Quelle Afrique pour quelle coopération ?

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296281738
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Quelle Afrique pour quelle Coopération?

La France et l'Afrique à l'Harmattan
(dernières parutions)

AMONDJI M., L'Afrique Noire au miroir de l'Occident, 204p. (diffusion pour Nouvelles du Sud). ANTONIOU A., Le droit d'apprendre - Une école pour tous en
Afrique, 186p. BAKARY DJIBO, "Silence on décolonise..." Itinéraire politique et syndical d'un militant africain, 298p. BLACHÈRE J.-Cl., Les écrivains d'Afrique Noire et la langue française, 254p. Cahier d'ingénierie sociale (nOI), De.r anthropologues aux mains

sales, 88p. CAMILLERI J.-L., Dialogue avec la brousse. Village, ethnie et développement, 154p. Collectif PANOS, Quand les immigrés du Sahel construisent leur pays, 254p. DUPAGNE Y., Coopérant de l'éducation en Afrique - L'expérience camerounaise d'un directeur de collège, 256p. ELA J.M., Afrique: l'irruption des pauvres - Sociétés africaines
contre ingérence, pouvoir et argent, 240p.

ELA LM., Restituer l'Histoire aux sociétés africainesPronwuvoir les sciences sociales en Afrique Noire, 144p. HORDAN Y., Les métiers de la solidarité internationale

- Guide,

254p. JAROUSSE et MINGAT, L'école primaire en Afrique -Analyse
pédagogique et économique, 32Op. LAZAREY G., Vers un éco-développement participatif, 272p. UQUE R-J., Bokassa 1er - La grande mystification, 192p.

RIST G. (sous la direction de), La culture, otage du
développement ?, 192p. SECK P.-L, La stratégie culturelle de la France en Afrique, 234p. de SOLAGES G., Réussites et déconvenues du développement dans le tiers-nwnde, 622p. VERNA T et DROUYOT, Réaliser des projets dans le tiers-nwnde, 348p. Etc...

Roland LOUVEL

QUELLE AFRIQUE POUR QUELLE COOPÉRATION?
Mythologie de l'Aide française

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'AUTEUR

Roland LOUVEL, né en 1944, travaille en Afrique noire depuis 25 ans. Son expérience dans les domaines de l'approvisionnement énergétique, de l'hydrauUque villageoise, de l'artisanat et de l'enseignement scientifique s'est développée sous différents statuts (comme volontaire, comme consultant indépendant, comme prestataire pour des bureaux d'études puis comme assistant technique contractuel pour la Coopération française), dans une douzaine de pays du continent ainsi qu'à Madagascar et en Haïti.

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2105-9

A la mémoire d'Etienne Lehembre

A ma .fille Alice

Au jeu de l'awélé (/'jeu des semailles"), très prisé en Afrique Noire, les Africains accusent leurs partenaires européens de tricher invçJontairement en réfléchissant trop longtemps avant de jouer, alors que la vitesse dujeu est la règle. Dessin de Pierre Marcoiret (1990)

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1 Où COMMENCE L'AFRIQUE NOIRE?

IMAGES ET DOUTES Novembre 1992, quatre images cardinales en guise de générique: 1. Tandis que le gyrophare de la benne éclabousse la façade des immeubles, les deux éboueurs sénégalais, transis, s'engouffrent dans le bistrot bien chauffé où deux gaziers sortis d'un album de Cabu sont accoudés au zinc. Tout se joue dans un échange de regards où passent fugitivement la crainte, le rejet, la commisération et pour finir le doute qui précède l'indifférence. Aucune parole n'est échangée: le froid et l'heure matinale ont raison de tout commentaire... 2. Sous l'abat-jour brodé, la vieille dame depuis longtemps fidèle aux bonnes oeuvres de sa paroisse se relève douloureusement de son fauteuil et prend le chéquier sur le guéridon. Mais sa plume semble hésiter: cinquante francs suffisent-ils pour sauver un enfant du Sahel? Est-on bien sûr aussi que l'argent lui parviendra? 3. A l'ombre du baobab entouré de cases blotties comme pour se protéger des vents de sable, le vieux chef sort délicatement de son boubou une grosse liasse de billets crasseux qu'il recompte un à un. Mais on dirait qu'il tergiverse. Les remettre aux deux agents qui installeront la pompe sur le forage? Véritable espoir de survie pour son village ou nouvelle arnaque de ses frères noirs des villes? Comment s'assurer que l'argent ne sera pas détourné par des fonctionnaires dont les fins de mois sont difficiles dans les capitales africaines? 4. Au large du Portugal, par une nuit sans étoiles, l'équipage ukrainien du MC Ruby jette par-dessus bord les corps de huit passagers clandestins qu'il vient d'assassiner. 7

