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Précarités juvéniles en milieu urbain africain

De
256 pages
Depuis le début des années quatre-vingts, une crise multidimensionnelle frappe de plein fouet les capitales africaines. Cet ouvrage s'intéresse au groupe social le plus touché par la crise et la précarité: celui des jeunes adultes analphabètes ou déscolarisés. Deux types d'expériences les plus cruciales pour eux sont particulièrement analysées: leur relation à l'autre sexe et leur lutte pour la survie. Cette recherche a pris le parti de donner largement la parole à ces jeunes gens et jeunes femmes rarement sollicités. Leurs récits de vie illustrent la montée de certaines formes d'individualisme dans les sociétés réputées pour leurs traditions communautaires.
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PRÉCARITÉS

JUVÉNILES

EN MILIEU URBAIN AFRICAIN (OUAGADOUGOU)

@L'Hannatlan, 1997 ISBN: 2-7384-5965-X

Isabelle

SEVEDE-BARDEM

PRÉCARITÉS JUVÉNILES EN MILIEU URBAIN AFRICAIN

(OUAGADOUGOU)

"Aujourd'hui

chacun se cherche."

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Introduction
En Afrique, l'étude des sociétés traditionnelles a longtemps dominé dans les recherches anthropologiques. Faire du terrain, c'était s'immerger dans un monde autre dont il s'agissait de comprendre la complexité spécifique, sociale et culturelle. Mais, très rapidement, à partir des années soixante, le phénomène d'explosion urbaine qui avait affecté l'Europe, puis l'Asie et l'Amérique Latine, s'est étendu au continent africain où, comme ailleurs, la ville est d'abord apparue comme le lieu de dissolution ou de crise des rapports sQciauxcommunautaires. Cependant, nonobstant les problèmes engendrés par une urbanisation galopante et le plus souvent anarchique, les villes ont fait l'objet d'études plus précises, notamment à partir d'enquêtes d'anthropologie urbaine qui ont mis en évidence le fait que jusqu'à la fin des années soixante-dix du moins, elles étaient aussi des" machines intégratrices" : en effet, le maintien des liens avec le village et la région d'origine, les filières ethniques et familiales d'immigration et d'insertion dans la société urbaine, le recours obligé à la solidarité de la famille étendue et l'intense foisonnement d'associations sur la base de l'origine communautaire, ont permis généralement l'intégration progressive des néo-citadins dans l'économie et la société urbaines. Toutefois, depuis le début des années quatre-vingt, la crise multidimensionnelle qui frappe de plein fouet les pays africains et qui concentre ses effets au sein des grandes villes, les capitales particulièrement, ne permet plus aux différents rouages de type communautaire de fonctionner avec la même efficacité et la même automaticité qu'auparavant. Or, les premières victimes de ce phénomène de grande ampleur sont les jeunes, majoritaires sur un plan démographique mais largement minoritaires sur un plan social. Si la crise affecte en effet toutes les catégories sociales, elle se manifeste toutefois avec plus de virulence chez les jeunes adultes, notamment les "chômeurs diplômés", et avec plus de virulence encore, chez les analphabètes et les déscolari5

sés qui doivent, dans un univers hostile, trouver et assurer leurs moyens de subsistance, sans pouvoir compter autant qu'autrefois sur l'aide familiale. C'est à cette dernière catégorie, la plus touchée par la crise, la précarité, la plus démunie, celle des jeunes adultes analphabètes et déscolarisés, que nous nous sommes intéressés. Généralement âgés de vingt à trente ans, contraints de vivoter à coups d'expédients, de petites activités plus ou moins précaires et intermittentes, parfois marginales et délictueuses, ils se trouvent souvent dans une position de mineurs sociaux: tantôt obligés de rester dans une famille qui tolère mal leur présence inactive, tantôt livrés à eux-mêmes dans la jungle urbaine, ils incarnent à leur corps défendant la faillite du "mal développement" et le dysfonctionnement des mécanismes communautaires de solidarité et d'intégration. Sans emploi fixe, sous employés ou inactifs, condamnés au célibat, à la précarité des petits boulots, souvent à l'illégalité de trafics divers ou, pour les jeunes femmes, à la prostitution, ils ne sont pas considérés comme des adultes à part entière et sont souvent stigmatisés comme des quasi-parias par une société globale qui les exclut de fait tout en les désignant parfois comme des délinquants actuels ou potentiels, ainsi que par les familles qui, soit les aident chichement ou de mauvais gré par la force des choses, soit, parfois, les rejettent comme les boucs émissaires de leurs propres difficultés. Qu'ils soient citadins d'origine ou immigrants, ils survivent donc grâce à l'initiative individuelle, à la débrouillardise chaque jour renouvelée, aux "bricolages" qui débouchent le plus souvent sur des compromis hybrides plus ou moins bien assumés entre les valeurs et les croyances communautaires d'une part, les nouvelles manières de voir et de faire improvisées dans l'urgence et la lutte quotidienne pour la survie d'autre part. La précarité et la pauvreté qui balisent l'ensemble du champ social et sont leur lot commun admettent néanmoins une grande diversité de situations entre deux pôles extrêmes: celui, représenté par les jeunes qui sont totalement marginalisés, exclus de toute consommation, incapables de s'assumer complètement, et celui illustré par les jeunes travailleurs indé-

