Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Mathieu Kayoka MUDINGA y

Politiciens contre le Développement au Congo-Zaïre

L' Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'auteur

Né en 1946, Mathieu Kayoka Mudingay est ingénieur agronome diplômé de l'Université Laval (Canada). Entré à l'Office National du Café (Congo-Kinshasa) dès la fin de ses études en 1971, il a dirigé notamment les agences de Bunia et de Goma ainsi que la direction technique à Kinshasa. En 1980, il a débuté une carrière internationale, en qualité de représentant permanent au Kenya, Ouganda et Tanzanie, avec résidence à Mombasa (Kenya). A partir de 1986, il a été, pendant près de dix ans, représentant permanent auprès des Organisations Internationales du Café et du Cacao à Londres. En 1993, il est devenu consultant pour l'agriculture auprès du Scottish Agricultural College (Edimbourg), du Centre du Commerce International (Genève) et de la Banque Mondiale (Washington). Depuis 1997, il est consultant pour le développement à Londres.

Copyright L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-1312-2 4

A mes petits-enfants

Shian Jasmine Olivia-Jay

Remerciements

J'adresse mes remerciements aux personnes suivantes qui m'ont témoigné de leur amitié, en acceptant de lire la première ébauche de cet ouvrage et de me faire part de leurs observations: Albert Kabongo, Jean Claude Muya, Charles Mwando et Berns Tito. Je voudrais exprimer ma reconnaissance aux membres de ma famille: Ado, Adèle, Bob, Luc, Rémy pour les encouragements et la disponibilité. Je suis spécialement reconnaissant à Guy Kassongo qui m'a enrichi de ses critiques et suggestions.

Londres, janvier 2002. M.K. Mudingay

6

INTRODUCTION
La richesse d'un pays se mesure au bien-être de sa population

Lors de son accession à l'indépendance en 1960, le Congo-Kinshasa semblait disposer de nombreux atouts: des richesses naturelles en abondance; une infrastructure physique modeste, mais néanmoins correcte; un secteur agricole vigoureux et diversifié; une économie prometteuse ; une monnaie stable jusque-là liée au franc belge et sa population jouissait d'un pouvoir d'achat relativement élevé. Au lieu de s'atteler à la consolidation de ces atouts et démontrer à leurs concitoyens qu'ils étaient capables de faire beaucoup mieux que les colonisateurs, les dirigeants congolais ont excellé dans le «jeu politicien », c'est-à-dire un exercice futile et stérile du pouvoir, sans réel impact sur le développement du pays. Au lieu de tenir leurs nombreuses promesses électorales, ils ont saisi toutes les occasions pour s' entredéchirer et ont réussi à conduire le pays, à maintes reprises, au chaos, à la sécession et à la guerre civile. Pendant les périodes d'accalmie, ils se sont livrés à la corruption, la zaïrianisation, l'expérimentation de la dictature du parti unique, le recours à l'authenticité et le culte de la personnalité. Le résultat de cette gestion erratique, c'est que la situation économique et sociale n'a cessé de se dégrader, de manière continue et inexorable. L'Etat est non seulement en faillite, mais il est aussi totalement discrédité par l'irresponsabilité et la médiocrité de la classe dirigeante. L'infrastructure physique, héritée de la colonisation, n'a pas été entretenue et s'est effondrée. Les initiatives nouvelles dans ce domaine se sont limitées à quelques «éléphants blancs », eux aussi délabrés, en l'absence d'une véritable mentalité d'entretien. La population s'est 7

considérablement appauvrie et ne bénéficie d'aucun système de santé, ni de protection sociale. Les pays du monde qui, en 1960, avaient un niveau d'activité comparable, ont accéléré leur développement et présentent aujourd'hui une performance supérieure. Un certain nombre de pays africains qui étaient bien moins nantis que le Congo-Kinshasa, l'ont dépassé depuis longtemps. Selon les estimations des organismes internationaux (Banque Mondiale, Programme des Nations Unies pour le Développement), les indicateurs de l'activité économique de notre pays se situent, depuis quelques années, au plus bas. Ces signes peu encourageants interpellent tous ceux qui aiment le Congo-Kinshasa et sont soucieux du bien-être de ses habitants. Les jeunes Congolais, qui ont vécu les événements de ces quarante dernières années en spectateurs passifs et souvent fort peu intéressés, se posent souvent la question suivante: Comment en est-on arrivé là dans un pays béni de Dieu par ses ressources humaines, minérales, agricoles et hydrauliques et qui semblait être promis à un bel avenir? C'est pour tenter de donner un début de réponse à cette question que ce livre a été écrit. Pour mener à bien notre démarche, nous avons subdivisé l'ouvrage en deux parties. A l'aide de nombreux exemples, la première partie dresse un état des lieux qui met en évidence les insuffisances du système jusque-là en vigueur. La deuxième partie explore les pistes susceptibles de conduire vers le développement.