Montés à bord du navire dans le port ghanéen de Takoradi, neuf jeunes Africains d'une vingtaine d'années se dissimulent dans les cales au milieu des containers jusqu'à ce que l'équipage les repère et décide, après discussion, de les éliminer l'un après l'autre. Kingsley Ofusu, seul rescapé, racontera l'horreur. Tous rêvaient d'un sort meilleur en Europe mais l'équipage du MC Ruby ne voulait plus encourir les amendes sanctionnant les navires qui débarquent, malgré eux, des clandestins. Le point commun de ces quatre flashes? L'Afrique bien sûr, mais sur fond d'inquiétude. Car le doute s'est installé et notre représentation collective de l'Afrique noire est aujourd'hui brouillée par d'innombrables interrogations: - Le développement est-il encore un objectif crédible quand il se propose de freiner les t1ux migratoires en améliorant localement les conditions de vie de l'ensemble de la population? Peut-il vraiment, dans les régions les plus déshéritées, fournir du travail à ses habitants jusqu'ici voués à l'émigration? Droit d'ingérence humanitaire ou devoir d'assistance? Que recouvre l'aide humanitaire? Comment ce parti pris de solidarité, orchestré principalement par les médias, peuHl aider efficacement les populations africaines? - Pourquoi ce décalage si constant entre les intentions généreuses affichées par la France comme par les autres pays du Nord et la réalité de leurs pratiques courantes? Pourquoi notre politique africaine, marquée par le consensus et la continuité, ne suscite-t-elle aucun débat sérieux, aucune ligne de partage, aucun clivage décisif au sein de la classe politique? - Pourquoi notre Coopération s'accommode+eIle si facilement d'une accumulation d'échecs qui devraient normalement la remettre en question, sinon dans son principe du moins dans ses approches? Est-il vrai que le contribuable français se saigne aux quatre veines pour aider ses frères africains ou l'aide "liée" n'est-elle qu'un moyen pour subventionner les exportations de nos entreprises? - Pourquoi faudrait-il encore aider l'Afrique et, dans l'affirmative, comment s'y prendre pour obtenir des résultats

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significatifs? Notre coopération est-elle capable de se réformer et de prendre le tournant qu'on nous annonce ? - Enfin, subsidiairement, pourquoi les élites intellectuelles africaines ne sont-elles pas davantage critiques à l'endroit de nos analyses et de nos méthodes? Pourquoi nous laissent-elles faire?

Afro-pessimisme

ou euro-névrose?

La Coopération, c'est un discours et une pratique. L'écart entre les deux ménage un espace où se révèle toute l'ambiguïté de l'image que nous avons de l'Afrique. Or, de nos jours, l'Afrique n'est plus ce continent alangui sous les tropiques, couvert de forêts impénétrables et peuplé de vieilles civilisations gardiennes d'une sagesse immémoriale. L'Afrique est devenue le réservoir d'une menace diffuse, un foyer de désordres où se succèdent les guerres, les famines et les épidémies. Ce trop-plein de misères ne peut que déferler sur la vieille Europe par vagues migratoires de plus en plus difficiles à contenir. Tel est, sommairement brossé, le sombre tableau qui justifie "l'afropessimisme" . Mais sur quelles réalités se fondent ces images si promptes à réveiller tous nos fantasmes? Qu'est-ce que l"'afro-pessimisme" sinon le dépit d'une société occidentale un rien paternaliste qui ne doutait pas que sa tutelle éclairée guiderait les peuples sous-développés sur les chemins du progrès? L'échec de notre aide sécrète la peur diffuse d'une sanction de l'Histoire. Trente ans après les indépendances, trois décennies de coopération et d'aide au développement s'achèvent sur un constat de faillite et la France mesure soudain son égarement, sent que le moment est venu de changer de discours et vit son retournement d'opinion comme un soubresaut dans un cauchemar: "Que faire de l'Afrique noire ?", nous demande Victor Chesnault dans un article du Monde (1)* qui fut le catalyseur d'un psychodrame sur le destin de l'Afrique.

