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Nature et fonction des fétiches en Afrique Noire

De
464 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296289123
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NATURE ET FONCTION DES FÉTICHES EN AFRIQUE NOIRE Le cas du Sud-Togo

Collection Anthropologie Connaissance des hommes Dirigée par Jean-Pierre Wamier
Dernières parutions: Danielle Jonckers. La société Minyanka du Mali, traditions communautlJires et développement cotonnier, 1987. Christine Bastien. Folies, mythes et magies d'Afrique Noire. 1988. Suzanne Lallemand. 1..0.mangeuse d'a,nes. Sorcellerie et famille en Mrique. 1988. Sylvie Fainzang, Odile Joumet, La fewne de mon mari. Anthropologie du mariage polygamique en Afrique et en France. 1989.
Micbel Boccara.1..o. religion populaire des Mayas, entre métamorphose et sacrifice. 1990. Claude Rivière. Union et procréation en Afrique, 1990. Laurent Vidal. Rituels de possession dans le Sahel. Préface de Jean Rouch. 1991. Inès de La Torre. Le Vodu en Afrique de l'Ouest. rites et traditions.

-

1991.
Suzanne Lallemand. L'apprentissage de la sexualité dans les Contes de l'Afrique de l'Ouest. 1992. Noel Balfif. Les Pygmées de la Grande Forêt, 1992. Micbèle Dacber. Prix des épouses, valeur des soeurs, suivi de Les représentations de la Maladie. Deux études sur la société Gain (Burkina Faso). 1992. Nambala Kante (avec la collaboration de Pierre Emy). Forgerons

d'Afrique

Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays

malinké. 1993. V éranique Boyer-Araujo. Felltlnes et cultes de possession au Brésil,les compagnons invisibles. 1993. Nicole Revel et Diana Rey-Hulman. Pour une anthropologie des voix.

1993.

Albert de SUR GY

NATURE ET FONCTION DES FÉTICHES EN AFRIQUE NOIRE Le cas du Sud-Togo

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATIAN.

1994 ISBN: 2-7384-2508-9

Du même auteur
La géomancie et le culte d'Afa chez les Evhé du littoral, Paris, Publications Orientalistes de France, 1981, (444 pages) La divination par les huit cordelettes chez les Mwaba-Gurma (nord-Togo), 1 - Esquisse de leurs croyances religieuses, Paris, L'Harmattan, 1983, (330 pages)
2

- L'initiation

du devin

et la pratique

divinatoire,

Paris,

L'Harmattan, 1987, (320 pages) Le système religieux des Evhé, Paris, L'Harmattan, Connaissance des Hommes, 1988, (334 pages) Collection

De l'universalité d'une forme africaine de sacrifice, Paris, Editions du C.N.R.S., 1988, (280 pages)

Introduction

Quand les Portugais entrèrent en contact, à la fin du quinzième siècle, avec les populations riveraines du Golfe de Guinée, ils y remarquèrent une grande variété d'objets protecteurs et de supports d'activité magique sur lesquels il semblait bien qu'un culte fut rendu et qu'ils appelèrent féitissos, d'un mot auquel étaient attachées les idées d'artificialité, de maîtrise du sort et de maléfice. Traduit en français par fétiche, ce terme fut par la suite employé à tort et à travers, par des auteurs n'ayant pas de contact avec les objets en question ou répugnant à en avoir, pour désigner toutes sortes de pratiques et d'aberrations faussement attribuées aux Noirs puis, par extension, à d'autres prétendues "peuplades primitives" et à l'homme "primitif' se révélant en chaque civilisé pour peu qu'un défaut d'instruction, une catastrophe sociale ou un trouble psychique laisse à nu les couches les plus frustes de sa personne. Les dits fétiches étaient en effet de nature à bousculer les cadres de pensée de l'époque. Aucune place ne leur y était réservée. Ça et là des termes vernaculaires servirent d'abord prudemment à les désigner. Bientôt cependant, au lieu d'enrichir un système conceptuel rigidifié, enorgueilli par les conquêtes coloniales, ils y furent introduits de force et s'y retrouvèrent défigurés. Non seulement ils n'avaient pas pour but de mettre en rapport avec le Dieu unique, universel (catholique), mais ils ne servaient pas non plus à honorer une pluralité de dieux autonomes personnalisés, du genre de ceux attribués aux religions qualifiées de polythéistes, que l'orthodoxie considérait comme des simulacres de Dieu et par conséquent de faux dieux n'ayant pour adorateurs que des idolâtres. L'appellation d'idoles leur convenait donc mal. Ils n'avaient d'ailleurs aucune prétention figurative et n'étaient pas traités en images d'autre chose. Mieux encore, ils ne servaient même pas dans la plupart des cas, à 7

Introduction entrer en rapport avec des esprits individualisés, des démons ou des âmes errantes désincarnées, autrement dit avec toutes les variétés d'invisibles créatures qui étaient jugées peupler l'atmosphère humaine. Seules des forces impersonnelles semblaient y être fixées. De plus, bien loin de tenir lieu d'instruments d'une libération du monde conduisant à l'union à Dieu, ils se trouvaient adoptés dans des buts généralement très intéressés: l'obtention de la santé et de la prospérité, l'élimination d'adversaires, etc., au mieux en vue de I'harmonisation et de la fortification du corps social, bref dans une perspective apparemment dédaigneuse du salut de l'âme, privilégiant sans vergogne la production ou la jouissance de biens terrestres. Leur emploi fut donc jugé limité au domaine de la magie, de surcroît à une magie qui, en donnant lieu à des rites sacrificiels pour la satisfaction des plus vulgaires appétits humains, ne tarda pas à être dénoncée comme essentiellement soutenue par le Démon. Les missionnaires chrétiens n'y virent qu'inventions diaboliques détournant les hommes de l'adoration de Dieu. Les prenant initialement très au sérieux, ils entrèrent en lutte contre eux et appelèrent à les détruire. Le président de Brosses (Le culte des dieux fétiches, 1760), homme de grande culture, les considéra avec la plus grande indulgence. Il se permit d'élargir le champ d'application du terme à toutes sortes d'objets respectés à l'occasion de nombreux rites et les fit correspondre au besoin de maîtriser une vive sensibilité à l'égard de la nature donnant lieu à des affections, des passions et des craintes partagées par toute I'humanité. Ecartant à leur propos les interprétations allégoriques, symboliques et emblématiques, il estima que "loin d'être représentatifs d'autres objets auxquels l'adoration s'adresserait réellement", ils étaient adorés pour eux-mêmes sans référence à une Révélation ni à une Raison universelle. Au risque de réduire la religion à une entreprise naturelle de mise en forme de l'affectivité n'ayant à se soucier d'aucune norme morale, il eut le mérite de créditer les Africains d'une véritable religion. Au siècle suivant, la neutralité bienveillante des humanistes, philosophes et naturalistes fut supplantée par des préjugés idéologiques ou doctrinaux remontant aux premiers combats victorieux du christianisme contre les divinités païennes. Il s'amorça un rejet du fétichisme hors du domaine purement religieux, aux côtés de la superstition ou de la sorcellerie paysanne. Une théorie évolutionniste, notamment soutenue par Auguste Comte (Cours de philosophie positive, 18301842), en fit la toute première étape d'un développement religieux 8

Introduction caractérisé par l'adoration des objets ou des phénomènes naturels. Une interprétation animiste proposée par Herbert Spencer puis Tylor (Primitive culture, 1871) lui donna concurremment pour fondement une croyance en des esprits venant habiter ou s'approprier des choses singulières. L'exécration religieuse initiale, qui avait du moins le mérite de prendre au sérieux les puissances contre lesquelles elle luttait, céda dès lors place à un mépris plus ou moins condescendant à l'égard de survivances présentées comme indignes d'êtres de raison. Le mot s'en trouva affecté pour longtemps d'un sens péjoratif 1. Découvert en cet état d'abaissement par Marx et par Freud, il leur servit à dénoncer la dépendance incongrue de certains sujets à l'égard d'objets les aidant à entrer en rapport avec une réalité trop subtile ou trop pénible pour être considérée en face. Pouvait être dite fétiche, car transformée arbitrairement en absolu, toute chose jugée nécessaire à la satisfaction de désirs, sans l'être pourtant objectivement en aucune manière. Un fétiche résultait de la projection déraisonnable sur quelque chose d'une force sociale ou psychique à laquelle était finalement prêtée une existence autonome illusoire et de laquelle on devenait abusivement dépendant (économiquement d'une monnaie n'ayant par elle-même aucune puissance, érotiquement de la manipulation d'une chaussure féminine). De son côté Hegel pouvait nous le présenter comme une objectivation concrète d'un pouvoir fondamentalement imparti à la conscience individuelle. Le fétiche n'apparaissait fonctionner ainsi qu'au bénéfice ou au détriment d'une humanité malade ou encore inconsciente d'elle-même, aliénée par des puissances sociales et des mécanismes psychiques, privée par conséquent de véritable jugement. Soucieux de réhabiliter les cultures différentes des nôtres qu'ils étudiaient et jugeaient de plus en plus dignes de respect, la plupart des ethnologues se gardèrent d'employer pour en rendre compte un terme aussi dévalorisé. Ils ne le conservèrent, çà et là, que pour désigner les objets réputés puissants entretenus par des charlatans ou des magiciens agissant plus ou moins secrètement en marge de la norme. Dès lors, à des activités proprement religieuses, mettant en rapport avec des ancêtres ou des divinités, faisant souvent l'objet d'un enseignement appuyé par de grands mythes, ils opposèrent des pratiques populaires intéress>ées, plus ou moins aberrantes, dans le détail desquelles ils estimèrent pouvoir à bon droit se dispenser d'entrer.
1 Le Petit Littré en donnait tout récemment la définition suivante: "Objet naturel, animal divinisé, bois, pierre, idole grossière qu'adorent les nègres". 9

Introduction Induits en conséquence à désigner par le mot autel ce sur quoi étaient rendus les cultes traditionnels qu'ils respectaient, ils en vinrent à se dissimuler la relation singulièrement forte entretenue, du moins en Afrique noire, avec des objets quasiment divinisés, relation dont les effets débordaient les limites qu'ils voulaient imposer au religieux Plus gravement, ils écartèrent du champ de leurs investigations sérieuses des conduites rituelles et des institutions qui, non seulement prenaient dans la vie quotidienne une importance équivalente, sinon supérieure, à celles auxquelles' ils portaient sans réticence intérêt, mais de plus étaient acceptées et encouragées sans la moindre objection comme complémentaires de celles-ci. De nos jours, aucun progrès marquant dans la connaissance des religions africaines ne paraît plus pouvoir être accompli en continuant d'esquiver l'étude de pratiques que nous y trouvons focalisées sur une multitude d'objets dotés d'efficience, aussi bien employés pour témoigner de la puissance d'une divinité et inspirer à son égard une crainte sacrée que pour fournir à la population un certain nombre de protections et de services magiques répondant à ses désirs et opérant du même coup sur leur élaboration. Dans l'esprit des intéressés, une élévation de la conscience au dessus des réalités terrestres ne présente aucun intérêt si ce n'est en vue d'accéder à des connaissances et à des pouvoirs supérieurs. Ils n'envisagent aucune glorification réelle de Dieu qui puisse être indépendante du parachèvement de l' œuvre à laquelle il préside. Ds ne conçoivent l'existence posthume ou prénatale qu'en fonction du développement de la vie sur terre. Au ciel et au monde des idées, ils préfèrent celui de la réalisation des idées. Ils privilégient l'action au détriment du retrait contemplatif en soi-même, mais en cherchant à la provoquer ou à la soutenir par des voies occultes. La religion à laquelle ils adhèrent apparaît placée ainsi au service de la nature bien plus qu'à celui d'un Dieu auto subsistant. Non seulement cette nature, assujettie au hasard et à la corruption, manque toujours de quelque détermination propre à lui être conférée par un agent spirituel, mais encore c'est en prenant charge d'elle et en lui imposant certaines contraintes formelles que tout agent, y compris l'Agent suprême dom il n'est jamais qu'un ouvrier, se réalise. Une telle spiritualité présente de singulièrès affinités avec le matérialisme et le goût de l'efficacité qui caractérisent notre époque. De fait, loin de décliner, le recours à des objets de culte permettant d'exercer des pouvoirs conférant une meilleure emprise sur le monde tend plutôt à augmenter dans les pays où elle prévaut. Cette augmen10

