Mythes et mémoire du mouvement ouvrier

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Publié le : lundi 1 janvier 1990
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EAN13 : 9782296193826
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COLLECTION LOGIQUES SOCIALES dirigée par Dominique Desjeux

Collection

«

Logiques sociales»

José Arocena, Le développement par l'initiative locale. Le cas français, 1987, 227 pages. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la sociétéfrançaise, 1989, 270 pages. Brigitte Brébant, La Pauvreté, un destin? 1984, 284 pages. l-Pierre Boutinet (sous la direction de), Du discours à l'action, les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes, 1985, 406 pages. Claude Courchay, Histoire du Point Mulhouse. L'angoisse et le flou de l'enfance, 1986,211 pages. Pierre Cousin, Jean-Pierre Boutinet, Michel Morfin, Aspirations religieuses des jeunes lycéens, 1985, 172 pages. Michel Debout, Gérard C1avairo1y, Le Désordre médical, 1986, 160 pages. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1987, 136 pages. Majhemout Diop, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2: Le Sénégal, 1985. François Dupuy et Jean-Claude Thoenig, La loi du marché: l'é1ectro-ménager en France, aux États-Unis et au Japon, 1986, 264 pages. Franco Foshi, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins, 1986. Claude Giraud, Bureaucratie et changement, Le cas de l'administration des télécommunications, préface de R. Boudon, 1987,262 pages. Pierre Grou, L'aventure économique, de l'australopithèque aux multinationales. Essai sur l'évolution économique, 1987, 159 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le Travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette, 1985, 304 pages. Monique Hirsckhorn, Max Weber et la sociologie française, préface de Julien Freund, 1988, 229 pages. Jost Krippendorf, Les vacances, et après? Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages, 1987, 289 pages. Pierre Lantz, L'argent, la mort, 1988. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés, 1986, 170 pages. Dominique Lhuilier, ùs policiers au quotidien: une psychologue dans la police, préface de M. Grimaud, 1987, 187 pages. D. Martin et P. Royer, L'intervention institutionnelle en travail social, 1988, 192 pages. Jean Ferdinand Mbah, La recherche en sciences sociales au Gabon, 1987, 189 pages. J.A. Mbembe, Les Jeunes et l'ordre politique en Afrique noire, 1985, 256 pages. Hervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison, 1986, 192 pages. P. Mehaut, J. Rose, A. Monaco, F. de Chassey, La transition professionnelle, jeunes de 16 à 18 ans et stages d'insertion sociale et professionnelle: une évolution économique, 1987, 198 pages. Guy Minguet, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais, 1985, 232 pages.
(Suite page 4)

COLLECTION

LOGIQUES

SOCIALES

dirigée par Dominique Desjeux

Sonia DAYAN-HERZBRUN

MYTHES ET MÉMOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER Le cas Ferdinand Lassalle

Publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Éditions L'Harmattan 5 -7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris

Louis Moreau de Bellaing, La misère blanche; le mode de vie des exclus, 1988, 168 pages. Gérard Namer, La Commémoration en France de 1945 à nos jours, 1987, 213 pages. Paul N'Da, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, 1987, 222 pages. André Ortolland, Comment prévoir le crime, 1988, 204 pages. lL. Panné et E. Wallon, L'entreprise sociale, le pari autogestionnaire de Solidarnose, 1986, 356 pages. Jean Peneff, Écoles publiques, écoles privées dans l'Ouest, 1900-1950. 1987, 272 pages. Jean-G. Padioleau, L'Ordre social, principes d'analyse sociologique, 1986, 222 pages. Michel Pençon, Désarrois ouvriers, fumilles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales, 1987, 184 pages. Louis Pinto, Les philosophies entre le lycée et l'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie dans la France d'aujourd'hui, 1987, 229 pages. Alain de Romefort, Promouvoir l'emploi. Convivialité et partenariat, 1988, 181 pages. Jean-Claude Thoenig, L'Ere des technocrates, 1987. Louis-¥mcent Thomas, Anthropologie des obsessions, 1988, 189 pages. Jacques Tymen, Henri Noguès, Action sociale et centralisation, 1989, 365 pages. G. Vermes, France, pays multilingue. T. 1: Les langues de France: un enjeu historique et social, 1987,208 pages; T. 2: Pratique des langues en France, 1987, 214 pages. Geneviève Vermes, (sous la dir. de), Vingt-cinq communautés linguistiques en France; T. 1 : Langues régionales et langues non territorialisées, 1988, 422 pages; T. 2: Les langues immigrées, 1988, 342 pages. Serge Watcher, État, décentralisation et territoire, 1987. Daniel Welzer-Lang, Le viol au masculin, 1989, 254 pages. Bernard Zarka, Les Artisans, gens de métier, gens de parolen 1987, 187 pages.

