pérou, mon quatrième séjour. Il devait s'étaler sur six mois, ce qui me semblait être le temps minimal nécessaire pour tenter de rapporter de ce pays quelque chose de vrai. En effet, et je m'en étais aperçue lors d'un précédent voyage, rien n'est plus déroutant que le Pérou du xx' siècle. Il ne correspond en rien à ce que l'on en découvre dans les vieux livres, ce que l'on en voit dans les journaux, ce que l'on devine dans les films ou ce que l'on entend sur les microsillons. A en être resté au stade du livre de géographie, on est certainement le plus près de la réalité: le Pérou est toujours un pays d'Amérique du Sud divisé en trois régions différentes. Au nord, c'est la forêt, l'Amazonie à laquelle on peut attribuer le qualificatif d'enfer vert ou celui de paradis; c'est selon l'humeur et le contentement de soi. A l'est, ce sont les montagnes, les Andes desquelles on s'accorde, en général, à penser qu'elles sont inaccessibles. Enfin, à l'ouest, c'est la côte de laquelle on ne dit rien, au prétexte, sans doute, qu'elle est moins pittoresque, encore que l'énigme des pistes de Nazca ait, depuis peu, fait sortir l'Ouest péruvien de l'oubli dans lequel on l'avait injustement plongé. En revanche, il ne faut pas rechercher ce que l'on a appris dans les livres d'histoire. Il faut oublier Rafael Karsten comme Tintin perdu dans le temple du Soleil; le monde se réécrit chaque jour. Le Pérou, par exemple, n'est plus du tout, et quoi que l'on en dise parfois, le pays des Incas. « Il y a belle lurette », en effet, que les fameux prêtres du soleil ont été massacrés par les conquérants espagnols. La civilisation Inca, civilisation d'une élite puissante et autoritaire, est morte en même temps qu'Atahualpa. Et, si les traditions de cette époque demeurent, c'est en dehors des chemins piétinés, là où se réfugièrent les survivants. Il n'yen eut pas beaucoup. En l'an 1500, il y avait, au Pérou, 6 millions d'habitants. En 1561, trente ans après l'arrivée de Pizarre il n'yen avait plus que 1 106000. Les Incas ne représentèrent 10

que la dernière des grandes civilisations péruviennes. Chavin, dans les Andes, Tiahuanaco, aux abords du lac Titicaca sont, entre autres exemples, des vestiges laissés par des peuples dont nous savons peu de chose, mais auxquels on est obligé de reconnaître qu'ils possédaient de grandes et mystérieuses connaissances. Donc, pour découvrir aujourd'hui ce qu'est, et par là-même un peu de ce que fut le véritable Pérou, il faut aller plus loin que Cuzco, l'ancienne cité sacrée des Incas, rebâtie au XVIesiècle à la gloire du Christ et aujourd'hui sacrifiée sans pudeur au dollar. Il faut oublier Iquitos, capitale de l'Amazonie péruvienne et des Indiens vendus au tourisme. Il faut sortir des routes faciles, se mettre au diapason. de la nature. Il faut regarder vivre les gens et vivre avec eux. Se taire. Ecouter. Impassibles, indifférents aux aventures des grands qu'il ont servis ou fuis, ce sont les Indiens qui nous apprennent leur pays. L'histoire peut parfois s'en trouver remaniée. Et souvent nos certitudes aussi.
«

Tu as l'impression

d'avoir

changé;

mais c'est seule-

ment une impression»

m'affirma le sorcier Jivaro.