8

PREMIERE PARTIE
ETAT DES LIEUX:
Où en est la RDC actuellement?

Etat comparatif de la RDC avec certains pays d'Afrique et d'autres continents, non seulement sur le plan économique et sur celui du développement, mais également en ce qui concerne les mentalités et les comportements au sein de la classe dirigeante.

9

Chapitre premier
POLITIQUE ET ETHIQUE

Bien abandonné Pendant que je résidais à Mombasa (Kenya) dans le cadre de mes fonctions, j'ai eu à observer un fait de la vie quotidienne qui témoigne du sens que I'homme de la rue se fait de l'Etat. J'habitais le quartier Nyali, le long de l'une des avenues qui conduisent à la plage publique au bord de l'océan indien. Ce quartier moderne est situé à proximité de Kisumu-Ndogo, un bidonville surpeuplé. Partout au Kenya, le transport du courant électrique est effectué sur câbles aériens accrochés à des gros poteaux en bois. Ces poteaux sont régulièrement inspectés et remplacés au moindre défaut. Après une opération de remplacement dans ma rue, juste en face de ma maison, je fus surpris de constater que, deux jours après, le vieux poteau gisait encore là, au bord de l'avenue. Cette même avenue qu'empruntaient quotidiennement les résidents de Kisumu-Ndogo pour se rendre à la plage publique. Sachant qu'à Mombasa sévit dans les quartiers populaires une grave crise de bois de chauffage pour usage domestique, je me disais que les résidents de Kisumu-Ndogo n'allaient pas tarder à s'occuper de ce bois sec qui ferait un excellent combustible. Deux semaines après, le poteau était toujours là et son écorce commençait à pourrir. Intrigué, je demandais à mes collaborateurs kenyans de m'en donner l'explication. La réponse me fut martelée en swahili: «lko kitu ya Serkali ».(C'est un bien de l'Etat). V oulant dire par là que le bien de l'Etat, ça ne s'enlève pas sans permission. Ça ne se vole pas. C'est sacré. Il

Je pensais à ce qui se serait produit au Congo, (ou dans un autre pays africain), où l'Etat ne semble pas jouir du même prestige dans l'opinion des citoyens. Je ne dis pas que le vol ou le banditisme n'existent pas au Kenya et je reconnais bien volontiers que ce pays a son lot de problèmes. Cet exemple vise simplement à mettre en évidence le prestige dont semble encore jouir l'Etat au Kenya, en contraste avec la mentalité prévalant au Congo. En effet, lorsqu'à Kinshasa le propriétaire d'un bien constate que quelqu'un d'autre en fait un usage abusif, il s'indignera en disant, en lingala : « Yo okanisi eloko oyo ezali eloko ya 1JEtat !» (Tu crois que ce bien appartient à 1' Etat! ). Au Congo-Kinshasa, le bien de l'Etat ne semble pas bénéficier du caractère sacré dont il jouit au Kenya et est considéré comme n'ayant pas de propriétaire, ou tout au moins abandonné par celui-ci. Chacun peut, dès lors, en user et surtout en abuser tranquillement et en toute impunité, sans s'attendre à aucune protestation. Cette attitude a lentement évolué depuis l'indépendance du pays et tranche nettement avec ce qu'elle était à l'époque coloniale. Dans la plupart des langues du pays, le terme « Etat », au sens de l'autorité politico-administrative suprême, se traduit par «Bula Matadi », c'est-à-dire «Casseur de pierres », en kikongo. L'orthographe de ce terme fut légèrement modifiée en Bula-Matari ou Boula-Matari par les Anglais et les Belges. Cette appellation de l'Etat tire son origine du sobriquet décerné à l'explorateur anglo-américain Henry Morton Stanley par ses ouvriers congolais, lors de la construction de la route reliant Matadi au Stanley Pool (débaptisé plus tard en Pool Malebo), entre 1879 et 1884. Par endroits, Stanley et ses compagnons durent littéralement tailler la route dans le roc à l'aide de la dynamite. L'ampleur de la tâche, jointe à la persévérance de 12

