Récits Fondateurs du Drame Rwandais

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Cet ouvrage remet en question le schéma souvent privilégié de la culpabilité de l'Etat et de l'innocence du peuple. C'est pourquoi une question demeure : une meilleure compréhension du génocide permettrait-elle de contenir la folie collective quand celle-ci s'inscrit dans une idéologie raciale au service d'un régime politique ? Cette dramatique interrogation incite à redoubler de vigilance vis-à-vis des élites qui nous gouvernent. Car le drame rwandais a montré qu'il ne suffit plus de dire "plus jamais ça" pour que "ça" ne revienne plus.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296374799
Nombre de pages : 264
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Récits fondateurs du drame rwandais
Discours sociat
idéologies et stéréotypes

Collection Études Africaines

Dernières parutions

Denis ROPA, L'Ouganda de Yoweri Museveni. Louis NGOMO OKITEMBO, L'engagement politique de l'Eglise catholique au Zaïre 1960 - 1992. André FOFANA, Afrique Noire. Les enjeux d'un nouveau départ. Louis SANGARE, Les fondements économiques d'un Etat confédéral en Afrique de l'Ouest. Elisabeth BOESEN, Christine HA~DUNG, Richard KUBA (dir), Le
Borgou

- regards

sur une région

ouest-africaine.

Pierre PIGEON, Les activités informelles en République centrafricaine. Moussa DIAW, La politique étrangère de la Mauritanie.

@L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7185-4

Josias Semujanga

Récits fondateurs du drame rwandais

Discours social, idéologies et stéréotypes

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

À la mémoire de Esdras Semugeshi, mon ami Pauline et Tabea, mes sœurs Tous les anonymes du Rwanda Et aussi pour Marciana, Bénia, Joël, Jacob Guillaume, David et Benjamin.

Remerciements

Je suis très reconnaissant à Marciana Kanyemera, pour m'avoir soutenu à surmonter l'épreuve présentée par la rédaction de ce livre. Mes remerciements vont également à mes collègues Yzabelle Martineau, Alain GolschHiger, Jean-Marie Vianney Kayishema, Gatsimbanyi Kamanyo et Henri Boyi qui ont lu le manuscrit et dont les remarques ont contribué grandement à son amélioration. Enfin j'aimerais dire merci à mon institution, The University of Western Ontario, qui m'a donné les moyens pour terminer ce livre. Et je pense particulièrement à Clive Thomson qui a les a sollicités, ainsi qu'à mon collaborateur immédiat Roland Huo qui a accompli un travail fort remarquable dans la préparation technique du manuscrit.

Ce livre a bénéficié du soutien financier du « Fonds Smallman» de la Faculté des Arts de l'Université Western Ontario.

INTRODUCTION

La vie politique rwandaise a été depuis plus de trois décennies sous la monstrueuse emprise de l'idéologie raciste dont le génocide des Tutsi, en avril 1994, reste le paradigme absolu. En évoquant cette tragédie, certains médias parlent de guerre « interethnique ». S'agit-il vraiment d'un conflit entre deux ethnies, l'une hutu, l'autre tutsi, sans cesse prêtes à s'entre-déchirer? La réalité est plus complexe. L'ex-Président Juvénal Habyarimana avait mis en place un système politique absurde qui visait à se maintenir au pouvoir par tous les moyens, y compris l'extermination d'une partie de la population, constituée non seulement des Tutsi, mais aussi de tous les opposants politiques au régime. La guerre d'octobre 1990 n'est qu'un alibi qui ne résiste pas aux faits. Le régime Habyarimana a toujours pratiqué, à des degrés divers, l'assassinat politique. Entre 1973 et 1976, plus de sept cents personnalités politiques (tous Hutu) de la première République, dont l'ex-Président Grégoire Kayibanda, pourtant considéré comme la figure emblématique de la Révolution hutu de 1959, ont été emprisonnées sans procès et tuées dans des conditions atroces. Indéniablement, il s'agit là d'un terrorisme d'État et non d'un conflit ethnique. Donc, dès sa prise du pouvoir, en 1973, Habyarimana est déjà un dictateur sans scrupule. Chaque fois qu'il s'est trouvé en face d'une opposition réelle ou supposée, il l'a réprimée dans le sang. Quelle a été alors la stratégie utilisée pour présenter le génocide des Tutsi comme un simple conflit ethnique? D'abord, le FPR (le Front patriotique rwandais)l est décrit comme l'ennemi de
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Le FPR est un mouvement créé en 1987 par un groupe de réfugiés rwandais

installés en Ouganda. Sur les péripéties de ce parti, voir le livre de François Misser, Vers un nouveau Rwanda? Entretiens avec Paul Kagamé, Paris, Éditions Luc Pire/Karthala, 1995, où l'auteur s'entretient avec l'actuel Président du parti. 11 existe d'autres textes qui racontent l'histoire du FPR,
notamment ceux de Gérard Prunier

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The Rwanda

Crisis.