Photo de couverture: The European Defence community (from « Soldier's Réunion, in cooperation with Georg Eisler, Fritz Martinz, RudolfSchônwald) Alfred Hrdlicka

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0524-X

Introduction

Ferdinand Lassalle meurt en 1864, un peu plus d'un an après avoir fondé le premier parti ouvrier allemand, l'A.D.A.yl. Mais sa mort politique peut être datée de 1925, lorsque se consomme la rupture entre bolchevisme et social-démocratie. La célébration du centenaire de sa naissance marque aussi le moment à partir duquel son éviction hors de la mémoire du mouvement ouvrier devient complète et définitive après un véritable procès théorique dans lequel Georg Lukâcs, qui sera lui aussi, bien plus tard, victime du moloch stalinien, tient le rôle de procureur. La canonique de la mise en accusation de Lassalle prend son origine dans le texte de la Critique du Programme de Gotha de 1875, mais elle n'appanutra au grand jour s'amplifiant et se structurant, qu'à partir de 1913. À cette époque, Lassalle était encore révéré comme co-fondateur avec Marx du mouvement socialiste ouvrier allemand. La cinéaste Margarethe von Trotta l'a bien montré dans le film qu'elle a consacré à Rosa Luxemburg (1985): on Yvoit celle-ci, précisément en 1913, prendre la parole sur une estrade, encadrée par les portraits de Lassalle et de Marx. C'était, si l'on peut dire, la dernière apparition publique de Lassalle. L'effacement, ensuite, a été progressif; il a fallu une douzaine d'années pour transformer le héros fondateur en traître ignare, accusé à la fois d'être l'inspirateur de la social-démocratie allemande et du communisme d'État qui avait vomi cette même
1. Cf. Sonia Dayan-Herzbrun. L'invention du parti ouvrier, Ed. L'Harmattan, 1990.

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social-démocratie. Cette aventure de la mémoire collective qui rejette dans l'opprobre et dans l'oubli ce qui avait naguère été commémoré avec chaleur, porte à l'interrogation et à l'analyse. La figure de Ferdinand Lassalle se trouble au fur et à mesure que se construit le marxisme comme instrument de pouvoir autour duquel vont se structurer des mouvements idéologiques. Ce marxisme qui revêt plusieurs figures, parfois antagonistes, est un marxisme imaginaire, comme l'avait déjà noté Raymond Aron à propos d'auteurs contemporains; mais c'est parce qu'il est imaginaire et prend appui, sans jamais l'avouer, sur les fantasmes individuels ou collectifs, qu'il produit adhésion et mobilisation. Il attribue à Marx une théorie politique dont Kelsen a admirablement démontré l'inexistence en l'opposant à la théorie politique lassallienne. Les difièrentes théories marxistes de l'État sont donc également vraies et fausses, inventant ou construisant une cohérence à partir de certains textes choisis à cet effet. Mais l'invention du marxisme procède surtout d'une personnalisation du mouvement ouvrier qui va faire passer au premier plan les problèmes de filiation. À l'histoire réelle dans toute sa complexité, va se substituer une histoire fictive où Marx va être désigné comme le père fondateur éponyme du mouvement ouvrier allemand d'abord (en lieu et place de Lassalle), puis du mouvement ouvrier en général. On aboutit ainsi à une nouvelle scansion de la temporalité dans laquelle vont se distinguer une préhistoire (le prémarxisme) et une histoire consciente d'elle-même. Le moment de la fondation, cependant, ne se définit plus par l'événement (comme la naissance de Jésus ou la fuite à Médine) mais par la production de la théorie. Le fondateur n'est donc plus celui qui a mis en mouvement, mais celui qui a produit la théorie vraie, d'une vérité qui est celle de la science et non de la révélation. Pour être complète cette théorie doit englober une théorie politique. Toutes les tentatives de reconstitution d'une théorie politique marxiste, sur le mode de la condamnation, du panégyrique ou simplement de la polémique, procèdent de deux paradigmes antithétiques: celui de l'invention bakouniniste et celui de la construction léniniste. Au moment où se forment ces paradigmes que l'on verra plusieurs fois réapparaître avec des variantes plus ou moins importantes, Lassalle y tient toujours une place essentielle et négative. Bakounine dont on retrouve l'argumentaire chez Karl Popper, puis chez les nouveaux philosophes, grands pourfendeurs 6