Stanley dans l'adversité et les pires difficultés, lui valurent ce surnom. Stanley l'accepta de bonne grâce, au point que sa tombe, dans le Surrey (Angleterre) où il fut inhumé en 1904, porte ces quelques mots: «Henry Morton Stanley (1841-1904), Bula-Matari, Africa». Cette pratique d'attribuer des surnoms africains aux européens était assez répandue à l'époque coloniale. Dans les premières années de la présence belge, les grands travaux lancés par l'Etat pour la mise en valeur du pays impressionèrent fortement les populations du BasCongo qui continuèrent à les assimiler à l'oeuvre pionnière de Stanley quelques années plus tôt. C'est ainsi que le surnom donné à Stanley finit par symboliser l'Etat, c'est-à-dire cette machine invisible, puissante et redoutable, qui organisait tout et à laquelle même les obstacles naturels se soumettaient. Tout au long de la colonisation, les Congolais continuèrent à considérer l'administration coloniale avec un mélange de crainte et de respect. Crainte, à cause de la brutalité de traitements infligés aux Congolais qui osaient se mettre au travers de cette machine. Respect, du fait de l'efficacité de cette dernière qui, comme Stanley, semblait tout réussir. Coquille vide Depuis l'indépendance, les Congolais ont assisté impavides à la dépréciation progressive de l'autorité de l'Etat, devenu incapable d'honorer la plupart des engagements souscrits, de payer ses fonctionnaires, d'assurer la protection du citoyen, de mener à terme le moindre chantier. Tout à rebours de l'Etat colonial. « Yo okanisi eloko oyo ezali eloko ya l'Etat!». C'est devenu l'exclamation d'une population qui n'est pas dupe: après avoir idéalisé un Boula-Matari quasi-omnipotent, les Congolais ont fini par se résigner au fait que l'Etat est toujours une machine, mais rabougrie, vide et combien inefficace. 13

Peut-être, l'idée même de machine est-elle devenue totalement inadaptée. Nous pensons que, pour beaucoup de Congolais d'aujourd'hui, le symbolisme de l'Etat pourrait être mieux évoqué par le terme « machin». . . Si l'indépendance du pays a fait disparaître la crainte de l'Etat, le comportement des dirigeants en a tué le respect. Comment en serait-il autrement dans un pays où les symboles visibles de l'Etat sont profanés et son patrimoine constamment pillé en toute impunité? A preuve, quelques exemples pris dans le tas: le changement du nom du pays, du drapeau et de l'hymne national sur simple décision prise par les délégués non élus d'un parti unique; les détournements impunis des deniers publics; l'aliénation des maisons et du parc automobile de l'Etat au profit des individus; l'apparition des villas sur les espaces verts des centres urbains, l'occupation des abords des voies publiques et fermeture des rues à la circulation par des privés soucieux d'agrandir leurs domaines; la profanation des cimetières qui sont rasés et transformés en lotissements au profit des particuliers. Dans leur ardeur d'affirmation de l'indépendance nouvellement acquise, les dirigeants avaient tenu à bafouer publiquement les symboles de l'Etat colonial, pour bien afficher leur volonté de rupture avec la colonisation. Ce faisant, ils n'ont pas compris que colonial ou pas, l'Etat doit demeurer l'Etat, c'est-à-dire l'autorité souveraine, qui est censée être le symbole suprême de ralliement et de protection. En désacralisant cette autorité, ils ont, pour ainsi dire, (et qu'on me passe cette expression), jeté le bébé avec l'eau du bain. A cause de turpitudes dans lesquelles les dirigeants n'ont cessé de se fourvoyer depuis l'indépendance, les jeunes Congolais nés après 1960, ne connaissent de l'Etat que cette coquille vide, sans forme ni consistance. Leur notion de l'autorité de l'Etat est généralement bien édulcorée. 14

