Propriété privée et propriété collective dans l'ancien Vietnam

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EAN13 : 9782296364851
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PROPRIÉTÉ PRIVÉE ET PROPRIÉTÉ COLLECTIVE DANS L'ANCIEN VIErnAM

A paraître:
Georges BOUDAREL,Le village et la propriété dans le Vietnam d'autrefois. Lexique d'histoire et de sociologie rurales.

Collection Recherches Asiatiques, dirigée par Alain Forest

NGÔ KIM CHUNG .. NGUYEN DaC NGHINH
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PROPRIÉTÉ PRIVÉE ET PROPRIÉTÉ COLLECTIVE DANS L'ANCIEN VIETNAM
Textes traduIts, annotés et présentés par Georges BOUDAREL, ydie PRIN, et VÜ C4N L avec la collaboration de T~ TrQng Hiçp

Publié avec le concours du Conseil Scientifique de l'Université Paris VII

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,

1987 ISBN: 2-85802-668-8

Liste des abréviations utilisées

B.A.V.H. : Bulletin des Amis du Vieux Hué B.E.F.E.O. : Bulletin de l'École Française d'Extrême-Orient B.S.EJ. : Bulletin de la Société des Etudes Indochinoises E.F.E.O. : École Française d'Extrême-Orient

).0. : Journal Officiel

,

N.C.K.T. : Nghiên eau Kinh Tè (Etudes Économiques) N.C.L.S. : Nghiên eau Lich sl1 (Études Historiques) T.C.Z.T.H. : T~p eh~ Un T<}cHQc (Revue d'ethnologie) T.V.K.H.X.H. : Thù Vi~n Khoa HO' X:r HQi (Bibliothèque des Sciences sociales) V.S.D. : Van sf! Dia (Littérature, Histoire, Géographie)

Le repon Nguyên Dôn.

des slgnes diacritiques

vietnamiens

a été réalisé par

L'index a été établi par Thanh Phong et G. B.

UN QUANTITATIVISTE ARTISANALA L'ŒUVRE DANS L'ATEllER DE HANOI
G. BOUDAREL

Orientalisme et histoire, recherche et politique, colonisateurs et colonisés sont-ils à jamais condamnés à l'incompréhension réciproque, à l'échange de propos acides, sinon de coups, et finalement au divorce? Malgré les conflits, dans tous les sens du terme, conflits de disciplines tout autant que de nations, mais aussi à cause d'eux, des rapprochements s'opèrent. Au mariage forcé peut succéder, le temps aidant, quelque chose d'indéfinissable qui ressemble à une union libre. Les travaux publiés ici semblent en apporter la preuve.
L'ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTRÊME-ORIENT, LE GOUVERNEMENT HO CHI MINH ET LA PROBLÉMATIQUE DE L'HISTOIRE MARXISTE A HANOï

Nguyên Dûc Nghinh et nombre de ses collègues sont aujourd'hui non pas les disciples, mais les réels continuateurs de l'Ecole Française d'Extrême-Orient. Paradoxe? Pas autant qu'il peut sembler. Mais nuançons. Il est regrettable que des historiens de Hanoï donnent souvent à l'étranger l'impression d'être une chorale chantant à l'unisson la même partition officielle. Par un réflexe où se mêlent les tabous d'un certain socialisme et le chatouilleux nationalisme propre aux anciens colonisés, ils préfèrent rappeler ce sur quoi ils sont d'accord que ce dont ils discutent entre eux. Leurs études apparaissent ainsi bien plus stéréotypées qu'elles ne le sont car il existe entre elles bien des nuances (et par7

fois beaucoup plus) dans les domaines de l'histoire pré-coloniale, de l'ethnograehie et de la littérature. Les polémiques parues dans la revue des Etudes Ristort'ques (Nghiên Ctlu Lich Sit) témoignent de cette vivante diversité. Certes. tous les auteurs se réclament de Marx et se retrouvent autour de thèmes clefs qui font l'unanimité. Mais, si Marx n'était pas «marxiste », on peut se demander à propos de ses disciples d'hier et d'aujourd'hui: de quel marxisme se réclament-ilsl? A Hanoï, pas plus qu'ailleurs, on ne peut échapper à cette question. Même si elle demeure dans l'implicite et le non-dit, elle provoque une certaine diversite. Mais revenons à l'École Française d'Extrême-Orient. Celle-ci a laissé à Hanoï un legs. Sur un plan strictement matériel, un musée, le musée Louis Finot avec sa collection de tambours de bronze la plus riche à l'époque, et une bibliothèque avec un précieux fond d'ouvrages, mais surtout de manuscrits et d'estampages sino-vietnamiens, transmis aux services compétents par M. Léon Vandermeersch, en 1957. Ses salles sont aujourd'hui beaucoup plus fréquentées qu'autrefois, même si ce n'est toujours que par une élite triée sur le volet en fonction de critères qui ont changé entre temps. Cet héritage, ce sont aussi des inventaires et des travaux par rapport auxquels la nouvelle école vietnamienne s'est définie, souvent en contradiction, mais parfois aussi, surtout dans les domaines les plus neutres nationalement et politiquement, en osmose et en continuité. Par dessus tout, le pont entre l'E.F.E.O. des années 1940 et le~ spécialistes hanoïens d'aujourd'hui ce furent des hommes. L'Ecole avait formé des chercheurs du pays. Une poignée au sens littéral du mot: on pouvait les compter sur les doigts d'une main. Leur statut fut, en è le générale, celui d'auxiliaires, en tête desquels se situaient à/ p rtir de 1933, des « assistants» puis « des secrétaires ou lettrés in chinois, un secrétaire archiviste, des lettrés ou traducteurs asiatiques non indochinois, des agents techniques indochinois adjoints aux membres du Service archéologique, des dessinateurs, photographes ou estampeurs indochinois, des ouvriers d'art, sculpteurs, mouleurs, modeleurs, aides-photographes, relieurs, etc. ~2. A partir de 1939, soit trente-neuf ans après la fondation de l'Ecole par Paul Doumer, l'élite de ce personnel put théoriquement bénéficier d'un statut de chercheur, tout comme les
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1. Galissot René (sous la direction de), Les aventures du marxisme, Syros, Paris, 1984. 2. Arrêté du 26.6.1933 sur l'organisation de l'E.F.E.O., J.O. de l'Indochine, 1933, . p. 2254. 8

