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Regards sur le Borgou

De
368 pages
Le Borgou est une région située à cheval sur le Bénin et le Nigeria contemporains. La diversité ethno-culturelle ainsi que la complexité historique et politique du Borgou n'ont reçu l'attention qu'elles méritent que ces dernières années. Les articles réunis dans ce livre donnent un aperçu de l'ampleur des études borgouanes actuelles, mettant l'accent sur l'hétérogénéité de cette société.
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REGARDS SUR LE BORGOU
Pouvoir et altérité dans une région ouest-africaine

Collection Études Africaines

Dernières parutions

Noël DOSSOU- YOVO, Individu et société dans le roman negro-africain d'expression anglaise de /939 à /986 (3 volumes). W.H. Paul William AHUI, Eglise du Christ. Mission Harriste, éléments théologiques du Harrisme Paulinien. Anne LUXEREAU, Bernard ROUSSEL, Changements écologiques et sociaux au Niger. Grégoire NDAKI, Crises, mutations et conflits politiques au CongoBrazzaville. Fabienne GUIMONT, Les étudiants africains en France (/950-/965). Fidèle-Pierre NZE-NGUEMA, L'Etat au Gabon de /929 à /990. Roger SOME, Art africain et esthétique occidentale. Blaise BAYILI, Religion, droit et pouvoir au Burkina Faso. Derlemari NERBADOUM, Le labyrinthe de l'instabilité politique au Tchad. Rémi LEROUX, Le réveil de Djibouti /968-/977. Marcel BOURDETTE DONON, Tchad /998. Jean-Claude P. QUENUM, Interactions des systèmes éducatifs traditionnels et modernes. Annie CHÉNEAU-LOQUAY, Pierre MATARASSO, Approche du développement durable en milieu rural africain. Pierre SAULNIER, Le Centrafrique entre mythe et réalité. Constant D. BEUGRE, La motivation au travail des cadres africains. Emmanuel AMOUGROU, Afro-métropolitaines, Emancipation ou domination masculine? Omega BAYONNE, Congo, diagnostic et stratégies pour la création de valeur. Denis ROPA, L'Ouganda de Yoweri Museveni. Louis NGOMO OKITEMBO, L'engagement politique de l'Eglise catholique au Zaïre 1960 - 1992. André FOFANA, Afrique Noire. Les enjeux d'un nouveau départ. Louis SANGARE, Les fondements économiques d'un Etat confédéral en Afrique de l'Ouest.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7138-2

Elisabeth Boesen, Christine Hardung, Richard Kuba (éds.)

REGARDS SUR LE BORGOU
Pouvoir et altérité dans une région ouest-africaine

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

SOMMAIRE

Avant-propos Gerd Spittler Introduction Elisabeth Boesen, Christine Hardung, Richard Kuba Note sur la transcription Cartes du Borgou
PREMIÈRE PARTIE

9 11 21 22

LA SOCIÉTÉ PLURALE

Le modèle socio-politique des peuples du Borgou dans les sociétés d'Afrique Noire Jacques Lombard For a non-culturalist historiography of béninois Borgu Paulo F. de Moraes Farias The ethnic groups of present day Borgu Ross Jones
DEUXIÈME PARTIE

27 39 71

L'ENSEMBLE BARIBA : RELA nONS DE DOMINA nON

ET DE COMPLÉMENTARITÉ

Les Wasangari et les chefs de la terre au Borgou : une histoire d'intégration mutuelle Richard Kuba Separatist agitation in Nigerian Borgu: A reflection on administrative groupings under colonial and post-colonial government Olayemi Akinwumi Razzias et dons: éléments de la structure sociale du Borgou à la veille de la colonisation Erdmute Alber The joking relationship as practised by the Baatombu of Bénin Wendy Schottman

93

121

139 155

8
TROISIÈME PARTIE

SOMMAIRE

POUVOIR ET IDENTITÉ CHEZ LES FULBE

Les Peuls dans le Borgou occidental précolonial Thomas Bierschenk Du discours sur la faiblesse du pouvoir ful5e Martine Guichard Exclusion sociale et distance voulue: des rapports entre Gannunkee5e et Ful5e Christine Hardung Identité culturelle et espace culturé : les Ful5e entre brousse et village Elisabeth Boesen
QUATRIÈME PARTIE

175 185

203 221

LE PHÉNOMÈNE

DENDI- W ANGARA

Anthropologie historique des Wangara du Borgou Denise Brégand Construction et dynamique identitaires chez les Dendi des anciens caravansérails du Borgou (Nord-Bénin) Nassirou Bako-Arifari Le dendi et le bariba entre les complexes songhay et hawsa Petr Zima
CINQUIÈME PARTIE

245

265 287

DIVERSITÉ ÉCONOMIQUE

ET DÉVELOPPEMENT

Le poisson est devenu du mil: les conséquences de changements environnementaux sur le mode de vie des agro-pêcheurs dendi et des éleveurs ful5e du Borgou septentrional Antje van Driel Élevage bovin et économie familiale chez les Ful5e au Nord-Bénin Nikolaus Schareika The role of cotton for income and food security in the Borgu Michael Brüntrup Bibliographie générale

297 311 329 345

AVANT-PROPOS Un colloque sur le Borgou à Bayreuth
Du 23 au 25 novembre 1995, un colloque sur « La société pluriethnique du Borgou historique et contemporain» eut lieu au Château de Thurnau près de Bayreuth. Pourquoi à Bayreuth, une ville qui, si elle n'est pas confondue avec Beyrouth, est surtout connue dans le monde à cause de Richard Wagner? Dès ses débuts, la jeune Université de Bayreuth, fondée seulement en 1975, a mis en place un centre d'études africaines réunissant une gamme de disciplines qui vont des sciences naturelles en passant par le droit, l'économie et les sciences sociales jusqu'aux disciplines qui étudient la culture, les langues et la littérature. Aujourd'hui, vingt-cinq professeurs et leurs collaborateurs, appartenant à quatre facultés différentes, se consacrent aux études africaines. L'Institut pour les études africaines et la Maison Iwalewa forment le cadre institutionnel pour des activités scientifiques et artistiques. Avec le Château de Thurnau, l'université dispose d'un lieu qui n'offre pas seulement des salles de réunion mais aussi un environnement permettant d'approfondir - ou bien d'oublier - les échanges entre chercheurs lors d'une balade autour du lac. Les études africaines à l'Université de Bayreuth sont pour une grande partie financées par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG). Un programme de recherche (Sonderforschungsbereich) sur « L'identité en Afrique », qui a vu le jour en 1984, et un collège de formation doctorale sur les « Relations interculturelles en Afrique », mis en place en 1990, sont à l'origine de nombreux projets de recherche interdisciplinaires menés en Afrique. C'est grâce au soutien reçu par le programme de recherche « L'identité en Afrique », qui a permis notamment de financer la venue des participants étrangers, que ce colloque sur le Borgou a pu avoir lieu. Mais plus décisifs encore ont été l'initiative et l'engagement de trois jeunes chercheurs associés à ce programme et au collège de formation doctorale. Elisabeth Boesen, Christine Hardung et Richard Kuba ont investi beaucoup d'énergie et de temps aussi bien dans la préparation de ce colloque que pour en assurer la suite. Il s'agit là d'un effort qui dépasse de loin ce qu'on peut - ou peut-être doit - attendre d'un jeune chercheur en thèse. J'espère que le résultat présenté ici aura justifié cet investissement. Observateur lointain du Borgou où je n'ai moi-même mené aucune recherche, je dirai que le jugement appartiendra aux lecteurs plus avertis. Pour ce qui est des études africaines à Bayreuth, je peux d'ores et déjà affirmer qu'elles ont bénéficié de ce colloque. De nombreuses contributions ont abordé des sujets cruciaux à la fois pour le programme de recherche « L'identité en Afrique» et pour le collège de formation doctorale « Relations intercuIturelles en Afrique ».

