Où va l'Inde moderne ?

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296274990
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"Conjonctures

politiques"

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Summary

The book is an attempt at describing and evaluating the process of accentuation of political tensions in the largest democracy of the world, which is also the second human set-up of the earth. One of the thesis illustrated here is that an understanding of the political crisis in India today is very difficult whithout an approach of the social context. In a country wQere the nation was commonly defined in relation to religion from the very beginning of nationalism, political conflict displays also specific features. The book focusses upon some important levels of the socio-political crisis: riots between hindus and muslims, the evolution of democracy, the tangle of secularism, the rise of hindu nationalism, the ethno-regional conflicts, and the irruption of caste into politics. The detailed account of events is an occasion for trying to introduce some theoretical perspectives.

Couverture: une manifestation à Bombay (avril 1991)

Gérard Heuzé

Où va l'Inde moderne? L'aggravation des crises politiques et sociales

CAIDER N° 3 Novembre 1993

Conjonctures

politiques

L'Harmattan

A propos

de l'auteur

Gérard Heuzé est sociologue, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique, membre du Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud (EHESS, Paris). Il travaille depuis 15 ans sur les milieux populaires en Inde contemporaine. Il s'est intéressé dans ce cadre au monde ouvrier, au mouvement syndical, aux artisans, aux migrations, au chômage, à la culture populaire, à l'évolution des consciences et des organisations religieuses et aux partis politiques populistes. Ses grandes approches de terrain ont concerné notamment les mineurs de Dhanbad (Centre-est), les petites entreprises urbaines à Calcutta, les employés du textile de Bombay, les déplacements de population et l'implantation de centrales thermiques à Singrauli (Centre). Depuis quatre ans, il est associé à des chercheurs de l'ORSTOM pour étudier les milieux populaires face au chômage et aux mouvements religio-politiques, particulièrement les Shiv Sena. Ce texte synthétise une part notable de ses recherches récentes.

Du même

auteur

A l'Harmattan: La grève du siècle (I989) Iran au fil des jours (1990) Aux Editions de la Maison des sciences de l'Homme Ouvriers d'un autre monde (I989)
Aux Editions de l'Ecole des hautes études en sciences sociales Travailler en Inde, Collection Purusartha n° 14 (I992)

Aux Editions de l'Orstom Pour une compréhension des faits et des hommes du secteur non structuré (I992) Aux Editions Karthala (en collaboration avec L. Jagga et M.J. Zins) Les conflits sociaux en Inde et à Sri Lanka (1993) Au LERSCO (Nantes) Travail et travailleurs en Inde (I987)

@ L'HARMATTAN, 1993 ISBN: 2-7384-1755-8

Introduction

Eux et nous

Les évènements violents qui agitent la péninsule indienne suscitent fréquemment des réactions stéréotypées. Il paraît tentant aux Français, terriblement sous-informés en la matière et manquant presque toujours de références, de succomber à la double tentation de la fascination pour l'exotisme et du mépris. Au total, il n'y aurait rien à y comprendre. Ces gens bizarres ne seraient pas "dans l'Histoire". Ces masses "innombrables" seraient tellement préoccupées par la survie qu'elles enregistreraient à peine l'évènement. Ne feraient-ils pas mieux de "s'occuper de développement" ? On a terriblement tort. Il est, d'abord, irresponsable de négliger l'évolution du deuxième bloc humain de la terre, qui deviendra le premier à partir de 2025 si les faiseurs de prospectives démographiques ont raison. Il est ensuite dangereux d'ignorer, ou de faire mine d'ignorer ce qui se passe à l'un des points les plus chauds de la planète, puisque deux pouvoirs nucléaires farouchement ennemis s'y regardent avec une animosité qui s'accroît au rythme de leurs problèmes internes. A l'intérieur de la Fédération indienne, poids lourd du sous-continent, des Bosnie et des Sarajevo, mais aussi des Beyrouth et même des Palestine se profilent. Il est donc particulièrement urgent de s'interroger sur l'aggravation des tensions, mais aussi sur les transformations qualitatives de la violence dans le pays de la non-violence. Comment ne pas voir, par ailleurs, que des bouleversements cataclysmiques, ressemblant et s'opposant à la fois aux perspectives de la révolution iranienne, se préparent, ou sont au moins en suspens, au terme des chocs répétés que subit l'immense fédération? Il ne s'agit pas du résultat de l'échec économique. C'est au contraire parce que l'on s'est occupé avec succès de développement que les tensions s'aggravent.

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Au coeur de l'hystérie des conflits, on a pourtant réussi à maintenir et faire fleurir la démocratie. Il est infiniment dommage, pour les Français et les Européens, de ne pas profiter de l'expérience de ce formidable laboratoire de pratiques sociales et politiques qu'est l'Inde d'aujourd'hui. Le sort des Indiens est intimement lié depuis plus de deux siècles à celui de l'Europe. Depuis la réinvention, largement effectuée par des Européens, du passé et de la gloire védiques, histoire, institutions et concepts des deux univers sont profondément associés. Si le monde est un tout solidaire, ces deux parties le sont plus étroitement que d'autres. La construction européenne a, semble-t-il partout, accentué les tendances des habitants du Vieux continent au repli sur eux-mêmes. On s'invente avec bien de la peine, dans l'euphémisation et l'ennui. La quasi-toute-puissance d'idéologies identitaristes molles, faisant perpétuellement référence à l'Occident, comme entité spirituelle, civilisation ou culture n'éveille même plus les remarques sarcastiques ou les diatribes d'esprits critiques et attentifs. On prend des risques cependant. Parler d'identité en soi, alors qu'il n'existe que des identifications construites, c'est déjà jouer à l'identitarisme. Déployant la problématique de la frontière selon une prodigieuse variété de registres, l'Inde d'aujourd'hui apparaît certes comme un apprenti-sorcier, en proie aux désarrois de l'impossible limite. C'est pourtant un univers à surprises. Elle pourrait se révéler aussi maîtresse en la matière, maîtresse en méthodes pour relativiser les monstres. Par ailleurs, une approche, même rapide, des troubles de la région suffirait souvent à permettre de questionner utilement certaines dérives identitaristes européennes, les plus fondamentales n'étant sans doute pas les outrances néo-fascistes, ou le courant national-populiste mais bien l'increvable culturo-centrisme, constamment dopé de puissance technique, qui nous hante depuis le XIXe siècle, et d'où procède si largement les outrances sus-nommées. Plus largement, on retrouvera dans l'Asie du sud en fureur les sources du nationalisme, de l'idéologie "communautariste" anglosaxonne et de l'arrogance culturelle, retournées, retravaillées, évoluées dans un autre contexte. On y prendra, peut être plus qu'ailleurs, conscience de l'ampleur incontestable et des perpétuelles limites de l'universalisation des pratiques sociales.