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pendants qui ont une petite assise économique, fragile certes, mais qui leur permet d'être entièrement autonomes. Cette recherche ambitionnait d'abord de donner largement la parole à ces jeunes gens et jeunes femmes rarement sollicités afin de mettre en avant la dimension humaine et vécue de situations habituellement présentées de manière très abstraite et lointaine, sous forme de données statistiques, ou trop rapidement désignées par des notions passe-partout: : l'échec scolaire, la déscolarisation, la pauvreté, la débrouillardise ou la solidarité. En outre, cette étude illustrera aussi la montée de certaines formes d'individualisation, dans des sociétés réputées pour leurs traditions communautaristes. A cette fin, nous avons surtout interrogé ces jeunes hommes et jeunes femmes sur leur manière de vivre et d'appréhender les deux types d'expériences les plus cruciales pour eux : leur relation à l'autre sexe et leur lutte pour la survie. Quatorze mois de terrain et des dizaines d'heures d'entretiens et d'observations avec une bonne cinquantaine de jeunes, ne sauraient justifier la prétention à tirer des conclusions généralisables partout, bien entendu. Toutefois, les traits caractéristiques des pratiques et des représentations observables chez les jeunes adultes en situation de précarité à Ouagadougou, dont beaucoup d'ailleurs ne sont pas burkinabè, nous paraissent fort peu modelés par les appartenances ethniques ou par des identités culturelles, mais relever surtout des contraintes (et parfois des opportunités) inhérentes à leurs conditions d'existence. Dans cette mesure, ils devraient pouvoir être comparés avec des situations similaires observables dans d'autres métropoles africaines. En effet,.la relation conflictuelle entre les sexes alimentant rancoeur et diatribes, la forte instabilité conjugale, le rêve de rapports conjugaux d'un type nouveau, sont stîrement des éléments constitutifs de la modernité urbaine africaine que l'on aurait pu trouver à Dakar, Lomé ou Brazzaville. De même, les aléas de l'activité économique, le travail intermittent, l'échec scolaire ou le rêve de l'émigration au long cours ne sont certainement pas plus importants à Ouagadougou que dans les capitales voisines. Néanmoins, la désaffection des jeunes gens 7

pour les affaires publiques paraît être assez spécifique au Burkina Faso des années quatre vingt dix, si l'on se réfère aux manifestations populaires qui ont ébranlé le Mali, le Togo et la Côte d'Ivoire. Chaque chapitre de cette recherche n'ambitionne pas de "faire le tour de la question" tant il est' vrai que sur les migrations notamment, de multiples ouvrages ont analysé le phénomène et évoqué les modalités d'insertion urbaine des migrants. Il a pour objectif, de partir des individus, de leur vie, et de mettre en évidence -sans la souligner systématiquement- la montée d'une certaine forme d'individualisme, qui se traduit d'abord par une affirmation de soi, par la nécessité ou par la volonté de se prendre en charge et de s'opposer quelquefois aux valeurs "holistes" de sa société d'origine. La toile de fond de cette étude s'inscrit dans un contexte de crise et de pauvreté, où les échecs, les tensions, les mises à distance, les prises de distance, mettent à l'épreuve les liens sociaux communautaires qui s'en trouvent à la fois objectivement fragilisés et subjectivement problématisés, en ce sens que les mises à l'épreuve induisent chez les jeunes gens des pratiques, des représentations et souvent aussi des stratégies délibérées dont l'orientation individualisante, et dans beaucoup de cas individualiste, semble être le trait dominant, même si, dans les faits, elle compose encore avec les exigences de la solidarité. Cette recherche a été menée dans un contexte de crise multidimensionnelle qui affecte l'ensemble du continent africain, chaque pays ayant par ailleurs ses spécificités. Le Burkina Faso, qui s'est tardivement engagé dans un Programme d'Ajustement Structurel a jusque là été épargné par les conflits et les guerres civiles mais a néanmoins connu depuis son indépendance une forte instabilité politique et institutionnelle. De 1983 à 1987, il a vécu un régime révolutionnaire qui a fortement marqué les consciences et a eu pour principal soutien 'la jeunesse du pays. Après l'échec politique de ce régime, la frange non scolarisée de la jeunesse urbaine s'est alors majoritairement désintéressée de la vie publique en se refermant sur des préoccupations purement économiques et en ne participant pas au processus de démocratisation initié par les autorités. 8