JO

AVANT PROPOS

Je souhaite que ce colloque n'ait pas été un événement isolé mais qu'il trouve une suite - la prochaine fois non pas à Bayreuth ou ailleurs en Europe, mais là où il aura son lieu propre, à savoir au Borgou. Bayreuth, décembre 1997 Gerd Spittler

INTRODUCTION
E. BOESEN, C. HARDUNG, R. KUBAI

Le terme «Borgou» (<< Borgu ») désigne tout d'abord un espace géographique d'environ 70 000 km2 entre les neuvième et douzième degrés de latitude dont deux tiers se situent dans le Bénin du Nord (le département du Borgou et, pour une partie, celle de l'Atacora) et le reste dans le nord-ouest du Nigeria (en partie les États de Kwara, de Niger et de Kebbi). Les montagnes de l'Atacora au nord-ouest et à l'ouest et le fleuve du Niger au nord-est et à l'est en forment la frontière naturelle. La végétation est celle d'une savane humide en transition vers une savane aride. Le Borgou est caractérisé par une densité démographique extrêmement faible et de vastes contrées sont restées inhabitées jusqu'à ce jour. On compte à peu près 400000 habitants pour le Borgou béninois et environ 150000 pour la partie nigériane. La composition ethnique et linguistique de cette population est très complexe, comme le montre le diagramme n° 1, établie par Jones. Certains groupes, comme les baatonuphones majoritaires, les Dendi (notamment commerçants) et les Ful6e et les Gand02 (élevage et culture à houe) vivent dispersés sur le Borgou entier; d'autres forment des îlots, comme les Boko et les Tienga, deux groupes mandephones qui habitent exclusivement l'est et le nord-est de la région3. Mais le Borgou est également un ensemble historique et politique. Le nom désigne un « empire» précolonial ou, plus précisément, une ligue d'entités politiques plus ou moins autonomes (avec à leur tête un «prince» wasangari ou un «roi ») dont les trois principales étaient Bussa, Nikki et lIo. L'histoire de leur période de formation reste largement inconnue. L'aristocratie wasangari est en général considérée comme un groupe de conquérants allogènes issus d'un ancêtre commun, Kisra, censé être venu de l'est. Malgré l'absence de toute centralisation politique et en dépit de son hétérogénéité ethnique et linguistique, le Borgou peut être appréhendé comme une unité historique et culturelle: les différentes populations faisaient partie d'un système politique global. De la sorte, certains groupes ayant participé d'une façon particulière à la domination des Wasangari, comme notamment les Baatombu et les Boko, se sont rapprochés les uns des autres sur un plan
Nous remercions tout particulièrement Rupert Hasterok pour avoir traduit cette introduction et pour avoir réalisé la correction des contributions écrites en langue française qui sont regroupées dans cet ouvrage. Appelés Gannunkee6e (GannunlJkee6e ou Gannukee6e) par les locuteursfulfulde. La prononciation et l'orthographe varient d'une région à l'autre. Selon le recensement de 1992, la répartition de ces différents groupes ethniques au Bénin (c'està-dire principalement dans les départements du Borgou et de l' Atacora) est la suivante: Bariba 8,6% (dont Boo/Boko 0,7%), Dendi 2,8% et Fulbe 6,1% (dont Gando 1,3%). Cf. aussi Jones dans ce volume.

2
3

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E. BOESEN, C. HARDUNG, R. KUBA

social et culturel, rapprochement qui se reflète, entre autres, dans l'exonyme « Bariba ». La présence d'une frontière d'origine coloniale, qui depuis près d'un siècle (Accord franco-britannique du 14 juin 1898) partage en deux le Borgou n'a pas affaibli la conscience d'appartenir à une entité historique, sociale et culturelle. Bien qu'il existe de nombreux indices témoignant de l'importance du Borgou pour l'histoire précoloniale de l'Afrique de l'Ouest, et plus particulièrement pour celle du pays yoruba et du Bassin de la Volta, la région, pendant longtemps, n'a guère retenu l'attention des historiens. Le Borgou se situe dans un « belt of ignorance »\ à savoir dans une zone de l'Afrique de l'Ouest pauvre en documents écrits avant l'époque coloniale et qui séparait les royaumes moyenâgeux du Sahel, connus à travers les sources arabes, des États de la côte de Guinée, entrés très tôt en contact avec les Européens. Une même réticence a caractérisé d'autres disciplines comme la linguistique et l'ethnologie. C'est seulement avec les travaux de Jacques Lombard, qui a voyagé dans le Borgou et qui y a mené ses recherches pendant qu'il était directeur de l'IFAN au Dahomey que les études borgouanes ont véritablement pris leur essor. Une importance particulière revient ici à son étude Structures de type «féodal» en Afrique Noire publiée en 1965. Lombard y a entrepris une analyse fondamentale de la structure sociale et du système politique global du Borgou. Au cours des années soixante-dix, les études borgouanes ont connu un changement graduel. Il faut ici mentionner les travaux de Marjorie Stewart (1976, 1978 et 1980) et l'étude restée malheureusement inachevée de Musa Baba Idris (1973), mais aussi l'enquête de Baldus (1969) sur les descendants des anciens esclaves des Ful6e. En outre, plusieurs mémoires universitaires consacrés à l'histoire du Borgou ont vu le jour à l'Université Nationale du Bénin et dans quelques universités nigérianes (cf. la bibliographie). Depuis, le nombre d'historiens travaillant sur le Borgou a considérablement augmenté. Au Bénin même, une véritable «querelle d'historiens» oppose les chercheurs à propos du «Borgou »5. Entre-temps, d'autres disciplines - la linguistique, la géographie, l'économie et, bien entendu, l'ethnologie - ont, elles aussi, découvert le Borgou. Au début des années quatre-vingt-dix, trois étudiants en thèse, qui avaient été amenés à s'intéresser au Borgou à partir d'un thème de recherche propre, se sont ainsi retrouvés à l'Université de Bayreuth. Cette relative concentration a fait naître le projet de regrouper d'autres chercheurs. Un colloque international ayant pour thème le «Borgou» eut donc lieu à Bayreuth en novembre 1995. La plupart des contributions réunies ici sont issues de ce colloque6. L'étude déjà ancienne de Jacques Lombard, qui a très tôt mis en œuvre une perspective globale, a certainement été pour beaucoup dans l'idée de tenter ensemble
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Law (1976 : 105). Cf. le débat mené par Felix Iroko, Bio Bigou et d'autres sur les antennes de la radio béninoise. Nous tenons à remercier ici vivement Jacques Lombard pour toute son aide amicale qu'il a apportée lors de la préparation de ce volume.

INTRODUCTION

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une vue globale sur le Borgou. Jusqu'à présent, la tentative de Lombard n'a trouvé que peu de successeurs. La notion d'unité sociale et culturelle isolée a certes déjà été remise en cause pendant l'époque coloniale, mais le concept d'une « société plurielle », caractérisée par une coexistence de systèmes institutionnels incompatibles entre eux et par leur incorporation différenciée dans un système social et politique globaF, n'a dans un premier temps guère marqué l'ethnographie (et l'historiographie). L'objet de recherche principal est resté la tribu ou, comme on en venait à l'appeler par la suite, l'ethnie. Mais depuis un bon nombre d'années, le paradigme du groupe ethnique a été radicalement remis en question. Ce ne sont plus les groupes ethniques au sens d'unités sociales et culturelles bien distinctes qui préoccupent les chercheurs. Ces derniers se sont désormais consacrés de plus en plus à l'étude des processus au cours desquels les ethnographes d'antan et l'administration coloniale ont « inventé» les ethnies8. Cette critique historique n'a cependant pas abouti à l'abandon total d'un recours à la notion d'entité sociale définie par des critères ethniques et culturels. Malgré l'apparence obsolète de certaines catégories, et plus particulièrement de celles de 1'« ethnie» ou du « groupe ethnique », il n'en reste pas moins qu'il est difficile de se passer d'elles. La rencontre de Bayreuth a, elle, été consacrée à une région ou, pour employer un concept moderne, à un espace. Les différentes disciplines représentées l'histoire et l'archéologie, la linguistique, l'ethnologie, la géographie humaine et la sociologie rurale ainsi que l'ampleur des sujets de recherche ont semblé exclure une définition précise du thème de ce colloque, si bien que le sujet en est resté vaste: «La société pluri-ethnique du Borgou historique et contemporain ». Au delà d'une référence géographique, le cadre commun devait être fourni par un intérêt profond pour la complexité des relations politiques, économiques, sociales et culturelles existant entre les différents groupes de cette société. La plupart des dix-neuf intervenants9 s'y sont tenus. Soit ils ont adopté une vue globale du système social (Lombard) ou de l'ensemble linguistique (Jones), soit ils ont mis en lumière des aspects spécifiques de la complexité interne de cette société à partir d'une interrogation portant sur un groupe particulier. Ce ne sont pas « les Bariba» ou « les Dendi» qui ont été l'objet de leurs études, mais les processus de formation et d'intégration qui produisent ces groupes et la complexité socio-politique et culturelle du Borgou. Mais le Borgou lui-même n'est pas non plus considéré comme une entité isolée. Les auteurs ne se sont point limités à une analyse de la situation interne, mais ont également démontré les relations reliant le Borgou à ses régions limitrophes. Une telle approche caractérise plus particulièrement les
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Cf Smith (1969) et Van den Berghe (1973). Cf entre autres Fabian (1983), Ranger (1983) et Amselle (1985 et 1990). Outre des auteurs de ce volume, ont pris part au coIloque: Felix Iroko, Bio Bigou, Obaré Bagodo (Université Nationale du Bénin), Georg Elwert (Freie Universitiit Berlin) et Uta Hom (Humboldt Universitiit Berlin) alors que quatre auteurs Thomas Bierschenk, Nassirou Bako-Arifari, Martine Guichard et Nikolaus Schareika - n'ont pas pu y participer.