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Chapitre I

La montée

des violences

interconfessionnelles

La nouvelle mort du Mahatma Gandhi Ayodhya, 6 décembre 1992. Il fait frais sur la petite ville de pèlerinage du nord-est de l'Uttar Pradesh, à 500 kilomètres de la capitale. Il est dix heures. 200 000 personnes, parmi lesquelles de très nombreux jeunes gens, se pressent autour d'une construction de briques, une mosquée sans caractère, entourée d'une triple rangée de barrières métalliques. Ils sont venus par bus et trains spéciaux de l'Inde entière. 50 compagnies de l'armée territoriale, de la garde mobile et de la police régionale surveillent la scène, enveloppée de poussière: une vaste esplanade récemment dégagée, sur la frange d'une petite vilIe farcie de temples, de dharamsala (auberges communautaires) et d'ashram (centres d'enseignement religieux). Au loin, le campement des régiments de la 'Force d'intervention rapide', une innovation vouée par le gouvernement central aux contrôle des émeutes en tous genres. Les manifestants venus à l'appel de la Vishva Hindu Parishad (Forum hindou mondial, VHP), et de plusieurs organisations hindoues militantes (voir ch. IV), sont extrêmement tendus. Des cris s'élèvent: "il faut la briser" ; "donne un coup, et puis un autre" ; "Vive Ram". Cela fait neuf ans que la VHP a placé la petite mosquée, sans doute bâtie en 1528 par Mir Baqi, un lieutenant du premier des empereurs moghols, Babur, dans sa ligne de mire. Depuis le XIXe siècle, une tradition régionale prétend que l'édifice a pris la place du plus grand et du plus authentique des temples dédiés à Ram(a), symbole de la perfection royale, avatar de Visnu et figure essentielle de la dévotion populaire comme de la religion savante, auquel la cité de pélerinage est consacrée. Ayodhya est bien le nom de la résidence de Ram dans le Ramayana, une des épopées majeures de la

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civilisation indienne, mais de temple sous la mosquée, et surtout de temple majeur, il semble bien n'avoir jamais été question. Plusieurs piliers de pierre noire placés à l'entrée du bâtiment sont certes clairement d'une autre origine. Les historiens de la Vishva Hindu Parishadproclament qu'ils proviennent justement du "fabuleux" 'Temple de la terre de naissance de Ram' (Ramjanmabhuml1 démoli pour construire la mosquée. Cette dernière est pourtant très loin d'être un édifice musulman d'importance. Elle n'a jamais servi qu'à la population locale. En 1949, alors que l'ex-empire des Indes venait de donner naissance dans le sang au Pakistan et à la République fédérale indienne, des hindous désireux d'en découdre avec les musulmans ont placé des statues dans l'édifice. Resté la propriété des fondations musulmanes sunnites (waqt), il est devenu de fait, un temple. Jawaharlal Nehru s'était alors brièvement penché sur le problème. mais l'affaire ~tait restée circonscrite. La mosquée avait été fermée sur décision du juge de Faizabad (le chef-lieu) et oubliée durant 35 ans. En 1986, la campagne de la VHP en faveur d'une "libération" d'Ayodhya était cependant devenue assez puissante pour que Rajiv Gandhi fasse ouvrir les cadenas, afin de satisfaire, pensait-t-il, une partie de son électorat. La 'mosquée de Babur' (Babri Masjid) est devenue un enjeu national de vraiment tout premier ordre en 1989. Trois ans plus tard, la Vishva Hindu Parishad, appuyée par des religieux hindous, soutenue par le puissant Parti populaire de l'Inde (Bharatya Janl1ta Party, BJP) qui vient d'obtenir 20,9 % des voix aux élections de 1991, structurée par le réseau de la vaste Organisation nationale des volontaires (Rashtrya Svayamsevak Sangh, RSS), et poussée en avant par son organisation de jeunesse (Bajrang Da!) appelle de manière obsessionnelle à son remplacement par un "temple magnifique", destiné à effacer l'affront et affirmer la gloire de Ram. Les musulmans, visés par cette campagne, sont inquiets. La minorité comprend de Il à 12% de la population de l'Inde, mais elle est plus nombreuse dans la plaine du Gange, autour d'Ayodhya (de 15 à 25%). Elle n'est représentée ou organisée par aucun parti politiq~e d'importance. En 1986, un Comité d'action pan-indien pour la mosquée de Babur (AIBMAC) où dominent les conservateurs, bientôt concurrencé, après scission, par un Comité de coordination pour le mouvement de la mosquée de Babur(BMMCC), dirigé par le libéral S. Shahabuddin, s'efforce de garantir le statu quo, puis d'obtenir la rétrocession de la mosquée, en négociant, sous égide gouvernementale, avec la Vishva Hindu Parishad et d'autres organisations hindouistes militantes. Des deux côtés les positions se sont durcies. Incomparablement plus puissantes, les organisations hindoues ont rompu une nouvelle fois les négociations en novembre. Elles ont refusé de participer à la réunion du Conseil national de l'intégration, une sorte de commission d'arbitrage des conflits interconfessionnels fondée en 1958, et fait ensuite monter la pression.

