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Pinochet, la dictature néo-libérale

128 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 130
EAN13 : 9782296380240
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PINOCHET
LA DICTATURE NÉO-LIBÉRALE

Dans la collection CETRAL-L'Harmattan
Bernard DUMAZ,Guadeloupe: Economie agricole. Le malaise à fleur de sable. Etude de cas: la région basse-terrienne (1830-1980). 1987. Christian Eugenio COMELIAU, Mythes TIRONI, Pinochet. et espoirs du tiers-mondisme. La dictature néo-libérale. 1987. 1986.

A paraître:
Medea BENJAMIN, Joseph COLLINS et Michael Révolution et alimentation. Décembre 1986. Carias OMINAMI(sous la direction de), Amérique ripostes à la crise. Janvier 1987. SCOTT, Cuba. Latine: les

José Luis CORAGGIO François HOUTART,Démocratie et révoet lution au Nicaragua. Un point de vue latinoaméricain. Février 1987. Christian COMELIAUet Ignacy SACHS (sous la direction de), Brésil et Inde: cultures et styles de développement. Mars 1987. Gonzalo cumul ARROYO,Agriculture et alimentation: pour les latinoaméricains. Avril 1987. retour problématique des défis en

Ricardo SmIcARo, Argentine: cratie. Mai 1987.

à la démo-

Collection

CETRAL

- L'Harmattan

dirigée par Gonzalo Arroyo

Eugenio TIRONI

PINOCHET
tA DICTATURE
NÉO-LIBÉRALE

C.E.T.R.A.L.

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-746-3

Chapitre premier

Les origines de la dictature

La plupart des observateurs en sont restés perplexes. Douze ans après le coup d'Etat militaire qui renversa la démocratie et assassina le président constitutionnel, Salvador Allende, le Chili reste le seul pays d'Amérique latine soumis au type d'expérience autoritaire qui ravagea ce continent dans les dernières décennies. Cela fait contraste avec l'image d'une nation qui, jusqu'en 1973, sut trouver un. équilibre - comme peu d'autres dans la région - entre le développement économique, la participation sociale et la démocratie politique. Jusqu'alors la société chilienne paraissait remplir pas à pas toutes les conditions du développement et de la modernisation: une croissance économique de plus en plus soutenue de l'industrie et du marché intérieur; une intégration progressive de la population aux bénéfices et au système des valeurs et des normes; enfin, un système institutionnel et de représentation politique stable et en extension. Comment et pourquoi tout cela s'est-il transformé en un régime autoritaire qui a prouvé une extraordinaire solidité? 5

On ne peut expliquer l'avènement du régime de Pinochet ni sa stabilité en faisant appel à des hypothèses extérieures ou extra-sociales, par exemple, l' «appui impérialiste », l' «esprit de corps dans les Forces Armées», le «charisme du général Pinochet». Seule l'analyse de la société chilienne avant l'arrivée au pouvoir des militaires peut rompre toute perplexité et donner raison de la persistance de la dictature. En para-

phrasant B. Moore I, ce qu'il faut, c'est suivre à la trace
les «origines sociales» de la dictature de Pinochet, c'est-à-dire chercher les phénomènes historiques qui lui donnèrent naissance et qui le nourrissent encore, à la grande surprise des observateurs et - ce qui est pire de bon nombre des acteurs du drame chilien. Nous proposons trois directions: un tableau synthétique des principaux processus qui, ensemble, donnaient son profil à la société chilienne des années 70; une analyse de ce que nous appellerons la crise de 1973, c'est-à-dire l'épuisement d'une sorte d'accord socioéconomique et la destruction de l'Etat démocratique; une description enfin, de la demande sociale autoritaire dont s'est nourri le coup d'Etat et sur laquelle le régime militaire s'est largement reposé.

