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Parlons tpuri

De
311 pages
Ce livre est une porte d'entrée dans l'univers du peuple tpuri, estimé entre 800 000 et un million d'âmes, servant traditionnellement de trait d'union entre le Cameroun et le Tchad. Qui sont les Tpuri ? Comment apprendre leur langue ? Quelles sont leurs croyances et leurs cultures ? Comment s'intègrent-ils dans les débats politiques dits modernes ? Un riche lexique de plus de 5000 mots clôt l'ouvrage.
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Kolyang Dina Taïwé

Parlons tpuri

Du même auteur
Chez le même éditeur Culture et identité au Nord-Cameroun (essai), 2008, en collaboration avec Clément Dili Palaï Wanré le ressuscité (roman), 2008 Pulsations (poésie), 2010 Chez d’autres éditeurs Pleurs sans larmes (roman), La Pensée Universelle, 1994 Le Sahel, ses femmes et ses puits (poésie), CLE, 1996 Na joŋ hrage/Les jeux tpuri, (essai), Ka’arang, 1996, en collaboration avec Dadaï Kolyang …dann ist das Herz verwundet, eine Begegnung der Kulturen (nouvelles), Atlantik, 1997 Anthologie des écrivains du Nord-Cameroun (essai), Ka’arang, 2002, en collaboration avec Clément Dili Palaï Le Mur de Berlin m’a rendu polygame (nouvelle), Ka’arang, 2006. Orature et Littéralité, une perspective africaine (essai), LIT, 2008 Maïye (roman), CLE, 2010

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12845-3 EAN : 9782296128453

© Kolyang Dina Taïwé

Sommaire
Introduction .......................................................................... 13
Relief et climat.......................................................................... 13 Histoire du peuplement............................................................. 14 La population ............................................................................ 16 L’organisation sociale : les clans .............................................. 19 Les Tpuri et leurs voisins : mélanges et échanges .................... 21

Chapitre 1 : Description de la langue .................................. 23
Langue à tons et à phonèmes complexes .................................. 23 Les emprunts et déviances linguistiques................................... 31 L'existence de deux variétés dialectales.................................... 34 L’affirmation, la négation et l’interrogation ............................. 35 La division du temps : adverbes et noms de temps................... 37 L’infinitif et le temps des verbes .............................................. 40 Les comparaisons...................................................................... 42 Les contractions ........................................................................ 43 Les adjectifs et pronoms démonstratifs..................................... 43 Les pronoms relatifs.................................................................. 45 Les pronoms associatifs ............................................................ 45 Les pronoms personnels en fonction de complément ............... 46 Les pronoms d’insistance.......................................................... 47 Les nombres cardinaux et ordinaux .......................................... 47 Compter l’argent ....................................................................... 49 Les rapports de parenté ............................................................. 50

Chapitre 2 : Conversation.................................................... 51
Elément 1 : Salutations et présentations ................................... 51 Élément 2 : Comment s’orienter ............................................... 53 Élément 3 : La notion du temps ................................................ 54 Élément 4 : La cuisine .............................................................. 55 Élément 5 : Les préoccupations villageoises ............................ 56

Élément 6 : Recevoir de la visite .............................................. 57 Élément 7 : La santé.................................................................. 59 Élément 8 : Préparatifs de voyage ............................................ 59 Élément 9 : Au marché ............................................................. 60 Élément 10 : Remerciements et adieux..................................... 61

Chapitre 3 : Vie culturelle, religieuse et politique............... 63
La vie culturelle ........................................................................ 63 Le « Goni » ou l’initiation chez les Tpuri ............................ 64 Rites de passage : le nage may ............................................. 67 Autour de l’amour et du mariage.......................................... 68 Les labrets : dorno ou gaolan ?............................................. 72 Les noms tpuri ...................................................................... 73 Tumtum / Comptines............................................................ 75 Lele / Poésie féminine .......................................................... 76 Roo / Poèmes........................................................................ 78 La musique ........................................................................... 81 Les chants et les danses : une mise en scène particulière....... 81 Les compositeurs de renom.................................................. 83 Le gourna.............................................................................. 85 Waiwa : divertissement et contrepoids social ...................... 86 Byam : le Shakespeare tpuri, poète et génie......................... 88 Le reggaeman tpuri : Gesse Roy .......................................... 89 La diva de la musique moderne tpuri : Yang Mad ............... 91 Les jeux ................................................................................ 91 Un exemple de jeu à pions simple : Soole............................ 94 La culture face à la dynamique sociale............................... 100 Un retour vers un enseignement millénaire........................ 102 Les mesures ........................................................................ 105 La chasse ............................................................................ 108 Calendrier des activités .................................................. 110 La pêche ............................................................................. 115 Politique et vie moderne ......................................................... 120 L’amorce d’une participation politique .............................. 124 La marginalité politique des acteurs................................... 127 La domination économique ................................................ 130 L’oppression culturelle....................................................... 133

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Le verrouillage du système : la domination par le « haut » 136 Les aboutissements de la subordination politique. ............. 139 Les pôles d’émission de la conscience politique ................ 143 Le MDR et les acteurs politiques tpuri............................. 144 Mutations et perspectives : changement ou continuité ? .... 149 Croyances et religions ........................................................ 160 Signes prémonitoires .......................................................... 160 Le rôle du Grand Prêtre « Wang Soo Kulu » ..................... 163 Religions du livre ............................................................... 171 L'empire catholique à l'exemple de Doukoula .................. 172 Les protestants : plusieurs caïmans pour un seul marigot .. 174 Interdits et purification ....................................................... 174 Actes et rites purificatoires................................................. 175

Lexiques.............................................................................. 185
Mini-lexique français-tpuri ..................................................... 187 Mini-lexique tpuri-français ..................................................... 211

Biblographie....................................................................... 307

