Paul Valéry et le politique

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"Le temps du monde fini commence", "L'Europe n'aura pas eu la politique de sa pensée", "Nous autres, civilisations..." : les formules sont célèbres qui disent le souci politique de Paul Valéry et sa réflexion, après Nietzsche, sur l'"Esprit européen". Il reste que la pensée du poète, en ces domaines, a donné lieu à bien des méprises et qu'elle nourrit, aujourd'hui encore, polémiques et jugements contradictoires. Pour tenter un bilan, à la veille du cinquantenaire de la disparition de Valéry et au lendemain de l'intégration européenne, le Centre d'études valéryennes de l'Université de Montpellier a demandé son témoignage à l'ambassadeur François Valéry, fils puîné du poète. Et à deux éminents spécialistes de l'oeuvre, de croiser leurs "regards" sur l'essentiel : c'est entre Allemagne et Espagne, entre rigueur et "latinité", que se construit, pour Valéry, le destin communautaire.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296294493
Nombre de pages : 256
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Monique ALLAIN-CASTRILLO Philippe-Jean QUILLIEN, François VALÉRY Serge BOURJEA (éd.)

PAUL VALÉRY ET LE POLITIQUE

Textes réunis et présentés pour le compte du Centre d'études valéryennes de l'Université Paul-Valéry (Montpellier III)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Dessin de couverture: Paul Valéry, CAHIERS, édition fac-similé du CNRS, Paris, 1960. CAHIER XXIV, Page 369, 21-3-1941.

@ L'HARMAITAN, 1994 ISBN: 2-7384-2800-2

Sommaire
Avant-propos
L'entre-trois-guerres de Paul Valéry par François Valéry Paul Valéry et l'Allemagne par Philippe-Jean Quillien

p. 5

p. 13

p. 51

Clio ineffaçable - le relief du politique valéryen sur fond d'Espagne par Monique Allain-Castrillo p. 139

Avant-propos

La pensée politique de Paul Valéry reste mal connue. Plusieurs raisons expliquent cette méconnaissance et les malentendus qui n'ont pas manqué de s'en nourrir. Une information incomplète justifie, en premier lieu, le peu de familiarité dans laquelle la critique tient habituellement cette pensée. Si de nombreuses formules sont célèbres, qui expriment la qualité d'un

regard porté sur le monde (<< nous autres, civilisations,nous savons
désormais que nous sommes mortelles» ; «nous entrons dans l'avenir à reculons» ; « le temps du monde fini commence» ; « l'Europe n'aura pas eu la politique de sa pensée» [etc.]),le difficile accès aux documents essentiels qui permettraient d'entendre ces formules, compromet l'analyse ou rend aléatoire le jugement. Les diverses éditions des Regards sur le monde actuel ont certes initié les lecteurs de Valéry, dès 1931, à sa critique de l'Histoire, de l'Europe, ou des diverses théories socio-politiques du temps. Mais les réflexions développées sur ces mêmes thèmes dans les Cahiers

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restent peu abordables, alors qu'elles seules pennettraient de les comprendre tout à fait (en restituant notamment le précieux contexte de leur genèse, que l'œuvre publiée a coupablement brouillé). Demeurent largement ignorées, de plus, les diverses contributions que le poète proposa dans le cadre du Comité des Arts et Lettres de la Société des Nations, dont il fut le collaborateur assidu puis le très actif Président de 1931 à 1939 ; ainsi que les ambitieux projets, à caractère politico-culturel davantage qu' éducatif, que Valéry nourrissait pour le Centre Universitaire Méditerranéen par exemple, qu'il dirigea à partir de 1933... De là, à n'en pas douter, l'indigence de la critique sur la Politique de Valéry, alors même que chacun s'accorde à considérer ce domaine comme essentiel dans l'économie de sa pensée. A
l'exception de la série d'analyses remarquables

-

mais aujourd'hui

pratiquement introuvables - que Guy Thuillier consacra à « Paul
Valéry et la politique» dans la Revue administrative de 1962 à 1966, aucun ouvrage important n'offre de synthèse sur le sujet, ni même n'autorise un point de vue objectif.! C'est d'autre part la nature de cette pensée politique qui en rend l'approche malaisée. Non seulement Valéry n'est pas plus un homme de parti ou d'appareil qu'il n'est un idéologue, mais sa méthode d'approche des réalités humaines le conduit à se soustraire sans cesse ou à se dérober, dès qu'une conviction semble se fonner ou une opinion s'établir... Au plein sens du tenne, il y a ici attitude para-doxale du sujet politique, sa constante défiance ou son écart spontané face à toute idéologie, à tout système directement ou indirectement imposé. On a régulièrement accusé d' inconséquence cette « esquive» pennanente qui semble caractériser la disposition valéryenne. Seule une peur sincère de tout discours de victoire, le malaise profond qu'engendre la saisie d'un pouvoir ou de quelque autorité (fût-elle morale), expliquent cependant les changements apparents de cap, les désorientations successives et le désengagement volontaire que l'on peut observer en diverses circonstances. (<< Il n'est rien qui me surprenne et me scandalise comme de voir des hommes désirer et rechercher furieusement le