Introduction tation est proportionnelle aux bouleversements économiques et sociaux entraînés par une modernisation qui rend l'avenir de plus en plus menaçant et incertain. Or rien ne prouve qu'elle soit un signe de décadence et prélude à l'effondrement de structures sociales condamnées par le mouvement de l'histoire. Elle est moins le fruit d'une régression catastrophique que d'une tentative de ressourcement dans d'immémoriales coutumes populaires, répondant à des besoins demeurant plus que jamais d'actualité. Si l'on en juge par le succès de mouvements qui, dans les pays les plus techniquement avancés (EtatsUnis, Japon, etc.), procurent à leurs adhérents des appuis vitaux et spirituels analogues, elle ne paraît nullement devoir être freinée par les progrès de l'instruction, du niveau de vie et de l'encadrement administratif. N'imaginons pas qu'elle soit propre aux masses de laissés-pour-compte qui s'agglutinent à la périphérie des grandes cités. Commerçants, industriels, fonctionnaires à la merci du pouvoir, hommes politiques au destin fragile, sont parmi les premiers à en porter la responsabilité et figurent d'ailleurs, ici et là, parmi les membres les plus actifs de groupes ésotériques influents. Le moment semble donc venu de remettre en usage, à propos des pratiques correspondantes, le terme de fétiche, mais à condition de le redéfinir, sur la base d'informations ethnographiques précises, indépendamment des significations assez fantaisistes dont il a eu le malheur d'être affublé. Telle est la raison d'être de cet ouvrage. On y trouvera décrits un certain nombre de 'fétiches' actuellement en vigueur chez les Evhé et les Ouatchi du Sud du Togo. Bien trop peu évidemment, eu égard aux centaines d'autres qui auraient pu prétendre à cet honneur, mais suffisamment, espérons-le, pour aider les intellectuels qui s'enhardissent à théoriser dessus à connaître un peu mieux ce dont ils parlent. Cette description sera néanmoins précédée d'un exposé général destiné à les situer brièvement dans leur contexte, à rectifier à leur sujet un certain nombre d'idées reçues, à préciser plusieurs points qu'une interprétation satisfaisante ne saurait négliger de prendre en considération, enfin à proposer en vue de celle-ci quelques idées directrices.

11

PREMIERE PARTIE

CGJENJEJP(AJ1JI1rJE£

1

-

Objets à prendre en considération

Il n'y a aucune raison d'appeler fétiches des objets pouvant aussi bien, ou encore mieux, recevoir un autre nom: autel, symbole, idole, icône, instrument rituel, relique, amulette, potion magique, etc. Mieux vaut n'appeler ainsi que ceux pour lesquels aucun de ces termes ne paraît satisfaisant et que nous avons donc les plus grandes difficultés à appréhender à l'aide de nos concepts habituels. Or il en va ainsi, sur le littoral du Golfe de Guinée, notamment au Sud du Togo, pour un grand nombre d'objets rituellement fabriqués, consacrés, puis entretenus selon des règles précises, dont quiconque peut par achat se procurer une réplique. Ils sont destinés, non pas à honorer Dieu et à s'effacer devant lui, mais à capter et à maîtriser au profit des hommes des forces subtiles ou surnatUrelles. De tels objets, reniés par notre culture occidentale, n'y survivant éventuellement que sous la réprobation des clercs, dans la clandestinité, présentent les caractères suivants: - Ils sont utilisés pour provoquer des phénomènes ne semblant pas devoir spontanément se produire, parfois même sortant de l'ordinaire. Si nous admettons l'existence d'un ordre naturel où rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme, tout n'est que le développement de ce qui préexistait virtuellement dans le passé, ils ne peuvent qu'être destinés à y introduire, de l'extérieur, des déterminations directrices réussissant à y faire émerger, d'une sorte d'arrière-fond où prévalent l'incertitude et le hasard, de nouvelles têtes de série d'enchaînements déterministes de causes et d'effets. La théorie susceptible d'en être faite ne peut donc manquer d'opposer une population de sujets à une substance d'enregistrement de leurs actions, propre à rendre ces actions conséquentes, définissant une réalité physique indépendante se proposant à être transformée par eux. - Ils se distinguent des moyens d'action dont peuvent disposer directement les humains: non seulement de ceux qui leur permettent de modifier scientifiquement, à leur convenance, l'évolution des systèmes physiques, mais aussi de ceux qui leur permettent de susciter avec art, chez leurs partenaires ou concurrents, des réactions plus 15

Généralités favorables à leurs désirs. Pas plus que d'outils ou de machines, il ne s'agit donc de simples foyers d'émission, de captation ou de redistribution d'influences. Ce sont des instruments très spéciaux qui permettent d'effectuer une sorte d'incursion dans l'au-delà des systèmes physiquement interdépendants pour y déclencher à un certain moment, dans un certain sens et sur des objectifs déterminés, des causes agissantes appropriées. - Ce qu'ils permettent d'obtenir doit, sans tractation d'aucune sorte, être conforme à la volonté de leurs utilisateurs. il s'ensuit que les causes agissantes en question ne sauraient être identifiées à des agents autonomes disposant vis-à-vis des vivants qui s'adressent à eux d'une entière liberté de jugement et de décision, caractérisés par leurs propres qualités et inclinations. Elles doivent être distinguées de toute espèce de créature spirituelle invisible, des âmes désincarnées, des personnes morales, démoniaques ou divines, constituées par de telles âmes, et du Dieu souverain lui-même. TIne peut s'agir que de "puissances", nécessairement élaborées par des agents: ou bien ayant été abandonnées par eux, ou bien leur demeurant attachées mais à l' exercice exclusif desquelles ils ont jugé bon de renoncer. Certains individus auraient la chance d'être autorisés ou encouragés par de tels agents à en tirer profit, pour le meilleur ou pour le pire, à leurs risques et périls, en fonction de leurs intentions personnelles. - TIsn'ont ainsi la possibilité de fonctionner que dans le cadre d'un système du monde où Dieu, préférant la vie à une perfection rigide et forcée, initie le sacrifice, et la dette sacrificielle des hommes à son égard, en renonçant à exercer la plus grande part de sa puissance pour la mettre à la disposition de ses créatures. Les créatures qui ont mérité d'être les plus proches de lui renoncent pareillement à exercer une régence absolue sur le monde et délèguent une grande part de leurs pouvoirs à celles qui leur sont inférieures. Cet anti-autoritarisme fait de l'homme, envoyé à l'épreuve sur terre, un ouvrier digne et responsable, promis en récompense de ses justes conduites à des honneurs ancestraux ou divins. La conception d'un tel droit d'accès, sur terre, aux sources vives de l'action, ne valorise en aucun cas une humanité soumise à la toutepuissance de Dieu, mais une humanité se soumettant astucieusement et intelligemment une grande diversité de puissances bienveillamment mises à sa disposition par Dieu. Très largement prédominante en Afrique de l'ouest, elle y a eu pour conséquence un usage systématique d'objets permettant de manipuler le surnaturel à des fins pouvant être à l'occasion maléfiques aussi bien que bénéfiques. Tels sont les 16

Objets à prendre en considération fameux fétiches qui, après avoir tant scandalisé et effrayé, ou avoir été tournés en dérision, induisent encore aujourd'hui intellectuels et anthropologues de bon ton à se voiler la face devant eux 1. Ces objets n'occupent pas à eux seuls tout le champ du religieux. Ils demeurent inconcevables en dehors du système global au sein duquel ils fonctionnent. Il est vrai qu'ils y constituent une pièce maîtresse mais celle-ci demeure inséparable des autres pièces avec lesquelles elle s'articule. Si leur usage délibéré autorise à parler de fétichisme, leurs adeptes ne sont donc jamais uniquement des féticheurs et un grand nombre d'objets auxquels ils rendent rituellement honneur ou sur lesquels ils sacrifient ne doivent en aucun cas leur être assimilés. Tel est le cas, au Sud du Togo, pour: 1°) Les statuettes destinées à représenter: - des objets de relations humaines (notamment le conjoint idéal ou conjoint de l'au-delà) ayant été adoptées comme modèles lors du séjour dans le "monde de l'origine" (l'amedzophe) où tout être humain est jugé se préparer à venir prendre naissance. Erigés en causes finales singulières de sa future existence, de tels modèles viennent se rappeler à lui, s'il s'en écarte trop, sous forme de gbetsi contraignants et parfois redoutables. - des jumeaux défunts. - (sous forme de silhouettes) les esprits désincarnés de créatures ayant été victimes d'une mauvaise mort. certaines divinités (Densu par exemple) dont l'autel ou le symbole efficace figure séparément à côté. 2°) Les autels ou objets destinés à servir de siège ou d'habitacle à un esprit de la nature ou à une âme en peine de mauvais mort ayant été recueillie, après l'avoir souvent sérieusement dérangé, par l'un des descendants de sa famille. 3°) Les lieux historiques, reliques, objets naturels ou fabriqués ne se trouvant utilisés que pour entrer en rapport avec des ancêtres ou
1 Ainsi Mac Gaffey affinne+il ("Fetishim revisited", Africa, 47(2), 1977, p. 172) que le "fétichisme, un mot qui fut très en vogue dans l'anthropologie de la fin du dix-neuvième siècle, n'apparait plus employé par les intellectuels sérieux, excepté par les historiens de l'art, les psychanalystes et les économistes marxistes", Ainsi le Dictionnaire de l'Anthropologie, publié sous la direction de Pierre Bonte et Michel Izard (Paris, P.U.F., 1991), évite-t-il pudiquement de mentionner le mot fétiche. Une notion qui a joué un rôle si important dans l'histoire de la discipline et une composante essentielle de la plupart des religions africaines sont tout simplement versées ainsi aux oubliettes. 17

- certains

esprits de la brousse ou des eaux (Agè. Mami Watta) ou

Généralités avec des divinités dont des ancêtres se réservent le contrôle à des fins de perpétuation de la tradition. Il en irait de même, s'il en existait, pour des objets destinés à évoquer Dieu en tant qu'Etre universel d'où dérive, en dernière analyse, par consentement ou impulsion première communiquée aux êtres particuliers, tout ce qui survient dans notre monde. Cependant aucun objet particulier n'est jugé suffisamment digne de l'évoquer. Seul un objet universel, c'est-à-dire le monde dans son entier, qui échappe à la puissance de notre regard, pourrait y prétendre. Il ne serait pas fétichisable et, d'un point de vue pratique, aucune représentation de son unité ne mérite d'en tenir lieu. En effet toute injection de nouveauté dans la nature ne peut prendre source qu'en une particularisation de la puissance divine relative au genre d'objectif poursuivi, et celle-ci ne saurait être précisément évoquée au moyen d'un symbole de l'Absolu. Elle n'est accessible qu'en prenant appui sur un objet spécialement fabriqué ou élu parmi la foule des autres en raison de profondes analogies avec elle. Il ne reste donc à ranger parmi les fétiches que des objets aussi facilement transmissibles à n'importe qui que de simples talismans ou médicaments magiques, mais n'en donnant pas moins lieu, comme les habitacles d'esprits ou comme les autels de divinités, à des rites sacrificiels. En fonction du type de puissance à laquelle ils donnent accès nous les trouvons répartis en deux grandes classes: les bo et les vodu, mais ceci se complique du fait qu'un même objet peut fonctionner simultanément sur plusieurs plans. Ainsi le mot vodu sert aussi bien à désigner des divinités traditionnelles. Ainsi certains bo tiennent simultanément lieu de vodu. Enfin certains autres bo, analogues à des médicaments, ne sont matérialisés par aucun objet permanent et se résument en une procédure de fabrication de quelque chose se révélant efficace en telle ou telle circonstance. a) Les vodu Selon l'étymologie fort séduisante qu'en propose E.F. Ahiako (1991), le mot vodu, composé de la syllabe vo signifiant un état de liberté ou d'indépendance, et de la syllabe du signifiant pays, cité, territoire villageois, désignerait des objets de culte ayant pour fonction d'aider chacun à mieux vivre ou à vivre avec aisance dans son lieu. Tel est bien en effet ce qui motive l'acquisition d'un vodu. Il contribue à l'enrichissement et à l'harmonie des rapports de l'homme 18