History

of Genocide,

New York, Columbia University Press, 1995 et un article paru avant le génocide et la victoire militaire de ce mouvement (voir bibliographie). Comme beaucoup d'autres qui ont étudié l'histoire du FPR, Prunier insiste sur le rôle joué par

toute la masse des Hutu, et tout Tutsi comme «ennemi de l'intérieur ». Quant aux Hutu groupés au sein des partis d'opposition, ils sont présentés comme des «traîtres» à la République. Deux partis politiques diffusent cette idéologie de la haine: le MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement) et la CDR (Coalition pour la défense de la République). Rares sont des dirigeants hutu de l'opposition qui ont échappé à la machine à tuer des miliciens lnterahamwe (Ceux-quivisent-Ia-même-cible), pourtant hutu eux-mêmes2. Au Premier Ministre assassiné avec son mari et au Président de la Cour Suprême, il faut ajouter la quasi-totalité des ministres de l'opposition et beaucoup d'autres chefs hutu. D'aucuns parlent de «révolte spontanée» de la population hutu pour venger son Président. Quels sont les moyens mis en place pour exécuter le sinistre plan? D'abord, la machine propagandiste se sert d'une radiotélévision privée financée par la nomenklatura du MRND : la Radiotélévision libre des Mille collines (RTLM). Elle diffuse constamment le discours de la haine et précise à la population comment il faut se débarrasser de «l'ennemi intérieur» et des « traîtres» à la République. Le même discours est relayé par un journal en langue nationale, le célèbre Kangura, qui a diffusé les dix commandements antitutsi d'un bon «Hutu» stipulant, entre autres, que le Tutsi est toujours l'ennemi du Hutu. Ensuite, dès 1992, l'Etat-Major des Forces armées rwandaises (FAR) élabore un document précisant le « milieu ennemi» : les « Tutsis de l'intérieur ou de l'extérieur », «leurs proches », «les opposants Hutu », etc.
l'Ouganda et passe sous silence la volonté des réfugiés rwandais de rentrer chez eux. Le texte de François Misser me semble plus pertinent car le lecteur est informé du point de vue des dirigeants du FPR, non seulement de celui de l'homme qui a conduit le mouvement rebelle à la victoire militaire de 1994, le Général Kagame, mais aussi de celui de Tito Rutaremara, l'un des grands idéologues du parti. On peut lire également l'article de José Kagabo et Théogène Karabayinga, « Les réfugiés rwandais: de l'exil au retour armé », Les Temps modernes, no 583 (6390) où les auteurs montrent que le FPR est une émanation de réfugiés rwandais vivant en Afrique, contrairement à l'idée souvent avancée selon laquelle le mouvement a été créé par des exilés tutsi vivant en Occident. 2 Le terme interahamwe se traduit habituellement par « Ceux-qui-attaquentensemble ». Littéralement, le mot, composé d'un substantif verbal (intera) et d'un adverbe de manière (hamwe), signifie ceux qui lancent au même endroit. C'estî'ourquoi la traduction «Ceux-qui-visent-la-même-cible» me paraît plus significative dans le contexte du génocide rwandais. Il s'agit d'un nom-slogan: « nous visons le même ennemi tutsi et son allié ».

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Enfin, au niveau de l'administration locale (communes, secteurs, etc.), des responsables sont désignés pour exécuter le plan. Les listes des « ennemis» à abattre sont dressées. À l'aide des registres de recensement communaux, on sait qui est Hutu et qui est Tutsi. Ainsi, deux ans avant son accomplissement, l'extermination était programmée3. Est-il possible que la communauté internationale représentée à Kigali n'ait pas été informée de la préparation du plan d'extermination? Question grave. Oui, tout le monde savait, mais personne n'y a cru. Quatre raisons expliquent, à mon avis, cette naïveté dans l'évaluation de la situation. La première est la négociation, puis la signature des Accords d'Arusha entre le gouvernement rwandais et le FPR4. Lassé par la guerre, le peuple a cru au retour de la paix alors que le plan du génocide entrait dans sa phase finale, La deuxième est la présence des forces de l'ONU à Kigali. Peu au courant des velléités onusiennes, les Rwandais visés par les massacres ont cru, à tort, que les soldats de l'ONU étaient là pour les protéger, La troisième est que presque tout le monde a surestimé la force de frappe du FPR. Ainsi, tout le monde croyait que si le génocide commençait, il serait aussitôt arrêté par les troupes de l'ONU et du FPR dont la supériorité sur les FAR n'était plus à prouver. La dernière est d'ordre rationnel. Le déclenchement du génocide était un suicide politique pour que Habyarimana, fin politicien, se permette une telle erreur, Personne n'avait prévu son « accident» d'avion! Pourquoi les Tutsi n'ont-ils pas fui comme jadis? Pays enclavé, le Rwanda est comme un îlot. Une fois tous les points de passage fermés par les militaires, toutes les collines quadrillées par les miliciens, il était impossible de se frayer un passage. Il faut
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D'après les documents de l'Etat-Major des FAR à Kigali, du 21 septembre