membres venus de la métropole. Une « note sur l'orientation générale de l'E.F.E.O. durant les dernières années» portait ce fait à la connaissance du grand public francophone des pays ind~chinois en 1942 : « La collaboration du personnel indochinois de l'Ecole Française d'Extrême-Orient à ses travaux scientifiques précédemment é~auchée par quelques anicles sporadiques dans le Bulletin de l'Ecole, s'est affirmée pendant ces dernières années par la publication de nombreux travaux d'une haute tenue scientifique. Un des plus beaux résultats de cette collaboration, qui a reçu une consécration officielle par le décret du 29 juillet 1939 ouvrant aux protégés fr~çais d'origine indochinoise le cadre du personnel scientifique de l'Ecole, a été de donner aux études annamites une impulsion nouvelle3. » En fait, avant 1945, une telle promotion ne semble avoir été accordée que dans un seul cas. Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas de voir, en 1945, les plus célèbres des spécialistes vietnamiens de I:E.F.E.O. se rallier avec enthousiasme au gouvernement de Hd Chi Minh. Autrement dit, ceux dont on retrouve le nom dans_ toutes les bibliographies françaises consacrées au Vietnam: Nguyên Van T~, Nguyên Van Huyên, Trâo. Van Giap. Les deux premiers furent même projetés plus ou moins rapidement au premier plan de la vie politique, à des postes ministériels; le troisième demeura dans la recherche et assura la continuité. Fils de lettré, formé au collège des interprètes, Nguyên Van T~ (1889-1947) deyint très rapidement l'un des employés les plus appréciés de l'Ecole Française d'Extrême-Orient où il fit office de chercheur sans jamais avoir eu le titre d'assistant (ph'{t tti), son diplôme d'études primaires supérieures ne lui permettant pas de dçpasser le grade de chef de bureau (chu st! van phong). Nguyên Thiçu Lâu, licencié ès lettres formé à la Sorbonne, entré comme assistant à l'E.F.E.O. vers 1940, ne tarit pas d'éloges sur les activités de Tô qui assurait en fait le secrétariat de rédaction du Bulletin, depuis le courrier jusqu'à la correction des anicles tant sur le fond que sur la forme. Il passait toutes ses journées dans son minuscule bureau situé sous un escalier et ne rentrait chez lui que pour le repas du soir. Sa vie entière fut consacrée à la recherche, à l'écriture et à l'enseignement. Le père Cadière tenait en très haute estime ses écrits dispersés dans des périodiques et souhaitait vive-

3. Note sur l'orientation générale de l'E.F.E.O. durant les dernières années. p. 9. Indochine (hebdomadaire illustré), n° 113, 29 octobre 1942.
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ment qu'ils soient rassemblés sous forme d'ouvrage4. Paul Mus qui

l'avait bien connu voyait en lui « une grande figure civique ~ et le
classait, avec «le futur président Trâii TrQng Kim~, parmi les Vietnamiens qui « étaient jadis venus à Rousseau, au Parlementarisme, voire à la Franc-Maçonnerie). ~ En 1925, lors du 25e anniversaire de l'École Française d'Extrême-Orient, T8 fit paraître un article sur « l'argot annamite de Hanoï ~ qui est la quatrième étude rédigée par un Vietnamien dans les publications de l'E.F.E.O. après les communications plus brèves de Dô Th~n et de Ph~ Quynh parues en 1907, 1911 et 19146. Engagé dans la vie politique de son temps tout autant que dans la recherche érudite, il fut un des animateurs les plus dynamiques de l'association pour la diffusion de la langue vietnamienne romanisée, le quJc ngii, au sein de laquelle se retrouvaient des intellectuels venus de tOus bords. Il collabora régulièrement à de multiples périodiques tant français que vietnamiens (souvent sous son nom de plume, Ung Hoè). Il écrivait dans le Coum'er de Haiphong, l'Avenir du Tonkin, le Tn Tri Gusqu'au fond du savoir), et surtout le Tri Tân (Nouveau Savoir) dont il fut le collaborateur le plus régulier tout au long de ses 212 numéros parus entre 1941 et 1945. Comme l'a fort bien montré David Marr\ cet hebdomadaire
4. Nguyên Thiçu Lâu, Quôé sll tt!P IIfc (Mélanges sur l'histoire natio~ale), SaIgon, 1969 ; présentation par Lê Van Siêu. Sur le grade de Nguyên Van T'ô à l'Ecole, préface p. 8. Ce point de vue contredit apparemment, mais peut-être pas sur le fond, celui de Lâu qui donne à TI> le titre d'assistant dans le long article très élogieux qu'il lui a consacré, p. 65. Opinion du père Cadière sur Tô, p. 65-66. 5. Paul ~us, Sociologie d'une guerre, p. 343. 6. Nguyên Van T'ô, L'argot annamite de Hanoï, Mélanges E.F.E.O., 1925, tome II, pp. 171-198. Ph~ Quynh, Dialogue entre l'homme et la lune, B.E.F.E.O., XX, 1911, pp. 417-423. Deux oraisons funèbres en annamite, ibid., 1914, pp. 41-55. Dô Than, Une version vietnamienne du conte de Cendrillon ibid., 1907, pp. 101-107. Le fonds sino-vietnamien de l'E.F.E.O fut constitué un peu avant 1909, d'après le Bulletin de la Commission Archéologique de l'Indochine, Paris, 1909, pp. 74-75. Nguy~n Van Khoan publia, en 1930, dans le B.E.F.E.O. son « Essai sur le dinh et le culte du génie tutélaire des villages du Tonkin », tome 30, pp. 107-139, puis en 1933, son étude sur « Le repêchage de l'we, avec une note sur les hô'n et les phtich d'après les croyances tonkinoises actuelles », tome 33, pp. 11-34. Une page (p. 94) est consacrée aux collaborateurs vietnamiens de l'E.F.E.O. dans le fascicule « Travauxet perspectives de l'E.F.E.a. en son 75' anniversaire», Paris, Maisonneuve, 1976, 110 p. L'E.F.E.O. avait publié 88 études sur le Vietnam, entre sa fondation et 1945. 12 sont l'œuvre d'auteurs vietnamiens. L'auteur français le plus prolifique fut le Père Cadière. A partir de 1930, les travaux français sur le Vietnam se raréfient par rapport à la période précédente. (Voir « Liste des travaux publiés par l'E.F.E.O. sur l'histoire, l'archéologie, les mœurs et coutumes du Vietnam in Zân Vi!t Nam, Le Peuple Vietnamien, E.F.E.a.,