* Les références bibliographiques sont placées en fin cIe chapitre.

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"L'Afrique est en perdition" mais Victor ChesnauIt refuse les explications simplistes que seraient les termes de l'échange défavorables ou le poids de la dette. Il n'hésite plus à désigner les vrais coupables: ces nomenklaturas africaines qui ont confisqué les indépendances et mis leur pays en coupe réglée avec notre complicité. Or que nous rapporte aujourd'hui cette connivence, prisonnière d'intérêts secondaires et nourrie de "l'illusion que l'Afrique noire est la terre d'élection de l'espérance francophone et l'une des clés de notre avenir" ? Notre aide a pour résultat de "maintenir en place des pouvoirs loufoques et des structures parasites, dont la pérennité est le plus sûr obstacle au développement" puisque "chaque franc que nous lui donnons appauvrit l'Afrique, revient en France ou passe en Suisse, voire au Japon". Vjctor Chesnault se demande donc que faire de ces "républiquettes sous perfusion, sans passé, sans avenir, vénales et clochardes" et nous conseille d'aller investir aHleurs, "à l'heure où nos frères d'au-delà le rideau de fer ont désespérément besoin de nous". Dans la brèche ouverte par Victor Chesnault, une meute de censeurs a brusquement découvert les grandes plaies de l'Afrique: corruption, gabegie, faillite économique, dictatures, atteintes aux droits de l'homme, violences de toutes sortes et pour finir désastre sanitaire sur fond de calamités naturelles et de dégradation irréversible de l'environnement. Mais où étaient ces grands reporters au moment du sacre de l'Empereur Bokassa 1er? Il suffit d'aligner les titres qui ont défilé dans la presse comme un cortège de pleureuses pour mesurer l'ampleur de leur tardive prise de conscience: "La faillite de l'Afrique noire de A à Z"(2), "L'afro-pessimisme"(3), "Rois nègres et mauvais blancs - Pourquoi l'Afrique craque"(4), "L'Afrique s'enfonce dans le marasme (5), Afrique, naufrage d'un continent"(6), "Afrique noire: la faillite"(7) et jusqu'au Petit Bleu du Lot-et-Garonne qui se fend d'une "Afrique francophone: la misère noire "(8), tant et si mal qu'on tinit par se demander: "Faut-il jeter l'Afrique à la poubelle ?" (9) Les avertissements d'innombrables Cassandre nous avaient bien prédit son malheureux destin. On la savait mal