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La petite mosquée est devenue une sorte de prisme où se diffracte un pays tout entier, y reconsidérant son histoire pour en faire 'des histoires' conflictuelles alors que des minorités décidées, s'appuyant sur des mouvements sociaux de plus en plus variés et importants, y inventent ou reformulent son 'identité'. Que ce médiocre bâtiment soit devenu le symbole du statut, et peut être du droit de vivre de 110 millions de musulmans de l'Inde, ne se comprend pas si l'on s'en tient aux péripéties de l'endroit. La minuscule controverse, d'un genre banal et répété à des dizaines d'exemplaires dans tous les coins de la péninsule, a en effet rencontré, au milieu des années 1980, un moment particulier d'évolution sociale, prenant place dans le cadre d'un affaiblissement de la représentation politique, alors qu'il existe de formidables agents intéressés à la promotion d'une affaire de ce genre dans le cadre de leur stratégie de prise du pouvoir. Le RSS est la fabrique de cadres du parti (le BlP) et de 'l'église' (la VHP), l'ensemble constituant ce qu'on appelle la 'famille du RSS' (Sangh Parivar): des millions de membres, des réseaux d'institutions présents partout (voir ch. IV). Le scénario s'est cependant mis en place quand la préoccupation identitariste hindoue, le sentiment d'hindouité ou hindutva, un thème déjà ancien, mais demeuré jusqu'alors le souci d'une minorité marginalisée, est devenu le leitmotiv de couches toujours plus larges de la population, des jeunes, des étudiants d'abord, des commerçants et des employés de bureaux ensuite, des instituteurs et professeurs aussi, puis des paysans et bien d'autres. Le retour à la direction d'lndira Gandhi, fille de Nehru, s'est pourtant fait en 1980 sous le signe du pouvoir fort, laïque et libéral. La 'dame de fer' de l'Inde a immédiatement fait passer des lois répressives et s'est attaquée de front au mouvement ouvrier. Elle a gagné, apparemment, écrasant, avec l'aide des employeurs privés, les employés du textile de Bombay (Heuzé, 1989). Toutes perspectives bouchées, ces derniers viendront bientôt à l'identitarisme. La Première ministre est, d'ailleurs, déjà inquiète, avec la direction du Congrès, face à l'érosion régulière des voix du parti. Les électeurs deviennent imprévisibles. Beaucoup, et notamment les jeunes, sont attirés par le régionalisme et diverses formes d'esprit confessionnel. Est-ce pour les séduire que la première responsable de l'Etat se met à fréquenter si ostensiblement les temples, pendant que des sous-fifres tentent de flatter ou d'attirer les musulmans, et notamment les plus conservateurs? C'est l'époque des conversions de Minakshipuram (Tamil Nadu). Trois mille Harijan (membres des plus basses castes, ex-intouchables) rejoignent l'islam. La Vishva Hindu Parishadfait de l'affaire un thème de propagande infiniment mobilisateur. Elle dénonçe "l'argent saoudien", "le complot antinational" et "la menace démographique", tous périls musulmans. L'on n'est pas loin, alors, de soutenir les mêmes thèses dans certains cercles gouvernementaux et dans plusieurs organes de presse de l'establishment

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(Times of India). Il est vrai qu'une vague identitariste emporte aussi les musulmans. On construit des mosquées, multiplie les prières et les fêtes publiques, déploie les symboles de masse de la différence. Le Tabligh-eJamaa, organisation missionnaire et propagandiste basée à Delhi, accentue son effort de standardisation des pratiques religieuses. Si l'islam politique reste faible, des comités locaux, piétistes ou rigoristes, se multiplient. En 1983, quand le long trajet d'une citerne emplie d'eau du Gange vers Kanyakumari, à la pointe sud, provoque la ferveur populaire hindoue, établissant les normes d'une stupéfiante agit propà l'indienne, la première responsable de l'Etat semble trouver des charmes à cette nouvelle initiative de la Vishva Hindu Parishad. Une partie du monde politique et plusieurs secteurs des classes dominantes courtisent ceux qui vont faire d'Ayodhya un drame national. C'est le premier rath yatra. Il yen aura des dizaines d'autres. La situation en Assam (Nord-est), fournit justement à ces derniers de nouveaux arguments. De terribles affrontements opposent une partie de la population locale à des migrants, illégaux et musulmans, venus du Bangladesh. A Nellie, plus de deux mille d'entre eux sont massacrés avec des haches et des machettes. On dénonce avec une aigreur et une ardeur accrues le 'complot démographique' de la minorité. La même année encore, une partie de la jeunesse et des religieux sikhs entrent en rébellion armée dans la riche, l'essentielle province du Punjab. Cette ancienne secte hindoue a commencé au XIXe siècle son cheminement vers l'affirmation séparée mais un mélange de chômage et d'interrogation sur l'identité collective aide puissamment à faire de ce processus normal une crise sociale et politique terrible. Les triviales manipulations de l'Etat central et du parti au pouvoir joueront aussi un rôle éminent dans le drame. Le conflit va faire au moins 30000 tués jusqu'en 1993 et coûter la vie à Indira après le traumatique assaut du temple d'or d'Amritsar (Juin 1984). Début novembre, la première responsable de l'Etat est abattue par ses gardes du corps sikhs. Les plus terribles pogromes de la période post-indépendante ont lieu dans les jours qui suivent. 3 000 à 5 000 sikhs sont assassinés en Inde du nord. Les violences ne sont pas le fait de fanatiques passéistes, mais de modernistes et de voyous sans idéologie associés au parti du Congrès. Son fils, Rajiv,joue alors ouvertement la carte 'hindoue' pour se faire triomphalement élire. Il semble même bénéficier de l'appui du RSS. Les jeunes sikhs se lancent dans un atroce terrorisme, dont le but est, entre autres, de faire fuir la forte minorité hindoue du Punjab. On établit des camps de réfugiés à Delhi et en Haryana. Des milliers de familles amères diffusent à nouveau, volontairement ou simplement par le pitoyable spectacle de leur exode, l'idée-force montante qui veut que "l'hindouisme est en danger". Plusieurs rath yatra ont lieu dans le nord. En 1986, suite à des manipulations politiques au moins aussi 'sales' que celles qui ont contribué à embraser le Punjab (le gouvernement achetant les députés de l'opposition),