Hanoi, n° 1, mai 1948, pp. 71-79.) 7. David Marr, Vietnamese tradition on trial, 1920-1945, pp. 279-280. 10

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de vulgarisation des connaissances sur l'histoire, la littérature, la langue et la culture vietnamiennes sut s'attirer la collaboration d'un très large éventail de brillants intellectuels qui partageaient un même amour du pays. Tt> et son collègue Trâa Van Giap qui cherchaient par ce biais à faire connaître à un assez large public les plus récentes découvertes de l'E.F.E.O. jusque-là réservées à une poignée d'experts, se retrouvaient ainsi aux côtés de compatriotes qui se tenaient jalousement à l'écart de l'administration coloniale comme le rédacteur en chef Hoa Bang ou le grand lexicographe côtoyait le Dào Zuy Anh. Le traditionaliste Zùdng Quâng Hàm trotskiste Phan Van Hùm et les jeunes écrivains Nguyen Dinh Thi et Nguyên Huy Tùông rapidement acquis au Viçt Minh. TÔ figura parmi les premières personnalités avec lesquelles H6 Chi Minh entra en contact dès son arrivée à Hanoïen août 1945. Ministre de l'Action sociale, président de la première Assemblée nationale élue en 1946, il devait trouver la mort lors du parachutage français sur Bâc C~n, le 7 octobre 1947, apr~s avoir été fait prisonniers. Chargé d'enseignement à l'Ecole Nationale des langues orientales à Paris de 1931 à 1935, Nguyên Van Huyên s'était fait connaître dès 1934 par la publication des deux volumes de sa thèse de doctorat ès-lettres, «Les chants alternés des garçons et des filles en Annam» et «L 'habitation sur pilotis en Asie du Sud-Est ». Rentré au pays l'année suivante pour enseigner l'histoire et la géographie au lycée du protectorat, il se vit confier plusieurs missions d'études par Georges Coedès, directeur de l'E.F.E.O., et devint conseiller fédéral du Tonkin dans le cadre de l'administration coloniale9. Ses recherches aboutirent à la publication de plusieurs études fondamentales sur la commune vietnamienne, son organisation et ses cultes, et de deux brillantes synthèses éditées en 1944, «La civilisation annamite» et «Dieux et immortels en pays d'Annam ». Entre-temps, il avait été le premier et, semble-t-il, l'unique Vietnamien nommé membre du personnel scientifique de l'E.F.E.O. avant 1945. Dans la brochure éditée par l'Ecole en 1943, on ne trouve que son patronyme Viçt parmi le personnel scientifique « européen ». La bibliographie de ce fascicule ne mentionne que ses travaux et ceux de Trâa Van Giap aux côtés des écrits des chercheurs françaislO. C'est précisément à ce chercheur

r

8. Nguyên Thi~u tiu, op. cit., p. 62 et Lt/(jc truyin cac tic gia Viit Nam (Dictionnaire sommaire des auteurs vietnamiens), II, Hanoï, 1972, qui donne une brève bibliographie de ses travaux pp. 129-132. 9. Les conseillers fédéraux, Indochine, n° 55, 18 septembre 1941. 10. L'École Française d'Extrême-Orient de 1940 à 1945, S.I.1.I., Saïgon, s.d. (1944 ?), 31 p.

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confirmé qu'allait être confiée, deux ans plus tard, la mISSIon d'assurer à la fois la métamorphose et la continuité de l'institution dans un cadre absolument nouveau. Dans la semaine qui suivit la proclamation de l'indépendance du pays, un décret, signé le 8 septembre par VO Nguyên Giap au nom du Président du gouvernement provisoire, rattachait au ministère de l'Éducation nationale les bibliothèques, les divers institu!S et le Tcùdng Viên Dông Bac cA ou Vi~n Viên Dông Bac cà (Ecole ou Institut d'Extrême-Orient, rebaptisé Viçn Phùông Dông Bac CÔ, le 20 octobre 1946t. Cet établissement de recherche sur l'Asie était confié à Nguyên Van Huyên, officiellement nommé directeur, le 18 décembre suivant. Le 6 février 1946, il présentait un plan de travail à long terme. Constatant que jusque-là 90 % des recherches avaient été faites par les Français, il préconisait un développement progressif, sans hâte, par l'envoi de stagiaires à l'étranger pour assurer leur formation. quelle tâche se consacra la nouvelle «École» au cours de 194~ ? En l'état actuel de la documentation et des études, il est difficile d'apponer une réponse précise et détaillée à cette question. Dans des conditions de grande pénurie et face à des perspectives d'avenir de jour en jour plus sombres, il est toutefois certain qu'une imponante équipe resta en place, maintenant du même coup une cenaine tradition. Le ministre de l'Intérieur, Vo Nguyên Giap, ayant constaté trop d'absences injustifiées à l'heure assez matinale d'ouvenure des bureaux (7 heures 30), demanda de faire émarger le personnel de toutes les administrations, le 18 janvier 1946. A cette date, la liste dressée par le nouvel Institut componait 54 noms (non compris celui du directeur) sans précision de grade ou de fonction. L'entretien et le maintien des collections fut très certainement une des tâches primordiales. Le gouvernement se préoccupait en effet des problèmes posés par les archives qui auraient pu sembler bien futiles en cette période aussi difficile qu'incenaine. Constatant que des administrations avaient, de leur propre initiative, détruit ou vendu des pièces ou des dossiers, Hd Chi Minh adressait à tous les ministres, le 3 janvier 1946, une circulaire assimilant de tels actes à des sabotages et enjoignait à tous les services de conserver toutes les archives, sauf ordre contraire) ou de les expédier au service spécialisé relevant du ministère de l'Education nationale. Le 26 octobre 1946, le polytechnicien Hoàng

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11. Ces re~ignements. de même que ceux qui suivent soot tirés d'un dossier des archives de l'Ecole Française d'Extrême-Orient à Paris. aimablement communiqué par Mme Christiane Pasquel-Rageau.

