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OURROU-DJIBOUTI 1991-1994

De
276 pages
L'ancien Territoire Français des Afars et des Issas (TFAI) accède à l'indépendance en 1977 sous le nom République de Djibouti. Mais peu à peu le dérapage se produit au sein du pouvoir et la rupture entre Afars et Issas va déboucher en 1991 sur une rébellion afare armée. Après d'âpres discussions, la Paix des Braves sera signée le 26 décembre 1994, entre le régime en place et une faction de FRUD. C'est une nouvelle opportunité qui s'offre à Djibouti d'entrer dans la voie du dialogue et d'établir un renouveau de politique.
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Mohamed ADEN

OURROU-DJIBOUTI

1991-1994

du Maquis Afar à la Paix des Braves
préfacé par Régis de BELENET

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

Du même auteur

- 8omb/aloho

ou la chute du Président Ali Aret _ Djibouti 1975 -1976 -L 'Harmattan 1999

Copyright L'Harmattan 2002 ISBN:2-7 47 5-2068-4

PREFACE
Ce fut une grande surprise pour moi d'être contacté, il y a peu de temps, par Mohamed ADEN, et une plus grande surprise encore, de l'entendre me proposer de préfacer son livre. Non pas que Mohamed ADEN tUt pour moi un inconnu, loin de là. Non pas non plus, que j'eusse ignoré son attachement à son pays et à son Histoire, comme aussi le succès de son premier livre, SOMBLOLOHO. Mais n'était-ce pas une tâche impossible que l'entreprise dans laquelle il s'était engagé? Comment présenter objectivement les événements qui se sont produits de 1991 à 1994 en République de Djibouti? Comment faire comprendre, en évitant polémiques et procès d'intention, le comportement des différents acteurs? N'étaitce pas là la quadrature du cercle? Il fallait toutes les qualités de Mohamed ADEN pour y parvenir: son respect des personnes, son sens de l'écoute, sa finesse d'analyse et de jugement. A. de Saint-Exupéry a écrit: « Il n'est qu'un luxe véritable, c'est celui des relations humaines. » C'est ce luxe-là, cet intérêt pour l'Homme, qui caractérise Mohamed ADEN. Je suis heureux de l'occasion qui m'est offerte de le dire publiquement.

Régis de BELENET Avril2002

Je tiens à remercier les amis qui m'ont fait confiance en me relatant les faits repris ici après vérification. L'auteur.

A mon frère Omar, mon aîné et mon mentor.

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PROLOGUE

LA DECEPTION AFARE EST LE FERMENT DE LA REBELLION

Le Territoire Français des Afars et des Issas ( TFAI ) accède à l'indépendance le 27 Juin 1977. Je suis en stage à la Direction Générale de la BNP Intercontinentale à Paris pour assumer bientôt les responsabilités de directeur de sa filiale à Djibouti. Cet éloignement de mon pays, à un moment exceptionnel de son Histoire, m'attriste beaucoup. Fort heureusement, mon ami, Ahmed Ibrahim Abdi vient à mon secours. Délégué permanent du Territoire à la Rue Oudinot, auprès du Ministère de la France d'Outre Mer jusqu'à la fin de la tutelle, il est élevé, ipso facto, à la dignité d'Ambassadeur à Paris. Il me demande de participer à ses côtés aux festivités qu'il organise à l'Hôtel Niko, sur le front de Seine, tout près de chez moi, et de prononcer un discours pour marquer l'avènement de l'indépendance. Mon coeur saute avec frénésie et mes yeux lannoient de joie. Consciemment ou pas, à l'occasion de ce grand événement, un Issa et un Afar paraissent unis au public qui les écoute, à l'image de ce qui s'est d'ailleurs réalisé dans le pays. Dès cet instant une idée tenace s'est forgée dans mon esprit: nos deux principales communautés, Afars et Issas, sont condamnées à vivre ensemble. L'excès de l'une conduirait l'autre à réagir. Et ce sera dommage pour toutes les deux. Fort de ce sentiment nouveau, nous allons accueillir, quelques jours plus tard à l'Aéroport de Paris, Ahmed. Dini, Président de l'Assemblée Nationale. TIest en transit, en compagnie d'une délégation officielle, pour Libreville au Gabon où il va demander à l'OUA, au 14ème Sommet des Chefs d'Etat, l'admission de la nouvelle République de Djibouti. Après les accolades joyeuses et émouvantes, Ahmed Dini me remet le premier exemplaire de l'hebdomadaire «le Réveil» qui contient les deux premières lois constitutionnelles de la République de Djibouti et une ordonnance prise par le Président de la République. Une disposition relative à l'organisation du pouvoir public retient mon attention. J'y constate en effet que le Premier Magistrat de la République est en même temps Chef du 1

Gouvernement. A contrario, le Premier Ministre, qui n'est autre que le «premier parmi ses pairs », ne disposerait pas du pouvoir réglementaire ni de l'autorité sur les Ministres. Intrigué, je demande explication à Ahmed Dini. A la lecture attentive de ce texte, dont jl n'avait apparemment pas connaissance, Ahmed Dini se concentre et demeure silencieux. Les traits de son visage trahissent une intense nervosité. Au bout d'un moment, il me rend le journal l'accompagnant d'une expression en Afar: «Mâdhig» (je ne sais pas!). TIse lève et il s'en va certainement torturé par l'amertume. Peut-on considérer cette date comme l'amorce d'une déchirure entre les deux compagnons de la lutte pour l'indépendance? TI convient d'examiner attentivement les circonstances des faits de cette période. Hassan. Gouled et Ahmed Dini militent ensemble au sein de la Ligue Populaire Africaine pour l'Indépendance (LPAI). Le premier est président et le second contrôleur général, chargé de la publication. TIsparaissent soudés. Ils ont le vent en poupe. Ils jouissent d'une aura incontestable aux yeux des djiboutiens comme aux yeux des étrangers qui leur font confiance. Aucun nuage n'assombrit leur horizon. En juillet 1976, ils décident d'un commun accord de laisser Abda1lah Mohamed Kamil, secrétaire général du Gouvernement, succéder à Ali Aret: démissionnaire, en qualité de Président du Conseil de Gouvernement. Ils se réservent pour la suite des événements, car il y a beaucoup à faire au moment de l'accession du pays à l'indépendance. Le 8 mai 1977, une consultation populaire est organisée en vue de déterminer définitivement le choix du peuple pour l'indépendance. Le vote massif des électeurs ne réserve aucune surprise. Dans la foulée, une nouvelle Chambre des députés est élue à la même date. C'est la 9ème Législature. Une particularité importante est à signaler à propos de cette élection. Sous la direction de la LPAI, on instaure, pour la première fois, la liste unique pour l'ensemble du tenitoire. Les cinq circonscriptions administratives sont transfonnées en une seule circonscription électorale. Les dirigeants de la LPAI n'étant pas sûrs du ralliement des électeurs afars à leur cause, ils décident de barrer la route aux autres fonn.ations politiques que la leur. Pris au dépourvu, l'UNI (Union Nationale pour l'Indépendance, obédience Aref) et le MPL (Mouvement Populaire pour la Libération, parti marxisant) sont désannés. TIsn'ont d'autres choix que la soumission ou la révolte. Ils se révoltent. Mais des dissidents, toujours à l'affût d'une 2