de marxisme, forge la thèse d'un étatisme marxiste, dans lequel serait abolie toute distance entre Marx et Lassalle, ce dernier étant, bien sûr, désigné comme le représentant par excellence du socialisme d'État. Lénine, quant à lui, élaborant ce qui deviendra la théorie officielle revendiquée par les différents courants du marxisme, opère une synthèse périlleuse entre réalisme et utopie. Il s'oppose au lassallisme, mais s'en approprie des éléments qu'il attribue indûment à Marx, et en tout premier lieu le fameux dépérissement de l'État. Pour que ce puissant mouvement idéologique qu'a été le marxisme, avec ses sectes et ses adversaires, puisse se constituer, il lui a fallu s'inventer des mythes d'origine et se forger des ennemis intérieurs. L'occultation du rôle historique de Lassalle et sa désignation comme traître s'insèrent parfaitement dans cette logique. Les pages qui suivent tentent d'en retrouver les articulations.

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Problèmes de filiation

Chapitre Premier

1913

J. DE L'UNITÉ À LA RUPTURE 1925 semble avoir été une année faste pour la mémoire de Ferdinand Lassalle: Gustav Mayer vient d'achever la publication de ses œuvres posthumes et de sa correspondance; on réédite ses textes, précédés souvent d'importantes préfaces - au total dix ouvrages en 1925, on lui consacre quatre livres et cent quinze articles I. Dans ces textes qui paraissent aux quatre coins du monde, en Allemagne et en Autriche, bien sûr, mais aussi dans la plupart des autres pays d'Europe, au Japon, et même en Palestine, c'està-dire à peu près partout où se pose, sous une forme ou sous une autre, la question du socialisme, sont abordés les aspects les plus divers de la pensée, de l'œuvre et de la vie, si fertile en rebondissements romanesques, de Ferdinand Lassalle. Cette célébration éclatante et apparemment unanime du centenaire de la naissance du fondateur de l'A.D.A.V., recouvre mal une rupture qui, peu d'années après, va s'avérer aussi profonde que définitive, même si

1. Ces chiffres sont cités d'après la bibliographie dressée par Bert Andreas (cf.
B. Andreas, Ferdinand Lassalle

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Allgemeiner

Deutsche

Arbeiterverein.

Bibliographie

ihrer Schriften und der Litera/ur über sie. 1840 bis 1975, Archiv tùr Sozialgeschichte, Bonn, Verlag Neue Gesellschaft, 1981).

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les motifs invoqués n'en sont pas, à première vue, tout à fait clairs, s'enrichissant au cours des années d'arguments contradictoires. Cette rupture, faut-il le dire, s'organise autour de la mise en opposition des pères fondateurs de la social-démocratie allemande, Marx et Lassalle (Engels n'étant jamais perçu que comme l'alter ego de Marx). Il y a là un phénomène tout à fait nouveau. Quelles qu'aient pu être les dissensions personnelles, théoriques et tactiques des deux individualités2, un accord s'était fait, au sein de la social-démocratie allemande, comme dans l'ensemble du mouvement socialiste européen pour unir Marx et Lassalle (et bien sûr Engels) dans une commune référence, dans une semblable vénération, depuis la fondation, à Gotha, en 1875, du parti socialiste ouvrier d'Allemagne, la Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands, constitué, comme on le sait, à partir de la fusion des lassalliens et des eisenachiens (plutôt marxistes, si tant est que ce mot eût alors un sens très clair). Conscients de ce qu'ils allaient se trouver totalement coupés du mouvement ouvrier allemand, auquel ils se sentaient « mêlés plus intimement qu'à tout autre »3, Marx et Engels renoncent, en 1875, à rendre public leur désaccord avec le programme d'un parti dont le congrès d'unification s'était terminé

par le chant de la « Marseillaise des travailleurs», dont le texte
disait: « Nous suivons l'audacieuse voie qui nous fut montrée par L..] Lassalle. » Au demeurant les chefs historiques de la socialdémocratie allemande ne veulent pas entendre parler de ces désaccords. En 1875, passant outre à la demande expresse de Marx, WIlhelm Liebknecht ne communique pas à Bebel les notes critiques de Marx sur le projet de programme de Gotha, et dans le livre de souvenirs qu'il consacre à Marx dont il parle avec chaleur et affection, s'il mentionne ces critiques, c'est pour déclarer aussitôt qu'au moment où elles avaient été émises, l'intérêt du parti les rendait irrecevables4. De son côté, en 1891, Bebel qui avait lu la Critique avant qu'elle ne sortît de presse, essaie par tous les moyens d'en arrêter la publication. L'heure est à l'unité. Mais surtout, en dépit de faiblesses théoriques auxquelles personne ne
2. Je me permets de renvoyer ici à la présentation que j'ai faite de la Correspondance Marx Lassalle, Paris P.u.F., 1977 (p. 5-41).