1. L'ACCORD DEMOCRATIQUE
Pendant le deuxième tiers de ce siècle, le Chili se distingua par la coexistence de trois sortes de processus: l'incorporation progressive à la vie collective du pays de nouveaux groupes sociaux jusque-là marginaux ou simplement inexistants; l'industrialisation, soutenue par l'Etat et tournée vers le marché intérieur ; et la vigueur d'un système politique en développement constant. La coexistence et l'équilibre de ces facteurs furent difficiles; cela suscitait un débat permanent. Les
1. B. Moore: Les origines sociales de la dictature et de la démocratie. Paris, Maspéro, 1969. 6

gouvernements successifs (de droite, de centre, de gauche) accentuèrent l'un ou l'autre et l'opposition d'alors proclamait que cette politique mettait en danger la stabilité de la nation. Cependant, l'ensemble de la classe politique chilienne (dans le sens le plus large) s'accordait sur la nécessité de préserver un équilibre entre industrialisation, participation et démocratie. On appela cela l'accord démocratique chilien qui, sur quarante ans (1930~1970), fit preuve d'une fermeté exceptionnelle en Amérique latine. Le coup d'Etat de 1973 est le résultat de l'épuisement et de la crise de cet accord. Il importe donc de regarder de très près l'essor et le blocage de chacun de ces trois processus avant d'analyser la crise globale de 1970-1973 où finit l'accord démocratique.
INTÉGRATION ET MODERNISATION

La société chilienne s'était profondément transformée durant le deuxième tiers de ce siècle. Il suffit de relever cinq indices: l'évolution démographique, l'urbanisation, le développement du système éducatif, l'accès aux moyens de communication de masse et les niveaux d'organisation sociale. Tous reflètent une forme forte et moderne d'intégration sociale: davantage par intégration des individus par le système économique et l'Etat que par des attaches traditionnelles de type communautaire: famille, groupe ethnique, religion, localité... Entre 1930 et 1970 la populuation chilienne a doublé, atteignant presque les neuf millions en 1970. C'est dans les années 50 que le taux de croissance connut son point culminant depuis 1854 (2,6 % par an), taux supérieur à la moyenne latino-américaine, la région du monde où l'on enregistrait la plus forte croissance démographique. A partir des années 60 le taux diminua. Selon le dernier recensement (1982), la population chilienne comptait 11,275 millions d'babitants. Cette croissance spectaculaire de la population coÏn7

cid a durant cette période avec la diminution de la mortalité infantile et l'augmentation de l'espérance de vie. La dépendance de la population totale par rapport au secteur économique actif s'éleva elle aussi en 1970 aux taux les plus hauts que l'on connaisse. Deux faits coïncidèrent: le maintien d'un grand nombre de jeunes hors du marché du travail grâce à l'élargissement des chances d'études, et une plus ample couverture du système de sécurité sociale, permettant aux travailleurs d'avancer l'âge de leur retraite. L'accélération de la concentration urbaine fut un facteur décisif dans l'intensification et l'expansion des liens sociaux. Déjà au milieu du siècle, le Chili, avec l'Argentine et l'Uruguay, se trouvait parmi les pays les plus urbanisés d'Amérique latine; malgré tout, durant la période de l'accord démocratique, la population urbaine s'accrut à un rythme inhabituel, passant de 49 % en 1930 à 60 % en 1952 et à 75 % en 1970. A partir des années 70, toutefois, l'urbanisation fut relativement contenue. Mais il est sûr que pour la période qui nous intéresse, le Chili, pays à prédominance rurale, est devenu un pays à prédominance urbaine. L'éducation connut elle aussi un développement extraordinaire. Elle retint les jeunes hors du marché du travail, mais en plus elle devint le plus formidable véhicule d'intégration sociale (et par conséquent de mobilité sociale). La couverture de l'éducation formelle (materneUe, communale, primaire, secondaire, universitaire) passa de 25 % à 50 % des jeunes. de moins de 24 ans entre 1950 et 1970, totalisant 2500000 jeunes scolarisés. Cela signifia, concrètement, l'universalisation de l'enseignement primaire, la massification du secondaire et la dés-élitisation de l'enseignement universitaire au Chili. Cette extension du système d'éducation toucha même les nouvelles générations, pour lesquelles l'enseignement représenta un moyen naturel d'intégration et de participation sociales. Elle se répercuta aussi sur des secteurs 8