occasion, acceptent en leur nom les quelques sièges de consolation qu'on leur propose. Le 13 mai 1977, Ahmed Dini est élu président de la nouvelle Chambre. Hassan Gouled, tête de la liste unique à la députation, sort de sa réserve et se fait élire Président du Conseil de Gouvernement sur proposition d'Ali Mahamadé Houmed. Son prédécesseur, Abdallah Mohamed Kamil, qui avait pourtant «pris goût» aux affaires, est en charge du Plan et du Développement. Ce dernier espère récupérer son poste à la proclamation de l'indépendance et à la désignation du Président de la LPAI comme Chef de l'Etat. TI pense par ailleurs que le siège de président de l'Assemblée Nationale sied parfaitement à son actuel titulaire. Une promesse lui aurait même été faite en ce sens. Mais les événements se déroulent SUT plan différent. Le 17 mai 1977, Ahmed Dini un 1èreDélibération de la gemeLégislature. Son article unique signe la « invite le Président du Conseil de Gouvernement à convoquer la Chambre des Députés en session extraordinaire à l'effet de proclamer l'indépendance et d'adopter les mesures nécessaires à l'organisation et à la continuité des pouvoirs publics.» Mettant en application ces dispositions, Hassan Gouled convoque la Chambre pOUTle mercredi 22 mai 1977. TI lui soumet deux projets de loi constitutionnelle (nO 1 et n° 2). Ces textes seront datés du 27 juin, joUTde l'indépendance. Rien de spécial n'est à signaler à leur sujet. Toutefois, il est à noter au passage que les deux lois constitutionnelles se réfèrent à la ratification de la future Constitution dont la date d'adoption n'est pas indiquée. Ensuite, l'article 2, 4° de la loi n02 précise que « le pouvoir exécutif sera exercé par le Président de la République assisté d'un Conseil des Ministres. » En outre le second alinéa de ce même texte prévoit: « le Président de la République désigne le premier ministre et, sur proposition du premier ministre, nomme les autres membres du Gouvernement; dans les mêmes conditions, il met fin à leurs

fonctions. » Enfin, l'article 1er de la loi constitutionnellen02 est

particulièrement intéressant à retenir. «Jusqu'à l'instauration de l'ensemble des institutions républicaines... dit-il, le Président de la République exercera par voie d'ordonnances délibérées en Conseil des Ministres, les pouvoirs nécessaires à l'exécution de la mission qui lui est confiée par la loi constitutionnelle nOlo» Ce sont là les fameux pleins pouvoirs qui se justifient à l'époque par la nécessité « d'assurer la continuité et le fonctionnement des services publics. » 3

Aux tennes de cette disposition constitutionnelle, les pleins pouvoirs s'exercent par Ordonnances. Celles-ci doivent être délibérées en Conseil des Ministres. Celui-ci se tient obligatoirement sous la présidence du Chef de l'Etat. Mais si à la tête du Gouvernement se trouve une personnalité peu docile, le plein exercice des Ordonnances devient aléatoire. C'est, semble-t-il, pour contourner cette éventualité que le Président Hassan Gouled a pris une double précaution. Tout d'abord, il s'est fait élire, à la veille de la date de l'indépendance, Président du Conseil de Gouvernement alors qu'il sait pertinemment qu'il est destiné à être le premier Président de la République. Ensuite, au lieu de se démettre de ces fonctions, lors de sa proclamation comme Chef de l'Etat par la Chambre des Députés, il utilise la faculté d'édicter des Ordonnances pour s'octroyer la qualité de Chef de Gouvernement. Dès lors, il est à l'abri de tout embarras. Médusé, Abdallah Mohamed Kamil reste sans réaction. TI pense, peut-être, que les choses vont changer. En attendant, il accepte le portefeuille qu'on lui propose. Quant à Ahmed Dini, jl est certainement aussi stupéfait que son ami Abdallah, mais il reste impassible. Le voyage à l'étranger, les grands discours prononcés devant le Sommet des Chefs d'Etat africains, et peut-être aussi la volonté d'y voir un peu plus clair le conduisent à adopter une attitude passive. Car, le 15 juillet 1977, il accepte de constituer une équipe gouvernementale dont il est le premier m1n:istre.Mais il n'en est pas le chef. Par ailleurs, pour mieux enfoncer le clou et s'assurer ainsi la maîtrise de la situation, le Président de la République, Chef du Gouvernement, précise à l'article 2 du Décret n° 77-010 du 15 juillet 77 que « les m1n:istressont responsables individuellement et collectivement de leur action devant le Président de la République, qui peut seul les démettre de leurs fonctions.» Cette précision, politiquement nécessaire, est juridiquement discutable. Car à l'article 2, 4°, al.2 de la loi n02, jl est stipulé en toutes lettres: « dans les mêmes conditions, il met fin à leurs fonctions.» Par conséquent, au plan constitutionnel, le premier m1n:istre,même s'il n'est pas Chef du Gouvernement, doit être consulté pour le congédiement des m1n:istres. A la paralysie de leurs leaders s'ajoute l'apathie du peuple Afar. Celui-ci considère peut-être que la roue tourne et que le tour des Afars viendra en son temps. C'est l'erreur fatale dont les Afars ne se remettront pas de sitôt. 4

Libéré de tout carc~ le Président Hassan Gouled va gérer le pays par Ordonnances. Tous les aspects de la vie en société sont traités au Palais. Aucun recours pour excès de pouvoir n'est possible. Les ordonnances interviennent dans les domaines délégués par l'Assemblée Nationale et elles sont donc hors de tout atteinte. Pourtant, si l'on prend le temps d'examiner de plus près les conditions d'exercice de ces ordonnances, on est surpris de constater quelques iITégularités. En effet, l'article premier de la loi n02 autorise le président de la république à «exercer par voie d'ordonnances...1es pouvoirs nécessaires à l'exécution de la mission qui lui est confiée par la loi constitutionnelle nOlo» Or, quelle est cette mission? Elle est indiquée à l'article quatre: «prendre le titre et exercer les fonctions de Président de la République; représenter et garantir l'unité, l'indivisibilité, l'indépendance et la souveraineté nationales; assurer la continuité des institutions républicaines; déterminer et conduire la politique générale de la Nation; nommer et accréditer les représentants diplomatiques etc. » Certaines de ces missions ne nécessitent obligatoirement pas l'intervention d'une loi. Par le biais du pouvoir réglementaire le Président de la République peut prendre toutes les mesures adéquates. En fait, les Ordonnances régissent tous les domaines sous couvert de l'immunité rattachée aux lois ordinaires. C'est leur avantage. Pendant ce temps, les députés se croisent les bras alors que l'article trois de la loi nOlleur fait obligation de « continuer à exercer leurs droits et prérogatives jusqu'à la mise en application des institutions de la future constitution. » En outre la durée théorique du mandat relatif aux ordonnances est infmie. Elle a pour limite la « date de l'instauration de l'ensemble des institutions républicaines. » La République de Djibouti venant de naître, on a tout son temps pour organiser, par voie d'ordonnance ou autrement, la mise en place de ces
institutions. ..