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E. BOESEN, C. HARDUNG, R. KUBA

travaux sur les Dendi-Wangara. Alors que Brégand et Bako-Arifari ont étudié le réseau suprarégional de relations des Dendi-Wangara dans la perspective de l'anthropologie historique, Zima s'est interrogé sur les relations linguistiques entre ce groupe et celui des Bariba. La contribution de Farias qui a, entre autres, étudié l'impact des colonies de commerçants sur l'histoire ancienne de la formation des différents empires wasangari, jette à son tour une lumière sur les relations historiques qui dépassent le cadre de la région. Une perspective différente, mais qui va, elle aussi, au delà de la région, a été adoptée par Lombard. Il s'est intéressé aux parallèles qui ont existé entre la structure sociale du Borgou et celle de l'empire voisin des Mossi, en souhaitant par là renouer avec une approche comparatiste inspirée des «culture area studies» américaines et de la notion allemande de « Kulturkreis ». Mais c'est la situation politique et sociale interne qui a clairement été au centre de la plupart des recherches. L'imbrication économique des différents groupes fait certes l'objet de renvois occasionnels, mais aucun des auteurs réunis ici ne l'a placée au centre de sa contribution. Le lecteur trouvera toutefois à la fin de ce volume trois articles consacrés à la situation économique de certains groupes, et dont chacun donne un aperçu du développement économique au Borgou. Van Driel décrit la disparition de l'économie complémentaire des éleveurs ful6e et des agro-pêcheurs dendi suite à des changements d'ordre écologique qui ont entraîné une compétition accrue pour des ressources foncières devenues de plus en plus rares. Brüntrup présente les données comparatives sur l'importance de la culture du coton chez les Bariba, les Gando et les Ful6e et étudie les conséquences de cette production, subventionnée par l'État, sur la situation alimentaire et les revenus des ménages. Schareika, seul auteur à s'être cantonné dans une perspective intra-ethnique, décrit l'économie familiale pastorale des Ful6e. Lors du colloque l'accent n'a pas été mis d'entrée sur un concept particulier de pluralisme. Chaque auteur ayant pu de ce fait aborder cette question dans la perspective de son choix, cette publication porte sur la complexité socio-structurelle du Borgou sans la faire disparaître ou la rendre méconnaissable au profit d'un seul et même concept de société. Bien entendu, les contributions réunies dans ce volume ne donnent pas une image exhaustive de la société borgouane. Certains groupes, comme les Boo, les Tienga et les Mokolle, ne sont que rarement évoqués; d'autres par contre, tells les Ful6e et les Baatombu, sont peut-être surreprésentés. Toutefois, cette présentation du Borgou rend compte de la diversité et ne traite pas de façon trop exclusive de l'ensemble Bariba-Wasangari. Une telle approche n'identifie pas le Borgou au Bariba, ce qui nous a paru souhaitable. Outre l'attention prêtée à la complexité interne de la société borgouane, l'on peut observer une deuxième caractéristique partagée par la plupart des auteurs: de façon plus ou moins explicite, leurs contributions visent la complexité des relations de domination qui existent entre les différents groupes. Dans ce volume, il n'est donc pas seulement question de la diversité linguistique et culturelle du Borgou et de la différenciation économique des différents groupes qui y vivent,

INTRODUCTION

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mais aussi de la diversité des relations de pouvoir. Les différentes contributions présentent, à la manière d'un kaléidoscope, des vues distinctes et spécifiques sur la société et sur les relations de pouvoir en présence. Dans une telle configuration, certains thèmes prédominent alors que d'autres, comme celui de l'hégémonie politique et militaire des Bariba-Wasangari, peuvent devenir marginaux. Les sujets de recherche des auteurs, nous l'avons dit, se distinguent fortement les uns des autres. Il en est forcément de même pour ce qui est des différentes conceptions du pouvoir représentées ici. En soulevant la question des relations entre les « États» du Borgou et celle de leur transformation par la mise en place des structures administratives coloniales, Akinwumi, par exemple, part de structures politiques bien définies. Alber, quant à elle, utilise un concept de pouvoir dynamique qui remet radicalement en question cet ordre structurel, lorsqu'elle décrit le champ d'action des principaux acteurs politiques, à savoir les chefs de guerre. Les conséquences de l'époque coloniale forment également l'objet de la contribution de Bierschenk qui, à propos des Ful6e, avance l'hypothèse selon laquelle la mise en place d'une hiérarchie administrative de type colonial - les chefferies ful6e de création exogène a transformé un groupe socioprofessionnel en un groupe ethnique. D'autres contributions insistent sur les aspects symboliques du pouvoir et de la domination. L'importance de la langue, à savoir de la communauté linguistique et de la distinction linguistique, en tant qu'élément constitutif de l'identité d'un groupe et surtout en tant que facteur à l'œuvre dans un processus de formation politique récent, forme alors un thème récurrent. Pour les Dendi, la langue commune (le dendi) représente, comme le souligne Bako-Arifari, un élément essentiel de l'identification ethnique à côté d'autres traits culturels « authentiques ». Or, elle devient en outre de plus en plus un symbole politique non seulement dans les conflits entre Dendi et Baatombu, mais aussi dans ceux qui ont lieu au sein du groupe dendi même, à savoir entre les Wangara, habitants des anciens caravansérails et les « Dendi du fleuve », faiblement représentés sur le plan politique. Dans le cas des Bariba ou des Wasangari par contre, la frontière linguistique interne entre le baatonu et le boo n'a pas empêché l'émergence d'un sentiment d'identité et, plus particulièrement, celle d'une représentation politique globale. Selon Farias, ce n'est que tout récemment que les frontières linguistiques à l'intérieur de la communauté bariba ont fait l'objet d'une réévaluation et qu'elles sont devenues le fondement de prétentions à une hégémonie historique et politique ou bien culturelle. La différenciation fonctionnelle de certaines langues est évoquée par Zima qui attribue au dendi-songhay et au baatonu (bariba) les fonctions complémentaires d'une « langue véhiculaire à prestige régional» et d'une « langue vernaculaire à prestige local ». La relation entre Ful6e et Gando fait apparaître que, même au sein d'une communauté linguistique, la langue peut servir pour marquer des frontières et pour justifier des prétentions au pouvoir. Guichard parle à ce propos d'une « hégémonie langagière» des Ful6e qui, dans une certaine mesure, refusent aux Gando une compétence linguistique. Un dernier champ d'investigation a été ouvert par l'approche plutôt phénoménologique caractéristique de la contribution de Hardung, centrée sur les relations entre Ful6e et Gando,