Cependant, et même si cela est vrai au fond des choses, je ne peux m'empêcher de penser au chemin parcouru depuis ce journalisme de routine, par une vie partagée avec les Jivaros, puis avec les paysans Quechuas jusqu'à aujourd'hui. Et il me replace près de cette auberge amazonienne mais sophistiquée où se retrouve tout voyageur argenté qui ne veut pas quitter le sol péruvien sans emporter une photographie d'indien Jivaro, comme d'autres ne veulent pas revenir sans sucette de la foire du Trône. J'avais vu ces touristes, le ventre bedonnant et bardés de téléobjectifs, faire trois ou quatre fois, sous bonne conduite, le tour de l'auberge et s'imaginer ainsi vivre une expédition. J'avais admiré le guide capable de leur fournir des émotions en les faisant patauger dans l'eau, fuir devant un serpent inoffensif ou trembler face à la colère feinte d'un beau Jivaro peinturluré, but de la manœuvre. Et, d'un côté élucidé ce besoin d'un quart monde qui sert à apaiser les désirs nostalgiques, j'ai, de l'autre côté, essayé de comprendre les Indiens. Ils étaient une trentaine à vivre là, sur les bords du y anayacu, dans une sorte de village installé pour eux par une 11

compagnie touristique; la compagnie était allée les chercher à plus de 1 500 kilomètres, dans leur territoire, à la frontière de l'Equateur. Elle avait proposé un marché; ceux qui étaient d'accord étaient venus, et, une fois par an, ceux qui ne l'étaient plus repartaient. A l'époque où je les rencontrai, il y avait justement quatre Jivaros qui en avaient assez de mettre des plumes et de faire des sourires contre quelques soles. Il y eut plusieurs jours de palabres, puis de discussions. Et, je reçus le plus beau cadeau de ma vie. Un voyage avec eux. Jusque chez eux. C'était une occasion merveilleuse. Je décidai de ne pas la laisser passer.
L'Amazonie est un univers fantastique et ce que tu peux apprendre là, tu ne l'apprendras nulle part aussi vite et aussi bien» m'avait dit Marcos, un Indien witoto que j'avais rencontré à Iquitos et avec lequel j'avais passé des soirées passionnantes à l'entendre me raconter sa forêt, sa tribu, ses départs et ses retours. « D'ici, j'en sais assez. Quand tu reviendras, je serai ailleurs. Chacun suit son chemin; mais en suivant le tien, souviens-toi bien de ne jamais rien oublier de ce que tu auras
«

appris » avait-il insisté. Je ne me rappelle plus tout ce qu'il m'avait encore recommandé, ni les dessins qu'il m'avait griffonnés. Je ne voulais pas gâcher ces instants de communication extraordinaire, mais je crois avoir retenu l'essentiel quand je retransmets ces phrases; à moins, bien sûr, que le principal n'ait été dans ce regard clair, limpide et franc mais pourtant tellement impressionnant parce qu'il me remettait à ma juste place et parce qu'il ne m'autorisait pas de mensonge complaisant. Je n'étais rien, ou si peu. J'allais essayer d'apprendre quelque chose; et tout serait étroitement lié. Ce que je mangerais et ce que je ne devrais pas toucher. Là où je dormirais et là où je ne pourrais pas entrer. Ce que l'on m'enseignerait et ce que je saurais en retenir. Ce serait à moi de faire le point entre ce que j'étais, l'univers que je percevrais et les croyances que je recevrais.
«

N'appelle pas. Fais venir» avait-il encore dit.

12

Hier

1
A l'école de la forêt
Face à une nature que l'homme n'a pas réussi à modifier, à dominer ou à plier à ses besoins, on éprouve une humilité qui ne saurait être que salutaire. Marston Bates

Dès le départ d'Iquitos, tout avait été remis en cause. Depuis le steak-frites jusqu'à la pensée de Lévi-Strauss, en passant par la semelle de mes chaussures, le comprimé d'aspirine, le savoir de l'Occident, la raison, et j'en passe. Il faut dire que l'Amazonie est la moins complaisante mais la plus réelle des écoles. Le soleil au-dessus, le fleuve au-dessous, j'y étais enfin. Pour tout horizon, la ligne verte de la forêt. Dans le bateau, il y avait Cangunsa (dans la langue des Jivaros Achuals, cela

veut dire « liane»),

y anbitsa «( colombe»), Carachupa

«( palmier»). Il y avait aussi Schuica «( petit poisson»), la femme de Cangunsa et leurs deux enfants Milca et Moïse. C'est Carlos, un Métis, qui conduisait. De jour comme, très souvent, de nuit. Sur l'Amazone comme sur le rio Maraiion. Comme sur le rio Paztaza. Grâce à lui, nous avions évité les 13