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c'est la jeunesse du Cachemire qui entre en sécession, bientôt soutenue par l'immense majorité de la population musulmane de cette vallée de l'Himalaya. La désaffection croissante des musulmans, secoués un peu partout par de terribles émeutes et de plus en plus défiants vis-à-vis de l'Etat, semble inquiéter au plus haut point les responsables congressistes. C'est sans doute pourquoi on trouvera judicieux d'amender la Constitution pour plaire aux religieux les plus conservateurs. Au début, il ne s'agit que d'une divorcée musulmane qui veut obtenir pension de son mari, dans une ville du centre du pays. Ce dernier refuse en s'appuyant sur la jurisprudence islamique ('sharia't). La minuscule controverse devient affaire d'Etat quand des foules de jeunes musulmans manifestent violemment, pour la sharia't peut-être, par peur de l'assimilation certainement. Dans la bouche des fervents de l'identité hindoue, l'affaire Shah Bano (c'est le nom de la dame), et la reculade du gouvernement, deviendront des arguments-massue contre la minorité, à laquelle on reproche de bénéficier de "traitements de faveur". C'est pour contrebalancer leur impact que le gouvernement fera ouvrir les cadenas de la Babri Masjid En 1989, éclate l'affaire Rushdie. C'est dans le sous-continent que ses conséquences se font le plus violemment sentir. L'Inde est le seul pays non musulman à avoir interdit 'Les versets sataniques' après que de violentes manifestations eussent fait 12 tués à Bombay. Les manifestations d'aggressivité iraniennes seront désormais scrutées par des journalistes qui subissent de plus en plus l'influence de l'hindouisme militant. Tout ce qui touche aux tendances dures et modernes de l'islam, aux guérillas, aux attentats, aux partis plébéiens qui s'en réclament dans les bidonvilles du Moyen-Orient, commence à avoir un énorme impact sur l'Inde urbaine. Il ne manque plus de dramatiseurs et de simplificateurs pour transformer tous les musulmans en terroristes et en agents de l'étranger. La même année, la situation devient intenable au Cachemire. Alors que la minorité hindoue de cette province, les 'pandit du Cachemire' dont la famille Nehru fait partie, doit se réfugier dans des camps de toile au Jammu, on passe l'épopée Ramayana à la télévision d'Etat. Ce n'est pas le premier Ramayana filmé mais l'arrivée du poème fondateur sur le petit écran a un impact formidable. Chaque dimanche, durant un an, l'Inde s'arrête. L'épopée raconte, entre autres, la lutte, longue et féroce, du bien et du mal, incarnés par Ram et le démon Ravana. Le mal recule finalement pour laisser place au 'royaume d'harmonie', le Ram Rajya. La situation fait qu'une partie des perspectives de la VHP, et notamment l'idée d'un hindouisme menacé par les forces obscures, paraît illustrée par les images. En novembre 1989, des dignitaires religieux de la VHP posent la première pierre du futur temple devant des centaines de milliers de spectateurs enthousiastes. Un an plus tard, l'Inde du Nord entre en ébullition à propos de quotas d'embauche à destination des basses castes (voir ch. VI). Les partisans de la démolition de la mosquée esquissent alors une alliance avec les modernistes cosmopolites

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qui ne parlent que d'ouverture au marché, d'importations et de compétition internationale. L'agitation pour le temple d'Ayodhya devient frénétique. En octobre 1990, le secrétaire général du BJP, L. K. Advani fait le tour du pays dans une voiture décorée comme le char du dieu, celui de la télévision bien sûr, suscitant dans son sillage des émeutes qui font 600 tués. Le nord de la fédération est en état de siège. Advani est arrêté le 23, la répression s'intensifie et le gouvernement tombe. L'Inde paraît stupéfiée, mais bientôt la mobilisation reprend, toujours plus forte, toujours plus organisée, sur des thèmes toujours plus extrémistes. En 1988, certains éléments de la VHP proposaient encore de reconstruire la 'Mosquée de Babur' à leurs frais. En 1990, on aurait encore laissé les musulmans refaire le bâtiment dans le voisinage. En 1992, on exige que rien ne soit bâti dans un rayon de 5 km autour du site. La polémique à propos d'Ayodhya est devenue nationale depuis 1986. Menée par la VHP et d'innombrables organisations affiliées ou concurrentes, c'est un concert à plusieurs registres, qui s'est constamment enrichi. On y mêle des considérations historiques, nationales, sociales et religieuses. On y exprime bruyamment le désir de venger "la plus longue", et "la plus atroce" des colonisations, celle des musulmans, sans hésiter à réécrire, ou simplement attribuer un sens unique à l'histoire. On y parle aussi de "justice" en exigeant un traitement égal pour tous, et la fin des "privilèges" de la minorité. On y crie l'intention de restaurer la "gloire de Ram" et "l'intégrité" de la religion. On y proclame la volonté de retrouver "l'honneur" des Hindous. On y exprime le souci de résister à la "menace terroriste", ou à la "pression démographique" musulmane. On y évoque la nécessité du "sacrifice" et de l"unité" hindoues. On y parle de libération, celle de la Terre de Ram, celle du Dieu "emprisonné", celle des Hindous "trainés dans la boue au cours des siècles". On y exalte enfin la promesse d'instaurer le "royaume de félicité" (Ram Rajya), où n'existerait plus chômage, incertitudes identitaires, pauvreté ou abaissement national. Dans cet ensemble de thèmes, la diabolisation de l'Autre (le musulman en l'occurrence) et la perspective du conflit occupent une place prépondérante. Le 30 octobre et le 2 novembre 1990, des dizaines de manifestants sont déjà 'morts, pour Ram' et contre la mosquée de Babur, sous les balles et les lathis (gourdins) de la police de Mulayam Singh Yadav, chef du gouvernement de l'Uttar Pradesh, élu à la tête d'une coalition de centregauche en 1989. L'année suivante, les électeurs d'une province qui compte plus de 100 millions d'habitants ont envoyé au Parlement une majorité de députés du BlP, favorables à la démolition de l'édifice, mais le nouveau gouvernement provincial s'est montré d'une extrême prudence. Elu en promettant la fin de la corruption et "un gouvernement qui travaille", il a longtemps cherché la crédibilité politique et des certificats de bonne gestion. La petite mosquée, que les idéologues de la VHP n'appellent plus que "la structure", histoire de réfuter les accusations de sacrilège, semble toujours