3. Cette expression est celle qu'emploie Engels dans son avant-propos de 1891 à la Critiquedu Projet de Programme de Gotha, de Marx, dont il se décide à publier le texte, non sans lui avoir fait subir quelques coupures. 4. Cf. W. Liebknecht, Karl Marx, Biographical Memoirs, first edition, ouvrage republié dans sa traduction anglaise de 1901 par The Journeyman Press, Londres, 1975, p. 43.

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prête attention en ces années de fondation, Lassalle est salué comme celui qui a redonné vie au mouvement ouvrier allemand, dont les premières tentatives d'organisation n'avaient pas résisté au lourd échec de 1848: il n'est pas question de ternir cette image. C'est en 1913 seulement, à l'occasion cette fois-là déjà d'un anniversaire, celui du cinquantenaire de la fondation de l'A.D.A.V., que surgit une première polémique d'une certaine importance, sur les rôles respectifs de Lassalle et de Marx dans la genèse du mouvement ouvrier allemand. Cette polémique qui présente un caractère tout à fait interne à l'organisation, puisqu'elle se développe dans les colonnes de la Neue Zeit, revue théorique de la social-démocratie allemandes, et au cours de laquelle les interlocuteurs semblent désireux de se ménager l'un l'autre, oppose Karl Kautsky et Franz Mehring. Il n'est pas sans intérêt de restituer les termes de cette polémique, où Mehring, qui pourtant ne sera jamais exclu du panthéon du communisme officie16se fait l'avocat de Lassalle, à la fois par sympathie personnelle et par souci de la vérité historique, tandis que Kautsky se présente comme le porte-parole de ce qui commence à se constituer comme orthodoxie marxiste. Quelques années plus tard, on le sait, il sera, comme Lassalle lui-même, rangé parmi les traîtres, et désigné comme « renégat ». Nous devrons bien sûr, le moment venu, réfléchir à cette catégorie fantasmatique de la trahison 7 et à sa généalogie imaginaire, où, à partir des années 30, Lassalle va occuper une place de choix, si ce n'est la première.

5. Faut-il rappeler que tant que ne s'est pas opérée la scission entre le communisme et la social-démocratie (après la formation de la Troisième Internationale), qui est à peu près contemporaine du nouveau tracé des frontières des pays européens, parler de social-démocratie allemande c'est parler de social-démocratie de culture allemande, même si les mouvements ouvriers et révolutionnaires des divers pays ont chacun leur histoire spécifique? Les divisions nationales s'établiront peu à peu (un mouvement plus proprement autrichien, prenant précisément en compte la question nationale, se forme par exemple, dans les années 10), mais même dans les années 20, elles ne seront pas encore totalement établies. 6. Peut-être doit-il ce traitement de faveur au fait d'être mort juste à temps (en 1919). 7. Tandis que la catégorie du renégat renvoie à une connotation religieuse, celle du traître renvoie à la fois au monde de l'amour et à la morale, ainsi que l'écrit François Furet à propos de la Révolution française: « L'action n'y rencontre plus d'obstacles, ou de limites, mais seulement des adversaires, de préférence des traîtres: on reconnaît à la fréquence de cette représentation l'univers moral qui caractérise l'explosion révolutionnaire ». (Penser la Révolution française, Paris, Ed. Gallimard, 1978, pp. 43-44).

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II. FRANZ MEHRING:

DE LASSALLE AU SPARTAKISME

S'agissant de Lassalle, l'analyse de Mehring n'a pas varié, depuis son Histoire de la Social-démocratie allemande, dont il déroule les étapes, à partir des premiers mouvements révolutionnaires ouvriers, à l'aube du dix-neuvième siècle européen, jusqu'au Congrès d'Erfurt de 1891, et dans laquelle il accorde une part très importante au fondateur de l'A.D.A.V. et à son activité politique8. Ce sera cette même position qu'il défendra bien des années après dans sa biographie de Marx, dernier livre qu'il publie avant sa mort, au milieu de la tempête des mouvements révolutionnaires européens, déclenchés à la suite de la Révolution russe de 1917; leader lui-même du mouvement spartakiste, et donc partisan d'une stratégie « politique» pour le mouvement ouvrier, stratégie qui met au premier plan la question de la prise du pouvoir sans passer nécessairement par la scission d'avec la vieille social-démocratie9, il est sur le point de fonder avec Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, le Parti Communiste Allemand, le KP.D. Le choix stratégique qui est celui de Mehring explique ainsi l'importance et l'attention qu'il accorde à Lassalle, défenseur lui aussi d'une conception « politique» du mouvement révolutionnaire. L'article de Mehring, paru dans le numéro 22 (février 1913) de la Neue Zeit s'intitule « Ein Parteijubilafun» (un jubilé du Parti). Kautsky lui répondra dans le numéro suivant de la revue par un article intitulé « Parteipolemik» (polémique dans le Parti). Après avoir cité les dernières lignes de la Lettre Ouverte de Lassalle au Comité Central de Leipzig, texte qu'il désigne comme l'acte de naissance de la social-démocratie allemande, Mehring rend à Lassalle un hommage vibrant. Dans cet hommage, domine la métaphore du feu: « Nous nous souvenons avec reconnaissance de l'homme dont les mots pleins de flamme ont embrasé le mouvement ouvrier révolutionnaire en Allemagne, ainsi que du petit groupe, dont les cœurs loyaux ont été une terre accueillante pour
8. Geschichte der Deutschen Sozial-demokratie, von Franz Mehring, que je citerai dans sa cinquième édition, Stuttgart Dietz Verlag, 1913 (4 volumes). 9. «Le mot d'ordre n'est ni scission ni unité; ni nouveau parti ni vieux parti, mais reconquête du parti de bas en haut par la rebellion des masses qui doivent prendre dans leurs propres mains les organisations et leurs moyens, non par des mots mais par une rebellion en actes» (Lettre de Spartakus, du 30 mars 1916, citée par Denis Authier et Jean Barrot, La gauche communiste en Allemagne. 1918-1921, Paris, Ed. Payot, 1976, p. 75).

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cette semence de feu». C'est en somme le Père comme Verbe qui se manifeste à travers la parole puissante et efficace de Ferdinand Lassalle. Certes, reconnaît Mehring, il n'y a pas de commune mesure entre le petit mouvement engendré par la parole de Lassalle et l'ample social-démocratie allemande. Certes aussi, il n'y aurait pas eu de Lettre Ouverte, en 1863, s'il n'y avait eu auparavant le Manifeste Communiste, et pas d'A.D.A.V. sans la Ligue des Communistes. Marx et Engels ont ouvert la voie à Lassalle, et rendu son œuvre possible. Tous trois ont donc droit à une égale reconnaissance (au double sens du mot). Mehring prend soin de critiquer le culte dont Lassalle a pu faire l'objet, et dont celui-ci n'est pas plus responsable que Marx ne l'est de son propre culte. Citant à ce propos Lessing, dont il a été l'historien et le commentateur, Mehring se situe lui-même et situe les fondateurs de la social-démocratie allemande dans le droit fil des Lumières hostiles à toute divinisation de l'homme, et maintenant la nécessité absolue de la critique. Vivants, Marx et Lassalle auraient refusé ce cléricalisme (Pfaffentum), et c'est rester fidèle à leur esprit et à leur enseignement que de remarquer qu'ils ont tous deux commis des erreurs. Mais la plus grande erreur de Marx et de Engels a été de méconnaître totalement l'œuvre historique de Lassalle. Dans sa biographie de Marx, Mehring attribuera cette méconnaissance tant à des facteurs psychologiques qu'à des différences d'analyse au niveau de la tactique. Dans ce court article, il se borne à relever deux points fondamentaux: la question du suffrage universel, d'abord, thème central de l'agitation lassallienne ; la question des syndicats, ensuite, absente du projet de Lassalle qui n'envisageait de lutte que sur le terrain politique. Si sur le second point l'histoire a montré l'erreur de Lassalle, ce n'est pas une raison pour se méprendre sur le premier. Lassalle n'a jamais pensé que « seule la voie parlementaire permettrait à la classe ouvrière de se libérer» (p. 794). La connaissance que Mehring possède de l'activité de Lassalle et de sa correspondance, qu'il commence à publier, lui permet d'affirmer que lorsque celui-ci parlait de suffrage,universel, c'est toujours de révolution qu'il s'agissait. L'objectif de Marx, de Engels et de Lassalle était donc bien le même, et il convient de les associer tous les trois dans cette commémoration du cinquantième anniversaire de la social-démocratie allemande; c'est ainsi que se conclut l'article de Mehring. La portée de la démarche de Mehring est double. Il s'agit pour lui non seulement de laver Lassalle de tous les soupçons qu'avaient 15

