//img.uscri.be/pth/e6187b7dc83197134fb9572c5e66eaadd2418a4d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mort et Maladie au Zaire

176 pages
Ce cahier rassemble quatre contributions à propos de la mort et de la maladie au Zaïre, écrites dans une perspective sociologique et anthropologique. Alors que, partout au monde, la mort menace le tissu social et l'organisation humaine, au Zaïre, la crise généralisée affecte les moyens même d'affronter la mort. Ici, soins médicaux, infrastructures mortuaires et mémoire collective paraissent eux-mêmes en danger de mort.
Voir plus Voir moins

~~
5\~~a~5\ @lTOl)@)m3@

n° 31-32
mars 1998

(anciennement

Cahiers

du CEDAF) ISSN 1021-9994 Périodique Bimonthly bimestriel periodical de l' of the

(voorheen

ASDOC-Studies)

Tweemaande/ijks tijdschrift van het

Institut

Africain

Afrika

Instituut

Centre d'Etude et de Documentation Africaines (CEDAF)
Leuvensesteenweg
Tel:

Afrika Studie- en DokumentatieCentrum (ASDOC)

c/o Africa Museum 13, 3080 Tervuren, BELGIQUE BELGIË (32) 2 768 19932 - Fax: (32) 2 7681995 E-mail: institut.africain@euronet.be

-

- BELGIUM

Directeur
Secrétaire de rédaction

- Direkteur-

Director:

G. de VILLERS
- Editor: E. SIMONS

- Redaktie

secretaresse

ABONNEMENTSABONNEMENTEN - SUBSCRIPTIONS 6 numéros - 6 nummers - 6 issues 1998 : n° -nr 31 à-tot-to 36 Belgique Etranger - Belgié - Belgium:

2550 FB/BF
Belgium:
+ 500 FB/BF

- Buitenland

- Outside + 500
- Air Mail:

2550 FB/BF
Envoi par avion - Luchtpost

FB/BF

Règlement

- Betaling

- Payment

CCP/PCR : 000-0596862-21 du/van/of ASDOC/CEDAF BBL: 310-1047624-13 à l'attention du - t. a. v. - for -Institut africain/Afrika
Les Cahiers Africains sont publiés avec J'aide de la Communauté

Instituut

française

sous la direction

de J.-L.

GROOTAERS

MORT ET MALADIE .. AU ZAIRE

COLLECTION "ZAïRE, ANNEES 90", VOLUME 8

Institut Africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC
Tervuren

Editions L'Harmattan
5-7,

rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

PUBLICATIONS SUR LE ZAiRE 1. Série Zaïre, années 90 Le projet Zaire, années 90, lancé par le CEDAFen 1991, vise à mettre à la dispositiondes chercheurs, observateurs, décideurs, des documents et des analyses concernant la période de transition politique qui s'est ouverte au Zaïre en avril 1990.
Déja parus WILLAME dans la série

Jean-Claude. « De la démocratie "octroyée" à la démocratie enrayée (24 avril 1990 22 septembre 1991)). Cahiers du CEDAF/ASDOC Studies. n° 5-6/1991, 318 p.. (Zaïre, années 90, Volume 1), 800 FB.

-

de VILLERS Gauthier, « Zaïre 1990-1991 : Faits et dits de la société d'après le regard de la presse », Cahiers du CEDAF/ASDOC Studies, n° 1-2/1992, 235 p., (Zaïre, années 90, Volume 2). 600 FB.
NDAYWEL

è NZIEM,« La société zaïroise dans le miroirde son discours religieux (1990-

1993) », Cahiers africains-Afrika Studies, n° 6/1993. 102 p., (Zaïre, années 90. Volume 3), 350 FB.
MAYOYO BITUMBA TIPO-TIPO. « Migration Sud/Nord.
Levier

ou obstacle? Les Zaïrois en

Belgique

»/

Cahiers africains-Afrika Studies, n° 13/1995, 167 p. (Zaïre, années 90, Volume 4),

700 FB.
LYEM. YOKA, « Lettres à mon oncle du village», Cahiers africains-Afrika Studies, n° 15/1995. 160 p. (Zaïre. années 90, Volume 5), 700 FB. WILLAMEJean-Claude, « Banyarwanda et Banyamulenge. Violences ethniques et gestion de l'identitaire au Kivu», Cahiers africains-Afrika Studies. n° 25/1997, 160 p. (Zaïre, années 90, Volume 6), 700 FB.