bancs de sable et les palisadas, ces trains de bois flottés que je ne voyais jamais qu'au dernier moment et desquels je me demandais par quel stratagème il réussissait à les esquiver. Nous avions contourné les remolinos, ces puissants et gros remous, essuyé une tempête et finalement, nous étions entrés par le rio Huazagua, tout près de la frontière de l'Equateur, au cœur du territoire des Jivaros Achuals. Ce jour-là, pour la première fois, nous avions laissé le bateau. Carlos avait pris

sa machette et avait décidé:
«Alors, ça vient?»

«

Si tu veux voir la famille de
»

Itzampa, c'est par là. Il faut marcher pendant trois heures.

La voix n'est ni douce ni aimable. Et Carlos se retourne. Entre nous deux, il y a un fleuve; et le fleuve m'impressionne. De plus, et de toute évidence, non, maintenant, ça ne vient pas. Lui est du bon côté. Moi, je suis de l'autre. Avec mes appareils photographiques. Avec mon magnétophone. Avec mes bottes, fatiguée. Demi-morte. Qui a dit que l'Amazone c'est plat? Sans doute ceux qui n'y sont jamais allés. En fait, là-bas, ça monte, ça descend et depuis une heure nous n'arrêtions pas. Je suivais tant bien que mal. C'était la montagne russe assortie au château des épouvantes. Forte de mes nombreuses lectures sur le sujet et de mes idées ainsi préconçues, je ne pensais qu'aux serpents, aux araignées et autres bestioles en tous genres, faisant d'ailleurs connaissance avec les fourmis rouges qui se promenaient sur l'arbre auquel je m'étais rattrapée pour éviter la glissade. Qui a dit que les Indiens vivent au bord du fleuve? Sans doute ceux qui ont vu l'Amazonie, il y a longtemps, bien longtemps. Aujourd'hui, pour n'être dérangés par personne, les plus circonspects des Jivaros se sont retirés à l'intérieur des terres. Chacun dans sa maison. Chaque maison distante de l'autre par deux, trois ou dix heures de marche, selon les circonstances et la sagesse. Mais, tout cela, je le savais bien; pendant quinze jours de voyage, Carlos me l'avait raconté. Carlos est né de mère Jivaro; c'est-à-dire qu'il connaît l'endroit, les coutumes. Il m'en avait d'ailleurs tellement dit que j'avais bien pressenti toute la différence qui existerait entre un reportage chez les Jivaros et un vin d'honneur aux cuisines Ducales de Dijon. Cependant, de là à marcher sur 14

les eaux, il y avait de la marge; et c'est ce que je tentais d'expliquer à Carlos. Rien à faire. Il ne transige pas. Il faut passer sur ce qu'il appelle le « tronc », sur ce que je vois « branche ». Mais malgré l'exaspération que je lis dans ses yeux, je refuse. Carlos traverse. Premier voyage: il emmène de l'autre côté tout mon matériel. Deuxième voyage: il me tend une main secourable et je suis finalement heureuse que personne n'ait observé ce lamentable pas de deux au-dessus d'un petit fleuve; remise en cause spectaculaire d'un équilibre que je me croyais pounant acquis. Je parle à Carlos de pont. Pont? Il ne connaît pas. Il n'en a jamais vu. Je lui raconte les anti-dérapants, les chaussures à crampons. Il me répond harmonie et il a raison. Il me démontre que j'entre dans une autre civilisation, que je dois oublier la mienne; ce sera la seule condition pour vivre. Donc, pour comprendre. J'oublie donc et nous repartons. Lui, rapidement. Moi, à la recherche de la stabilité. La forêt? Pendant des jours et des jours, Carlos va s'efforcer de me démontrer qu'elle n'est pas un enfer, qu'elle ne sera rien d'autre qu'un jardin familier si je sais l'aborder et qu'elle demeurera une compagne honnête, efficace et fidèle si je sais la traiter avec le respect qu'elle mérite. «Passe la première ", me dira-t-il. C'est ainsi que j'apprendrai à me diriger, à reconnaître les chemins où l'on peut passer parce que les feuilles y sont plus tassées qu'ailleurs, parce que l'homme y a laissé son empreinte.
«

Goûte ce fruit et rappelle-toi

que tu peux le manger.