la

partie depuis le début (R. Dumont), on l'a vue ensuite déboussolée (C. Casteran et J.P. Langellier), désenchantée (G. Gosselin), étranglée (R. Dumont, M.F. Mottin) puis trahie (J.C. Pomonti) et pour finir en panne (J. Giri) (IO). Mais pourquoi, subitement, cette alerte sur le sort d'un continent qui n'en est plus à son premier coup d'Etat ni à son premier scandale financier? On comprend que Jeune Afrique (Il) s'émeuve et demande Il Pourquoi la presse française s'attaque à l'Afrique ". Certains songèrent à une campagne de presse pour préparer l'opinion à quelque revirement de notre politique de coopération (12), du genre lâchage des dictatures ou dévaluation du Franc CF A. Et puisqu'on voulait tuer son chien, on claironnait donc partout qu'il avait bel et bien la rage... Mais on n'a rien vu venir, sinon le sommet francophone de La Baule. Il faut donc chercher ailleurs les raisons de ce "complot" contre l'Afrique qui ne se réduit pas à un banal phénomène de résonance entre journalistes qui se surveillent du coin de l'oeil quand ils rédigent leurs copies. A vrai dire, cette obsession du drame de l'Afrique fait de plus en plus figure de symptôme névrotique. Après tout, l'Autre n'est peut-être souffrant qu'en proportion de notre propre malaise. Car sur place, et jusqu'au fond des bidonvilles les plus sordides, l'Afrique - merci pour elle pète d'une santé proprement scandaleuse. Une santé qui, audelà de maux graves et bien réels, témoigne d'une vitalité qui nous fait peur. L'afro-pessimisme ne serait, dans cette hypothèse, qu'un symptôme de la crise d'identité que traversent nos sociétés développées qui vieillissent mal. Il se pourrait aussi qu'il prépare notre désengagement. Car d'un côté on présente l'Afrique comme une cause perdue et dans le même temps on vole plus que jamais à son secours: sans le dire, on passerait donc subrepticement du "développement" à "l'ingérence humanitaire". D'où le besoin de dramatiser la situation et la tentation d'accuser le miroir quand l'image qu'il nous renvoie semble nous mettre en cause. Plus tellement pour notre passé colonial qui bénéficie d'une sorte de prescription voire d'une absolution au bénéfice du doute. Mais pour nos responsabilités présentes dans la gestion des affaires du monde. Non-assistance à Il

personne en danger. regardait l'Europe...

l'Afrique

était dans la tombe et

MALAISE DANS LA COOPÉRATION Car l'Afrique est bien le continent où la France dresse aujourd'hui le bilan de 30 années de coopération. Un bilan de faillite, lourd d'échecs innombrables dans tous les domaines. Le développement n'a pas eu lieu - d'où le malaise, la mauvaise conscience et pour finir la peur. "Désastre africain, désastre français", comme le dit justement Victor Chesnaull. Qu'on le veuille ou non, l'espace francophone a beau s'enorgueillir d'îlots de prospérité comme le Québec, la Suisse romande ou la Côte d'Azur, il n'en est pas moins devenu, sur nos écrans de télévision, un espace où l'on crève de faim, où beaucoup de gens tirent le diable par la queue, où l'on mendie mais en français. Et tout cela bien sûr n'est pas bon pour notre ego. Après Dien Bien Phu et la Guerre d'Algérie, il nous faudrait subir, en Afrique noire, une défaite inédite: la faillite de notre aide. C'est moins violent que le spectacle de harkis ou de volontaires indochinois "restés fidèles à la France" et qui s'accrochent désespérément aux ridelles de camions militaires qui lèvent le camp dans la précipitation. Mais cette lente agonie de l'Afrique noire, ce lâchage en douceur, nous minent quelque part en profondeur. Ça ne ferait pas tellement plaisir à Voltaire ni à Rousseau! Et quel Victor Hugo donnera figure humaine à cette misère qui ternit la belle image de notre civilisation judéo-chrétienne? Pascal Bruckner peut toujours nous aider à étouffer le Sanglot de l'Homme Blanc (13), nous sommes tous quelque part atteints par cette défaite. A vrai dire, le malaise nous travaille depuis longtemps et Victor ChesnauIt prend le relais d'une vieille tradition de découragement qui nous conseille, à intervalles réguliers, d'abandonner l'Afrique à son triste sort. La dernière fois, c'était en 1956 dans Paris-Match sous la plume d'un Raymond Cartier - qui nous a légué le cartiérisme devenu synonyme, bon gré mal gré, de poujadisme intellectuel et de repli frileux sur l'Hexagone, avec cette 12

