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Pauvre Amérique!

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256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1991
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EAN13 : 9782296234857
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PAUVRE AMÉRIQUE!

Anne

SAINT GIRONS

PAUVRE AMÉRIQUE!

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan,

1991

ISBN: 2-7384-0969-5

INTRODUCTION

Melissa avait trois semaines. Ce soir-là, les journaux des trois chaînes télévisées locales annoncent que la police de Houston est mobilisée pour retrouver le bébé kidnappé avec la voiture de sa mère. Il y a urgence et la population est invitée à participer aux recherches. Dans la nuit, le véhicule est découvert sur un parking, vide. Le surlendemain, lorsque Melissa est enfin retrouvée, abandonnée dans un terrain vague et toujours attachée sur son siège bébé, les médecins hésitent à se prononcer sur les causes de la mort: déshydratation causée par des températures supérieures à 35°C, ou morsures de fourmis rouges, dites "fire ants", qui sont la plaie des pelouses texanes? En d'autres termes, Melissa est-elle morte de soif ou dévorée vive? En vrai, Melissa est morte victime de la bêtise humaine - parce que sa mère a laissé les clefs sur le tableau de bord en allant payer l'essence à la caisse et parce qu'un petit minable a choisi de se débarrasser du bébé pour garder la voiture quelques heures encore. Quinze jours plus tôt, le même scénario recevait le même type de publicité - mais l'enfant était retrouvé vivant dans le véhicule abandonné. L'incident aurait dû alerter la mère ou le petit truand qui ne cherchait qu'un moyen de locomotion rapide et gratuit, un "free ride", pas une inculpation de meurtre. Le fait divers est atroce et banal. Suivant de près les bulletins d'information, ce fut d'abord l'incrédulité, puis l'indignation et enfin la colère. Je ne dis pas que la

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chose serait impensable en France. La bêtise est certainement le trait humain le mieux partagé au monde, n'en déplaise à Descartes, et il est possible d'imaginer un fait divers analogue sous nos climats, les rats pouvant avantageusement remplacer les fourmis sur l'échelle de l'horreur. Mais j'imagine aussi les titres des journaux et les nombreuses analyses psychologiques du meurtrier qui n'a pas eu le réflexe humain de laisser l'enfant en un endroit fréquenté, (ou de passer un bref coup de fil anonyme à la police), les études socioéconomiques approfondies et les invectives politiciennes. En bref, en France, l'affaire eût soulevé d'énormes vagues, fait couler des litres d'encre et des ruisseaux de salive. Mais en Amérique, la presse n'a pas le loisir de s'attarder sur un fait divers aussi atroce, odieux, barbare, monstrueux, ... soit-il. La prochaine victime réclame l'attention du public qui ne reste jamais sur sa faim, la moyenne à Houston étant de deux assassinats par nuit. Melissa aura encombré les écrans locaux trois jours, le temps d'arrêter le coupable. Elle est aujourd'hui oubliée de tous, sauf de sa mère qui en porte à jamais la responsabilité, de son meurtrier, et de l'auteur de ces lignes pour lequel la mort de Melissa fut le révélateur menant à cette étude de ce qui, en Amérique, choque. .si profondément nos

mentalités d'Européens.

Pourquoi ce fait divers local est-il plus révoltant que ceux qui font régulièrement la une des journaux nationaux et pourquoi suis-je convaincue qu'il est typiquement américain? La réponse à la première question est toute simple: la mort d'un enfant est l'ultime atrocité, le seul accident qui ne puisse prêter à plaisanterie et, accessoirement, la preuve de l'inexistence de Dieu. La réponse à la seconde est le sujet de ce reportage. La mort de Melissa est la négation de l'"American Dream", ou plutôt la preuve qu'il reste cela: un rêve, celui de Martin Luther King dans son célèbre discours, "I have a Dream". Le Civil Rights Act a été ratifié il y a 6

vingt-cinq ans, mais un restaurant d'Augusta, en Caroline du Sud, refuse toujours de servir les Noirs tandis que sur l'autre rivage, une piscine publique californienne reste fermée aux enfants noirs parce que le fondateur avait introduit cette clause d'exclusion dans l'acte de donation. Pourtant, les Américains sont convaincus être mieux lotis que tout autre peuple. Un exemple parmi bien d'autres: en rédigeant une introduction à TM U.S. Constitution for everyone, petit opuscule mettant les articles de la Constitution des Etats-Unis à la portée de tous pour le bicentenaire de sa rédaction, les auteurs écrivent naïvement: "Mais ses principes fondamentaux, ses lois et ses nouvelles institutions continuent de former la nation, faisant de nous (selon la phrase immortelle de Washington) 'le peuple le plus heureux de la Terre' "1. Peu importe que la criminalité y soit plus élevée que dans aucun autre pays au monde, que dix pour cent de ce "peuple heureux" vive dans la misère, que ses politiciens soient aussi corrompus que ceux des "Républiques bana':' nières", que ses enfants soient transformés en zombis par les effets cumulés de la drogue et du système des "public schools", que le taux de mortalité infantile reste
le plus élevé parmi les pays développés

...