a) Une crise multidimensionnelle

En cette fin de vingtième siècle, l'ensemble des pays africains sont entrés dans l'ère de la modernité qui, selon G. BALANDIER, se définit comme "le mouvement plus l'incertitude" : "La modernité c'est le bougé, la déconstruction et la reconstruction, ['effacement et l'apport neuf, le désordre de la création et de l'ordre des choses encore en place. Elle bouleverse en même temps que la relation aux objets, aux instruments, aux hommes, les systèmes de valeurs et de repérage, les codes et les dispositifs inconscients qui règlent la quotidienneté. Elle banalise l'irruption du nouveau, elle engendre continuellement des situations mal identifiées et donc peu contrôlables (...) Elle engendre le désordre en donnant libre cours à une liberté à la fois destructrice et créatrice." (BALANDIER, 1985:12). La crise, élément de la modernité, induit une dynamique tendancielle d'autonomisation par rapport au milieu social d'origine. Elle est l'un des moments paroxystiques du processus de développement de la modernité. Avec des spécificités qui leur sont propres, les pays africains y sont tous confrontés et la crise ouvre une période de bouleversements sociaux qui ne se résument pas à l'économique. En effet, ils se manifestent également par une crise d'intégration des mécanismes qui assuraient l'insertion des individus dans leur communauté d'origine. La précarité est une situation qui caractérise de plus en plus les conditions d'existence des milieux populaires et le secteur informel, lui-même en crise, n'arrive plus à intégrer les individus de plus en plus nombreux à cons~ituer la masse sans emploi stable ni revenus fIXes,contrainte de bricoler au jour le jour, incapable d'assurer la reproduction d'une cellule familiale parce qu'elle se retrouve exclue de l'accès au logement, au travail suffisamment rémunérateur. En milieu urbain, la crise remodèle ainsi les rapports sociaux et le lien communautaire selon des modalités nouvelles où l'individu est amené à redéfi9

nir ses rapports avec son entourage familial et à ne plus calquer ses comportements et ses attitudes sur un statut fixé d'avance et sur lequel il n'a pas d'emprise. Les anciennes solidarités, hiérarchiques, statutaires, ont tendance à s'effriter, voire à être rejetées au profit de nouvelles formes de solidarités issues de liens de voisinage ou d'amitié noués entre égaux, entre gens qui partagent une même condition et non plus seulement une même origine. Ainsi, la crise en Afrique urbaine et l'individualisation des pratiques et des représentations qu'elle entraîne, se manifeste t-elle par une prise de distance vis-à-vis du système communautaire d'intégration ce qui n'a pas forcément pour conséquence de rattacher l'individu à des institutions globales de type étatique. Car si la revendication de citoyenneté est mise en avant par les mouvements démocratiques qui secouent les dictatures africaines, elle est avant tout intériorisée par une minorité instruite qui aspire au partage du pouvoir. La crise se "manifeste notamment dans l'érosion des statuts et des relations de type communautaire (dans la famille, dans les rapports entre les sexes, dans la parentèle étendue) et dans des modes de rapport à l'autre de plus en plus marqués par l'utilitarisme, l'instrumentalisation, la monétarisation, les tensions ouvertes ou larvées; (et elle) se traduit par des aspirations et des représentations de plus en plus individualisées. (MARIE, 1992:5). " Les processus d'autonomisation émergent chez certaines catégories sociales précarisées avec plus de netteté que les autres, et, en leur sein, tout particulièrement parmi les individus considérés comme marginaux, même s'ils ne le sont pas au regard de leur nombre, les jeunes déscolarisés sans emploi fIXe, les femmes adultes célibataires, les prostituées... Alors que les jeunes adultes devraient être considérés comme les forces vives de la nation, bien qu'ils aient atteint l'âge où statutaire ment ils auraient dll cesser d'être des dépendants et commencer à prendre en charge leurs parents âgés, de plus en plus nombreux sont ceux qui, parmi eux, ne peuvent pas devenir à leur tour des chefs de famille et qui n'arrivent même pas à subvenir à leurs propres besoins. Quant aux femmes, l'image de l'épouse dépendante du mari, gardienne du foyer et 10

mère d'une nombreuse descendance, apparaît comme un vestige du passé au regard d'une réalité où se multiplie le nombre de ménages dirigés par des femmes qui vivent seules, sans partenaire masculin stabilisé. Ainsi, les référents traditionnels, même s'ils restent à des degrés divers ancrés dans les mentalités, ne sont plus opératoires devant des pratiques multiples, individuelles et individualisées qui, plus que symptomatiques d'une conjoncture particulièrement difficile, sont révélatrices d'un bouleversement en profondeur des rapports sociaux.