formule restée célèbre: "la Corrèze avant le Zambèze". Mais Victor Chesnault s'impatiente au moins depuis les années 30. C'est lui déjà qui sortait fou furieux de sa cabane de chantier plantée dans la brousse africaine. Pour s'en prendre à Mamadou qui, une fois de plus, avait négligé de graisser le compresseur, de vérifier les niveaux et de dépoussiérer les tlltres. On se tue à le lui répéter, on s'esquinte la santé à vivre dans un coin de brousse en essayant de l'éduquer, lui et les siens, pour sortir enfin son malheureux peuple d'une arriération séculaire. C'est peine perdue et Mamadou ne veut rien entendre. Il vit au jour le jour et l'Afrique, si elle compte sur Mamadou, n'est pas près de s'en sortir. Victor Chesnault avait vu juste. On aura compris que Victor Chesnault est somme toute plutôt sympathique et s'il lui arrive de s'emporter, c'est parce qu'il aime l'Afrique et souffre de la voir dans un état pareil. D'ailleurs quand Mamadou a quitté le chantier pour retourner au village (dès qu'il a eu trois sous devant luL.), Victor Chesnault lui a remis, de sa poche, un petit pécule en manière de reconnaissance pour les services rendus. Aujourd'hui, bien d'autres seraient demeurés silencieux, laissant leurs scrupules au fond de leur conscience pour empocher, au jour le jour, les dividendes de leur rente de situation ou de leur douteux commerce avec l'Afrique. Victor Chesnault ne manque d'ailleurs pas de dénoncer les "castes administratives peuplées de nantis désabusés dont l'intérêt objectif est que les milliards continuent à couler, et qui lénifient à loisir". Mais lui ne mange pas de ce pain-là et son indulgence a des limites. Quand trop c'est trop, il le clame et l'écrit dans le Monde pour que nul n'en ignore. Il faut reconnaître avec lui qu'il y a de quoi s'émouvoir devant le sort réservé, au jour le jour, à l'aide francaise en Afrique. La première ambassade venue se taille un joli succès en distribuant quelques ballons de football qui feront la une des quotidiens. Mais quand le Trésor français allonge, en fin de mois, la paie de tous les fonctionnaires d'un pays, ça passe totalement inaperçu et personne ne se donne plus la peine de dire encore merci! La France s'interroge ainsi périodiquement, depuis le début de la colonisation, sur le bilan de ses aventures outre13

mer. Nos colonies: une bonne affaire ou un gouffre pour nos finances comme pour notre moralité? Cé' questionnement rituel, qui ponctue l'histoire de notre présence en Afrique, oppose régulièrement ceux qui doutent du bien-fondé de nos investissements sous les tropiques et ceux qui glorifient les valeureux artisans d'une grandeur française dont les mérites sont méconnus tant par une métropole peu motivée que par des autochtones foncièrement ingrats. Or ces velléités d'abandon mêlées de jérémiades n'ont jamais empêché qu'on affrète des canonnières, qu'on reconduise des budgets ni qu'on rempile en fin de contrat. Hypocrisie ou simple ruse de l'Histoire ? Mais pourquoi Victor ChesnauIt met-il autant de passion dans ses coups de gueule? Et pourquoi la France s'intéresse-t-elle encore à l'Afrique? Pour quatre raisons majeures, d'après Henri Rouillé d'Orfeuil : "- L'Afrique donne à la France un statut de puissance internationale. La France, ayant le statut convoité de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, a besoin des votes assez homogènes des pays africains pour soutenir sa diplomatie. - La francophonie est un facteur important dans le jeu international. - La haute administration, certains bureaux d'études, certains corps de fonctionnaires français forment tout un public qui est attaché à ces relations franco-africaines, qui en vit parfois et qui veille à ce que rien ne bouge dans ce domaine. - Il Y a entre la France et l'Afrique un héritage plus affectif qu'économique, puisque, en chiffres et sur le plan prospectif, la relation avec l'Afrique n'est pas une priorité absolue." (14). Quand on mesure l'importance de la subjectivité dans ces considérations très hétéroclites, dignes d'un catalogue à la Prévert, on ne s'étonnera pas des difficultés rencontrées pour cerner le malaise profond qui affecte notre rapport à l'Afrique.

