Paroles de femmes chinoises

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296276772
Nombre de pages : 159
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Denyse VERSCHUUR-BASSE

Paroles de femmes Chinoises
La famille autrement

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique

75005 Paris

(C) L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1858-9

A Henk, mon ami

PROLOGUE

Ce récit relate le parcours de vie de certaines femmes en Chine, évoque aussi le destin des femmes chinoises, tant il est vrai qu'on ne peut isoler les unes des autres. Ces femmes parlent d'elles et de leurs familles. Ce sont elles qui racontent, elles sont le sujet et l'objet' de la rencontre. Ce sont leurs voix que je transmets. Et pourtant, pour moi, c'est comme un événement personnel que je transcris. «Quand l'écrit se met en marche, il y a déjà l'image dans le miroir». Ce sont ces images instantanées que j'ai voulu projeter. Je sais que le miroir déforme. Cependant je me suis sentie obligée de donner cette vision, sans trop chercher le pourquoi des comportements, acceptant l'image comme elle était reflétée. Quelle est pour ces femmes la représentation de leur itinéraire, et par-delà les changements, quelle est leur représentation de la vie familiale actuelle? Mes entretiens ont été centrés sur l'univers de la famille, et plus spécialement sur celui des relations familiales. Les récits de vie ont ainsi deux fonctions: d'une part, la personne se raconte, d'autre part elle est le témoin de son temps, de son environnement, de son insertion sociale. C'est dire que les récits de vie donnent une information sur la réalité sociale. Ce sont des outils de connaissance de la Société. Certains parlent de «life story» et de «life history». Nous inspirant principalement des travaux de Daniel Bertaux, I.Poirier et Clapier Vallandon, qui partent de l'individu pour atteindre le social, nous avons eu l'impression de 7

saisir des fragments précieux d 'histoire: les événements socio-politiques de l'époque et leur impact sur la structure familiale et sur les relations familiales. C'est ainsi que la Révolution Culturelle est évoquée dans chaque parcours de vie, sans qu'une seule fois la question ait été posée. L' histoire familiale montre alors des références à une déstructruration passagère ou définitive du milieu familial. Pendant la période de la Révolution Culturelle, les couples étaient séparés, éloignés de leurs enfants. Les enfants étaient élevés par des voisins, livrés à eux-mêmes, ou envoyés eux aussi à la campagne, les réseaux familiaux déstabilisés. Les sources de ce récit proviennent essentiellement d'entretiens réalisés en Chine, des rencontres organisées entre des femmes chinoises et moi-même. Ces femmes de différentes générations habitaient la ville, étaient quelquefois d'origine rurale, et avaient toutes fait des études supérieures. L'approche biographique permet de montrer des temps de vie, dans une trajectoire qui reflète un effort de survie. A partir de certains critères, il serait possible d '-établir des catégories, et peut-être de chercher une sorte de logique sociale vérifiable, qui autoriserait quelque peu une généralisation. L'âge, la ville, le niveau universitaire, la réussite professionnelle, mais aussi la structure des réseaux familiaux et l'âge à l'époque de la révolution culturelle, ainsi que le temps de «rééducation», peuvent paraître des variables significatives. Cependant la culture chinoise étant, comme chacun sait, complexe et millénaire, je ne me suis pas sentie le droit de donner des interprétations générales. Je me suis bornée à cerner les principaux thèmes communs contenus dans chaque entretien, laissant au lecteur intéressé un espace de réflexion.

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Par ailleurs j'ai essayé de «placer» ces récits de vie dans le contexte plus général de l'histoire des femmes chinoises. De nombreux textes m'ont permis de situer la réalité actuelle dans un contexte plus global et à travers l 'histoire. Les entretiens ont révélé des positions très différentes sur de nombreux sujets, entre les femmes de la ville et celles de la campagne. Des études récentes sur les femmes à la campagne m'ont permis de donner une brève analyse de la situation actuelle. A ce sujet j'ai cité la source de mes informations lorsque celle-ci provenait de documents chinois publiés dans la littérature chinoise ou dans la littérature internationale. Je me suis abstenue de donner des références de travaux plus ou moins confidentiels, en langue chinoise ou en une autre langue, afin d'éviter d'éventuelles complications pour les personnes m'ayant permis de prendre connaissance de ces travaux. Dans la littérature chinoise, la femme chinoise est souvent présentée, soit comme une femme aliénée, soit comme une femme émancipée, selon que l'on se réfère à telle ou telle époque, ou qu'il s'agit de la femme de la ville ou de celle de la campagne ( Meyer 1986). Or il est bien évident que «lafemme chinoise» n'existe pas. Il n'y a que «desfemmes chinoises». J'ai cherché des témoignages. Comment certaines femmes chinoises ressentent-elles les changements dans la famille? Est-ce que la libération de la femme, si elle nécessite une indépendance économique, fait tout autant partie, pour elles, d'une logique relationnelle?