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gêner les autorités provinciales en cette fin de 1992. C'est qu'elle a déjà fait tomber, outre celui de Mulayam Singh, un gouvernement fédéral, celui de V.P. Singh, qui s'était fait élire en 1989 en promettant la justice sociale. Historiens, juristes, fabricants de légendes, diffuseurs de rumeurs et propagandistes ont rivalisé d'ardeur à son sujet tout au long de 1992 et l'excitation n'a cessé de monter dans certains cercles religieux et militants. L'affaire du temple focalise à la fois le champ politique et les imaginaires. Les organisations hindouistes parlent de continuer, après "la victoire", en "libérant" d'autres sanctuaires remplacés au cours de l'histoire par des mosquées. On parle du temple de Krishna à Mathura et du temple de Shiva à Bénares, effectivement brutalement remplacés par des mosquées au cours du XVIIe siècle, comme prochains objectifs. Des érudits d'un nouveau genre font circuler la liste de "3 000 sanctuaires anéantis par les envahisseurs musulmans", qui ont laissé place à des mosquées dont il conviendrait de questionner la légitimité. Des pamphlets proposent de raser la grande mosquée de Delhi (Jamaa Masjid), coeur culturel de l'islam indien, d'où tonne régulièrement l'Imam Bukhari, l'un des rares tribuns, célèbre autant qu'extrémiste, de la cause musulmane. Ce fondateur de l'AIBMAC tenta notamment de créer une milice d'autodéfense en 1986. D'autres opuscules affirment "preuves à l'appui" que le Taj Mahal (tombeau bâti de 1632 à 1652 à Agra par Shah Jahan pour sa femme Mumtaz Mahal) est un antique temple hindou détourné de sa fonction, ce qui démontrerait à la fois le génie des Hindous et l'ampleur de la perversion musulmane. Au bout du compte certains parlent "d'envoyer les 110 millions de musulmans indiens au Pakistan". Le gouvernement minoritaire de N. Rao, entre les mains du Parti du Congrès depuis les élections de 1991, est en principe un opposant de la Vishva Hindu Parishad, de ses slogans et de ses méthodes, mais il a peur de s'aliéner encore plus les masses, et notamment la jeunesse, qui semblent pencher de plus en plus du côté du mouvement. Il se contente d'immobiliser ses adversaires dans un filet juridique tout en usant de pressions administratives vis-à-vis du gouvernement régional BJP. La VHP a acheté des terrains que le Comité d'action pour la Babri Masjid, le BMMCC le Bureau d'application de la sharia't(AlI IndiaMuslim Personal Law Board) et le gouvernement fédéral lui contestent. La lenteur proverbiale des juridictions indiennes facilite la mise en oeuvre des tactiques du gouvernement central visant à faire traîner l'affaire, mais les pratiques dilatoires ont des limites. La tension monte à chaque campagne de mobilisation. Les manifestants sont venus légalement à Ayodhya. Pour le 6 décembre, la VHP a obtenu, du bout des lèvres, la non-intervention des autorités centrales, à condition de ne rien construire sur les terrains en litige. Des négociations secrètes sont en cours depuis des mois entre l'Etat et les activistes. Le 3 décembre, l'opposition de gauche (Parti Communiste de

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l'Inde, Parti communiste de l'Inde (marxiste) et Janata Da!), a pourtant mis le gouvernement en demeure de démissionner ou d'interdire la manifestation, en prédisant "un bain de sang" si la VHP rassemblait à nouveau des dizaines de milliers de jeunes décidés à en découdre. Il semble bien que le Premier ministre Rao ait aussi peur du JanataDal (Parti populaire) et de la gauche que des Hindous politisés. On affirme dans l'opposition que c'est un fervent de Ram et que son coeur penche du côté du BlP. Le gouvernement provincial de Kalyan Singh (ElP) appuie l'initiative mais promet que tout se passera "dans le calme et dans la légalité". Les pèlerins d'un nouveau style, les karsevak, sont en principe venus pour un "travail sacré" (kar seva), en l'occurence des terrassements "symboliques" autour de la mosquée, en face de laquelle s'élève depuis 1991 une plateforme qui doit servir d'embryon au futur temple. En face, un tas de briques consacrées au cours d'une mémorable campagne de mobilisation et de propagande dans des centaines de milliers de villages du pays (en 1989) et une exposition retraçant les épisodes de la lutte. C'est l'histoire interprétée par la VHP: l'Inde semble n'avoir vécu que pour libérer Ayodhya, au travers de "76 batailles" qui auraient fait "270 000 victimes". Les autres historiens n'en ont trouvé nulle trace, mais la VHP tient à sa ne et dernière bataille. Si le gouvernement de Delhi refuse absolument de laisser démolir la Babri Masjid, il admet en revanche le principe de la construction du temple. En 1989, Buta Singh, ministre de l'Intérieur du gouvernement de Rajiv Gandhi, avait même proposé ce dernier pour poser la première pierre de l'édifice. En fait de travail sacré, des centaines de jeunes gens s'entraînent le 4 et le 5 à l'escalade et au maniement de la barre à mine, sous la conduite de mystérieux instructeurs, fournis par une partie du Bajrang Dai et par des groupements moins connus. Dans le campement des karsevak, une sourde hostilité vis-à-vis des organisateurs de la manifestation, qui se sont engagés à ne rien faire d'illégal, ne semble que s'accroître entre le 3 et le 6 décembre. On parle de traîtrise et de mollesse. Bandeau safran sur le front, cheveux rasés, trident ou gourdin à la main, on chante "si le sang des Hindous ne bout pas, ce n'est pas du sang mais de l'eau"... Il est Il heures. Une centaine de jeunes gens, portant les emblèmes des karsevak et paraissant sérieusement organisés, brise le cordon de sécurité formé par les policiers provinciaux autour du site. Ils pénètrent sur le terrain litigieux, un peu plus d'un hectare, comprenant la mosquée. Les forces de l'ordre résistent symboliquement. L'inauguration officielle du kar seva, prévue à Il heures 35 avec la participation de religieux, n'aura jamais lieu. Il h 45: 2000 jeunes gens ont envahi le site. Ils démolissent les barrières métalliques, qui vont fournir des outils à ceux qui n'en ont pas, et se dirigent en hurlant vers la mosquée qu'ils commencent à bombarder de projectiles. Un cordon de militants du RSS tente de les retenir mais doit rapidement commencer à refluer sous la pression. H.V. Sheshadri, secrétaire général de l'organisation, intervient à Il heures 55 pour demander, en