Tout en jouant le jeu, Ahmed Dini continue à souffrir. Il mesure son imprudence et sa naïveté. Dans les tout premiers mois de l'indépendance, il s'en ouvre à Said Ali Coubèche, président de la Chambre de Commerce. C'est l'ami commun et le confident sûr. Effectivement, ce dernier réussit à dissiper les malentendus entre le Président de la République et son premier ministre. En guise de réconciliation, le président autorise Ahmed Dini à réunir des comités interministériels et à signer des textes à caractère réglementaire ou législatif. C'est ainsi que l'on verra quelques 5

ordonnances porter la griffe d'Ahmed Dini agissant par délégation du Chef du Gouvernement. Mais, le poison continue à faire son effet. Réalisant tardivement son impair, Ahmed Dini est certainement bourrelé de remords morbides. En effet, au lieu de briguer la magistrature suprême à laquelle il pouvait prétendre, compte tenu de la composition de la Chambre des Députés qu'il préside, il s'efface volontairement devant le président de la LPAI. TIespère, ce faisant, être aussi étroitement associé à la marche des affaires de l'Etat qu'au sein de la LPAI. A la surprise générale, lors d'un conciliabule à la veille de l'indépendance, Ahmed Dini aurait même suggéré de sa propre initiative et en vue de montrer sa loyauté absolue et sa foi en l'homme qu'il a choisi, que l'on institue le cumul entre la fonction de président de la République et celle de Chef de Gouvernement. Pourtant, indique-t-on de plusieurs sources, des hommes sages et perspicaces l'avaient prévenu contre son imprévoyance. Un politicien Issa Fourlaba lui aurait reproché de créer un précédent dont les conséquences vont provoquer un déséquilibre entre les différentes ethnies et tribus. Un vieux sage afar lui aurait demandé comment il comptait reprendre les pouvoirs ainsi abandonnés en cas de conflit. Ahmed Dini aurait répondu d'une manière péremptoire: «je les reprendrai comme je les ai donnés. » La remarque du vieil homme serait alors d'une pertinence prémonitoire. « Si c'est ainsi, tu ne poUtTasmême pas les récupérer les armes à la main. » Les conseils et sagesses qu'on voudrait lui prodiguer passent par-dessus sa tête. Son succès contre le tyran d'alors, Ali Are£: président du Conseil de Gouvernement et son militantisme en faveur de l'indépendance obnubilent son jugement et suppriment tout son esprit critique. Dans l'euphorie de la gloire, il oublie le précieux proverbe afar: « pour le temps à venir, assuretoi dll ffi3--ximumde témoins.!» Les engagements réciproques écrits et signés sont des remparts contre les éventuels dérapages. Les maximes ne s'imposent pas toujours à l'esprit all moment opporttm. De même, le passé ne se restaure pas parce qu'on change d'avis. Une occasion perdue est à jamais perdue. Alljourd'hlli, Ahmed Dini se sent de plus en plus isolé. il ronge son frein à la Cité ministérielle pendant qlle les grosses affaires se traitent au. Palais. AlI même titre que ses collègues, il prend part au Conseil des Ministres, dont l'ordre dll jOllf llli
1 « Sarn° zaban, souma' yassamagguen ».

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échappe complètement. Par ailleurs, il assiste impuissant à la chasse aux sorcières livrée contre ses compatriotes afars. A la suite de l'explosion d'une grenade au célèbre restaurant le «Palmier en zinc », en décembre 1977, une répression sévère est engagée contre les Afars. Les résultats des enquêtes de police et de gendannerie n'ont jamais été rendus publics. Il est donc difficile, sans preuve aucune, d'attribuer l'origine du crime à tel ou tel auteur. Cependant, l'opinion publique n'exclut pas l'hypothèse d'une manipulation tendant à m.onter certains responsables politiques contre d'autres. On pense généralement qu'Ahmed Dini a été, dans cette affaire, victime d'une manoeuvre qu'il n'a pas su percevoir. Les plaintes viennent de tous les côtés. Ahmed Dini est harcelé de toutes parts. fi ne sait à qui s'adresser. Les ordres viennent du Palais où le téléphone est branché sur les « abonnés absents. » Il prend alors son courage à deux mains et il va au Palais. Des gardes aux mines impénétrables interdisent l'accès de la Présidence. Ahmed Dini réussit quand bien même à rencontrer le Chef de l'Etat. TIn'obtient pas satisfaction. Ahmed Dini regagne alors son. bureau et adresse au Président de la République, le 17 décembre 1977, six mois à peine après l'indépendance, sa lettre de démission. C'est peut-être le piège qui lui a été tendu. Toutefois, sa démission entraîne le départ simultané de quatre autres membres afars du Gouvernement. Espérant peut -être un raccommodement avec son vieux routier, le président ne donne pas suite à la démission quasi collective de l'équipe afare. Deux ministres afars font en effet défection au mouvement général. C'est Abdallah Mohamed Kamil, ministre des Affaires Etrangères, en mission à l'étranger et Ismail Ali Youssou( ministre de la Justice. Ils invoquent tous deux des motifs politiques pour rester à leurs postes respectifs. Leur présence au Gouvernement n'empêche pas cependant la crise de se développer. Un décret du 20 décembre dissout le Mouvement Populaire de Libération ( MPL ). On estime que ce mouvement afar «poursuit de fait des buts illicites, contraires à l'ordre public et à l'établissement de la légalité républicaine. » Les jeunes « OURROU» ( à l'époque le MPL étant essentiellement fonné de jeunes gens) prennent le maquis. Ils s'expatrient en Ethiopie où ils reçoivent un accueil encourageant. Dans le pays, la crise gouvernementale ouverte avec la démission d'Ahmed Dini et de ses collègues se poursuit jusqu'au 17 janvier 1978. A cette date, constatant qu'aucun rapprochement n'est 7