Chaque Américain possède un droit historique spécifique: "The Pursuit of Happiness", ou La Poursuite du Bonheur. Ce droit est le fondement de l'individualisme qui a fait la force de l'Amérique en institutionnalisant la loi de la jungle au nom de la liberté d'entreprendre. Le résultat de cet attachement viscéral aux valeurs du libéralisme est une myopie sélective visà-vis des problèmes sociaux, et une vision du monde excessivement égocentrique qui privilégie l'Amérique et les Américains, face aux autres peuples qui vivent sous la botte et ne peuvent qu'envier ses institutions et espérer être un jour "libérés" par les troupes du débonnaire Oncle Sam. La caricature est certainement poussée et a trop servi dans les discours an tiimpérialistes d'une autre époque pour rester crédible. Pourtant, et ce fut là mon premier étonnement, ce 7

cliché de l'Américain moyen accroché au drapeau, vaguement méprisant et tout à fait ignorant des autres peuples est une reproduction assez fidèle de la réalité. Lors de nombreux séjours sur (presque) tous les continents, j'ai toujours rencontré une grande curiosité de la part des autochtones désireux de s'informer des us et coutumes de mon "village". Pas ici ! Les gens sont gentils, plus souriants souvent que dans bien des pays visités, mais peu curieux de faire plus ample connaissance. Particulièrement aimables dans les relations superficielles, les Américains restent distants et condescendants. J'ai pu constater que toutes les idées reçues, tous les préjugés colportés à l'encontre des Américains sont exacts: ils sont primaires, naïfs, gueulards, vulgaires, infantiles, incultes, glorieux, chauvins, intolérants, arrogants ... Mais ce ne sont pas là les caractéristiques d'un peuple, ce sont celles d'une classe: l'Amérique est, par nature, une nation de nouveaux riches et l'Américain se doit donc d'étaler ses richesses extérieures pour dissimuler la pauvreté de son bagage intellectuel. En France, le phénomène a fort bien été illustré par Cabu. En Amérique, ces "beaufs" deviennent des "p-roles" selon la classification de Paul Fussell dans Class 2 qui étudie( avec humour le "Prole Drift" ou régression vers les valeurs prolétariennes de toutes les sociétés de consommation de masse selon la règle de la réduction au plus petit commun dénominateur. Précisons que l'histoire du prolétariat américain étant très différente de celle du prolétariat français, les valeurs et caractéristiques de classe de chacun ont peu de points communs. En réalité, Fussell crucifie les valeurs petites bourgeoises qui envahissent l'Amérique de reproductions clinquantes et d'ersatz synthétiques, de "Vegas" à Disney World. L'Amérique est donc assez fidèle à l'image simplifiée que s'en font les Européens. Le touriste ou l'immigrant peut espérer une Amérique peuplée d'ex-Européens, attachée aux mêmes valeurs politiques et économiques, utilisant les mêmes techniques qu'elle exporte si faci8

lement chez nous. Et puis ne sommes-nous pas les enfants de Coca Cola et de Mickey, nous qui ingurgitons des kilomètres de mauvaises séries américaines sur nos six chaînes, de Kojak à Santa Barbara, qui vivons en jeans et rêvons de surf californien ? L'Amérique nous est donc plus familière que le folklore de la province voisine! Faux! L'Amérique est un autre monde et le choc culturel èst rude. Passé la consternation des premières semaines, je me suis attachée à rechercher la spécificité américaine et, surtout, à séparer ce qui est simplement le résultat de la loi du profit et donc nous menace à plus ou moins long terme - si nous n'y sommes déjà (l'V poubelle. drogue ) - de ce qui tient aux institutions particulières héritées de l'histoire des Etats-Unis (Constitution, système juridique, ...) et dont nous sommes, a priori, protégés. Nos institutions et nos traditions ne sont sans doute pas meilleures, elles nous sont seulement familières et une critique des coutumes et lois américaines n'est pas nécessairement une apologie des nôtres. C'est ce qui fait l'étrangeté du système américain, le dépaysement inattendu, que j'ai cherché à présenter ici. En Afrique, par exemple, lorsque vous quittez l'atmosphère climatisée de l'hôtel, vous entrez dans un monde étranger. Cela s'appelle l'exotisme et c'est sans doute la raison de votre présence. Aux EtatsUnis, l'environnement est connu et l'Européen n'éprouve aucune difficulté apparente à s'insérer dans un mode de vie facile et même, souvent, luxueux (comment ai-je pu vivre si longtemps avec une seule salle de bains, une seule voiture, six chaînes seulement de télévision et sans piscine ?) L'étrange s'insinue progressivement, au rythme des bulletins d'information qui révèlent des excès que nous croyions fictions hollywoodiennes. Habitué à un monde moins contrasté, le visiteur est quotidiennement scandalisé ou émerveillé. C'est que l'Amérique offre le pire avec le meilleur! Je n'oublie pas le meilleur, mais c'est toutefois le pire qui 9