de VILLERS

Gauthier.en collaboration avec J. OMASOMBO TSHONDA, « Zaïre. La transition manquée. 1990-1997», Cahiers africains-Afrika-Studies, n° 27-28-29/1997, 302 p.. (Zaïre, années 90, Volume 7), 800 FB. 2. Autres publications de HERDT T. et MARYSSE S., « L'économie informelle au Zaïre». Cahiers africains-AfrikaStudies n° 21-22/1996/ 194 p., 700 FB. WILUNGULAB. Cosma. « Fizi 1967-1986. Le maquis Kabila », Cahiers africains-Afrika-Studies n° 26/1997, 136 p.. 700 FB. MWANZA wa MWANZA, « Le transport urbain à Kinshasa. Un noeud gordien», Cahiers africains-Afrika-Studies, n° 30/1997,150 p., 600 FB
Les Cahiers Africains sont publiés avec l'aide de la Communauté française

Couverture:

Oeuvre de l'artiste Bodo, Sans titre, 1992, reproduite grâce à la courtoisie de la Galerie Lucien Bilinelli, Bruxelles. Et 3 peintures commentées pp. 103-104.
@ Institut Africain / Afrika Instituut

- CEDAF

/ ASDOC,

1998

ISBN: 2-7384-6233-2 ISSN : 1021-9994

Sommaire

A vant propos

7

"Reposer en désordre" : enterrements et cimetières à Kinshasa à la lumière de la presse zairoise (1993-1996) par Jan-Lodewijk Grootaers 11
Les frais (textes 2-5) Les funérailles (textes 6-10) Les cimetières (textes 11-17) Liste des articles Bibliographie Rites mortuaires à Kinshasa: Marin Kamandji 15 28 39 58 59

traditions et innovations par Guy63 64 69 69 70 71 72
73 74 79 80 83 84 85 89

Coût des frais médicaux et funéraires Rites funéraires
Mort d'une épouse luba à Kinshasa Mort d'un homme mongo à Kinshasa Envoi de reliques au village "Réenterrement" d'un Luba Pratiques nouvelles Les funérailles ordinaires Les funérailles d'un changeur de monnaie Les funérailles d'un étudiant Les funérailles d'un militaire Les funérailles d'une "femme libre" La chasse aux sorciers

La "Mort" et ses métaphores au Congo-Zaire, 1990-1995 par T. K. Biaya
Complexité des réalités et intertextualité Rappel de données sur Mam; Wata La culture desjeunes migrants dans la culture urbaine _89

90 90

6

Chanson n° 1 : "Après tout" Une lecture de Tshibumba Les métamorphoses d'une figure mythique et ses ruptures dans la production savoir

92 93
du

97

La mort dans la peinture populaire, 1987-1995 99 Tableau n° I : Mami Wata sur les rives du fleuve Congo (Kasongo) 100 Tableau n° 2: COTRAKIN, les funérailles de petites gens à Kinshasa (Anonyme) [non reproduit] 100 Tableau n° 3: Nguma, le boa (Vuza Ntoko, 1991) 101 Tableau n° 4: Le deuil à Kinshasa (Chéri Syms, 1990) 102 Les figures de l'argent, la mort et le deuil 105 L'imaginaire de la "belle mort" et la réalité de la mort 106

La mort et la réalité de la mort dans la chanson
Chanson Chanson Chanson Chanson n° 2 : Mandala, classes sociales et réalités dans la crise n° 3 : Affaire Kitikwala, la préparation à la mort n° 4 : Masha, le deuil est un marché de jouissance n° 5: Hommage, la mort comme figure de réussite populaire

108 109 110 112 113 115 115 117 120 123

La figure de Mami Wata dans la performance Mami Wata et la mort dans les cultures du fleuve Elise, sexualité effective et sorcellerie politique

Vers le paradigme du manque Bibliographie sélective

Au-delà du tombeau: histoire, mémoire et mort dans le Congo/Zaïre postcolonial par Filip De Boeck 129 Tradition et/ou modernité: un dilemme inextricable
136 140 144 151 158

Histoire, mémoire et nostalgie au Congo Nostalgie, rupture et le 'choix de l'ermite' Le bouleversement des 'textes' de mémoire