Objets à prendre en considération avec son environnement matériel, social et spirituel. il lui profite dans la mesure où il profite aussi aux êtres qui lui sont proches et dont il partage l'existence. Bien qu'on lui attribue de violentes réactions justicières, on estime qu'il agit habituellement avec prudence et réflexion, dans une perspective à long terme. On le distingue ainsi très nettement des simples opérateurs magiques se laissant actionner sans jugement et produisant immédiatement leurs effets. De son côté B. Gilli (1976, p. 10-14, 1982, p. 8-10) a pertinemment attiré l'attention sur le rapport entre la notion de vodu et celle de trou entendu alors comme ouverture en direction de l'invisible ou de l'abîme des origines. Dans le langage usuel, le terme de vodu désigne en effet toute sorte de trouée vers l'au-delà, naturellement insérée ou artificiellement aménagée dans l'enclosement sur lui-même du monde sensible (celui où les phénomènes dérivent de façon déterminée de leurs antécédents), à travers laquelle l'homme parvient à modifier à son profit les déterminations immatérielles de son existence. De telles trouées identifient ce à quoi elles donnent accès et en reçoivent le nom. Certaines d'entre elles débouchent, à proximité immédiate, sur des esprits de la nature ou des âmes en peine de mauvais morts. Un grand nombre d'entre elles débouchent sur des âmes d'ancêtres ou sur des regroupements spécialisés d'âmes d'ancêtres entrées au service de certains principes d'engagement des êtres dans la création. Nous avons alors affaire à des vodu ancestraux qui se comportent en entités spiri,tuelles autonomes, n'accordant de bienfaits que selon leur bon-vouloir ou leurs caprices, faisant elles-mêmes choix de leurs prêtres ou des personnes qui leur seront consacrées, que nul ne peut donc installer chez lui de sa propre initiative. On distingue parmi elles: (a) des vodu des aïeules (mama-vodu) se transmettant de mère en fille, ou plutôt de grand-mère à petite-fille, ne dépassant pas le cadre des groupes familiaux (phome, définis par rattachement à un même ventre maternel), (b) des vodu des aïeux (togbi-vodu) se transmettant de père en fils et se trouvant vénérés par tous les membres d'un même lignage (aphedome, groupe de familles ayant pour origine un même ancêtre fondateur), d'un même clan (hiO, groupement de lignages pouvant se suffire à lui-même en matière d'échanges matrimoniaux) ou d'un même quartier, (c) et des vodu interlignagers (yèvhe-vodu), ne recrutant pas leurs adeptes en fonction de leur appartenance familiale, lignagère, clanique ou même ethnique, mais en fonction de leurs tempéraments, de leurs aptitudes 19

Généralités ou de leurs personnalités. Cependant un grand nombre d'entre elles ne débouchent sur aucun esprit de la nature, ni sur aucune âme de défunt. Elle nous mènent directement à la réalité secrète ou à l'invisible substance, imaginée préservée dans les entrailles de la Terre, où prennent source les phénomènes qui viennent se produire dans notre monde. Ce sont elles qui méritent par excellence l'appellation de vodu, car pourquoi parler de trou s'il ne s'agissait que de franchir une limite entre le visible et l'invisible? Parler de porte eut été préférable. Un trou a vocation de progresser jusqu'au fondement de quelque chose. De plus il réunit en une seule et même entité un orifice, un lieu d'aboutissement et une voie de transition de l'un vers l'autre. Or les populations de la région ne dissocient pas dans leur pensée l'objet vodu, la puissance évoquée par cet objet et son efficace, c'est-à-dire le corps de moyens par lesquels elle se manifeste aux hommes et se laisse toucher par eux. Aucun de ces trois tennes ne leur paraît concevable sans les deux autres. Que serait une divinité qui ne se rendrait accessible par aucun symbole? Et que serait un symbole qui ne renverrait à rien ou serait privé de liaison avec son référent? En définitive le vodu se présente comme le principe fondateur d'une telle unité particulière. C'est effectivement pour désigner de tels lieux de conjonction des profondeurs de l'au-delà avec notre monde terrestre que les Evhé ont jugé utile d'emprunter à leurs voisins de l'est le terme de vodu. Quand il est question de leurs divinités ancestrales: claniques, lignagères ou familiales, ou des âmes de mauvais morts et autres trublions spirituels avec lesquels ils doivent composer, ils préfèrent conserver le terme de tra qui s'appliquait autrefois chez eux à toutes les entités invisibles susceptibles de se retourner (tra) contre les vivants pour leur réclamer des sacrifices ou des récompenses après avoir travaillé pour eux, leur infliger à l'occasion des sanctions pour avoir commis des actes répréhensibles, ou simplement exiger d'eux une hospitalité à laquelle ils estiment avoir droit. Ainsi nomment-ils toujours mamatra les divinités de leurs aïeules, tagbi-tra les divinités de leurs aïeux, et yèvhe-tra les divinités que chacun peut être conduit à adopter indépendamment de ses liens familiaux, en raison de sa propre nature. Ainsi se retiennent-ils également d'appeler vodu les reposoirs, habitacles ou autels d'âmes en peine de mauvais morts, leur réservant plutôt le terme de dzogbeku-tra ou iWlivae-tra (tra d'âme de mauvais mort) ou parfois celui de dzogbemawu (dieu de la savane). Le terme de vodu convient donc avant tout aux objets de culte 20

Objets à prendre en considération possédant par eux-mêmes de l'efficacité, renvoyant à des principes universels d'existence et d'organisation du monde, et pennettant aux vivants d'obtenir, à leur propre initiative et dans leur propre intérêt, des bienfaits qui ne leur sont ni filtrés ni mesurés par aucun représentant de leur tradition. Un sujet peut en attendre d'une part une fourniture d'énergie spirituelle convenant à une heureuse expression de la portion d'invisible nature qui lui a été attribuée lors de sa conception 1, d'autre part certaines activations sélectives des ressources de cette nature, assimilées à des actes de culture des potentialités ou gennes d'événements qu'elle contient. Il s'agit le plus souvent de petits vodu individuels, mais telle est loin d'être la règle. Premièrement de tels vodu ne restent pas nécessairement petits. Chacun d'eux est invité à grandir en développant ses propres potentialités ou en s'adjoignant des puissances complémentaires, si bien qu'ils se transfonnent parfois en groupes de vodu remplissant chacun une fonction particulière, placés sous la responsabilité du plus ancien d'entre eux d'où ils sont jugés être sortis ou autour duquel ils se sont agrégés. Deuxièmement, s'il est vrai qu'ils ont presque toujours été acquis à l'initiative d'une seule personne (un homme dans la majorité des cas), ils l'ont été pour la protection de toute sa famille et quiconque le souhaite peut demander à bénéficier également de leur protection. Ils se crée de la sorte, autour de certains d'entre eux, des associations d'adeptes aussi importantes que les groupes de culte des divinités ancestrales, dirigées par un comité où se distinguent par exemple un chef de culte, un responsable adjoint, un trésorier, un messager, un égorgeur des victimes sacrificielles, un entonneur de chansons, une soigneuse de malades, des possédées habituelles, etc. On les trouve installés à demeure dans des enceintes réservées ou dans des cours d'habitation, parfois à l'air libre, parfois sous abri, parfois dans des cases fennées à clef. Ce qui s'en laisse voir n'en est jamais que le signalement extérieur, souvent réduit à sa plus simple expression. Il peut s'agir d'un contenant soigneusement fenné et parfois même emballé: calebasse, poterie, cuvette..., déposé sur une estrade ou une étagère ou monté sur un piquet fourchu. Cependant il s'agit le plus souvent d'un cône de terre battue élevé dans une bassine
1 La nature qu'il a reçue en lot comprend non seulement sa nature individuelle mais aussi une certaine étendue de nature environnante avec laquelle celIe-ci demeure en interaction. Pour un Togolais, il ne saurait exister d'expression de soi-même qui ne soit en même temps une expression de la collectivité et du terroir. 21

Généralités ou à même le sol, souvent alors de nos jours enduit de ciment. Ce cône est éventuellement décoré avec une assez grande fantaisie. Il lui arrive d'être rendu grossièrement figuratif d'une tête ou d'une silhouette humaine. Il lui arrive aussi d'être tronqué pour servir de support à un ou plusieurs objets usuels ou symboliques. L'essentiel du vodu est toujours enfoui à sa base ou dans sa masse et consiste en ingrédients, pour la plupart végétaux, déposés au fond d'un pot ou enveloppés dans quelque chose. Quand un objet de ce genre a fait la fortune de son acquéreur, il représente un patrimoine spirituel qui mérite d'être conservé après sa mort et devient dès .lors une propriété de l'ensemble de ses descendants. L'un de ces derniers est normalement désigné par le conseil familial pour en prendre charge et, s'il n'a pas été d'assez près associé à son culte pour être au courant des secrets de son entretien, des disciples ou des successeurs de la personne qui était venue l'installer dans sa famille devront venir les lui enseigner. Il peut en effet arriver que, par négligence du vodu en lequel elle trouvait un soutien, le malheur revienne frapper cette famille. Un devin, systématiquement consulté en pareil cas, ne manquera évidemment pas d'en préconiser la reconstruction et la remise en fonction. Mais il se peut aussi que l'âme de l'ancien propriétaire de l'objet sacré lui demeure attachée après sa mort et, dans le propre intérêt de ses héritiers, tourmente

elle-même l'un d'entre eux jusqu'à l'obliger à. s'en occuper. Le vodu
est alors en bonne voie de se transformer en vodu des ancêtres n' opérant plus que sous leur contrôle, souvent même à leur seule initiative. b) Les bo Alors qu'un vodu est une entité dont on ne devient jamais que le serviteur ou le responsable appelé huno ou voduno (le suffixe no, qui signifie mère, ayant le sens de celui qui reste auprès de, celui qui prend soin de), par laquelle il arrive qu'on soit' saisi' et mystiquement épousé (en devenant alors vodusi), un bo est une entité dont on devient au contraire propriétaire en ayant droit au titre de boto (le suffixe to, qui signifie père, ayant le sens de maître ou patron). Les bo n'ont pour but de placer personne sous l'autorité d'un principe directeur et mobilisateur adéquat, ni de lui communiquer des énergies spirituelles correspondantes. On en attend des résultats ponctuels immédiats, extrêmement précis et éventuellement agressifs, obtenus en agissant sur les dispositions et les attitudes des agents 22