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pouvoir...» [Cahier XV,400]). Si les jugements des contemporains, à « gauche» comme à « droite », ont pu en être défavorablement influencés, la « Réponse» que fit un jour Valéry à une enquête est caractéristique à plus d'un titre: «- Mon opinion politique? Je n'en ai pas ». TIy a bien là position, la défmition d'une détermination politique, beaucoup plus assurée et cohérente qu'on ne pourrait de prime abord le penser. Une telle neutralité affichée ou, plus précisément, le souci constant de se distinguer de l'opinion dominante (de la doxa), ne facilite évidemment pas le classement politique et l'incompréhension demeure. autour des idées de Valéry, motivant aujourd'hui encore de sommaires condamnations. A « gauche» (pour reprendre cette géographie politique un brin désuète), si nombre de considérations sur l'éducation, sur une certaine économie générale des biens comme des valeurs, sur le Droit de « l'Autre» dans les sociétés modernes, ne manquent pas de retenir l'attention et de séduire parfois, les déclarations réitérées par Valéry d'un certain « aristocratisme » de la pensée (ce qu'il appelle une aristarchie), son repliement sur d'obscures pratiques dont on soupçonne le dilettantisme esthétisant, agacent le plus souvent. Réciproquement la « droite », pour reconnaissante qu'elle soit au poète de sa défense aprioriste de l'ordre et des hiérarchies sociales, plus généralement de ses critiques renouvelées à l'égard de « l'idéal socialiste» et de ses impuissances, se défie de l'an-archisme incommode d'un individu qui déclare vigoureusement par exemple, sa «haine des partis» [Cahier XIII,212]. En bien des façons la Politique de Paul Valéry, volontairement illocalisable, est d'autant plus insupportable qu'elle fait justement de ce principe d'un« hors classement» (du hors-code) sa vertu essentielle:

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Ego

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De droite, par instinct; de gauche, par l'esprit, de droite au milieu de gauches, et de gauche au milieu des droites. Ici, les idées me répugnent; et là, le genre. [Cahier XVII, 261. -1934J

-

Mais peut-être faut-il encore considérer que la pensée moderne a marginalisé de telles conceptions, dans la mesure surtout où elle ne pouvait les recevoir entièrement, où elle ne commence qu'à peine à en admettre la portée.2 Le débat politique en France comme en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale semble s'être ouvert, en effet, sur des enjeux dont Valéry très tôt avait souligné l'importance dans ses Cahiers. S'il nous arrive

aujourd'hui, par exemple, de concevoir que « l'avenir est aux
peuples métis» ou que, du moins, l'inévitable métissage contemporain des races comme des cultures présente plus d'un avantage pour l'humanité, on relira avec intérêt chez Valéry la défense du rôle « du métis» ou du « mêlé» dans la formation de la civilisation méditerranéenne notamment; et, au-delà, les prémices de toute une théorie émerveillée du « mélange », comme condition de progrès et

facteur d'inventivité pour les sociétés actuelles (<< C'est le mélange,
la combinaison qui fut si importante pour l'Europe» [CahierXI, 110]).Et s'il s'agit de la construction d'une Europe justement, dont l'axe franco-allemand apparaît incontournable dès après la Grande Guerre, malgré et comme en raison des oppositions historiques entre les deux pays, c'est à l'évidence d'un dépassement nécessaire de l'idée de Nation que nous sommes bientôt rendus. Dans le contexte « mondialiste » du xxe siècle, en lequel Valéry inscrit

spontanémentsa pensée, « le petit cap du continent asiatique»
n'aura de réalité socioculturelle et d'influence politique a fortiori, que dans l'exacte mesure où l'on y sera capable de transcender les différences, sans pour autant les aliéner. Dès 1928, Valéry note en ce sens, définissant ainsi ce qui peut bien passer pour une stratégie européenne, clairement revendiquée et longuement décrite par ailleurs :

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Aucune nation d'Europe ne peut se passer des autres, en présence de l'éveil du reste du monde et de son rapprochement. Aucune ne peut plus se flatter d'acquérir une durable autorité sur les autres. [Cahier XII, 305]

Au-delà, les raisons d'un intérêt renouvelé pour le Politique valéryen se fondent, pour nous, de la critique constructive que le poète semble adresser au monde contemporain. Utopie sans doute (mais une science politique peut-elle réellement s'en dispenser ?), autre foyer de contradictions nombreuses que les détracteurs de Valéry n'ont pas manqué de relever, ce sont les deux «piliers» de la modernité qui trouvent ici leur contestation. La Science, qui semblait pouvoir harmoniser la vie communautaire et s'établir en contre-pouvoir précieux du pouvoir politique, s'est progressivement constituée en une sorte de nouvelle Croyance toute-puissante, aussi peu fiable que les précédentes. Sa massivité, son positivisme foncier, en font une très paradoxale cause d'échec pour la civilisation, en ce que le poète appelle: « le funeste présent de la Science positive ». Le Capital de son côté (au sens marxiste de « moyens de production» - ce que le poète nomme pour l'Europe
«

un capital de lois et de procédés très puissants»

[Œuvres-II, 930])

s'est refermé sur lui-même, constitué absurdement en sa propre finalité. Destiné à mobiliser les richesses humaines, à assurer leur « capitalisation» sous la forme d'une « véritable machine à fabriquer de la civilisation [...J et de la liberté» [Œuvres-II,1086],il s'est transformé en facteur d'exclusion et d'inégalité (en « capitalisme»), selon ce que Valéry appelle alors: « le triste exemple du primat de la richesse ». Cette critique d'un scientisme / capitaliste ou - comme on le voudra - d'un capitalisme / scientiste, bridant toute imagination et matérialisant la vie à l'extrême, était sans doute moins aisée à formuler dans l'entre-deux-guerres, qu'elle ne l'est aujourd'hui (lorsqu'elle l'est). Valéry nous paraît l'accomplir en tout cas pleinement, en pointant avec une grande lucidité les écueils que la civilisation aura à franchir si elle veut se survivre. On observera