1992, publiés par le journal l 'Humanité du 28 juin 1994. 4 Les Accords d'Arusha ont été négociés puis signés par le FPR et le gouvernement rwandais, le 4 août 1993. L'un des enjeux majeurs était le règlement de la guerre. Celui-ci avait démontré que, même avec les appuis de la France et du Zaïre, les FAR ne pouvaient le repousser de ses positions. Les partis de l'opposition intérieure avaient fini par contraindre le Général Habyarimana à signer « la paix des braves». Soutenus par la communauté internationale, l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et les pays limitrophes Les Accords d'Arusha prévoyaient un gouvernement à base élargie au FPR, une fusion des deux armées et un Parlement transitoire. Le Président Habyarimana, qui avait pourtant signé les Accords, faisait traîner les choses afin de brouiller les alliances tissées entre le FPR et l'opposition intérieure et rendre les Accords inapplicables.

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ajouter à cela la rapidité de l'opération: en deux semaines, du 6 au 20 avril, plus d'un million et demi de personnes ont été tuées5. Si les Hutu et les Tutsi ne sont pas réellement des frères ennemis, comment peut-on expliquer le départ massif des populations hutu vers les pays limitrophes à l'approche des troupes du FPR? Trois raisons expliquent ce phénomène. D'abord, la culture de la haine instaurée depuis les années soixante à travers l'idéologie antitutsi et puis la diabolisation du FPR datant du début de la guerre d'octobre. En effet, le Tutsi, constamment présenté comme un « nostalgique du pouvoir» qui n'avait jamais accepté les acquis de la révolution sociale de 1959, avait fini par apparaître aux yeux du Hutu moyen comme « l'ennemi» éternel qui préparait constamment sa revanche.
5 Le chiffre approximatif de 500 à 800 mille a été avancé par l'équipe des humanitaires présents à Kigali en mai-juin 1994. Plus tard, il a été « officialisé» par les journalistes. On ne saura peut-être jamais le nombre exact des tués. En attendant qu'une recherche systématique donne les chiffres les plus vraisemblables, il faut s'interroger sur le caractère trop approximatif du chiffre avancé jusqu'à maintenant. En effet, l'approximation qui passe presque du simple au double est trop lâche pour servir de mesure. Je propose ici le chiffre de 1 million et demi pour une raison principale: il y a eu plus de 800 mille tués. D'abord, les régions qui connaissaient une grande concentration de Tutsi comme Kibuye, Butare, Kigali, Kibungo et Gitarama, n'ont pratiquement pas connu de rescapés. De rares cas ont été signalés près de la frontière burundaise. De plus, le discours officiel ne donnait pas le chiffre exact des Tutsi. On disait qu'ils étaient 10 % de la population mais en réalité leur nombre était de loin plus élevé, car les différents recensements organisés depuis 1978 n'ont jamais donné les chiffres sur la proportion des ethnies alors que la question avait été posée. Si la proportion des Tutsi n'avait pas été supérieure à ce que dit le discours officiel, les chiffres exacts auraient été donnés puisque la discrimination à leur égard a été pratiquée durant la Première et la Deuxième Républiques. Il faut ajouter à cela que la population rwandaise avait été gonflée à 7 millions et demi d'habitants en 1990 alors qu'en toute logique, elle se situait autour de 6 millions. En effet, dans les années cinquante, les populations burundaise et rwandaise étaient estimées autour de 3 millions pour chaque pays. Et les deux pays ont le même taux de croissance démographique. Or, au début du génocide, la population du Burundi était estimée à 5 millions 800 mille. Chiffre plus réaliste si l'on tient compte du fait que les recensements de 1978 (Rwanda) et de 1979 (Burundi), tous deux financés par l'ONU, ont donné des chiffres comparables: autour de 4 millions 500 mille. On voit mal comment, de 1978 à 1990, la population rwandaise aurait pu dépasser celle du Burundi de près de 2 millions. Si on estime que la proportion de l'ensemble des Tutsi au Rwanda au moment du génocide se situait autour de 20 % (chiffre avancé par des agents de recensement en privé), on a une idée plus ou moins exacte du nombre de tués: autour de 1 million et demi, si l'on ajoute les opposants non-tutsi.