plus possible avec son coéquipier, Hassan Gouled accepte fmalement la démission et rend publique sa décision. Celle-ci ne résout pas tout de suite la crise qui perdure jusqu'à la fm du mois de janvier 1978. Le mardi 31 janvier 1978, vers 20 H30, Luc Romani, conseiller fmancier, vient à la maison m'apporter un Inessage verbal du Président de la République. fi m'invite à venir le voir demain matin de bonne heure. Car, il est très matinal. A 7 H, je suis à la Présidence. fi me reçoit dans un bureau ouvert sur la future salle de réceptions. Sans prémnbule et entrant vivement dans le sujet, il me demande de succéder à Ahmed Dini comme premier ministre. Plutôt surpris par la proposition et les responsabilités qu'elle implique, je demande à réfléchir quarante-huit heures. Les fonctions de directeur de banque m'exaltent beaucoup. J'ai le sentiment que je pourrai rendre plus de services à mon peuple et à Inon pays dans cette fonction où il n'y a pas une pléthore de concurrents nationaux. Par ailleurs, je remplis peut-être, inconsciemment, la mission pour laquelle je suis prédestiné, à en croire les propos de mon père. Bien des années avant l'indépendance et bien avant sa Inort qui remonte au 24 Août 1974, mon père confiait à ses intimes qu'il m'a vu en rêve tenir un puits profond dont j'abreuvais les gens qui m'entouraient de plus en plus. La similitude avec la banque et l'argent est frappante. Mais sur le coup, ma préoccupation est tout autre. Avant toute décision, je réunis Ina famille et je sollicite un avis. Je consulte des amis sûrs. Je pousse l'investigation jusqu'à demander l'avis d'Ahmed Dini dont je fus jadis un très proche collaborateur. Les avis sont partagés. Abdallah Mohmned Kamil est déçu. Ahmed Youssouf, ministre démissionnaire, est au contraire encourageant. Le calcul politique me présente un tableau favorable. Tous les députés issas emboîteraient les pas du premier ministre choisi par le président. Les Afars seraient par contre divisés. Deux clans peuvent facilement se dresser l'un contre l'autre. Avec habileté, on pourrait atténuer la divergence de leurs points de vue. Mais en attendant, dois-je accepter une «coquille vide» qu'on me propose? Suis-je plus malin que ceux qui m'ont précédé pour faire changer les cours des événements? J'avoue que je me suis beaucoup torturé l'esprit et la solution la plus sage m'a paru de poser des conditions préalables plutôt que vivre dans une espérance vaine. Le jeudi 2 février 1978, je téléphone au président pour lui soumettre ma double résolution: «ma réponse sera oui si les 8

fonctions de Chef de Gouvernement Ine sont confiées et si une nouvelle équipe gouvernementale est constituée sous ma responsabilité. » Très courtoisement, le président répond: «nous verrons cela plus tard. J'enregistre donc ton refus? » Oui! Monsieur le Président, je ne voudrais pas faire le replâtrage. Sur-Ie-champ, je téléphone à Abdallah Mohamed Kamil pour lui dire que la « voie est libre. » Le dimanche 5 février 1978, Abdallah est nommé premier ministre, ministre des Affaires Etrangères et ministre de la Défense. Trois portefeuilles en un. Plus de responsabilités, plus de soucis! C'est un simple adage de bon sens. Abdallah Mohamed Kamil a aujourd'hui des atouts pour faire face à ces lourdes responsabilités. Il a exercé pendant toute une année, de juillet 1976 à juin 1977, les fonctions de Président du Conseil de Gouvernement. Ancien Secrétaire général du Gouvernement et ayant toujours vécu dans les arcanes de la politique, il peut convenablement endosser la veste de premier ministre. Mais la vie réelle n'est peut-être pas aussi commode que l'ambitieuse disposition intellectuelle. Au bout de six mois, le président Hassan Gouled remercie son premier ministre et appelle à sa place l'homme le moins nanti en diplômes universitaires: Barkat Gourat Hamadou. L'antipathie à l'égard des intellectuels du nouveau premier ministre est légendaiTe. TI les ~ppene dans son langage imagé: « Kalom_alé.» C'est-à-dire, grossièrement les« scribouillards. » Son premier mot, lors de l'investiture, est significatif. « Qui aurait pu croire, s'écrit-il sur le petit écran, que j'accéderais à la dignité de premier ministre? Maintenant que j'y suis, je ne me laisserai pas déloger de sitôt! )} Ce mot fera certainement plaisir à Ali Aref qui, accordant une interview à Jeune Afrique (nO 796 du 9 avril 1976 ) affmne: «C'est moi qui ai fabriqué M. Barkat. » Pratiquant avec application la politique de J'autruche, Barkat Gourat Hamadou n'est jamais au devant de la scène publique. Les Afars ruminent leur amertume vis-à-vis des Issas qui accaparent tous les postes politiques et administratifs, mais ils ignorent Barkat Gourat Hamadou. Ce dernier se délecte de l'état de grâce dont il est verni. A son sujet est-il besoin d'insister pour réaliser qu'il nous offre la plus belle démonstration, en dix-huit ans de pouvoir (de 1978 à 9

1996),2 inégalable longévité, que « l'habit ne fait frnalement pas le morne. » Le temps passe. Les frustrations et les rancoeurs s'accumulent. Pourtant le Président Gouled mène le pays de main de maître. La stabilité politique et la paix sociale deviennent une légende. Les médias qualifient, bien volontiers, de «havre de paiX» la situation de notre pays au milieu de la tourmente que traversent nos voisins. Pour conforter cette position, les dirigeants du pays instaurent le 4 mars 1979, à Dikhil, le parti unique. Les dispositions libérales de l'Ordonnance du 4 octobre 1977 sur les réunions publiques volent en éclat. On mesure l'évolution des idées. Désormais, tout est régenté par le Parti, Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP). Nul ne peut poser sa candidature à un mandat politique s'il n'obtient pas l'investiture préalable du Parti. Aucun poste de responsabilité ne peut être offert à un fonctionnaire si le comité directeur n'en a pas décidé ainsi. Cette situation constitue les prémices d'un nouveau régime politique. Sa mise en application exige un tour de force. En effet, au début de 1981, le Président Gouled est à la tête de l'Etat depuis bientôt quatre ans. Son mandat approch.e de son terme. Le contexte politique n'est plus le même que lors de sa première installation. La Chambre des Députés qui l'a porté par acclamation au faîte du pays n'est plus dans les mêmes dispositions favorables. Les députés afars qui sont quasiment majoritaires vont réfléchir à plus d'une fois pour renouveler au président sortant son second mandat. En tout cas, Ahmed Dini ne se laissera pas prendre au dépourvu. n attend le moment propice pour reprendre sa revanche. A Obock où il s'est retiré, il aiguise ses armes avec autant de soins qu'il porte à ses pierres polies. Cette fois-ci, à moms d'un miracle, le Président Gouled se heurtera à un obstacle difficile à franchir. Un tel calcul.. c'est en fait ignorer les ressources inépuisables du président sortant. Loin de se cantonner dans une position défensive, il se met en une attitude offensive. En janvier 1981, deux ans après la création du Parti Unique, il invite l'Assemblée Nationale à voter une loi organique tendant à la réforme de la Constitution ( les lois constitutionnelles). il estime en effet que «les institutions républicaines n'ont pas été suffisamment défmies» à la naissance
2 Barkat Gourat Hamadou ne quittera finalement le pouvoir qu'en avril2001, suite à une attaque qui l''a renàu inapie à l''exercice de ses Ïonctions, après praiiquemeni deux a.."1S la présidence d' Ismail Omar Guelleh. sous 10