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Xuân Han, ancien ministre de l'Éducation du gouvernement Trâii TrQng Kim, professeur à l'université et conseiller de l'Institut d'Orient (H9C Vi~n Dông Phtldng Bac cJ) était nommé directeur de ce service. S'il ne semble pas que des travaux aient été publiés durant cette phase initiale, il est du moins certain que la structure d'un institut de recherche sur l'Orient, en directe continuité avec l'ancienne E.F.E.O., se maintint jusqu'à la généralisation des hostilités en décembre 1946. A partir de cette date, les dures exigences de la guerre firent voler en éclats cet organe replié à la campagne en laissant toute sa documentation à Hanoï. Les intellectuels se trouvaient alors dispersés dans les divers services d'administration et d'enseignement évacués en milieu rural. Bien souvent, ils étaient appelés à des tâches d'organisation plus urgentes. ..Ainsi en juillet 1947, Nguyên Van Huyên devenait ministre de l'Education nationale. Ce n'est que le 2 décembre 1953 que sera reconstitué, dans la forêt du Viçt B~c, un organe plus ou moins similairt', lors de la création du Comité de Recherche sur la Littérature, l'Histoire et la Géographie (Ban Nghiên COu Vin 511Dt(i) embryon des divers instituts qui se formeront par la suite à Hanoï12, le premier étant l'Institut d'histoire en 1959. Un fil ténu relie le Viên Bac cà de 1946 au Comité Van Sà Di~ de 1953 à travers les activités de Trâii Van giâp (1898-1973). Traduisant en actes les idées avancées par Nguyên Van Huyên en février 1946, le gouvernement avait en effet décidé, en pleine guerre, d'envoyer ce chercheur éminent prospecter les fonds des bibliothèques de la République Populaire de Chine en 1952. «Descendant d'une famille de lettrés diplômés, Tr~n Van GIap asssimila, dès son enfance, la fine fleur de la civilisation chinoise avant de recevoir une formation européenne, puis de se livrer à l'étude du marxisme-léninisme, réalisant ainsi une synthèse harmonieuse des idées d'hier et d'aujourd'hui où la méthode scientifique s'allie étroitement à une profonde maîtrise des textes anciens », écrivait en 1970, le directeur de la Bibliothèque nationale du Vietnam, Nguyên Van Xuâc, dans sa préface à la dernière grande œuvre de cet auteur13.
12. Le 30' anniversaire de la fondation du Comité de recherche sur la littérarure, l'histoire et la géographie (brève information), N.C.L.S. n° 213, 6-1983, p. 84. 13. Tcl:n Van Gi~p, Tim hi~u kho stich han nôm. Nguôn ttlliçu V4n hr;c, s/l hÇJcViPt Nam (Essai sur la bibliographie en caractères chinois et en nôm. Les sources de la littérarure et de l'histoire du Vietnam) Hanoi, 1970, 406 p. Préface de Nguyên Dac Quy, viceministre de la Culrure, introduction de Nguy~n Van x1.iôc, p. 13. Nécrologie, N.C.L.S., n° 153, 11-12-1973.

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Après avoir travaillé à l'inventaire du fonds chinois de l'E.F.E.O. à Hanoï) Trâd V~n Giap passa plusieurs années à l'Institut des Hautes Etudes chinoises à Paris tout en enseignant à l'École des langues orientales. Dès 1932, il publiait «Le bouddhisme en Annam des origines au XIIIe siècle» et se lançait dans une prospection systématique des écrits des grands encyclopédistes vietnamiens des XVIIIe-XIXeiècles. L'état d'avancement de ses travaux s poussa alors Émile Gaspardone à publier sans plus tarder sa «Bibliographie annamite» qui parut en 1935 avec cette note

liminaire: « Le présent essai est le fragment d'une "Bibliotheca
annamitica générale" entreprise en 1928, conçue d'abord pour être publiée en bloc à son achèvement et que les circonstances m'obligent à débitee4. » Revenu à Hanoï, Trâd Van Giap fit paraître en

1938 les « chapitres bibliographiques de Lê Qui Dôn et Phan Huy Chu »1), puis diverses études en français et en vietnamien. En 1970, il publiera son « Essai sur la bibliographie en caractèreschinois et en nôm. Les sources de la littérature et de l'histoire du Vietnam »16, qui est la suite et l'approfondissement de l'œuvre pionnère d'Émile Gaspardone, mais aussi sa vieille rivale. Tout comme Nguyên V~n TB, il fut au milieu des années 30, un membre actif de l'Association pour la diffusion de la langue vietnamienne romanisée. Adjoint à Nguyên Van Huyên à la direction du Viçn Phlidng Dông Bac C& en 1945-46, il dépouilla par la suite les fonds des bibliothèques de Pékin, Shanghai, Nanning et Guilin à la recherche des sources traitant du Vietnam 17. Après le retour du gouvernement Hd Chi Minh à Hanoï en 1954, il panicipa à tous les grands travaux collectifs du groupe de chercheurs qui donnèrent naissance à l'Institut d'histoire du Vietnam. En un sens, Nguyên Van Huyên, Trâd Van Giap et Nguyên V~n T~ renouaient avec la première génération de membres de l'Ecole qui étaient loin d'être des colonialistes à tous crins. Leur bulletin contenait entre 1901 et 1907 une rubrique très vivante d'actualité exposant en toute clarté les problèmes de l'heure en Inde, au Japon et en Chine, avec une évidente sympathie pour l'action subversive de Sun Yat Sen. C'est dans ce cadre qu'en 1907, le directeur, Claude Maître, fit paraître le réquisitoire contre le mandarinat que le grand lettré Phan Chu Trinh avait eu
14. Je tiens 15. 16. Émile Gaspardone, Bibliographie sino-annamite, B.E.F.E.O, Hanoi 1935, 174 p. à remercier M. T~ Trqng Hi~p qui m'a révélé le sens de cette note de la page 1. B.S.E.!., XIII, 1938, n° l, pp. 7.217. Ouvrage cité, note 13. N