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Introduction

Situé à cheval entre le Cameroun et le Tchad, le pays tpuri s’étend de part et d’autre de la frontière séparant les deux pays vers le 10° de latitude Nord et le 15° de longitude Est. Concrètement, il est situé au Sud-Ouest de la République du Tchad et au Nord-Est de la République du Cameroun. Il est coincé entre les Massa au Nord et les Moundang au Sud-Ouest, et limité à l'Est par les lacs du MayoKébbi et au Nord-Ouest par les royaumes foulbés. Le pays tpuri est une région de plaines. Le seul sommet dominant de la région est le Mont Illi où réside Wang-Dore, le Roi et Chef Spirituel des Tpuri. Le pays possède une population importante. La densité est environ de 37 à 67 habitants au km2 en allant des plaines vers le MayoKébbi. La majorité de la population Tpuri se trouve au Cameroun, même si leur Roi réside au Tchad. Les Tpuri sont des éleveurs de bovins et d'excellents agriculteurs. Selon Seignobos et Tourneux, « le pays [tpuri] exprime une profonde unité : paysage monotone pris entre l’excès d’eau durant la saison des pluies et le manque le reste de l’année, parcs de Faidherbia albida sous lesquels divague le bétail, habitat dense, mais dispersé, à concessions ouvertes, marqué par les enclos des associations de jeunes gens (gurna) qui suivent des «cures de lait» pendant la saison sèche. La très forte cohésion de la société [tpuri] a maintenu jusqu'à ce jour un rejet de toute influence de l’islam et des Peuls, leurs voisins conquérants du Nord. » Relief et climat Le relief de la région tpuri s’articule autour de la plaine de Kalfou. Le climat de type soudano-sahélien est aride accompagné d’une sécheresse longue et rude. Les pluies baissent considérablement du Sud vers le Nord. Il s’agit d’un milieu défavorisé qui renvoie à un écosystème de type sahélien. A cause de la basse pluviométrie et des irrégularités des pluies, la sécheresse est presque récurrente.

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Les températures sont assez élevées avec des minima de 27°C en janvier et des maxima en mars et avril où l’on atteint facilement 40° à l’ombre. Sur tous les plans, la défaveur du milieu est une réalité incontestable. Les aléas climatiques déterminent la précarité de la vie des espèces vivantes dans cette région. Aussi la végétation montre des signes de souffrance due aux aléas climatiques auxquels s’ajoute l’action anthropique. L’espace est dominé par les principales essences qui sont l’Acacia albida et le faidherbia. Le réseau hydraulique régional est pauvre et est marqué par l’absence notoire de cours d’eau permanents. Cependant, lorsque l’on enregistre une pluviométrie abondante, les eaux du Logone débordent dans les dépressions. A ce moment, les plaines subissent des inondations de grande envergure et engendrent parfois des catastrophes sociales. Histoire du peuplement Selon Guillard, « les Tupuri se seraient installés sur les rives du Mayo-Kébbi, lacs de Fianga et de Tikem, il y a environ trois cents ans. Avant eux, le pays aurait été occupé de façon peu dense par des peuplades aujourd'hui peu connues. Certains prétendent que les Moungouri, actuellement dispersés et complètement assimilés à la masse tpuri, exerçant le métier de forgeron, seraient les descendants de ces premiers occupants du pays »1. Tous les Tpuri déclarent provenir de Doré situé aux pieds du mont Doré, qui est le seul relief important du pays servant de point de repère historique. Pour les historiens, une discussion religieuse serait à l’origine de la scission des Tpuri en deux parties : les Doré et les Goua. Mais la nomination d'un grand chef religieux entraîne une expansion tpuri au sens large du terme. Les Tpuri à la recherche de terres plus fertiles s'étendent vers l'Ouest où ils sont arrivés jusqu'à Lara et vers le Nord jusqu'à Dargala. Selon Feckoua2, la structure linguistique du parler tpuri et du parler moundang constitue un argument de poids confirmant la thèse de
1Guillard (J.) : Golompoui: Analyse des conditions de modernisation d'un village du Nord-Cameroun, Paris; Mouton et Cie, 1965, p.33 2Feckoua (L.L.) : Les hommes et leurs activités en pays tupuri du Tchad. Paris; 1977, p. 32.

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Guillard selon laquelle les Tpuri seraient venus du Sud. Pour De Garine3, les Moundang se déplaçant d'Ouest en Est en provenance de Lara, auraient habité la région de Doré avant d’être chassés de là. Mais le danger le plus inquiétant pour les Tpuri fut donc celui des Peuls (Foulbé) musulmans. En effet, au XlXème siècle, les Foulbé vivaient déjà d'une façon pacifique dans la région. Comme tous les pasteurs, ils ont rencontré l’hostilité des populations sédentaires pour leurs pâturages auxquels il faut ajouter le vol régulier du bétail. Le pacifisme des Foulbé s'est transformé, sous l'impulsion d'Ottoman Dan Fodio, en une guerre de conquête brandissant l'étendard du prophète Mohammed. Une grande partie du NordCameroun était sous la domination d'Adama et prenait le nom d'Adamaoua. Koïranga, le chef musulman de Mindif, se lança vers 1830 contre les populations païennes Tpuri qui représentaient à ses yeux, de vastes terres, des esclaves et un beau fief à s’approprier. Peuple égalitaire, les Tpuri n'avaient pas de chefs militaires pour organiser les hommes aux combats. La bataille contre l'ennemi était levée en masse et de façon spontanée au son du cor annonçant une attaque. L'agression soudaine, le manque d'unité politique et militaire tpuri, la dispersion des villages et l'absence d'obstacles permirent aux Foulbé d'avancer rapidement jusqu'au cœur du pays tpuri. En voulant évacuer les esclaves et le butin conquis, les Foulbé furent surpris à Gouyou par une attaque brusque et déterminée de la part de tous les villages levés en masse. Battus, les Foulbé se sauvèrent grâce à leurs chevaux. Ils laissèrent après eux leur butin, de nombreuses dépouilles parmi lesquelles celle de Koïranga lui-même, et des prisonniers. Modibo Bakari que Feckoua cite affirme que « dans cette expédition périrent de nombreux soldats de Maroua, en particulier des membres de l'aristocratie. La douleur fut immense et on fut longtemps à Maroua sans battre le tambour. » 4 Cette leçon foudroyante infligée aux Foulbé par le Tpuri sans organisation
3 Garine (I. de) : Contribution à l'histoire du Mayo-Danaye (Massa, Tpuri, Moussey et Mousgoum), en contribution à la recherche ethnographique à l'histoire. Paris; Cujas. 1973, p. 180. 4Feckoua (L.L.): op. cit; p. 33