Objets à prendre en considération immatériels qui participent à l'engendrement permanent des phénomènes. Ils n'opèrent ainsi que sur des esprits de créatures vivantes ou sur ceux qui, comme les mauvais morts, vagabondent dans l'espace atmosphérique intermédiaire entre le monde de dessus terre et celui depuis lequel tout y est envoyé prendre naissance. Les ancêtres, qui ont perdu tOut attachement personnel aux affaires du monde, échappent totalement à leur emprise. On s'en sen pour éviter le mauvais son, repousser de mauvais esprits, sortir vainqueur d'une querelle, obtenir la faveur d'une femme ou de son patron, s'attirer des clients, humilier un rival, blesser ou faire périr un ennemi, etc., ou pour s'opposer à des actions de ce genre dont un sujet est victime. Leur nom provient de celui du ficus (bo-ti ou arbre ho) dont l'écorce est utilisée pour fabriquer de solides cordelettes appelées bo-k'a (cordes de ho). Ils sont censés en effet subjuguer, saisir ou attacher comme en esclavage des esprits incarnés, mal désincarnés ou errants, humains ou non-humains, dont un état de santé, une situation ou un événement dépend l, ou en libérant au contraire des esprits ayant été immobilisés ou capturés par des liens de ce genre. On leur décerne aussi bien le nom de dzoka (corde de feu), et on décerne aussi bien à leurs propriétaires le nom de dzoto (propriétaires de feu), car ils fondent avec violence, comme l'éclair, sur leurs cibles et car leur actionnement, appelé dzosasa ou kasasa (envoyer, ou nouer ou attacher le feu ou la corde magique), exige un état d'excitation ou de colère ayant sur la puissance qu'ils rendent effective un effet détonateur. Au moment de les consacrer, de leur demander d'agir ou de les restaurer par un sacrifice, un tel état leur est rituellement communiqué en crachant dessus, tout en les nommant, des débris de grains de poivre de Guinée. Bien qu'ils soient jugés inférieurs aux vodu, ils ont néanmoins le pouvoir d'entraver leurs activités en paralysant les puissances qui contribuent à l'acheminement au monde de leurs faveurs ou en stupéfiant suffisamment les bénéficiaires de celles-ci pour qu'ils ne soient plus en état de .les recevoir. De même peut-on empêcher les ordres d'une direction d'être suivis d'effet en ligotant les personnes chargées de les transmettre ou de les exécuter 2.
l Un tel emprisonnement est fréquemment représenté dans les rites par des gestes d'enroulement de cordelette boka autour de quelque chose. 2 Saint Augustin (De civitare dei, X, 416 et 443) s'appuie, semble-t-il sur un cas de ce genre, rapporté par Porphyre, pour dénoncer l'impuissance des dieux païens susceptibles d'avoir les mains liées par les conjurations de quelque théurge. 23

Généralités Bien que rien ne s'oppose théoriquement à ce que des femmes âgées en acquièrent, apparemment elles n'en possèdent guère, ce qui est à mettre en parallèle avec le fait qu'on les soupçonne de verser, bien plus aisément que les hommes, dans la sorcellerie spontanée. La plupart d'entre eux sont identifiés par des objets qui sont cette fois transportables et sont par conséquent de taille réduite. Bien qu'ils soient souvent rangés par commodité dans la même pièce que divers vodu personnels, il ne leur est pas systématiquement réservé d'enclos ou de sanctuaire. On les trouve assez souvent tout bonnement entreposés dans la chambre de leur propriétaire ou dans une remise fermée à clef, sous le lit, sur des étagères, ou à l'intérieur de caisses ou de malles. Ils n'en sont pas moins confectionnés selon le même principe que les vodu, pour définir et évoquer des énergies subtiles du même genre, énergies qui, au lieu d'être fournies à des vivants pour les enrichir ou les aider à réaliser quelque chose, vont servir à envelopper ou paralyser temporairement dans des sortes de camisoles d'intentions étrangères, les esprits contrecarrant leurs projets. On n'en aperçoit jamais pareillement que la garniture extérieure ou ce qui leur tient lieu d'instrument rituel. Leurs éléments essentiels sont enfouis ou enveloppés dans quelque chose dont la nature ou la décoration n'a pour but que d'en faciliter l'identification. Beaucoup d'entre eux se trouvent enduits d'un mélange de suie, d'œuf cassé et de sang sacrificiel, ce qui leur donne un aspect noir et luisant. Certains ne sont cependant pas matérialisés par un objet permanent. Bien entendu leur usage implique toujours une manipulation de substances ou de formes matérielles, mais il n'est pas indispensable qu'une partie de ces éléments objectifs soient conservés d'une fois sur l'autre, à titre d'instrument ou de médiateur rituel, à moins qu'il n'apparaisse trop coûteux ou trop compliqué de les refabriquer intégralement à chaque fois. Certains bo se limitent ainsi au pouvoir d'exécuter un rite magique. Dans certains cas cette exécution ne laisse aucune trace derrière elle. Dans d'autres cas elle aboutit à la fabrication de protections temporaires, de médicaments ou de poudres ou de pommades finissant par être bientôt épuisées et qu'il faut reconfectionner périodiquement en quantité suffisante. Est en l'occurrence propriétaire du bo (boto), non pas l'individu qui s'est fait remettre la chose, mais celui qui est habilité à la lui préparer avec efficacité. Du fait qu'ils ne fonctionnent pas spontanément, en continu, mais, momentanément, sur commande, il ne sert à rien de les conserver 24

Objets à prendre en considération après la mort de la personne à laquelle ils ont appartenu. Ignorant généralement leur provenance, du fait qu'ils ont été acquis avec la plus grande discrétion l, le parent qui se les verrait confiés ne saurait qu'en faire. A supposer qu'il sache où s'adresser pour acquérir le pouvoir de s'en servir, la démarche correspondante lui coûterait tout autant que de se les procurer à l'état neuf. Contrairement aux vodu dont la puissance perdure et dont le champ d'action est plus étendu, leur transmission ne se fait donc jamais par héritage, mais toujours de personne vivante à personne vivante: ou bien le féticheur communique l'un des pouvoirs qu'il détient à un disciple ou à un'client, et lui fabrique alors une réplique de l'objet correspondant, ou bien, devenu vieux, il le communique à l'un de ses enfants en l'autorisant à utiliser l'objet dont il dispose, c'est-à-dire en lui en faisant déjà prendre possession. Après la mort de leur propriétaire, les ho ne sont plus que des objets encombrants, à la manipulation desquels on risquerait surtout de se causer du tort en rompant par inadvertance l'un des interdits qui y ont été attachés. Après avoir généralement pris la précaution de consulter un devin à ce sujet, ou bien on va s'en débarrasser purement et simplement quelque part en brousse, là où le reste de leur puissance se dispersera sans nuisance, ou bien, surtout s'ils étaient possédés par un vieux, on les enterre avec respect dans la cour familiale, en un lieu que l'on considère souvent (surtout chez les Evhé de l'est et les Ouatchi) comme un simple foyer de protection occulte appelé dema, mais parfois (surtout chez les Evhé de l'ouest) comme le lieu le plus adéquat, alors appelé aphedo (le trou de la maison), pour prier les ancêtres et leur sacrifier 2.
1 Un féticheur propose ouvenement ses services mais se garde de révéler, sauf à celui qui en achète le secret, par quel moyen exactement il les rend. La prudence recommande en effet de ne pas publier à tous vents la nature et l'étendue des armes dont on dispose. Celui qui se vante de posséder tel ou tel bo invite en quelque sane à entrer en compétition avec lui. il a de fanes chances d'être attaqué pour le plaisir par un féticheur concurrent désireux de savoir si son propre bo du même genre est ou non le plus fon. 2 On va cependant toujours jeter ou enterrer assez loin, dans un lieu inculte, les bo de la catégorie des nudhui qui ont pour fonction de fonifier la mémoire (des étudiants pour qu'ils réussissent aux examens, des guérisseurs pour qu'ils n'oublient aucune des venus des plantes, des boto pour qu'ils retiennent sans confusion un grand nombre de paroles magiques et d'interdits spécifiques de leurs bo). On craint en effet que, s'ils étaient enterrés avec les autres dans la cour, rien ne serait plus oublié de ce qu'ont accompli les ancêtres et que des gens n'arrêteraient pas de venir réclamer réparation pour de mauvaises actions qu'ils ont commises, ou un arbitrage dans de vieilles affaires auxquelles ils ont été mêlés. 25

Généralités c) Les bo-vodu Si les vodu tiennent lieu de principes directeurs sous l'autorité desquels les hommes ont intérêt à sa placer compte tenu de leur nature et de leurs besoins du moment, et si les bo sont analogues à des réserves de dispositions d'esprit pouvant être imposées sur le champ aux agents de transmission et d'exécution de leurs directives, on comprend que les uns et les autres puissent coordonner leurs efforts aussi bien qu'entrer en conflit. Quoi qu'il en soit, toute disposition d'esprit est plus propice à certains types de directives qu'à d'autres. Une certaine affinité rapproche donc les vodu, qui ont vocation d'illuminer ou d'enrichir les êtres, des bo capables d'agir sur l'état, la réceptivité et la mobilisation de ceux-ci. Cette affinité les amène à 'travailler' en partageant parfois un même 'souffle' (gbogbo), ce qui se traduit par le fait qu'ils apparaissent composés, en totalité ou en partie, avec les mêmes ingrédients. Une coordination délibérément instaurée entre eux produit, comme nous le verrons, des vodu appuyés par un ou plusieurs bo. Cependant ce qui mérite d'attirer surtout notre attention est l'existence d'assez nombreux objets de culte qui tiennent simultanément du ho et du vodu, soit que l'on en arrive à vénérer dans un bo le principe directeur avec lequel il manifeste de la sympathie, qui y demeure ainsi subtilement présent et qui en soutient l'activité, soit que l'on en arrive à réduire un vodu à une fonction purement défensive qu'il est capable de remplir en permanence et non brusquement au coup par coup. L'objet ne se borne plus alors à écarter de mauvaises influences, ce que peut faire un simple talisman, ou certains maléfices envoyés en prenant appui sur des ingrédients identiques aux siens, ce que peut faire un simple bo, mais parvient à empêcher une introduction ou, préventivement, une montée en puissance de fauteurs de troubles. On décerne habituellement à de tels objets l'appellation hybride de bo-vodu. En s'adressant à eux on leur crache le plus souvent dessus, comme on le fait sur les bo, du poivre de Guinée, mais en tempérant l'effet ainsi produit par des crachements simultanés, honorifiques et apaisants, de petite cola rouge. A la différence des vrais vodu, on ne sollicite jamais auprès-d'eux de faveurs dépassant leur sphère limitée d'activité quasi-autonome. On ne cherche pas à entrer en union mystique avec eux. On les maintient à distance de soi comme des sortes de domestiques. De ce fait ils ne possèdent jamais personne. Par ailleurs, une fois installés, ils ne s'augmentent d'aucune adjonction et 26

Objets à prendre en considération ne donnent lieu à aucune association d'adeptes. Certains sont installés à demeure à l'entrée ou à l'intérieur des cours d'habitation, parfois sous abri ou dans une case sacrée. Certains autres ont la même mobilité que des bo et peuvent ou doivent être sortis des lieux où ils sont tout simplement entreposés pour être traités rituellement. En raison de la prolongation dans le temps de leurs effets, ils ne sont pas jetés après la mort de la personne qui en assumait la charge. Ou bien, à défaut d'être entretenus, leur pouvoir dépérit peu à peu et ce qui les représente se désagrège. Tel est le sort de ceux ayant été expressément installés pour favoriser l'activité de telle ou telle personne (par exemple les Afame-vodu destinés à faciliter, compte tenu des spécificités de sa nature, les activités divinatoires d'un maître en divination par Afa). Ou bien, profitant à tous les membres d'une habitation, ils continuent d'être entretenus comme il convient par les héritiers de leur acquéreur et deviennent ainsi intégrés au patrimoine spirituel familial. d) Les vodu médicaments Les vodu sont avant tout des objets sacrés ayant une fonction religieuse. Néanmoins, selon l'optique des populations qui y recourent, toute réussite sur le plan religieux a nécessairement des retombées thérapeutiques et aucune thérapie complète ne saurait ignorer le domaine religieux où sévissent des entités qui sont toujours impliquées, par action ou par omission, dans les processus de production des phénomènes. Tous les vodu sont donc capables de contribuer à la guérison des malades, cela d'autant plus que les matériaux essentiels qui les composent ont le statut de médecines et que leurs prêtres en utilisent souvent d'identiques, sous leur patronage, pour traiter des souffrances physiques, psychiques ou morales. Certains d'entre eux se distinguent pourtant par une vocation thérapeutique singulière. En effet, alors que la plupart des autres communiquent positivement aux sujets qui veulent bien entrer en rapport dévotionnel avec eux un certain type d'énergie vitale, dynamisante et à l'occasion curative, ils ont la propriété de les ponctionner principalement d'une énergie maladive dont ils ont besoin d'être débarrassés pour être pleinement présents au monde et se comporter normalement. Ils les purifient surtout de complexes d'infériorité ou de culpabilité et sont d'autant plus puissants qu'ils concentrent sur eux, dans le cadre d'associations de personnes parta27