de l'Etat. Par ailleurs, le pouvoir exécutif pèche par excès de lacunes qui ne fixent pas ses « devoirs et ses limites. » TIconvient de les combler avant la fm du mandat du premier président de la République. Dans cette optique, il faut tout d'abord «habiliter le président par une loi organique à compléter les dispositions...constitutionnelles »; ensuite instaurer l'élection du Président de la République au suffrage universel direct; enfm fixer la durée de son mandat à six ans.,renouvelable une seule fois. Deux points sont à noter au sujet de cette offensive. On remarque, en tête, que les auteurs de tout premiers textes constitutionnels et des Ordonnances remédient à leur lacune par une loi organique d'habilitation. C'est astucieux. Mais le mal est déjà fait. Puis, l'argument avancé pour 1a durée du mandat mérite toute notre attention. La volonté démocratique de notre peuple, dit l'exposé des motifs, est connue, il faut qu'elle soit respectée dans le présent comme dans l'avenir. Par ses dispositions suivantes, ajoutet-il encore, l'article 3 du projet limite la durée et le nombre des mandats du même président. Votre Assemblée affmnera ainsi, conclut l'exposé, sa volonté républicaine de dénier toute légitimité à celui qui voudrait, outrepassant cette durée, donner à sa charge un caractère perpétuel et héréditaire. Ce texte ne traduit, en fait, que l'état d'esprit du moment. TIn'exclut aucune évolution. Excédé, et encore une fois de plus surpris par des manoeuvres politiques, Ahmed Dini se révolte en septembre 1981. Dans WI terrible accès de colère, il quitte sa retraite et se relance dans l'action politique. TI s'appuie alors sur un mouvement d'opposition, le Parti. Populaire Djiboutien ( PPD ) et crée un bulletin de polémique. Ses critiques n'étant pas du goût du pouvoir, son parti est interdit et son journal confisqué. Et tous les membres actifs du parti sont arrêtés. La poursuite n'allant cependant pas jusqu'à la condamnation, les inculpés sont relâchés. La révolte est réprimée. Mais les révoltés essaiment dans les pays limitrophes. * En réalité le problème est beaucoup plus complexe que cela. En 1976 et 1977, à la veille de l'indépendance du TFAI, le paysage politique offre un décor simple et nouveau. La LPA (la Ligue Populaire Africaine), qui existe depuis plusieurs années déjà, résultant de la fusion de LAO (la Ligue pour l'Avenir et l'Ordre, créé par Ahmed Dini ) et de l'UPA (Union Populaire Africaine, 11

fondée par Hassan Gouled), n.e se mue en LPAI (Ligue Populaire Africaine pour l'Indépendance) qu'au début de 1975. Elle est sous l'emprise de ses fondateurs Hassan Gouled et Ahmed Dini. Bien structurée, elle est ouverte sans discrimination à toutes les ethnies. A l'évidence, en fonction de la forte personnalité de ses animateurs, c'est un parti de masse. Au fil des années, elle a réussi à transfonner ses revendications d'opposants en un engagement politique pour l'avenir. La LPAI inspire confiance. Aux côtés de la LPAI, caracole, sans en faire parti, la Fronde Parlementaire. Elle a pour leader le sénateur Barkat Gourat Hamadou. Ce dernier exhibe, comme trophée, sa victoire sur son ancien «patron», Ali Aref. Latente depuis longtemps, la mésentente entre les deux hommes va éclater au grand jour en juillet 1975. En effet, à cette date, le sénateur rentre à Djibouti en triomphateur de sa mission d'infonnation parlementaire en France et dans les pays arabes. Des idées neuves pour l'indépendance bouillonn.ent dans sa tête. TI veut les partager avec son «chef d'équipe» et l'inciter à s'engager dans une voie nouveJle. Faut-il le répéter, Ali Aref était, à l'époque, timoré à l'idée de se lancer dans « l'aventure de l'indépendance. » Mais contrairement à toute attente, Ali Aref n'était plus à son poste pour attendre les résultats de la mission parlementaire. TI s'était envolé pour la France, suite à la découverte d'un plan. d'assassinat le visant. Il figurait en effet en seconde position sur la liste du fameux tueur Carlos. Au mois de septembre 1975, la déception de Barkat Gourat Hamadou se transforme en une colère sans rémission lorsque à son retour de France, Ali Aref prône à titre personnel l'accession du territoire à ]a souveraineté internationale. Il manifeste son désaccord avec Ali Aref en refusant alors d'assister à toute réunion d'infonnation organisée par ce dernier. A l'indépendance immédiate d'Ali Aref, il oppose une «indépendance par étape. » Après avoir tenté, sans succès, avec deux autres déçus, Chehem Daoud Chehem et Ismail Ali y oussou£, une motion censurant le Président du Conseil de Gouvernement, Barkat s'illustre par la création d'une fronde au sein de la Chambre des Députés. Par défections successives de dernière minute" le nombre de ses membres est réduit à treize. Mais le fait nouveau est là. Une large brèche déchire le tableau idyllique de la « Chambre introuvable» du Président du Conseil de Gouvernement, Ali Aref Prenant désonnais appui sur une formation parlementaire, Barkat Gourat Hamadou va peser de son poids, même aussi léger qu'une plume, sur le destin du pays. Par 12