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militaire apparente a contribué à tenir en échec les visées expansionnistes des Tpuri fanatiques, avides d'esclaves et de gloire, rêvant de créer des empires et d'imposer leur religion mahométane à des Tpuri, selon eux, sans religion. Mais cela n’a cependant pas mis définitivement fin aux exactions des Foulbé. Ces derniers continuaient à faire des rapts isolés d'esclaves. A cela s'ajouta la menace des Européens. Pendant l'ère des conquêtes coloniales, chaque puissance colonisatrice envoyait ses émissaires dans la « jungle » africaine pour se tailler une portion de terre. Le pays tpuri n'a pas manqué d'être envahi. Il a vu passer successivement différents explorateurs avant d'être effectivement occupé. Feckoua écrit qu’«en 18511852, Vogel atteignait les lacs tupuri. Puis il a fallu attendre mai 1900 pour voir arriver les premiers Blancs en pays tupuri: le lieutenant Faure en 1901. En 1903, le commandant Lenfant étudia la voie d'eau Bénoué-Mayo-Kébbi-Logone avec l'enseigne de vaisseau Delevoye en traversant ce qu'il appelait « le marais du Tuburi »; le Lieutenant de vaisseau Audouin et le capitaine d'Adhelar et enfin en 1908-1909, la mission du Commandant Moll qui s'attaqua à la délimitation frontalière entre territoires allemands et français »5. La France et l'Allemagne se disputaient cette région qui couvrait aussi le pays tpuri. De là, naquirent les limites définitives du pays tpuri fixées par les deux puissances. La population Au global, la population se répartit sur deux pays. Cette délimitation de la région tpuri n’exclut pas la complexité de l’espace pluriethnique. Si l’aire ethnique de ces populations s’étend principalement sur deux départements à l’Extrême-Nord du Cameroun et dans une préfecture au Sud-Ouest du Tchad, les poches du territoire contenant ces mêmes gens en dehors de ces deux zones traduisent une certaine densité c’est-à-dire un volume démographique qu’il faut bien relever dans la perspective de la présentation matérielle de la région tpuri car on trouve aussi des grandes communautés dans les zones de Lagdo, Mbandjock,
5Feckoua (L.L.): op. cit. , p. 33

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Nkoteng, Dizangue, etc. qui sont des zones de fortes activités industrielles au Cameroun. A cause des médiocres bases statistiques et les difficultés liées à l’imprécision de la répartition ethnique des populations du Cameroun, tout porte à croire que les Tpuri sont aujourd’hui en pleine explosion démographique. Les chiffres qui suivent, tirés des travaux antérieurs et de recensements administratifs, attestent de leur vitalité procréatrice. En 1955, Jean Cabot et Roland Diziain6 estimaient les populations tpuri à 63.000 habitants. Dans les mêmes départements, les travaux d’Alain Beauvilain7 de 1987 effectués dans les mêmes départements présentent des chiffres croissants soit environ 161.067 habitants. A cette population camerounaise, il faut ajouter celle vivant sur le territoire tchadien surtout celle de la diaspora des villes camerounaises. Au regards de la dynamique sociale croissante, des chiffres (statatistiques) ne sont plus représentatives de la population tpuri. D’un point de vue général, un constat s’impose : l’expansion démographique des populations tpuri du Cameroun est un fait incontestable. Elles se retrouvent un peu partout sur l’ensemble du territoire et occupent les quartiers pauvres des grandes agglomérations nationales et sont en grand nombre employés comme main-d’œuvre dans les structures industrielles à l’instar du complexe sucrier de Mbandjock. D’autres groupes des populations tpuri se sont implantés dans les zones à rendement agricole dans le Mayo-Rey et dans l’arrondissement de Pitoa près de Garoua. Durant la seule période partant de 1976 à 1986, 11.928 habitants tpuri se sont déplacés pour le compte du Projet Nord-Est Bénoué. Au cours de l’année agricole 1997-1998, la Société de Développement du Coton (SODECOTON) a enregistré la migration de 6.000 familles ayant quitté l’arrondissement de KarHay pour le pourtour de Poli près de Garoua. L’on peut affirmer ces chiffres ne sont-ils pas à revoir à la hausse que les Tpuri

6 Cabot (J.) et Diziain (R.) : Populations du Moyen-Logone : Tchad et Cameroun, Paris, ORSTOM, 1955, p.63. 7 Beauvilain (A.) : op. cit. pp. 588-590.