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I EPOUSES ET CONCUBINES

Cette partie est basée sur des textes: chroniques de l'époque traditionnelle, littérature classique et moderne, et études récentes. Elle laisse entrevoir des points particulièrement intrigants, des points permettant de mieux saisir les discours des femmes d'aujourd'hui, et de mieux imaginer l'ampleur des changements réalisés dans la famille, en Chine, ces dernières années.

1. Les femmes dans la Chine traditionnelle
Dans les temps anciens de la Chine traditionnelle, quelques mille ans avant notre ère, le culte de la mère, et celui de la fécondité, donnent stabilité et sécurité aux relations mère/enfants, instabilité aux relations entre conjoints, aux relations père/enfants. La femme est la mère. Le père est incertain. La femme ne prend pas le nom de son mari. Elle garde son nom à elle. Mme Chang et Mme Deng sont les deux femmes de M. Liu. La femme est l 'héroïne de nombreux contes. Elle joue un rôle important dans les courants spirituels. La Chine n'est alors probablement pas une «société d I hommes»). Par la suite apparaît une société à structure patriarcale. 13

Pourtant au 7ème siècle ape J.-C. on trouve encore une impératrice qui dirige un monde d'hommes, et il existe aussi des poètes chantant les femmes. Li Po s'extasie devant la beauté des femmes (Libbrecht 1985, Meyer 1986). Mais l'influence du confucianisme, entre autres, met la femme dans l'ombre, et l' homme dans la lumière. C'est aussi le concept du Ying et du Yang. Les filles deviennent alors non désirées. On souhaite avoir un enfant mâle. L'infanticide des filles est chose courante. Le mariage de jeunes enfants ou de jeunes adolescentes est arrangé par les familles et des entremetteuses. La femme est devenue marchandise, une marchandise que l'on achète en payant à l'avance, une marchandise que l'on reçoit avant utilisation, et dont on se sert à d'autres fins. Problème de la dot. Lors du mariage, les futurs époux souvent ne se sont jamais vus. L'amour est bien souvent inconnu. Les très petites filles et les filles en âge de se marier abandonnent leur famille pour aller dans la famille de leur futur époux. Les normes des relations familiales font partie de l'ordre social régi par le philosophe Confucius. Ce sont des règles strictes. On retrouvera l'infanticide des filles, de façon significative, dans les statistiques démographiques encore jusqu'au milieu de notre siècle (UNESCO, 1991).

Ambigui~é du statut de la femme. Aliénation et Pouvoir.
La femme est «objet». Elle doit obéissance. Elle doit soumission. Elle est chose marchande. D'après les institutions, la femme est la propriété du père, puis elle devient la propriété du mari. La femme, tout au long de sa vie, selon les normes de Confucius, doit obéissance à son père, ensuite à son mari, à sa belle-mère, puis à son fils aîné. En fait, il 14

s'agit bien là, davantage, de normes institutionnelles, et la réalité est peut-être ailleurs. En témoignent les régIes d'éducation qui régissent les filles jusqu'à notre siècle, et qui laissent sous-entendre l'existence d'une tout autre réalité, d'un autre «vécu». Les femmes ne sont pas toutes aliénées. Il leur arrive de diriger l'Empire (Meyer 1986). Elles jouent au polo. Elles apprennent les caractères avec des grains de riz lorsqu'elles ne peuvent s'offrir ni pinceau . . nI papIer. Le comportement de la femme n'est pas toujours celui des normes requises. La Société telle qu'elle est alors n'est pas toujours celle qu'elle devrait être. Une ambiguïté existe, tout au moins parmi les femmes d'un certain milieu lettré. Et dans la littérature chinoise ancienne, il arrive que l'on trouve des histoires d'amour touchantes, proches des lettres d'Abélard et d 'Héloïse. Et même à la campagne, lorsque la femme travaille dur dans les champs et à la maison, elle doit obéissance certes, mais elle a en même temps droit au respect. Elle est la mère des fils. Elle exerce un relatif pouvoir tout comme dans de nombreuses autres sociétés agraires.
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Les pieds de lotus.
A partir du 12ème siècle de notre ère, la position de la femme perd en partie son ambiguïté. L'aliénation de la femme est forte à cette période. Le néo-confucianisme est en pleine expansion, le «machisme» à la chinoise bat son plein. Interdiction formelle aux veuves de se remarier, même lorsqu'elles sont très jeunes au moment de la mort de leur époux, situation courante puisque de très jeunes filles pouvaient épouser des vieillards. Et les petits pieds font leur apparition, imitant les pieds 15