17. Tilii Vàn Giap, op. cit., préface de Nguyên Van Xùâc, p. 10. 14

l'audace d'adresser au gouverneur général, Paul Beau. Cette publication n'eut pas l'heur de plaire à l'intérimaire Bonhoure qui censura en fait le bulletin de l'E.F.E.a., l'amenant ainsi à se cantonner dans les champs neutres de l'archéologie, de l'histoire ancienne et de la philologie, incapables de provoquer le moindre remous. Il suffit de lire les lettres passablement acides qu'écrivit à cette époque Claude Maître pour mesurer à quel point le directeur de l'E.F.E.a. se sentait peu de sympathie pour la colonisation à la trique, au moment de la répression des manifestations paysannes de 1908 au Centre Vietnam et voyait plus large et plus loin qu'une

administration bornée 18. Pour cet orientaliste du début du siècle,
l'étude du passé le plus lointain n'empêchait pas de garder les yeux bien ouvens sur le présent. Ce ne devait pas être toujours le cas, encore que cette tradition ne se soit jamais perdue. L'héritage légué par l'ancienne E.F.E.a. de Hanoï à l'actuelle école historique de la R.S. du Vietnam ne fut pas pour autant une opération de transmission sans contradiction, ni contestation. Loin de là ! S'il y eut pour une pan continuité et transfen d'un cenain esprit et d'une méthode, il y eut bien plus encore récusation et rejet radical. La volonté de reconquête manifestée par la France en 1945-46, sa réticence à prononcer le mot clef « indépendance»
18. Voir à ce sujet G. Boudarel, Sciences sociales et contre-insurrection au Vietnam, in Le mal de voir, Cahiers Jussieu, Éditions 10-18, n° 1101, 1976, pp. 147-152. M. A.G. Haudricourt fut le premier à signaler l'existence de cette « correspondance si étUde sur « L'œuvre linguistique de l'École Française d'Extrême-Orient en Indochine ,., in Orbis, Bulletin International de Documentation linguistique du Centre International de dialectologie générale près l'Université Catholique de Louvain, tome VII, n° 1, 1958, page 216, note 1. Pour nuancer mon propos, il importe de noter que l'E.F.E.O. accueillit comme collaborateurs des administrateurs coloniaux qui devaient jouer par la suite un rôle clef au bureau des Affaires politiques et dans les services de la Sûreté. Le commis des services civils du Tonkin, Louis Marty, fut détaché pour un an à l'E.F.E.O. par arrêté du 11 mars 1912 (B.E.F.E.O., 1913, fascicule 7, p. 84). Revenu dans l'administration, Louis Marty rédigea, le 22 février 1916, une « Note sur l'agitation antifrançaise depuis dix ans et le parti nationaliste annamite,. (Archives d'Outre-Mer, NF 28(2), 68 p. dactylographiées), puis le 25 avril 1916, une « Note pour contribuer à l'histoire des sociétés secrètes en Indochine spirituelle de CI. Maitre à 1. Finot, conservée à la bibliothèque de l'E.F.E.O.

,., dans

son

,., signalant

l'infiltration

de celles-ci par des parti-

sans du lettré Phan B~i CMu et du prince Cddng Dt (Ibid. NF 28-2). Il devint par la suite un des organisateurs de la Sûreté. L'administrateur Jean Przyluski, correspondant de l'E.F.E.O., publia quatre articles dans son Bulletin et rédigea des rapports sur l'activité des nationalistes vietnamiens en Chine. Voir à ce sujet la thèse très fouillée de Patrice Morlat, Pouvoir et répression au Vietnam durant la Période coloniale, 1910-1940, sous la direction de Daniel Hémery, Université Paris 7, juillet 1986, pp. 139, 140-141, 192, 193, H7). Jean Przyluski enseigna à l'École des Langues Orientales à Paris et termina sa carrière au Collège de France. Ni Louis Marry, ni Jean Przyluski n'étaient toutefois membres en titre de l'E.F.E.O. 15

bloqua toute possibilité de transition pacifique. La guerre obligeait chacun à choisir son camp. «Cette résistance sera très longue à cause de la stupidité des colonialistes français, disait Nguyên Van T~ à Nguyên Thiçu Lâu lors de leur rencontre en 1947 dans les forêts de la haute région. Ils feront souffrir notre peuple, mais jamais ils ne parviendront à rétablir leur protectorae9. » T~ était pourtant l'un des intellectuels vietnamiens les mieux disposés vis à vis de la France et des Français parmi lesquels il s'était fait bien des amis. La victoire de Mao Tse Toung en-Chine en 1949 et l'aide matérielle et morale qu'il apporta à la République Démocratique du Vietnam ne firent que durcir les clivages en leur donnant un tour idéologique plus prononcé. Quand, au terme de huit années de guerre, en octobre 1954, les historiens de la R.D. du Vietnam revinrent à Hanoi, nombre d'entre eux affichaient vis-à-vis de l'E.F.E.O. des positions très critiques. Tous certes ne partageaient pas les vues très tranchées de Dào Td Khài qui écrivait, en 1960, à propos de l'archéologie antérieure à 1945 : «Dans ce domaine, peut-on dire, l'œuvre léguée par les colonialistes après leur départ est une écurie d'Augias que les eaux de l'Alphée révolutionnaire devront s'efforcer de nettoyer à fond pour éviter qu'à l'avenir, le travail scientifique archéologique et historique ne soit pollué par ce qui peut rester du poison

de l' impérialisme20.» Si ces vues radicales entraient bien dans la
tonalité générale de la période, elles n'allaient toutefois pas jusqu'à empêcher l'expression d'opip.ions plus, nuancées ainsi qu'en témoigne le débat entre Nguyên Lddng Bich qui attaquait l'archéologie coloniale à boulets rouges et Long Diên-Van Thành qui appelaient à faire preuve de plus de sang-froid en distinguant nettement, d'une part, les intentions et les méthodes du pouvoir colonial, de l'autre, l'utilité et l'efficacité de certaines de ses réalisations. Si la voie ferrée Haiphong-Hanoi a été construite sur la sueur, la misère et le sang du peuple, est-ce une raison aujourd'hui pour refuser de s'en servir? « Vis-à-vis de l'archéologie