'Ce corps est en danger' Au-delà du tombeau: Remerciements Bibliographie la zombification de la réalité postcoloniale _162

166 166

Avant

propos

Dans plus d'une culture, la maladie et la mort sont vécues comme des symptômes de désorganisation sociale. Pour traiter une personne malade, il est alors nécessaire de soigner la famille ou la communauté entière. Les rites funéraires, pour leur part, permettent aux survivants de raffermir les liens de parenté et de reconstituer le tissu social, tous deux menacés par la disparition d'une personne. Ce Cahier rassemble quatre contributions à propos de la mort et de la maladie au Zaïre, écrites dans une perspective sociologique et anthropologique. Ici, la désorganisation sociale atteint un degré extrême. Elle affecte les moyens mêmes d'affronter la mort, dans une société où soins médicaux, infrastructures mortuaires et mémoire collective paraissent eux-mêmes en danger de mort. En nous concentrant sur cette société africaine, notre objectif est de faire ressortir la spécificité de la crise de la mort au Zaïre, sans toutefois enfermer l'analyse dans un culturalisme séparatiste. Il ne s'agit pas de pratiquer un "exotisme morbide", pour reprendre un terme de Coulon, mais d'intégrer le savoir local à un regard globalisant et comparatif (Coulon 1997: 83). Pour atteindre davantage un "universalisme contextualisé" (ibid: 94), il serait nécessaire de placer ces études, portant sur le Zaïre, dans un contexte africain plus général et, au-delà, dans une perspective historique sur la mort en Occident. Nous ne pouvons, dans les limites de ce Cahier, que renvoyer le lecteur aux analyses d'autres auteurs, comme Thomas (1982), Ariès (1975) ou Vovelle (1997). Le premier, pionnier de "l'ethno-thanatologie", met en relief la spécificité de la conception africaine de la mort, .alors que les travaux des deux historiens montrent, pour le monde occidental,

l'apparition - ou la réapparition - récente de soi-disant évidences:
l'exil des morts du monde des vivants, le culte du souvenir, l'individualisation des sépultures. Nous abordons notre sujet par une revue de la presse zaïroise entre 1993 et 1996. Les caractéristiques de cette presse et de son éclosion (survenue après le discours d'ouverture démocratique d'avril 1990) ont été succinctement analysées par G. de Villers dans son introduction au

8

J.-L. Grootaers

recueil d'articles, Zaïre 1990-1991 : Faits et dits de la société d'après le regard de la presse (de Villers 1992 : 1-5). Nous retiendrons surtout: la grande liberté de la presse zaïroise et son style parfois virulent contre le pouvoir; les contraintes financières qui en limitent la portée; la répression à laquelle restent exposés ses journalistes; une certaine tendance à rechercher le sensationnel et le scandaleux, dans un souci de critique politique et, surtout, éthique. Comme nous le verrons, un ton moralisateur n'est pas toujours absent des articles rassemblés ici. Ces articles gardent, néanmoins, toute leur valeur en tant que témoignages d'une société en crise, et peuvent servir comme source d'informations et d'analyses. Nous avons cherché à varier les points de vue, car les auteurs, autant ou plus qu'ils ne décrivent des faits, apportent des interprétations individuelles et traduisent des états d'âme collectifs. Quelques thèmes s'en dégagent: les frais exorbitants d'un

enterrement - qui empêchent d'inhumer dignement ses morts; les
pratiques funéraires nouvelles - à travers lesquelles semble se manifester un manque de respect pour les morts; la désaffection des cimetières de Kinshasa - engendrant leur pillage et leur profanation. Bon nombre de ces problèmes sont également traités par l'auteur de la seconde contribution, Guy-Marin Kamandji. Ce journaliste au regard sociologique publie régulièrement des articles sur les moeurs sociales; un de ses textes, précisément sur la mort, avait déjà été repris dans le recueil précité (cf Kamandji 1991). Ici, Kamandji décrit quelques rites mortuaires "classiques" auxquels il oppose les pratiques nouvelles des "jeunes". Celles-ci se caractérisent par une combinaison de divertissement festif et de défoulement violent. L'auteur les interprète

comme l'expression - par la délinquance - de la dégradation
économique et morale. Mais en examinant des cas comme ceux de ces deux jeunes gens tués par des militaires, dont Kamandji décrit en détail les funérailles spectaculaires, on est sans doute fondé à rapprocher la violence qui accompagne leurs enterrements de la violence étatique et para-étatique qui marquait la société zaïroise. Ces pratiques nouvelles seraient-elles aussi une forme de contre-violence de la part des victimes?