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différentes langues de l'Union, aux jeunes de se retirer du site. Il est hué et insulté en autant d'idiomes. Les organisateurs tenteront de ramener le calme par tous les moyens, sauf la violence, jusqu'à 12 heures 30. C'est l'heure à laquelle la police disparaît alors que le service d'ordre du RSS est définitivement débordé. A la Nouvelle Delhi la cellule de crise du gouvernement congressiste est informée. Aucun ordre n'en émane. L'autorité provinciale BJP, se souvenant des suites électorales du massacre d'octobre 1990, refuse aux forces paramilitaires l'autorisation d'intervenir avec des armes à feu. Le gouvernement central leur donne en conséquence l'ordre de ne pas bouger. La nature fédérale de l'Etat complique peut-être la tâche des autorités de Delhi, mais elles disposent de moyens d'action qui ne seront pas utilisés. Dans la mosquée, les karsevak déménagent les statues de Ram et Sita (son épouse). Ils occupent complètement le site. A 1 h 30 des groupes compacts de jeunes gens sont sur les trois dômes qu'ils commencent à attaquer avec des pioches pendant que des dizaines de milliers de spectateurs enthousiastes rythment des slogans: "donne un coup, puis un autre...". A 1 h 55, le premier dôme commence à céder en son milieu. La consternation la plus profonde paraît toujours régner dans les rangs du RSS, dont les membres, en uniforme kaki, ont bâti leur réputation sur le culte de la discipline. On y discute cependant ferme pour savoir s'il ne convient d'accepter le fait accompli et prendre la tête du mouvement. Sur le site, des karsevak commencent à pourchasser les journalistes pendant que la police s'enferme dans le commissariat local. Les dirigeants locaux du BJP quittent la scène, l'air consternés, mais Uma Bharti, députée BJP à l'Assemblée nationale et pasionaria du mouvement, éclate de joie en reprenant les hurlements lancés par la masse des karsevak. A trois heures elle crie à pleins poumons, en compagnie de milliers de voix exaltées: "encore un coup, encore un autre et 'notre honte' est par terre!". 3h 15. Le premier dôme s'écroule au milieu des vivats. Plusieurs karsevak sont écrasés sous les gravats. A 16 heures, alors que le gouvernement central semble faire son deuil du monument, Kalyan Singh, chef du gouvernement provincial (BJP), donne aux forces paramilitaires l'ordre d'intervenir et demande des renforts, mais refuse toujours que l'on fasse usage des armes à feu. Des dizaines de milliers de karsevak sont en train de bloquer les accès d'Ayodhya avec des pierres, du mobilier urbain, des arbres et des véhicules. 17 heures 30: les gardes mobiles sont immobilisés sur les barrages hérissés de manifestants pendant que le dernier dôme de la mosquée s'effondre en soulevant un nuage de poussière blanche. La foule hurle" mandir vahi banaengè', "c'est ici que nous bâtirons le temple", pendant que des jeunes, soutenus par des dizaines de saddhu (ermites, membres de sectes) s'apprêtent à démolir les murs. A quelques dizaines de mètres, une photographie immortalise le sourire retrouvé de Murli Manohar Joshi, président du BJP et de LaI Krishna Advani, président du groupe parlementaire (BJP) et chef de l'opposition à la chambre basse, qui regardent la scène en compagnie de

