Religion, Droit et Pouvoir au Burkina Faso

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Les valeurs fondamentales sur lesquelles les sociétés traditionnelles africaines se sont appuyées pour se faire réellement maîtresses de leur destin, se laissent percevoir selon trois pôles : la parenté, le village et les institutions religieuses. C'est ce triptique synergétique qui a été analysé chez les Lyàloé à travers les représentations et les fondements de l'autorité dans une première partie, puis, dans un deuxième temps, par la mise au jour et l'étude de l'exercice de l'autorité religieuse, juridique et politique.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296359413
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RELIGION, DROIT ET POUVOIR AU BURKINA FASO
Les Lyàla! du Burkina Faso

Collection Études Africaines

Déjà parus

Alfred BOSCH, Nelson Mandela - Le dernier titan.
Ambroise KOM, Éducation et démocratie en Afrique

-

Le temps

des illusions. ATANGANA, Éducation scolaire au Cameroun. Claude RAYNAUD, Sociétés d'Afrique et Sida. Thibaut MOURGUES, Les Ethiopiens. La Misère et la Gloire. Fweley DlANGITUKWA, Qui gouverne le Zaïre? La république des copains. Essai. Fabien EBOUSSI BOULAGA, La Démocratie de transit au Cameroun. Jean-Pierre LACHAUD, Les Femmes et le marché du travail urbain en Afrique subsaharienne. Olivier MEUNIER, Dynamique de l'enseignement islamique au Niger. Olivier MEUNIER, Les Routes de l'Islam. Anthropologie politique de l'islamisation de l'Afrique de l'Ouest en général et du pays Hawsa en particulier, du VIIIè au XIXè siècle. Fabienne GUIMONT, Les étudiants africains en France (1950-1965). Fidèle-Pierre NZE-NGUEMA, L'Etat au Gabon de 1929 à 1990. Roger SOME, Art africain et esthétique occidentale, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6389-4

BLAISE BAYILI

RELIGION, DROIT ET POUVOIR AU BURKINA FASO
Les Lyàlcé du Burkina Faso

Préface par Raymond VERDIER

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Lauréat de la Fondation Gisèle et Gabriel Barthelemy de l'INSTITUT DE FRANCE.

A Mon père Om; Fidèle BA YILl et à ma mère Ey6 Martine KATàR6; ils ont patiemment cultivé en moi l'amour et la connaissance de l'héritage de nos pères, me convainquant ainsi que qui perd hier jamais ne (se)(re)trouvera demain.

Blaise Bayili et la charte fondamentale de l'autochtonie Lyelae par Raymond Verdier
Sans état, sans chefferie, réfractaire à toute organisation centralisée et à toute hiérarchie autoritaire, résistant à plusieurs dominations étrangères et à la colonisation française,le peuple autochtone Lyelae peuple de sédentaires pour qui le Moose conquérant est un nomade - a fondé son identité sur la force structurante du religieux chtonien(*).

-

Fin connaisseur des traditions du Lyolo, le pays de ses pères,Blaise Bayili a longuement enquêté dans les domaines conjoints de l'histoire, de la linguistique et de l'ethnologie. Il nous présente aujourd'hui une vaste et riche monographie de son ethnie en prenant soin de faire ressortir les similitudes et différences avec les autres populations de la région. Les observations et réflexions qu'il consacre au pacte social et à la charte fondamentale des institutions civiles et politiques retiendront plus spécialement l'attention du juriste anthropologue (**).
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Territoire et parenté, espace public et espace privé sont inséparables et le politique n'instaure pas de séparation entre gouvernants et gouvernés. Pouvoirs et droits, répartis entre les différentes autorités familiales et villageoises, selon leurs compétences, puisent leur légitimité dans une religion de la Terre-et-des Ancêtres. Le village est une communauté - résidentielle, parentale, culturale et
cultuelle

- unie

et solidaire,

protégée

au dehors par le système vindicatoire

et à

l'intérieur par la société des masques. "Rembourser la dette", obtenir réparation d'un meurtre commis par un ressortissant d'un autre village, est un impératif villageois que la communauté

toute entière doit assumer: au delà du lignage ou du clan, c'est le village qui est offensé et qui doit laver le sang par le sang ou recevoir une compensation. La transgression d' un interdit majeur est rupture du lien vital d'appartenance au clan et rend l'infracteur vulnérable à l'action maléfique du sorcier. L'ordre est ainsi toujours menacé par le désordre et par les forces du mal qu'il libère. Il incombe alors aux masques représentant les esprits de la brousse devenus les dieux protecteurs du village d' y pénétrer pour frapper de mort ou de maladie ceux qui enfreignent la charte fondamentale.
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La maîtrise et l'autorité exercées sur les personnes et sur les biens dont on a la garde et la responsabilité, repose sur le principe d'ancestralité.