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dans la citation exemplaire qui suit (parmi de nombreuses ici possibles) que, sous l'ironie amère dont atteste la référence apocryphe à Sainte Anne, c'est sans doute l'essentiel qui se trouve effectivement dénoncé:
o Sancta ANA, libera nos des Idoles du Rendement, de la vitesse, de l'intensité, de la série, de la valeur de compétition et de précocité! [Cahier XXVI, 723]

A la veille du cinquantenaire de la mort du poète, il nous est apparu nécessaire de faire le point sur cette pensée (du) politique, dont l'importance peut bien être considérée comme très « actuelle» en effet. Nous avons demandé à l'ambassadeur François Valéry, fils puîné du poète, de porter témoignage sur son père, dans l'optique d'une rectification, en certains cas rendue urgente, d'un grand nombre d'idées reçues, d'opinions hâtivement établies à partir d'informations sinon erronées du moins incomplètes. On sait que François Valéry, s'il s'est très généralement abstenu de tels témoignages jusqu'à présent, a fait paraître en 1984, postfacé par ses soins, Les Principes d'an-archie pure et appliquée, document indispensable à l'édification comme à la compréhension du Politique valéryen. Sous le titre «I 'Entre-trois-guerres de Paul Valéry », il jalonne ici l'existence du poète d'observations dont on prendra soin de relever en filigrane, sous l'élégance et la discrétion du propos, l'importante nouveauté. Une double orientation préside par la suite à l'analyse. Dans l'esprit valéryen, semblent exister en effet deux Europes et conséquemment deux options possibles ou deux orientations pour la vie communautaire: l'une « allemande », l'autre « latine ». Spécialiste de Sciences Politiques, Philippe-Jean Quillien s'est consacré à la relation particulièrement complexe qui attache Valéry depuis sa jeunesse au modèle germanique. De La Conquête allemande de 1896 (devenue en 1924 Une Conquête méthodique), jusqu'à sa terrible allocution radiodiffusée du 12 septembre 1939 (dont on trouvera le texte pratiquement inconnu dans les pages qui suivent), le poète s'est constamment interrogé, tant sur le plan de la psycho-

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logie d'un peuple, que sur celui de l'efficacité de sa philosophie sociale, sur les raisons d'une puissance et d'une évolution, exemplaires à l'âge industriel. Les conclusions sont parfois ironiques ou

désabusées: « il faut bien l'avouer: nous ne comprenons rien aux
Allemands ». Mais on s'en convaincra aisément: c'est par le biais de l'analyse de ce modèle, dans l'influence notamment que Nietzsche a pu ici exercer, que Valéry cherche à fortifier ce qu'il nomme «l'Esprit européen» [Œuvres-II,987] et à lui prévoir un avenir. Retrouvant les mêmes événements de «l' entre-troisguerres» valéryen (la double lecture étant ici particulièrement instructive), Monique Allain-Castrillo - qui a soutenu en 1993 un Phd à l'université de New-York sur le sujet - accentue de son côté les raisons non moins complexes mais sans doute davantage ferventes, qui n'ont cessé de tourner Valéry vers l'Espagne, dans ce que l'auteur nomme son« hispanisme ». Les conclusions sont alors fort différentes. Si la rigueur, l'ordre, l'esprit de discipline allié à celui de méthode, fascinent parce qu'ils sont à l'évidence des facteurs de Pouvoir ou d'efficacité, la « latinité» espagnole, son sens de l'aventure et de l'ouverture, le désir peu rationnel d'innovation permanente qu'elle engendre (sous l'apparence du conservatisme souvent), s'affirment comme également et indéfectiblement nécessaires au poète. Entre les deux options, de l'une vers l'autre va - ou pour mieux le dire bat - la pensée valéryenne de la Polis. Ne nous étonnera pas outre mesure de retrouver en ce domaine, au sein d'un

nouvel « antagonisme structural », « les deux natures» que la
poétique nous a habitués à distinguer en une œuvre littéraire ellemême bipolarisée. C'est bien dans les deux cas d'écriture qu'il s'agit fondamentalement, de la trace souvent contradictoire ou paradoxale que I'histoire comme la sensibilité laissent sur la surface aussi bien que dans la profondeur du Moi comme du Monde.

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Cette trace ambiguë, mieux qu'un « style» pour Valéry, «c'est l'homme» aussi exactement qu'il est possible - et très précisément « l' Homo europaeus» qui connaît en elle sa pleine valorisation... [Cf.Œuvres- 1014sq.]. t,

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L'édition de 1931 des Regards sur le Monde actuel a été reprise et sensiblement augmentée, du vivant du poète, dans le Tome J des Œuvres de Paul Valéry, publié en 1938. Sous le titre Regards sur le Monde actuel et autres essais; l'édition posthume de 1945 «considérablement augmentée », reprend l'essentiel des textes que Valéry souhaitait associer pour définir sa « politique» ; mais la préface projetée qui devait expliquer « la genèse de ces essais » n'a jamais été écrite... L'édition Gallimard-Pléiade des Œuvres (Tome II - 1966), reprend cette dernière édition et la précise de nombreuses notes. .. Sur le plan critique, il serait maladroit d'oublier l'article de Jean-Michel Rey, paru dans Fini et Infini, nOs24-25 au Seuil en 1992, sous le titre: « Valéry et 'le temps du monde' ...». Nous accordons intérêt en ce sens au livre de Jacques Derrida: L'Autre Cap [Éditions de Minuit, Paris, 1991J, qui invite à une relecture des textes politiques valéryens et notamment de La crise de l'Esprit. note (ou l'Européen), in Essais quasi politiques.