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constituent une population dont le nombre se situe sûrement entre 500.000 et 750.000 âmes au Cameroun et au Tchad. 8 L’explosion démographique des Tpuri s’explique par leur forte fécondité, la pratique du mariage précoce et polygamique. Cette situation crée d’énormes problèmes de survie dans la région et engendre des conflits et des contradictions de tout genre. Les migrations ou les déplacements permanents observés à l’heure actuelle sont les réponses à l’engorgement démographique des zones d’origine. C’est pourquoi J. Boulet, A. Beauvilain et P. Gubry parlent d’une entreprise de colonisation du Diamaré par les Tpuri et les Massa9. Beaucoup de lamidats c’est-à-dire des entités politiques traditionnelles peul sont prises en tenailles si bien que leurs permanences sont compromises à long terme. A part les zones d’émigration, on peut distinguer le pays tpuri traditionnel qui se limite administrativement à l’ensemble des cantons créés dans les années 1920 et 1930 sur la base des considérations ethniques. Il s’agit, au Cameroun, des cantons de Bizili, de Doukoula, de Doubané, de Golonghini, de Tchatibali, et de Touloum dont la population est intégralement composée d’éléments tpuri. A ces cantons, il convient d’ajouter celui de Guidiguis dont les Peul occupent une fraction et les espaces tpuri inclus dans les cantons à majorité peule comme ceux de Kalfou, de Daram, de Kolara, de Horlong, mais aussi le canton moundang de Lara et le canton massa de Wina. Tout cela sur une superficie d’environ 2000 km2. Au Tchad, le pays tpuri comprend les quatre cantons de Fianga, Youé, Tikem et Kéra et ses marges incluses dans le canton moundang de Torrock. Dans cet espace délimité, le Tpuri reste l’unique élément. Le pays traditionnel couvre quelque 3500 km2. D’où les fortes densités à l’origine de sa dilatation au détriment des territoires des groupes ethniques voisins

8 Les statistiques des recencements de populations sont un secret de polichinelle au Cameroun et utilisées à des fins politiques. Les statistiques des chercheurs tels que Ruelland fixent en 1980 les locuteurs de la langue tpuri à 250.000. Le père Capelleti estime cette population en 1992 à 300.000 âmes. 9Boulet (J), Beauvilain (A) et al., « Les groupes humains » in Boutrais (J) et al., Le Nord-Cameroun. Des Hommes. Une région, op. cit. p. 130.

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Le pays étendu s’est constitué grâce à la dynamique migratoire amorcée depuis le début du XXème siècle. Le résultat de cette extension de l’espace tpuri qui s’effectue vers le Diamaré permet d’observer aussi une forte imbrication des Tpuri et des ressortissants d’ethnies voisines attestée par la présence des chefs non tpuri en zone considérée comme tpuri. En tenant compte des villages où la population tpuri est numériquement supérieure à celle du groupe autochtone, l’espace tpuri est circonscrit aujourd’hui à une ligne qui commence, à l’ouest, par Guérémé localité qui représente la pointe occidentale du lamidat de Guidiguis, remonte vers le Nord, atteint Léra et Gaban de l’arrondissement de Lara, inclut Kolara de l’arrondissement de Moulvoudaye, passe par Ngouna puis Koré qui en représente l’extrémité septentrionale, rejoint Koura Belo à l’Est de Moulvoudaye et au Nord-Est de Kalfou. Ces deux localités étant très en profondeur du pays, atteint Tchafkadji au Nord-Est et bifurque vers le Sud et atteint Maldi, passe à l’Ouest du canton Wina. Au total un gain en espace presque égal à la moitié du pays traditionnel. L’organisation sociale : les clans Quant aux clans et lignages, le peuple tpuri est composé d'éléments très divers qui, malgré les mélanges, se comportent comme un véritable bloc ethnique. Ces éléments se constituent en deux grands groupes, les Tpuri proprement dits et les Kéra au parler différent portant le même nom. Ces deux groupes se réclament d'un ancêtre commun et la distinction est uniquement d'ordre linguistique. Guillard, s'inspirant des écrits de Milbrat et de Lamouroux rapporte que "les premiers renseignements écrits donnent comme limites au groupe Toubouri : au Nord la ligne Domo-Guidiguis à l'Ouest la ligne Guidiguis-Mbourao, au Sud Mbourao-Tikem et à l'Est l'étroite bande longeant le lac, de Fianga à Domo, laissant sur les bords mêmes du lac Fianga une bande de terrain vide qui sera peuplée par d'autres émigrés: les Wina. Dans ces limites qui sont restées grossièrement les mêmes depuis cinquante ans, si les Toupouri constituent la masse écrasante de la population, on

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trouve cependant "d'autres populations étroitement mélangées et complètement assimilées. Parlant Toupouri, suivant les mœurs et coutumes Toupouri, n'ayant qu'un très vague souvenir de leur origine grâce au nom conservé de l'ancêtre ou du clan, elles ne se distinguent en rien de la masse. La très grosse majorité des habitants de Golonpui et le chef de terre lui-même sont des Mousseye du clan Sonok mais leur assimilation au Toupouri est telle qu'eux-mêmes se considèrent et agissent comme de véritables Toupouri10." Ce brassage s'est fait à la faveur des différents mouvements migratoires qui ont eu lieu à l'ère précoloniale et qui continuent de s'effectuer dans les zones vides d'hommes. Il s'agit aujourd'hui des mouvements pionniers dus au manque de terre en rapport avec l'accroissement naturel de la population. Les clans tpuri sont regroupés en trois fratries : les Banré, les Goua et les Doré. Les Banré, clans forgerons, représenteraient le fond de peuplement le plus ancien du pays tpuri. La forge est d’une telle importance chez les Banré que l’on a parfois tendance à identifier Banré et forgerons : «Certains prétendent que les Mongouri, actuellement dispersés et complètement assimilés à la masse tpuri, mais exerçant le métier de forgeron, seraient les descendants de ces premiers occupants du pays.» (Guillard 1965, p. 63.) Les Gouwa sont constitués de clans qui n’appartiennent ni aux Banré ni aux Doré ; parmi eux, on retrouve : Fékné, Gouédjéré, Dingri, Intéré, Guémaré, Mounkéra, Doŋlonre, Gouyouri, Momboui, Darbéré, Mindaoré, Movéné, Gambouri, etc. Les Doré sont les clans les plus nombreux et comptent les Goudoum, Dablakri, Mo-waŋ-Séré, Mo-waŋ-Dawa, Mo-waŋKidifi, Nimbakri, Yowé, Ngaré... A côté de ces grands ensembles de clans, on en recense d’autres, venus plus récemment de chez les Moundang, de chez les Wina, ou encore de chez les Moussey.