Il y a quelques années, j'ai eu l'occasion d'être invité à une réunion de jeunes gens de mon quartier, à Kinshasa. Ils avaient organisé un débat sur les problèmes de la jeunesse zaïroise. Les participants ressassaient leur déception et leur manque de confiance dans les dirigeants du pays qui n'avaient pas réussi à maintenir un niveau acceptable des études. Ils regrettaient également la détérioration inéluctable des infrastructures scolaires. Face à l'inertie de la classe dirigeante, l'un des participants tint le raisonnement ci-après: si les pays du monde n'imposaient pas les contrôles à leurs frontières, tous les Zaïrois pourraient décider de quitter le Zaïre en une nuit. Au matin, les dirigeants se retrouveraient seuls dans un pays vide! A vrai dire, ce raisonnement par l'absurde met en lumière une vérité élémentaire, souvent méconnue de nos dirigeants: un pays ne vaut que par sa population. En effet, si vous soustrayez les habitants, le résultat n'est plus un pays, mais une terra incognita, inculte et inhospitalière, sans intérêt pour personne. Dans un pays où les jeunes tiennent ce genre de raisonnement, les dirigeants auraient dû considérer que le seuil du tolérable était dépassé depuis longtemps. La restauration du prestige et de l'autorité de l'Etat est une tâche ardue qui, dans le cas du Congo, durera au moins une génération. Mais comme il s'agit d'une entreprise noble et primordiale, il vaut la peine que les dirigeants s'y attellent au plus tôt par des actes concrets. Ils démontreront ainsi à la population leur sérieux et leur souci de bien faire les choses ainsi que l'adhésion aux idéaux de changement et de progrès. Dernier de la classe

A la veille de l'indépendance, le Congo se classait dans la catégorie des pays en voie de développement les plus prometteurs. Son économie était en pleine expansion et sa
15

monnaie, alignée sur le franc belge, jouissait d'une excellente stabilité. Le pouvoir d'achat de sa population se situait à un niveau relativement élevé. Hormis les troubles qui ont éclaté en 1959 et une folle et meurtrière éffervescence ici et là dans le pays, la lutte pour l'indépendance n'avait pas véritablement pris l'allure d'un cataclysme apocalyptique. Comme ce fut le cas en Algérie, par exemple, où l'indépendance fut acquise à la suite d'une longue guerre de libération, très lourde en pertes humaines et matérielles. Le Congo a ainsi accédé à son indépendance doté d'une infrastructure intacte qui le situait à peu près au même niveau de développement que les pays suivants: la Thaïlande, la Malaisie, les Philippines et l'Indonésie. En Afrique subsaharienne, il ne soutenait la comparaison qu'avec l'Afrique du Sud, nettement au-dessus du Kenya, de la Côte d'Ivoire et du Nigéria. Bien des choses ont changé depuis. Suivant les statistiques de croissance disponibles pour l'année 1998, notre pays se situe au 44e rang, sur les 48 pays que compte l'Afrique subsahariennel. Son taux annuel de croissance économique est négatif et n'est supérieur qu'à celui de quatre pays à économie de guerre, à savoir la Sierra Leone, l'Angola, le Libéria et la Somalie. Pourtant, il existe un domaine où notre pays était considéré avant 1960 comme un leader, celui de l'agriculture tropicale, grâce aux recherches pointues de l'Institut National d'Etudes Agronomiques au Congo (INEAC), notamment en matière de culture du palmier à huile et du caféier. Après l'indépendance, nous n'avons pas réussi à sauvegarder cette excellence en agriculture tropicale, ni d'ailleurs dans aucun autre domaine de l'activité économIque.

A cause de la guerre qui sévit actuellement au Congo- I(inshasa, les chiffres postérieurs à 1998 ne sont pas connus.

I

16

En Afrique, il existe des pays dont l'excellence dans certains domaines, est unanimement reconnue. Par exemple, le Kenya pour la qualité exceptionnelle de son infrastructure hôtelière et le développement de l'industrie touristique qui en a résulté. La Côte d'Ivoire pour son secteur agricole très performant. Le Botswana pour la qualité supérieure de sa viande bovine... Etes-vous en mesure de citer aujourd'hui un seul secteur où les performances du Congo sortent de l'ordinaire? Même le secteur prédominant de l'exploitation du cuivre, du diamant et du cobalt, où le Congo aurait pu prétendre à une certaine excellence, a été maintenu dans un état d'abandon, au point qu'il est possible d'affirmer, sans courir le risque d'exagération, que les dirigeants ont réussi la prouesse de « tuer la poule aux oeufs d'or». Les performances des pays du monde sont suivies par les organismes internationaux et un classement annuel est publié en une sorte de palmarès où chaque pays se voit assigné une place. Cela fait beaucoup penser au classement des élèves à la fin de l'année scolaire, ce qui justifie le recours au terme de palmarès. Celui-ci est traditionnellement fondé sur deux indicateurs principaux: le Produit Intérieur Brut (PIB) qui est la valeur des biens et services créés dans l'année sur le territoire national; le Produit National Brut (PNB), représentant la valeur des biens et services acquis par l'activité économique dans l'année sans déduction des amortissements. Depuis 1990, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a mis au point un troisième indicateur de richesse: l'Indicateur de Développement Humain (IDH) que nous aborderons plus loin. Certes, comparaison n'est pas raison, mais dans cette logique du palmarès, nous ne résistons pas à la tentation de tirer un parallélisme entre la situation qui prévaut au Congo et celle d'autres pays du monde. 17