Généralités geant les mêmes angoisses et les mêmes tounnents, un plus grand nombre d'attentes et de projections. Les charges spirituelles qui s'y trouvent ainsi déposées, objectivées et fmalement neutralisées l, sont à l'origine de transes de possession particulièrement violentes et nombreuses pennettant à ceux qui les éprouvent, non seulement d'épuiser les propensions à agir de travers ou confonnément à certains modèles irréalisables qui les travaillent, mais de le faire sous le contrôle de facteurs d'intégration psychique compatibles avec leurs modes traditionnels d'insertion dans la collectivité. Nous assistons dans un tel cas à la définition d'une divinité par un efficace qui, au lieu d'être capté panni les entités réparties dans l'étendue spirituelle, est soutiré à des êtres vivants qui l'ont malencontreusement élaboré en eux-mêmes. Les divinités ainsi engendrées sont récentes et pour la plupart importées. En effet elles sont surtout destinées à apaiser des perturbations résultant de contacts avec l'étranger. Nous les trouvons souvent qualifiées par les Evhé d'atikèvodu, ce qui signifie "vodu-médicament". Une telle prise en charge de forces qu'un individu souffre de supporter est, d'une certaine manière, notons-le, propre à tous les vodu. En effet si la divinité qui s'impose à quelqu'un ou à laquelle il se rallie manifestait constamment sa présence sur sa tête, elle l'empêcherait d'exister normalement et de remplir ses tâches, du moins aussi longtemps qu'il ne l'aurait pas pleinement assimilée. Il est donc grandement soulagé de la déposer sur quelque chose où il pourra à volonté entrer en relation avec elle, ce qui ira parfois jusqu'à lui ouvrir l'accès de son corps. De surcroît, une divinité adulée contribue toujours plus ou moins à débarrasser ses adorateurs de ce qui les gêne en acceptant de s'en revêtir. Telle est ici cependant sa fonction première: non contente de métamorphoser une maladie dont elle a toléré la venue en une excellente occasion de se placer sous sa protection, elle fait des fruits du processus pathologique ayant été engendré son principal organe de relation et de manifestation. Nous la voyons présider là à une entreprise de contrôle collectif des passions qui se garde bien de leur déclarer la guerre, car celle-ci ne pourrait être
1 Le fait de représenter une source d'envie, de terreur ou de tourment, de la matérialiser par quelque chose qui en évoque le caractère, de lui accorder un statut défini et de lui trouver un nom, vaccine en quelque sorte contre ses mauvais effets. Le sujet qui en est victime réussit à s'en accommoder. Son esprit se stabilise. Il l'imagine satisfaite. Il n'y est plus réceptif comme avant et n'attire plus à lui les catastrophes correspondantes. Une telle consécration du redoutable manifeste à sa façon le caractère homéopathique d'un très grand nombre de protections magiques. 28

Objets à prendre en considération menée qu'en soulevant contre elles des passions contraires, et préfère les apaiser en leur accordant une place d'honneur. Ainsi la satisfaction rituelle de mauvais démons prépare-t-elle curieusement le terrain à l'entrée en scène de puissances supérieures, d'ordre culturel ou intellectuel. En dépit de leur basse origine, chargés qu'ils sont des souillures d'une humanité désemparée, les vodu thérapeutiques fournissent donc aussi à leurs adeptes un moyen de s'élever au dessus des zones de tensions, d'agitations et de décharges émotionnelles, jusqu'au point d'enracinement dans l'un des aspects de l'essence divine du type d'énergie vitale qu'ils accaparent. Leur pleine efficacité, en matière d'élimination des causes secrètes des malheurs et de fortification spirituelle, suppose toutefois que les sujets ne souffrent plus des répercussions somatiques de leurs dérangements psychiques. A cet effet on les traite essentiellement par des prières, par des lavages avec des décoctions sacrées, et par toute autre espèce de médication. Ce n'est qu'une fois guéris, et non dans le but d'être guéris, qu'ils adhèrent éventuellement au culte, de façon à ne plus retomber dans les mêmes ornières qu'avant et à profiter de la force salutaire correspondante. En pratique n'importe quel petit vodu, ou même un bo-vodu réputé pour ses vertus curatives, notamment celles de repousser ou châtier les sorciers, peut se transformer en atikè-vodu s'il réussit à cristalliser sur lui les puissants espoirs d'un groupe de personnes sollicitant régulièrement son secours. Inversement, à l'issue de la poussée de fièvre qui en a assuré la constitution, la célébrité et la diffusion, une fois que les formations psychiques qui y ont été attachées ont basculé dans l'histoire, un atikè-vodu peut terminer honorablement sa carrière en ne se distinguant plus en rien des autres vodu. En conclusion, ne méritent à mon avis, au Sud-Togo, d'être considérés comme fétiches que les objets de culte appelés bo, vodu, bovodu ou atikè- vodu, permettant aux hommes d'entrer en relation, non plus ou non pas seulement avec d'invisibles créatures autonomes (telles que dieux, héros, anges, ancêtres, bons ou mauvais esprits), mais avec des puissances surnaturelles I se laissant actionner confor1 Dans la mesure où elles se différencient les unes des autres et où elles possèdent toutes une qualité divine, je me permets de qualifier ces puissances de divinités mais me garde bien de les nommer dieux. Le mot dieu me paraît devoir être réservé à des créatures devenues semblables à Dieu, autrement dit aux âmes humaines divinisées (ce que sont les purs purusha individuels par rapport au Purusha universel dans la 29

Généralités mément à leur propre volonté. De telles puissances peuvent causer du mal autant que du bien selon l'intention qui anime leurs utilisateurs. Que leur appropriation amorale rapproche du Tout-Puissant aussi bien, sinon encore mieux, qu'une-'soumission à des créatures parfaites ou moins parfaites venant s'interposer entre lui et le sujet, que donc elle ne nous écarte en rien de la religion tout en demeurant ouvertement magique, est ce qu'il reste à faire comprendre. Seule cette compréhension mettra en état d'apprécier les pratiques correspondantes à leur juste valeur, tout autrement que comme des aberrations entretenant dans l'illusion, au bénéfice de quelques malins, une foule de marginaux ou d'exclus (du pouvoir ou de la culture) 1.

pensée indienne), ou à la rigueur à des créatures entièrement convenies à Dieu et n'agissant plus qu'en son nom. En ce sens les divinités ne sont que des entités par opposition aux dieux qui sont des êtres individués ou des assemblées d'êtres individués. Une divinité n'est pas un dieu mais un dieu est aussi une divinité. Un dieu paraît être plus qu'une divinité, mais la caractéristique supplémentaire qu'il reçoit ainsi ne fait que l'éloigner davantage de la Divinité sans nom, sans qualité et

sans forme, ultimement visée par la religion, celle qui se donne à être assimilée par
chaque individu jusqu'à le transformer en dieu par réalisation de sa nature divine. 1 Contre toute évidence historique et actuelle, puisqu'eUe a séduit et séduit tout autant les personnes de haut rang social en raison de leur ambition et des risques qu'elles assument, et contre les conclusions de sérieuses études de terrain (par exemple celle de Dominique Camus en Ille-et Vilaine (Pouvoirs sorciers, Paris, Imago, 1988, p. 68-69), une telle marginalisation de la magie continue d'être soutenue dans des ouvrages comme celui d'André Bemand (Sorciers grecs, Paris, Fayard, 1991). "Au fond, écrit-il, la magie, c'est le langage des marginaux" (p. 30). "C'est la magie qui (aux "sans-grade") offrait un exutoire, un mode d'épanchement des passions et des pulsions contenues" (p. 75) . "L'accroissement de la misère et surtout l'écart entre riches et pauvres expliquent en partie l'extension de ces pratiques" (p. 90).

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2. Ce que ne sont pas les fétiches
Remettaient-ils en cause certains fondements ou certaines déviations idéologiques de notre civilisation judéo-chrétienne, ou bien révélaient-ils en l'homme l'existence de forces qu'un certain puritanisme commandait d'ignorer? Toujours est-il que les fétiches ont suscité de si vives réactions qu'il a été pratiquement impossible de les étudier avec la sérénité d'esprit nécessaire. On ne pouvait les examiner tels qu'ils étaient sans se sentir intellectuellement, spirituellement ou moralement en danger. Tantôt ils ont inspiré un irrépressible sentiment de dégoût ou d'horreur. Tantôt, au contraire, ils ont été tournés en dérision et jugés indignes de considération. De façon un peu plus pondérée, il nous ont été présentés comme une vieille tare de I'humanité dont, à notre époque de progrès scientifique et technique, il importait de dénoncer la puissance de détournement du réel. Comment un chercheur ou un universitaire ayant quelque estime de lui-même aurait-il pu se consacrer à une aussi basse besogne que celle l'obligeant à se pencher sur d'aussi vils matériaux? Il convenait de ne les manipuler que le moins souvent possible et en les considérant de loin ou de haut, si possible en évitant d'y toucher soi-même, autrement dit en se contentant d'y accéder à travers les témoignages ou les travaux d'autrui. Dans ces conditions, ce qui a été dit à leur sujet porte plus d'informations sur nos préjugés et nos réactions inconscientes à leur égard que sur les croyances et le comportement effectif de ceux qui en emploient. En première urgence il importe de les purifier de toutes les projections dont on les a recouverts pour justifier de vaines tentatives de s'en débarrasser. Il y aurait en la matière un impressionnant bêtisier à constituer, mais cette distraction nous écarterait sans grand résultat de notre but. Bornons-nous à passer ci-dessous en revue un certain nombre d'idées fausses plus ou moins partagées par divers auteurs qu'il est inutile de citer et de critiquer en détail car ce sont les faits et non leurs opinions qui importent. Une première catégorie d'idées ne reposant sur aucune observa31

Généralités tion sérieuse traite les fétiches en simples objets: soit en objets rassurants ou survalorisés, fixateurs d'affects, soit en objets adorés pour eux-mêmes et recevant donc un culte indu. Une seconde catégorie les traite en objets renvoyant de façon directe ou détournée à autre chose qu'à eux-mêmes: nous le figurant, nous le signifiant, lui tenant lieu de substitut ou nous le dissimulant. La chose ainsi dénotée peut appartenir à notre monde extérieur (personne ou valeur inaccessible ou disparue), à notre monde intérieur (le psychisme), au domaine des relations impalpables entre les hommes (forces sociales, économiques et culturelles), ou à l'autre monde (d'où nous sommes venus prendre naissance et où nous retournons après la mort). Dans tous ces cas, ils ne comptent guère devant la réalité qu'ils représentent. Or cela s'accorde bien mal avec la puissance opératoire qu'on leur reconnaît. Une troisième catégorie, avalisant subrepticement l'opposition entre la magie et la religion et adoptant vis-à-vis de la première une attitude de mépris, en juge l'adoption incompatible avec le culte de divinités respectables, assimile leur usage à de la sorcellerie, en dénonce le caractère artificiel et la prétention à exercer une contrainte sur des êtres surnaturels, ou considère qu'ils sont propres à des religions archaïques, mal définies, ou dégénérées. a) Des objets rassurants, des sortes de mascottes

Il est évidemment rassurant de disposer, grâce à un fétiche, de quelque puissance sur les événements ou sur autrui. Cependant les fétiches ne sont pas de simples objets rassurants. 11s sont avant tout conçus comme des instruments d'action. Certains individus ressentent constamment le besoin d'être persuadés, par des signes matériels, de l'existence, de l'affection ou de la bienveillance d'une personne vivante, d'un défunt, d'un dieu ou d'une plus vague source de regard porté sur eux-mêmes. Comme exemples d'objets finissant par conditionner leur bien-être et leur activité, citons la photographie de l'amant, une babiole lui ayant appartenu ou le souvenir sans autre valeur d'un moment passé avec lui, la médaille du saint protecteur, l'effigie du Bouddha compatissant, toute évocation de la chance ou de la protection spirituelle dont ils jugent avoir un jour bénéficié, quelque bizarrerie témoignant de l'importance majeure pour l'homme de ce qui échappe à l'utilité économique ou sociale, etc. La propension à rechercher des garanties de satisfaction ou 32