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E. BOESEN, C. HARDUNG, R. KUBA

et par la tentative de Boesen qui vise à déterminer le lieu propre des FulBe au sein du Borgou, à savoir au sein d'un espace constitué sur un plan à la fois politique, social et cosmologique. Une vue d'ensemble à partir de ces différentes études fait ressortir que, dans le Borgou (précolonial), nous n'avons pas affaire à un type de division du travail social relativement simple, tel que Lombard l'a décrit dans son étude classique inspirée en grande partie par le modèle européen de la société féodale. Le modèle pyramidal - aristocratie/Wasangari, clergé/maîtres de la terre et un « tiers état» davantage différencié ainsi que différentes catégories d'étrangers - doit, comme l'exprime Farias, être complété par « a picture of intersecting social orbits, and interlocking models of social and political intercourse, not all centered upon Wasangari ». Il apparaît également qu'une importance capitale revient à chaque fois à l'élément de différence dans ces différentes configurations. La différence représente ici en effet un fondement idéel de la domination et, plus généralement, des rapports de pouvoir sociaux. Aussi faudrait-il voir dans la manifestation ou dans la production de différences - et par là dans l'expérience de l'altérité un des principes essentiels du fonctionnement de cette société. Ce lien est évident là où le pouvoir se manifeste directement comme étranger, à savoir là où l'on se sert de certains « symboles de la différence» pour légitimer une prétention au pouvoir. Farias en donne un exemple dans son analyse de la fête de la gaani. De par sa référence au calendrier musulman, c'est-à-dire par son lien avec la fête musulmane du mawlud (ou de la gaani), la « Fête du Roi» annuelle des Wasangari a perdu tout lien avec les saisons agricoles, devenant ainsi dans une large mesure indépendante de la vie religieuse et spirituelle des groupes autochtones et du savoir rituel des chefs de la terre. C'est précisément ce qui a permis à la fête de la gaani « to be about ("pagan") kingship and nothing else ». La contrepartie de cette argumentation semble venir de Kuba lorsque celui-ci décrit le rapprochement religieux et rituel des Wasangari avec les chefs de la terre et à leurs cultes, en mettant en évidence la position intermédiaire particulière occupée par les « rois ». Or, les deux analyses ne se contredisent pas pour autant. Elles montrent plutôt que le « capital symbolique» sert ici de médiateur entre altérité et identité. Il est l'expression et le résultat d'un emprunt complexe et d'un rapprochement mutuel et en même temps manifestation des frontières dont il assure le maintien. Il ne s'agit pas ici d'un culte remplacé par un autre qui, nouveau et supérieur, serait celui des conquérants, mais de la création de nouveaux symboles de la domination dans la rencontre entre différents groupes. La fonction légitimatrice de ces symboles n'est pas fondée sur un ordre fondamental et pertinent pour tous, mais sur le fait que ces symboles impliquent seulement une intégration partielle des différents groupes (Wasangari, chefs de la terre, Wangara musulmans) et qu'ils font justement de la différence la base d'une participation politique, religieuse et rituelle. Mais les deux tendances opposées - le détachement de la vie rituelle propre aux Baatombu-Boko par le recours au calendrier musulman et par un certain rapprochement aux musulmans mêmes, d'une part, l'emprunt partiel d'une symbolique

INTRODUCTION

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autochtone, de l'autre - renvoient en outre à un deuxième problème, à savoir celui de la relation dynamique qui existe entre les processus d'une différenciation interne et le maintien d'une frontière externe. Le statut particulier des souverains au sein du groupe wasangari est mis en évidence au travers de la transformation spirituelle qu'ils subissent en «devenant autochtones» sur le plan symbolique, c'est-à-dire en franchissant et en transcendant les frontières entre pouvoirs anciens et pouvoirs nouveaux. Pour reprendre un concept de Gregory Bateson (1980: 195), on pourrait parler ici de deux relations schismogénétiques qui, en se consolidant mutuellement, mènent à des équilibres dynamiques. Un phénomène assez similaire peut être observé à propos des Ful5e. Comme le montrent les contributions de Bierschenk et de Guichard, la prétention au pouvoir des chefs ful5e a pour base un rapprochement aux Wasangari-Bariba par le biais d'alliances et d'emprunts aux symboles de domination étrangers; mais en même temps le fondement de l'autorité interne de ces chefs repose sur leur démarcation de ce groupe dominant, à savoir sur la « under-communication» générale de leur fonction sociopolitique. Différence culturelle et frontières ethniques ne servent pas uniquement à la légitimation symbolique du pouvoir, mais représentent en même temps des limites du pouvoir et de la domination. Ainsi Farias montre-t-il que l'idée d'une différenciation fonctionnelle des différents groupes ethniques idée implicite dans la notion de « pacte originel» - est trompeuse. Le pouvoir politique et militaire n'était de toute évidence pas seulement dans les mains des conquérants étrangers. Les chefs de la terre, eux aussi, assumaient les fonctions de chef guerrier. De même, Kuba décrit l'existence de plusieurs charges de chef de la terre qui, dans certaines régions du Borgou, se sont superposées les unes aux autres. Les fonctions de ces charges ne sont pas de nature complémentaire, mais révèlent plutôt un caractère symétrique. Ces charges n'entraient pas pour autant en compétition directe les unes avec les autres, puisque leur différenciation historique et ethnique imposaient des limites spécifiques aux prétentions de chaque titulaire (cf. aussi la contribution de Bako-Arifari). Cette complexité interne se dégage encore mieux de la contribution de Alber qui décrit la grande multitude des offices due à la création continuelle de nouvelles charges au sein des communautés bariba. C'est donc « l'altérité» qui contribue à fonder la domination, tout en la limitant en même temps. Ceci apparaît également à propos des Wasangari qui ont instauré un culte nouveau et étranger sans le substituer à d'autres plus anciens. Il s'agit au contraire d'une juxtaposition où le nouveau culte a pu devenir le symbole à la fois d'une prétention au pouvoir, distincte et indépendante des pouvoirs autochtones, et d'une limitation du pouvoir wasangari qui s'arrêtait devant le pouvoir spirituel et, dans un certain sens, politique et militaire - des chefs de la terre (cf. aussi Kuba). Le même constat vaut pour les Wangara-Dendi. Ceux-ci participaient à la domination des Wasangari en la soutenant, de façon décisive, sur un plan aussi bien matériel que symbolique et rituel, tout en restant des « étrangers éternels» (Bako-Arifari) qui, en tant que tels, étaient à l'abri des prétentions au pouvoir des

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E. BOESEN, C. HARDUNG, R. KUBA

Wasangari. La contribution de Hardung sur les Gando et les Ful6e montre de quelle façon l'idée d'une différence fondamentale sert d'instrument à la domination et, plus particulièrement, comment cette idée est mise en œuvre et vécue dans la vie quotidienne. En même temps, Hardung montre de quelle manière les dominés eux-mêmes s'approprient l'idée de différence en en faisant le noyau de leur identité sociale et culturelle. L'exemple des Ful6e fait, en outre, apparaître que la participation au système global - au sens non seulement d'une alliance politique avec l'un ou l'autre Wasangari, mais aussi dans celui d'un échange social, économique et spirituel avec tous leurs voisins non ful6e, à savoir avec les haa8e - va de pair avec une attitude de refus résolu. En fait, ce sont justement la différence et l'étrangeté qui dans les échanges concrets entre individus rendent possibles des rencontres libres de toute domination (Boesen). Aussi l'altérité doit-elle être appréhendée non seulement comme une différenciation fonctionnelle dans le contexte d'une conception partagée de l'ordre social, mais aussi comme l'absence d'un tel partage. On pourrait reprocher à la métaphore du « give and take» proposée par Farias de s'appliquer uniquement à des relations reposant sur une échelle de valeurs partagée, c'est-à-dire avant tout aux transactions économiques ou, plus généralement, à l'échange ayant lieu entre groupes à statut ou professionnels. Or, il faudrait s'interroger sur la pertinence de ce concept de « negotiation », qui implique un « framework of shared understandings» (Barth 1992), pour une description de la réalité sociale au Borgou et se demander si ces relations ne reposent pas plutôt sur un manque de correspondance durable entre les objectifs et valeurs prônés par les différents acteurs et groupes. D'où la question de savoir comment définir et comment désigner cette différence et cette non-correspondance. Car les différents auteurs ne sont point unanimes quant à la définition des identités constituant l'objet de leur recherche. À ce titre, le cas des Wangara-Dendi est particulièrement révélateur. Alors que Brégand refuse catégoriquement le concept de groupe ethnique - « 'être Dendi' exprime un statut social dont la caractéristique est justement de ne pas correspondre à un , Bako-Arifari, tout en énonçant sa critique à l'encontre groupe ethnique» d'un concept essentialiste de l'ethnie, met en évidence le processus dont est issu le groupe ethnique des Dendi. Ici, la différenciation interne et le processus d'émergence d'un tel groupe apparaissent au grand jour. Pourtant, les liens internes sont ressentis comme des « primordial ties» (Shils 1957, Geertz 1963). C'est cette qualité spécifique de la relation ethnique qui n'est pas suffisamment prise en compte par les approches instrumentalistes. Elle l'est encore moins par celles, plus récentes, qui abandonnent la notion de culture au profit d'un concept abstrait de l'espace: un espace qui regroupe différentes catégories économiques, politiques et, éventuellement, religieuses et culturelles, se superposant les unes aux autres et qui offre autant de valeurs identitaireslO. Sans vouloir entrer dans ce débat, nous

10 À propos de la « spatialization of social theory », cf. entre autres Ferguson et Gupta (1992) et Featherstone, Lash et Robertson (1995).