Marl et maladie

au Zaïre

9

C'est dans ce sens que vont les analyses de T. K. Biaya, résumées dans le premier chapitre. Dans sa propre contribution à ce volume, Biaya se penche moins sur la violence et I'hédonisme urbains que sur l'agencement d'images et de textes dans la construction de la mort au Zaïre. En étudiant chansons, peintures et croyances populaires, l'auteur dévoile autant de segments d'un discours intertextuel. De cette perspective dialogique ressort, entre autres, la différence entre la figure de la sirène érotisée et fatale (Mami Wata) et celle du serpent mythique associé à la sorcellerie et à la mort (Nguma); ou encore, la crise d'identité des jeunes qui apparaît à travers l'obligation d'une "belle mort" et dans la pratique des funérailles, crise que Biaya lie à une remise en question de la "masculinité urbaine". Il sera encore question de crise d'identité dans la dernière contribution. Son auteur, Filip De Boeck, nous éloigne des rites mortuaires à Kinshasa. Son sujet est la (sur)vie fragmentée dans la "post-colonie", caractérisée par un sens aigu de perte: perte de la terre ancestrale, perte d'histoire, perte de mémoire, perte de place pour les morts... En jouant sur la connexion en anglais entre "to remember" (se souvenir) et "to dismember" (démembrer), De Boeck esquisse les voies par lesquelles les Zaïrois tentent de réinventer la cohésion de leur corps, corps physique et corps social. Il parle de pratiques divinatoires et de peintres visionnaires, de sorcellerie diamantifère et d'églises de guérison. L'article est un tissu complexe à plusieurs trames. Le chercheur s'implique lui-même dans son analyse, car pour lui, la crise du Zaïre n'est pas sans relation avec celle des sciences sociales. Au moment où les contributions à ce Cahier ont été finalisées, un livre sur le même sujet a vu le jour: Jeunesse, funérailles et contestation sodo-politique en Afrique. Son auteur, Ivan Vangu Ngimbi, articule une enquête de terrain d'anthropologie urbaine à Kinshasa et une analyse des textes de chansons et discours funéraires, en développant une interprétation symbolique des comportements contestataires de la part des jeunes. Célébrer et commémorer les morts pour critiquer les vivants et la société, organiser les funérailles à la place des vieux qui en avaient l'apanage, récupérer chants religieux et discours politiques pour les doter d'un sens nouveau - telles semblent être quelques-unes des stratégies développées par les jeunes Zaïrois

10

J.-L. Grootaers

pour dénoncer et combattre les dysfonctionnements de leur société. Cette mise à nu des rapports entre la jeunesse, le pouvoir et la mort prolonge et approfondit les études présentées ici. Terminons cet avant-propos par une "réflexion". Chaque culture, disait Malraux, est une réponse que 1'homme invente en se regardant dans le miroir de la mort. Cela est vrai aussi pour la culture zaïroise. Mais il se fait que, pendant longtemps, le Zaïrois de Kinshasa s'est regardé à travers les yeux de l'Occident. Son miroir était la réflexion du monde européen, mputu, avec ses rituels, sa richesse et sa réussite. Depuis peu, ce miroir est brisé; il y a eu une rupture (Devisch 1994). Ainsi, la relation à la modernité s'en trouve-t-elle remise en question, tout comme la relation à la mort. Jan-Lodewijk Grootaers Bibliographie
ARIES, Ph. (1975) Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours. Paris, Editions du Seuil. COULON, C. (1997) "L'exotisme peut-il être banal? L'expérience Politique africaine", Politique africaine, n° 65, pp 77-95. de

de VILLERS, G. (1992). "Zaïre 1990-1991 : Faits et dits de la société d'après le regard de la presse", Cahiers du CEDAF, n° 1-2. DEVISCH, R. (1994) "De gebroken spiegel. Kinshasa's breuk met het Westen", Streven, vol. 61/11, pp 994-1008. KAMANDJI, G.-M. (1991) "Halte à la pratique illégale et dégradante du rite mortuaire «Ekobo»", Elima, 21-22/9/1991 [repris in de Villers (1992 : 192-4)]. THOMAS, L. V. (1982) La mort africaine. Idéologie funéraire en Afrique Noire. Paris, Payot. VANGU NGIMBI, I. (1997) Jeunesse, funérailles et contestation sociopolitique en Afrique. (Le cas de l'ex-Zaïre). Paris, L'Harmattan. VOVELLE, M. (1997) "Les nouveaux rituels de le mort en Occident". Pp. 211-26 in M. Périchon (ed), Rites de vie, rites de mort. Les pratiques rituelles et leurs pouvoirs: une approche transculturelle. Paris, ESF Editeur.