m'interpelle avec l'assassinat de Melissa et c'est cette contradiction que je me propose de communiquer ici. Paradoxalement, ce qui choque dans le système américain, ce sont les excès même de la démocratie: l'Amérique étouffe d'un abus de libertés, celles de l'individu vs. celles de la collectivité. Ces excès sont enracinés dans les institutions, les Pères Fondateurs ayant pris grand soin de protéger les minorités contre la "dictature de la majorité". Par une perversion récente du système, la minorité agissante s'impose aujourd'hui à la majorité silencieuse, encouragée par les débordements conservateurs et puritains de l'ère Reagan, en réaction contre les abus du ''Welfare State", inauguré par Roosevelt avec le New Deal et achevé avec les programmes sociaux de la Great Society de L.B. Johnson. Cette contradiction fondamentale qui, ailleurs, a abouti aux excès contraires, fait que ce peuple si fier de son esprit d'entreprise (le "frontier spirit") hérité de son passé de conquêtes et de rébellions est en réalité paralysé par un système juridique dont les objectifs ont été pervertis par les attraits de l'argent facile: la peur des poursuites en responsabilité et des millions de dollars de dommages accordés aux victimes d'accidents souvent minimes (et les taux pharamineux réclamés par les assurances pour s'en protéger) empêche bien des entrepreneurs de se lancer dans la production ou la commercialisation de produits nouveaux. Par exemple, la recherche médicale américaine vient de mettre au point un médicament efficace contre le virus de l'herpès; mais le responsable du laboratoire hésite à commercialiser le produit aux Etats-Unis, ses effets secondaires pouvant amener des poursuites qui le mèneraient à la faillite. Même chose pour la "pilule du lendemain" française; outre la campagne actuelle pour interdire l'avortement et donc les possibilités de boycotts de la compagnie qui commercialiserait le produit par les associations du genre "Laissez-lesVivre", les médecins prédisent que la pilule ne passera pas l'Atlantique à cause des sommes invraisemblables

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qu'il faudrait verser aux mères-malgré-elles, la pilule n'étant pas fiable à 100%, ainsi qu'à .leurs avocats, payés au pourcentage3. Même problème dans le domaine de l'éducation: une étude publiée en Août 19894 révèle que de nombreuses écoles ont du supprimer des ateliers, des laboratoires de chimie même, ainsi que les sorties éducatives et certaines activités sportives pour économiser sur les prix des assurances, obérant ainsi l'avenir du mythe américain. Et les agrès et autres instruments d'éducation physique disparaissent des salles de gymnastique et des jardins publics. Ils ont même supprimé le plongeoir de notre piscine commune pour économiser les 20 000 dollars annuels d'assurance! Autre anecdote plaisante et significative de l'atmosphère ambiante: parmi les nombreuses propositions pour lutter contre l'épidémie de SIDA, une association propose de distribuer gratuitement des contraceptifs dans chaque chambre d'hôtel du pays (pour servir de marqueur sans doute à l'inévitable Bible placée dans chaque table de nuit par les membres de la Gideon Society!) Un propriétaire de chaîne hôtelière est venu témoigner devant les caméras de CNN de son refus de placer l'objet dans ses chambres parce que si le caoutchouc venait à se rompre au cours d'un usage par trop intensif, il pourrait être tenu responsable devant les tribunaux des conséquences d'une grossesse non voulue ou d'une contagion moins désirable encore; les millions de dommages et intérêts qu'il aurait alors à verser au plaignant et à ses avocats le contraindraient à mettre la clef sous la porte. On en reste l'imagination confondue! Outre ses conséquences pratiques immédiates, le système grignote les mentalités et les Américains s'emploient soit à esquiver les responsabilités, soit à rechercher des responsables pour tous les petits accidents de la vie. Cet état d'esprit, constamment martelé dans les consciences par des publicités payées par les cabinets d'avocats, est très contagieuse et je me prends parfois à rêver en surveillant mon gamin au parc, à ce 11

que je ferais s'il venait à glisser sur le ciment mouillé par un arrosage trop copieux: qui paiera? L'association des propriétaires? Ou, directement, la compagnie qui emploie le j&rdinier insouciant? Ou, encore, la mère de l'enfant qui poursuivait le mien? Et pourquoi le coiffeur me fait-il signer une décharge de responsabilité avant de s'emparer de ses jolies boucles, sinon pour me mettre la puce à l'oreille et me donner envie de le poursuivre pour atteinte à l'esthétique enfantine? Car nul ne peut se prémunir contre sa propre négligence et cette décharge ne vaut pas le papier sur lequel elle est imprimée! Quoi qu'il en soit, il y aura de l'argent au bout pour peu que l'avocat sache émouvoir un jury ! En bref, les Américains ne savent plus prendre de risques et l'homo americanus de nos westerns a cédé la place à l'homo pusillanimus. Conséquence de cette perversion des mentalités ou coïncidence, l'Amérique produit de moins en moins, et ce n'est pas la moindre des contradictions: il règne au sein de la deuxième puissance commerciale mondiale le Japon vient de passer au premier rang - une atmosphère de pays sous-développé. Je retrouve ici toutes les caractéristiques qui illustrent le sous-développement: une main-d'oeuvre abondante, sous-payée, volatile et largement analphabète, à faible productivité, employée souvent à des petits boulots et logée dans l'équivalent local des bidonvilles, avec inflation du secteur tertiaire et une échelle des revenus qui s'étire toujours davantage. Où se cache donc l'Amérique efficace et agressive de nos feuilletons? Dans les gratte-ciels de tous les "downtowns" et dans les banlieues résidentielles aseptisées où la "Corporate America" entretient le flambeau et consomme la haute technologie produite ailleurs. La productivité y est élevée et la compétition féroce. Mais au niveau de la rue, l'image est bien différente: n'essayez pas de demander au vendeur de légumes l'origine de son produit car il n'en sait rien. Il n'est là que depuis hier, sera muté demain au rayon jouets et sera 12