pu faire peser sur lui les remarques fielleuses, quoique non dépourvues d'ambivalence de Marx et de Engels et de montrer son rôle essentiel dans le réveil du mouvement ouvrier allemand, mais aussi d'associer Marx à la fondation de l'A.D.A.V. Marx a simplement refusé, en dépit de l'évidence, de reconnaître que sur bien des points le programme lassallien reprenait quelques idées-forces du ManifesteO, et on ne peut reprocher à Lassalle d'avoir ignoré les textes économiques de Marx, parus après sa mort. Lassalle qui a entendu, même s'il ne l'a pas toujours bien comprise, la leçon de Marx, doit sa place exceptionnelle dans la mémoire du mouvement révolutionnaire au rôle historique effectif qu'il a joué, qu'il a été le seul à jouer, dans ce mouvement. On ne peut nier que Mehring mène ici un combat d'arrièregarde, et plaide un procès perdu d'avance. Peu valables pour l'Allemagne d'avant 1870 (d'où le succès politique des thèses de Lassalle qui, lui, est sur le terrain et évalue la situation à sa juste mesure), les analyses de Marx élaborées à partir du cas anglais, deviennent de plus en plus utilisables, au fur et à mesure qu'en Allemagne, se développe le capitalisme. Ces analyses sont l'objet d'une étude minutieuse de la part de jeunes intellectuels, parmi lesquels va se détacher Kautsky. Joseph Rovanll voit dans ce dernier la meilleure incarnation d'un nouveau type de militants:

plus lecteurs qu'agitateurs, séduits par « les brutales et cinglantes
agressions verbales contre la société existante » des derniers écrits de Engels, persuadés de l'imminence de la Révolution, cherchant et trouvant dans le marxisme une conception globale du monde. « De jeunes intellectuels, en s'engageant dans le socialisme, pouvaient s'imaginer servir à la fois la vérité et la justice »12.Ils vont d'ailleurs y être encouragés par le fait que leur Parti, qui se bureaucratise de plus en plus, va les utiliser en tant qu'intellectuels,

10. «Sur d'autres questions d'économie, Marx s'est montré bien trop sévère pour les faiblesses de Lassalle, et notamment au sujet des deux idées-forces sur lesquelles reposait sa campagne d'agitation: la loi d'airain des salaires, ainsi qu'il l'avait baptisée, et les associations de production avec l'aide financière de l'État. Marx voit dans la première un emprunt aux économistes anglais Malthus et Ricardo et dans la seconde un emprunt au socialiste chrétien ftançais Buchez. En réalité, Lassalle avait tiré ces deux idées du Manifeste Communiste ». (Franz Mehring, Karl Marx, Histoire de sa vie, éd. citée, p. 350). 11. Joseph Rovan, Histoire de la Social-démocratie allemande. Ed. du Seuil, Paris, 1978. 12. Joseph Rovan, op. ci!., p. 76.

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comme l'ont montré les belles études, devenues classiques, de Robert Michels13 et de Jan Waclav Makhaïskil4.

III. KAUTSKY OU L'INVENTION DU MARXISME À travers la réponse de Kautsky à Mehring peut se lire toute une conception du mouvement ouvrier, ainsi que du rapport de celui-ci à son identité et à son histoire. Kautsky n'aborde pas, dans cet article, le problème de fond que soulevait pourtant Mehring (celui des rapports de Marx et de Lassalle sur le plan de la théorie et sur celui de l'action concrète), si ce n'est par la bande; il semble ne vouloir s'intéresser qu'au bien-fondé de cette polémique, comme de toute controverse dans le parti. Mais les arguments qu'il utilise pour condamner la démarche de Mehring coupable selon lui d'une polémique gratuite et inutile, puisque celui-ci aurait affirmé sans preuve aucune que Marx et Engels avaient injustement jugé Lassalle1S,montrent bien où il se situe, et quelle place il assigne à Lassalle. Ce qui ftappe d'emblée à la lecture de ce court texte, c'est ce qui s'y exprime d'une conception entièrement positiviste de l'histoire, d'où le politique, comme dimension propre, se trouve éliminé au profit du savoir: la tentative d'expulser Lassalle hors de la mémoire du mouvement révolutionnaire apparaît bien, à ce niveau, comme une volonté d'éviction de ce qui peut s'y trouver de spécifiquement politique. Kautsky reprend ici des idées qu'il avait déjà développées dans les derniers jours de l'année 1901, lorsque, critiquant l'économisme du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien, il écrivait: « Or, le porteur de la science n'est pas le prolétariat mais les intellectuels bourgeois,. c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et c'est par eux qu'il a été communiqué aux