19. Nguyên Thieu Uu, op. cit., p. 73. Assistant de l'E.F.E.O., Nguyên Thi~u Uu vécut dans les zones contrôlées pas le gouvernement He; Ctii Minh jusqu'en aoiJt 1950, date à laquelle il revint à Hanoï par opposition au communisme. Il mourut à l'hôpital Saint-Paul de Saïgon, le 19 août 1967, après une très longue grève de la faim (ibid, pp. 9-11). 20. Dào T~Khli, Qu'ont fait les Françaisdans les domaines de l'archéologie et de la conservationdes monuments au Vietnam ?, N.C.L.S., n° 13, 4.1960, p. 54. 16

colonialiste, concluaient-ils, ne pourrions-nous pas avoir la même attitude que vis-à-vis des lignes de chemin de fer ?21.» Deux façons de voir s'opposaient tout en se réclamant de Marx. L'une, prépondérante, aussi passionnelle qu'idéologique, tirait sa force de l'hostilité même de la France et de l'Occident au régime indépendant mis en place dans l'été 1945, et de la logique interne du manichéisme transposant tout problème en oppositions irréductibles noir et blanc. Elle était, dans la plupart des cas, d'inspiration maoïste et stalinienne. L'autre, plus froide et réfléchie, entendait prendre une certaine distance vis-à-vis de l'histoire en plaçant l'esprit scientifique au-dessus de l'engagement politique immédiat, ne serait-ce que pour mieux le servir. Sans le faire explicitement, elle récusait en fait la vision lyssenkiste de la science et le mépris des intellectuels devenu prépondérant dans les « campagnes de rectification idéologique» de style chinois à partir de 1957. Trâi1 Van Giap se rangeait incontestablement dans ce second groupe bien qu'il n'ait publié aucun texte personnel prenant parti dans ce débat. Toute son activité demeurait celle d'un érudit et d'un bibliographe. Mais ce non-engagement direct n'était-il pas, à sa façon, une prise de position? Contrairement à ce que pourrait porter à penser la vision très sombre du communisme vietnamien qui prévaut aujourd'hui, cette façon assez classique de concevoir l' histoire indépendamment de l'engagement politique du moment était loin de représenter un cas exceptionnel dans le monde académique de Hanoï des années 1950 et 60. S'il existait des directives et des orientations du Comité central du Parti Lao DQng sur tous les problèmes liés à sa propre histoire, à l'actualité et à l'orientation des œuvres de création littéraire et artistique, le domaine du passé vietnamien demeurait un champ relativement ouvert à la prospection et à l'analyse des chercheurs qui ne se virent pas imposer impérativement de schéma a prion', notamment celui des stades successifs de l'histoire (communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme) comme ce fut le cas en Chine. Si une critique du marxisme était impensable, du moins son application à l'étude du passé lointain était conçue, suivant les chercheurs, tantôt comme une méthode et un outil de travail, tantôt comme un dogme.
21. Nguyên Lùdng Bich, Remarques sur l'archéologie des colonialistes français au Vietnam,N.C.L.S., n° 3, 5-1959. Pour ne pas porter aux nues les savants du colonialisme français, il importe de bien discerner et analyser leurs erreurs et leurs déficiences en archéologie, N.C.L.S., n° 11, 2-1960. Long Diên et Van Thành, Remarques sur l'article de Nguy~n Lùdng Bich, N.C.L.S., n° 6, 8-1959, p. 65.

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Plusieurs influences, apparemment peu compatibles entre elles, semblent s'être conjuguées pour créer dans le monde académique vietnamien ce climat sui generz's qui diffère sensiblement de celui des autres pays communistes de l'extrême Asie, Chine et Corée, à la même époque. Par le biais de l'E.F.E.O., l'école historique et orientaliste occidentale y apporta indirectement une contribution modeste sans être pOUf autant négligeable. Celle-ci transita en effet par les larges cercles d'intellectuels qui animaient les revues vietna: miennes et qui se rallièrent massivement au gouvernement H6 Chi Minh en août 1945, qu'il s'agisse du Thanh Nghf (l'Opinion éclairéeY2 ou surtout du Tri Tân (Nouveau Savoir) qui joua dans les premières années 40 un rôle de catalyseur entre le traditionalisme vietnamien en perte de vitesse du fait de la romanisation et les conceptions modernes de l'histoire et de la vie politique. Si le rédacteur en chef du Tri Tân, Hoa Bing et ses collaborateurs Dào Zuy Anh et Lê Thuôc ne se retrouvèrent pas à des postes de direction de l'Institut d'histoire, ils ne furent pas sans y exercer une influence par leur rayonnement intellectuel et moral. L'histoire elle-même, en tant que discipline, l'histOire écrite dans les livres, intervint comme un véritable acteur. Les trente dernières années de la colonisation française au Vietnam avaient été marquées par un véritable engouement pour elle. Selon David Marr, 294 brochures ou fascicules traitant du passé parurent entre 1912 et 1944, avec un tirage de 530000 exemplaires23. Toutes les couches sociales et les tendances politiques communiaient en quelque sorte dans la fascination du passé qu'on cherchait à faire revivre ou à analyser, mais aussi parfois, chez les intellectuels les plus radicaux, à exorciser. Une bonne partie de l'élite formée dans les écoles françaises s'était montrée, dans un premier temps, très critique du legs des anciens. « Les jeunes révolutionnaires qui séjournent en France après 1926-1927, écrit Daniel Hémery, ont été gagnés au communisme à la suite d'une contestation radicale, voire quasi iconoclaste, du nationalisme et de l'héritage confucéen24. » Il n'en demeurait pas moins que les écritS les plus subversifs s'inspirant, suivant les cas, du libéralisme bourgeois de la

révolution française, des « trois principes du peuple» de Sun Yat
22. Communication ture vietnamienne entre à Harvard, juin 1982. 23. David Marr, op. 24. Daniel Hémery, France de 1926 à 1939, 18 de Pierre Brocheux sur le Thanh Ngh; au colloque sur la littérales deux guerres mondiales, organisé par Mme H6 Tai Hu~ TArn cit., pp. 258-259. Du patriotisme au marxisme: l'immigration vietnamienne Le Mouvement Socia/, n° 90, janvier-mars 1975. p. 46. en