"Reposer en désordre" : enterrements et cimetières à Kinshasa à la lumière de la presse zaïroise (1993-1996)
par Jan-Lodewijk Grootaers*

Cette contribution traite des problèmes que pose et des questions que soulève l'enterrement d'un mort à Kinshasa, à travers le regard de la presse zaïroise des dernières annéesl. Les tarifs prohibitifs des pompes funèbres, l'anarchie qui règne dans certaines morgues, le pillage et le lotissement des cimetières, tout cela contribue à ce que "les âmes reposent en désordre". Ce désordre est vécu comme le reflet du désordre économique, politique, social et moral qui caractérise la société zaïroise. La responsabilité de cette 'crise de la mort' est, nous le verrons, recherchée tant chez les hommes forts du régime que chez les petites gens, tant du côté des "en haut du haut" que de celui des "sansimportance" (pour reprendre des termes de Bayart, 1991). Les articles de presse choisis illustrent en effet la part du 'politique' et de la 'culture' dans l'origine de la crise et dans les moyens préconisés pour en sortir. La notion de culture est vague et ambiguë, c'est le moins que l'on puisse dire. Ce terme "fourre-tout" et "bouche-trou" est souvent utilisé pour évoquer comment les contextes d'action des acteurs pèsent nécessairement sur leurs actes ou encore pour désigner tout ce qui dans les comportements ne relève pas d'une stratégie rationnelle (Olivier de Sardan 1995: 70-71). En fonction de la position idéologique de l'observateur, ces contextes et ces comportements sont soit valorisés au nom d'une 'authenticité' traditionnelle présumée menacée, soit critiqués à l'aune d'une 'modernité' exogène présumée supérieure. Ces

.

I Comme il s'agit de la période 1993-1996, nous utilisons les tennes 'Zaïre' et 'zaïrois'. Les articles choisis et reproduits ici, au nombre de dix-huit, sont extraits des journaux suivants: Umoja (4), La Référence Plus (3), Le Standard (3), Salongo (2), La Conscience (1), Le Potentiel (1), La Semaine du Reporter (1), La Société (1), Le Soft (1) et La Tribune de la Nation (1); ils datent des années 1993 (2), 1994 (8), 1995 (3) et 1996 (5). Une liste est incluse en annexe.

Chercheur

à l'Universiteit

Gent.

12

J.-L. Grootaers

deux points de vue sont défendus dans certains des textes présentés. Pour d'aucuns, la crise conduit à la dégradation, voire la perte des 'valeurs bantoues traditionnelles' - la solidarité, l'entraide, le respect des morts -; pour d'autres, au contraire, la conséquence majeure de la crise est un retour à la 'culture obscurantiste' - à la médecine traditionnelle, aux séances de prière, ... L'on a attiré l'attention sur la persistance de préjugés coloniaux et d'une lecture occidentale des réalités culturelles africaines dans ces types de discours: certains intellectuels africains reprennent la notion d'une Afrique consensuelle, surestimant par exemple les solidarités anciennes (Olivier de Sardan 1995 : 61), alors que d'autres ont tendance à dénigrer ou folkloriser leur culture, aboutissant à une sorte d'autodépréciation systématique (de Villers 1992: 4). Bien qu'elles

semblent diamétralement opposées, ces deux perspectives - qui
reviennent, en fait, au dualisme du Bon et du Mauvais Sauvage2 partagent une conception du 'culturel', et du culturel africain en particulier, comme une réalité ancienne, stable, homogène. Or, et les travaux anthropologiques récents sont là pour le prouver, toute culture, tout ensemble de représentations et de valeurs, est la résultante de dynamiques permanentes de transformation, qui, loin d'être homogène, constitue un système jamais partagé de façon égale parmi les acteurs de la société en question. Nous nous efforcerons donc, dans cette contribution, d'aller au-delà des visions souvent réductrices de la "culture africaine" postulées dans certains des textes, nous mettant en quête d'inventions culturelles et de contradictions sociales dans le domaine de la mort. Il s'agira de dégager à partir des nouvelles pratiques et des nouveaux signes funéraires à Kinshasa, les éléments à l'oeuvre dans la construction et l'interprétation