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Et ces clichés ont entretenu la peur dans le pays et le ralliement irréfléchi de certaines populations hutu dans les moments de crise. En second lieu, beaucoup de personnes qui avaient commis le crime de gré ou de force avaient fui pour échapper aux représailles ou au jugement pour génocide. Enfin, les anciennes autorités militaires et civiles comptaient se servir de cette masse humaine comme un bouclier et une force pour préparer éventuellement une guerre de revanche. Le plan a été déjoué par le fait que la guerre du Kivu a conduit au démantèlement des camps et au retour massif des réfugiés au Rwanda. *** Sur la profondeur du génocide des Tutsi et l'idéologie qui l'a justifié, les travaux paraissent déjà impressionnants. Les uns insistent sur l'organisation du génocide et ses implications politiques tant sur le plan national que régional. D'autres pointent du doigt les responsabilités des grandes puissances comme la France pour avoir armé et soutenu le régime de Habyarimana en contradiction avec le principe du respect des droits de l'homme, la Belgique pour avoir mis en place pendant l'époque coloniale un système raciste, contrairement aux coutumes du pays, et l'ONU pour avoir retiré ses troupes au moment où le génocide commençait, laissant ainsi les victimes à la merci de leurs bourreaux. D'autres insistent sur des aspects particuliers du génocide. Ainsi le livre de Rakiya Omar6 compile les données sur l'organisation locale du génocide et rend ainsi possibles des études régionales et des synthèses nationales. Et celui de Jean-Pierre Chrétien7 analyse en détail et de façon originale la collusion des
6 Rakiya Omar, Rwanda: Death, Despair and Defiance, London, African Rights, 1994. 7Jean-Pierre Chrétien, Rwanda. Les Médias du génocide, Paris, Karthala, 1995. Ce livre est incontournable pour les études ultérieures sur le génocide du Rwanda. 11 est une mine d'informations et de documents inédits sur les mécanismes de diffusion de la haine antitutsi dans les médias. Signalons également un autre livre du même auteur sur le discours de la négation du génocide en regard de l'ethnisme au Rwanda et au Burundi: Le Défi de f'ethnisme. Rwanda et Burundi: 1990-1996, Paris, Karthala, 1996. L'originalité de ce livre est de comparer les situations du Rwanda et du Burundi. De ce fait, il rappelle celui de Filip Rentjens, L'Afrique des Grands Lacs en crise, Paris, Karthala, 1994. Mais, en gros, les deux livres reprennent ce que les auteurs et leurs collègues avaient déjà écrit sur la naissance des ethnies. Voir, notamment

Il

médias de masse avec le politique dans l'organisation du génocide. Signalons également un numéro spécial des Temps modernes, sous la direction de Claudine Vidais, qui parle de la transformation des catégories sociales et de ses implications sur le génocide. Sur la même lancée, on peut citer le livre de Gérard Prunier9 même si la théorie chamitique qui le sous-tend en diminue la portée et celui de Jean-Claude Willame qui introduit le rôle des facteurs économique et démographique dans le drame rwandais. Ce que les africanistes parisiens appellent le « nazisme tropical» a coûté la vie à environ un million et demi de personnes. Et, plus de quatre ans après, les écrits deviennent si nombreux que même les experts ont du mal à embrasser leur ensemble. Néanmoins, deux types de documents doivent être distingués. Amarrés à l'actualité, de nombreux ouvrages ont, dès le début, considéré le génocide des Tutsi comme résultant de l'irresponsabilité de la communauté internationale qui n'a pas pu l'empêcher alors qu'elle en avait été suffisamment informée. Dans cette veine, plusieurs livres condamnent nommément certains pays pour avoir soutenu le régime Habyarimana alors que celui-ci pratiquait l'exclusion systématique des Tutsi avant leur extermination. D'autres, comme la revue GoliaslO, insistent sur le côté moral et centrent leurs recherches sur la compromission de l'Église catholique depuis le simple paroissien jusqu'au Vatican qui, jusqu'à

Jean-Loup Amselle et Elikia Mbokolo (éds.), Au cœur de l'ethnie, Paris, La Découverte, 1985. 8 Les Temps modernes, no 582, 1995: «Les politiques de la haine: Rwanda, Burundi: 1994-1995 ». 9 Gérard Prunier, The Rwanda Crisis. History of Genocide, New York, Columbia University Press, 1995. Claudine Vidal a fait une intéressante étude critique de ce livre dans la revue L 'Homme, no 145, pp. 229-237. JOGo/ias nos 48/49, Rwanda: l 'honneur perdu des missionnaires, été 1996, et de nombreux récits des journalistes et expatriés occidentaux présents au Rwanda au moment du génocide ou connaissant le pays. Citons, notamment Colette Braeckman, Rwanda. Histoire d'un génocide, Paris, Fayard, 1994; FrançoisXavier Verschave, Complicité de génocide? La Politique de la France au Rwanda, Paris, La Découverte, 1994; Orner MarchaI, Pleure, Ô Rwanda bien aimé, Villance-en-Ardenne (Belgique), Orner MarchaI éditeur, 1994; Pascal Krop, Le Génocide franco-africain: faut-il juger les Mitterrand?, Paris, L'Harmattan, 1994; Dominique Franche, Rwanda. Généalogie d'un génocide, Paris, Éditions Mille et Une Nuits, 1997; François Bugingo, Africa Mea. Le Rwanda et le drame africain, Montréal, Liber, 1997, etc.