En premier lieu, nous essayons de comparer la performance du Congo à celle d'un autre pays, situé sur un autre continent, mais peuplé par des noirs et qui, à cause des excès commis par ses dirigeants, a toujours défrayé la chronique: Haïti. Premier pays nègre au monde à accéder à l'indépendance (en 1804), après une guerre de libération contre le colonisateur (la France), Haïti a connu une histoire mouvementée sous la férule d'une kyrielle de dictateurs sans scrupules. Ce pays a été livré aux guerres civiles presque sans interruption, depuis bientôt 200 ans. Pourquoi établir une comparaison avec Haïti? Pour au moins trois raisons: ce pays est la terre de prédilection des principaux « démons» de l'Afrique d'aujourd'hui: l'analphabétisme, la famine, la guerre,... en un mot: le sousdéveloppement; il représente, par conséquent, la voie menant à une impasse et dans laquelle les pays africains n'ont pas intérêt à s'engager; indépendant depuis presque deux siècles, il a été géré par ses propres fils qui auraient tort d'agiter le spectre du colonialisme pour justifier leurs malheurs. En deuxième lieu, nous observons qu'en termes de PIB par tête d'habitant en 1998, le montant attribué à notre pays (PIB/hab. égal à 140 dollars) est inférieur à celui d'Haïti (PIB/hab. égal à 370 dollars). Ainsi, même Haïti, peuplé de 7,6 millions d'habitants, et considéré par tous comme le pire modèle politique et économique que l'on puisse imaginer, est crédité d'une performance meilleure que celle du Congo d'aujourd'hui. En troisième lieu, il n'est pas sans intérêt de comparer la performance d'Haïti à celle d'un autre pays de population à peu près égale: la Belgique, qui a accédé à l'indépendance en 1830 après avoir été colonisée par les Pays-Bas. Le tableau l ci-dessous met en lumière cette comparaIson.

18

TABLEAU

I

CROISSANCE COMPAREE DE LA RDC
Pays Croissance en 1999 en 0/0 2,8 2,0 -9,8 Croissance en % 199099 -2,5 1,6 -5,1 Population en millions en 1999 PIB en 1998 en milliards de $ PIB/hab. en $ en 1998

Haïti Belgique RDC Afrique SubSaharienne

7,6 10,2 50,6

2,8 247, 1 7,0

370 24 230 140

1,4

Non Connu

652,6

309,2

474

Source: L'Expansion no- 612 du 19 janvier 2000

Ce tableau contient également une donnée qui devrait révolter tous les Africains: le PIB de toute l'Afrique subsaharienne, peuplée de 652 millions d'habitants et constituée de 48 pays, est à peu près comparable à celui de la Belgique, un pays européen de 10 millions d'habitants! La comparaison tant avec Haïti qu'avec la Belgique (deux «petits» pays !) peut paraître spécieuse. Il serait plus judicieux de comparer les performances de notre pays à celles de pays africains de population à peu près égale, comme l'illustre le tableau II ci-après. Ce tableau indique clairement que les deux Etats les plus pauvres de ce groupe sont l'Ethiopie et la RDC. L'agriculture (café, thé, épices) et l'élevage constituent les principales activités de l'Ethiopie Les dirigeants successifs de ce pays ont toujours invoqué le manque de diversité de ses ressources naturelles pour justifier la faiblesse de son PIB et partant l'extrême pauvreté de sa population. Une telle excuse n'est pas valable, même partiellement, dans le cas de la RDC.

19

TABLEAU

II

COMPARAISON DES DONNEES DE LA RDC AVEC CELLES DE CERTAINS PAYS AFRICAINS (1998).
Pays Population Espérance de vie à la naissance 69,2 66,7 67,0 55,4 50,1 43,4 40,7 47,9 53,2 51,2 PIB par Hab. 1521 1146 1388 296 256 110 332 173 3918 127

Afrique du Nord Algérie Egypte Maroc Soudan Afrique de l'Ouest Nigéria Afrique de l'Est Ethiopie Ouganda Tanzanie Afrique Australe Afrique du Sud ROC