b) Ouagadougou: moyenne

portrait d'une capitale de taille

En 1990, la ville de Ouagadougou qui s'accroît au rythme annuel de 9 % compte environ six cent quatre vingt huit mille habitants. Dix ans plus tôt, elle n'en comprenait que deux cent cinquante mille. Comme toutes les capitales africaines, cette ville connaît depuis quelques années une urbanisation galopante et anarchique qui a des effets de déstructuration sur la traditionnelle trame urbaine. L'augmentation du nombre d'habitants relève essentiellement de l'apport migratoire et les ruraux qui ont quitté leur village doivent s'adapter à un monde complexe où les relations de voisinage ne sont plus uniquement basées sur la parenté. L'extension rapide et anarchique de la ville entre 1960 et 1980 (de soixante mille habitants on passe à deux cent cinquante mille), s'explique en partie par la faiblesse du niveau d'intervention et d'aménagement des pouvoirs publics au cours de cette période. Au niveau spatial, l'afflux de nouveaux arrivants se manifeste par une extension rapide et dé~surée du périmètre urbain qui voit le développement grandissant de quartiers

spontanés aux limites des quartiers lotis. En 1985, ro

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habitants de Ouagadougou vivent dans des zones d'habitat spontané caractérisées par leur absence d'organisation (pas de voirie), l'entassement des constructions et l'insuffisance des équipements collectifs. Il

A partir de 1983,l'Etat se lance dans une politique urbaine résolument volontariste visant aussi bien à satisfaire la petite bourgeoisie qu'il désirait rallier à la Révolution, qu'à casser la traditionnelle trame urbaine des anciens quartiers, dominés par les chefferies coutumières. Les soixante six anciens quartiers sont alors démantelés avec la division administrative de Ouagadougou en trente secteurs placés sous le contrôle des Comités de Défense de la Révolution. Les grands axes de la rénovation urbaine conduisent à la restructuration des vieux quartiers centraux sur-densifiés et mal équipés qui cèdent la place à des bâtiments modernes voués aux affaires et à l'administration. Cette politique est responsable de l'émigration forcée vers la périphérie des habitants aux revenus modestes qui vivaient dans les quartiers qui furent rénovés, d'où pour eux des charges accrues en matière de transport urbain par exemple, et l'inconfortable situation, après les déguerpissements, de se retrouver loin du centre dans des habitats souvent précaires, dépourvus d'infrastructures (eau, électricité), peuplés de gens déplacés qui ne parviennent pas à reco.nstruire leurs anciennes relations de voisinage. Parallèlement, l'Etat s'engage dans une politique de lotissement des quartiers spontanés à la périphérie de Ouagadougou et entreprend également, dans le centre ville, la construction de petits immeubles et cités pavillonnaires pour satisfaire l'aspiration à un logement moderne de la petite bourgeoisie. Ainsi, en dix années, de 1983 à 1993, la ville de Ouagadougou est transformée en un immense chantier. Cette nouvelle politique a parfois des effets négatifs sur les populations aux revenus précaires obligées de déménager, entravées dans leurs activités parce que désormais non libres de s'installer à leur guise devant les nouveaux bâtiments. Mais malgré toutes ces transformations, les migrations spatiales très importantes au cours de ces dernières années, la multiplicité d'ethnies, de nationalités, qui composent les citadins de la capitale burkinabè, Ouagadougou, contrairement à Abidjan par exemple, est encore une ville à taille humaine, conviviale, où la délinquance, même si elle s'est récemment accrue, reste un phénomène très minoritaire. Enormément d'étrangers, originaires des Etats de la sous-région sont installés 12