Ce que ne sont pas les fétiches d'approbation minimale en s'entourant de tels objets dont l'absence les rend mal à l'aise ou leur fait perdre leurs moyens, traduit une dépendance et une insécurité affective qui se situent à l'opposé de l'ambition d'autonomie et de contrôle des phénomènes qui caractérise un féticheur 1. Ils ne parviennent en fait à se procurer là que des sortes de béquilles pour continuer à aller de l'avant en dépit de leurs infirmités, non pas des instruments de manipulation de forces cachées de l'univers pouvant être mis au service des personnes souffrantes ou mécontentes de leur sort. Des cas se présentent où un sujet éprouve un tel besoin du soutien d'un objet qu'il en devient psychiquement handicapé. Des psychothérapies peuvent alors lui être conseillées pour le faire passer d'une condition où il est asservi à l'objet, plus ou moins rendu objet luimême, à une condition où cet objet perd pour lui toute fascination et où il acquiert la possibilité de le prendre ou de s'en séparer à volonté. Elles aboutissent à neutraliser et aseptiser le point de fixation pathologique d'une certaine puissance de relation. L'objet cesse bientôt de l'émouvoir, et par conséquent de le tourmenter. Il n'est pas utilisé comme appui pour une amélioration de son existence. Au contraire quand un objet pose problème en Afrique noire, l'énergie y ayant été investie est de préférence mise à profit pour accélérer le processus curatif. Le rapport du sujet avec lui n'est pas effacé mais aménagé. Loin d'être chosifié, purifié de toute obscurité, vidé de toute signification résiduelle, il est par exemple rapporté à un vodu ou érigé lui-même en vodu. Pas plus que d'un animal, d'un enfant ou d'un conjoint avec lequel a été partagé une impondérable substance vitale, on ne s'en débarrasse dès lors impunément, sans remords ni mutilation affective, du moins à défaut de rites de rupture. En règle générale on ne considère pas la domination objective des causes d'un trouble comme une solution satisfaisante. Une telle domination arrache parfois à ce point le sujet du courant vital le portant à aller au devant des êtres et des choses qu'il finit par préférer sa souffrance au genre de guérison vers laquelle il se sent entraîné. Or à quoi bon le guérir si ce n'est pour lui permettre de s'engager sans entrave dans la rélisation de quelque chose présentant quelque valeur aux yeux d'autrui? Le traitement de ses malheurs est avant tout
1 Celui-ci peut remettre à ses clients des sortes d'amulettes qui, indépendamment des influences spécifiques qui s'en dégagent, leur rendent de la même manière confiance en la vie. Ce faisant, il ne les met nullement en contact avec les sources de force correspondantes et ne leur confère sur elles aucun pouvoir. 33

Généralités envisagé comme une occasion providentielle de lui communiquer un nouvel enthousiasme pour l'existence et il est poursuivi en l'aidant à établir des rapports spontanés, non stérilisés par une interprétation quelconque, avec toutes les personnes se trouvant concernées par ce qui lui arrive. b) Des objets chéris aliénants Les fétiches ne sont pas des objets pratiques ou superflus ayant fini par accaparer notre attention au point d'obnubiler en leur faveur notre jugement. En vérité leurs propriétaires sont beaucoup moins abusés et aliénés par eux que nous ne le sommes parfois par des machines et par un progrès technique auquel nous sommes souvent tentés d'attribuer une puissance autonome (on ne l'arrête pas, il vous emporte), alors qu'il est le fruit de nos efforts. Ils n'en sont pas plus dépendants qu'un représentant de commerce ne l'est de l'automobile qui lui permet de se déplacer et qui, pour être maintenue en état, exige des soins attentifs. Certains déifient il est vrai leur automobile et s'en occupent à l'excès, y cherchant un réconfort narcissique. D'autres trouvent en la détention et l'exhibition de machines ultra-sophistiquées ou de beaux outils le moyen qui leur fait défaut de se persuader de leur importance. Je reconnais qu'un féticheur est souvent fier, lui aussi, de ses fétiches. Cependant ce n'est pas la fixation sur eux d'une telle fierté qui contribue à leur efficacité; elle tendrait plutôt à entraver leur fonctionnement. Qui s'enorgueillit de rares et performants moyens de travail, du seul fait qu'il en est entouré, les chérit comme des objets de collection ou comme des vitrines de lui-même, ne mérite pas d'être confondu avec qui ne se félicite de les posséder que pour en faire usage. Il y aurait donc abus de langage à affirmer que le fanatique de l'automobile ou de toute autre acquisition à laquelle il s'est attaché, indépendamment de l'emploi qu'il peut en faire, pour la belle apparence qu'elle revêt et pour le plaisir de se sentir étayé par elle, en a fait son fétiche. En tant que tel, un fétiche n'est pas un bien de prestige. C'est un instrument d'action qui rend suspect et marginalise son possesseur en même temps qu'il en élève le statut social. Le véritable féticheur est une sorte d'anarchiste se moquant éperdument des appréciations portées sur lui par la société. Ce qui le caractérise est une farouche volonté de se prendre lui-même en charge en refusant tout assujettissement à des modèles de comportement représentés ou 34

Ce que ne sont pas les fétiches non par des autorités humaines, divines ou démoniaques. Son activité est destinée à le rendre aussi peu dépendant que possible des événements contingents ou aléatoires, des déterminations physiques ou sociales, des inclinations culturelles ou des valeurs défendues par ses ancêtres ou des dieux. C'est à cette fin qu'il apprend à maîtriser les puissances qui interviennent dans la gestation invisible des phénomènes. TIn'est pas homme à se laisser piéger ou berner, mais éventuellement à berner les autres. L'insoumission à leurs visées de ses pouvoirs contrarie inévitablement les notabilités politiques, religieuses ou intellectuelles qui, pour maintenir la population sous leur contrôle, sont amenées à lancer périodiquement contre lui des campagnes de dénigrement ou de répression. c) Des objets adorés pour eux-mêmes Du fait que les fétiches ne renvoyaient ni à Dieu, ni à des dieux, ni à des démons, ni à des esprits indépendants, les populations qui leur sacrifiaient ne tardèrent pas à être jugées adoratrices de simples objets. De là me semble venir l'immense malentendu déploré par Marcel Mauss 1 entre les civilisations européennes et africaines pour justifier, en même temps que le rejet d'une notion de fétiche erronée, celui du terme désignant les pratiques auxquelles elle se rapportait. S'il ne s'agissait en effet que de simples objets, on ne pouvait leur rendre un culte qu'en leur attribuant naïvement des puissances qui, ou bien étaient totalement imaginaires, ou bien n'existaient dans l'esprit que comme reflets d'insaisissables propriétés du système des relations sociales ou de facteurs inconscients de détermination des affections et des passions. Dès lors le fétichisme ne pouvait manquer d'être dénoncé comme le fruit d'une illusion ou comme le symptôme d'une maladie congénitale de l'humanité sur lequel psychiatres et psychanalystes avaient à se pencher. Voilà qui en faisait un banal et peu flatteur phénomène humain, ou plutôt un phénomène d'autant plus intéressant que son analyse pouvait prétendre couronner une longue entreprise antireligieuse de négation de la transcendance et du sacré. Il est évident que rien ne nous est scientifiquement abordable qui ne soit matérialisé d'une certaine manière. En tant qu'objet d'étude, un fétiche sera donc toujours quelque chose. Cependant il restera aussi irréductible à ce quelque chose que ne l'est un signe à ce qui le concrétise, abstraction faite de son rapport avec un référent.
1 (1907), Œuvres complètes, II, Paris, Ed. de Minuit, 1969, p. 244. 35

Généralités Non seulement sa fonne n'est qu'un emballage nous dissimulant les ingrédients qui en fondent l'efficacité, et ces ingrédients ne valent eux mêmes que par le 'souffle' (gb6gb6) imperceptible qui leur est attaché, non seulement il est traité par son possesseur comme une entité vivante à laquelle on parle, et non en simple objet, mais surtout la puissance à laquelle il donne accès est jugée préexister et subsister indépendamment quelque part. Il est faux d'affinner que la destruction d'un fétiche supprime du même coup la puissance qu'il pennettait d'exercer. Autant soutenir qu'en détruisant un outil indispensable à une opération on détruit simultanément l'agent de cette opération. Ce qui est essentiel dans son acquisition est la réception sacramentelle d'une aptitude à y recourir avec succès. TIn'est pas rigoureusement nécessaire qu'un objet soit confectionné et remis au récipiendaire si des instructions suffisantes sur la manière de se le confectionner lui-même peuvent lui être communiquées. Du reste, en recevant l'objet il reçoit du même coup la capacité d'en confectionner une réplique, que ce soit pour quelqu'un d'autre désireux de l'acheter ou que ce soit au besoin pour lui-même après destruction accidentelle ou profanation de l' originall. Au cas où la puissance a 'saisi' directement l'intéressé, c'est-à-dire a pris elle-même l'initiative d'établir le contact avec lui, ou si ce contact a déjà été établi par un ancêtre ou un esprit de brousse, aucune transmission initiatique par un être en chair et en os n'est indispensable. Même non initiée, toute personne disposant des connaissances adéquates pour avoir par exemple assisté un initié dans ses activités magico-religieuses, est habilitée à lui confectionner l'objet dont il aura besoin. Il arrive que le fils ou le frère d'un hun6, qui a appris auprès de celui-ci les techniques nécessaires à l'entretien et au maniement de son vodu, installe lui-même ce vodu à l'une de ses épouses ou à l'un des ses enfants sur qui ce vodu s'est spontanément porté. Inversement, sans supprimer l'objet, il est possible de le neutraliser, lui et tous les exemplaires analogues qui en ont été diffusés, par suppression de la puissance à laquelle il se rapporte ou annulation de tout droit de l'utiliser. Des catégories entières de bo ou de vodu dont l'usage s'est révélé nuisible à une communauté peuvent de la sorte être simultanément anéantis. Il suffit pour cela d'apporter l'un des
1 La profanation résulte d'une rupture d'interdit qui détruit tout autant l'efficace du fétiche que le fait de le briser et supprime ainsi le moyen d'accès à la puissance correspondante. Elle peut être réalisée volontairement au moyen de plantes contraires à celles qui le caractérisent

36

Ce que ne sont pas les fétiches objets qui les matérialisent ou leur sont intimement liés dans la forêt sacrée de la divinité royale Nyigblin, à Bè, ou bien chez l'un des prêtres ordinaires du même Nyigblin, à Togoville, où le responsable du culte exécute les rites nécessaires à son invalidation puis l'enterre sur place sous la bonne garde de Nyigblin 1. Non seulement le bo ou le vodu particulier ainsi enterré perd sa puissance, mais aussi, du même coup, tous les bo ou les vodu semblables dérivant de la même souche, c'est-à-dire appartenant à une même lignée ou une même arborescence de bo ou de vodu provenant d'un bo ou d'un vodu mère ayant été découvert et installé par quelque fondateur. Ainsi, en 1951, le vodu Dadukodzo ("Kodzo, le serpent qui mord"), jugé trop méchant, fut acheté par Mr. Dogbonou, alors responsable de la forêt sacrée de Bè en l'absence du prêtre-roi, qui l'introduisit dans cette forêt pour y demander à Nyigblin son élimination. Tous les Dadukodzo qui avaient été installés dans la région perdirent aussitôt leur efficacité et furent peu à peu abandonnés. La même année, les adeptes du vodu Atigeli (ou Tigari) eurent l'outrecuidance de se rendre à l'une de leurs cérémonies en traversant le quartier de Bè, où Nyigblin interdisait de jouer du tambour, tout en chantant et en battant leur tambour. ils furent arrêtés en chemin et leur instrument, ainsi que le symbole du vodu qu'ils transportaient avec eux, furent confisqués. Une cérémonie secrète fut faite dessus, à l'intérieur de la forêt sacrée, qui fit perdre aux Atigeli introduits dans la région toute leur puissance et découragea de continuer à leur rendre un culte. Le même sort arriva en 1962 à une variété de bo de la catégorie des gabara. Un exemplaire de ce bo fut acheté par Mr. Dogbe Agbewonou, alors successeur de son cousin comme responsable de la forêt sacrée, qui l'enterra dans cette forêt après avoir appelé dessus la colère justicière de Nyigblin. Depuis ce jour, nul n'a plus entendu parler des méfaits de ce gabara dans la région.