parti après demain. Il n'a aucune formation particulière et, à $ 3,35 de l'heure, ce serait trop lui demander. Pire, le gérant du supermarché ignorait le nom - et le prix du produit que je présentais à ses caisses (des artichauts qui, même au Texas, n'ont rien d'exotique!) Même scénario pour le vendeur de télévision; un peu moins volatile, un peu mieux payé, il est pourtant incapable de répondre à la question la plus simple sur les caractéristiques techniques de son produit. Il n'en connaît que le prix et lés dimensions qui sont généralement inscrits sur l'étiquette. L'incompétence de la main-d'oeuvre américaine est un refrain qui orne les discussions des expatriés habitués à d'autres standards et d'autres cadences et commence à inquiéter les décideurs américains qui ne trouvent plus de personnel qualifié pour remplir les postes intermédiaires de l'industrie. Sauf aux niveaux les plus élevés, les employés ne peuvent ou ne savent prendre aucune responsabilité et toute décision est donc un long processus qui doit remonter à la tête. Une grosse boîte privée qui offre ses services au public (banque, assurance, compagnie du téléphone ou de service postal, ...) est donc une bureaucratie qui ne veut pas dire son nom, avec un réel plus par rapport à nos agences publiques: le client est toujours roi et les employés sont donc particulièrement aimables - mais en général moins efficaces. La productivité s'en ressent et les compagnies américaines ne maintiennent leur part de marché que grâce aux bas salaires et à l'absence de charges sociales. Cette dégringolade de la productivité et du niveau d'éducation des couches sociales moyennes inquiète sérieusement les responsables politiques conscients des contradictions entre l'image et la réalité. Mais la peur de perdre sa place dans l'économie mondiale au lieu de stimuler des réformes et des restructurations, rallume les vieux réflexès protectionnistes qui ne sont jamais exempts de racisme, comme en témoigne ce récent incident à Detroit, où des ouvriers ont assassiné un Japonais sous prétexte que ses concitoyens sont 13

responsables des malheurs actuels de l'industrie automobile amériéaine. Et lorsque les Européens ont interdit l'importation de boeuf aux hormones, produit en grande quantité dans le Midwest, le public américain se mobilisa pour nous traiter d'hypocrites (les Français étant déjà des traîtres pour avoir refusé la traversée de leur espace aérien aux appareils de l'U.S. Air Force envoyés corriger le Petit Colonel) ! Ces contradictions flagrantes, palpables à tous les niveaux de la vie quotidienne, pourraient être décrites dans un ouvrage apologétique (ou dans une brochure touristique) sous le titre de l' "Amérique des contrastes": contrastes entre l'hypertechnologie spatiale et le bricolage de milliers de petites unités semiartisanales, entre la protection constitutionnelle des droits de l'homme et la misère matérielle et morale de millions d'Américains, entre les miracles de la chirurgie et l'absence de médecine préventive, entre la justice des riches et l'injustice des pauvres, entre l'abondance de Prix Nobel et le nombre d'illettrés ... Je préfère y voir des contradictions pour ce que le terme a de dynamique et implique donc d'espoir de changement. Il est grand temps, parce que l'Amérique est au bord de la faillite à tous les niveaux: éducation, justice, santé, finances... Ce constat n'est guère original et les Etats-Unis n'ont pas le monopole de la décadence. Les mêmes récriminations et analyses apocalyptiques paraissent régulièrement dans les colonnes de la presse mondiale et, depuis deux cents ans que les Etats-Unis sont au bord du gouffre, ses dirigeants ont su faire reculer celui-ci à chaque pas en avant. Les institutions américaines sont même remarquablement souples pour avoir survécu à deux cents ans de révolutions techniques et sociales sans révolution politique. La Constitution n'a été modifiée que vingt-six fois, par vingt-six amendements (dont il faudrait décompter les dix premiers adoptés en bloc dès 1791, le Bill of Rights). En réalité, les Américains sont protégés moins par la Constitution que par l'interprétation 14