30,8 66,9 28,2 28,9 113,8 59,7 22,8 31,3 42,6 50,5

Source: PNUD

Quelle est la situation de la RDC par rapport à ses voisins immédiats? Le tableau III répond à cette question.
TABLEAU III COMPARAISON AVEC LES NEUF PAYS LIMITROPHES DE LA RDC (1998)
Pays
Population en

millions d'habitants Angola Burundi Centrafrique CongoBrazzaville Rwanda Soudan Tanzanie Ouganda Zambie ROC 12,5 5,7 3,4 2,7 8,2 28,9 31,3 22,8 9,7 50,5

Espérance de vie à la naissance 47,0 42,7 44,8 48,9 40,6 55,4 47,9 40,7 40,5 51,2

PIB par Habitant en $ 527 147 341 821 227 296 173 332 388 127

Source: PNUD 20

En termes de PNB par tête d'habitant en 1998, la RDC se classe en dernière position par rapport à ses neuf voisins. Même l'Angola, pourtant en guerre civile depuis 1975, présente une performance meilleure à celle de la RDC. Comment se compare la RDC aux autres pays du TiersMonde ayant une population égale ou à peine supérieure à la sienne? Le tableau IV illustre cette comparaison.
TABLEAU IV COMP ARAISON AVEC LES PAYS DU MONDE AYANT A PEU PRES LA MEME POPULATION QUE LA RDC (1998)
Pays Population en millions d'habitant 65,9 66,2 74,7 61,8 50,5 Espérance de vie à la naissance 69,3 69,5 68,6 68,9 51,2 PIB par Habitant en $ 3167 1275 1092 2593 127

Turquie Iran Philippines Thaïlande RDC

Source: PNUD

D'après les données consignées dans ce tableau, les autres pays sous-développés, ayant une population située dans la fourchette de 50 à 100 millions d'habitants, affichent un niveau de PNB/habitant dix à trente fois supérieur à celui de la RDC. La RDC est en guerre civile depuis 1998. Comment se compare-t-elle aux autres pays africains longtemps en guerre? Le tableau V ci dessous répond à cette question et montre que même au firmament des pays en guerre, l'étoile de notre pays au lieu de briller, pâlit 2. Si au moins sa performance était meilleure dans ce peloton des pays ravagés par la guerre, cela aurait été perçu comme une consolation, à l'idée qu'« au pays des aveugles les borgnes sont rois».
2

Les chiffres du Libéria et de la Somalie ne sont pas connus. 21

TABLEAU

V

COMPARAISON AVEC LES PAYS A «ECONOMIE DE GUERRE» (1998)
Pays Population en millions 12,5 5,3 50,5 Espérance de vie à la naissance 47 37,9 51,2 PIBI Hab en $ 527 150 127

Angola Sierra-Leone RDC

Source:

PNUD

Ainsi, de n'importe quel angle qu'on l'examine, la situation de la RDC est catastrophique et exige des solutions immédiates. Si nous avons recouru à cette série de comparaisons, c'est justement pour plaider en faveur d'une urgente action de redressement. La guerre fratricide, qui sévit au Congo depuis 1998, a fait un grand nombre de victimes parmi les populations civiles. Dans le même temps, elle a favorisé la floraison de nouveaux riches africains parmi les soldats étrangers qui ne se sont pas privés de ramener chez eux le butin de guerre (or, diamant, café, véhicules automobiles,...). Cette guerre inutile risque de durer encore des années. Tout comme elle peut être ponctuée de plusieurs cessez-le-feu trompeurs, mais recommencer à tout moment, selon le scénario angolais de «mi-guerre, mi-paix» qui dure depuis près de 25 ans. Elle pourrait alors parachever la destruction de maigres infrastructures encore en fonctionnement et multiplier les pertes humaines. Les maîtres actuels du Congo ont intérêt à y mettre fin au plus vite et sont acculés au choix entre le bien et le mal. Le bien, c'est le développement du pays dans la paix et la concorde nationale. Le mal, c'est la voie suivie depuis 40 ans: l'égoïsme de la classe dirigeante, la paupérisation de la population, les guerres civiles. Ce choix est simple, mais il exige de tous un changement radical de mentalités et une vigilance constante pour rejeter à jamais tout 22