à Ouagadougou, certains s'étant spécialisés, comme par exemple' les Peuls Sénégalais qui ont le quasi-monopole de la vente des lunettes de soleil, des montres ou des ceintures et dont l'un des "chefs" va régulièrement s'approvisionner à New York. Il y a aussi les serveuses de bar togolaises, souvent des femmes divorcées qui trouvent à Ouagadougou les moyens d'assurer leur indépendance économique dans une activité qu'elles n'oseraient pas pratiquer dans leur pays, car elle est considérée comme l'apanage des femmes de "mauvaise vie". Les étrangers habitent souvent entre eux, dans des cours communes et même s'ils vivent assez repliés sur leur communauté cela n'empêche pas les contacts avec les autochtones. L'inexistence de ségrégations nationales ou ethniques transparaît chez la majorité des jeunes burkinabè pour qui le fait d'appartenir ou non à telle ou telle ethnie ne revêt aucune importance. Cette attitude transparaît également à travers le déclin de certaines formes de solidarités traditionnelles où les gens étaient contraints de s'entraider du fait d'une origine ethnique commune. Souvent éloignés de leur milieu familial d'origine, les jeunes adultes qui vivent à Ouagadougou, nouent aujourd'hui avec leur entourage des relations plus égalitaires, qui ne découlent d'aucune contrainte social e. Malgré la crise économique, la précarité, la course à l' emploi, au logement, la capitale burkinabè est restée épargnée de toute tension ethnique et aucun bouc-émissaire n'a été désigné, contrairement à ce qui a pu se passer dans d'autres Etats de la sous-région. D'ailleurs, lorsque les jeunes gens étrangers sont interrogés sur les raisons de leur installation à Ouagadougou plutôt qu'ailleurs, le premier argument qui leur vient est celui de la tranquillité et des bonnes relations qu'ils ont avec les Burkinabè. Il ne faut pas non plus oublier que la crise économique qui se manifeste surtout en ville pàr un chômage croissant, n'avait pas encore donné lieu à des licenciements massifs car, à Ouagadougou, les privatisations prévues par le Programme d'Ajustement Structurel commençaient à peine en 1993. Ceci explique peut être que le climat social n'était pas particulièrement tendu en ces débuts d'années quatre vingt dix.

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moyens de s'en sortir, en comptant d'abord sur eux-mêmes, leurs ruses, leur capacité à s'adapter dans un contexte de crise.

c) Un point de méthode

Pour analyser les pratiques sociales et les représentations des jeunes adultes de Ouagadougou qui vivent dans des conditions précaires, la méthode qualitative nous a paru la mieux appropriée même si cette approche biographique est surement la plus difficile à analyser, pour illustrer la complexité et l'ambigüité des comportements et des représentations. Cette méthode présente la particularité de reconnaître à l'expérience humaine, aux sav.oirs indigènes, une valeur sociologique. Elle ne considère pas l'homme ordinaire comme un sujet à observer mais comme un véritable informateur. A l'opposé de la méthode quantitative, un des avantages fondamentaux de la méthode du récit de vie provient de sa flexibilité. En effet, la pertinence des class~ques enquêtes par questionnaires dépend de questions choisies une fois pour toutes, en fonction d'hypothèses posées au départ. Elle se trouve ainsi paralysée par toute découverte qui remettrait en question ses propres termes. La méthode des récits de vie elle, "estfondée sur une combinaison d'exploration et de questionnement dans le cadre d'un dialogue avec l'informateur, dialogue qui signifie que le chercheur est préparé à recevoir l'inattendu et, plus encore, le cadre d'ensemble lui-même au sein duquel les informations sont recueillies, n'est pas déterminé par le chercheur, mais par l'informateur ou l'informatrice, plus exactement par la façon dont il ou elle, voit sa propre vie. C'est le questionnement du chercheur qui doit s'insérer dans ce cadre et non l'inverse." (THOMPSON,1980:225). La production du récit de vie dépend dè la relation qui s'effectue entre deux personnes. Le sexe, l'âge, l'origine sociale 0 u géographique de l'enquêteur, de même que des données beaucoup plus subjectives telles que son caractère, sa façon de s'exprimer, de s'habiller, ont une influence certaine sur la qualité du discours, les thèmes que tendra à accentuer ou 15