qu'en font les neuf juges de la Cour Suprême, interprétation qui évolue au gré des vents dominants, libéraux ou conservateurs. Les Américains s'étonnent quotidiennement des reliques de leur passé puritain et raciste, étonnement exprimé par les plus éduqués Oe terme d' "intellectuel" est péjoratif en Amérique) qui résistent au raz de marée réactionnaire actuel. Le plus récent à atteindre les médias est l'affaire de ce pauvre homme qui vient de passer dix-huit mois dans une prison de Géorgie pour avoir pratiqué le cunnilingus sur sa femme. Résumons les faits: un homme est accusé de viol par son ex-femme. Au cours du procès, il témoigne que lors de la séance en question il a procédé sur sa femme - et à la demande d'icelle - à cette pratique sexuelle courante mais que désapprouve la morale sudiste. Relaxé de l'inculpation de viol, il est cependant immédiatement inculpé par le juge présidant les débats selon léS termes d'une loi vieille de cent cinquante-six ans qui assimile l"oral sex" au crime de "sodomy" (n'y a-t-il pas là contradiction dans les termes ?) Indigné, le condamné écrit à plusieurs personnalités qui refusent de croire cette histoire baroque et passent ses lettres à la poubelle, avec les milliers d'autres pétitions semblables écrites quotidiennement par tous les condamnés innocents. Enfin, Edward Kennedy est alerté et, moins incrédule ou trop heureux de trouver une occasion d'enfoncer un coin dans le flanc de la réaction, il s'informe. Persuadé du bien-fondé de la requête du condamné, il en avertit Sam Nunn, Sénateur de Géorgie, qui obtient la révision du procès et la libération du prisonniér. L'Amérique entière apprend l'affaire le 31 Août 1989 et dès le 6 Septembre, la Cour Suprême de Géorgie annule la vieille loi en la jugeant inconstitutionnelle. Une telle célérité est rare! Mais d'autres Etats conservent leur "sodomy laws" et si, en 1989, les juges de Géorgie se sont inquiétés du ridicule de l'affaire, il s'était trouvé, en 1987, un de leurs collègues pour juger que la société se devait d'envoyer un mari attentionné en prison pour crime biblique. 15

Du bouffon au tragique, le visiteur n'a pas le temps de s'ennuyer pour peu qu'il prenne le temps de se pencher sur les rouages du système et de rechercher ce qui fait courir les enfants de Sam. C'est même le trait le plus prenant en Amérique, cette interpellation constante de nos facultés intellectuelles pour comprendre et juger des événements qui viennent quotidiennement marteler nos consciences. Le paysage politique européen est bien terne vis-à-vis de ce bouillonnement! Les pages suivantes offrent donc une description, avec tentative d'explication, des us et coutumes de ces gens d'en face qui nous ressemblent mais pensent autrement. Les exemples sont tirés d'expériences personnelles ou de faits divers disséqués par les médias et qui, je crois, reflètent mieux la réalité américaine que les études socio-économiques fondées sur les statistiques, qui expliquent sans montrer. Cette approche perd en rigueur scientifique ce qu'elle gagne en immédiateté mais n'est-ce pas la perception que l'on a d'un phénomène qui lui confère son existence? Pour paraphraser ce paradoxe de l'Amérique moderne que fut Andy Warhol: ''Tant qu'un événement n'a pas été enregistré, il pourrait aussi bien n'avoir jamais eu lieu et l'enregistrement qui en est fait, quel que soit le véhicule utilisé et quelles que soient les manipulations qu'il subit, paraîtra plus vrai que la réalité." Peu importe que les chiffres montrent que la violence régresse dans votre ville si vous percevez les choses autrement grâce à l'exagération des médias poussés par des considérations économiques; vous agirez (manifestations, bulletins de vote, organisation de comités d'auto-défense, achat d'une arme et pose de barreaux de défense - au risque de brûler vif enfermé dans votre "condo" en bois ...) selon la perception que vous avez du problème, non selon la réalité de ce problème. C'est cette perception de l'Amérique que je voudrais communiquer ici.

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Chapitre I

UNE NATION DE PURITAINS

Point n'est besoin de consulter les statistiques pour s'apercevoir que l'Amérique vit une période de renouveau intégriste chrétienl et toute une génération, celle des Baby Boomers, redécouvre Dieu et auto-définit cette renaissance dans le terme de "Born Again" ou Chrétiens Régénérés. Pour s'en persuader, il suffit de parcourir les "freeways" ou de pénétrer les "neighbourhoods" : il y a autant d'Eglises (neuves) à Houston que de Mosquées (neuves) à Abu Dhabi! Le terme d'Eglise est inexact puisque la plupart de ces sectes qui fleurissent et se multiplient par scissiparité sont d'obédience protestante. La minorité catholique essaie bien actuellement d'entrer dans le business de l'évangélisation électronique et sectaire, mais ces tentatives sont découragées par Rome et la dissidence reste minoritaire. Toutefois, le terme de "Church" est communément traduit par Eglise et non Temple, c'est donc celui que nous utiliserons pour distinguer les lieux de culte chrétiens des autres. Dieu est partout Les Américains invoquent le Seigneur dans tous les moments de la vie privée comme dans la vie publique: en langage juridique, un accident est un "Act of God" dont aucune personne privée ou juridique ne peut être tenue pour responsable; les sessions de la Cour Suprême s'ouvrent sur ces incantations: "God save the United States of America and this Honorable Court";