10Guillard (J.):, op. cit. p.66

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Les Tpuri et leurs voisins : mélanges et échanges « Aime ton prochain comme toi-même » est une parole biblique qui semble très difficile à appliquer. L’on dirait que l’homme a subitement décidé de se haïr. Aurait-il circonscrit la sémantique du prochain juste dans le contexte de choix particulier de ceux à aimer et d’autres à mépriser ? Le voisin serait-il cet homme que l’on recherche à longueur de journée sans le trouver ? Le Tpuri a ses propres représentations du voisin. Le Peul serait fourbe, paresseux et trompeur. Il n’aime pas se salir. Il vit des fruits de l’escroquerie. Ses femmes sont hautaines. Ses enfants mal éduqués. Ces derniers ont le ventre plein d’oxyures car leurs mères ne savent pas les traiter avec les herbes traditionnelles. Ces femmes ont les hanches libres, puisqu’elles ne portent pas de cauris autour de la taille. Leur nourriture est faible et nage dans des sauces gluantes. Voilà ce que le Tpuri sait ou croit savoir de son voisin peul. Le Moundang lui serait chiche. Il se cache avec la nourriture, aime les sauces aux haricots et à lapâte d’arachide. Ses femmes sont plus sales que les femmes Tpuri, observe ce dernier. Frère du Tpuri, il récolte néanmoins un peu plus de respect que le Peul. Le Massa est nerveux, aime la dispute et sauve cependant son honneur dans le gourna. Il aime les vaches et le lait. Ses femmes, d’une noirceur d’ébène, aiment le poisson et les pipes noires. Sa langue prête au Tpuri beaucoup de mots nobles. Frère du Tpuri dans le Goni, l’initiation, au gourna, il récolte du respect et de la considération dans le contexte des relations humaines. Tels sont les préjugés, les stéréotypes, les idées faites par le Tpuri à l’endroit des ses voisins. Cependant cette vision stériotypée du Tpuri vis-à-vis des autres peut conduire à une vision de ce dernier au miroir de ses voisins. D’aucuns le qualifient d’un être sans but. Jouisseur et sans grande ambition, il apparaîtrait comme un être sans vision et naviguant à vue dans un monde qui évolue pour d’autres. Le miroir dans lequel l’on voit l’autre est toujours un peu plus sale et l’on est toujours un peu plus exigeant par rapport à ce qu’il est. Tel est le jeu des images toutes faites auxquelles semblent se donner les uns à l’égard frd autres dans la société. Pourtant, lois de penser seulement à un processus de dénigrement, il s’agit d’une

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autre manière d’exprimer sa culture et de l’imprimer au monde. C’est à juste titre qu’on a longtemps considéré des stéréotypes, comme des éléments de l’inconscient collectif d’une aire culturelle autour desquelles se fixent la croyance et les préjugés de classe, favorisant ainsi une lecture hiérarchisée de la société et de ses relations. Toupouri, Toubouri, Tpuri – lequel est juste ?
Si officiellement, le peuple est désigné au Cameroun de Toupouri et la langue de toupouri, il n’en a pas toujours été ainsi. Il existe plusieurs orthographes du terme qui les qualifient. L’on retrouve Tuburi chez Hans Dominik (1906) et d’autres auteurs allemands. Ensuite les expressions Toubouris parsèment la littérature coloniale française (Milbratt (1912), Herse (1934), Marin (1937)). Ebert (1952) écrit même Tubiri. Ruelland préfère tupuri dans ses recherches sur la langue dans le village de Mindaoré au Tchad. Feckoua est ambivalent, dans sa thèse il a utilisé l’orthographe Tupuri (1977), mais depuis 2002 il semble préférer Toupouri. Bien d’autres auteurs à l’instar de Tourneux et Seignobos utilisent systématiquement Toupouri. La thèse de doctorat de Fendjongue sur le pouvoir chez ce peuple utilise aussi l’orthographe Toupouri. Les auteurs religieux (Kleda, Cappelletti) emploient tupuri. Le seul auteur qui s’accroche systématiquement à l’orthographe Tpuri est Kolyang Dina Taïwé. En effet, il justifie cette utilisation par la sémantique propre au peuple lui-même. Pose-t-on la question « qui estu ? » (ndo diŋ je mãy ?) à un membre de ce groupe, il répondra je suis un Tepuri (ndi diŋ je Tepuri). Le « T » étant « humide », comme comportant un « e » aspiré. Le « i » final étant une déclinaison. En effet, l’on dit a diŋ jar Tepur woo (ce sont des Tepur). Le terme je (pluriel jar) désigne le genre humain suivi de la spécificité raciale, clanique ou sociale. Le peuple se nomme lui-même Tepur (décliné en Tepuri ). Nous avons donc préféré la désignation Tpur (déclinée en Tpuri) à toutes les autres appelations car plus proche de la prononciation avec laquelle les concernés se désignent eux-mêmes. Les voisins peuls des Tpuri les nomment Doreedjo, les gens de Doré, en rapport avec le Pape des Tpuri, Wang Doré.