L'entre-trois-guerres
par François

de Paul Valéry
Valéry

Plus que toute autre chose, ce qui me frappa lorsque ayant dû renoncer à poursuivre mes études à Lyon je revins à Paris à l'automne 1940 ne fut pas l'impression de vide que donnait la Ville privée de sa circulation, ni les visages généralement graves de ses habitants, ni déjà les queues devant les magasins d'alimentation, ni le soir le couvre-feu, les rues sans lumière, la hâte des passants à regagner, munis de leurs lampes de poche, leurs domiciles, ni même la présence, plus insolite qu'inquiétante, de soldats allemands en uniforme, relativement rares et discrets dans le voisinage de la rue de. Villejus t, malgré la proximité du quartier général des forces d'occupation, et de certaines officines de la police secrète. Rarement Paris m'avait paru plus beau, plus majestueux, ses perspectives plus ouvertes, l'air plus transparent. La nuit, certains immeubles du quartier, avec leurs lourdes sculptures du début du siècle, prenaient l'apparence d'authentiques palais de la Renaissance. Paul Valéry comparait l'un d'eux, situé à l'angle de deux rues

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François Valéry

(lesquelles, je ne me souviens plus) à un paquebot dont l'étrave eût fendu l'obscurité. Pour moi, la véritable étrangeté résidait, non dans ce qui avait changé (c'est-à-dire presque tout) mais dans ce qui n'avait pas changé. C'était de retrouver ce même homme, mon père, assis à la même table de travail où je l'avais toujours vu, devant le champ clos de la page blanche d'un de ses innombrables cahiers. Le passé en ruine, l'avenir sans nom, la France comme décapitée dans sa propre capitale, et Paul Valéry était là, un châle mallarméen sur les épaules, car il faisait humide et déjà froid dans l'appartement chauffé par un unique poêle à sciure de bois, fidèle à l'observance de son rite matinal... Si j'évoque l'image d'un homme déjà vieillissant, mais égal à lui-même, poursuivant son labeur de toujours, et de tous les jours, sous l'occupation ennemie, c'est d'abord qu'elle illustre pour moi mieux que toute autre, la place dans la vie quotidienne de Valéry de cette recherche dont les Cahiers constituent, si l'on veut, l'écrasant protocole (et dont la publication, en édition complète et annotéefaisant suite à l'anthologie parue dans la Pléiade - viendra sans nul doute élargir et renouveler le champ des études valéryennes). C'est en second lieu que cette même image, que j'ai devant les yeux un peu comme un cliché de Degas ou de Nadar, est pour moi le symbole de la continuité de sa démarche intellectuelle et de sa volonté d'en préserver, envers et contre tout, l'autonomie: contre les autres et contre lui-même, contre les événements de la vie publique et ceux de sa vie privée. Il est à cet égard remarquable que tout au long de cet amas immense de notes sur les thèmes privilégiés de sa réflexion, ces événements, en tant que tels, prennent si peu de place - à se demander parfois s'ils ont jamais existé. Dans sa stratégie intime, Valéry a érigé des défenses qu'il voulait infranchissables (ce qui explique peut-être ce que l'on dit de son « inhumanité») entre le monde extérieur et son univers personnel et, au sein de cet univers, entre l'intellect et la sensibilité. Là est

L'entre-trois-guerres de Paul Valéry

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l'évidence valéryenne, le théorème fondamental auquel il faut toujours revenir si l'on veut comprendre quoi que ce soit à cet homme qui, toute sa vie, s'exerça à faire de sa faiblesse (qu'il lui arrive de confesser et dont il redouta toujours les effets) une force, et de ses doutes une certitude.

o
Paul Valéry note dans ses Cahiers: « Les mémoires de ce
temps que j'ai lus, traitant de choses et de gens que j'ai connus et parfois de moi-même, de mes faits et gestes et de la politique que l'on me prête, de ma nature et de ma conduite, sont généralement si faux, parfois jusqu'au fantastique, que je suis par ces lectures fortifié dans mon mépris de l'histoire de laquelle, ôté tout ce qui peut être mensonge ou erreur, il ne subsiste qu'un squelette de dates et d'écriteaux d'événements ». De quels mémoires s'agit-il, au juste on aimerait bien le savoir; tel n'est pas mon cas. Ici n'est pas le lieu de rouvrir un débat sur Paul Valéry et l'histoire, ni sur ce que peut avoir d'excessif, voire de sommaire, une telle critique, laquelle s'adresse en réalité plus à une certaine histoire qu'à celle qui fut - et demeure, semble-t-il, malgré un certain retour du balancier - pratiquée par les historiens modernes - et dont on ne peut refuser à Valéry une certaine prescience. Aussi bien trouve-t-on dans ses écrits beaucoup d'histoire, plus qu'on ne s'y attendrait, dont seul un historien de profession, et sans rancune, pourrait dire ce qu'elle vaut. Quant au jugement fort sévère que l'on vient de lire, nul n'est forcé de le prendre au pied de la lettre. Reste que si j'en juge d'après mon expérience personnelle, sa sévérité n'est pas dénuée de fondement. Je me tiens, je l'avoue, plus éloigné qu'informé de ce qui s'écrit sur Valéry. Mais lorsque je parcours un article ou feuillette un livre où il est question de lui, il est rare que je ne tombe pas sur des inexactitudes, mineures ou majeures, parfois d'autant plus