»

Il m'enseignera à distinguer les baies comestibles de celles qui ne servent qu'à nourrir les oiseaux. «Reviens ici et regarde », m'appellera-t-il. Et il me montrera l'énorme reptile de plus d'un mètre sur lequel je venais de marcher. Occis. Mort. « Souviens-toi, ajoutera-t-il que tu dois regarder où tu mets les pieds. » Un jour, il me fera la même remarque avec moins de douceur dans la voix. Je venais de passer sur un serpent très dangereux et Carlos ne doit aujourd'hui la vie qu'à un grand saut, celui qu'il fit pour éviter la bête, furieuse d'avoir été dérangée. La forêt s'apprend, chaque jour me le démontrera. Mais les Jivaros me l'enseignèrent aussi par leur vie quotidienne. Ne tirent-ils pas tout de la nature? Leurs maisons comme 15

leur nourriture. Leurs poisons comme leurs remèdes. Leur défense aussi bien que la paix. La paix? Passé le cap des chiens faméliques et hostiles, c'est bien la paix dans la case d'Itzampa quand on y arrive. Entre-temps Carlos m'avait montré, cachée dans la verdure, l'une de ces sources sacrées où vont se recueillir les Jivaros. Les Jivaros pensent que les principes déterminants de la vie sont des forces invisibles qui peuvent être vues et utilisées dans certaines circonstances. Aux sources sacrées les Jivaros viennent rechercher ce qu'ils appellent une arutam ; plusieurs fois dans leur vie, le passage de l'âge adulte étant l'une de ces occasions. On peut, bien sûr, traduire arutam par âme; mais on peut aussi l'interpréter de manière plus neutre, comme force. Il y a du reste un chant Jivaro qui dit:
Je vais là où il y a une grande chute d'eau cette chute m'apportera la force.

Ainsi donc, cette pratique aussi bien que le chant démontrent que les Jivaros ne se contentent pas de vivre en harmonie avec la nature. Ils savent où, quand, comment et pour qui peuvent en être exploités les courants bénéfiques, ces courants telluriques longtemps boudés, mais dont on reparle aujourd'hui. Pour le Jivaro, en effet, ce sont certaines cascades qui apportent la force et ce n'est sûrement pas par

hasard si ces Indiens se sont eux-mêmes dénommés

«

peuple

des sources sacrées ». Selon le même principe, le Jivaro n'installera pas sa case n'importe où. C'est une étude empirique des sols qui lui dictera l'endroit favorable. Malgré mon désir de ne pas retarder Carlos, je ne manque pas de tomber deux fois. Il faut dire que, sur le chemin, il y avait eu des dizaines d'arbres à enjamber. Finalement, la maison d'ltzampa est là, au centre d'une sorte de jardin potager gagné sur la forêt. Au centre de cette case, il y a, comme ce sera presque toujours le cas, une femme. Dans le cas présent, assise sur une sorte de table de bois, elle travaille. Elle fait de la poterie, entourée par une ribambelle d'enfants qui la dévorent des yeux. «Tu vois, renseigne Carlos, elle décore ses poteries avec de l'achiote, une teinture rouge naturelle. » Notre venue ne trouble personne, apparemment. La femme lève les yeux mais ne dit rien. Les enfants baissent le 16