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Chapitre 1 : Description de la langue
Indiquant également l'ethnie, le mot «tpuri» désigne une langue parlée à la frontière entre le Tchad et le Cameroun et « [classé] par Boyd parmi les langues du groupe 6, Mbum, de la famille Adamawa-Oubanguienne, du Sous-Phylum Niger Congo.»11 Dans la langue tpuri, Ruelland12 distingue 24 voyelles divisées en 14 orales dont 7 brèves et 7 longues et 10 nasales dont 5 brèves et 5 longues réparties comme suit : orales brèves : a, e, ε , i, o, Ǥ, u orales longues : aa, ee, εε, ii, oo, ǤǤ, uu. Nasales brèves : a, e, i, o, u et nasales longues aa, ee, ii, oo, uu. Toujours selon cette auteure, il existe 25 consonnes dont 18 orales et 7 nasales et prénasalisées présentées comme suit : b, ǣ , c[tȓ], d, ǧ, f, g, h, j[dz], k, l, m, mb, n, nd, n, ŋg, p, r, s , t, w, y[j]. La voyelle longue se représente par le redoublement de la voyelle. Langue à tons et à phonèmes complexes L'alphabet tpuri possède de nombreux phonèmes qui peuvent constituer un obstacle pour les non locuteurs de la langue En effet, la langue tpuri comporte quatre grandes hauteurs tonales.13 On distingue le ton haut ú ; le ton mi-haut ū ; le ton mi-bas ù ; le ton bas ü. On note dans la réalisation de l'acte de parole des oppositions entre ces tons. Les oppositions tonales sont de deux ordres. On distingue les oppositions dans le paradigme verbal et les oppositions sur le lexique. Dans le paradigme verbal, les oppositions sont également de deux ordres. On a quatre oppositions dans le paradigme verbal
11 Ruelland (S.) : Description du parler tupuri de Mindaoré, Mayo-Kebbi (Tchad). Phonologie, morphologie, syntaxe, Paris, 1992, 585 pages, p. 8. 12 Ruelland (S.) : Dictionnaire tupuri -français- anglais (Région de Mindaoré, Tchad), Peeters/ SELAF, Paris, 343 pages. 13 Ruelland (S.) : Description du parler tupuri de Mindaoré, Mayo-Kebbi (Tchad). Phonologie, morphologie, syntaxe, op. cit., p. 90

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de l'injonction, deux oppositions dans le paradigme verbal aspectuel.14. Les premières sont données par :
consonne sourde + voyelle fermée Injonctif ton haut Näa ǧúu coore pilons du mil ! Accompli ton mis-bas Näa ǧùu coore nous avons pilé du mil Inaccompli ton bas Näa ǧüu coore nous pilons du mil consonne sourde + voyelle ouverte Injonctif ton mis-haut Courons! Näa ǧée Accompli ton mis-bas nous avons couru Näa ǧèe Inaccompli ton bas nous courons Näa ǧëe consonne sonore. + voyelle fermée Injonctif ton bas haut Näa dúu coore touchons du mil! Accompli ton mis-bas Näa dùu coore nous avons touché du mil Inaccompli ton bas Näa düu coore nous touchons du mil consonne sonore + voyelle ouverte Injonctif ton bas mi-haut Näa jö bïí buvons de l’eau! Accompli ton mis-bas Näa jò bïí nous avons bu de l’eau Inaccompli ton bas Näa jö bïí nous buvons de l’eau

A l'injonctif, les tons mi-bas et bas s'opposent toujours l'un à l'autre à des hauteurs qui apparaissent comme des variantes contextuelles, parce que conditionnés par les segments des verbes. Quelques oppositions tonales dans le paradigme verbal aspectuel sont données par le tableau suivant :
Inaccompli Accompli Inaccompli Accompli consonne sourde. + voyelle fermée Mi haut je pile du mil ndi ǧuu coore mi-bas je pilai du mil ndi ǧùu coore consonne sourde+ voyelle ouverte mi-haut ndi see j'avance mis-bas ndi sèe j'avançai

Dans ce paradigme, «l'opposition entre un ton mi-haut et un ton mi-bas est attestée pour tous les verbes avec la valeur sémantique oppositive entre l'inaccompli et l'accompli.»15

14 Ibid. p. 90-94. 15 Ruelland (S): Description du parler tupuri de Mindaoré, Mayo-Kebbi (Tchad). Phonologie, morphologie, syntaxe, op. cit, p. 94.

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Quant aux oppositions des quatre hauteurs sur le lexique, ces dernières diffèrent selon que la consonne à l'initiale d'un article est sourde ou sonore et selon que la voyelle finale est fermée ou ouverte. Ainsi on a entre autres les cas suivants :
consonne initiale sourde + voyelle fermée Opposition de ton haut opposé à mi-haut haut à mi-bas Consonne initiale sourde + voyelle ouverte Consonne initiale sonore + voyelle fermée haut opposé à mi-haut haut opposé à bas haut opposé à mi-haut haut opposé à bas Exemples súwáare : karité sùwàarè : nuages húy : rat hùy : nez háagú : limite, frontière hàagè : couteau de jet sáale : corde säalë : une vingtaine gïrí : se dressant droit gïrì : argile rouge búsälë : blennoragie büsälë : cauris

En raison de ces différentes oppositions des hauteurs tonales observées dans la langue, les tons jouent un rôle très important dans la communication. Les tons dans la langue tpuri, comme dans toutes les langues dites à tons jouent le rôle d'unités discrètes en ce sens que toute substitution d'une hauteur tonale à une autre entraîne une variation significative du mot. C’est le cas des énoncés suivants :
Avec tons á díŋ féw á díŋ few á díŋ fèw sans tons á diŋ few á diŋ few á diŋ few ton attribué ton haut ton mi-haut ton mi-bas. traduction c'est un Afzelia africana (arbre) c'est la lune c'est un piège à collet

Ainsi, les tons ont une fonction distinctive, car ils permettent de distinguer les signifiés différents. Aussi la substitution d'une hauteur tonale à une autre peut neutraliser le sens du mot ou de l'énoncé. Conséquence, le mot ou la phrase n'a plus de signification dans la langue. C'est par exemple le cas suivant : on ne peut pas dire «á diŋ fëw». Cet énoncé n'a aucun signifié dans la langue. Donc le ton bas n'a pas sa place dans cet énoncé. En somme, le système tonal dans la langue tpuri est d'un maniement très délicat. En effet, il a toujours posé d'énormes