occulter l'enquêté. Il est alors intéressant d'expliciter cet aspect interactif de la relation d'enquête car il est un élément constitutif du processus de recherche, de ses difficultés, des situations d'embarras ou d'émotion auquel il peut mener, et de la difficulté, voire de l'impossibilité de rester objectif devant des problèmes qui interpellent l'être humain culturelle ment et socialement marqué que nous sommes. La plupart des jeunes hommes interrogés ont été rencontrés dans la rue, durant leur travail, qu'il s'agisse d'artisans (peu nombreux), de commerçants, de gardiens de mobylettes, et c'est d'abord comme cliente que je les ai abordés. Du rapport marchand entre un vendeur et son client la relation a glissé vers un lien amical et je m'arrêtais souvent quelques minutes auprès d'eux pour échanger quelques mots. La plupart du temps, je me suis présentée comme faisant une recherche sur les conditions de vie des jeunes dans les villes africaines. Je précisais que je m'intéressais particulièrement aux jeunes issus des milieux populaires et qui devaient se débrouiller dans la vie. JIexpliqua-is que, très souvent, on ne connaissait pas bien les problèmes qu'ils rencontraient. J'ajoutais également que je désirais connaître tout ce qui avait changé par rapport à la génération de leurs parents, les pratiques qui pour eux étaient devenues désuètes, celles en revanche qu'eux-mêmes continuaient de suivre et la manière dont ils jugeaient de tout ceci. Bon nombre de jeunes se sentaient alors valorisés car, bien qu'ils fussent souvent analphabètes et chômeurs, une étrangère avait besoin de leur discours pour produire un savoir qui, sans leur contribution, ne pourrait éclore. Ainsi pouvons nous citer l'exemple d'Amado, jeune chômeur de vingt trois ans, arrivé dix ans plus tôt seul et à pied à Ouagadougou après avoir fui l'école coranique. Ce jeune homme analphabète, grand, costaud, d'aspect brutal, a accepté de raconter sa vie en français, langue qu'il ne maîtri~ait pas. A la fin du premier entretien d'une heure réalisé entre midi et deux, dans un recoin de la poste centrale à l'abri des curieux, Amado était très excité, n'arrivant pas à croire qu'il avait pu parler en français aussi longtemps. Il a alors voulu se réécouter, m'a arraché l'enregistreur qu'il s'est collé à l'oreille, acquiesçant de la tête aux propos qu'il avait tenus puis, très fier 16

de lui, a appelé les jeunes des alentours afin qu'ils entendent ses propos. L'entretien avait été gratuit et, tout au long de mes enquêtes, je me suis toujours refusée de monnayer un récit de vie, ce qui ne m'a pas empêchée de payer à boire ou des brochettes suivant l'heure et le lieu de l'entretien, ni de devenir par la suite une cliente attitrée. S'il m'est arrivé d'aider certains jeunes gens (à rentrer au village, à payer leur loyer...), ce fut toujours de manière occasionnelle et postérieure à l'enregistrement de leur récit de vie, car je refusais de donner à leur narration un caractère mercantile qui aurait pu biaiser la sincérité et la spontanéité de leurs propos. Dans la plupart des cas, le fait d'être étrangère, même si je ne maîtrisais pas bon nombre de subtilités qu'un autochtone pouvait connaître, semblait être un atout, en ce sens que les enquêtés parvenaient à me faire plus rapidement confiance. Mis à part quelques cas très isolés, les entretiens avec les hommes étaient très cordiaux. Je m'arrangeais pour les voir en dehors de leurs horaires de travail, le plus souvent durant la sieste ou aux alentours de dix huit heures. Très souvent, leurs propos prenaient l'allure de confidences et j'étais alors prise à témoin. Concernant la relation qui s'est opérée avec les jeunes adultes de sexe masculin, un fait semble intéressant à souligner: Ils furent les seuls à me solliciter parfois pour une aide financière. Pourtant, parmi les femmes, nombreuses étaient celles qui se trouvaient dans le besoin. Mais aucune d'entre elles n'a fait appel à mon aide; tout au plus leur arrivait-il de me demander des conseils. Cette constatation est à replacer dans un contexte où le matérialisme est souvent dominant dans les relations entre les sexes, le plus généralement, dans le sens du don de l'homme à la femme. Toutefois, comme en raison de ma nationalité j'apparaissais comme quelqu'un de forcément aisé, la relation pécuniaire, qui demeura très minime, se trouvait ici inversée. Contrairement à ce que j'avais décidé à partir du moment où mon sujet commençait à être clairement défini, j'ai débuté ma recherche auprès des ~ommes parce que la prise de contact avec des femmes m'apparaissait plus difficile, moins spontanée. En effet, un grand nombre d'entre elles étaient des serveuses de 17