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présent, n'a pas encore condamné les «génocidaires »11. Moins nombreux, des documents de témoignage, notamment ceux des journalistes occidentaux présents lors des scènes d'abattage des Tutsi, apportent également un éclairage sur la situation. Tous dégagent un contenu moral explicite. La condamnation et l'apologie y sont évidentes. Certes, il ne faut jamais minimiser les aspects moraux du « parmehutu-cédérisme »12. Cependant, continuer à condamner les méchants colons et leurs remplaçants cédéristes ne fait pas progresser de façon décisive nos connaissances sur les possibilités de surgissement des génocides dans les sociétés modernes. Ces études et bien d'autres que je vais citer au cours de cette investigation présentent un point commun: celui d'insister sur le caractère extérieur de la transformation de la mémoire historique des Rwandais. Pour ma part, il me semble que de la rencontre avec le discours colonial comme moyen de transformation de la mémoire culturelle du Rwanda précolonial est née une nouvelle mémoire historique amalgamant l'ancien et le moderne. Et pour cela trois questions ont retenu mon attention: - Comment le discours missionnaire et le discours du savoir en sciences humaines ont-ils transformé la mémoire historique du
Il

Ce terme est utilisé au Rwanda commeun substantif et se généralise dans les

médias. Et il est employé ici dans le même sens. 12La CDR (Coalition pour la défense de la République) est le parti extrémiste hutu responsable de l'idéologie du génocide des Tutsi de 1994. Son idéologie est une réadaptation du programme d'un grand parti populaire, le Parti pour l'émancipation hutu (PARMEHUTU), dont j'analyse la propagande aux chapitres IV et V. Pour être plus précis, il faudrait parler de «parmehutucédérisme» qui se définit comme la seule défense de la République et désigne d'autres partis comme des «complices de l'ennemi ». Cette idéologie du génocide s'appelle également dans d'autres discours, Hutu power. Dans la suite du texte, j'utilise l'une ou l'autre appellation, mais, dans l'ensemble, je privilégie le terme Parmehutu-cédérisme lorsqu'il s'agit de parler de l'idéologie raciale qui a conduit au génocide. Sur cette idéologie, il faut lire, outre les articles de Kangura et le Manifeste des Bahutu, le livre de Jean Barahinyura Shyirambere, Trente deux ans après la Révolution sociale de 1959. Réflexions sur le mouvement terroriste inyenzi et inyenzi rajeunis, alias FPR-Inkotanyi dans leurs tentatives de réinstauration du pouvoir tutsi au Rwanda, Frankfurt, Éditions Izuba, 1992. L'auteur, ancien membre du FPR, est l'un des fondateurs de la CDR. Il prêche la suprématie hutu. Son affiliation au FPR, qui avait étonné plusieurs, était une tactique pour lutter contre Habyarimana qu'il accuse dans un autre livre polémique, d'avoir assassiné le père de la révolution hutu: Grégoire Kayibanda. Voir Barahinyura 1. Shyirambere, 1973-1988. Habyarimana. Quinze ans de tyrannie et de tartufferie au Rwanda, Frankfurt, Éditions Izuba, 1988.

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Rwanda préchrétien à partir des clichés et stéréotypes de l'Occident? - Comment est-on passé de la structure tripolaire de la culture du Rwanda préchrétien à la structure bipolaire et à ses manifestations dans le Rwanda moderne? - Comment le discours politique utilise-t-il une telle bipolarité dans ses stratégies argumentatives ? J'ai émis une série d'hypothèses sur des aspects du génocide, notamment sa rapidité, à partir de l'analyse des récits traversant le discours social au Rwanda depuis le début de la colonisation. 1. S'il est indéniable que l'organisation du génocide est l'œuvre d'un petit noyau extrémiste autour du Président Habyarimana, et qu'il utilise le Parmehutu-cédérisme comme propagande politique, il est tout aussi indéniable que la rapidité de l'embrasement atteste de l'existence d'un seuil d'acceptabilitél3 de l'exclusion des Tutsi au sein de la population hutu. De ce fait, le discours parmehutucédériste ne peut, sans artifice, être détaché de son contexte culturel qui, seul, permet l'adhésion des destinataires des idéologues du racisme hutu. 2. Ce seuil d'acceptabilité de l'exclusion du Tutsi, fondé sur le stéréotype racial du Hamite- Tutsi, qui est de nature collective, éclaire les actes individuels dans l'exécution du génocide. 3. Et ce même seuil résulte de la transformation de la mémoire ancienne par la socialisation et la scolarisation qui ont cimenté l'idéologie de l'exclusion de l'autre et marqué de façon profonde les jeunes générations. Aussi, celles-ci prolongent-elles le stéréotype du «Tutsi né pour dominer» alors qu'elles n'ont jamais rencontré des membres de ce groupe dans l'administration depuis une quarantaine d'années. 4. Comprendre la profondeur d'un tel seuil d'acceptabilité de l'exclusion du Tutsi dans la mémoire collective des Hutu a permis à l'acteur politique de créer les mécanismes de son usage dans la propagande du génocide. 5. Cette façon d'envisager le phénomène permet d'approfondir les différentes formes tant collectives qu'individuelles du discours sur le génocide et de discuter d'une autre idée consistant à établir habituellement une opposition entre les politiciens extrémistes de la CDR, du MRND et autres MDR-Power, et le peuple innocent,
13 Ce tenne emprunté à Marc Angenot dans Ce que l'on dit des Juifs en 1889. Antisémitisme et discours social, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 1989, éclaire très bien la situation du génocide rwandais.