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difficultés aux non locuteurs de ladite langue qui ont l'ambition de l'apprendre, surtout ceux dont la langue maternelle est une langue sans tons. Il en va de même pour les natifs débutants qui ont accusé un retard dans l'apprentissage de leur langue maternelle et qui de ce fait ont déjà acquis des habitudes linguistiques dans d'autres langues.
Nota Bene : Dans le présent ouvrage, nous utiliserons un alphabet simplifié où les accents symbolisant les tons seront omis. Le contexte justifiant en général le ton imposé. Exception sera faite pour à (l’impersonnel on) et le pronom personnel á…woo (ils) pour le différencier du a (il).

Par rapport à la syntaxe, la phrase tpuri se présente sous la structure de la phrase française à savoir Sujet + Verbe + Complément.
ndi re hoole a see de parday je mange la nourriture il marche vite

Cependant en français, cette structure peut être bouleversée pour des raisons stylistiques. Mais tel n'est pas le cas en tpuri, car chaque mot a sa place à lui et ne peut être déplacé. L'adverbe en tpuri occupe toujours la dernière position dans un énoncé ou dans une phrase. Nous avons les exemples suivants :
Ecriture en tons á ǧèe kúm á dë häa mbale Day wàará là sǤ bǤn dá'a mo debaŋ Ndo ko ba mö hò'ö jag tpur bay wáagë me dë pàrdày wa ga ? Ecriture sans tons á ǧee kum á de haa mbale Day wara la so bon da' mo debaŋ Ndo ko ba mo hõ' jag tpur bay wããge me de parday wa ga ? Traduction Il court vite Il est forcément méchant Alors, aujourd'hui tu as donc rencontré beaucoup de souffrances. Comme tu le constates, j’ai des difficultés à parler couramment le tpuri.

Dans la phrase tpuri, normalement le substantif sujet, se trouve toujours avant le verbe :

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Avec tons Wokréo räw raŋgë. á ráw wǤǤ sú bàa cèë

sans tons Wokreo raw raŋge. á raw woo su baa cee

traduction Wokréo a voyagé. Ils sont partis à la pêche hier

L'adjectif qualificatif, qu'il soit attribut, sujet ou épithète, est cependant séparé du nom par le déictique mäà dë. Comme exemples, nous avons les énoncés ci-après :
Avec tons á wǤǤ dë häa á wǤǤ këleere Däy mäà dë tàbäy Dεεrε mäa dë tèbεεrε ε wǤǤ Näy mäa dë bùugí Jag tpur mäa dë wǤǤre dà’a gë ga so sans tons á woo de hãã á woo kel re Day maa de tabay D re maa de teb re woo Nay maa de buugi jag tpur maa de woore da’ ge ga so Traduction Ils sont méchants Ils sont petits Un boeuf noir Des boeufs noirs La viande pourrie Le tpuri pur ne se parlera plus

La présence de l’expression mäa dë entre l’adjectif et le nom que ce dernier qualifie est nécesssaire et a un impact sur la bonne compréhension du sens de l’énoncé. La morphosyntaxe tpuri semble être complexe et constitue de ce fait une barrière aux non-locuteurs de la langue. Dans ce sens, nous étudierons cette complexité de la morphosyntaxe au niveau de la marque du pluriel compte tenu du fait que en tpuri, celle-ci se manifeste différemment selon les types de morphèmes, nous examinerons les cas suivants : la marque du pluriel au niveau du substantif, du verbe et de l’adjectif qualificatif. En tpuri, le pluriel ne se manifeste qu’au niveau des noms de la catégorie dénombrable. Ce pluriel, de manière générale, se forme en adjoignant aux morphèmes les suffixes -re, -ri. Ce suffixe pluralisateur connaît plusieurs réalisations vocaliques selon que les voyelles de la base sont fermées ou ouvertes. L’adjonction des suffixes -re ou -ri à une base du substantif donne lieu à plusieurs cas possibles de variations morphologiques du substantif. 1. Lorsqu’on adjoint à la base (du substantif) le suffixe -ri, celleci est conservée, mais la voyelle de sa première syllabe s’allonge. La dernière voyelle conserve le ton final de la géminée.

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singulier tiŋ : case, maison piri : cheval Fi : herbe fii : chèvre

pluriel tiiŋri : cases, maisons piiri : chevaux fiiri : herbes fiiiri : chèvres

2. Lorsqu’on adjoint à la base le suffixe -re, deux variations morphologiques de celle-ci s’observent : - La base est conservée et la voyelle finale garde le ton final de la base :
singulier kage : poulet nãy : animal sauvage, gibier à poils baw : antilope cheval bolo : l’homme pluriel kagere : poulets nãyre : animaux sauvages, gibiers à poils bawre : antilopes cheval bolore : les hommes

- La première consonne de la base est conservée, mais on observe des modifications d’ordre phonétique, phonologique de cette base. On pourrait parler de cas d’irrégularité. Néanmoins, dans ces modifications, la voyelle finale garde le schème tonal de la dernière voyelle :
singulier tuware : mâle wele : enfant de sexe masculin day : boeuf, bovidé, vache tuwãy: femelle pluriel tuwerpiiri : mâles weere : enfants de sexe masculin d re : boeufs, bovidés, vaches tenaare: femelles

Le pluriel de l’adjectif qualificatif s’opère différemment selon que cet adjectif est attribut du sujet ou épithète. Employé comme attribut du sujet, l’adjectif forme son pluriel de deux façons : - Il est suivi du déictique pluriel woo et porte à sa désinence comme le substantif soit le suffixe «-ri» soit le suffixe «-re».
a klee : Il est petit á woo kel re : Ils sont petits

- Il ne porte aucun suffixe à sa désinence, mais il est suivi du déictique pluriel woo ; ce dernier marque alors son pluriel

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a de hãã il est méchant. day maa de tabay un bœuf noir

á woo de hãã ils sonts méchants. d re maa de teb re woo des boeufs noirs.