ailleurs, sa place de sénateur au Palais du Luxembourg lui facilite les contacts avec les médias et les milieux politiques parisiens. Enf~ la complicité parlementaire fera le nécessaire rapprochement entre lui et le leader de l'opposition Hassan Gouled Aptidon. Mais à en croire les politiciens, en dépit d'une attirance évidente pour le président de la LPAI, Barkat Gourat Hamadou a été, selnble-t-il, à l'indépendance, très réticent à l'octroi des pouvoirs sans limites à Hassan Gouled. Pour sa part, il aurait préconisé la censure du Gouvernement devant l'Assemblée Nationale et non devant le Président de la République. Même s'il ne s'en plaint pas aujourd'hui, il ne partageait pas à l'époque les idées d'Ahmed Dini sur cette question. D'ailleurs, son indépendance d'esprit lui a coûté cher, car ni lui-même ni aucun membre de sa fronde ne trouvent place dans le premier gouvernement formé autour d'Ahmed Dini. fi en gardera forcément rancune, car sa position d'aujourd'hui peut, en partie, s'expliquer par son attitude psychologique. C'est peut-être aussi en perçant cet intime état d'esprit que le Président Gouled laisse les soins au« Réveil de Djibouti », en février 1979, au cours de sa première visite officielle aux districts de l'intérieur, de le congratuler d'une manière sans équivoque. « Avec son nouveau gouvernement, dit J'éditorial, dont les membres - on le notera - ont été les premiers à s'engager au service de la Natio~ le Chef de l'Etat a pu mettre en route le processus en sens unique du développement.» Durant toute sa longue carrière de premier ministre, Barkat Gourat Ramadou s'emploiera à ne jamais faire démentir ces éloges. Dans l'arène politique de 1975-1976, se trouve aussi lUnion Nationale pour l'Indépendance ( UNI ). Dans mon précédent ouvrage, SOMBLOLOH03, je détaille toutes les circonstances de sa création. Largement dépassé par les événements, Ali iuef n'a matériellement pas le temps de s'en occuper. Pour lui donner l'image d'un parti composite, il place à sa tête le pendant de Barkat Gourat Hamadou, le député au Palais Bourbon, Omar Farah lltireh. C'est un fidèle de longue date. II est Issa. ...t\utourde lui se fonne toute une cohorte d'ambitieux. Mais malheureusement leur ambition ne dépasse pas le broutage en commun du khat tous les après-lnidi. Au plan professionnel, ces
3 SOMBLOLOHO ou la chute du président Ali Aref ( DjiboutiI975-1976), L'Hannatlan, éditeur (Septembre 1999).

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fonctionn.aires délaissent leur travail. Et au plan de l'action, ils se contentent de noircir un semblant de bullerin dans lequel on ne peut piocher aucune idée de nature politique. ils espèrent, somme toute, que le charisme de leur chef se répandra sur eux et que le succès les attend, sans effort, au coin de la rue. Quand ils vont enfm. se désillusionner, il sera déjà trop tard. Enfm, le moment est venu de parler du Mouvement Populaire de Libération (MPL). C'est un mouvement des jeunes idéalistes. A l'origine, ce mouvement a des racines multiples. il est fonné entre les jeunes qui se fréquentent au lycée dans le pays ou dans les facultés en France. Mais, révolution de la situation politique locale les contraint à la démarcation avec ceux qui ne partagent pas les mêmes idéaux. En décembre 1975, le MPL est exclusivement afar. Ses jeunes éléments veulent s'investir pour ce qu'ils estiment être le bien commun de la Nation. Ils partent en gueITe contre Ali Aref, le tenant du pouvoir. Leur mouvement ne s'appuie sur aucune expérience professionnelle. TIs abhorrent d'ailleurs le « carriérisme. » TIsne disposent d'aucune représentation politique. Par conséquent, ils ne sont chapeautés ni par un ministre, ni par un député. Sortant du néant, en révolte contre l'ordre établi, ils veulent assainir la situation politique et administrative qu'ils considèrent COITompueset avilies. Dans la naïveté que caractérise leur jeunesse, ils sont forcément imprégnés de l'idéologie en vogue à l'époque: «le marxisme.» Pour narguer les plus vieux, ils n'hésitent pas à mettre en avant leur doctrine favorite. Cette insolence leur coûtera très cher. Car, les anciens n'entendent pas céder leurs places et leurs prérogatives aux petits insolents. Ils sont donc frappés d'ostracisme qui les conduira à l'expatriation. Animés d'une ardente foi démocratique, les jeunes (OURROU) du MPL décident, en 1979, de faITe cause commune
avec les « naufragés» de l'UNI pour fonder le Front Démocratique

de Libération de Djibouti ( FDLD). L'expression «libération », qui ne convient pas ici, a déjà une connotation conflictuelle AfarslIssas. Ce mouvement connaîtra des fortunes diverses en Ethiopie et dans

le pays. Il évolue avec le temps et se métamorphose au grès des
apports nouveaux. C'est ainsi qu'il sera rejoint par les déçus issas. Cela donnera naissance à l'Union des Mouvements Démocratiques (UMD) dont la durée de vie sera courte. Deux autres mouvements éphémères croiseront également son chemin. Ce sont le Front pour la Restauration du Droit et de l'Egalité (FRDE) et le Front de la Résistan.ce patriotique de Djibouti (FRPD). Enf1ll, AROD, en 14

substance « progrès)} en afar, fera son apparition sous la conduite du Docteur Abbaté. Tous ces mouvements se sont fait remarqués d'une manière ou d'une autre, mais leur action demeure la plupart du temps secrète. C'est au mois d'Août 1991, après une manifestation violente à Randa (juillet 1991) que tous les partis afars et issas d'opposition convergent vers un nouveau front dénommé le Front pour la Restauration de l'Unité et de la Démocratie ( FRUD ). A la faveur des armes récupérées après la déroute des soldats éthiopiens en Erythrée et de la faiblesse de l'année nationale djiboutienne, le FRUD, extraction faite des éléments issas, engage des combats sur tous les :£fontsnord du pays. En peu de jours, il s'accapare tous les postes administratifs et militaires dans la région septentrionale. On cite les attaques à Hémallé, à Magâlé, à Assagayla, à Ewâli, à Douloul, à Ripta etc. Partout, les Inoyens de riposte étant très limités, l'année nationale abandonne ses positions. Désireux d'engager des pourparlers avec le Gouvernement, le FRUD s'abstient de s'emparer des villes de Tadiourah et d'Obock. ~ ~ Le FRUD vise, dit-on, les « objectifs symboles}) de la répression. Surpris, l'Etat est paralysé. Faute d'effectifs et de moyens logistiques, l'année est cantonnée dans ses casernements. Elle reste toutefois présente à Tadjourah où la population est sous séquestre, et à Obock ville déserte. Mettant à profit les accalmies et les cessez-le-feu, elle s'emploie à élargir son périmètre de sécurité. Elle tire également profit de la période au cours de laquelle l'année française s'interpose entre les belligérants en vue d'organiser son action humanitaire. Mais, le FRUD occupe pendant 18 mois ou plus les deux tiers du pays. Revigorées par un recrutement massif: au prix de la ruine du pays, plus de 25000 hommes, les Forces Armées Nationales repartent, au mois de juillet 1993, à la reconquête des terrains perdus. Appliquant le système de « rouleau compresseur» avec sa masse d'effectifs et son matériel lourd, elles mettent en déroute les rebelles du FRUD qui s'éparpillent dans les forêts ou rejoignent les pays voisins. Ainsi la guerre d'affrontement est tenninée, mais la voie du dialogue et du renouveau est ouverte aux hommes politiques. Il convient maintenant de ne plus perdre le nord. C'est le déroulement de ces différents événements notés au jour le jour, depuis novembre 1991, que je voudrais essayer de rapporter dans ce modeste ouvrage.
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PREMIERE PARTIE