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La faillite de notre aide nous atteint beaucoup plus qu'il n'y paraît. Elle nous oblige à réviser des conceptions qui ne rendent plus compte de l'écart intolérable qui s'est creusé entre les ambitions généreuses affichées par notre pays et les résultats concrets que tout un chacun peut observer sur place ou à défaut sur son écran de télévision. Cette faillite, par son ampleur, met en caus~ tous les protagonistes qui ne manquent pas de s'en rejeter la responsabilité. Certains, comme Vietor Chesnault, considèrent que l'Afrique a déçu tous nos espoirs en n'étant pas à la hauteur de notre confiance: elle mérite donc qu'on l'abandonne à son destin. D'autres, derrière René Dumont, dénoncent l'injustice d'un ordre mondial qui pille le Tiers-Monde et serait donc responsable du marasme de l'Afrique. Et beaucoup, dans le doute, se réfugient dans un cynisme ou dans une schizophrénie qui permettent à' la main droite d'ignorer ce que fait la main gauche. Le débat reste ouvert mais pendant les travaux (de réflexion), le business continue comme à l'accoutumée, ce qui dénote, pour certains, notre hypocrisie et pour d'autres le commencement de la sagesse. Car Victor Chesnault est "le pseudonyme d'un expert des questions africaines, tenu à l'obligation de réserve", comme nous l'indique pudiquement le Monde. Arrêtons-nous un instant sur ce tranquille aveu. Faut-il comprendre que l'obligation de réserve (vis-à-vis de qui, en définitive ?) l'empêche habituellement d'exprimer le fond de sa pensée dans le cadre normal de son travail? Il se demande pourtant "lequel de nos ministres aurait le courage de dire dans le détail à nos infinnières et à nos gendarmes ce que nous avons donné l'an passé à des administrations africaines pléthoriques et inutiles". Mais que pensera le contribuable quand il découvrira que nos hauts
fonctionnaires taisent ce qu'ils savent

- donc

cautionnent

des

scandales et des faillites, sous prétexte d'''obligation de réserve" ? Vietor Chesnault doit donc changer d'identité pour s'exprimer librement. Là est son grand malaise. Mais le déchirement du grand écart n'est pas réservé aux seuls fonctionnaires du Ministère de la Coopération car les Organisations Non Gouvernementales (O.N.G.) COD-

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-naissent pareillement le décalage qui se glisse peu à peu entre les arguments présentés pour guider le généreux donateur jusqu'à son chéquier et les besoins réels des populations bénéficiaires. "Les responsables des organisations humanitaires affrontent tous un jour ce problème. Jusqu'où faut-il aller dans la démagogie? Convient-il de flatter les réflexes les plus bas pour obtenir les sommes indispensables à l'action ?", nous demande Bernard Kouchner dans Charité Business (15). Les entreprises elles-mêmes s'interrogent sur leurs conceptions du management et préconisent une "réinterprétation de la vulgate des manuels de gestion" pour tenir compte du fait que "les cultures africaines, même si elles changent, ne sauraient disparaître au contact du monde industriel". Elles possèdent" des ressorts relationnels puissants qui sont mobilisables" et dont "la prise en compte est devenue aujourd'hui une priorité" (16). Les touristes n'échappent pas davantage à ces révisions déchirantes, comme ce voyageur qui, venant de traverser le Sahara, le Sahel puis toute la savane soudanienne sans avoir encore croisé son premier éléphant, se demandait pathétiquement, à moins de 400 km de son terminus sur la côte atlantique, "où commençait la véritable Afrique". Bonne question, au demeurant! Les Européens qui travaillent en Afrique ont aujourd'hui le plus grand mal à y trouver leur assise. Au-delà des différences qu'ils affichent pour se départager - soucieux qu'on ne mélange pas les torchons mercenaires et les serviettes humanitaires - tous ces expatriés partagent le même sentiment d'inconfort. Ce désarroi devant les réalités africaines laisse d'ailleurs perplexes les observateurs africains de la politique française, dont le sentiment général est résumé dans cet article de Jeune Afrique (17) "La France et nous" où l'auteur se demande: "Combien de politiques africaines la France mène-t-elle simultanément? Qui les conçoit? Qui les exécute? Et Y a- t-il entre elles suffisamment de cohérence ? y a-t-il encore à Paris un responsable ou un organisme qui a une idée de ce que la France doit être pour le Tiers Monde à la fin de ce siècle? Que peut-elle lui apporter et que 16