13. Robert Michels, Les Partis politiques, traduit par le Dr S. Janke1evitch, Ed. Flammarion, Paris, 1971. 14. Jan Waclav Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, traduction de Alexandre Skirda, Ed. du Seuil, Paris, 1979. 15. Ce sont précisément ces preuves qu'il va fournir, de façon abondante et précise dans sa biographie de Marx.

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prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l'introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le passage de Kautsky, quand il s'agit pour lui de critiquer non seulement l'économisme mais le spontanéismel7, et il n'hésite pas à invoquer Lassalle à l'appui de sa thèsel8. C'est qu'il veut avant tout insister sur l'aspect essentiel pour le mouvement d'une organisation articulée sur une théorie, et non comme Kautsky accorder prééminence aux intellectuels, du fait même d'une espèce de fatalité de la division du travail. Car telle est bien l'argumentation de Kautsky, qui explique que dans la société bourgeoise, le développement de la division du travail accroît la division entre travail manuel (Handarbeit), et travail intellectuel (Kopfarbeit). L'excès de travail, la monotonie s'ajoutent encore à cela, faisant obstacle à la vie spirituelle du prolétariat. De cette analyse sociologique sommaire qui s'alimente d'une certaine lecture, probablement contestable, du Capital, Kautsky tire la conclusion, non pas qu'il faut combattre cette division du travail, mais au contraire qu'il faut l'exploiter jusque dans ses dernières conséquences, conclusion que Lassalle lui-même n'eût point désavouéel9. Dans ces conditions d'extrême division, en effet, la révolte du prolétariat contre ces conditions elles-mêmes ne peut se mener qu'en les prenant en compte, et en prenant en compte en particulier l'actuelle division du travail. La lutte contre le travail qui torture, contre les salaires de famine et l'absence de droits politiques, doit se frayer un chemin de l'instinctif au conscient, ce qui

permettent »16. Dans son Que Paire? Lénine cite longuement ce

ne peut se faire, dans les conditions actuelles, « qu'avec l'aide de
quelques membres de la couche sociale dont la profession (Bern./) est devenue le travail intellectuel (Kopfarbeit) »20. Ce petit groupe
16. Neue Zeit, 1901-1902, xx. I, n° 3, p. 79. 17. Lénine, Que Faire? Présenté et annoté par J.J. Marie, Ed. du Seuil, 1966. pp. 94-95. 18. «Souvenez-vous de l'Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand? C'est d'avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il s'engageait spontanément » (Que Faire ?, 00. cit., p. 96). 19. Cf. S. Dayan-Herzbrun, «Le socialisme scientifique de Ferdinand Lassalle », in Le Mouvement Social, n° 95, avril-juin 1976. 20. «Nur mit Hilfe einzelner Mitglieder jener Schicht, deren Beruf die Kopfarbeit geworden» (Karl Kautsky, Die Neue Zeit, n° 23, mars 1913). On ne peut s'empêcher de noter ici l'emploi par Kautsky du terme de Benif à la fois profession et vocation, et de penser à l'l!I1alyse qu'en a fait Max Weber dans l'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (Editions Plon, Paris, 1964, en particulier les pages 84 à 108).

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adopte le point de vue du polétariat, recherche et étudie à partir de ce point de vue, puis « élargit l'horizon spirituel des prolétaires en lutte », et rend sa lutte beaucoup plus claire que si elle n'était guidée que par le simple instinct de. classe, par ce qu'on nomme en général le simple bon sens21. Les intellectuels sont donc les producteurs concrets de la conscience de classe, qui est une des figures du savoir, entendu ici en son sens le plus positif. Comme tous ceux qui appartiennent au monde de la science, ils sont davantage dans l'activité de recherche que dans la possession du savoir . Or le savoir, tout comme l'organisation politique et syndicale, autres spécialisations de l'activité de parti, possède des limites propres et une efficacité également limitée. D'où l'utilité des polémiques qui servent à dévoiler des limites qui sont en même temps une garantie du caractère scientifique du savoir des intellectuels du Parti. Kautsky adopte donc bien là un point de vue entièrement positiviste, et on pourrait rapprocher de maint passage d'Auguste Comte22 cette formule qu'il utilise dans son article contre Mehring, en la soulignant, comme nous le faisons nousmême:
« La science n'est pas la possession de la totalité de la vérité, mais

une quête consciente et méthodique de la vérité »23. Cependant, il n'y a pas plus de raison de désespérer des intellectuels du Parti, sous le prétexte que leur savoir est limité et contradictoire, au lieu d'être absolu, qu'il n'yen aurait d'abandonner les syndicats ou le parlementarisme, sous le prétexte que ces moyens de lutte ne permettent