La parenté est la source de vie qui se ramifie à l'instar de la graine et du fruit du calebassier et l'autorité s'y exerce à plusieurs niveaux: d'abord à l'intérieur de l'enclos domestique, la maisonnée, lieu de forces spirituelles, qui a valeur de refuge sacré; pois dans les différents segments du lignage et finalement dans le clan. A l'image d'une mère portant ses enfants, le clan est un lieu protégé par un ensemble d'interdits. Bien qu'il ne constitue pas une communauté résidentielle, le clan, quelque soit sa plus ou moins grande ancienneté, nous fait toucher du doigt la réalité communautaire du village, car c'est à son niveau qu'il y a eu alliance première, ( s'il s'agit d'un clan sacerdotal) ou secondaire, avec la Terre.
o o o

La vertu cardinale présidant à la constitution du lien social et à l'organisation de la communauté est la puissance de fertilité et de fécondité de la terre, "l'os de la terre" : don de Dieu et trait d'union entre les humains, les ancêtres et les esprits de la nature, la Terre peut accueillir l'étranger, elle ne peut être aliénée. Dans le mythe de création, au temps des origines, le couple Ciel - Terre engendra l'ancêtre clanique, ici descendu du ciel, là sorti du sol. De cette naissance cosmique, le premier homme avait reçu des forces surnaturelles qui furent transmises à ses successeurs, les maîtres de terre, grands prêtres, choisis par les "divinités" et les ancêtres pour être au service du peuple. Ainé des aînés, symbolisant l'alliance primordiale contractée lors de la première occupation, soumis à de nombreux interdits (chasteté, non-violence, alimentation pure), le maître de terre est le premier responsable des rituels agraires et le garant de la fertilité de la terre et des femmes. Responsable de l'équilibre et de l'harmonie, de la paix et de la prospérité du village, il est l'autorité suprême. A ce titre, il veille, avec les anciens, au respect des commandements et interdits ( interdit du meurtre, de l'inceste, de l'adultère dans le village...) qui constituent le code éthico-religieux édicté pour le bien-être de toute la communauté sans distinction. Il lui revient finalement de prononcer les sanctions d'amendes, d'exil, voire de privation de sépulture...

o o o

L'évocation succincte de quelques temps forts de l'ouvrage nous suggère les mots de pluralisme et de communautarisme pour rendre compte de l'organisation et du fonctionnement de la société villageoise telle que l'auteur nous la décrit: pluralisme politique et juridique des autorités parentales et villageoises, pluralisme religieux des cultes agraires et ancestraux - refus de la division sociale et vouloir commun de vivre ensemble, solidarité active des villageois quand leur honneur est offensé, application du code pénitentiel à tous les transgresseurs sans distinction. N'y a -t-il pas là riche matière à réflexion pour les gouvernants actuels en quête d'un «Etat» de droit non formel, qui prenne appui sur les institutions .

démocratiquesde IIAfriquetraditionnelle?