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vérifiables qu'il s'agit de faits auxquels je me suis trouvé directement mêlé. Mais il Y a plus, et pire. On trouve ici ou là des interprétations si tendancieuses de ses faits et gestes ou de ses dires qu'elles finissent par donner un image entièrement déformée de sa personnalité. Chacun est libre, cela va de soi, d'avoir de Valéry, de son œuvre, et même de sa vie, puisque selon la mode actuelle, qu'il eût d'ailleurs entièrement réprouvée, le « vécu» tend à prendre le pas sur l'œuvre, l'opinion qui lui sied. Paul Valéry a trouvé certains critiques à sa mesure: écrivains ou philosophes tels que Cioran ou Maurice Blanchot, poètes tels que Francis Ponge ou René Char. Il faudrait faire une place à part à Breton, qui rompit avec lui lorsqu'il lui parut passer dans le camp de la littérature officielle, mais qui ne se défit jamais, on le sent bien, de l'attrait intellectuel qui l'avait, dans sa prime jeunesse, porté vers lui. Mais aussi d'insuffisants zoïles qui encore aujourd'hui affirment à son sujet des choses contraires non seulement à toute vérité, mais à toute vraisemblance. Il n'est pas question pour moi de proposer, et moins encore d'essayer d'imposer, une image de Valéry qui serait mienne. Je n'en ai ni la vocation ni la capacité. Je ne revendique pas une objectivité qui n'existe jamais, ni nulle part: quoi de plus subjectif que le fait d'y prétendre? Il se trouve simplement que j'ai été le témoin de l'existence familiale de celui qui fut aussi « l'auteur de mes jours ». Ce simple fait m'invite à dire un peu de ce que j'ai vu et de ce que je crois, puisque l'occasion m'en est offerte par le Directeur du Centre d'études valhyennes de l'université de Montpellier, ce dont je tiens ici à le remercier.

o
Mais il convient d'abord que je précise les limites de ce témoignage: il ne concerne qu'une partie de la vie de mon père, en fait le dernier tiers, et se situe dans le seul cadre familial qui ne fut sans doute pas, du moins à cette époque, le plus important, sollicité

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qu'il était par de multiples occupations et obligations, qui sont,

comme on dit, « la rançon de la gloire» et par une vie privée
intense, sinon tourmentée. «Chaque famille, écrit-il non sans humour (dans une note datée de 1924) sécrète un ennui intérieur et spécifique qui fait fuir chacun de ses membres tant qu'il lui reste un peu de vie. Mais elle a aussi une antique et puissante vertu qui réside dans la communion autour de la soupe du soir, dans le sentiment d'être entre soi et sans manières, tels que l'on est Groupe de gens qui sont entre eux tels qu'ils sont ». J'ai éprouvé, comme tout adolescent j'imagine, ce désir de prendre le large. Mais je n'en ai pas moins participé à cette intimité dont Valéry donne une vision quelque peu désuète et bourgeoise, une intimité que je n'ai jamais connue que détendue, chaleureuse, et souvent. empreinte d'une gaieté qui ne pouvait être contrainte ni feinte - tant et si bien que je me demande parfois, en prenant connaissance de certaines de ses notes ou de ses lettres et en constatant leur ton anxieux, douloureux même, s'il s'agit bien du même homme et jusqu'où allait la « schizophrénie» valéryenne (à laquelle il a fait allusion dans certains passages de ses Cahiers). C'est de l'impression diffuse, mais très présente, que m'a laissée cette expérience unique et qui fait qu'en choses valéryennes,

je crois avoir « l'oreille assez juste », peut-être plus que de souvenirs précis lesquels ne se rapportent qu'à une partie de sa vie, que mon témoignage tire, s'il en a une, la seule valeur à laquelle il puisse prétendre -l'authenticité. Paul Valéry vient au monde au lendemain d'une guerre perdue par la France; dans la deuxième partie de son existence, il est témoin d'un conflit qui, après les années les plus sanglantes peut-être que l'on ait jamais vues, aboutit à une victoire si précaire que l'après de cette guerre ne se distingue pas de l'avant de la suivante. En 1940, il assiste à l'effondrement de l'armée française, suivi d'une interminable et dure occupation. Il meurt à l'été de 1945, à peine plus d'un an après une victoire à laquelle la France n'aurait

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pas participé sans la logique et la force de caractère d'un homme et sans l'engagement d'héroïques combattants. Pour quelqu'un qui « n'aimait pas les événements », que les événements « ennuient », on peut dire, pour parler familièrement, qu'il fut servi!... Au premier de ces conflits, Valéry n'était pas né ; au second, déjà trop âgé (ayant en outre deux enfants) pour y prendre part ; a fortiori au troisième, qui coïncida avec les dernières années de son existence. Trois quarts de siècle de violence, de révolutions, d'oppressions, de guerres coloniales ou autres, pire encore de génocides (dont l'un des plus prémédités et impitoyables de l'histoire). Tous événements dont, comme je l'ai dit, on ne trouve dans le « Journal d'un cerveau» que sont les Cahiers, que relativement peu de traces explicites, mais dont certains, par eux-mêmes ou par leur retentissement sur sa personnalité (je songe notamment à ceux de 19141918) eurent paradoxalement une influence peut-être décisive sur son destin. « L'entre-trois-guerres de Paul Valéry» : ce titre, qui peut paraître singulier, m'a été suggéré par un ami. Il correspond à une image qui m'est venue à l'esprit: le destin de Valéry comme suspendu à ces trois dates - 1871, 1914, 1939 - trois moments de l'histoire où il ne fut pas directement impliqué, mais qu'en raison de leur retentissement sur son époque et son existence, j'ai choisis comme repères pour tenter d'esquisser une sorte d'aperçu des relations de Valéry avec les événements - ou si l'on veut avec cette histoire dont il n'aimait ni qu'elle se fit, ni qu'on l'écrivît.