d'une société en mouvement, d'y saisir la production de sens - et de
non-sens. Notre analyse est également parsemée de citations de chansons zaïroises, car nous sommes convaincus que pour saisir les réalités sociales de l'Afrique, celle-ci ne doit pas être uniquement 'regardée' (cf Monga 1994 : 43ff.).
2 Mudimbe (1988: 1) rappelle que les deux mythes occidentaux sur l'origine de la société situent une Afrique inventée entre Hobbes et Rousseau. Cette bipolarité paraît profondément assimilée par les intéressés eux-mêmes.

Mort et maladie au ZaJ"re

13

Le texte introductif (texte 1), écrit dans un langage entraînant, donne le ton. Les divers problèmes qui seront traités par la suite y sont mentionnés: le manque de morgues viables (sic !), la dégradation des cimetières, l'indifférence des politiciens pour ces questions, la crise

économique qui rend complices croque-morts et fossoyeurs - tout cela
sur fond moral d'une Umwertung aller Werte, d'une inversion de toutes les valeurs.

3 Matabaville : allusion aux pots-de-vin (matabich) et à la corruption généralisée dans la capitale. 4 Gombe : quartier 'chic' de Kinshasa, en bordure du fleuve, où se trouvent ambassades et résidences des barons du régime.

14

J.-L. Grootaers

Pour la suite, nous avons réparti le corpus des textes en trois sections, intitulées: frais, funérailles et cimetières. Le titre du premier texte de chaque section en résume bien le thème: "Ces morts qui

5

6 Salongo : système de travail imposé et non-rénuméré au profit de la collectivité (cf Gauthier de Villers 1992 : 56-8). Ce système, institué sous la Deuxième République (1965-1991), n'est pas sans rappeler le système de la 'corvée' coloniale.

Mukundjingouakaet Etalolo : quartiersde Brazzaville.

Morl et maladie

au Zaïre

15

coûtent cher l'', "Plus de respect aux morts" et "Le pillage des cimetières kinois". Les frais (textes 2-5)

Les quatre articles suivants s'arrêtent à l'énormité des dépenses funéraires à Kinshasa et aux différents moyens auxquels recourent les habitants de la capitale pour y faire face, en illustrant leur "sens de la débrouillardise" (texte 3). C'est surtout ici qu'est établi, par les auteurs eux-mêmes, le parallèle entre crise économique et crise morale. Il devient de plus en plus cher d'enterrer dignement un parent défunt. Les raisons principales, mentionnées dans le texte 3, en sont l'inflation, qui atteignit jusqu'à + I00 % par mois entre 1993 et 1996, et les arriérés de salaire, pouvant représenter de 10 à 18 mois pour certains fonctionnaires. Certaines entreprises de pompes funèbres n'affichent plus les prix des cercueils, couronnes, croix et autres articles, ''parce qu'ils varient presque tous les dix jours" (La Référence Plus, 5/6/93). Sont également évoqués la hausse des prix après les pillages de janvier 1993, au cours desquels des entreprises de pompes funèbres avaient été cambriolées (texte 5) et, de façon plus générale, "l'instinct matérialiste qui, malheureusement, caractérise aujourd'hui la société kinoise" (texte 4). Ainsi que le titre un article du Soft (6/5/93), "On pleure et le mort et la manière de le conduire à sa dernière demeure" ; cet article ajoute que l'enterrement est devenu "un luxe", le système d'entraide s'étant effrondé "comme un château de cartes". En sus des frais funéraires proprement dits, s'ajoutent les dépenses de la veillée mortuaire et du deuil, où il faut offrir du café, des boissons et quelque chose à manger aux parents, amis et voisins venus réconforter la famille du défunt. Là aussi la crise se fait sentir, et on économise, raccourcit, invente, s'accommode: "Le deuil lui-même ne dure plus une semaine comme par le passé. On cherche à minimiser les dépenses" (Le Soft, 06/05/93). Une des conséquences les plus dramatiques de cet état de choses est l'abandon de cadavres dans les morgues. Le texte suivant (texte 2), le