La démocratisation le plus souvent formelle intervenus ces dernières années dans les Etats africains ex-colonisés ne prend pas en compte la réalité de l'ethnicité. Des revendications ethniques radicales de plus en plus nombreuses sont apparues dans le contexte d'Etats centralisés, hérités de la colonisation et ne pouvant garantir la représentation des diverses ethnies sans mettre en cause l'unité nationale. Souvenons-nous que la politique coloniale a figé les ethnies dans leur devenir propre et clôturé leur espace territorial, de sorte que le jeu de leurs rivalités a souvent conduit à une absence ou rupture de communication. Faut-il encore rappeler que le colonisateur a bien souvent réduit le pluralisme ethnique à un dualisme débouchant sur un duel fratricide entre deux groupes (gens du nord et gens du sud, de la savane et du fleuve...). Pour surmonter cette situation parfois dramatique, il n'y a pas d'autre solution que d'instituer uen démocratie locale et de maîtriser la force des revendications identitaires en leur donnant leur juste reconnaissance au plan des collectivités territoriales et de l'Etat. En l'absence d'une prise en compte réelle des pouvoirs locaux, l'ethnicité devient ethnicisme et la démocratie ethnocratie. (*) Sur l'autochtonie, nous nous permettons de renvoyer à Autochtonie, religion et pouvoir, in JF. Vincent et aL La construction religieuse du territoire, L'Harmattanl995, pp.143-150.Cf. également M. Izard, Engrammes du pouvoir: autochtonie et ancestralité, in Le temps de la réflexion, 1983, IV, 300-323. (*) Sur ces questions, le lecteur pourra consulter les travaux du professeur R. Schott et notamment ceux publiés dans la Revue Droit et Cultures: Contrôle social et sanctions chez les Lyela (DC 8,1984) - Serment et voeux chez des ethnies voltaiques (DC 14, 1987) - La loi contre la religion ( sur le rapport du droit et de la religion dans le changement social (DC21,1991) - Le jugement chez deux peuples "acéphales"...(DC 29,1995)
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PRÉSENTATION

GÉNÉRALE

GÉO-ETHNOLOGIE ET ÉCONOMIE, HISTOIRE ET ETHNOGRAPHIE

CHAPITRE UN GÉO-ETHNOLOGIE, ÉCONOMIE ET HISTOIRE

SECTION I : GÉO-ETHNOLOGIE ET ACTIVITÉS SOCIO-ÉCONOMIQUES

1. Géo-ethnologie
Notre travail d'investigation porte sur un ensemble de villages formant une aire culturelle appelée le Lyàla, pays des Ly;}Ia5, qui comprend les souspréfectures de Jijir (Didyr), Ténàdû et Kwàrjè et la préfecture de J:J (Réo) (Carte n° 1). Ces derniers forment la province du SIijè, pointe de la partie septentrionale du Gurunsi qui, au Burkina Faso (Carte n° 2) s'étale sur une région tampon entre les grandes populations du pays que sont les Moose, les Dagari, les Bwa, les Sarno et les Marka (Carte n° 3). Celle-ci comptait en 1989700000 âmes. Le Skjè constitue une bande étroite de 60 Km de large (d'Est en Ouest) sur 80 Km de long (du Nord au Sud), et porte 134087 âmes reparties entre les villages de Réo associé à Kwarjè (51 174 h.), Tenado (39 613 h.), et Didyr (43 300 h) avec en moyenne 30 hfkm2. Il se situe au centre-ouest du Burkina Fasol, un immense plateau latéritique situé au cœur de l'Afrique Occidentale, et sans débouché sur la mer. Egal aux 3/4 de la France et s'étendant sur 480 km du nord au

1. Le Burkina Faso est le nom de l'ancienne république de Haute-Volta depuis le 4 août 1984, premier anniversaire de la prise du pouvoir par le CNR (Conseil National de la Révolution). Burkina, mot d'origine moré signifie: intégrité, noblesse, liberté; Fa et so, mots d'origine dioula, veulent dire respectivement "père" et "maison", Burkina Faso se traduit par "patrie des hommes intègres",

Carte n° I : Le Lyàlô (d'après le p. F. J. Nicolas)
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sud et sur 820 km de l'est à l'ouest, le pays est limité au nord-ouest par le Mali, à l'est par le Niger, au sud par la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin (Carte n° 2). Les Ly:Hre constituent un sous groupe ethnique qui se rattache à un ensemble de populations" voltaïques" dites Gurunsi. Ceux-ci forment une famille linguistique et culturelle qui déborde les frontières du Burkina Faso. L'organisation socio-politique des Ly~lre est non étatique et fondée sur un système de compétence pluricentrée.

2 - Activités socio-économiques. L'organisation socio-économique des Ly:Hre s'articule autour de deux activités principales: l'agriculture et l'élevage qui sont, à leur tour, soutenus par des activités moindres telles que l'industrie artisanale, le commerce, la cueillette et la chasse. Toutes sont soumises à une certaine organisation sociale du travail.