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pourrait-elle en tirer? ... Quant à ses positions dans le sud de la planète,... au lieu de rentabiliser l'investissement politique

et moral qu'elle y a fait,... tout se passe comme si elle avait
décidé de ne plus les entretenir, de les laisser se défaire." "Afrique: la France a tout raté", si l'on en croit ce titre d'un article (18) où Jean-François Bayart déplore "le caractère profondément lamentable de la politique française en Afrique - aussi bien celle de la gauche que celle de la droite..." Et le même chercheur de conclure, dans un autre hebdomadaire (19) : "L'Afrique de papa, ça suffit l" Gagnée par l'afro-pessimisme et enfin sensible aux arguments d'un Victor Chesnault, la France serait-elle sur le point d'abandonner l'Afrique noire? Ce serait lui prêter une détermination qui n'est pas dans ses habitudes en matière de politique africaine. Tout indique qu'il s'agit plutôt d'une faillite sans dépôt de bilan, d'un constat d'échec subi comme une fatalité, d'une mort sans phrases. Victor Chesnault s'époumone au beau milieu de l'indifférence générale de ses compatriotes qui ont bien d'autres soucis que l'Afrique. Que pensent nos trois millions de chômeurs de la politique de coopération de la France ? ECHEC ET SAINE RAISON Toutefois le doute s'insinue. Tant d'échecs, tant de laisser-aller, tant de maladresses et d'impuissance finissent par éveiller le soupçon à force de se répéter avec autant de persévérance. A moins d'être masochistes, il nous est difficile d'admettre que nous soyons si médiocres avec autant de constance. Surgit alors une autre explication: ces échecs ont une finalité, s'inscrivent dans une logique supérieure, obéissent à une rationalité seconde, libérée de toute obligation de résultat matériel. Dans cette hypothèse, les échecs répétés de la Coopération française en Afrique noire, au bout de trois décennies, ne doivent plus être considérés comme accidentels. Il est même grand temps d'admettre que les projets de développement sont par nature voués à l'échec, comme programmés génétiquement pour aboutir à des

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fiascos, à l'insu même des protagonistes dont la bonne foi n'est pas en cause. Les connaissances accumulées sur l'Afrique au fil des années sont en effet considérables. Les archives ne savent plus où stockêf d'innombrables études et rapports dont les conclusions prudentes sont néanmoins sans ambiguïté pour qui sait lire entre les lignes. Les spécialistes abondent dans une multitude de disciplines tropicales et les vieux routiers de l'Afrique sont toujours prêts à nous prodiguer leurs conseils. Les informations abondent mais tout se passe comme si cette connaissance ne trouvait plus son chemin jusqu'à notre conscience et ne pouvait plus modifier nos comportements. En un mot, le savoir reste inopérant. Si nous refusons de tirer les enseignements de notre expérience africaine pour éviter de nouveaux déboires, il faut en conclure que le dérapage est inscrit dans l'ordre normal des choses et que l'échec est finalement désiré. Ces "savoirs qui s'inhibent", ces décisions inapplicables, ces projets construits tout en sachant qu'ils n'aboutiront jamais ne reflètent pas nécessairement l'incompétence, le machiavélisme, la magouille ou le cynisme (qui cependant prospèrent dans ces eaux troubles). Ils tradhisent davantage les symptômes d'une névrose collective qui s'applique à renforcer l'image d'une Afrique à notre convenance parce qu'il faut croire qu'elle répond quelque part à un besoin, qu'elle est nécessaire à notre imaginaire social, à la couverture de nos intérêts, au métabolisme de notre culture. Notre représentation collective de l'Afrique noire fonctionne comme un véritable mécanisme "d'aveuglement au réel". Processus mental, cette représentation se trouve largement découplée des réalités observables sur le terrain comme des résultats concrets des projets de développement. Une telle dénégation du réel n'est aucunement réservée, comme on pourrait le croire, aux sociétés primitives sujettes aux envoûtements collectifs. Elle a touché, par exemple, les experts américains chargés d'analyser la situation pendant la guerre du Vietnam comme le montre Hannah Arendt dans son étude des documents du Pentagone où apparaît un décalage systématique par rapport à la réalité, traduisant un "refus délibéré et obstiné, depuis plus de vingt-cinq ans, de 18