1 Un entelTement sans prOtection annule l'efficace du fétiche par dilution dans la masse terrestre. S'il aITive à quelqu'un, en remuant la terre, de découvrir par la suite les restes de ce fétiche, il ne trouve là que des choses sans importance. Cependant, s'il lui arrive de trouver pareillement les restes d'un Yèvhe-vodu ancestral (impossible à invalider par le même procédé), les âmes des ancêtres POUlTontle poursuivre jusqu'à l'obliger à reconstituer, c'est-à-dire à installer chez lui, l'efficace de ce vodu. 37

Généralités d) Des révélateurs d'objets de pulsion

Si le lien quasi-dévotionnel du travailleur à un outil familier, devenu signe de la puissance opératoire qui se manifeste à travers lui, devenu par ailleurs partie intégrante de lui-même, nous rapproche du fétichisme en créant une condition d'élaboration de celui-ci 1, une irrésistible envie de réaffirmer sa possession d'un objet, une accumulation passionnelle d'objets ou la frénésie d'acquérir la toute dernière nouveauté technique nous en éloignent. Cela traduit en effet un attachement insuffisant aux choses elles-mêmes pour qu'un lien vivant puisse être établi avec elles. Un attachement à l'objet secret d'une pulsion doit alors par contre être soupçonné. En se mettant en quête de choses ou d'expériences toujours différentes, intensifiées, avec les choses, un sujet ne cherche pas à réaliser une idée, car cette réalisation le satisferait, mais à l'évoquer aussi souvent que possible. Il ne souhaite que contempler indirectement l'un des constituants de son 'moi'. La fausse réalisation qui en résulte n'a pas plus de consistance qu'un défilement d'images, aussi a-t-elle besoin d'être constamment renouvelée. Tout se passe conformément à la sorte de modèle hydraulique imaginé par Freud: aussitôt le sujet satisfait, ou plutôt soulagé, de s'être vu ou d'avoir été renvoyé à lui-même, une tension à se voir de nouveau et à se réassurer, fut-ce dans le drame, de l'existence de tel ou tel aspect de son' moi' se reconstitue et le précipite au devant du même genre d'événement. Le plaisir en vient à être assimilé à un relâchement de tension psychique. Il se réduit à l'effacement d'une souffrance ou d'une insatisfaction. il s'accommode d'une stationnarité sans perspective, rebelle à l'afflux d'une joie regénératrice. Il incite à imposer aux autres l'affirmation de sa propre image, quelles que puissent en être les conséquences. L'agressivité s'en trouve valorisée, appuyée par la conviction du caractère pathogène d'un entravement des décharges, estimées naturelles, d'un potentiel biologique de soumission de l'environnement. Dans les situations qui en résultent, l'objet (ou la personne traitée comme tel) n'est pas respecté pour ce qu'il est réellement, comme partenaire d'un échange mutuellement profitable, mais est victime d'une oppression capricieuse. Il ne tient lieu que de signifiant désespérément réaffirmé d'un certain aspect du 'moi' d'un sujet qui ne parvient pas à se réaliser lui-même en réalisant le monde
1 Ainsi en va+il avec les outils de la forge en Afrique noire. 38

Ce que ne sont pas les tëtiches et devient finalement étranger à celui-ci. A la différence de tels révélateurs d'objets de pulsion, un fétiche ne se présente pas comme un réducteur de tension psychique confortant son propriétaire dans une certaine illusion d'existence. mais plutôt comme un pourvoyeur de force vitale. A première vue, une élévation de tension n'est possible, sans dommage, qu'au sein d'une structure résistante, ayant été stabilisée, maintenant en harmonie une pluralité de forces antagonistes. Si donc la vie était mystérieusement inhérente au sujet (mais dans ce cas qu'irait-il mystérieusement chercher hors de lui ?), il serait inévitable qu'à défaut d'intégration satisfaisante des constituants de sa personnalité, son énergie interne se mette à fuir par la première brèche praticable. Chaque fois que, voulant se sentir à juste titre exister, il en laisserait monter le niveau ou la pression jusqu'au malaise, cela provoquerait un épanchement pulsionnel. En réalité, la vie sollicite l'être de l'extérieur. Elle le pénètre et attache en sa substance une multitude de liens. Elle ne le fait pas craquer du dedans en le gonflant comme une vessie, mais l'arrache à luimême pour mieux le rendre à lui-même. La tension à laquelle elle le soumet est alternative. Sous l'effet d'une telle tension il ne se déchire pas mais palpite. Il n'est pas condamné à se soulager périodiquement sur un objet mais incité à revenir autrement à sa rencontre. Dans ces conditions la faiblesse du moi ne réside pas dans un défaut de fermeté, mais dans un défaut de souplesse. Une élévation de tension psychique n'est pas un phénomène naturel proportionné à la puissance des organes, mais résulte d'une résistance aux bercements enchanteurs de la vie. La bonne solution ne consiste pas à réparer les inévitables ruptures d'une structure psychique rigide, mais à la masser jusqu'à la rendre flexible et lui éviter de s'effondrer sous l'effet des tiraillements biologiques. Quand un sujet ne se met plus en relation qu'avec des choses renvoyant aux objets de ses pulsions, il se chosifie lui-même en s'identifiant à un 'moi' exigeant dont il n'est plus maître. Quand, à l'inverse, un sujet se trouve chosifié par d'autres ou se croît chosifié par eux, comment n'en souffrirait-il pas? Le fétichisme tente de sauver l'un et l'autre de leur malheur en les obligeant à entrer en relation, conformément aux conceptions et aux valeurs de leur communauté, avec un curieux objet 'vivant' portant témoignage d'un milieu spirituel qui les dépasse, susceptible de modifier les empreintes psychiques les reconduisant infailliblement au devant des mêmes malheurs. Par déblocage relationnel, il opère simultanément sur les 39

Généralités sources de leurs désirs et sur leur mode d'insertion environnement matériel, social et culturel. e) Ce que les psychanalystes appellent dans leur

des fétiches

Il convient de distinguer les fétiches des objets nommés du même nom dans les ouvrages de psychanalyse. En effet ces ouvrages nous les présentent comme des substituts du phallus de la mère auquel a cru le petit enfant et auquel il ne veut pas renoncer pour se protéger contre une angoisse de castration. Ils seraient les fruits d'un investissement libidinal de la seule partie d'un tout ou d'un de ses attributs, traduisant une incapacité d'envisager l'objet du désir naturel dans sa nudité ou son intégralité. Un objet 'fétichisé' de la sorte est certes chargé d'une puissance qui l'apparente quelque peu à un objet magique dont dépend le sort heureux ou malheureux du sujet. Il fascine. Il suscite une activité maniaque quasi-rituelle. Il est élevé au rang d'absolu sécurisant et toutpuissant. Cependant la preuve de sa toute-puissance est recherchée en y soumettant de force autrui pour le seul plaisir de l'abaisser ou de le détruire, et non dans le but de le plier à une volonté adverse de réalisation positive. Une telle dérive nous entraîne fort loin de la problématique qui est celle des féticheurs d'Afrique noire dont les intentions n'ont rien d'anormal (sauf pour l'étranger qui en est offusqué) ni de pathologique. Alors que l'acquisition d'un fétiche représente avant tout pour un Africain celle du droit de recourir à une puissance, extérieure à lui, de domination des esprits qui participent à la production des phénomènes, et alors qu'elle va de pair avec une intégration à une confrérie d'experts partageant une même somme de connaissances, le 'fétiche' considéré par un psychanalyste est élaboré en privé par un sujet qui en devient non plus le maître mais l'esclave. Alors qu'un Africain 'fétiche' le plus souvent au profit de sa famille ou d'une clientèle, ce qui lui attire la considération d'autrui, un tel 'fétichisme' ne sauve pas l'individu de lui-même; il n'entretient en lui, au prix d'un déni du réel, qu'une sorte d'érection narcissique. Dans un tel raidissement, qu'elle préfère à l'effondrement dont elle se sent menacée, la personne se rend imperméable aux rapports vivants et, à moins de complicité sadomasochiste, ne peut manquer d'entrer en conflit avec son entourage. TIest permis d'estimer que le fétichisme authentique prend source en un même désir d'érection existentielle, portant l'être à se conjoin40

Ce que ne sont pas les fétiches dre à la nature, mais avant que ce désir ne soit dégradé, par enkystement régressif du moi, en préoccupation constante d'assujettissement d'un ou plusieurs proches à des fixations aberrantes. Une telle dégradation pourrait être prévenue par des réaffinnations rituelles de la vertu occulte, de l'intériorité et de la respectabilité des choses développant le sentiment de proximité avec elles, si bien que les sociétés ayant institué à cet effet des fétiches seraient celles ou le 'fétichisme' pathologique aurait le moins de chances de se manifester. f) des réifications de forces psychiques ou sociales

Les fétiches ne sont pas le fruit, comme le laisse entendre Marx, d'une tendance à percevoir comme propriétés de certaines choses des vertus ne tenant qu'aux relations, ayant été établies pour les produire, entre des personnes. Ce ne sont pas des objets illusoirement crédités, comme il arrive aux images divines d'être idolâtrées, d'une puissance dont ils ne méritent que de porter témoignage et qu'ils finissent par nous dissimuler. Tout en reconnaissant qu'un yapèrè (fétiche minyanka) condense en lui une importante somme de travail, J.P. Colleyn (1987, p. 250) nous fait observer qu'il "ne masque pas un rapport social, il contribue à l'établir en tant que tel et en tant que rapport au monde. Par 'réification de rapports sociaux', il faut comprendre qu'un objet joue le rôle d'opérateur logique de la constitution de ces rapports. L'objet ne vient pas en un second temps remplir une fonction de masque pour un rapport social qui lui préexisterait". Ceux qui en emploient ne sont pas de grands naïfs qui attribueraient à leurs propres créations un pouvoir siégeant en réalité à l'intérieur d'eux-mêmes ou appartenant à la société dont ils dépendent. Ils n'ont pas objectivé, en les fabriquant, des forces psychiques, sociales ou culturelles pour tenter de se les rendre propices ou parvenir à s'en accommoder. S'il leur arrive de s'incliner devant leurs ancêtres et leurs divinités, qui représentent bel et bien des fonnes d'orientation des comportements, ils ne s'inclinent guère pareillement devant eux. Ils les tiennent, il est vrai, en grand respect, mais en tant que dangereux et puissants instruments de modification ou de redisposition, à leur convenance, des causes efficientes qui opèrent sous le voile des apparences. Ils les acquièrent en vue de se jouer des déterminations en tous genres qui les enserrent, c'est-à-dire pour recouvrer, vis-à-vis de toutes les données naturelles ou traditionnelles qui s'imposent à eux, leur entière souveraineté de libre agent. 41

Généralités Plus généralement, les fétiches ne sont pas des éléments du monde sensible connectés par un processus génératif quelconque à d'autres éléments plus subtils (car appartenant aux réseaux nerveux ou socioéconomiques) du même monde qu'ils finiraient par recouvrir et nous faire oublier. TIsnous renvoient à des puissances efficientes extérieures à ce monde, occupant les hauteurs du vaste champ relationnel où les agents et les réceptacles de leurs actions, tenus séparés les uns des autres, sont conjointement rendus existants et se trouvent réalisés par la réalisation de leur unité. Nier l'existence de puissances de cet ordre, assurant les interactions entre des sujets transcendants 1 et leurs objets de perception ou de travail reviendrait à les priver de substance et conduirait à ne désigner sous leur nom que leurs ombreS' portées sur le plan phénoménal. g) Des objets figuratifs de réalités immatérielles