o
C'est d'abord à celle qui précéda sa venue au monde, ou plutôt à ses possibles conséquences sur sa formation, que je voudrais m'arrêter. A la suite de la défaite de 1871 il se produisit dans une France traumatisée par l'échec militaire, les luttes intestines, l'amputation de deux provinces, une vague de nationalisme, celle-là même qui faillit porter au pouvoir, quelques années plus

L'entre-trois-guerres de Paul Valéry

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tard, le Général Boulanger. Il est permis de supposer (mais il en est d'autant ,moins de preuves que l'on connaît mal- moi du moinsla jeunesse de Valéry) que ce nationalisme ait pu l'influencer. Il avait, on le sait, une double ascendance, l'une corse, l'autre italienne - familles anciennes, apparemment dépourvues de fortune ou l'ayant perdue; l'une et l'autre, comme il se doit, catholique de tradition. Son père aurait été plus ou moins bonapartiste. On ne peut exclure, dans un tel milieu, un certain antisémitisme latent, sur lequel il serait injuste de projeter rétroactivement l'image que nous avons aujourd'hui des formes criminelles qu'il revêtit ensuite, mais qui n'en était pas pour autant innocent, car c'est sur cet humus qu'elles purent prendre racine. Il semble que le jeune Valéry, de même que le protestant André Gide, et bien d'autres, n'en aient pas été indemnes. Mais je puis témoigner que jamais je n'en ai, à mon époque, ni dans des propos familiers, ni dans son comportement, ni dans les affinités intellectuelles dont il faisait état, ni dans ses relations personnelles, décelé de traces. Quant à le supposer « raciste» parce qu'il s'occupa, avec Vacher de Lapouge (qui, lui, l'était indubitablement) à mesurer des crânes, cela procède, me semble-til, d'une confusion entre la curiosité intellectuelle d'un jeune étudiant et l'indice d'une idéologie étrangère à la pensée de Valéry. Confusion aussi entre racisme et antisémitisme, qui ont peut-être des points communs mais qu'il importe, en toute rigueur, de distinguer. Est-ce ce nationalisme qui contribua à faire du mi-corse miitalien qu'était Valéry, le Français aussi viscéralement patriote qu'il ne cessa d'être tout au long de son existence? Qui peut le dire? Ce contexte pourrait-il, d'autre part, rendre compte de l'attitude militante qui fut la sienne, pendant un assez court moment, lors de l'Affaire Dreyfus? Il écrit, dans une des rares notes où il en soit question: « Dreyfusards ou antidreyfusards a priori », ce qui semblerait aller dans le sens d'une interprétation « innéiste » des positions prises par les uns et par les autres et de la sienne en particulier.

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Mais d'autres facteurs ont dû jouer: le milieu du Ministère de la Guerre, où il occupait un emploi de rédacteur; certaines amitiés, celle de Degas en particulier, violemment antidreyfusard, auquel il vouait une grande admiration. Plus encore, sans doute, une certaine allergie à la prétention d'une partie de l'intelligentsia (pour employer un terme anachronique) à exercer une magistrature morale dont nul autre qu'elle-même ne l'avait investie. Il se serait agi alors, pour le jeune Valéry, d'une sorte de contre-engagement, où se retrouve un peu du mépris qu'il avait de la littérature, face à l'engagement d'un parti très actif d'intellectuels. Anti-dreyfusards, au pluriel, plutôt qu'anti-dreyfusard au singulier: tel eût donc été le Valéry de 25 ans, qui semble, au demeurant, s'être assez peu soucié du sort d'un homme injustement condamné. Mais de cette innocence, quand s'est-il convaincu? A mon sens un autre élément, d'une tout autre nature, a dû entrer en jeu: la conscience aiguë qu'il avait de la menace allemande, celle-là même qu'il décrivait dans son article de 1896, d'abord intitulé la Conquête Allemande, puis Une Conquête Méthodique, où il prête à l'Allemagne des visées hégémoniques ordonnées selon une stratégie globale dont la puissance économique eût été, avec la puissance militaire, l'un des vecteurs. Il n'est pas improbable qu'à ses yeux le sort d'un homme, fût-il innocent, n'entrât point en balance avec la nécessité, dans une telle conjoncture, de préserver avant tout la cohésion de la nation et la force de son a1ll1ée. Je l'ai interrogé une fois à propos de l'Affaire. Sa réponse ,fut: « On ne peut juger aujourd'hui de ces choses sans se replacer dans le contexte d'alors ». Réponse qui n'infirme aucune des hypothèses qui viennent d'être émises, mais dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne tranche pas le débat.