toutes les réalités historiques, politiques et géographiques"(20). Les principaux acteurs de la Coopération française au sens large, des volontaires aux fonctionnaires en passant par les experts et les entrepreneurs, sont aussi compétents qu'on peut l'être et beaucoup parmi eux ont une bonne connaissance des réalités locales. Mais il n'empêche que notre société refuse collectivement certaines vérités sur l'Afrique, sans doute parce qu'elle estime ne pas pouvoir s'offrir le luxe d'une lucidité qu'elle juge trop coûteuse ou trop subversive. Un aveuglement dynamique

Mais comment de tels errements peuvent-ils échapper durablement au diagnostic de tant de chercheurs qui nous auscultent en permanence? C'est que notre aveuglement n'est pas un refus borné ni quelque forme primaire d'ignorance crasse. Il fait preuve au contraire d'une réelle sophistication et se protège derrière des mécanismes si bien huilés qu'ils passent totalement inaperçus. Pour commencer, notre aveuglement n'est pas figé dans des dogmes rigides, facilement repérables comme autant d'anachronismes. Il épouse la mobilité de dialectiques qui donnent lieu à d'innombrables débats sur le Tiers-monde, le développement ou l'ingérence humanitaire. Ces polémiques entretiennent l'illusion qu'un sens critique demeure constamment en éveil sur les questions afticaines. Ensuite et surtout, notre discours sur la Coopération se moule dans un schéma de pensée qui imprègne toute notre culture: le dialogue du Coeur et de la Raison. Cette vision très classique assure un juste équilibre entre l'intelligence et la générosité. Notre coopération serait humaine tout en restant lucide, à l'opposé de toute attitude de fermeture. Une certaine rationalité guideràit nos choix dans le respect de nos intérêts légitimes tandis qu'une authentique générosité apporterait le supplément d'âme indispensable aux grandes entreprises qui cimentent la solidarité entre les hommes.

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Cette présentation nous rassure parce qu'elle reprend à son compte tous les dualismes dont notre culture est pétrie, séparant le corps et l'âme pour mieux les réconcilier au terme d'une dialectique féconde. Elle nous donne une représentation - au sens d'image comme de mise en scène qui évacue, sur le mode affectif, toutes les contradictions qui ne manquent pas de se glisser entre nos intérêts bien compris et les exigences d'une solidarité vraiment désintéressée. Elle permet aussi de donner un sens aux échecs, nombreux dans le domaine de l'aide, en les présentant comme une fatalité inscrite dans la nature humaine. Le dialogue du Coeur et de la Raison se présente comme un heureux compromis entre deux valeurs que notre société se plaît à revendiquer - la clarté intellectuelle du cartésianisme et la générosité de notre fraternité républicaine. Or nos pratiques africaines trahissent allègrement ces deux idéaux - tant la rationalité que la solidarité. Leur faux dialogue juxtapose des contradictions et masque un aveuglement qui conforte tous nos présupposés. Notre représentation de l'Afrique noire, déconnectée de ses réalités au profit d'une vision mythique, n'est qu'une mise en scène mystificatrice. La dramatisation des malheurs de l'Afrique dans la grande presse et les réquisitoires de l'afro-pessimisme traduisent notre incapacité à déchiffrer l'actualité africaine dans une perspective historique à long terme. Notre image de l'Afrique demeure totalement prisonnière d'une structure mentale qui résiste à tout changement. Derrière le renouvellement superficiel qu'exigent les médias, perdurent des stéréotypes qui structurent notre vision de l'Afrique depuis le début de la colonisation. Les indépendances n'ont engendré qu'un changement de vocabulaire grâce auquel "les indigènes" sont devenus "des Africains" et la mise en valeur une promesse de "développement". Ainsi notre société se donne-t-elle le change tout en conservant des schémas de pensée qui sont profondément ancrés dans notre mentalité collective.

Complicités

africaines

Si notre aveuglement se perpétue si facilement, c'est aussi parce qu'il bénéficie de la complicité objective des 20

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