Refuge-réfugiés

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Au pied des montagnes qui forment frontière entre le Mexique et le Guatemala, des Camps... 1984... Des Camps très différents les uns des autres mais qui demeurent aussi, d'une certaine façon, très semblables... Des Réfugiés guatémaltèques vivent là ; certains depuis plusieurs années déjà, d'autres depuis quelques mois seulement... Le bras tendu et le doigt pointé vers l'Est, ils nous le montrent ce Guatemala qu'un rempart de reliefs verts au modelé harmonieux dissimule mais que chacun devine. Puis accompagnant ce geste et ce regard, ils nous disent : ... "del otro lado, là-bas, de l'autre côté nous avions notre village, notre petite maison et nos cultures..., aujourd'hui nous sommes ici, et de tout cela nous n'avons plus que le souvenir"... Mais, cet "autre côté", c'est aussi le symbole à la fois ambigu et douloureux d'un double regard qui, dépassant le simple jeu de mots, exprime les deux pôles de l'exode. Il est le Guatemala pour l'Indien des hautes terres désormais Réfugié, puis il est, simultanément, le Mexique alors terre d'asile, terre étrangère. Le quotidien dans ces camps est tout cela. Il est ce présent de "reconstruction" et d'"attente" sans cesse pénétré d'un passé et tourné vers un futur que l'espoir nomme "retour"... Cet ouvrage constitue une réponse au partage de ce quotidien que les Réfugiés de cinq de ces Camps m'ont autorisé à vivre à leur côté durant quelques mois. ... Une réponse qui se veut rapprochement.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296379886
Nombre de pages : 144
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REFUGE, RÉFUGIÉS
DES GUATÉMALTÈQUES SUR TERRE MEXICAINE

Dans la Collection Connaissance des Hommes

Jean GIRARD,Les Bassari du Sénégal. Fils du Caméléon, 1985. Dominique CASAJUS, Peau d'A ne, et autres contes touaregs, 1985. Bernard HOURS, L'Etat sorcier. Santé publique et société au Cameroun, 1986. Maurice DUVAL, Un totalitarisme sans Etat. Essai d'anthro~ pologie politique à partir d'un village burkinabé, 1986. Fabrizio SABELLI, Le pouvoir des lignages en Afrique. La reproduction sociale des communautés du Nord-Ghana, 1986. Françoise COUSIN,Tissus imprimés du Rajasthan, 1986. Didier BOREMANSE, es Indiens lacandons, 1986. L

Vinc.ent COUDERT

REFUGE,

RÉFUGIÉS

DES GUATÉMALTÈQUES SUR TERRE MEXICAINE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Illustration de couverture: Christiane GOUPYet Vincent CoUDERT Cartographie: Jacques COUDERT

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-744-7

Je dédie ces pages à ceux-là mêmes qui en sont les acteurs et qui, d'une certaine façon, en demeurent les co-signataires: los réfugiados de Ojo de Agua, La Noria, La Colmena, Nuevo Mexico y de Santa Rosa. Je remercie Rosa Maria et Armando qui, sur place, ont facilité mon insertion parmi la population réfugiée. Enfin, je tiens à exprimer ma reconnaissance aux amis et aux proches qui m'ont soutenu tout au long de la réalisation du présent ouvrage.

Introduction

Il est des mots obscurs, des mots «étranges» dont le sens nous échappe. Pourtant ils n'appartiennent pas à ce vocabulaire complexe qui résistant à notre connaissance, nous oblige à d'incessantes relectures de sa définition ou de son orthographe. Non, ce sont paradoxalement de simples mots, de quelques syllabes seulement, dont l'usage est amplifié et l'acceptation raccourcie par le processus de banalisation médiatique. Des mots, encore qui bien souvent renvoient à des réalités lointaines, si lointaines parfois que l'on oublie qu'elles sont éclairées du même soleil et rythmées par la même lune que celui et celle qui, ici, traversent nos jours et nos nuits... « Réfugié» et «camp» font partie de ceux-là. Ils sont des millions dans le monde, des millions d'hommes, de femmes et d'enfants qui pour fuir un univers oppressant ont dû passer une, et quelquefois plusieurs frontières pour trouver refuge et continuer à vivre. Bien sftr: on nous parle un peu de ces «gens-là» dans la presse et parfois aussi à travers de fugitives images télévisées... On nous dit qu'ils viennent de «là» et qu'ils séjournent « ici» puis, comme pour mieux nous faire comprendre «ce qu'ils sont», on nous donne des chiffres, beaucoup de chiffres accompagnés, une fois de plus, de mots étranges, des mots dont la brutalité cinglante finit par ronronner et ne plus résonner dans nos têtes. Mais en vérité que savons-nous de ce monde-là, que connaissons-nous de ces populations qui ont vu, un jour, s'ouvrir dans leur histoire cette gigan-