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Entre le début de notre siècle et la Première Guerre mondiale, Paul Valéry s'absente. S'il était mort à trente ans ou s'il n'avait jamais quitté cette retraite - ou plutôt ce retirement - qui

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le tint éloigné pendant plus de quinze ans du monde littéraire, ou si mobilisé en 1914, il avait, comme tant d'autres, péri dans les combats, il n'en aurait pas moins eu une place dans la littérature française (peut-être plus aisément négociable que celle, plus encombrante, qu'il acquit depuis), et cela dans tous les genres, excepté le théâtre: poésie, avec les poèmes recueillis sous le titre d'Album de Vers Anciens; roman, si du moins Monsieur Teste est un roman; philosophie, avec l'Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci; et même politique, la Conquête allemande étant révélatrice de cette méthode d'analyse qui lui est propre et dont les premiers Cahiers eussent déjà permis de mettre en évidence la singularité. Mais cette première, et tôt lumineuse, carrière, semblait avoir pris fin et Valéry apparaissait, à ceux qui ignoraient à quelle ardente introspection il se livrait, comme un homme ayant déçu des espérances qu'on avait mises en lui, comme un homme «fini ». Ce fut, de la façon la plus inattendue, la guerre de 1914 qui vint réveiller son destin. Cette guerre le surprend dans les Hautes-Pyrénées. Il y séjourne à Banyuls (quittant La Preste où il était venu pour la santé de sa femme). Il s'attend à une affectation militaire qui ne vient, et ne viendra pas. Ce qui prévaut en lui, si l'on en croit ses lettres, est un sentiment pénible d'inutilité; « la sensation d'être aussi inutile que cette écume ou que ce bleu m'est dure cent fois par jour ». Dans la même lettre au poète Fontainas, il ajoute une observation, curieuse à lire à la lumière d'événements plus récents: « Je crois à la longueur de la guerre. La Libération de l'Europe doit se faire, et quand nous serions tentés d'en finir à mi-chemin, les Anglais auxquels le Channel permet toute logique nous prieront d'aller jusqu'au bout ». Il semble néanmoins prendre peu à peu son parti de cette situation. Un sentiment d'un autre ordre se fait jour; quelque chose comme une frustration à constater que ses idées sont restées lettre morte. Non seulement celles que l'on trouve dans la Conquête allemande, paru vingt ans plus tôt, mais d'autres, plus récentes, dont

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certaines concernent ce qu'il appelle « Une réfonne très intime de notre année ». Les questions militaires ont toujours suscité chez lui une sorte d'excitation intellectuelle, comme devant la pensée en acte, qu'il faut rapprocher de son admiration pour Napoléon. Il rêve, dit-il dans une lettre datée de 1915, d'une «année chimérique qui eût été, à celle existante, ce que celle-ci est à un troupeau ». On trouve d'ailleurs d'autres traces plus précises de ses vues dans ce domaine, remarquablement prémonitoires. Mais, écrit-il avec, semble-t-il, quelque dépit: « J'ai renfoncé bien des idées, peut-être pas indignes d'examen. Mais ici rien à faire. Impuissance radicale ou radicale socialiste ». Ce sentiment d'inutilité, cette frustration le laissent, dirait-on, seul face au pessimisme. « Mais quelle époque, lit-on dans une autre lettre. Notre génération aura connu un destin bien étrange. Jamais enivrements intellectuels plus puissants, plus variés que ceux qu'il y a trente ans nous connûmes! Jamais passion des fonnes et passion des pensées plus heureuses en somme! Et nous voici dans une catastrophe indéfinie, songeant qu'une civilisation est chose aussi frêle qu'une vie humaine ». Esquisse de la fonnule fameuse sur la mort des civilisations, citée, bien ou mal à propos (parfois d'ailleurs sous le nom d'autres) ad nauseam. Le pessimisme paraît d'autre part laisser se créer chez Valéry un terrain favorable à une sorte d'impatience, davantage, d'irritation, devant le spectacle qui l'entoure, perceptible jusque dans les aspérités assez inhabituelles de certains passages des Cahiers. (Ces Cahiers, soit-dit en passant, auxquels il demeure indéfectiblement lié et qu'il chargera sa femme d'emporter avec elle en Bretagne, panni de multiples colis dans une malle en métal, lorsqu'il éloignera sa famille d'un Paris une nouvelle fois menacé. « Qu'est-ce que c'est qu'ça, avait, paraît-il, demandé un employé, c'est le trésor de la famille? »). Coups de boutoir, pourrait-on dire, qu'il lance un peu de tous côtés: contre la politique en tant que telle, contre les partis, contre

les hommes. « La politique est la fonne la plus vulgaire de la méta-

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physique; toute doctrine politique est prophétie ». « Le nombre des partis politiques est égal à celui des péchés capitaux. En tout pays le parti le plus fort est celui qui satisfait à la fois le plus grand nombre de vices nationaux ». « Qu'y a-t-il de plus bête qu'un Président du Conseil? - Un ministre des Affaires étrangères? - Non, un ancien Président du Conseil ». Ce mini-dialogue, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est sans nuances, s'expliquerait sans doute mieux si l'on savait qui il visait. Ou encore cette formule: «La gloire, c'est la peau des autres », inspirée peut-être par le comportement de ces chefs militaires qui, dans les deux camps, lancèrent, pour complaire au pouvoir, satisfaire à l'impatience de l'opinion, et pour leur gloire personnelle, de vaines offensives extrêmement coûteuses en vies humaines. On sent affleurer, dans les Cahiers de cette époque (dont j'emprunte certaines citations au très utile recueil de Monsieur Thuillier dans La revue administrative), ainsi que dans certaines lettres, tout ce qu'il y a de fondamentalement subversif dans la pensée de Valéry, par ailleurs si respectueux des usages et des formes, si exact en toutes choses qu'il apparaisse de prime abord, et

qu'en vertu d'une singulière dichotomie, il était. « Intime subversion », suis-je tenté de dire, dont Valéry ne fait pas étalage, mais qu'il n'a jamais non plus dissimulée, en aucune circonstance ni à aucune des phases de son existence, ni pour complaire à qui que ce soit. Peut-être y a-t-il chez lui de la prudence, mais, j'y reviendrai, aucunement d'hypocrisie. Il est étrange que de ce Valéry contestataire l'on ne se soit pas davantage avisé. Mais si on le cite beaucoup, fût-ce sous d'autres noms, qui l'a vraiment lu ?