Sen ou des divers courants marxistes, venaient en dernière instance d'une farouche volonté de rétablissement de l'indépendance, même lorsque cette aspiration allait de pair avec un violent rejet théorique du nationalisme. Aussi, quand Hd Chi Minh lança sa ligne frontiste de rassemblement de toutes les classes sociales contre l'étranger et le fascisme au début des années 40, se noua chez les membres du Parti Communiste Indochinois un rapport ambigu entre le désir révolutionnaire de faire table rase de tOut le passé et la volonté anticolonianiste de restauration de l'identité vietnamienne, avec toutes ses pesanteurs. Le thème de «l'âme du Vietnam» (Vi~t Nam hôn), leit-motiv des années 20, revint en force sous l'étiquette de la tradition (truyén th~ng), invoquée pour justifier et dynamiser les impératifs de l'heure. Les militants du P.c.I. se réconciliaient avec un passé que la dialectique de la lutte des classes aurait pu (et théoriquement dû) les amener à renier.
« A chaque tournant de la ligne (d1lCfng I~i) idéologique, écrit fort

justement

David Marr, un choix d'événements

historiques

était

ramené à la surface pour le justifiee5. » Le passé devenait soudain
un modèle pour la construction d'un avenir qui devait, en principe, l'effacer. Le temps aidant, ce virage tactique finit par rappeler aux communistes la valeur intrinsèque des livres d'histoire et des encyclopédies rédigés par les grands mandarins d'autrefois, notamment Lê Quy Dôn (1726-1784) et Phan Huy Chu (17821840). Du même coup, les mots d'ordre mobilisateurs dans l'immédiat posaient un problème de fond: la contradiction entre les impératifs de la guerre d'indépendance et ceux de la lutte des classes. En réalisant, pour les besoins de la cause, l'osmose de concepts inconciliables, cette quadrature du cercle doctrinale laissait, par sa fragilité inhérente, un vaste champ d'exégèse ouvert au débat. Les questions qu'elle semblait régler n'étaient rien moins que le statut théorique des nationalités et des nations par rapport à la lutte des classes dans le système marxiste. Comment pouvait-on révolutionner le monde en acceptant de conserver les acquis de la tradition? Après 1954, l'existence de ce nœud gordien dans les principes se traduisait très concrètement par une ligne générale qui conciliait, sans problème apparent, l'eau et le feu, en préconisant le déclenchement de la lutte des classes dans le Nord parallèlement au maintien et au renforcement d'un vaste rassemblement au sein d'un front dans le Sud. A ce niveau pratique, la contradiction,
25. D. Marr, op. cit.. p. 286. 19

refoulée dans le subconscient, finissait même par se révéler opératoire, l'acuité des combats suffisant, à elle seule, à galvaniser les énergies et à paralyser une discussion plus ou moins perçue comme un début de trahison. La guerre américaine, après la guerre française, était dans le domaine psychologique et idéologique le meilleur des arguments en faveur des positions les plus radicales. Il en alla autrement dans le champ théorique. L'étude et l'analyse du passé national n'impliquaient aucune conséquence concrète immédiate. Un réel débat se développa sur ce terrain apparemment « neutre ». Les motivations des membres du parti communiste n'y furent pas étrangères: ils y trouvèrent la possibilité de s'exprimer. Les questions posées par l' histoire nationale taraudaient jusqu'au plus profond d'eux-mêmes nombre de ces militants, en particulier les intellectuels. La plupart d' entre ~ux étaient venus à Marx par patriotisme. A commencer par H6 Chi Minh. C'était aussi le cas du directeur de l'Institut d'Histoire Trâii Huy Liçu dont le cheminement est l'un des plus révélateurs qui soient. Vice-président du Comité de Libération du Peuple vietnamien créé le 7 août 1945, ministre de la Propagande du premier gouvernement H6 Chi Minh, cet homme politique a généralement été perçu en Occident comme un des membres de la vieille garde communiste, -passés par Moscou, un compagnon de la première heure d'Hd Chi Minh et l'un des plus doctrinaires26, alors qu'il fut, avec Ph~ Tuân Tài un des rares dirigeants importants du Parti nationaliste Viçt Nam Quôc Zân D~ng à rejoindre les communistes. Publiciste à Saigon dans les années 20, il adhéra au Viçt Nam Quôc Zân Dang en 1928 et en organisa la section de Cochinchine. Arrêté l'année suivante, condamné à cinq ans de prison, il fut déporté à Poulo Condor où ses compagnons de chaîne du P.c.I. le gagnèrent aux idées marxistes. Avant sa libération, en fin 1934, il fit savoir qu'il quittait les rangs nationalistes pour s'engager aux côtés des communistes. Il ne fut toutefois admis au P.C.!. qu'en 19362\ sans doute après une période probatoire. Porté au tout premier plan au moment de la révolution en 1945, où il alla, avec le poète Cù Huy
26. Notamment dans la notice publiée à sa mon par Le Monde et Le Figarodu 30 juillet 1969. 27. Nécrologie publiée dans N.C.L.S. n° 125, 8-1969, p. 2. Sur l'évolution de ce révolutionnaire: Triii Huy Li~u, PJiân d~u d~ trtJ nên m9t dLtg viên c9ng sàn, Ml ky (Le combat qui m'a rendu communiste-souvenirs), N.C.L.S. n° 10, 1-1960, pp. 77-90. D'après ces mémoires de TriG Huy Li~u, six militants du Vi~t Nam QuM Zân DLtg se rallièrent au communisme lors de leur détention à Poulo Condor, en 1932, sans quiner pour autant les rangs du patti nationaliste. Deux d'entre eux renoncèrent par la suite à cet engagement qui ne fut que momentané (p. 85). 20

C~, recevoir le sceau impérial de l'empereur Bào D~ au moment de son abdication, il fut élu député de l'Assemblée nationale l'année suivante, puis nommé directeur du Comité de Recherches en Littérature, Histoire et Géographie en fin 1953 et placé à la tête de l'Institut d'Histoire lors de sa création en 1959. Durant toutes ces dernières années consacrées à la direction de la recherche en sciences sociales, il planifia un énorme travail de prospection et de traduction des sources accordant une très large place à l'érudition et organisa des colloques en cherchant de façon constante à combattre la projection du présent sur le passé. Son action visa à favoriser la réalisation d'une synthèse entre le fonds traditionnel du pays et les diverses influences extérieures exercées sur lui, créant ainsi le terrain pour l'éclosion d' œuvres nouvelles du type de celle de Nguyên Dûc Nghinh.
HISTOIRE IMMOBILE ET MUTATIONS