modèle de société fondée sur la violence, les abus des droits fondamentaux des citoyens ainsi que l'aggravation de la misère dans le pays. Guerre légitime
Ce choix sur le modèle à suivre aujourd'hui présente un caractère d'extrême urgence: faire entrer les populations dans le 21 e siècle. Il implique notamment la construction des infrastructures sociales destinées à améliorer la qualité de la vie quotidienne des citoyens: l'accès à l'eau potable pour tous, les écoles, les dispensaires et hôpitaux; la gratuité des soins de santé, le caractère obligatoire de l'enseignement primaire et secondaire; l'accélération de l'alphabétisation des adultes, l'électrification des villages; l'amélioration de 1'habitat des paysans... Il implique également la valorisation de I'homme au sein de sa société, pour le transformer en agent du changement; mieux: en moteur du développement. C'est cette action urgente et prioritaire qu'il faut réaliser sans délai, en faveur de nos populations, afin de les sortir de la misère dans laquelle elles croupissent depuis si longtemps. Le terme consacré pour caractériser ce genre d'action, est le développement intégré, c'est-à-dire un modèle de développement qui tente d'apporter des solutions globales et multiformes à la problématique de l'épanouissement des citoyens dans une société donnée, en harmonie avec le contexte politique, économique, social et culturel. Ainsi définie, la polyvalence et la complexité d'une telle action exigent de dirigeants, non seulement une vision claire des objectifs à atteindre, mais aussi leur hiérarchisation. La région qui semble plus ou moins proche du type de développement intégré à mettre en place au Congo, est le Bas-Congo, particulièrement les villages situés le long de l'axe routier Kinshasa-Matadi-Boma. Ceux-ci ont toujours bénéficié d'une sorte de rente de localisation, à cause de 23

leur exposition au courant d'échanges avec la Capitale et au contact avec les deux ports. A l'opposé, en sont le plus éloignés, les très nombreux villages enclavés dans la savane du Kasaï et du Bandundu ainsi que ceux de la forêt du Haut-Congo et de l'Equateur, coupés du monde moderne et, pour ainsi dire, imperméables aux échanges. Au lieu de se faire la guerre entre Congolais, entraînant des milliers de morts et des destructions massives du peu d'infrastructures qui tiennent encore debout, nous devrions tous former un front commun pour organiser ensemble une véritable croisade contre le sousdéveloppement. C'est bien là la seule guerre désormais légitime, car elle vise l'éradication de la pauvreté et de la misère sur tout le territoire national. Les armes qu'elle exige sont la volonté politique de changement et le rejet total du sous-développement. Loin de faire des victimes, elle sauve des vies. C'est donc la tâche de démarrer le développement intégré du pays qui incombe aux dirigeants de demain. Nous utilisons à dessein le terme de «dirigeants de demain» pour caractériser cette nouvelle classe de dirigeants tournés vers l'avenir, c'est-à-dire l'édification d'une nation résolument moderne et contemporaine, qui accordent la priorité à la gestion économique et sociale et qui ne perdent pas inutilement le temps à la politique partisane. Ceux-ci seront en mesure de constituer un gouvernement responsable, avec pour mission essentielle la reconstruction du pays et l'organisation de la croisade contre la pauvreté. Un tel gouvernement ne peut mériter le qualificatif «responsable» que s'il adopte un style et des méthodes de travail radicalement différents de ceux qui ont prévalu dans le pays depuis 1960. Actuellement, nous craignons que la direction de l'Etat congolais ne soit encore monopolisée par des dirigeants rétrogrades, qui ne comprennent rien ni à l'économie d'un pays moderne, ni aux défis du développement et qui sont entrés en l'an 2000 avec la mentalité de 1960. Cette lacune 24

risque de freiner, pour longtemps encore, l'ascension du pays vers le progrès. En matière de développement, comme dans bien d'autres domaines, «qui n'avance pas, recule». Ceci est particulièrement vrai dans le domaine des infrastructures. Les nôtres, héritées de la colonisation, n'ont pas été régulièrement entretenues. Les nouvelles additions ont été rarissimes, sinon inexistantes. En exemple, nous pouvons mentionner les hôpitaux de Kinshasa et de l'intérieur du pays qui sont indignes d'un pays moderne. Les quatre principales formations médicales de Kinshasa (Cliniques universitaires, Hôpital Général, Clinique Kinoise, Clinique Ngaliema) sont dans un état généralisé d'insalubrité et ne méritent pas l'appellation d'hôpital. Un grand nombre d'établissements ont été installés par des privés et sont également désignés par le terme élégant de « polyclinique ». En fait, ils n'ont de « clinique» que le nom et la prétention. Ils sont souvent abrités dans des locaux insalubres et exigus, conçus comme habitations privées pour l'usage par les membres d'une famille. Les médecins privés y pratiquent un art médical oiseux et anachronique, inspiré non par le serment d'Hippocrate, mais par l'appât du gain et à l'abri de toute inspection de l'Etat dans l'intérêt des malades. Ainsi, Kinshasa, une mégapole de six millions d'habitants, ne compte que quatre grands hôpitaux que l'opinion publique locale considère d'ailleurs, à juste titre, comme des simples « mouroirs ». Le cinquième grand hôpital de la Capitale aurait pu être celui situé à proximité du Camp Kokolo, mais il est demeuré mort-né: inachevé depuis 1960, il fut plus tard « squatté» par des militaires sans domicile fixe. Les Eglises congolaises, de toutes les confessions confondues, ont beaucoup contribué à l'effort national d'amélioration des soins de santé, par l'installation de quelques hôpitaux de taille modeste, des dispensaires et 25