jusque-là totalement exclus de la culture et de la société formelles: les analphabètes. Bien que comparé à l'ensemble de la région latino-américaine, le Chili pût produire dès 1950 des taux d'analphabétisme relativement bas, ils baissèrent encore, notamment dans la décennie 1960-1970. Autre phénomène à relever dans cette incorporation: l'accès accru aux moyens de communication de masse. En effet l'impact de ceux-ci sur l'intégration et la mobilité sociales est tout à fait comparable à celui du déploiement des réseaux ferroviaires dans le mouvement de constitution nationale au XIXe siècle. L'accès à ces moyens fit que d'importants secteurs de la population, socialement et géographiquement loin des références collectives prédominantes, commencèrent à participer à l'information, aux croyances, aux valeurs, aux symboles et rites nationaux. Ceci rejaillit sur la socialisation des affaires publiques et des modèles de consommation. Depuis le début de la Seconde Guerre mondiale jusqu'aux années 50, le véhicule principal fut la radio; le nombre d'appareils par habitant tripla. Puis, ce fut la télévision qui devint le plus puissant des instruments d'intégration sociale. Il ne faut pas oublier que la télévision n'est entrée au Chili qu'en 1962; moins de huit ans plus tard, le réseau d'Etat couvrait tout le pays, jusqu'aux recoins les plus reculés.
PARTICIPATION ET CITOYENNETÉ

Il faut ajouter trois autres processus plus spécifiques, destinés à rattacher de nouveaux groupes au corps social et à la citoyenneté politique: la syndicalisation, l'organisation associative territoriale et l'extension de l'électorat. L'organisation syndicale s'étendit de manière notable, surtout entre 1930 et 1950, puis entre 1965 et 1970. C'est dans cette dernière période que se développa la syndicalisation des paysans en parallèle avec la Réforme 9

Agraire: il n'y avait pas 2 000 adhérents en 1965 ; ils étaient 150000 en 1970. Le secteur syndical resta pourtant très limité: à peine 12 % en 1953, il ne dépassait pas 23 % de la force de travail en 1970. L'organisation «communautaire» de base territoriale s'est densifiée elle aussi dans les années 65-70, également par l'effet d'une stimulation d'Etat. Durant cette période, plus de 22 000 nouvelles associations furent créées: associations de voisins, centres de mères, centres de jeunes, clubs sportifs, etc., avec une participation active de près de 670000 personnes. Enfin, il faut noter l'extension du corps électoral. En dépit d'un régime démocratique de longue date, l'extension du droit de vote fut relativement tardive au Chili: il fut abaissé à 21 ans en 1925, mais uniquement pour les hommes non-analphabètes; le vote de la femme ne fut acquis qu'en 1952, et œlui des analphabètes et des jeunes de 18 ans n'entra en vigueur qu'en 1971. Le corps électoral, qui en 1949 ne correspondait qu'à 20 % de la population, en représentait en 1970 50 %, doublement spectaculaire dont les effets sur le paysage politique chilien sont encore largement à évaluer. Dans toutes ces grandes transformations de la société chilienne, l'Etat joua un rôle décisif. Il prit en charge l'organisation d'un système avancé de sécurité sociale et de santé publique, qui améliora de manière évidente tous les indicateurs de santé publique. Depuis la fin des années 30, l'enseignement fut l'une de ses priorités: il le généralisa, l'unifia - avec prédominance du secteur public -, facilita les possibilités d'accès à l'éducation primaire et démocratisa l'entrée aux universités. Nous avons déjà parlé de la place - presque un monopole de l'Etat dans le contrôle de la télévision; à quoi s'ajoute son poids indiscutable dans tous les domaines de l'activité culturelle. L'urbanisation rapide du pays s'est également faite avec le soutien de politiques publiques, telles que la construction en masse de logements dans les villes, et par l'absorption d'une masse de main-