21. Avec cette problématique du passage de «l'instinctif au conscient », qu'il entend comme un accès au savoir, Kautsky s'engage sur une voie que suivront après lui ceux qui le critiqueront le plus durement, qu'il s'agisse de Lénine, qui lui a pourtant rendu hommage, comme on l'a vu, dans Que Faire? ou du Lukitcs d' Histoire et consciencede classe,qui donne de ce savoir l'interprétation hégélienne d'un rapport à la totalité (cf. Georg Lukàcs, Histoire et conscience de classe, Éditions de Minuit, Paris 1965, p. 72). On verra que sur le plan des motifs invoqués, en tous cas, une partie des arguments utilisés contre Lassalle est liée à ce privilège de la conscience de classe conçue comme un savoir. 22. On peut rappeler, par exemple, que l'un des caractères essentiels de l'esprit positif« consiste dans sa tendance nécessaire à substituer partout le relatifà l'absolu. Mais ce grand attribut, à la fois scientifique et logique, est tellement inhérent à la nature fondamentale des connaissances réelles, que sa considération générale ne tardera pas à se lier intimement aux divers aspects que cette formule combine déjà, quand le moderne régime intellectuel, jusqu'ici partiel et empirique, passera çommunément à l'état systématique ». (Auguste Comte, Discourssur l'espritpositif, Editions Garnier, Paris, 1949, p. 99). 23. Article déjà cité, p. 839. 19

pas de résoudre tous les problèmes. On voit donc ici que pour Kautsky l'activité du parti social-démocrate doit se développer dans trois directions: l'organisation politique qui culmine au Parlement, les syndicats, et l'élaboration théorique, qui, phare de l'action, occupe la première place. Il n'y a plus de lieu pour l'agitation politique dont Lassalle est devenu l'emblème, et c'est en tant qu'intellectuels que Marx, avec Engels, occupent la place

exceptionnellede « guides les plus sûrs à travers le labyrinthe du
développement social», non qu'on puisse leur attribuer la possession du savoir absolu, mais parce que, doués d'une énorme puissance intellectuelle, ils ont eu la possibilité, du fait en particulier de leur collaboration, de réfléchir sur un champ très vaste: en effet, Allemands vivant en Angleterre, ils ont allié la connaissance de l'économie anglaise à celle de la philosophie allemande, et ils ont fait tout autant l'expérience de l'activité capitaliste - du fait de la profession de Engels -, que du mouvement ouvrier. Marx a donc réuni, conclut Kautsky, « la plus vaste pratique et la plus vaste théorie ». Là encore, faut-il le souligner, tout est mis sur le même plan: l'accumulation du savoir théorique, l'expérience de petit patron de Engels, et une participation au mouvement ouvrier au sujet de laquelle Kautsky demeure dans un flou prudent, et dont il ne dit pas comment elle s'est inscrite dans une réalité historique. Mais c'est qu'en fin de compte le mouvement ouvrier disparaît, pour s'identifier purement et simplement au marxisme, conçu désormais comme théorie universelle, sans ancrage social ou historique. Le marxisme n'est plus, comme à ses débuts, une fraction allemande du mouvement ouvrier. « Il y a aujourd'hui des marxistes dans les pays les plus différents, et dans les conditions politiques et sociales les plus différentes ». Et encore: « Aujourd'hui, dans la plupart des pays, les principes fondamentaux du marxisme s'identifient de plus en plus avec ceux du mouvement ouvrier ». Les différentes directions qui peuvent être suivies proviennent de lectures différentes de Marx, mais l'expansion du marxisme à l'intérieur du mouvement ouvrier fait que les différences que l'on peut y constater se réduisent de plus en plus à des différences entre marxistes. Un mouvement ouvrier national ne peut plus être autre chose qu'une survivance quasiment préhistorique. Dans ces conditions, on ne voit pas l'intérêt de célébrer l'anniversaire de la fondation de cet ancêtre inadapté qu'était l'A.D.A.V. On voit bien dans quel contexte se situe cette suite d'affirmations 20

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