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Cela dit, pour lui, l'essentiel de ces années fut son retour à la poésie auquel la guerre, ou plutôt les réactions qu'elle fit naître en lui, donnèrent une impulsion inattendue, comme en furent inattendues les conséquences sur son destin personnel.

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Parlant de La Jeune Parque, il écrit à Albert Mockel : «Qui dirait que de tels vers ont été écrits dans ce temps par un homme suspendu aux communiqués, la pensée à Verdun et ne cessant d'y penser ». Et aussi: «J'ai trouvé que le moyen de lutter contre l'imagination des événements était de s'astreindre à un jeu difficile, de faire un labeur infini, chargé de conditions et de clauses, tout gêné de stricte observance. Je pris la poésie pour charte privée ». Charte privée certes, mais avec la conséquence singulière qu'elle le fit devenir par la suite l'homme public que l'on sait. Car si le terme de paradoxe s'applique à quelque chose, c'est bien au fait que ce long poème, tout personnel et introverti, largement autobiographique, réputé obscur, ait eu presque instantanément, en vertu même de cette obscurité, un tel impact sur un cercle d'amateurs avertis, qu'il devint en quelque sorte la « fusée porteuse» de la seconde et tardive mise sur orbite de Valéry, poète, mais aussi écrivain et penseur. Le succès fulgurant qu'il connut dans les années qui suivirent la première lecture de La Jeune Parque, en 1917, fut pour certains, semble-t-il, un sujet d'étonnement. Il apparaît qu'on lui en fait, après trois quarts de siècle, parfois encore grief, comme si Valéry avait trahi Monsieur Teste. Cet étonnement étonne. Quoi qu'on pensât de lui, l'importance de Valéry ne pouvait, ni être niée ni passer inaperçue. Qu'y avait-il de surprenant à ce qu'un auteur qui donnait au public, dans le sillage de la Jeune Parque, des poèmes tels que le Cimetière Marin, les Fragments du Narcisse, l'Ébauche d'un Serpent, des dialogues tels que l'Arne et la Danse ou Eupalinos, les textes rassemblés dans le premier volume de Variétés, le premier recueil d'aphorismes tirés des Cahiers, sans compter la Soirée avec Monsieur Teste reparue chez Gallimard, ait gravi rapidement les échelons de cette « gloire» que d'aucuns lui ont reproché d'avoir acquise de son vivant? Lui-même n'en fut (tous ceux qui l'ont connu peuvent l'attester) pas dupe, quoiqu'il lui soit

arrivé, avoue-t-il, d'y être avec le temps devenu plus sensible: « Je
ne sais si c'est du gâtisme, l'ai-je entendu dire, j'étais orgueilleux et je crains de devenir vaniteux ».

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Une des choses qui frappent lorsque l'on se reporte à l'existence de Valéry dans les années d'après-guerre, c'est le goût qu'il semble lui être né pour la vie mondaine. En vérité, outre ce qu'elle pouvait comporter d'agréable, voire de flatteur, elle était pour lui un moyen de se détendre, de se déconcentrer, j'allais dire de ne plus, ou de moins penser. Mais elle n'affectait en rien son ascèse intellectuelle, ni n'empiétait sur elle. Elle en fut comme la contrepartie, voire l'antidote. Il y a des méridionaux tristes et des méridionaux gais. Il était de ces derniers. Quoi qu'il ait dit de ce

fameux « taedium vitae », et en dépit de son angoisse, il aimait la
vie, les gens, le tout-venant, l'impromptu d'une causerie sans contrainte, pourvu que les causeurs fussent de qualité. Mais il arrivait parfois qu'il en revînt à ses thèmes favoris et que le dialogue cédât au monologue. Il prenait, pour ainsi dire, tel ou tel de ses interlocuteurs en otage, sans toujours se préoccuper de savoir s'il était ou non suivi et compris. Reste que la facilité de son abord, son naturel, et bien sûr la curiosité que suscitait la célébrité de ce nouveau venu, le firent accueillir et désirer par et parmi ce monde, qui sans doute n'était pas très différent de ce qu'il est aujourd'hui. Plus protégé peut-être, et moins banalisé par le trop-plein de l'information et la soif de publicité, capable, semble-t-il, de plus de véritable audace intellectuelle. « On m'a souvent traité de snob parce que j'allais fort dans le monde... J'y allais volontiers. Dîners, dames, pourquoi pas? Quant au snobisme, c'est le meilleur antidote. Il faut voir les choses et les gens de près. Cela décharge l'esprit du snobisme et de son contraire, qui est bien pire ». Et plus loin: « Je ne suis ni Bourget ni Proust qui, après tout, ont tiré du monde leur besoin d'écrire. Mais vers le soir, depuis 1918-19, je n'ai pas envie de travailler. J'ai eu mon matin si cher et il me plaît de ne pas demeurer sans conversation... D'autres vont au café et ils font bien ». Valéry, lui aussi, se mit à sortir à cinq heures.

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