LA REBELLION

LE SPECTRE DE LA GRANDE AFARIE

Le dimanche ]7 Novembre ]991, date de notre vingtième anniversaire de mariage, Annick et moi regagnons notre pays après quatre mois d'absence pour raison de santé. Paris et Royan ont été, durant ce temps, les deux pôles de nos différents déplacements. C'est avec beaucoup d'appréhension que nous quittons la France, car depuis quelques jours, notre principale source d'information, la RFI (Radio-France Internationale), diffuse dans tous ses bulletins consacrés à l'Afrique des nouvelles inquiétantes au sujet des maquisards afars qui déploieraient leurs forces dans l'ensemble du territoire de la région nord de la République. L'Armée nationale aurait, selon la même source, des difficultés pour repousser les assaillants qui auraient même pris les postes administratifs et les chefs-lieux de districts. Ces infonnations nous sont confirmées à notre arrivée à l'aéroport de Djibouti que nous retrouvons cependant avec plaisir. Dès lundi matin, je prends contact avec Ismail Guédi Hared, directeur de cabinet du Président de la République, et je sollicite une entrevue avec le Chef de l'Etat. Une délégation yéménite étant dans son bureau, le Président préf'ere me recevoir le mercredi, car mardi est le jour du Conseil des Ministres. Le 20 novembre 1991~mon ami Ismail Guédi Hared m'introduit à 9H15 dans le bureau du Président qui me reçoit seul. Il m'interroge sur ma santé et me souhaite un parfait rétablissement. Ensuite, il évoque la situation dans le pays. Il ne me cache pas sa colère. Je l'écoute avec attention. «Epaulés et soutenus par des milices années de l'ancien président éthiopien, Menguistu Haïlé Mariam ou du sultan Ali Mirah, des é]éments afars, mécontents de la situation politique actuelle dans le pays, menacent la sécurité et l'intégrité du territoire national. La menace n'est pas hypothétique, elle s'est déjà manifestée sous forme d'attaque de guérilla dans le nord du pays où l'Armée nationale a été contrainte de céder le terrain pour éviter l'effusion de sang. De ce fait, tous les postes administratifs sont actuellement sous le contrôle des maquisards, qui continuent leur pression sur les chefs-lieux de districts. Cette attaque année est la conséQuence de la résolution arrêtée l'année dernière à Francfort en Allemagne par J'élite afare dans le but d'instaurer la «Gran_de 17

Afarie » composée d'une partie de l'Erythrée, de l'Ethiopie et de la République de Djibouti. Des documents s'appuyant sur des cartes de partage sont en possession du Gouvernement djiboutien. Celu1ci n'entend donc pas négocier avec des «guérilleros ». A ce propos, le Ministre des Affaires Etrangères par inté~ Ali Mahamadé Houmed, d'origine afare, a convoqué les 17 et 18 Novembre, dans les locaux de son département, les membres du corps diplomatique et les représentants des organismes internationaux, pour leur affirmer que « la situation s'est calmée au nord du pays après les attaques menées par des mercenaires étrangers venant de l'Ethiopie contre des objectifs militaires. » De son coté, le Ministre de la Défense, Ismail Ali Youssou£ également afar, a annoncé, sur les antennes de la radio et de la télévision, la mobilisation générale pour chasser hors du territoire national « les éléments annés étrangers. » Tout en écoutant le Président Hassan GouletL qui tient un véritable monologue, je réfléchis intérieurement. Selon des informations venant d'autres sources~ la thèse de la menace étrangère s'appuie sur l'arrestation de 232 individus faits prisonniers dans la nuit du 15 au 16 Novembre dans la région d'Obock. Pour l'Année nationale qui précise que la population d'Obock a été associée à ridentification~ il s'agit des Afars originaires de Mogoris des environs d'Assab en Erythrée. Pour les opposants qui s'expriment sur les antennes de RFI~les personnes atTêtées sont des bergers ou des étrangers de passage dans le pays. On affmne par ailleurs que le sultan Ali Mirah~ régnant sur la région afare de l' Etmopie, venu en voisin, est intervenu sur les ondes de la RTD (Raruo-Télévision Djibouti), tout au début des événements. TI a lancé un appel au calme et invité les maquisards à un prochain congrès où doivent se réunir tous les Afars, en exhortant les siens par ces termes: «si parmi ceux qui ont pris les annes se trouvent des Afars originaires d'Aoussa, (province éthiopienne)~ ils doivent déposer les annes et regagner leur pays d'origine dans les deux jours. » Dans la nuit même de l'allocution du Sultan Ali Mirah, une attaque surprise est organisée autour de la ville de Tadjourah et de la ville d'Obock. Cette attaque signifierait le refus par le FRUD de l'immixtion étrangère dans ses affaires. Le Président Gouled continue ses explications. «L'année nationale, dit-il, a riposté. Mais elle a du mal à localiser les positions des maquisards. La population afare refuse toute collaboration ou fournit des informations erronées. La France fait 18