SECTION II : BREF APERÇU HISTORIQUE DES LY~LÉ

Du fait de leur mode d'organisation politique non étatique et sans chefferie puissante, les Ly~lre n'ont pas une tradition de récits ou d'épopée qui relate l'histoire du groupe. Celle-ci, à proprement parler, commence avec l'avènement des conquérants Mossi face auxquels les Gurunsi dont font partie les Ly~laS, opposèrent une résistance séculaire et tenace. Cette histoire sera ensuite ponctuée essentiellement par deux grandes forces extérieures; l'esclavagisme zabernabe et la colonisation européenne. Entre temps, interviendront quelques sporadiques tentatives hégémoniques d'obédience peulh.

19

1. La conquête mossi et ses conséquences socio-politiques La conquête
Peuple Noir Ouest Africain, les envahisseurs Mossi seraient, selon l'histoire officielle, venus de l'est2 et auraient trouvé à leur arrivée, dans les bassins de la Volta Blanche, plusieurs groupes d'autochtones qui furent progressivement assimilés ou refoulés sous la pression militaire de leur cavalerie3. Ces autochtones étaient essentiellement des Ninisi et/ou des Nioniose (et des Kibisi) et constituent très probablement les ancêtres des actuels Gurunsi (Ly~lre, Nuna, Kasena, Issala, Ko, etc.), des Dogon, des Kurumba et peut être aussi, à quelque degré, des Pana, de certains Sarno et Bwa du sud. Ainsi, l'avènement mossi (nakomsé) s'avère être le facteur et le moteur d'un vaste mouvement de populations qui a donné la répartition actuelle du peuplement voltaïque et particulièrement des populations gurunsi au Burkina Faso. Cet état des choses permet d'avancer que la population qui nous concerne (les Ly~lre) est en partie la résultante des premiers migrants venus du pays actuellement mossi. Les débuts de ce mouvement migratoire, parti de l'est vers l'ouest, ont dû coïncider avec la mise en place des chefferies nakomsé (pré-étatiques) dans le Mossi central avec l'avènement de Naba Oubri et surtout dans le Mossi occidental avec celui de Naba Rawa. C'est du moins, ce que laissent percevoir les traditions historiques du Yatenga et de Ouagadougou rapportées entre autres par R. Pageard, M. Izard et E. Bayili. Les conséquences de l'avènement mossi Elles sont essentiellement de deux ordres: l'éclatement de la société et la relative ingérence des Naba mossi dans l'organisation socio-politique des autochtones.

2

Selon l'unanimité des différents historiens, ils sont des Dagomba originaires de Gambaga (Nord-Est Ghana) et c'est leur fusion avec les autochtones "voltaIques" qui donna naissance à la race moose ou mossi.

du

3. C'est ainsi que des Gurunsi se sont retrouvés au-delà de la Volta Rouge, tout le long et au-delà de la Volta Noire. Ainsi, nous avons par exemple au sud-est les Kassena dans la région de PÔ, au sud-ouest les Sissala dans la région de Léo, au centre les Nuna dans la région qui va de pouni (nord) à Léo (sud). Au-delà de la Volta Noire, sur la rive droite donc au nord-ouest - se trouvent les Ko ou Winyè, les Nunuma, les Nèbwââ et les Nbwii dans la région qui va de Tchériba (nord) à Boromo (sud) tandis que sur la rive gauche (nord-est) s'installent les Ly:}llé dans la région de Didyr (nord), de Réo (centre) et de Ténado (sud).