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d'œuvre peu qualifiée (particulièrement des migrants). En dernier lieu, la syndicalisation et la vie associative, de même que l'élargissement du corps électoral, furent plus le fait de décisions gouvernementales que de pressions sociales irrésistibles. Plus loin nous essayerons de montrer à la lumière de quelques indicateurs économiques cette ampleur de l'Etat. Ce qu'il importe de souligner, c'est son rôle dans le passage de la société vers les modèles modernes d'organisation. On a souvent dit qu'au Chili, c'est l'Etat qui a fait la société: à l'époque coloniale, par le poids d'une administration obligée d'avoir une armée professionnelle pour contenir la guerre contre les indiens mapuches du Sud; au xJxe siècle, par l'importance de l'Etat comme redistributeur de la rente du salpêtre, alors base de l'économie nationale. La dépendance de la société face à l'Etat dans la période 1940-1970 provint de la coïncidence de deux mouvements: croissance de l'administration publique et destruction des liens communautaires de type traditionnel. L'administration de l'Etat (dont les symboles sont le maître d'école, le politicien de province et le carabinier) devint le réseau par lequel s'opérait l'intégration sociale; canal privilégié de mobilité, source de bénéfices et de prébendes; producteur de symboles unificateurs, espaces des rites. On peut dire avec O. Paz qu'au Chili l'Etat devint davantage une sorte «d'ogre philantrope» plutôt qu'un Etat providentiel ou de bien-être de type européen qui a maille à partir avec une organisation sociale puissante et corporativiste. La crise de 1973 peut très bien s'expliquer par son incapacité grandissante à être à la fois les deux: ogre et philantrope. On y reviendra, après un regard sur le développement économique qui aida à cette intégration sociale accélérée.

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L'INDUSTRIALISATION

A PARTIR

DE L'ETAT

Durant le XIX. siècle et le premier tiers du xx., l'axe du développement économique chilien était déterminé par l'exportation de minéraux (surtout le salpêtre) et de produits agricoles. S'y ajoutaient l'importation de biens de consommation, et les services commerciaux et financiers collatéraux. La confluence de deux facteurs, la crise du salpêtre par la chute des prix sur les marchés internationaux, et la grande crise économique mondiale de 1928-1931, brisa ce modèle agro-minier d'exportation. Cette double crise frappa une société qui avait développé un secteur public important depuis 1850, dont l'urbanisation était précoce, avec une industrie qui était favorisée par la localisation géographique et aussi l'activité de l'Etat, et dont la structure avait atteint un certain degré de diversification: à côté de la structure agraire traditionnelle surgissaient des secteurs moyens et urbains modernes, un prolétariat minier puissant, des artisans et des salariés dans les zones industrielles. La dépression des années 30 rencontra donc des forces sociales, des bases institutionnelles et une organisation économique commençantes qui auraient dû rendre possible la stratégie du développement «vers l'intérieur ». L'effet de la crise fut, alors, de favoriser l'étape finale d'un processus qui couvait depuis fort longtemps: le transfert par l'oligarchie de ses fonds du secteur primaire vers l'industrie. C'est pourquoi, même si l'essor de l'industrialisation et la substitution des importations ont reçu leur élan décisif avec le gouvernement du Front Populaire (centre radical plus gauche socialiste et communiste) en 1938, le changement de stratégie de développement n'impliqua pas de ruptures ou de conflits

majeurs entre une « oligarchie terrienne» et une «bourgeoisie industrielle». La première monopolisait, pratiquement, les précédents développements industriels, parce qu'elle se confondait totalement avec le patronat industriel naissant. Par ailleurs, les bases du pouvoir 12