de lotus des danseuses de l'époque. «Une concubine nommée Yaoniang avait les pieds comme le croissant de la lune et dansait merveilleusement sur une grande fleur de lotus doré. La mode des pieds bandés était lancée» (Meyer 1986). Certes les petits pieds ont une forte signification érotique, (Meulenbelt, 1982), mais ils représentent aussi la soumission totale des femmes, tout au moins de celles de la riche société. Ce qui n'était peut-être qu'une mode provisoire devient le symbole de la fidélité au mari. Les néo-confucianistes l'acclament. Cette coutume, abolie en 1911, se prolonge jusqu'en 1930 dans certaines régions. C'est l'aliénation, l'enfermement. Pratique jamais suivie chez les fières Mandchoues. Pratique rarement suivie à la campagne, chez les simples paysans. C'est aussi le symbole d'un statut élevé. Il faut être riche pour se permettre d'avoir les pieds bandés. Il faut avoir des serviteurs et des chaises à porteurs pour se déplacer. Les femmes elles-mêmes consentent à cette pratique 'barbare, tant est grande leur aliénation. Ce sont les mères qui bandent les pieds de leurs petites filles lorsque celles-ci atteignent l'âge de quatre ans. Nul ne saura jamais si le consentement de ces mères était aussi, pour elles, une souffrance. Peut-on parler de libre consentement, alors que la pression sociale qui a toujours joué un rôle tellement important en Chine, était si forte? La mode du corset, et combien d'autres modes érotiques ou culturelles, dans d tautres régions du monde, ont été et continuent encore à être une source de souffrances pour les femmes, et des signes d'aliénation. Cependant la coutume des petits pieds bandés, si on ne la trouve que dans une minorité «privilégiée», parmi les groupes les plus riches, aura duré presque un millénaire. La beauté féminine cachée, les petits pieds cachés, tout comme les seins cachés dans d'autres cultures, étaient une source 16

infinie d'érotisme. Dévoiler du caché, et du petit, quel délice, et quel stimulant! Il faut lire Chinese Foot binding de Howard Levy. Mais là encore on retrouve l'ambiguïté de la position de la femme chinoise. Car ces femmes aux petits pieds de «lotus d'or», dans les familles de lettrés, deviennent aussi quelquefois elles-mêmes lettrées. L'histoire est remplie de femmes artistes, de femmes poètes, exerçant leur pouvoir sur des maris ou des fils fatigués par leurs exigences sexuelles en dehors du mariage. La littérature nous montre des femmes parfois dures et arrogantes, qui au fond ne sont pas mécontentes d'être servies, et qui exercent un pouvoir tyrannique sur leurs belles-filles. Elles font alors aussi du théâtre. Ce n'est que plus tard que le théâtre devient un interdit pour les femmes. C'est l'époque où les rôles de femmes sont joués par des hommes aux voix de sopranos.

L'institution du mariage. Le choix du conjoint. Les relations entre conjoints. La polygamie. La répudiation.
Le mariage est donc organisé à cette époque, par les parents des futurs conjoints et par une entremetteuse. Il est avant tout une histoire de familles, d'intérêts économiques ou autres, mais n'est jamais, au grand jamais, organisé par les conjoints eux-mêmes qui ne sont pas les principaux intéressés. L'individualisme n'existe guère. Le groupe domine. De plus, dans cette organisation familiale, les intéressés sont non seulement les parents vivants, mais aussi les ancêtres défunts. Le culte des ancêtres fait partie du jeu, et si une fille est «déshonorée», le crime est grave car c'est une offense à leur égard. Elle n'a alors bien souvent qu'une solution: le suicide. L'homme, lui, garde bien des libertés. 17

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