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comme si le discours des chefs n'atteignait jamais le destinataire: le peuple. 6. Aucune analyse sérieuse du discours sur le génocide ne saurait privilégier le côté émetteur (les meneurs propagandistes) sans poser la question du récepteur (le peuple). De fait, dans le discours du génocide, les énoncés sur le rejet du Tutsi sont partagés aussi bien par le meneur que par le peuple. 7. Le phénomène du génocide des Tutsi par les Hutu, groupes que rien ne distingue objectivement, a conduit à considérer le cédérisme, sorte d'intégrisme populiste hutu, comme un phénomène sidérant par son ampleur et ses amalgames idéologiques. Or, il l'est effectivement à plus d'un titre. Aussi a-ton l'habitude de céder, face à lui, aux vieux clichés des Nègres, barbares indécrottables qui, malgré deux siècles d'esclavagisme et un siècle de colonisation civilisatrice, continuent à s'entre-déchirer. Ce serait là, pourtant, une explication trop facile face à une idéologie raciste dont les origines remontent à plus loin que le projet colonial lui-même et qui utilise, de façon dramatiquement efficace, différentes idéologies racistes du XXe siècle. 8. Le parmehutu-cédérisme n'est pas un monstre qui jaillit de la barbarie atavique du Noir. Il possède son cheminement, ses structures narratives et son parcours argumentatif. Comme d'autres idéologies intégristes et fanatiques, il sait manipuler les textes, les acteurs et les situations. *** Pour comprendre le génocide rwandais, il faut interroger les sources auxquelles le Parmehutu-cédérisme se réfère, les circonstances dans lesquelles il a pris naissance et les visées idéologiques et obsessionnelles qui l'animent. Tel est l'objectif de ce livre. Or, ce travail d'analyse est ce que tout discours intégriste déteste. Car le cédérisme se donne comme la réponse absolue, sans la moindre interpellation contradictoire possible, aux conditions sociohistoriques du Hutu. Comme toute idéologie raciste qui se respecte, le parmehutu-cédérisme n'a pas d'interlocuteurs et n'en veut pas. Il veut uniquement des adeptes et des ennemis. Aux paysans hutu pauvres, les militants assurent la justice populaire qui ne sera faite que quand les Tutsi seront supprimés et leurs biens distribués. Ce schéma est le même au Burundi, au Rwanda et au Zaïre. Les vaches sont tuées et la viande est mangée dans une sorte d'orgie collective, les magasins et les maisons sont pillés et les terres 15

confisquées. En Occident, la tactique est plus sournoise. Elle vise les expatriés qui ont travaillé dans ces pays et les élites hutu qui prônent l'État de droit. Les cédéristes accusent les premiers de soutenir les Tutsi et les seconds d'être des vendus et des traîtres à la cause hutu. Cette stratégie est remarquablement payante. Coupé des informations fiables, le public occidental ne sait pas exactement de quoi l'on parle. Et comme il ne comprend pas pourquoi on tue tant, il est résigné. Les récits sur les massacres dans les églises n'intéressent que les parents des victimes et, là encore, l' honneur est sauf parce que les barbares noirs sont les seuls coupables. La complicité du public comme celle des gouvernements locaux ou même de l'Église est tue. Et le problème est déplacé, reporté sur les conditions dramatiques vécues par les réfugiés. Mais les images insoutenables des cadavres en décomposition, des vieillards et des enfants moribonds, ne sauraient gommer pour autant une réalité encore plus cruelle: cette masse, encadrée par les milices de la CDR-MRND, a tué, volontairement ou sous la pression des meneurs, plus d'un million de gens. De plus, cette logorrhée humanitariste ressemble souvent à une confession publique des péchés commis par l'Occident, à en croire l'un des grands ténors politico-humanitaristes, Bernard Kouchner : l'Occident est coupable de tous les maux du monde, et les pauvres Noirs sont innocents. Il est superflu d'insister davantage sur ce discours victimisant l'Occident et absolvant l'Afrique ou le TiersMonde, car d'autres auteurs ont déjà analysé ce phénomène et souligné la langue de bois qui le sous-tend14. Rappelons cependant que cette perception résignée marque la politique internationale actuelle qui se soutient par les paralogismes de la Croix-Rouge: soigner les blessés dans la chambre pendant que le bourreau attend la victime dans l'antichambre comme ce fut le cas dans le génocide rwandais. Cette sorte d'ambiguïté morale et le mépris qui l'accompagne vont même parfois plus loin, car certains politiciens affirment que les intégristes hutu sont incapables d'organiser un génocide. Tel est le cas de l'ex-Conseiller de l'Élysée pour les Affaires africaines, Jean-Christophe Mitterrand qui, interrogé par un journaliste sur son rôle dans le soutien accordé par son gouvernement au régime Habyarimana, pousse le cynisme jusqu'à déclarer sans ambages que de telles images des Tutsi déchiquetés dans les églises ne l'empêchent pas de dormir.
14 Pascal Bruckner, Le Sanglot de l 'homme blanc, Paris, Seuil, 1983 et Marc Angenot, Les Idéologies du ressentiment, Montréal, XYZ, 1996.