bar, des prostituées, permanentes ou occasionnelles, des jeunes femmes" libres" qui déambulaient dans les bars, les cinémas et les hôtels en quête du compagnon masculin d'une heure, d'une nuit ou d'une vie. Si les confidences que j'ai pu par la suite obtenir avec elles n'auraient peut-être pas été aussi intimes si j'avais été un homme, il n'empêche que l'entrée en matière paraissant plus spontanée, en aurait sûrement été facilitée. En effet, en Afrique, un homme blanc a peu de chances de rester sans compagnie féminine, surtout s'il sort en boîte de nuit ou s'assoit seul à la table d'un bar dans un hôtel de luxe. Un sociologue européen aurait ainsi pu lui-même se faire aborder par de jeunes femmes. Mais dans ce cas, il aurait eu beaucoup de mal à ne pas donner à la relation le caractère matériel que les femmes auraient attendu en échange de leur récit. Comme avec les hommes, les entretiens avec les femmes se sont la plupart du temps réalisés après un long travail d'approche, d'autant plus difficile que je ne pouvais pas les aborder en tant que cliente puisqu'elles n'offraient pas des services auxquels je pouvais recourir, à l'exception peut-être des marchandes de fruits et légumes et dans une moindre mesure, des serveuses de bar. Il me fallait donc "traîner" dans les lieux qu'elles fréquentaient, devenir en quelque sorte une habituée et, peu à peu, commencer à lier conversation, puis revenir d'autres fois, saluer et parler à nouveau avec les jeunes femmes que j'avais déjà rencontrées. Ce travail fut en grande partie réalisé dans le bar d'un cinéma de la capitale, principalement les samedis et dimanches après-midi lorsque de nombreuses filles venaient voir des films hindous. En même temps, j'essayais aussi de prendre des rendez-vous avec des jeunes femmes élégamment parées que je rencontrais dans les boîtes de nuit. Dans ce cas, il n'y avait pas de travail d'approche et je me trouvais contrainte d'expliquer rapidement, dans le brouhaha, que je menais une enquête sur les femmes émancipées des villes africaines, sur leurs problèmes, et que j'aimerais discuter un jour avec elles. Je n'essuyais aucun refus et nous convenions alors d'un rendez-vous dans la semaine. Toutefois, sans le travail d'approche habituel en d'autres lieux, la déperdition était très grande, car la majorité des femmes ne venait pas au rendez vous, ce qui constituait 18

pour moi une grande perte de temps et d'énergie puisque les entretiens étaient menés dans des lieux différents. Certaines avaient slÏrement oublié leur promesse, d'autres ne trouvaient pas de moyens de locomotion pour se rendre en ville, d'autres encore, ne me connaissant pas, avaient changé d'avis. Mais les femmes ou les hommes qui avaient accepté un entretien après un travail d'approche et que je savais où trouver certains jours, ne se sont pas dérobés au rendez-vous, ce qui montre bien l'importance d'une immersion de longue durée dans le milieu. Avec les femmes, les relations m'apparurent plus complices, plus franches, moins biaisées par d'éventuels rapports ambigus. Parfois, j'ai eu du mal à conserver la distance minimale, à garder en tête que j'étais avec elles pour un travail, que je devais dem~urer vigilante et ne pas perdre de vue les objectifs de mes entretiens. Finalement, ma recherche apparaît comme le fruit d'un travail de terrain basé sur une multitude de relations humaines. Contrairement à la passation de questionnaires, ce type de travail ne peut être qu'unique puisque la personnalité de l'enquêteur, le climat qu'il arrive ou n'arrive pas à créer avec son interlocuteur, est ici déterminant. La même enquête menée par une personne originaire du Burkina Faso, ou par un chercheur de sexe masculin, n'aurait so.rement pas permis de recueillir exactement les mêmes informations ce qui prouve bien que la prétendue objectivité scientifique n'est souvent qu'un leurre.

Première partie

LA GUERRE DES SEXES ET
L'ARGENT ENTRE HOMMES ROI: ET FEMMES, SOI

CHACUN

POUR

Rappels:

le sexuel dans les sociétés traditionnelles

Dans les différentes sociétés dont sont issus les jeunes adultes enquêtés, le mariage apparaît comme un objectif à atteindre, le moyen d'acquérir aux yeux du groupe le statut d'homme responsable et de femme respectable susceptible de donner naissance à une nombreuse descendance. Que ces sociétés soient foncièrement tournées vers des pratiques animistes, qu'elles subissent l'influence de l'islam ou du christianisme, qu'elles encouragent, tolèrent ou désapprouvent une plus ou moins grande liberté sexuelle prémaritale, le mariage, à travers lequel la femme est avant tout un objet d'échange, apparaît comme un devoir social qui exclut toute volonté individuelle au profit d'une conduite exemplaire c'est à dire conforme au choix du groupe (LE COUR GRANDMAISON, 1972). La fillette reçoit très tôt une éducation qui constitue en fait une préparation au mariage, unique perspective qui s'offre à elle puisque le célibat n'a pas d'existence sociale. Si de rares cas se produisent de temps à autre, ils sont alors considérés comme des aberrations ou des accidents malheureux au même titre que l'infirmité physique ou la débilité mentale. (MAQUET, 1967). La règlementation sexuelle qui régit le mariage traduit une asymétrie totale entre les sexes qui reflète la domination masculine. Pour reprendre une terminologie marxiste, l'homme dominé a toujours une personne qui lui est soumise, sa femme. L'émancipation qu'elle aura à conquérir sera double car elle subit une double exploitation, d'abord comme productrice soumise à l'échange inégal, ensuite comme une reproductrice dont la progéniture est appréciée mais qui est totalement dépendante de l'homme dont elle est la propriété exclusive puisqu'elle a été échangée contre une dot, quelquefois difficilement acquise. Le mariage, par lequel la femme est un objet d'échange entre deux parentèles est l'affaire des hommes. La femme est l'objet d'une transaction qui la dépasse et où son 23