-

20

* L'éclatement de la société. Elle se traduit par: 1/ Un mouvement de peuplement sans précédent dû à la fuite des autochtones devant les envahisseurs cavaliers. 21 L'assimilation d'une grande partie des autochtones, par les conquérants et partant, un bouleversement de l'équilibre des mœurs linguistiques, culturels, sodo-économiques et architecturaux. 31 Le contact - dans le cadre des mouvements migratoires - des autochtones avec d'autres peuples de cultures différentes (Marka, Mandé...), contact qui a entraîné des transformations de tous ordres dans les groupes. 41 La séparation des membres d'une même famille ou d'un même lignage, qui entraîna ainsi une segmentation lignagère forte et une dispersion inhabituelle dans l'espace, des membres d'un même groupement humain. On peut supposer en effet, qu'au niveau de l'organisation de l'espace, les autochtones gurunsi vivaient en groupements communautaires solidaires4 et c'est cela qui leur a permis les résistances farouches dont nous avons parlé plus haut contre les armées nakomsé. On peut donc, avec raison, parler de dislocation des structures villageoises. * Les retombées socio-politiques En matière soda-politique, l'une des expressions de l'influence de la tutelle des Naba Mossi fut leur ingérence directe dans l'investiture des Maîtres de terre (approbation, opposition ou imposition de candidat des Naba, dans le choix du maître de terre, offrande par le futur maître de terre de cadeaux à son Naba de tutelle, devoir de ce dernier de fournir au nouvel élu son boubou, sa culotte, son bonnet et ses sandales de "chef" etc.). C'est comme si le maître de terre LyeI achetait un pouvoir politique auprès du Naba. Est-ce cet état des choses qui a poussé certains auteurs comme L. Tauxier et M. Duval, à écrire qu'un début de centralisation politique aurait eu lieu chez les Gurunsi à partir seulement de la conquête mossi? Une telle hypothèse est très discutable et même réfutable à cause de certaines données concrètes. Il semble tout d'abord que l'influence politique mossi n'a pas eu d'impact réel sur le fonctionnement interne de l'autorité du maître de terre qui, en dernier ressort, relève d'un leg des ancêtres et donc du religieux et du sacré. L'autorité des Naba est restée très secondaire, superficielle et marginale par rapport à celle des

4, Tauxier parle en effet de fédérations

de villages à propos des autochtones

avant l'avènement

mossi.

21

authentiques maîtres du pays, les maîtres de terre et leurs associés. Presque toujours d'ailleurs, les conquérants ont même reconnu et respecté cette autorité en maintenant souvent dans leurs fonctions, les maîtres de terre ou en en nommant d'autres pris parmi les autochtones. Par ailleurs, nous pensons qu'il faut prendre au sérieux Rattray (1932) et Dittmer (1961) qui ne partagent guère l'avis de Tauxier et de Duval. Pour eux, en effet, la chefferie villageoise ou cantonale telle qu'elle se présente chez les Gurunsi (du sud) n'a rien à voir avec les chefferies ou royautés mamprusidagomba-mossi. Elle proviendrait plutôt d'une création autonome et originelle de quelques groupes gurunsi. Ces deux auteurs nous paraissent être dans la vérité, car le fait par exemple qu'on retrouve les termes py5, pea ou pia et pyèè, pyèlè ou pU chez plusieurs groupes gurunsi aussi bien du sud (Kas sena, Issala, etc.) que du nord (Nuna, Ly~lre, Nebwàâ, Nebwa, Ko, etc.), terme proprement gurunsi que l'on ne retrouve nullement chez les Moose, laisse supposer que ces derniers connaissaient - bien avant l'avènement nakomse qui dispersa les Gurunsi - une organisation cantonale ou fédérale de villages. Les traditions mossi attestent elles-mêmes l'existence de cette structure socio-politique chez les Ninisi et/ou Nioniosé avant l'arrivée des premiers Nakomse. On peut même avancer, sans beaucoup de risque de se tromper, que l'envahisseur nakombga est même à la base de la disparition de cette forme d'organisation chez certains groupes gurunsi (Ly~lre par exemple) qui ont cependant gardé les terminologies py5 (chef) et pyèè (seigneurie) en dehors du cadre fédéral ou cantonal, alors que chez d'autres groupes (Kas sena, Sissala, Nuna du sud, etc.) le pyèè (pyèlè) se présente encore sous forme de structure politique.