Par contre, employé comme épithète, l’adjectif est entre le déictique pluriel maa de... woo qui marque son pluriel : En tpuri, le sujet est le support initial d’incidence du verbe. En d’autres termes, le verbe ne prend que le nombre du support de l’incidence c’est-à-dire du sujet. Dans cet ordre, peuvent être support d’incidence les substantifs et les pronoms personnels
ndi ndo naa wuri nday a à á ... woo je tu nous inclus nous exclus vous il impersonnel «on», ils

et dans les discours rapportés, l’on utilisera à la place de à et á … woo les termes:
se saara il, elle ils, elles.

Si pour certaines langues non africaines telles que le français ou l’anglais, les éléments de reconnaissance du nombre des verbes sont des flexions, en tpuri, il n’existe pas de flexions indiquant le nombre du verbe. Mais, il existe plutôt des désinences indiquant les temps, les modes et les aspects des verbes.Cependant, on parvient à reconnaître le nombre du verbe à travers le déictique pluriel woo placé généralement après le verbe. Mais cette règle n’est applicable qu’aux verbes ayant pour support d’incidence le substantif. Voici quelques exemples :
Werpiiri wãã woo gana : Les hommes ont dit ceci Maiday lay Maifíiri lay raw woo baa cee : Maïday et Maïfiiri sont parties à la pêche Remarque : La coordination française et est donnée en tpuri par lay... lay ou woo de.

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Le nombre des verbes dont le support d’incidence est un pronom se reconnaît plutôt à travers le nombre du pronom lui-même. Autrement dit, le nombre du verbe est dépendant de celui du pronom lorsque celui-ci est son support d’incidence :
Á ma’ woo k Ndo joŋ fereŋ Naa ŋgog go Ils ont lutté Tu as volé Nous avons maigri

De manière générale, nous pouvons dire qu’en tpuri les suffixes pluralisateurs -re, -ri (qu’on peut intégrer à une base nominale ou adjectivale) et le déictique pluriel woo (qu’on peut adjoindre à un énoncé) sont des morphèmes de modalité par excellence, c’est-àdire des morphèmes qui permettent de reconnaître le nombre. En somme, il n’est pas facile de reconnaître le pluriel d’un mot, d’un syntagme ou d’une phrase, encore moins de mettre ceux-ci au pluriel à cause de l’inexistence de l’article et des flexions qui, en principe pourraient faciliter la tâche, c’est-à-dire l’apprentissage de la langue. Tout comme dans beaucoup de langues, le lexique tpuri semble être complexe. Cette complexité émane de deux problèmes majeurs à savoir celui de la polysémie et de l'homonymie. A cela s’ajoute l'existence de deux variétés dialectales. En tpuri, il existe des entrées qui génèrent plusieurs signifiés. Ce n'est qu'au niveau de leur emploi qu'on parvient à distinguer les signifiés. Il s'agit par exemple du mot jaŋge qui signifie à la fois lire et trottiner. Il en va de même pour le vocable durgi qui a plusieurs sens à savoir guerre, action de guerroyer, bouger ou le fait de bouger. De même, certains verbes admettent un «complément référentiel» pour générer plusieurs sens. C'est par exemple le cas du verbe jooge, boire. A ce verbe, on peut adjoindre les compléments yii et bone; on obtient les lexies suivants : jooge yii, le fait de boire le vin, jooge bone, le fait de souffrir. Ce problème de polysémie et d'homonymie, commun d'ailleurs à toutes les langues, peut tout de même constituer un handicap.

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Les emprunts et déviances linguistiques Le tpuri évolue aujourd’hui en chevauchement fonctionnel avec le fulfuldé et le français. Les conséquences se retrouvent à plusieurs niveaux : le ton, le lexique et la syntaxe. Dans la chaîne parlée, le ton joue un rôle d'unité discrète en ce sens qu'il permet de distinguer les signifiés différents. Ainsi, une fausse manipulation du ton entraîne systématiquement une variation significative du morphème, voire la neutralisation du sens de celui-ci ou de l'énoncé. Outre les phonèmes identiques sur le plan acoustique, il existe des phonèmes tpuri qui ne figurent pas dans le système phonologique français mais qui existent en tant que graphèmes, c’est à dire des éléments servant à transcrire une langue. C’est le cas des phonèmes dans les mots comme :
c jagjoo yoo [t∫e] [dzakdzo] [jo] poisson proverbe prix

C’est à juste titre qu’il convient de penser avec Gervais Mendo Ze que le français des Camerounais « est abondamment influencé par les langues nationales et (...) comporte un accent marqué par les habitudes linguistiques acquises dans les milieux ambiants premiers ». « cet accent selon lui peut aussi être fonction du degré de culture du locuteur »16. La différence de système phonologique entre les deux langues (tpuri et français) est la principale cause, ceci d’autant plus que pour le locuteur tpuri qui parle « un français tpuri », les mots qui posent le plus souvent problème sont des mots comprenant des phonèmes qui n’existent pas en tpuri. Ce locuteur dans son besoin de communiquer, cherche dans sa langue des correspondants aux phonèmes français. Le choix des phonèmes de substitution ne se fait pas au hasard. En effet, les correspondants trouvés aux phonèmes français qui posent problème sont les plus proches de ces phonèmes sur le plan articulatoire dans la mesure où le mode d’articulation est le même
16 Mendo Ze (G.): Le français en Afrique noire francophone, Paris, ABC, 1990

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