l'indifférente, sous prétexte que les troubles actuels sont d'origine intérieure et n'impliquent donc pas son intervention. » Cette interprétation des faits n'est pas du tout celle des autorités nationales qui réclament à cor et à cri l'application de la convention franco-djiboutienne soit en chassant l'ennemi du pays soit en mettant à la disposition de l'Armée nationale tous les moyens matériels de riposte. En vue de vérifier le bien_-fondé de la requête djiboutienne, la France a dépêché auprès du Gouvernement une mission conduite par Paul Dijoud, directeur des Affaires Africaines et Malgaches au Ministère des Affaires Etrangères. La mission est reçue à la Présidence. L'enthousiasme n'était pas de mise. Les autorités françaises ont été, en effet, assez impertinentes, l'été dernier, à l'égard du Président Gouled: tout d'abord, l'attitude insolente d'un émissaire venu le rencontrer à Divonne-les-Bains, ensuite le silence du Président Mitterrand au sujet d'une éventuelle entrevue en tête-à-tête, enfin, le renvoi de huit coopérants en France alors que le Président Gouled souhaitait examiner leur cas un par un. « Malgré tout, dit-il encore, je suis disposé à ren_contreret écouter toute personne de bonne volonté et désireuse de m'aider à résoudre ce problème. Mais si les Afars s'obstinent dans la voie de la violence et veulent parvenir, confonDément au plan de Francfort, à la partition du pays, le Président Hassan Gouled ne s'y opposerait sans doute pas. » Ici, j'ai le sentiment qu'il me sonde. Je réagis vite. Je lui rappelle alors qu'il est pour nous tous le père de la Nation, qu'il a instauré malgré les divergences d'intérêts l'union entre les peuples et forgé l'unité du pays. Ce sera bien grave et préjudiciable à tout le monde s'il fmit son mandat comme un diviseur. Il n'est pas insensible à ma réaction et à mes arguments. TIme demande: que voulez-vous et que faut-il faire? Je lui suggère alors de clarifier d'abord la situation avec la France qui est un partenaire important de notre pays et d'écouter ensuite tous ceux qui réclament la parole. Si le multipartisme n'avait pas existé avant l'indépendance, dis-je encore, la LPAI n'aurait jamais pu accéder au pouvoir. Il me parait souhaitable que le Président prenne la parole, expose son point de vue et propose un dialogue. Il n'est pas hostile à cette idée, mais il n'entend pas non plus agir sous la menace. Bien qu'il soit plus calme qu'au début de notre conversation, je le sens encore tendu. Espérant l'amener à plus de détente, je lui demande de m'autoriser à 19

revenir le voir le lendemain ou le surlendemain, avec le Président de la Chambre de Commerce, Said Ali Coubèche, rentré de France hier soir. Pourquoi attendre deux jours, dit-il, en se levant de son siège et demandant à sa secrétaire de lui passer tout de suite le président Coubèche. Dès que la liaison est établie, il demande à son interlocuteur de venir le voir de toute urgence. Peu de temps après, Said Ali Coubèche entre dans le bureau présidentiel accompagné de Ismail Guédi Hared qui assiste à l'entretien. Le président décrit la situation telle qu'elle lui apparaît et déplore la position française qui le condamne à «l'impuissance ». Said Ali Coubèche tente alors d'expliquer l'attitude française par l'obstination du président à conserver au sein de l'Armée nationale des hommes condamnables à plus d'un titre. Mais il espère en avoir le coeur net ce soir en rencontrant la mission à l'Ambassade de France. Une longue discussion s'engage entre nous quatre. Il en résulte que le Président est disposé à l'ouverture et qu'il entreprendra toutes les démarches nécessaires à ces fms. La mission qui s'entretient en ce moment même avec le Ministre des Affaires Etrangères par intérim, a rendez-vous avec le président vers onze heures. fi faut l'intercepter à sa sortie des Affaires Etrangères et la diriger sur la Chambre de Commerce où Coubèche et moi-même devrions exposer le point de vue du président qui souhaite négocier avec les opposants à condition que la France lui prête main-forte le moment venu. Le président estime comme moi que cette rencontre doit avoir lieu avant le rendez-vous fIXé à onze heures à la Présidence de la République. Il téléphone directement à Ali Mahamadé Houmed et lui dit d'envoyer la mission à la Chambre de Commerce. Le président de la chambre consulaire n'est pas de cet avis, car il estime qu'en agissant ainsi on dispose de la mission. Il pense aussi qu'il est discourtois d'agir ainsi à l'égard de l'Ambassadeur de France. Tel n'est pas mon avis. Je pense au contraire que les circonstances justifient notre initiative. Dès notre arrivée à la Chambre de Commerce, je demande à Said Coubèche de téléphoner à Ali Mahamadé Houmed. TI est hésitant, car cela contrarie un peu son plan. Néanmoins, il demande à sa secrétaire de lui passer le ministre par intérim des Affaires Etrangères. Comme il fallait s'y attendre, la secrétaire du Ministre fait le barrage et Coubèche ne tente même pas d'essayer de franchir ce premier obstacle. Un autre coup de téléphone un quart d'heure plus tard sur mon insistance. Cette fois-ci le Ministre est en ligne, mais la mission est déjà à la Présidence.

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Une m-auvaise synchronisation de nos volontés nous fait échapper un moment qui aurait pu être historique. De son côté, par une arrogance injustifiée, Ali Mahamadé Houmed, hostile à toute négociation avec les opposants, ne favorise pas notre action. Au lieu de diriger la délégation française à la Chatnbre de Commerce comme le président de la République le lui demandait, il se contente de dire à ses visiteurs d.erencontrer~ à la demande du Cllef de l'Etat, Said Coubèche. Or, cette infoffilation ne retient pas leur attention, car un rendez-vous a déjà été prévu avec le président de la Chambre de Commerce. C'est ainsi qu'un message présidentiel d'une très haute importance a été mal perçu et mal transmis. Vers 14 H 30, le chef du protocole, Mohamed Ali Chaker, me téléphone chez moi, de la part du président, pour savoir le numéro de téléphone de Coubèche. C'est la preuve que le plus haut magistrat de l'Etat, attache une grande importance à la mission dont il nous a chargée. A 18 heures, Claude Soubeste, Ambassadeur de France, nous reçoit à la Chancellerie. Le chef de la.mission accompagné du Général Claude Gautier arrive peu de temps après. Le rendez-vous de ce soir ayant été pris à sa demande, Said Ali Coubèche explique les raisons qui l'ont poussé à le solliciter. Il évoque le passé de ses parents arrivés dans le pays en même temps que la. France et les intérêts qu'il y possède de longue date. Il fait état de la situation préoccupante dans le nord et conclut en demandant à la France si elle a toujours intérêt à préserver dans ce petit pays les liens qu'elle y a tissés. La réponse est immédiate et positive. Toutefois, une longue conversation à bâtons rompus s'instaure entre le chef de la mission française et le président de la Chambre de Commerce. Au bout d'un moment, constatant que la conversation se transfonne en un aparté, je demande la parole et expose les buts de la mission dont nous sommes investis. Paul Dijoud affinne alors que la France n'a pas d'autres intentions que d'assurer précisément l'équilibre ethnique qu'elle avait réussi à instaurer dans ce pays. Elle souhaite, précise-t-il encore, qu'un dialogue s'établisse entre les djfférentes parties de la population et que le Chef de l'Etat joue pleinement le rôle qui est le sien, c'est-à-dire celui du père de la Nation, arbitre garant de son indépendance et de sa souveraineté. Pour l'aider dans cette voie, la France est disposée à calmer d'une part les Afars et d'autre part s'engager à lui apporter toute aide matérielle nécessaire. TIestime par ailleurs qu'il y a une disproportion considérable entre 21