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À cette vision fataliste actuelle, cette étude tente d'opposer une explication de la situation qui rétablit la part du réel et celle de l'idéologie. Il ne s'agit pas de proposer une vision angélique des sociétés précoloniales africaines, d'autres l'ont fait mieux que moi, et je ne crois ~as qu'il faille combattre une utopie (l'État hutu) par une autre: l'Etat précolonial datant de l'époque où les Rwandais utilisaient d'autres moyens que la machette pour régler des tensions sociales. Mon intention est plutôt de démonter les mécanismes argumentatifs de l'idéologie cédériste, les conditions de sa naissance et son rôle dans le génocide rwandais. Comme toute idéologie, le cédérisme a sa visée: l'amalgame du politique et du socioéconomique, de l'individuel et du collectif. Quelle est la véritable origine du génocide des Tutsi? Pourquoi le hamitisme, qui est pourtant une invention coloniale, s'est-il transformé en un antihamitisme comparable, dans ses stratégies idéologiques, au nazisme? La société rwandaise contient-elle des éléments de régression? Pourquoi la figure de la femme est-elle devenue un lieu de cristallisation de l'intégrisme Hutu: la Tutsi traîtresse, espionne, femme fatale? Comment cette tuerie programmée pouvait-elle bien signifier une «défense de la République »? Ne s'agit-il pas, au contraire, de la mise au tombeau de l'une des nations africaines les plus anciennes du continent? Ces questions interpellent inévitablement toute personne qui s'interroge sur la montée de l'intégrisme ethnique et raciste en Afrique ainsi que ses conséquences sur les notions comme la citoyenneté, la nationalité, les droits et les devoirs de chacun dans un Etat moderne. Ce livre tente d'y répondre en essayant de donner un panorama précis de la naissance de l'idéologie du génocide en Afrique centrale en général et au Rwanda en particulier, ainsi que sa perpétuation des stéréotypes éculés dans les discours du savoir. Plutôt que d'instruire le procès des Hutu ou des Tutsi comme d'aucuns le font et de camper les bons d'un côté et les méchants de l'autre, je m'attacherai à démonter les mécanismes argumentatifs d'une idéologie et leurs implications sur le phénomène de la violence dans les sociétés africaines contemporaines, et plus particulièrement dans le drame rwandais.

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Complexe et fondamentalement conflictuelle, la question du génocide ne cesse d'inquiéter le monde. De ce fait, l'ampleur des massacres et les raisons invoquées pour les justifier s'inscrivent dans une logique qui interroge plusieurs domaines: l'histoire, le droit, la morale, la sociologie, l'anthropologie, la littérature, la politique, etc. Même si tout le monde sait que le génocide est un mot pour désigner un meurtre, la question qui se pose dans l'analyse du phénomène génocidaire est de savoir si l'acte de tuer est plus déterminant que le processus discursif de justification par le bourreau et de dénomination du meurtre par le justicier. C'est que, la plupart du temps, le génocide apparaît comme un crime sans nom tellement il ressort de ce que certains considèrent comme le « Mal absolu ». Mais alors, pourquoi avons-nous besoin de désigner différemment les meurtres alors qu'ils signifient tous la mise à mort d'une personne ou de plusieurs milliers de personnes? C'est, je crois, parce que tout acte pour avoir un sens particulier doit être nommé de façon particulière autant que possible. En ce sens, le génocide se différencie de la peine de mort ou des massacres répressifs des populations. Si on passe en revue des génocides du XXe siècle, nombre d'entre eux, malgré les différents modes d'organisation liés à leur contexte historique particulier, apparaissent, à la fois, comme des meurtres collectifs d'État et comme un discours sur ce meurtre. Du fait des distorsions fréquentes en ce genre de débat, le génocide est toujours tour à tour affirmé et nié. Ainsi, le massacre des Tutsi du Rwanda n'est pas un génocide dans l'optique adoptée par JeanClaude Willamel5: Bien que le génocide ait été utilisé dans cette étude pour qualifier les événements de 1994, il ne nous satisfait pas pleinement. En effet, dans son acception plénière, il suppose l'extermination intentionnelle d'un "peuple" ou d'une "ethnie". Or, on sait que les concepts de peuple ou d'ethnie pour qualifier les Hutu prêtent à discussion. Par ailleurs, il n'est nullement évident que les promoteurs du "génocide" visaient au premier chef l'éradication des Tutsi en tant que tels. Il y a lieu de croire que les Tutsi, regardés comme des « ennemis» intérieurs, et les opposants hutu qui avaient accepté de « pactiser» avec « un envahisseur» (le FPR.)
15Jean-Claude Willame, Aux sources de l'hécatombe Institut Africain-CEDAF/L'Harmattan, 1995. rwandaise, Bruxelles/Paris,