INTRODUCTION

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souhaitons toutefois soulever la question de savoir si l'on peut, en effet, se passer de la notion de différence ethnique et culturelle à propos du Borgou. Ne peut-on pas attribuer à la mise en œuvre et au maintien de cette différence fondamentale une fonction spécifiquement stabilisatrice pour le système global? Il est évident que cette différence contribue à légitimer des relations de domination. Mais elle permet aussi des relations d'échange, libres de domination en ce que les partenaires peuvent se passer d'un cadre social, politique ou religieux commun, si bien qu'une telle référence à des valeurs partagées dont la mise en œuvre reposerait sur des chances inégales est absente. L'organisation du livre suit la ligne de partage entre groupements ethniques ou linguistiques. On pourrait reprocher à une telle présentation le fait qu'elle contredise l'esprit d'une entreprise visant à faire de la région, et non pas de groupes isolés, son objet. Mais à y regarder de plus près, il s'avère que cette organisation correspond en même temps à un partage entre disciplines. Les Bariba-Wasangari ont surtout attiré l'attention des historiens; l'unique ethnologue a, elle aussi, choisi une perspective historique. Seule l'étude sociolinguistique de Schottman ne porte pas sur le problème de la formation historique de 1'« empire bariba» et de la domination wasangari. L'auteur décrit les relations à plaisanteries rituelles qui existent au sein de la communauté bariba et entre les Bariba et les membres d'autres groupes. Elle montre la façon dont les catégories « étranger »-« propre» et « de statut supérieur })-«de statut inférieur» sont souvent brisées ou transcendées dans le cadre de ces relations. De même, les contributions consacrées aux Wangara les traitent surtout comme un problème historique, accordant un rôle central à leur proximité avec le système de domination des Bariba-Wasangari. Il en est tout autrement des Ful6e et des Gando. Leur non-participation, supposée ou réelle, à la vie politique empêche de les considérer comme des acteurs historiques. Les études portant sur eux sont de nature ethnologique même si certains auteurs comme Bierschenk ne renoncent pas toujours à adopter une perspective historique. Face à de telles lacunes, il faut espérer que les futures études sur le Borgou ne traiteront pas des Bariba sous le seul angle d'un phénomène historique et politique et qu'elles prendront en compte les aspects historiques pour ce qui est des Ful6e et des Gando. Parmi les domaines jusqu'à présent largement négligés, il convient de mentionner notamment celui de la vie religieuse et spirituelle, mais aussi sociale, des Baatombu. Ce constat vaut encore plus pour les Boko. Des recherches historiques sur les Ful6e entraîneront, quant à elles, peut-être une évaluation différente de leur intégration sociale et politique. Ainsi savons-nous peu sur le rôle économique que ces éleveurs ful6e ont joué dans le système politique wasangari ou encore sur leur fonction dans l' « économie esclavagiste» des Wasangari. Le constat initial de cette introduction, selon lequel l'identification du Borgou avec l'ensemble Bariba-Wasangari aurait été surmontée, doit donc faire l'objet d'une certaine réserve. Pour ce qui est du Borgou historique, les « Bariba» sont restés un objet de recherche plus intéressant. Comme le montre Farias, ils sont en train de le devenir même pour le Bénin contemporain dans la mesure où la culture

20

E. BOESEN, C. HARDUNG. R. KUBA

wasangari fait actuellement l'objet d'une mise en valeur ou d'une « re-imagination» de la part des intellectuels bariba. Que l'on partage ou non les craintes de Farias quant aux développements récents dans le Borgou, nous pensons que les autres habitants, et notamment ceux qui n'ont pas trouvé leur place dans ce volume, mériteront davantage l'attention des chercheurs, même s'ils n'apparaissent pas comme victimes de ce processus d'hégémonisation.

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

Dans ce volume, nous n'avons pas cherché à rendre homogène la transcription des toponymes, des termes provenant d'une langue africaine et des noms propres. Les différents noms attribués à un groupe particulier s'expliquent par le fait que les auteurs ont repris les dénominations soit endogènes soit exogènes.

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PREMIÈRE PARTIE

LA SOCIÉTÉ PLURALE

LE MODÈLE SOCIO-POLITIQUE DES PEUPLES DU BORGOU DANS LES SOCIÉTÉS D'AFRIQUE NOIRE
JACQUES LOMBARD
(Lille, France)

Abstract American anthropology stressed the concept of "culture areas" and Gennan anthropology elaborated the theory of "Kulturkreise". In French anthropology the method of comparing neighbouring societies within the same cultural area is not very common. Nevertheless, it seems useful to compare the Bariba culture and, more precisely, the socio-political system with that of neighbouring societies, as the Moose kingdom. This paper is trying to emphasise the similarities and differences between these two societies in the fields of ethnic diversity, social structure and political organisation.

La chance m'a été donnée dans les débuts de ma carrière de chercheur de rencontrer le fondateur de l'Anthropologie Africaine aux États-Unis, Melville Herskovits, lui-même élève du grand anthropologue, d'origine allemande, Franz Boas. Herskovits fit en effet la première recherche africaine monographique sur le fameux royaume d'Abomey, au Bénin, publié sous le titre « Dahomé, an Ancient West African Kingdom ». Alors que je l'interrogeais sur sa méthode, il me confia qu'il avait évidemment nourri sa monographie par les témoignages des spécialistes dahoméens, et surtout des informateurs de la famille royale, mais qu'il avait aussi étudié dans la périphérie du royaume et dans les provinces voisines sous la mouvance de celui-ci, les aspects culturels typiques de la société d'Abomey, tels qu'on les retrouvait dans ces populations influencées par son voisinage. Il y avait dans cette réponse les traces de l'enseignement diffusionniste de Boas, mais il semble bien qu'il y ait aussi une évidence, selon laquelle on ne peut faire aucune étude sur un peuple, sans essayer de voir s'il a influencé ses voisins ou s'il a été influencé par eux. La comparaison, quoi qu'on ait dit, a ses vertus. Sans faire de diffusionnisme « aigu », la recherche des ressemblances culturelles, même si elle doit aboutir à la reconstitution de cercles culturels (Kulturkreise) aléatoires ou hypothétiques, a permis de classifier les connaissances sur un continent aussi diversifié que l'Afrique et même s'il a été beaucoup critiqué, un livre comme celui de Baumann et Westermann, « Les peuples et les civilisations d'Afrique », a contribué à donner une idée d'ensemble des cultures africaines. Aussi suis-je toujours étonné de constater dans les recherches françaises le faible intérêt pour la reconstitution de modèles applicables à d'autres sociétés. C'est ainsi qu'à propos des sociétés moose (mossi), voisines des peuples du Borgou, aucun des nombreux chercheurs qui les ont étudiées, et souvent d'une façon très

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JACQUES LOMBARD

approfondie, n'a eu l'idée de faire référence au modèle socio-politique, pourtant assez proche, des Baatombu (Bariba). C'est là une piste de recherche que je suggère aux spécialistes, sociologues et ethnologues, intéressés par les peuples du Borgou. Le modèle socio-politique du Borgou L'Afrique Noire est un laboratoire remarquable pour l'étude des systèmes politiques. Ces centaines de groupes ethniques, qui la peuplent et qu'on ne peut chiffrer exactement, ont chacun leur modèle de société et de gouvernement des hommes. Au delà de la célèbre distinction entre sociétés sans État et sociétés à État, on a rapidement constaté les différences entre les premièresl comme entre les secondes. La notion même d'État, sur laquelle des avis peuvent parfois diverger, a amené certains chercheurs à faire apparaître une catégorie supplémentaire de systèmes, où l'État semble en marche, mais encore mal assuré, où le pouvoir est faible et les limites territoriales instables. Certains ont parlé alors de chefferies, là où un exécutif, héréditaire généralement, s'était imposé, sans que ses pouvoirs soient suffisants pour maintenir à son profit le monopole de la force. Une autre caractéristique des chefferies, c'est qu'elles concernent, là encore la plupart du temps, non pas une seule unité politique, mais plusieurs, au sein du groupe ethnique marqué par une unité culturelle. Des sociétés de l'ouest, comme les Bamiléké du Cameroun, ainsi que nombre de sociétés de l'est, comme les Alur de l'Ouganda, constituent des chefferies typiques. Elles peuvent être, selon les cas, dirigées par le descendant du fondateur des lieux, c'est-à-dire un maître de la terre, comme pour les Bamiléké, ou bien au contraire, comme pour les Alur, par une classe de conquérants. Dans le premier cas, pouvoirs religieux sur la terre (surtout présents en Afrique de l'Ouest) et pouvoirs politiques sont confondus, dans le second, ils sont séparés. Un autre facteur est celui de la fluidité ou non des limites territoriales. Les chefferies présentent souvent des contours appelés à se modifier, soit à la suite de segmentation du pouvoir (comme chez les Alur), soit à la suite de guerres entre chefferies (comme en pays bamileké). Les unités politiques ne sont donc pas inscrites définitivement dans le territoire. Mais il reste que le plus important facteur, opposant la chefferie à l'État, est que dans la première, il n'y a pas vraiment, selon les termes de M. Weber, de « personnel administratif qui maintient avec succès le droit au monopole de l'usage légitime de la force physique »2.L'État, au contraire, jouit du support d'un personnel administratif, suffisamment nombreux pour assurer la continuité du système, et d'un personnel répressif (police et armée), chargé en principe de faire respecter les lois et, en premier lieu, de l'intégrité territoriale.