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plusieurs officiers de police. Le BlP vient d'accepter le fait accompli et ses chefs décident de reprendre la tête du mouvement. Ashok Singhal, secrétaire général de la Vishva Hindu Parishad exulte plus franchement: "les sentiments des Hindous ne peuvent être éternellement ignorés dans ce pays. On vient de le démontrer aujourd'hui". A la Nouvelle Delhi, le Premier ministre discute de la situation avec des parlementaires et choisit de ne rien faire. Le gouverneur de l'Uttar Pradesh révèlera dans la nuit qu'il n'avait reçu aucun ordre d'action de la part des autorités. C'est le délire sur le site de l'ancienne mosquée, dont les briques sont arrachées une à une et pilées menu avec une furie minutieuse alors que des piliers et des plaques de l'édifice sont emportés au loin, afin de servir de "preuves historiques" aux partisans de l'agitation. 20 heures: les derniers murs tombent dans l'allégresse. Des dizaines de milliers de pèlerins fuient le site encerclé par les forces de l'ordre. Un fort groupe d'une dizaine de milliers de jeunes, ceux qui ont fait l'évènement, entreprend cependant de construire un mur de briques derrière lequel ils replacent et font consacrer les symboles sacrés. Le gouvernement n'osera jamais y toucher. Ils ne seront délogés que le 8 décembreau matin par 25 000 membres des forces paramilitaires. En ce soir du 6 décembre, les karsevak sont ivres de victoire et d'efforts. Des torches à la main et des slogans haineux à la bouche, des milliers d'entre eux se répandent dans les faubourgs d'Ayodhya, où résident depuis des siècles des familles musulmanes, et le pogrome commence. Si les "fils de Babur" se sont enfuis par centaines, il en reste que la foule lapide, coupe en morceaux, et brûle avec leurs maisons. A minuit, une quarantaine d'entre eux sont morts. Parmi eux, le secrétaire local du BlP, responsable de la cellule 'minorités' de l'organisation pour le district de Faizabad La rage et la haine collectives ne vont pas s'arrêter là. Alors que la télévision nationale, soigneusement surveillée par le pouvoir, tente, comme d'ordinaire, de dissimuler l'évènement, la BBC et les télévisionsprivées par satellites (Star TV, MTV) ont diffusé la nouvelle. Dans les villes où les musulmans sont concentrés, et notamment dans les métropoles industrielles de l'Ouest et du Karnataka (Sud-Ouest) où la présence de gros contingents minoritaires se combine à un lourd contentieux de tensions et d'émeutes, des jeunes musulmans sortent en groupes dans la soirée pour crier leur désespoir, et leur sentiment d'avoir été trahis par l'Etat. Ils lancent des pierres sur les réverbères, les bus et les temples. Des échauffourées éclatent bientôt entre ces foules complètement inorganisées, la police et des partisans du BlP. Dans les grandes cités du Madhya Pradesh, au centre du pays, ce sont au contraire les militants du Bajrang DaI et de la VHP qui célèbrent bruyamment la chute du symbole, en allant parader devant les mosquées. Des conflits éclatent dans la nuit. On va continuer à poignarder, fusiller et brûler tout au long de la semaine. Dès le 7 décembre, la police tire à vue sur les jeunes musulmans dans les

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rues de Bombay (10 millions d'habitants), d'Ahmedabad (3 millions d'habitants) et de Surat (1 million d'habitants). Le 15 décembre, les émeutes auront fait 1 200 victimes (officiellement répertoriées), laissant derrière elles des quartiers entiers brûlés et une centaine de milliers de réfugiés. Premier frappé, le Maharashtra, dont la capitale est la métropole commerciale et industrielle de Bombay. La répression policière y fait 170 victimes, presque tous membres de la minorité. Une cinquantaine d'autres personnes mourront au cours de batailles de rues et de pogromes. La ville géante, qui abrite des migrants venus de l'Inde presque entière, est d'ailleurs sous l'influence de courants hindous plus extrémistes que le BJP, parti de gouvernement rompu aux exercices de la politique parlementaire. C'est la Shiv Sena, une organisation plébéienne et violente, qui domine la scène des passions hindoues. Le soir du 6 décembre courra le bruit que les jeunes de l'organisation, partis le 5 de Bombay, sont responsables de la chute du symbole. Alors que L.K. Advani et plusieurs membres de la direction du BlP arborent des mines contrites devant les caméras en affirmant qu'ils "n'avaient pas voulu cela", et que le responsable de la Vishva Hindu Parishad de Delhi, Manohar Puri, dénonce encore "les voyous qui ont détourné le mouvement pacifique et légal", le chef de l'organisation revendique l'action "héroïque" des karsevak. Ce n'est que vantardise mais Bombay va d'autant mieux flamber. Des pogromes, des affrontements de groupes et des batailles avec la police ont cependant aussi marqué l'Uttar Pradesh (201 tués), le Rajasthan (Nord ouest, 48 tués) le Madhya Pradesh (120 tués), et surtout le Gujarat où 250 personnes sont mortes. Le sud de la fédération, où la querelle d'Ayodhya n'a pourtant guère fait recette jusqu'en 1992, n'a pas été épargné, pendant qu'une centaine de personnes passaient de vie à trépas dans le lointain Assam (Nord-Est). La destruction de la Sabri Masjid aura d'autres conséquences. Le 7 décembre, la presse et les milieux intellectuels affichent une stupeur qui paraîtra a posteriori quelque peu bizarre. Après tout, cela fait des années que de puissantes organisations, et des foules sans cesse croissantes proclament leur volonté de démolir à tout prix le petit monument historique. L'indécision de l'Etat et la division du Congrès étaient par ailleurs notoires. La seule chose extraordinaire est sans doute la manière dont des organisateurs chevronnés se sont fait déborder par la nouvelle jeunesse sauvage, mais on en parle à peine. L'évènement fait d'abord éclater les coalitions d'hier. Ceux qui ont mené la lutte contre le projet de quotas d'embauche de V.P. Singh en compagnie, ou à proximité, des démolisseurs de la Sabri Masjid se découvrent soudain leurs pires adversaires (voir ch. VI). Ils n'ont pas de mots assez durs pour fustiger le BlP, le RS S et la VHP. On parle de "l'assassinat de la démocratie", de "remise en cause des institutions", de "déchirement de la Constitution", de "négation de la neutralité religieuse" du régime. Des penseurs évoquent la "seconde mort du Mahatma Gandhi" en agitant le spectre d'un régime hindou fanatique et

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rétrograde. Les milieux d'affaires de l'ouest, qui craignent les émeutes, l'affolement des investisseurs étrangers et l'immobilisation d'une maind'oeuvre musulmane surexploitable, se révèlent, mais c'est souvent tardif, aussi farouchement opposés à ce qui vient de se passer. C'est cependant à gauche que le choc est le plus grand. Universitaires et syndicalistes ne sont pas tous de gauche, puisque les syndicats étudiants et ouvriers du BJP sont parmi les plus populaires, mais ce sont tout de même ces milieux cosmopolites et fortement anglicisés qui craignent le plus l'avènement d'une régime 'à l'iranienne' ou, comme des remugles de culture stalinienne le leur suggèrent, "le fascisme".