regard et se taisent également. Nous nous asseyons sur une autre table de bois et nous attendons. Au début, ce genre d'accueil me glaçait; mais j'appris, par la suite, que l'indifférence est la politesse des Jivaros. Quand quelqu'un arrive dans la case on doit l'ignorer afin de lui démontrer qu'il ne dérange pas et qu'il n'est, en aucun cas, un intrus. Aujourd'hui, je me rends compte avoir replacé ce genre d'attitude dans mon contexte européen et ne pas être toujours comprise. Un quart d'heure passe. Une demi-heure. Je meurs de soif; et comme personne ne propose ni eau ni rien d'autre, je demande à Carlos de me conduire jusqu'à la rivière. Là-bas, une autre femme - la seconde épouse d'!tzampa - lave du linge. Pendant le voyage sur le bateau, j'avais appris à ne penser ni au savon, ni au détergent, ni au reste. On dit que l'eau de l'Amazone est riche en microbes plus qu'aucune autre; je veux bien le croire pour avoir vu cette même eau servir d'eau de consommation, d'eau de lavage, de vaisselle, de lessive, de vidange; mais je veux l'oublier comme je ne veux plus penser au regard lourd de reproches de Carlos. Je bois. Je bois. Je vois que, dans le cas présent, l'eau court. J'y trouve quelque chose de rassurant; il n'y a rien de plus déprimant que d'avaler l'eau d'une mare. Carlos, lui, ne boit pas. « Plus on boit, plus on a soif» affirme-t-il. J'avais déjà entendu cela quelque part; mais, en Bourgogne c'était davantage justifié. En revanche, une autre formule, bien bourguignonne aussi, me revient à l'esprit. Elle me paraît enfin trouver toutes ses lettres de noblesse; et à cet instant précis j'aurais aimé faire volte-face vis-à-vis d'Anatole, ce vieil ami qui, à Dijon, et avec beaucoup de malice dans les yeux, m'affirmait souvent: « J'ai déjà bu du

mauvais vin, mais jamais de bonne eau.

»

Pour une fois

c'était parfaitement vrai. L'eau fut cependant avalée et nous sommes remontés dans la maison. La femme était descendue de son perchoir, nous avons alors parlé. « Qui est-elle? Que fait-elle? Pourquoi est-elle aussi sale?» J'intriguais. Aucun Blanc n'était jamais venu dans cette case. Même pas un missionnaire. Et avec cette carapace de boue recouvrant bottes et pantalon, cela leur paraissait encore plus drôle. La femme 17

riait. Soudain, le rire s'arrête. Elle s'inquiète. Elle a vu mes boutons. «Qu'est-ce que c'est?» Dans cette région, on craint, en effet, les Blancs en raison des maladies qu'ils

apportent et qu'on ne peut soigner. Carlos la rassure: « Ce ne sont que des piqûres de moustiques. » Elle regarde. Elle
rit de nouveau. Je trouve cependant que l'état de mes bras comme celui de mes jambes n'avait rien de réjouissant. Après une quinzaine de nuits passées en Amazonie, j'avais tout de la femme à petits pois. Pois blancs? C'étaient les cicatrices indélébiles laissées par la manta blanca, petite bestiole qui, en piquant, fait une tache rouge, ce qui donne, plus tard, une croûte, puis une tache blanche. A vie. Pois jaunes? C'étaient les boutons infectés, soignés à grand renfort d'alcool et d'eau oxygénée. Pois rouges? C'étaient les boutons ensanglantés. Pois noirs? C'étaient les croûtes. Pois roses? C'étaient les piqûres de la nuit, car le moustique amazonien se renouvelle toujours et, s'il faut en croire les spécialistes américains, il devient de plus en plus virulent. On raconte, en effet, que les différents tests effectués dans les laboratoires aux Etats-Unis afin de trouver le produit miracle qui permettrait de mettre fin aux activités sanguinaires des anophèles, ont abouti à la conclusion suivante: l'insecte se trouve immédiatement un antidote contre ce qui aurait dû être un poison pour lui, et il s'en trouve revigoré. On discute donc de la faune ailée des lieux quand un chien aboie. « Itzampa arrive », prévient la femme. Quand je le vis pour la première fois, il revenait de la chasse. Sarbacane brandie comme le drapeau chez nous, par l'ancien combattant; il était suivi par son fils, lequel portait sur son dos, un singe mort. Et cet homme n'était pas du tout conforme à l'image que je m'en étais faite. Carlos m'avait dit: « Nous allons voir un vieux Jivaro. Il va te raconter les coutumes ». Je m'attendais à rencontrer un père Noël. En fait, l'homme est brun. Il doit avoir quarante-cinq ans. J'appris, plus tard, que là-bas, à cet âge-là, on est déjà un vieillard. L'homme à cheveux blancs n'existe pratiquement pas. On me dit qu'il en existait un à Sihuin, à plusieurs jours de marche, mais personne n'était sûr que Kuji vive encore. « Alors, vous en avez réduit des têtes? » Sitôt les présentations terminées, je devais poser la question. Et je le fais, Pour m'ôter un doute. Itzampa éclate de rire: « Oui, j'en ai tué. J'en ai réduit. Mais vous savez, 18