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dans la Bible Belt et, de plus en plus, partout ailleurs que dans les milieux intellectuels et artistiques, les amis se quittent sur un "God bless you", écho à la phrase traditionnelle de clôture des discours présidentiels: "God bless you and God bless America". Imaginons François Mitterrand terminant ses discours par un "Dieu vous bénisse et sauve la France" ! Ou Jacques Chirac inaugurant le Conseil Municipal par un Notre Père! Marianne devrait reprendre les armes! Le serment d'allégeance qui fait actuellement l'objet d'une retentissante bagarre politique entre libéraux et conservateurs se termine par ces mots: "... so help me God" (... et que Dieu me porte assistance). Les Républicains ont ainsi fait élire George Bush sur un programme qui comprenait la restauration de la prière obligatoire dans les écoles publiques et la répétition monotone du serment d'allégeance pour affirmer sa foi en Dieu et en l'Amérique. Enfin, les Américains se définissent volontiers comme "God's own people", le peuple élu de Dieu, ce qui résume la philosophie de l'American Dream, comme notre royauté se définissait dans la formule de "La France, fille aînée de l'Eglise". Toutefois, Dieu n'apparaît pas dans la Constitution qui garantit la liberté de culte. Il n'y a donc en principe aucune discrimination entre les religions. Ce n'est que l'absence de religion qui est mal vue et les athées sont brimés comme une secte minoritaire liée dans l'inconscient collectif américain au mouvement communiste internationaL Ces libres penseurs représentent environ dix pour cent de la population mais n'ont guère de voix pour se faire entendre: les politiciens y perdraient leurs sièges et les médias leurs lecteurs et annonceurs. En outre, les athées sont par définition trop libéraux et tolérants pour se lancer dans le prosélytisme. Ils se contentent d'attaquer, au cas par cas, les atteintes les plus flagrantes à leur liberté de conscience. Ainsi, la Cour Suprême vient d'ordonner la suppression de la prière publique avant le coup d'envoi de certains matchs de football parce qu'il ne s'agissait pas là d'une "tradition", à l'inverse de la prière inaugurale des 18

sessions du Congrès. Une Cour plus libérale avait pourtant jugé en 1963 que l'ancienne coutume de la prière dans les écoles publiques était contraire à la Constitution. En apparence, les Américains sont donc extrêmement tolérants. Les. Eglises de diverses traditions se côtoient, se regroupent parfois autour d'une cause charitable et accueillent volontiers les enfants d'un autre culte. Ainsi, les Eglises méthodistes accueillentelles des gamins juifs dans leur programme pré-scolaire. Ils y apprendront à dire les grâces, mais qui s'offusquerait de cette charmante coutume qui permet de remercier Dieu (ou Jehovah, ou Allah, ou Vichnou) de toutes ses bontés. Cette fois encore, seuls les athées sont floués parce que tant qu'il n'y aura pas de garderies publiques, seules les Eglises pourront offrir un enseignement de maternelle à la portée de bourses moyennes Oes pauvres, eux, gardent leurs gamins à la maison ou, plus souvent, dans la rue). En Amérique, donc, il est entendu que vous croyez en Dieu, quel que soit le nom sous lequel vous l'adorez, et vous devez donc assumer la morale religieuse comme loi implicite. Or la morale religieuse est celle des Pères Fondateurs, puritains échappés aux persécutions de la couronne d'Angleterre et dont les lectures de la Bible et les nombreuses exégèses qu'ils en tirent sont extrêmement restrictives en ce qui concerne les moeurs publiques ou privées. Inévitablement, tous les interdits tournent autour du sexe. Le nu est le premier tabou. C'est même le test de l'intolérance: le degré d'intégrisme est inversement proportionnel à la surface de peau montrable. Certains musulmans voilent leurs filles des yeux aux chevilles; les Américains, eux, ont fait une fixation freudienne sur le sein et le décolleté plongeant n'est émoustillant que par ce qu'il dissimule et promet: le téton, tabou suprême. Lorsque l'Amérique voulut participer aux délires du bicentenaire de notre révolution en éditant

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une série de timbres représentant le mieux l'atmosphère de l'époque, Delacroix fut choisi et, un peu tard, les censeurs s'aperçurent qu'un téton pointait, bravant du haut de sa barricade la fureur contre-révolutionnaire. Il fallut donc remédier à la chose et, n'osant modifier le tableau du maitre en lui ajoutant, il fut décidé de lui retrancher en gommant le pigment offensant. Dans la vie courante, les contraintes sont moins cocasses. Il est nettement déconseillé d'allaiter en public et celles qui ne peuvent faire autrement sont priées d'aller procéder à l'opération dans les toilettes on ne peut guère trouver moins hygiénique! Evidemment, le monokini est interdit sur les deux côtes et les petites filles doivent porter obligatoirement un soutiengorge dès qu'elles sont en âge d'apparaître sur une plage ou à la piscine. C'est même l'unique moyen de différentiation des sexes, Ilvant que ne leur pousse le cheveu. Et je ne pardonnerai pas aux Américains de m'avoir à jamais privée de la joie de voir . mon petit garçon courir tout nu sur le sable! Au plus fort des frimas hivernaux, le monde du sport offre aux Américains un événement médiatique destiné à réchauffer leurs os transis: la parution du supplément maillots de bain de Sports Illustrated. Annoncé avec quelques mois d'avance, préparé avec soin sur les plages de l'Eté précédent dans une aura de mystère, cette édition spéciale, lourde de photographies de jeunes filles s'ébattant dans l'écume, est présentée comme une revue de la mode estivale à venir, en même temps qu'une invitation aux sports nautiques. Peu importe que les filles qui tiennent les poses cambrées, plus suggestives de Play Boy ou même de Penthouse, aient bien du mal à se livrer au moindre exercice physique dans cet accoutrement, les trois triangles de tissu indispensables sont correctement placés aux endroits stratégiques! Et le pilier de l'Eglise locale peut acheter ce numéro spécial et le laisser traîner dans son salon sans mettre en danger la santé morale de ses enfants. Le fils aîné peut l'emporter le soir dans sa 20