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tesque brèche représentant à la fois salut et déchirure, cette sorte de p~enthèse aussi infinie qu'incertaine, qui se referme sur des points de suspension et d'interrogation? Lorsque je suis arrivé dans le Chiapas, au sud-est du Mexique et lorsque j'ai voulu m'intéresser aux Guatémaltèques réfugiés dans les camps qui longent la frontière séparant cet Etat du Guatemala, j'ai cherché puis encore cherché des informations, des documents les concernant, mais je n'ai, en vérité, rien trouvé qui réponde à ce que j'attendais. La plupart des renseignements que je parvins à glaner, çà et là, semblaient écrits de la même main, celle des «hommes libres». Celle qui puisant dans le constat légitime d'atrocités que l'on pourrait croire d'un autre temps, décrit, plus noir et plus circonstancié encore, les griffes de ce passé auquel les réfugiés ont échappé; au récit de massacres suivent, dans une pesante chronologie, d'autres récits de massacres. Dénonciation de l'intolérable dont l'écho se perd malheureusement dans les méandres de sentiments confus, ces peintures «hyperréalistes », plus vraies que la réalité, aveuglent l'observateur et façonnent en lui une attitude dénaturée. Parce que ces « images» qui nous parviennent ne sont finalement ni vraies ni fausses, mais incomplètes et donc vraies et fausses à la fois, parce qu'elles ne semblent nous parler que pour satisfaire à notre demande partielle et désabusée d'information en se métamorphosant en bien de consommation, parce que cette habitude, rimant avec lassitude, finit par donner au souci naturel du devenir de l' « autre» la forme d'une curiosité ambiguë, nous en arrivons à ne plus voir de l'homme réfugié qu'un froid statut politique et du camp qu'un espace sous contrôle. Or, ne jouons-nous pas là, inconsciemment, le jeu de ceux-là même que nous accusons, celui de ceux qui, précisément, sont à la base de l'exode massif de ces populations, en stigmatisant «ce qui est» par des « ce qu'on sait », qui ne font que redoubler, à travers une redondance stérile, l'isolement et l'idée de « mort »

qui l'accompagne? Durant ces cinq mois passés à raison de trois ou quatre jours par semaine dans quelques-uns de ces camps, les réfugiés m'ont montré un autre aspect de leur existence dans cet «ailleurs» ; ce qu'ils m'ont dit, ce qu'ils m'ont laissé voir d'eux-mêmes fut souvent très loin de ce que 8

nous pouvons imaginer. Car au-delà des ternes souvenirs de ce passé auquel nous faisions allusion plus haut, sont présents en chaque réfugié des reflets d'un autre passé plus coloré et plus vivant qui portent en eux cette dimension essentielle nommée espoir. En vérité, ce qui revenait le plus souvent, pour ne pas dire à chaque instant, dans leurs discours, semblait appartenir à une époque sans date qu'ils appelaient «antes» - «avant»; un «avant» presque idéalisé d'où curieusement était effacé toute rancœur... A l'image de ce présent pénétré du passé, cette gigantesque toile de fond, chaude et amère, qui paraissait offrir jour après jour, au regard de la plupart des réfugiés de la région, le spectacle d'un Guatemala à la fois proche et lointain, présent et absent. Quelquefois même, les montagnes qui marquent la frontière et dessinent l'horizon, donnaient l'impression en se penchant avec malice au-dessus des camps, d'inviter leurs habitants à un franchissement, à un retour... De même qu'ici le temps est sans date, le Guatemala, lui, est sans nom; on l'appelle plus simplement
« alla» ou «deI otro lado »

côté»...