tout cela, c'est de l'histoire ancienne.» La réduction de têtes: c'est un sujet tabou, un sujet qui n'est que très rarement abordé avec un Blanc parce que le Blanc a toujours condamné cette pratique. Le missionnaire l'interdit et le policier la réprime. Chaque Jivaro a en mémoire le cas de Mazin, l'un d'entre eux actuellement détenu à la prison d'Iquitos, parce qu'il était allé, sur ordre d'esprits supérieurs, tuer deux de ses cousins. J'ai envie de dire à Itzampa que je ne lui reproche pas d'avoir réduit des têtes et que, mieux, je trouve qu'il s'agit là d'un véritable jeu d'enfant à côté des ethnocides perpétrés par nous autres, les Blancs, en Amazonie comme ailleurs. Mais je sens bien que mon interlocuteur ne comprendait pas ou ne me croirait pas. Et je le laisse poursuivre. Il se décharge d'une responsabilité.
«

Pour rencontrer certains des nôtres qui réduisent encore
»

des têtes, il vous faudrait aller de l'autre côté de la frontière

de l'Equateur.

Ce sera, avec Itzampa, comme avec tous les

Jivaros avec lesquels j'aborderai le sujet: on me renverra toujours plus loin. Je n'y perdrai pas tout, bénéficiant souvent, par la même occasion, de très longs discours sur les Jivaros eux-mêmes et sur cette pratique de la réduction de têtes. Otons-nous ici un remords: le terme de Jivaro est improprement employé mais ce sont les Achuals eux-mêmes qui l'ont accolé à leur nom alors qu'en réalité les Achuals comme les Jivaros sont des sous-groupes de la race des Itzènes, adorateurs d'ltze, le dieu-soleil. Les Itzènes qui groupent également les Aguarunas, les Huambisas et les Antipas seraient cinq mille et dix mille; quant aux Achuals, que nous continuerons d'appeler les Jivaros Achuals, ils ne seraient que deux mille. C'est du reste difficilement vérifiable puisqu'il n'existe pas, dans ces régions, de registre civil pour l'enregistrement des naissances.
«

Ici, me confirme Carlos, si quelqu'un veut se faire
»

inscrire il doit aller au poste de police le plus proche. Pour

cela, il doit marcher pendant quinze jours ou un mois.

En

moi-même, je me livre à un calcul mental assez simple: chaque Jivaro possède, en moyenne, deux ou trois femmes, mais, en général beaucoup plus. Chaque femme attend, en principe, un enfant tous les deux ou trois ans. Selon la loi, à 19

chaque enfant qui lui naît le Jivaro doit aller inscrire cet enfant à un poste de police. Problème: combien de temps le Jivaro passera-t-il en voyage? Solution: le plus clair de celui-ci. Conclusion: dans l'optique d'une civilisation qui veut tout rationaliser, ce ne sera pas du plus haut rendement, d'autant moins du reste que, dans les deux premières années de la vie, il meurt, chez les Jivaros, trois enfants sur quatre. C'est là un des premiers exemples de ce heurt entre deux civilisations qui, en fait, ne peuvent que rarement se rapprocher puisqu'elles sont établies sur des données totalement différentes. C'était le premier exemple mais ce ne serait pas le dernier.
«