1 2

Cf. Middleton et Tait (1948). Weber (1947).

LE MODÈLE

SOCIO-POLITIQUE

DES PEUPLES

DU BORGOU

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Dans ces conditions, peut-on parler, à propos des peuples du Borgou, d'un modèle politique étatique ou non? Était-on en présence d'un ensemble de chefferies, ou d'un ensemble d'États ou d'un État en voie de désintégration par suite des pratiques totalement autonomes de certaines de ces provinces et de l'incapacité d'un pouvoir central à assurer sa domination? La faiblesse de l'administration baatonu, l'inexistence d'une force militaire susceptible de maintenir l'unité sur tout l'ensemble du territoire et au service du détenteur de l'autorité supérieure laissent penser qu'il n'y avait pas véritablement d'État en pays baatonu, ni même sans doute dans aucune des provinces ayant assuré leur autonomie à l'égard de la capitale, à cause précisément de la faiblesse du pouvoir exécutif tant au niveau central que provincial. En outre, les scissions territoriales toujours menaçantes rapprochaient ce système des chefferies plus que d'un État unitaire, même décentralisé. Quelles étaient les autres caractéristiques majeures du modèle socio-politique ? L'une était typique de la plupart des cultures voltaïques, et aussi des groupes mande: c'était la nature du régime successoral, la transmission du pouvoir (familial comme politique) se faisant de frère à frère, de l'aîné au cadet, avec, en principe, disparition de tous les éléments d'une génération, avant que l'aîné de la génération suivante puisse succéder. Ce système, idéalement égalitaire, semble plus original et plus commun en Afrique, que celui, plus tardif sans doute et plus stratégique, de la succession de père à fils, permettant une plus grande stabilité du pouvoir et une plus longue durée des règnes. Ce dernier type de succession se retrouvait ainsi dans les monarchies centralisées avec pouvoir éminent du roi, comme dans le royaume d'Abomey et au Buganda, en Ouganda. Mais l'inconvénient de ce système successoral adelphique, préservant les droits de chaque frère, puis de chaque lignée, puis de chaque sous-lignée, au fur et à mesure des générations, est qu'il ne peut fonctionner, compte tenu du grand nombre de candidats potentiels et de la situation désavantageuse des aînés d'une génération souvent plus âgés que les cadets de la génération précédente, et donc appelés au pouvoir avant eux. Il s'ensuit obligatoirement l'utilisation de la force et généralement la succession de l'ayant-droit le plus puissant. La seule limite à la multiplication des candidats étant que ceux-ci devaient tous avoir été fils de chef, les enfants de candidats écartés n'ayant plus droit à la compétition. Mais il faut peut-être aller plus loin et affiner ce modèle pour montrer qu'il n'est pas semblable dans toutes les provinces du Borgou, le système de dévolution n'étant pas exactement semblable à Nikki que dans sa province autonome et séparée de Kandi. Dans la capitale, la force des princes candidats était prépondérante. Si la hiérarchie entre eux pouvait s'établir dans chaque branche dynastique grâce aux titres nobiliaires qu'ils possédaient, eux-mêmes hiérarchisés, les gobiru institution originale en Afrique et que je n'ai jamais rencontrée chez d'autres peuples - , celle-ci n'était pas suffisante pour enrichir les luttes entre les cham-

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JACQUES LOMBARD

pions de chaque branche. En outre, le candidat ou Wasangari devait être un prince dépourvu de tout commandement territorial et dont la seule richesse était celle de sa suite militaire et de ses armes. Ce qui n'était pas le cas dans le système de Kandi, où le futur chef supérieur devait avoir assuré un commandement villageois dans un lieu, qui était donc considéré comme une « antichambre» du pouvoir. Par conséquent, cette réglementation pouvait atténuer les luttes et les rivalités fratricides. Aux princes guerriers, « nomades» et pillards de Nikki, ne pouvant s'appuyer que sur les forces du village d'origine de leur mère, s'opposaient ainsi des princes « nantis» pouvant compter sur l'aide des gens de leur propre village de commandement. Tout ceci tend à montrer le rôle important du modèle familial sur le modèle politique dans un système de domination territoriale qui voulait que les fils de chefs non soumis aillent s'installer et prendre le commandement d'un village dans la province de leur père, les relations politiques pouvant se distendre de plus en plus au fur et à mesure des générations et de l'éloignement familial de plus en plus grand du chef du village vis-à-vis des successeurs de son ancêtre. Ainsi, à défaut d'hériter du pouvoir supérieur, la seule possibilité pour un fils de chef de ne pas déroger et devenir un roturier, assimilé à tous les hommes libres du peuple, était de s'assurer un commandement territorial, généralement dans le village de sa mère. Enfin, ce modèle des sociétés du Borgou n'était pas que politique, il avait aussi une caractéristique sociologique, en ce sens que la société était bâtie sur un système de relations pluri-ethniques avec un certain nombre de cultures à l'origine différentes, mais unifiées cependant dans un même ensemble politique, souvent seul critère d'unification. Ces populations étaient hiérarchisées entre elles au sein d'une société globale qui maintenait leur diversité culturelle sans rechercher leur assimilation. La nature de leurs relations était diverse, selon l'origine et le statut de chacune, mais le système socio-politique était dominé par l'alliance politique et matrimoniale des conquérants et des autochtones, qui les avaient accueillis généralement pacifiquement. Ce modèle marqué par une structure sociale inégalitaire et une structure politique décentralisée sans pouvoir prééminent ni stable sera maintenant mieux précisé grâce à l'essai de comparaison avec un système politique voisin, à la fois proche et dissemblable, mais appartenant au même ensemble culturel, celui des Moose (Mossi) du Burkina-Faso.

Approche comparative sur le modèle du Borgou et du pays mossi (Yatenga). Nous nous limiterons là encore à l'étude du seul domaine socio-politique, c'est-àdire aux grands aspects de la structurationsociale et au systèmepolitique, avec des implications sur le plan territorial et sur le plan gouvernemental. Mais nous