Bien que certains de leurs constituants, certains de leurs supports. ou certains des emballages permettant de les identifier, soient figuratifs, les fétiches ne sont jamais destinés à représenter quelque chose d'autre. 1°) Eri particulier ils ne sauraient être confondus avec des poupées ou autres substituts de personnes ou de réalités d'avec lesquelles la séparation est trop douloureusement ressentie par un sujet pour qu'il ne soit pas utile de le rasséréner en les évoquant devant lui au moyen d'images avec lesquelles il peut du moins vivre en imagination les expériences qu'il est empêché d'éprouver. De tels substituts symboliques sont bien connus des Evhé mais il ne viendrait à l'idée d'aucun d'eux de les confondre avec des bo ou des vodu. Nous prendrons pour exemples les statuettes des jumeaux et celles des conjoints du pays mythique de l'origine:

- Les

jeunes jumeaux

étant jugés inséparables,

quand l'un d'eux

meurt le risque est grand que le survivant ne le suive bientôt dans
1 Dans la mesure où ils ne sont pas transcendants, des sujets ne jouissent pas d'une réelle liberté vis-à-vis des objets et ne sont donc plus que des objets panni d'autres. Nier la transcendance équivaut à ne plus revendiquer sa liberté. Cependant l'être humain ne naît pas miraculeusement libre. Il est seulement invité à conquérir sa liberté et ne l'obtient qu'au terme d'un engagement exigeant beaucoup d'efforts. En définitive la croyance en la liberté humaine est un acte de foi humanisateur. Le fait que la réalisation d'une telle liberté dépende d'une croyance ne la rend pas pour autant imaginaire. 42

Ce que ne sont pas les fétiches l'au -delà. Pour parer à cette éventualité, on confie à la mère une statuette de même sexe que le disparu dont elle prend soin de la même façon que du survivant: elle la porte sur son dos, la baigne, lui met de la nourriture à la bouch~, la couche sur une natte, etc. Ce comportement est censé persuader l'esprit vital du disparu (son agbe luvh6) de s'incorporer dans la statuette qui le représente, et ainsi lui ôter toute inclination à regagner immédiatement le pays de l'origine d'où il n'aurait de cesse de rappeler le survivant à ses côtés. Contrairement à un fétiche, une telle statuette ne possède en propre aucune vertu. Elle ne donne lieu à aucune pratique sacrificielle d'assimilation de ce qu'elle est par le corps de son propriétaire. Elle n'est qu'un support de comportement symbolique. Elle aide le jumeau survivant à imaginer que son frère ou sa sœur demeure toujours à ses côtés, ce qui lui évite de souffrir intolérablement de sa perte. Parallèlement elle permet à la mère de se soulager du surcroît d'une énergie que la nature l'avait préparée et déjà engagée à utiliser au bénéfice de deux enfants. Elle ne leur fournit pas le moyen d'accomplir quelque chose. Elle se borne à leur procurer consolation de ne pouvoir réellement se comporter d'une certaine manière. - Quand les circonstances amènent quelqu'un à expérimenter des situations contraires à l'idéal conjugal qu'il s'était forgé au pays de l'origine avant d'être envoyé prendre naissance, un devin le met généralement en rapport avec une représentation vivante ou figurée de la personnification de cet idéal de façon qu'il puisse entretenir avec elle, à sa convenance, des relations symboliques purificatrices (Surgy, 1980). La personne désignée ou la statuette fabriquée puis entourée d'égards lui fournit des occasions de se libérer d'une énergie de réalisation entravée, déjà mobilisée au service de certaines fins. Elle ne sert ni à l'empêcher de parvenir à ces fins, ni à lui fournir des moyens accrus d'y parvenir, et ne définit aucune armature spirituelle se chargeant d'orienter différemment son expérience de la vie. Elle ne l'appauvrit ni ne l'enrichit en rien, mais le sauve d'un asservissement à des orientations impossibles à tenir 1. Substituts matériels de jumeaux défunts ou figurations de conjoints idéalisés lors du séjour de l'âme au pays d'élaboration des choix prénataux sont des instruments de dispersion d'une énergie vitale que le
1 Le conjoint de l'au-delà n'est pas envisagé comme une réalité invisible indépendante mais comme une variété de gbetsi, c'est à dire de promesse de réaliser son existence de telle ou telle manière (Surgy, 1980, p. 76 et 85-86). 43

Généralités sujet risquerait d'accumuler en lui de façon morbide. Ils ne fixent pas sur eux une telle énergie mais, à la façon de leviers écartant des obstacles, en facilitent au contraire la circulation. Pareil déblocage s'impose avant toute entreprise de réorientation du cours des événements par des moyens physiques ou occultes. En effet les expériences que sa propre nature impose à un sujet d'affronter doivent absolument être vécues par lui, réellement ou symboliquement, faute de quoi il ne parvient à réussir en rien, en particulier à bien exercer la profession de magicien guérisseur. A la différence des fétiches dont l'essentiel est caché et qui sont pour la plupart tenus au secret, il n'entre dans la composition des objets utilisés pour cela aucun mystère. Aucune puissance n'y est déposée ou attirée. Ils ne sont pas dangereux. N'importe qui peut les toucher. Ne pouvant servir à des actions magiques éventuellement maléfiques, nul n'éprouve de honte et ne manifeste de réticence à les exhiber au grand jour. 2°) Les fétiches ne doivent pas davantage être confondus avec des images ou des symboles matériels utilisés en toute lucidité d'esprit pour se remémorer, à des fins pratiques, culturelles ou religieuses, certaines valeurs essentielles ou certaines propriétés divines. Quel que soit le respect dont on les entoure, ces images ne se trouvent créditées, en effet, d'aucune efficacité intrinsèque. Elles n'ont de valeur qu'en fonction de ce qu'elles représentent. Une consécration peut ajouter quelque chose de plus à un objet de ce genre, sans le fétichiser pour autant. Elle transforme une simple indication de l'existence d'une puissance ou du chemin qui y mène en un lieu réservé à l'entretien de relations effectives avec elle. De telles relations sont certes bénéfiques, mais n'introduisent pas forcément dans le sujet une force manipulable par lui. Elles ne débordent pas alors du champ religieux. L'objet devient, à la limite, une sorte d'autel, mais non un déclencheur de prodiges ou d'envoûtements. De fait, quand il arrive de trouver dans des sanctuaires togolais des représentations de divinités sous forme de fresques, de décorations de vases sacrés, de modelages de ce qui recouvre le vodu, ou de statues (en ce qui concerne surtout les divinités importées du Ghana), elles sont parfaitement distinguées de ce qui en constitue l'efficace utilisable et identifie la source de leur puissance. Une technique de développement spirituel consiste à élever la relation instaurée avec l'image sainte au rang d'image de la relation avec la puissance représentée. La seconde relation peut dès lors être jugée d'après l'état de la première et un travail de perfectionnement 44

Ce que ne sont pas les fétiches de la première se tradUit forcément par une amélioration de la seconde, d'où découle satisfaction et réussite en même temps qu'épanouissement de l'âme. Cependant, quel que soit alors l'éminence de l'objet, placé ainsi au centre d'une existence, rien n'autorise à le classer dans la même catégorie que les fétiches d'Afrique noire. h) Des habitacles d'esprits indépendants

Les fétiches ne sauraient être confondus avec des résidences occasionnelles ou permanentes d'esprits invisibles individués auxquels ils devraient l'essentiel de leur puissance. Tout d'abord ils n'ont aucun effet sur les esprits ancestraux, sereins et impassibles, qui décident eux-mêmes du lieu où il convient de leur rendre un culte. Ces esprits ne viennent éventuellement s' associer à eux ou n'y demeurent associés après en avoir été propriétaires que pour contrôler l'usage qui en est fait pas les vivants auxquels ils s'intéressent. Bien qu'ils puissent exercer sur des esprits inférieurs (malicieuses créatures invisibles ou âmes errantes insuffisamment désincarnées n'ayant pas échappé aux turbulences passionnelles) une influence ou même une contrainte les incitant ou les obligeant à opérer ou à s'abstenir d'opérer dans un certain sens, nous ne les voyons pas mis à profit pour en assurer la capture ou l'asservissement durable. Quoi qu'il en soit, il importe de distinguer nettement leur propre puissance de celle des agents incarnés, désincarnés ou immatériels qui en subissent diversement l'emprise et par l'intermédiaire desquels il leur arrive d'exécuter ce qu'on leur commande. En pratique nous les voyons surtout utilisés pour repousser des esprits indésirables, les priver de leurs moyens ou les paralyser pendant un certain temps. Ils permettent, le cas échéant, de les vaincre, mais non de les forcer longtemps à une collaboration qui leur déplaît. Mêmes si de telles créatures ne sont pas animées de mauvaises intentions, une collaboration satisfaisante avec elles ne peut être garantie, étant donné leur caractère fantasque et entêté, que par des ancêtres ou des divinités les ayant convaincues d'entrer à leur service. Telle est la raison pour laquelle les habitacles d'âmes en peine ayant été recueillies dans une famille, avant tout pour les consoler de leur triste sort, sont partout radicalement distingués des fétiches.

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Généralités i) Des rivaux ou des adversaires des divinités

Le culte des fétiches n'entre pas sérieusement en lutte contre celui des divinités familiales, professionnelles ou territoriales. n prend place en Afrique noire dans des systèmes religieux où de telles divinités, un Dieu suprême et des esprits de tous rangs trouvent également la leur. Il est vrai que certaines personnes sont plus intéressées par les capacités d'emprise sur les autres et sur la nature qu'ils leur confèrent que par le culte d'ancêtres et de puissances auxquels confier humblement la direction et la protection de leur existence. Il est vrai qu'ils incitent à se passer du secours de telles puissances et à se délivrer, en même temps que de leur tutelle, des complications entraînées par l'obtention de leurs faveurs. En ce sens ils leur font concurrence. Cependant ils ne fournissent pas exactement les mêmes services et cette concurrence est bénéfique pour l'ensemble du système de la même façon qu'une émulation entre divers entrepreneurs est bénéfique pour une économie libérale. Puisqu'ils ne sont ni de simples objets, ni des objets nous renvoyant à d'autres choses qu'ils nous signifieraient, nous ne pouvons qu'être d'accord avec J. Pouillon quand il déclare (1975, p. 119) que "le fétiche est ce qu'on ne parvient pas vraiment à penser". Cependant ce n'est pas en raison, comme il nous le suggère, d'une coïncidence ou d'une confusion en lui, par réduction de tout écart entre eux, du signifiant et du signifié (idée reprise par Roy Ellen, 1988, p. 226227), mais du fait que ce qu'il est destiné, non pas seulement à nous signaler, mais à présentifier se situe dans une direction orthogonale à celle qui relie les signifiants concrets à leurs signifiés intelligibles. Un fétiche n'est pas construit pour soutenir une contemplation mais éventuellement une possession spirituelle qui n'implique nullement une aliénation du sujet mais une mise à l'écart des référents habituels de son comportement. Il nous fait accéder, par delà les significations, à l'ordre des puissances surnaturelles de connaissance, de détermination de soi-même et d'engagement dans le monde que s'attribuent les auteurs de significations. Mais d'où lui viendrait la capacité de nous raccorder à ces hautes puissances s'il ne prenait secrètement racine, au cœur même de l'univers, dans le suprême foyer de réconciliation et d'intégration dans une relation vivante de toutes les paires d'opposés qui y font émergence, à commencer par celles de l'être pur et de la matière, de l'esprit pur et de l'esprit malsain? Dans les systèmes où ils trouvent une justification, les fétiches sont donc bien 46