individualité ne compte pas. C. LEVI-STRAUSS a expliqué ce phénomène en soulignant que "ce sont les hommes qui échangent les femmes et non le contraire". Ainsi deviennentelles "un des objets de l'échange matrimonial" et non "un des partenaires entre lequel il a lieu" (LEVI-STRAUSS, 1949). Dans le mariage, le prix de l'épouse payé en général à la parentèle, transfère au mari des droits sur la sexualité et la capacité reproductive de la jeune femme qui est objet de la transaction. De manière générale, la sexualité révèle l'inégalité de la société, hiérarchisée et divisée selon l'âge et le sexe. A l'intérieur du mariage" Le service sexuel, domestique et celui de la fourniture
de travail en général est cédé (00.) dans un rapport permanent c'est à dire de durée indéfinie, contraignant, souvent porteur de

très faible autonomie pour les femmes. " (TABET, 1987:19). G. BALANDIER a démontré que la sexualité humaine était un phénomène social total et que cet aspect de la nature de l'homme a été celui qui a le plus tôt et le plus complètement été soumis aux effets de la vie en société. Le référent sexuel est le premier élément de socialisation: " La sexualité est socialisée, le partage sexuel des activités traverse tout le champ de la société et de la culture, la puissance et le pouvoir, les symboles et les représentations, les catégories et les valeurs se forment d'abord selon le référent sexuel." (BALANDIER, 1984:6). Les femmes composent une première figure du pouvoir et G. BALANDIER souligne que le "procès de formation du social" impose la subordination des femmes. Dans les sociétés traditionnelles, il y a pouvoir par les femmes et sur les femmes. L'acquisition de nombreuses épouses est, non seulement un signe de richesse, mais aussi un élément qui renforce la parole sociale du chef de famille, augmente son prestige et son autorité morale. Le mariage permet à l'homme de s'approprier la fécondité de la femme indispensable pour assurer la descendance qui lui permettra d'avoir sa place dans la continuité, de rejoindre sans angoisse le monde des ancêtres. Dans les sociétés traditionnelles, la sexualité est un enjeu de pouvoir dont la base réside dans le contrôle des femmes comme productrices et reproductrices: le pouvoir "reste associé à la capitalisation d'épouses et de droits matrimoniaux, de moyens de production 24

et de reproduction, de moyens de multiplier les alliés et les dépendants" (BALANDIER,1984:15). Toutes les sociétés traditionnelles, qu'elles soient plus 0u moins permissives ont adopté une règlementation sexuelle qui définit un ordre. Le mariage est une étape clé dans la vie d'une femme et, même si dans certaines sociétés l'adolescente jouissait d'une relative. liberté qui l'autorisait par exemple à avoir des partenaires amoureux, le statut de femme mariée va la contraindre à se séparer des siens pour appartenir désormais à la parentèle de son mari dont elle sera la propriété exclusive. L'affectivité éventuelle des jeunes gens est exclue de la transaction matrimoniale destinée à maintenir, voire renforcer un ordre social à travers l'alliance nouée entre deux parentèles. Pendant les premjères années du mariage, la femme devra faire preuve d'une soumission totale à son mari et à sa belle-mère. Dans les sociétés rurales, le mariage revêt la plupart du temps une forme de polygynie. Chaque femme constitue une alliance qui noue deux lignages et élargit le cercle des relations sociales. Elle perme~ la continuité du lignage et du culte des ancêtres. Dans les familles patriarcales où l'avenir de la famille repose sur l'aîné, elle est une garantie pour acquérir une postérité masculine. De plus, de nombreux enfants contribuent au prestige social et procurent de grandioses funérailles susceptibles de conduire le défunt à une heureuse éternité parmi les ancêtres. Sur le plan économique enfin, les femmes par leurs activités agricoles et artisanales, assurent une grande partie de la production et par leurs enfants, permettent d'acquérir une main d'œuvre qui rendra possible un surplus de richesse que le chef polygame pourra redistribuer dans sa clientèle, la polygamie devenant par voie de conséquence un symbole de prestige. Dans les régions où tout le travail se fait à la main, la polygamie est non seulement un signe de richesse mais aussi un moyen de s'enrichir. en effet, les épouses permettent d'étendre la surface cultivée et d'augmenter les récoltes mais ont également la charge de la transformation et de la commercialisation des produits agricoles.

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