S'il s'est creusé un hiatus entre l'orientalisme classique et l'histoire telle qu'on la concevait hier et telle qu'on la conçoit aujourd'hui, Nguyên Ddc Nghinh est de ceux qui tentent de le combler. On trouve dans ses travaux la critique de texte érudite et minutieuse, la recherche pointilleuse du détail révélateur, susceptible de jeter un éclairage nouveau sur certains phénomènes, la volonté de ne pas rester prisonnier des évidences qui n'en sont pas et qui ne sont devenues telles qu'à force d'être ressassées par une certaine tradition qui ne se préoccupait pas d'y regarder de plus près, mais aussi l'aspiration à une synthèse encore impossible aujourd'hui, qui devrait permettre de prendre le pouls de toute une période clef, d'en retracer de façon précise le cadre quotidien et de mesurer jusqu'à quel point les raz-de-marée épiques dont le fracas résonne encore à nos oreilles ont pu modifier les structures profondes de la société du temps. Explorateur de «l'histoire immobile» chère à Le Roy Laduries, Nguyên Dllc Nghinh y plQnge à la recherche des indices concrets des mutations sociales. Si l'histoire nouvelle est une «sociologie rétrospective », pour reprendre l'expression de Fernand Braudel, c'est à une forme d'histoire nouvelle que Nghinh s'est attelé avec les modestes moyens dont il dispose et dans des conditions d'invraisemblable pénurie de documents venant des pays occidentaux et de pénurie tout court.
28. Emmanuel Le Roy Ladurie, L'histoire immobile, Annales, mai-juin 1974, pp. 673-692. .

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Dans la fresque que, depuis 1954, les historiens de Hanoï s'emploient à composer, Nghinh a peint quelques touches d'un paysage aussi originales que fouillées, sans qu'il soit possible d'en dégager un panorama. Mais le matériau est solide. L'avenir y ajoutera sans aucun doute bien d'autres notes colorées qui pourront modifier la composition, le cadrage, la perspective, ses premières esquisses demeureront. Elles ont donné le ton. Elles se caractérisent par la passion du détail, du fait local, de la donnée jusqu'ici inconnue qui fut si caractéristique de l'esprit des sociétés savantes du XIX"siècle quand se reconstituait jusque dans les plus minimes détails la trame du passé français. Mais elles sont aussi bien plus que ça. Comme tous leurs collègues du tiers monde, les chercheurs vietnamiens sont dans l'obligation de mener de pair divers types de travaux qui ont été abordés successivement dans les pays industrialisés: découvrir ou reconstituer les matériaux de base, tisser la trame événementielle et, simultanément, sur une base documentaire encore en cours de constitution, analyser les pesanteurs et les dynamismes qui permettent de mieux saisir la raison des blocages ou, à l'inverse, des brusques poussées de fièvre. Nombre de leurs ouvrages et articles visent à tisser la trame indispensable à la résurrection du passé national dans une perspective où se mêlent indissolublement le projet spécifiquement historique, la recherche de l'identité et l'objectif politique immédiat: exaltation de la cause nationale, découverte dans le passé des racines profondes ou des justifications du mouvement social d'aujourd'hui. D'aucuns s'emploient à retrouver les textes et les matériaux pour établir un déroulement chronologique exact. Ils établissent des éditions critiques fournissant les variantes. Batailles, décrets, ordonnances et traités, acteurs plus ou moins bien connus de la scène officielle ou clandestine sont au centre de leurs préoccupations. D'autres cherchent à aller plus loin en explorant les strates successives du tissu social, les changements des institutions et des statuts, la genèse et l'histoire des courants de pensée, des tournures d'esprit et des mentalités. Déceler les causes profondes des immobilismes, des soubresauts (avec ou sans lendemain) et des lentes évolutions qu'on discerne derrière l'écran de la scène politique aussi haute en couleurs qu'agitée, tel est leur but. Nguy~n Dûc Nghinh est de ce nombre et sa démarche n'est pas sans analogie avec celle de Paul Bois dans Paysans de l'Ouest29. Sur
29. Paul Bois, Paysans tie l'Ouest. Des structures économiques et socitz/es aux opinions politiques tlepuis l'éPoque ré1lolutionnaire rhns la Sarthe, Flammarion, Paris, 1971, 384 p.

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de multiples plans. Au premier abord, à un niveau superficiel, celui des dates. Le premier étudie les années 1789-1805 dans un district rural proche de Hanoï; le second, la période 1789-1799 dans un département français. Mais aussi, plus profondément, sur le plan de la problématîque et, pour une part, de la méthode. Tous deux se penchent sur une question d'histoire rurale dans une période particulièrement mouvementée, sur la toile de fond de profonds bouleversements institutionnels qui marquent un tournant radical: la grande jacquerie des Tây Sdn qui met un terme à la dynastie des Lê postérieurs, d'un côté; la grande révolution française, de l'autre. Ces deux auteurs cherchent à mettre en corrélation les événements historiques au sens le plus classique de l'expression avec les mutations structurales profondes d'une société, au point où s'articulent sociologie, anthropologie et histoire, autrement dit le temps court et le temps long, 1'« histoire immobile» et l'insurrection. Étudiant la Sarthe dont la partie ouest rejoignit la chouannerie contre la révolution française alors que le Sud-Est se rangeait aux côtés des « bleus» de l'armée républicaine, Paul Bois se livre à une analyse régressive qui permet de comprendre l'évolution puis la permanence des mentalités et la géographie électorale avec ses pesanteurs. Depuis près de deux siècles, les circonscriptions occidentales de ce département votent majoritairement à droite et celles du sud-est, à gauche. Les Cahiers de doléances de 1789 révèlent, par contre, un profil mental diamétralement inverse de celui qui s'est imposé et maintenu par la suite. Le sud-est, à la terre plus ingrate et socialement plus pauvre, ne formule que de timides revendications à l'encontre de la dîme perçue par le clergé et des vestiges de la féodalité. L'ouest, bien plus fertile et bien plus riche, s'oppose résolument aux privilèges seigneuriaux et surtout au haut clergé qui tire de substantielles prébendes de la dîme. A partir de 1793, tout s'inverse. L'ouest appuie la noblesse et le clergé; le sud-est combat pour la république. Qu'est-il survenu entre temps? Un grand événement, la révolte de, la paysannerie de l'ouest contre la jeune république française, la chouannerie, a provoqué une mutation. Or elle a éclaté là où logiquement on ne l'attendait pas et elle n'a pas été déclenchée par les couches sociales auxquelles on en attribue traditionnellement la paternité. «Les insurrections de l'ouest sont inexplicables, affirme Paul Bois, si on prétend ramener leur origine à l'action des nobles et du clergeo.» Commentant cette thèse, Le Roy Ladurie
30. Paul Bois. op. cit., p. 317. 23

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