Ceux

qui réduisent

les têtes,

poursuivait

cependant

Itzampa, sont les Aucas. Ils ont échappé au contrôle des Incas, à la domination des conquérants espagnols. Ils ont fui la ruée vers le caoutchouc et ils refusent encore maintenant tout contact. »
« C'est à eux, me dit-il d'un air mystérieux, que vous achèterez des têtes. »

Acheter et donc vendre des têtes, c'est effectivement, en Amazonie, un commerce florissant, les Blancs étant devenus curieusement plus friands que les Jivaros eux-mêmes de ce genre de trophée. Et, à plusieurs reprises, on ne manque pas de me raconter comment les Indiens ont trouvé différents systèmes pour pallier un manque évident de matière première. Du plus simple au plus élaboré et du moins cher au plus coûteux, il y a, pour l'amateur, plusieurs possibilités. La première, c'est de se procurer une tête de singe réduite; beaucoup n'y voient goutte. La seconde solution, la plus onéreuse mais la plus authentique, consiste à rapporter une tête de macchabée réduite; le Jivaro se servant dans un cimetière ou une morgue. C'est, paraît-il, plus moral; je ne trouve pas que ce soit plus réjouissant. Il y a enfin une dernière possibilité: trouver une véritable tsantsa, mais c'est très rare, le Jivaro ne consentant que rarement à se séparer, à des fins mercantiles, d'un pareil trophée. Cette attitude du Jivaro est davantage liée à une méfiance du Blanc et à une crainte d'un piège éventuel qu'à une question de principe. En effet, au dernier stade des opérations, et quand la tête est
20

aussi bien réduite que parée, elle n'a plus aucune valeur symbolique pour le Jivaro. La plupart du temps le guerrier la rejetait à l'eau.
«

A ce stade, la tête en elle-même n'était plus qu'un jouet»

me confirme Carlos qui me certifie, par ailleurs, qu'il avait vu, il y a quelques années des Jivaros échanger des têtes contre des carabines. Les Métis bénéficiaires de l'échange payaient les carabines 400 soles et ils revendaient les têtes 4 000 soles. Quoi qu'il en soit, l'amateur devra faire attention; la possession d'un tel objet peut, au Pérou, entraîner une détention pour complicité de meurtre. C'est là le moyen trouvé par le législateur pour arrêter l'escalade de la production. Cependant et en réalité, dans l'esprit des traditions Jivaros, la réduction des têtes n'était qu'un fait exceptionnel. Prendre la tête de quelqu'un c'était un peu comme se rendre aux sources sacrées: il s'agissait de se procurer une arutam, une âme, une force supplémentaire. Il était acquis que plus on avait recherché d'arutams plus on était fort. Sans doute ne pouvait-on jamais posséder plus de deux arutams à la fois; mais les forces apportées par chaque arutam se cumulaient' en l'individu qui, en acquérant une troisième arutam par exemple, devait avoir perdu les deux autres qu'il possédait avant. Autrement dit, l'acquisition des arutams était consécutive mais la somme des forces apportées par ces acquisitions était cumulative. Prendre une tête et la réduire, c'était donc, en acquérant une nouvelle force, compenser un déséquilibre et s'enrichir. Celui qui avait réduit le plus de têtes était le plus fort. Il avait beaucoup de chance d'être le chef. Le chef d'un clan pouvait avoir réduit jusqu'à une dizaine de têtes. Comment procédait-on à cette macabre opération ? Tout commençait, en général, par une prise de conscience de faiblesse de la réalité; cette révélation ayant été provoquée à l'aide d'un hallucinogène, par un sorcier. Et c'est le sorcier qui déterminait quel était l'ennemi à abattre. On est loin, on le voit, du règlement de compte ou de la guerre tribale. Et cette coutume est plus un acte religieux qu'un acte de violence conçu comme tel. Je n'irai pas cependant jusqu'à dire que le Jivaro réduisait ses têtes avec amour car le procédé était assez barbare; on ne se procurait pas la force 21

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