LE MODÈLE

SOCIO-POLITIQUE

DES PEUPLES DU BORGOU

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apporterons auparavant quelques données historiques, faisant valoir les éléments de convergence tirés sur le passé des populations du Borgou et du pays mossi. Convergences historiques Si les spécialistes de l'histoire du pays mossi sont unanimes à reconnaître la tradition orale, selon laquelle les conquérants et fondateurs politiques, aussi bien du royaume de Ouagadougou que du Yatenga, sont originaires du nord du Ghana actuel et d'une famille de chefs dagomba (région de Gambaga), rares sont ceux qui s'avancent sur des origines historiques plus lointaines. Certains pourtant (L. Tauxier, M. Izard) évoquent le pays gurma, comme lieu de passage, sans qu'on sache bien si ce passage a été antérieur ou postérieur à celui de la région dagomba. Tauxier va jusqu'à faire l'hypothèse d'un séjour en pays zerma, dans le Niger actuel. De notre côté, les informations recueillies tant en pays gurma qu'en pays baatonu, font valoir un itinéraire commun aux Dagomba, aux Gurmantche et aux Baatombu, associés à cette migration venue de l'est et devant constituer par la suite les chefs politiques des nouveaux États ou chefferies de ces populations. Sans chercher inutilement à aller plus loin dans ce qui semble être ce que M. Izard appelle une «mytho-histoire» et sans remonter plus à l'est et plus avant dans l'épopée encore plus hypothétique des migrations de Kisira3, il faut reconnaître l'existence chez ces peuples de régimes politiques assez proches, caractérisés par une organisation décentralisée et une grande autonomie des unités locales. Il existe des luttes intestines pour le pouvoir entre familles de la noblesse, des pillages par celles-ci des populations dépendantes et soumises, un principe de succession collatérale entre les détenteurs de l'autorité, etc. Tous ces traits communs de leur organisation politique, de leur structure territoriale et d'une société pluri-ethnique et hiérarchisée donnent à ces pays une certaine unité, et, en tout cas, un certain nombre de ressemblances, dont nous allons voir les plus importantes à la fois chez les Mossi et chez les Baatombu. Les structures sociales Dans les deux systèmes, la société est pluri-ethnique, et donc formée de populations d'origines différentes qui ne sont pas assimilées entre elles pour donner une unité culturelle. Le seul dénominateur commun de cet ensemble multiculturel est un régime de gouvernement identique, qui se superpose à ces ethnies. Celles-ci sont hiérarchisées entre elles, chacune ayant un statut social qui lui est propre. Au sommet sont les gouvernants, chefs et fils de chefs pouvant encore postuler à un commandement (wasangari au Borgou, naaba ou nabiiga en pays mossi), puis leurs descendants, exclus de la compétition, mais pouvant briguer des commande-

3

Sôlken (1954).

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JACQUES LOMBARD

ments locaux (wasangari toujours au Borgou et nakombse au Yatenga). Mais dans les deux systèmes, l'aristocratie gouvernante qui est dépossédée de tout pouvoir après quelques générations, perd sa qualité et finit par déroger, se retrouvant au niveau des hommes libres, roturiers. Parmi ces derniers, les ethnies autochtones conquises sont assez nombreuses tant au Yatenga (Kibse, Kalamse, Ninise, etc.) qu'au Borgou (Boko, Baatombu, Tienga, Waba). C'est parmi elles que se recrutent les chefs de la terre, dont le rôle est surtout religieux, mais dont les fonctions politiques dans le choix du chef et son intronisation sont les plus importantes dans les deux sociétés. Dans le domaine religieux, ce qu'écrit Izard est identique pour les deux systèmes: Le roi et les chefs s'adressent aux maîtres de la terre pour obtenir le droit légitimede commander aux hommes; les maîtres de la terre s'adressent à la terre pour que les hommesobtiennentle droit légitimede commanderà la nature.4 De même, l'alliance matrimoniale initiale entre conquérant et fille du chef de la terre se retrouve dans les deux cultures. En revanche, au Borgou, le maître de la terre est presque toujours premier ministre du chef, celui qui l'intronise et celui qui l'enterre, rôle qu'il ne semble pas avoir au Yatenga. Le premier ministre, le togo naaba, s'il investit le nouveau roi et commande à tous les maîtres de la terre, n'enterre pas les chefs et ne compte pas parmi les descendants des premiers maîtres du sol. Après les groupes autochtones, figurent parmi les roturiers, en pays mossi, les artisans et commerçants. Ceux-ci sont comme au Borgou d'origine étrangère (Malinké), généralement musulmans, et pratiquent le commerce à longue distance. En revanche, ces commerçants appartiennent au même groupe que les artisans, alors qu'en pays baatonu, ceux-ci sont soit des roturiers, soit des esclaves et n'ont pas de relation ethnique ou culturelle avec les commerçants. Les forgerons forment au Yatenga un groupe endogame et une sorte de caste, comme en pays malinké, alors qu'ils ne le sont ni dans le royaume de Ouagadougou, mossi aussi, ni au Borgou, où le groupe n'est pas endogame et le métier ouvert à tout roturier, même s'il n'est pas fils de forgeron. En outre, les forgerons en pays baatonu avaient un statut supérieur à tous les autres artisans et souvent préséance sur tous les roturiers, alors qu'au Yatenga, ils étaient souvent plus ou moins assimilés à des captifs, corvéables à merci. Quant aux Peuls, dont le statut était généralement inférieur à celui des hommes libres, ils n'appartenaient pas à la société globale du Yatenga, alors qu'au Borgou, le chef de Nikki avait un ministre peul, chargé de recueillir les redevances de son peuple. Enfin, dans les deux systèmes, les esclaves jouaient un rôle actif, et en particulier les captifs royaux, dont un grand nombre avait le rôle de ministres ou de fonctionnaires de la cour. Un des grands ministres du roi, à Ouahigouya, était le rasam naba, chef des esclaves royaux et des forgerons et chargé de l'intendance de la

4

Izard (1980, tome I : 285).

LE MODÈLE SOCIO-POLlTIQUE DES PEUPLES DU BORGOU

33

cour, rôle apparemment plus important que le ministre du chef de Nikki, le baagban, seulement chef des serviteurs du palais et des messagers de la cour. Quant aux captifs privés, ils étaient dans les deux sociétés assez rapidement intégrés à la famille du maître, leurs enfants perdant le statut d'esclave, dès qu'ils épousaient un homme ou une femme libre. Cette pluralité ethnique s'accompagnait aussi, cela va de soi, d'une diversité d'activités économiques, chacune liée à un groupe.

Les structures de parenté
Les deux sociétés présentent des systèmes également assez proches, en matière de parenté. Toutes deux sont patrilinéaires, avec patrivirilocalité. Le système de terminologie est de type omaha, les enfants des oncles et tantes maternels étant « mes oncles» et « mes petites mères» et n'ayant donc avec ego aucune relation égalitaire, les cousins paternels étant au contraire « mes enfants ». Dans les deux cas également, les relations sont celles de la rigueur dans le lignage paternel, alors qu'elles sont affectives, du côté maternel. De même, chez les nobles, l'éducation par l'oncle paternel est relativement fréquente, et chez les roturiers, celle par l'oncle maternel également. Quant au mariage, si dans les deux sociétés, la prestation familiale était relativement peu élevée, il semble qu'en pays mossi, la liberté de la femme veuve fût moins grande et qu'elle dût rester dans la famille de son mari, après la mort de celui-ci. Autre différence avec les sociétés du Borgou, un homme mossi pouvait épouser une femme dans une famille où l'un de ses parents avait déjà pris femme. De même, le sororat était pratiqué, chose impensable en pays baatonu. Les systèmes politiques C'est la structure territoriale qui suggère la première comparaison et la première ressemblance. Ces systèmes politiques déterminent tous une division territoriale, avec généralement une certaine décentralisation, moins nette en pays mossi qu'au Borgou. Cette décentralisation va jusqu'à la séparation totale de deux chefferies ou royautés, comme le montrent les relations à la fin du dix-neuvième siècle entre Nikki, Bussa et Kandi ou Kouandé, au Borgou, Ouagadougou et Ouahigouya en pays mossi. L'unité est donc celle d'une culture aristocratique commune, puisque le pouvoir central n'arrive jamais à conserver une suprématie sur les pouvoirs provinciaux ou locaux, surtout au Borgou. Le royaume du Yatenga comprenait une vingtaine d'unités mossi plus ou moins indépendantes. La division politique est toujours la tentation dominante et, dans les deux systèmes, le pouvoir central doit empêcher la territorialisation des wasangari ou des nakombse, toujours créatrice d'émancipation par rapport au roi ou au chef supérieur. Le pays mossi y est sans doute mieux arrivé que le Borgou, le pouvoir du
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premier disposant de plus de serviteurs royaux et de fonctionnaires, qu'on appelle « chefs de guerre» (tasobanamba), que le second qui avait moins bien su développer une force fidèle au chef de ses serviteurs captifs. Cette tendance sécessionniste s'explique par la dynamique d'extension du pouvoir. Les fils de roi ou de chefs sont nombreux à être écartés du siège, or s'ils ne veulent pas déroger, il leur faut conquérir un village et asseoir sur un territoire villageois ou provincial leur pouvoir politique. Cette dynamique de l'extension politique, selon laquelle un prince exclu va fonder une unité politique, a été appelée par J. A. Barnes « l'Ét~t boule de neige », même si, en l'occurrence, le terme d'Etat est excessif, un Etat ne se divisant pas à l'infinis. Dans les deux sociétés, le pouvoir des conquérants s'étend et supplante le pouvoir des chefs locaux autochtones, qui perdent ainsi leur autorité politique. De la sorte, chaque fondateur d'un commandement nouveau élargit l'assise territoriale de son pouvoir en créant pour ses fils des commandements locaux. Cette dynamique d'extension est donc aussi une dynamique de division, sauf si le souverain a su conserver un pouvoir de contrôle sur les nouvelles unités territoriales, ce qui a été rarement le cas au Borgou, plus souvent sans doute en pays mossi, où il semble que les formes de centralisation aient varié avec les époques. Le contrôle s'effectuait grâce à un appareil de cour (captifs royaux dévoués) qui s'accroît à la fin du dix-huitième siècle, grâce aussi peut-être à l'instauration de petits commandements villageois, donc moins puissants et non plus provinciaux comme au Borgou. Il reste que, dans les deux cas, le chef supérieur bénéficie de la jouissance d'un domaine « royal », administré directement par la capitale, sorte de « territoire de la couronne ». La nature du pouvoir et le statut aristocratique Le système wasangari s'applique aussi en pays mossi. Le lignage «royal» n'a pas d'attache territoriale, à la différence des nakombse qui ont des commandements villageois. Les princes postulant le pouvoir sont des « nomades ». Ils sont craints et un peu méprisés, ils ont la violence facile et mènent guerres et pillages. Vivant en brousse, en guerriers errants, ils terrorisent les paysans. Néanmoins, ils n'ont que la force pour eux, ils sont décrits comme pauvres, sans terre, sans femme, sans mil. L'accès au pouvoir est leur seul désir. Ce comportement et cette psychologie sont identiques à ce que l'on trouvait dans la noblesse du Borgou. De même, leur genre de vie guerrier était très proche. Les nobles combattaient à cheval, revêtus d'une tunique de coton bardée d'amulettes et armés d'une longue lance ou d'une lance de jet. Les frères d'une même mère combattaient ensemble, puisque évidemment, dans les guerres intestines pour le pouvoir, les frères de même père étaient des ennemis potentiels.
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Chap. 2 de Barnes (1954).