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furent désignés à la vindicte publique non pas parce qu'ils étaient ethniquement marqués, mais parce qu'ils étaient perçus comme une « cinquième colonne. » (10) J'aurai l'occasion de revenir sur ce passage pour relever les mécanismes paralogiques qui le caractérisent. Je me contente, pour le moment, de souligner que son auteur reconnaît l'existence du massacre des Tutsi par les Hutu mais semble gêné par le mot « génocide» que l'on utilise pour le désigner. De ce fait, mon hypothèse de départ se vérifie, à savoir qu'un meurtre collectif ne devient génocide que par un processus narratif de nomination. S'il s'agissait de lutter contre la « cinquième colonne », comment Willame expliquerait-il le massacre des personnes invalides, des bébés, des femmes enceintes, des vieillards et même des fous? Les maternités, les asiles psychiatriques et les orphelinats n'ont-ils pas été nettoyés de toute personne du groupe tutsi? On peut, dès lors, étudier les enjeux discursifs du génocide dans un État donné, à une époque donnée, afin de montrer la profondeur du phénomène comme fait de société. Mais, pour cela, nombre de catégories explicatives utilisées exigent d'être revues. Différentes typologies du génocide issues de la sociologie positiviste expliquent difficilement, malgré leur rigueur, le dénominateur commun entre les génocides des Arméniens, des Juifs, des Tsiganes et des Tutsi. De même, des histe1iéns et des anthropologues africanistes défoncent des portes largement ouvertes quand ils tentent de prouver que la logique du génocide n'existait pas dans les sociétés traditionnelles de l'Afrique. Le génocide d'un groupe n'est, en fait, possible que là où il existe des structures étatiques modernes permettant au pouvoir politique un contrôle efficace de la population. Certes, ces typologies soulignent le caractère organisationnel étatique des génocides, mais laissent en suspens la question de la population civile adhérant à l'idéologie de l'exclusion de l'autre. Au-delà de cet aspect organisationnel, le génocide procède surtout de la haine partagée d'un groupe social majoritaire contre une minorité. C'est à partir de cette croyance commune sur la nocivité de l'autre que se construit le seuil d'acceptabilité de son exclusion et, finalement, de son extermination. Cet ouvrage ne saurait évidemment épuiser tous les aspects du génocide. Celui-ci, comme tout meurtre, comporte, ainsi que je l'ai déjà souligné, des aspects moraux, juridiques, sociaux, énonciatifs, historiques, religieux, etc. Comment une énonciation sur le meurtre

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se constitue-t-elle et se donne-t-elle à lire dans un discours social? Telle est la question riche en implications critiques que je me suis posée. En analyse du discours, le problème préliminaire est de savoir si le lecteur peut s'arrêter à un cas, par exemple le génocide des Tutsi, des Juifs, des Tsiganes ou des Arméniens, ou, au contraire, s'il doit chercher à établir des relations entre toutes les sortes de génocide. Quelles sont les régularités constitutives des récits sur le génocide? En effet, tout le monde s'accorde à reconnaître que l'État moderne, tel qu'il est organisé depuis le XIXe siècle en Occident et son importation dans les anciennes colonies d'Afrique ou d'Asie, a mis en place un système régissant le contrôle de la vie: faire mourir ou laisser vivre selon l'expression désormais consacrée de Michel Foucault16. Ce modèle domine le monde entier, notamment le Rwanda dont il est ici question. Par ailleurs, il est également reconnu que le discours politique a toujours été un lieu d'observation privilégié des phénomènes sociaux, comme le génocide et les autres meurtres «justifiables ». Aussi convient-il de donner la primauté à la comparaison entre les différents cas de génocide, car tout discours sur le génocide est traversé et déterminé par ses relations avec des meurtres semblables tant sur le plan formel que thématique. Et ce brassage d'horizons pose l'urgence de repenser les schèmes explicatifs les plus éprouvés et exige l'innovation du principe - un génocide est une barbarie ou une catastrophe hors de notre intelligibilité - à partir duquel nombre d'études sur le génocide fondent leurs postulats de lecture. Puisque le contrôle de la population par l'État est devenu un phénomène international, il importe de penser le génocide comme une décision virtuelle dans tout État moderne que l'on peut analyser dans tous les énoncés sur ce meurtre. Et cette idée vient elle-même de la volonté de nuancer les opinions largement répandues et partagées selon lesquelles tout génocide est un cas particulier. La Shoah est l'œuvre d'un fou comme Hitler! Et le génocide des Tutsi est dilué dans le cliché racial des Noirs qui s'entre-tuent! Puisque l'honneur du peuple et de l'État sont saufs, la vie peut continuer.
Michel Foucault, « Faire vivre et laisser mourir: la naissance du racisme », Les Temps modernes no 535 (37-61). Dans cet article, l'auteur montre la généalogie du racisme d'état à partir du problème de la guerre. Selon Foucault, c'est à partir du XVIIIe siècle que l'État s'arroge progressivement le « droit de faire vivre et de laisser mourir» une catégorie de citoyens à partir des stratégies idéologiques définissant les conditions de normalité.
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