chambre et rêver à des plaisirs interdits, ou le cadet peut en découper son modèle préféré pour le coller sur la porte de son casier d'écolier, cette viande exposée est vêtue, donc décente! Le calendrier de Sports Illustrated est également très apprécié des bons pères de famille et les spots publicitaires de cet équivalent de notre Equipe nationale insistent lourdement, avec force clins d'oeil, sur le bonus accordé avec tout abonnement au journal: le fameux supplément maillots de bain ou le calendrier. Puritain et macho tout à la fois, l'Américain moyen est la cible favorite des féministes et le ''Women's Lib" ne pouvait naître que dans cette société hypocrite (ou schizophrène) ! Le tabou du nu crée des situations absurdes et ridicules. Une jeune femme essaye actuellement d'obtenir réparation pour les dommages psychologiques causés à elle-même et ses deux fillettes lorsque la police de Miami, sur dénonciation de ses voisins, est venue l'arrêter pour s'être montrée nue devant les enfants. Elle a passé la nuit au poste pendant que les deux gamines étaient placées dans des familles d'accueil où elles sont restées deux jours. Après enquête, il fut révélé que la mère était sortie de la douche en entendant son "tube" favori et s'était mise à danser devant les filles ravies. Les voisins y ont vu dépravation et danger moral pour les enfants. La police et au moins un magistrat en ont préjugé de même. Plus grave, l'enfant nu évoque aussitôt présomption de pédophilie. Un conseil donc au visiteur innocent: retirez de votr~ portefeuille l'adorable portrait de votre bambin nu sur sa peau de mouton, vous vous éviterez bien des ennuis en cas de contrôle policier inopiné. Les autorités locales et fédérales s'inquiètent actuellement d'une grave recrudescence de cas de sévices sexuels sur enfants mineurs. Celle-ci est attribuée en partie à l'apparition du "crack" qui fait des ravages dans les familles. Je ne contesterai pas cette explication, mais je constate que la drogue ne peut être que le révélateur de refoulements préexistants, notamment sexuels, que

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le tabou de la nudité ne peut qu'exacerber. Un enfant nu évoque pour nous une image champêtre, l'innocence enfantine; en Amérique, il évoque le vice. Les meurtres d'enfants avec sévices sexuels ne sont pas une spécialité américaine, mais ils se répètent ici avec une périodicité troublante. Cette image de l'Amérique puritaine est à l'opposé de celle que glorifient les médias : les films primés à Cannes, comme les "sit-coms" qui déparent notre petit écran gaulois montrent des moeurs assez libres, même si la surface de peau nue et la crudité du langage sont étroitement surveillées par les censeurs des networks soucieux de leur audience. En outre, l'industrie de la pornographie se porte très bien aux Etats Unis, protégée par le Premier Amendement. Pourtant, Hollywood est également contaminé. C'est même une tradition des grands studios que de tenir la tête des campagnes moralisatrices par peur d'un boycott par les ligues de l'Ordre Moral. Il n'est que de se souvenir des déboires d'Ingrid Bergman lorsqu'elle "abandonna" son mari et son enfant pour suivre Rossellini; ou Paulette Godard ne pouvant jouer Scarlett O'Hara, considéré comme le plus beau rôle jamais écrit pour une actrice américaine, parce qu'elle vivait en concubinage avec Charlie

Chaplin

-

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fallut

aller

chercher

une

étrangère

inconnue, aucune jeune actrice américaine ne donnant assez de garanties de bonnes moeurs pour jouer ce rôle de superbe garce! En résumé, il fallait être marié pour travailler à Hollywood au temps où Ronald Reagan y apprenait la politique. Mais comme les tentations sont fortes à L.A., et le désir de changer de partenaire insurmontable, on s'y marie et on y divorce à plus vive allure qu'ailleurs. Ces moeurs ont déteint sur le public et, pour "coucher", il faut être marié. En conséquence, il n'est pas rare de voir des filles de dix-huit ans déjà deux fois mères et deux fois divorcées2. Ou bien cet homme divorcé 26 fois et remarié à l'âge de quatrevingts ans avec sa 27ème épouse âgée de quinze ans3. Les "Marriage Parlors" de Las Vegas où des pasteurs