LE MODÈLE SOCIO-POLlTIQUE DES PEUPLES DU BORGOU

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Le chef ou naaba, en pays mossi, et surtout le chef supérieur ont le même rôle qu'en pays bariba. Une fois nommé, ce chef est seul et il est dissocié de sa famille, en particulier de ses fils, qu'il rejette du lieu du pouvoir. Il vit entouré de ses femmes, de ses dignitaires et surtout de ses serviteurs-captifs. « Le Yatenga naaba est le seul homme du palais », écrit M. Izard, « ses fils sont confiés très tôt à des tuteurs », choisis parmi les parents paternels, vers trois ans pour l'aîné, vers sept ou huit ans pour les autres.6 Quant aux épouses, leurs catégories étaient nombreuses, celles héritées du prédécesseur (catégorie absente à Nikki où les épouses étaient libres après la mort du chef), celles mariées avant l'intronisation, celles épousées ensuite selon telle ou telle modalité, mais ce qui importe, c'est le rôle joué par l'épouse principale, rumde à la cour mossi, mero à Nikki. La première était la préférée du chef, la seconde était celle qui avait été épousée la première et qui, à Nikki, dirigeait toutes les autres épouses, ce qui n'était pas le cas de la rumde. En revanche, un personnage à l'instar de la gnon kogui à Nikki, dotée de fonctions religieuses dans la famille du chef supérieur et de son rôle de marraine des jeunes « princes », auxquels elle attribuait le nom d'un ancêtre lors des grandes cérémonies, était totalement inconnu à Ouahigouya, où il n'y avait pas de « prêtresse» de la famille royale, ni de femme possédant un pouvoir, au moins symbolique, aussi important, malgré le rôle éphémère joué par la napoko lors de l'interrègne. L'entourage « royal» La grande différence entre les deux systèmes réside, on l'a dit, dans la présence à la cour mossi d'un grand nombre de serviteurs captifs et dans le rôle important qui leur était confié, à la différence du pays bariba. De même, l'influence des chefs de terre à Nikki et celle des parents du chef supérieur étaient nettement plus grandes qu'au Yatenga. Les ministres les plus prééminents à Ouahigouya étaient appelés nesomba; quatre d'entre eux avaient un rôle déterminant. Le chef les nommait et réciproquement ceux-ci nommaient les chefs. Trois étaient d'origine mossi roturière (et non chefs de la terre) : le toga naaba, porte-parole du chef, le supérieur des chefs de la terre et chef des rituels du palais, le balum naba, chef de la maison du souverain et responsable des relations avec les groupes commerçants (yarse) et les chefs de guerre, le werenga naba, chef militaire et chef des musiciens du roi, chargé des relations avec les nobles. Enfin, le quatrième était d'origine servile, le rasam naba, dont on a vu les attributions principales, notamment celles de chef du palais et de la police du pays. Ces quatre ministres avaient eux-mêmes des dignitaires sous leurs ordres. On voit ainsi apparaître un pouvoir ministériel plus concentré qu'à Nikki et surtout un pouvoir dont on a dépossédé les représentants des grands groupes sociaux. Il n'y a pas en pays mossi de ministre représentant les commerçants musulmans ou
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Izard (1980, tome I: 412).

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les éleveurs peuls. Il y a surtout beaucoup moins de dignitaires ou ministres appartenant à la noblesse. Ce qui explique, encore une fois, une plus grande centralisation du pouvoir à la cour et non entre les mains de la noblesse, et ce qui accroît encore la centralisation et l'autorité du souverain. Seul existait, mais sans pouvoir politique, un représentant du lignage « royal» chez les nobles, le « buud kasma », gardien du sanctuaire des ancêtres, et dont le pouvoir religieux pouvait rappeler celui du sunon bonsio à Nikki, descendant d'une branche aînée évincée et chargé d'intervenir auprès du chef de Nikki, quand celui-ci venait à proférer sa malédiction contre un prince. Les règles successorales C'est là qu'on retrouve les plus grandes similarités avec le Borgou. Seuls pouvaient être appelés à la succession d'une chefferie ou du trône les fils du chef, et non plus ceux dont les pères n'avaient pas eu le pouvoir. La transmission était, dans les deux systèmes, collatérale ou adelphique, avec transmission d'aîné à cadet jusqu'à extinction de la génération, ce qui rendait impossible à chacun de détenir le pouvoir et ce qui entraînait des luttes fratricides entre candidats. Dans les deux pays, les conflits dynastiques, à savoir les luttes entre branches, avec élimination des plus faibles, furent nombreux. Dans le Yatenga, on cite l'exemple de luttes armées se poursuivant après l'intronisation d'un Yatenga naaba, ou bien l'assassinat d'un frère aîné par son cadet. Tout comme à Nikki. Quant à la nomination, elle était faite par les nesomba, ministres de la cour, après consultation d'autres notables, et se portait généralement sur l'un des candidats présentés pour chacune des grandes branches. En fait, comme à Nikki, le collège électoral subissait la pression des familles de la noblesse. Mais, à la différence de Nikki, le rôle, au moins formel, des chefs de la terre, y était moins grand et même quasi inexistant. À la mort du Yatenga naaba, l'intérim était assuré par sa fille aînée, qui revêtait les vêtements de son père. On l'appelle napoko et elle symbolisait le roi défunt. Ce rituel n'existait évidemment pas à Nikki, où c'était le sina donwiru, chef de la terre et premier ministre, qui le remplaçait. L'interrègne était marqué par un grand désordre, entretenu surtout par les captifs et rappelant l'incapacité d'un pays à vivre sans chef. Si ce rituel d'inversion ne semble pas avoir été en usage à Nikki, il y avait, en revanche, après la mort du roi, une similitude troublante. En pays massi, comme à Nikki, on perçait le tambour royal (gangaogo à Ouahigouya, tufaro à Nikki), tambour censé abriter les âmes des ancêtres royaux, « symbole spirituel de la force royale », comme on l'a écrit pour le pays mossi. En revanche, les cérémonies d'intronisation étaient fort différentes dans les deux capitales. Alors que le Yatenga naaba entreprenait un véritable voyage de plus d'un mois (ringu), le nouveau chef de Nikki était intronisé en deux jours à côté de sa capitale à Nikki-Wenu, là où était mort son premier ancêtre. Au Yatenga au contraire, le nouveau roi se rendait dans un grand nombre de villages et venait