- «là-bas» ou «de l'autre

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Chapitre premier

... De Huehuetenango

à Comalapa...

1981 marque dans certaines régions du Guatemala, le début d'un important courant d'exode de la population paysanne en direction des pays voisins et plus particulièrement du Mexique. Ce peuple, essentiellement indien, réduit depuis quelques décennies à une vie misérable par une politique agricole d'exclusion aux mains de grands propriétaires terriens, puis persécutée par l'armée de Rios Montt, chargée d'en garantir l'efficacité, n'a en cette période guère le choix de sa «destinée ». Rester, avec le goût âpre de la peur dans la bouche, peur de voir un jour sa maigre récolte et son village détruits ou encore peur de voir un des siens disparaître, ou bien fuir, c'est-à-dire tout abandonner, pour tenter de survivre, ailleurs. Chaque jour, le climat se fait plus pesant, plus menaçant... Avant d'aller plus loin dans les détails de la situation actuelle au Guatemala, revenons au début des années cinquante, alors que le gouvernement Arbenz est sur le point d'être renversé par l'armée. Depuis 1951, Jacobo Arbenz Gusman tente de mettre en place un vaste plan de réforme agraire destiné à saper le monopole dont jouissel!t la Frutera (c'est-à-dire la United Fruit Company) et les grandes « fincas » (ces nombreuses exploitations aux mains d'une poignée de gros propriétaires vivant le plus souvent à la capitale). Voulant ainsi s'attaquer aux racines du mal qui ronge son pays, Arbenz se heurte rapidement à ceux que 11

cette politique condamne et qui voient à travers elle l'émergeance d'une nouvelle classe de petits propriétaires. Un virulant mouvement de contre-réforme se met alors en place. Soutenues par les Etats-Unis, les troupes du colonel Castillo Armas, jusque-là retranchées dans les pays voisins, tels que le Honduras ou le Nicaragua, se mobilisent et menacent directement le gouvernement guatémaltèque. En juin 1954, alors que le terrain avait été soigneusement préparé par la CIA et par une puissante campagne de presse dénonçant le gouvernement Arbenz comme «dangereusement communiste », la contre-révolution, menée par Castillo, s'empare du pouvoir. Cette intervention permit de dévoiler au grand jour le rôle décisif des compagnies fruitières américaines dans la politique extérieure des EtatsUnis en matière de contrôle de l'infiltration de la « subversion» dans la politique centro-américaine. Depuis cette date, les gouvernements militaires se sont succédés sous la surveillance des Etats-Unis, mais aussi avec son aide économique et son soutien armé. Cependant, dans cet Etat, cinq fois plus petit que la France, que la forêt recouvre pour moitié et dont guère plus de 10 % des terres sont cultivables, les conflits sociaux demeurent, prenant des allures de simples manifestations mais aussi la forme bien connue dans cette région du monde, de guérilla. 1. ... fis ont brûlé nos maisons et nos champs... Le Guatemala, avec près de 7,9 millions d'habitants, est l'Etat le plus peuplé d'Amérique centrale, mais aussi

le plus « indien » d'Amérique latine. Il n'est certes pas
aisé d'en donner l'effectif précis, compte tenu des incer-

titudes et des doutes qui entourent sa « définition », mais
l'on peut penser, sans que la marge d'erreur soit trop importante, qu'ils constituent près de 50 % de la population. Si l'on ajoute maintenant à ces Indiens essentiellement tournés vers une agriculture de subsistance, les quelque 15 % des Ladinos qui partagent les mêmes conditions <levie, on aboutit à la composition du secteur populaire du pays, le reste de la stratification sociale s'établissant comme suit: 20 % regroupant les petits propriétaires, les artisants et les petits commerçants, dans le secteur moyen 12