16

J.-L. Grootaers

plus long de tous, est tiré du Périodique des Droits de l 'Homme, le bulletin d'information de l'Association zaïroise des droits de l'homme (Azadho). Il a paru dans plusieurs quotidiens zaïrois, entre autres dans La Référence Plus (18/8/94) et Umoja (2/9/94). Au fil des années, l'Azadho a attiré l'attention sur la carence des soins médicaux au Zaïre. Ici, cette Ong se penche sur le problème des indigents, abandonnés et entassés dans les morgues des grands hôpitaux de la capitale. La responsabilité est partagée par tous: le gouvernement qui se désintéresse de la santé physique et économique de la population, sauf s'il est possible d'en tirer quelques dividendes politiques; les médecins qui "piétinent le serment d'Hippocrate" en s'enrichissant; les hommes d'affaires qui profitent de la crise et des frais funéraires élevés; les militaires et criminels qui se débarassent de leurs victimes; et ces patients qui s'adonnent "aux soins rudimentaires et traditionnels [..] aux pratiques fétichistes et occultes, aux séances de prière et «guérisons miracles»". Le problème des indigents est particulièrement aigu à l'Hôpital Mama Yemo, le grand hôpital central de Kinshasa, avec deux mille lits répartis dans des pavillons dont les plus anciens ont .été construits en 1912. Autrefois cette institution fut la fierté, le joyau, la vitrine du système sanitaire zaïrois, rebaptisé du nom de feue la mère du Président Mobutu. Entre les bâtiments en décrépitude, le mobilier rouillé, les stocks de médicaments inadéquats et les herbes folles qui avaient fini par envahir le gazon jadis tondu, seule la statue de Mama Yemo était, jusqu'à une date récente en tout cas, encore bien entretenue. Tandis que début 1993, l'on pouvait lire que "la morgue de Mama Yemo est une merveille vivante alors que l 'hôpital lui-même est un chef-d'oeuvre mort" (Le Soft, 26/03/97), la situation de la morgue - surnommée 'le pavillon 18', l'hôpital ne comptant que dix-sept pavillons - s'est depuis lors fortement dégradée (voir l'article de Beaugé, Le Monde diplomatique, 1996). La pauvreté de plus en plus de familles les pousse à abandonner leurs proches à la morgue par manque d'argent. Comment une famille n'ayant pu trouver le montant nécessaire à l'achat des médicaments qui auraient pu sauver leur proche, pourrait-elle débourser dix ou quinze fois ce montant pour payer les frais d'enterrement? D'autre part,

Mort et maladie

au Zaïre

17

l'équipement de la morgue fait régulièrement défaut. Ainsi, en 1994, seulement 28 des 48 tiroirs frigorifiques fonctionnaient. Plus récemment, des inconnus ont nuitamment démonté et emporté les deux moteurs qui refroidissaient la chambre des morts. La morgue étant à l'arrêt, la putréfaction faisait son oeuvre et les cadavres étaient en décomposition continuelle (voir Le Soft, 04/04/96). En conséquence de ces deux facteurs, le nombre de cadavres entreposés à la morgue augmente sans cesse provoquant une surcharge des tiroirs mortuaires, cependant que les moyens pour les conserver convenablement manquent cruellement. Les corps en décomposition et les asticots se disputent l'espace; aussi a-t-on pu écrire que "les morts meurent deux fois à la morgue de l'Hôpital Mama Yemo" (dans La Référence Plus, 21/06/93) 7.

7

Il Y a quelques mois, le docteur Sondji, alors chef du service de chirurgie à l'Hôpital Mama Yemo, déclara dans Le Soir (du 02/05/97) : "En fait, Mama Yemo, c'est un peu le Zafre en

miniature [00.]. Tout y est délabré, on y rencontre une grande misère,mais en même temps de
formidables compétences de la part des gens qui y travaillent." Mr Sondji a entre-temps rejoint le gouvernement de Kabila en tant que Ministre de la Santé publique. Et l'hôpital à été rebaptisé 'Hôpital Congo-Kabila'. . Tiré du Périodique des Droits de l 'Homme, bulletin de l'AZADHO, n° II de mai-juin 1994. Les inter-titres sont de la Référence Plus.