des maternités ici et là dans le pays. Ces établissements fonctionnent, en général, de manière à peu près correcte. A l'intérieur du pays, il existe des hôpitaux morts-nés et dans un état semblable à celui que nous venons tout juste de mentionner: les bâtiments étaient presque achevés au moment de l'indépendance et les commandes des appareils destinés à les équiper, n'ont pas été exécutées. Après l'indépendance, un minimum d'efforts auraient suffi pour en achever les travaux et les équiper, ce qui aurait contribué sensiblement à la qualité des soins offerts à la population. Les gouvernements successifs ont négligé de parachever ces chantiers depuis quarante ans. Nous ne pouvons pas expliquer les raisons d'une telle négligence par le manque d'argent, lorsque des sommes colossales ont été affectées à des projets moins vitaux, tels que le Domaine présidentiel de la N'sele et le Palais de Gbadolite, pour n'en citer que deux. Lorsque cette dernière réalisation fut inaugurée dans les années 1980, un journaliste avait évalué son coût à l'équivalent de 300 immeubles HLM, pouvant loger 27 000 foyers. Au lieu de concentrer leurs efforts sur les projets de développement intégré ayant un impact tangible et immédiat sur la qualité de la vie des citoyens, nos dirigeants ont préféré se lancer dans des entreprises grandioses, à la recherche du panache et de la gloriole. Le meilleur exemple de cette attitude est fourni par la réalisation du Barrage d'Inga. Projet pharaonique Nous allons nous efforcer de résumer le peu de connaissances que nous possèdons sur le dossier d'Inga, présenté à tort comme la plus grande réalisation de 32 ans de Mobutisme. S'agissant d'un dossier hautement technique, nous ne pouvons en parler que d'une manière générale. Nous 26

estimons cependant que pour un sujet de cette importance tous les avis comptent, même ceux de non-spécialistes. Contrairement à une opinion répandue, l'exploitation de l'énergie hydroélectrique d'Inga, n'est pas une idée du président Mobutu. Elle fut envisagée dès le début du 20e siècle par les autorités de la Colonie, qui entamèrent les travaux d'aménagement du site en 1958. Les travaux furent interrompus par l'indépendance et ne purent redémarrer qu'en 1964. En 1972, la première phase, capable de produire 300 MW, fut achevée et elle est désignée sous le nom d'Inga I. Cette phase comprend la ligne à haute tension qui fournit le courant domestique et industriel à Borna, Matadi et Kinshasa. A notre humble avis, il aurait fallu limiter le projet à cette première phase utile, dont la production est suffisante pour tous les besoins du Bas-Congo et de Kinshasa. Comme toujours, les dirigeants ont vu très grand, trop grand même, en réalisant la deuxième phase, capable de produire 1 250 MW. Notons que les besoins du Katanga tout entier, y compris ceux de la Générale des Carrières et des Mines (Gécamines) avec un niveau de production de 400 000 tonnes de cuivre par an, étaient estimés à 500 MW, soit un peu plus que le tiers d'Inga II. L'objectif avoué de cette phase était d'approvisionner en courant les industries du Katanga, dont la Gécamines. Or, le Katanga était auto-suffisant en énergie électrique depuis que les Belges l'avaient équipé de plusieurs petites centrales, pouvant permettre à la Gécamines de produire 400 000 tonnes de cuivre par an. Qu'à cela ne tienne: on est passé à la réalisation d'Inga II, qui fut mis en service en 1984 et comprend une ligne de transport d'électricité longue de près de 2 000 kilomètres, d'Inga à Kolwezi, digne de figurer dans les livres de records. A vrai dire, l'objectif inavoué d'Inga II était de prendre en otage la production du cuivre d'un Katanga aux tendances sécessionnistes, du fait que l'interrupteur pour son approvisionnement en courant est situé à Kinshasa. 27