ou intermédiaire, puis 5 % réunissant la frange supérieure de la bourgeoisie parmi laquelle on compte les propriétaires des grandes plantations (60 % des terres pour 2 % de la population), les cols blancs, les membres de professions libérales, les gros commerçants... C'est entre les mains de ces 5 % là qu'est concentrée un peu moins de la moitié du revenu national, et c'est également là, comme l'on peut s'en douter, qu'il faut chercher les hommes qui, à tous les niveaux de la hiérarchie politique, manœuvrent le pays tout entier. Tout se complique encore davantage quand on sait qu'après ces trente années de pouvoir, l'armée détient, outre les immenses exploitations agro-industrielles, une part des médias avec quelques chaînes de radiotélévision, et une quantité appréciable d'entreprises industrielles, commerciales et immobilières. Son enrichissement est tel que l'oligarchie traditionnelle se voit menacée. Justifiant par l'anticommunisme l'accumulation et la consolidation de ce qui lui est acquis, l'armée s'octroie tous les droits; le droit de plonger dans la misère la plus noire ceux que le passé n'avait déjà pas favorisé, mais aussi le droit d'abattre froidement tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre se rebellent contre sa politique. Les premiers que ce pouvoir menace sont les groupes révolutionnaires armés qui, afin de se soustraire aux multiples contrôles quadrittant les villes et les axes routiers, mènent une vie cachée dans les montagnes, sur les lieux mêmes de résidence des communautés indiennes. A l'image de cette ségrégation sociale, s'apparantant presque à un système de castes tant le fossé qui sépare les différents secteurs est large et profond, la nation présente, dans sa morphologie, une franche disparité opposant le monde urbain au monde rural. Deux mondes distincts, en effet, car si 60 % de la population vit hors des grandes agglomérations, dans des communautés ou dans des villages plus ou moins éloignés de là où «sévit le progrès» et là où sont prises toutes les décisions les concernant, il ne faut voir ici que l'arbitraire matérialisation du marquage social dont nous faisons état plus haut. La campagne est le lieu où sont, pour ainsi dire, parquées des centaines de milliers de familles que, d'un certain point de vue, les touristes connaissent mieux que les citadins, et dont l'univers se résume le plus souvent à un petit lopin de terre 13

et à une modeste habitation dépourvue, suivant les endroits, d'eau et d'électricité. Autre point évocateur de cet abandon dont est l'objet la campagne, outre la précarité des réseaux de communication, l'espérance de vie. Alors qu'en milieu urbain cette dernière ne cesse de croître et dépasse aujourd'hui 60 ans, elle est encore de 45 ans pour le reste de la population. En plus des conditions de vie très générales que nous venons de citer, il faut ajouter à l'explication d'un tel déséquilibre, l'aberrante répartition géographique, et plus précisément géo-sociale, du secteur médical (90 % des médecins exercent en ville, dont 70 % à Guatemala), liée certainement à la fascination que suscite la ville et surtout la capitale, mais aussi, et sans doute plus directement, aux difficultés qui entourent le caractère pluri-ethnique du pays, à savoir un taux d'analphabétisme supérieur à 40 % et un taux de scolarisation encore très faible. Déchiré et moralement anéanti par les injustices dont il est victime, le peuple guatémaltèque est acculé à une existence de soumission que rien ni personne ne semble pouvoir stopper même si prenant pour la première fois les distances avec son orientation contre-révolutionnaire, l'église catholique, et plus particulièrement son aile moderniste, déborde de l'action missionnaire pour aider les indigènes de l'Altiplano à se soustraire au pouvoir et à l'exploitation des commerçants et des usuriers, à travers la création de coopératives. Graduellement privées de la terre dont

elles ont besoin pour vivre et plus simplement pour

«

être»,

les communautés indiennes des hautes terres demeurent sans doute les plus touchées. Progressivement les hommes se décident à quitter leur famille pour un emploi saisonnier dans les grandes plantations du littoral qui pendant quelques mois leur permet d'épargner l'argent reçu en échange de leur servitude. D'autres s'orientent vers la ville voisine, sachant que ce qui leur sera proposé ne remplacera jamais ce qu'ils ont quitté et que le prix de cet exode ne saura d'aucune façon leur faire oublier les valeurs qui sous-tendent à leur communauté et dont ils sont contraints pour un temps de s'écarter. Dans ce climat de tension où chacun semble vainement chercher un sens aux journées qui passent et qui sans relâche se font cruelles, vont naître çà et là des mouvements de 14

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