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vénaux marient les couples à la chaîne et les cours de divorce, non moins vénales, de Reno aggravent cette tendance à la "sanctification" de coucheries d'un soir que l'on regrette le lendemain. Mais la morale y trouve son compte, avec le business! Après la période relativement libérale des années soixante et soixante-dix, les ligues de l'Ordre Moral se sont reformées, encouragées par le renouveau conservateur et belliqueux de l'ère Reagan, et jouent à nouveau les censeurs. Censure artistique d'abord. Les légions moralisatrices se sont mobilisées pour dénoncer et faire interdire l'exposition de photographies de Robert Mapplethorpe et un projet de loi est en discussion devant le Congrès visant à supprimer l'allocation de fonds publics (bourses du National Endowment for the Arts) à toute création artistique "indécente .ou obscène, homoérotique ou sadomasochiste, y compris l'exploitation d'enfants ou d'individus en train de commettre l'acte sexuel, ou qui dénigre une religionn4. Le terme utilisé par le père de ce projet, Jesse Helms, Sénateur Républicain de Caroline du Nord, a une très forte connotation de refoulement sexuel: les photographies de Robert Mapplethorpe seraient "polluantes". Ce projet de loi amalgamant homosexualité, pédophilie et blasphème résume le dilemme moral américain: le code moral de l'ensemble de la population reste celui de la Bible et le texte est si bien rédigé qu'aucun élu ne peut s'y opposer sans paraître faire l'apologie de toutes les perversions, innocentes ou criminelles. Représentants ou Sénateurs sont piégés et voteront un texte qui eût enchaîné Michel-Ange! Bien évidemment, les networks pratiquent l'autocensure et bannissent du petit écran textes et images trop suggestives. Le produit est parfaitement insipide! Et lorsque certains producteurs osent prendre des risques, la censure vient du téléspectateur. Pas la censure facile du libre choix qui consiste à zapper ailleurs ou, même, en dernier ressort, à éteindre le 23

poste pour prendre un livre; mais la censure chantage: la menace du boycott des produits fabriqués par les annonceurs dont les budgets publicitaires font vivre le programme. L'idée a été làncée par une jeune mère de famille choquée de ce que l'épisode du 15 Janvier 1989 de "Married with Children" comportait des scènes que ses enfants n'auraient pas dû voir: un homme y portait bas et talons hauts et une femme y retirait son soutien-gorge (en tournant le dos à la caméra car il est des limites que même les plus audacieux des producteurs ne sauraient dépasser !)5. Maria Schriver laissera ainsi son nom à la petite histoire pour avoir téléphoné son indignation toute fraîche à la station responsable de l'offense. Elle réussit à parler à l'un def> scénaristes de l'épisode qui lui suggéra de passer sur une autre chaîne. Une ménagère moins décidée en fut restée là. Mais l'inspiration vint à Maria qui répliqua "Je parie que vos annonceurs seraient heureux d'apprendre ce que vous venez de me dire"! La campagne de boycott était lancée. Effarouchés par la colère du consommateur potentiel, les annonceurs ont fait pression sur les producteurs pour qu'ils censurent plus sévèrement leurs scénaristes. Il fallut donc supprimer tout ce qui peut offenser oeil et oreille petits bourgeois, c'est-à-dire tout ce qui fait le sel du .

vaudeville.

Vers la même époque, Madonna paraissait dans un nouveau clip qui choqua l'Amérique moyenne par ses connotations iconoclastes et la chaîne musicale, MTV, décida de supprimer le clip aux heures de grande écoute, tandis que Pepsi Cola retirait des ondes le spot publicitaire associé au clip dans l'esprit du public6. Quant au clip de Cher, trop "transparent", lui, il fut également interdit sur MTV avant 9 Heures! Au cinéma, la censure est plus insidieuse. La Dernière Tentation du Christ a évidemment soulevé un tollé tout à fait comparable aux indignations vertueuses de nos institutions religieuses et la majorité de l'Amérique n'a pu voir le tilm parce que les propriétaires de salles se sont laissés intimider par les 24

menaces de violence lancées par certains membres des plus éminents de leur communauté. Mais le cas est extrême et les producteurs n'ont pas les mains liées par les taux d'audience, la concurrence entre les stations ou les caprices des annonceurs. Le ton y est pourtant également à la ltlorale. Prenons un exemple précis et amusant, les "remakes" de films français. Il est entendu qu'un film étranger ne saurait faire une belle carrière dans les salles américaines. Il faut donc le saupoudrer de. catsup pour le remettre au goût américain et essayer de faire oublier que l'idée originale n'est pas née à Hollywood. La Cage aux Folles eut un gros succès d'estime dans quelques salles d'Art et d'Essai, mais le sujet est trop scabreux et jugé inadaptable au public américain moyen. Exit le couple Poiret-Serrault. Cousin Cousine parut plus prometteur. Dans sa version française, le couple Lanoux-Barrault est délicieusement amoral, indifférent aux sentiments "normaux" de jalousie et de culpabilité. C'est ce qui fait son charme et le succès du film en France. La version américaine, Cousins, est elle tout à fait conventionnelle, les sentiments y sont primaires et l'histoire n'est plus que celle d'un cocufiage en famille avec remords et scènes de jalousie. Mais c'est avec Trois Hommes et un Ccniffin que les producteurs américains se sont surpassés. Tous les effets sont exagérés, là où Coline Serrault y mettait de la finesse, comme ces pénibles moments où les trois garçons essaient de se défiler de la corvée de change caca. Quant à la tendresse, elle est quasiment absente. En revanche, il était impensable de laisser impuni le trafic de drogue à l'origine du quiproquo. Le bébé est donc embarqué dans une sordide poursuite dans des entrepôts désaffectés, avec défouraillage de grosse artillerie et victoire attendue des bons sur les méchants qui sont embarqués par la police. Three Men and a

Baby est donc le nème film policier produit
et le bébé parfaitement Gros succès cependant! déplacé dans

à Hollywood

cette

histoire.

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