Les réactions immédiates à ce que l'on n'appelle plus que le "dimanche noir" frappent pourtant par leur faiblesse. Le 8, la grève générale de protestation appelée par les comités de défense de la Babri Masjid, le Janata DaI et la gauche est un succès dans plusieurs régions mais une contre-grève générale lancée le lendemain par le BJP la dépasse largement en ampleur. Si l'on met à part le bastion communiste du Bengale occidental (où les émeutes font cependant 38 morts), la réaction de la gauche se limite à des défilés symboliques et des proclamations peu écoutées. Dans l'Ouest, qui suppporte les pires conséquences de l'évènement, sa voix est particulièrement faible. Les responsables communistes et socialistes y mêlent leurs noms à ceux des grands entrepreneurs, pour condamner le 'dimanche noir' sur un ton paternaliste. lis s'intègrent à des comités de citoyens contre la violence dirigés par des personnalités de l'establishment On voit alors s'élargir la faille, déjà béante dans la plupart des régions, entre la gauche intellectuelle et la jeunesse, et notamment les chômeurs, très nombreux à se reconnaître dans les 'héros' d'Ayodhya. Seule la réaction déterminée de quelques artistes de cinéma (il y a beaucoup de musulmans dans le cinéma indien) manifeste un certain impact. C'est que la réaction populaire est très loin d'être claire. Dans la semaine qui suit le drame, les intentions de vote pour le BJP, en cas de législatives anticipées, montent fortement, frôlant les 30%. Une forte minorité d'Hindous, d'abord constituée de conservateurs, exulte franchement, parlant de "poids en moins sur la conscience", de "fierté retrouvée", de "libération", de "justice historique" et de "bonne leçon". Il faut dire que des réactions, dans les pays musulmans voisins, sont venues puissamment conforter les partisans du temple. Au Pakistan, des dizaines de temples ont été détruits par la foule et parfois par des membres de l'appareil d'Etat. Au Bangladesh, qui compte 90 % de musulmans et est aussi, officiellement, un Etat islamique, une marche de plusieurs dizaines de milliers de personnes se dirige vers la frontière, pour "relever la Babri Masjid', et l'on signale des pogromes de membres de la minorité hindoue (6% à 8% de la population). La colonne sera refoulée par l'armée frontalière du Bangladesh au prix del2 tués. Jusque dans la lointaine Grande-Bretagne, plusieurs temples hindous sont l'objet d'attentats.

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Dans le nord de la fédération, c'est apparemment une courte majorité d'Hindous qui approuvent d'une manière ou d'une autre ce qui vient d'être fait, la majorité absolue de la population du pays se prononçant en outre contre le projet de reconstruction 'à l'identique' du monument, énoncé par le gouvernement de N. Rao le 7 décembre. Si ce dernier avait escompté une réaction générale d'horreur et un repli de l'opinion vers le parapluie du Congrès, il peut être déçu. Le gouvernement, après sa stupéfaction initiale, n'est pas resté inactif, mais une grande partie de l'opinion le jugera soit timoré soit injuste, pendant que les divisions au sein du parti au pouvoir s'exhiberont et s'amplifieront. La réaction des autorités n'emportera jamais un assentiment populaire massif. Dans la nuit du 6 au 7 décembre, le gouvernement d'Uttar Pradesh est démis de ses fonctions et la gestion de la province confiée à l'administration. L.K. Advani et les autres chefs du mouvement sont arrêtés le 8 décembre. Ils seront libérés en janvier après quelques semaines de prison à Agra. Cette cure d'austérité les rendra plutôt populaires. Le Il, les formations hindouistes militantes (sauf le BJP) sont dissoutes, et leurs dirigeants pourchassés. On interdit aussi deux organisations musulmanes, dont l'Is/am Sevak Sangh, milice radicale fondée au Kerala en 1989 sur le modèle du RSS. Le gouvernement ne se donnera toutefois jamais les moyens d'appliquer concrètement ces mesures, qui ne réussiront, encore une fois, qu'à susciter un courant de sympathie pour les bannis. La Haute cour d'Allahabad, qui faisait attendre son verdict concernant les terres promises à la construction du temple depuis des années, donnera le même jour un jugement défavorable à l'ex-organisation hindouiste. Les cadres de cette dernière n'auront guère de peine à faire croire à leurs partisans, et à nombre d'autres, que la justice a subi de très fortes pressions de l'Etat. La dissolution des trois autres gouvernements locaux du BJP (au Rajasthan, au Madhya Pradesh et en Himachal Pradesh) sera quant à elle franchement impopulaire, ces gouvernements, diversement appréciés, ayant peu à voir avec le drame du 'dimanche noir'. En janvier, pendant que des pèlerins affluent vers le nouveau 'temple' d'Ayodhya, le BJP se lancera dans la bataille pour des élections anticipées, annonçant un "immense rassemblement" pour le 25 février à Delhi. Ce dernier sera interdit et réprimé par une intense mobilisation policière. Le pouvoir respirera, convaincu d'avoir gagné une manche, mais des élections partielles tenues en mai se solderont par un net recul du Congrès au profit du BJP (soutenu par les hindous) et du centre gauche (soutenu par les musulmans). L'extrême gauche, représentée notamment par le Front du peuple Indien (IPF) semble marginalement profiter de la situation, en proposant l'action violente contre les "confessionalistes". Des militants de l'lPF se sont affrontés le 5 décembre 1992 aux karsevak en gare d'Allahabad. En janvier, ils reprennent l'offensive. En proposant la guerre civile immédiate sur "base de classe", ils

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