2. Les incursions peulh et leurs retombées
Si selon J. Ki Zerbo, à la fin du XVIIIe s. et au début du XIXe S., on assiste à un reflux considérable des peulh Ferobé du Macina dans la partie septentrionale de l'actuel Burkina Faso, pour G. Le Moal, il faut situer l'émigration peulh dans le Barani au XVIe s. alors que le père Bayili et H. Diallo proposent, eux, le XVe s. comme époque de cette même immigration, mais dans le Djelgoodi. C'est probablement après cette conquête et l'implantation de la domination et du contrôle politique des Jelgoobe sur cette région que la pression des peulh a pu commencer, pense le père Bayili, à se faire sentir en territoire gurunsi du nordouest. Cette pression, démographique et/ou militaire, a pu connaître une intensité particulière au début du XIXe s. avec la fondation de l'empire de Checkou 22

Amadou du Macina. Ainsi, les installations de Barani-Djibasso et du Djelgoodi constituent les zones d'occupations peulh les plus importantes et les plus proches du territoire nord-gurunsi. C'est à partir de là qu'ils essaimèrent dans tout le pays sarno, marka, bwaba, dans le Yatenga et dans l'ouest du Mossi5. Au hasard des campagnes militaires, de nombreux villages voisins (gurunsi) furent détruits et leurs populations massacrées ou réduites en esclavage. En dehors même de ces opérations, les peulh animistes lancèrent vers le sud et vers l'ouest, des raids de cavalerie dont le but était plus le pillage et la capture des esclaves que la domination politique. Les territoires gurunsi septentrionaux eurent donc à souffrir des raids peulh, à partir de Barani et du Djelgoobi (Yatenga). Toutefois, les entreprises guerrières de ces Peulh ne semblent pas avoir connu une grande envergure car se limitant à de simples captures d'enfants et de femmes en brousse ou à la lisière des villages. Par contre, les incursions des troupes peulh en provenance du "pays du sel" (Mali), étaient redoutées jusqu'à Jfjir (Didyr) et étaient surtout dirigées contre les petits villages ou quartiers isolés6 dont les habitants prenaient souvent la fuite pour n'y revenir qu'après le départ des envahisseurs et trouver leur habitation en partie détruite. Il faut ajouter à ces entreprises esclavagistes, les exactions des colonies peulh localisées en pays dafiny et mossi proches, ainsi qu'à la frontière du territoire gurunsi (ly;}lej. Ces exactions concernaient essentiellement le détournement de bétail qui, quelquefois, entraînait des combats d'envergure aux conséquences notables. Les incursions peulh en pays gurunsi n'ont pas eu de conséquences notoires aux plans politique et sodo-économique. Du point de vue politique, contrairement aux conquérants Mossi, les Peulh n'ont cherché, à aucun moment, à imposer aux populations gurunsi une forme quelconque de pouvoir; ils n'avaient pas d'ambitions politiques dans la région. Tout au plus ont-ils contribué, dans ce contexte d'insécurité générale (pour la plupart des communautés villageoises), à un repliement des groupes villageois sur eux-mêmes et à accentuer (ou à créer) un esprit d'individualisme villageois, individualisme que vont exploiter plus tard les Zaberma. En effet, la forme très

5. Vers la fin du XIXe s., une colonie de pasteurs Nuna frontalier du pays sarno.

guerriers

peulh était installée encore à MùgÈ, village

nord-

6. C'est ainsi qu'Ot5do fut attaqué par des peulh venus de Mopti et Lajii (dépendance troupe du chefpeulh Sidiki de Barani.

de Jijir) visité par une

23

particulière des opérations militaires peulh n'a pas encouragé, ou a retiré, chez les Gurunsi (Ly~lre) la possibilité d'une défense coordonnée. Dans le domaine socio-économique par contre, les répercussions des expéditions peulh sur les Gurunsi ne laissent aucun doute. En effet, les ravages des ressources tant humaines qu'animales et céréalières ont contribué à dépeupler le pays gurunsi septentrional et à affaiblir son potentiel économique. Néanmoins, la présence de quelques Peulh proches dans les pays dafiny et mossi et même dans certains villages Ly~lre limitrophes, a pu contribuer à améliorer les techniques d'élevage des Ly~lre en vue d'une meilleure qualité de leurs animaux. En définitive on peut conclure que même si les incursions peulh ont troublé le pays Ly~lé, elles ne l'ont pourtant pas bouleversé à proprement parler tel que ce fut le cas avec les conquérants Mossi et comme il en sera avec les "cavaliers aux vautours", les Zaberma (Djerma).

3. L'avènement zabErmabE
L'avènement zabermabE7 a, dans la deuxième moitié du XIXe s., affecté une grande partie des populations des régions de la Volta Noire (Mossi, Dagari, Bwaba, Sarno, Marka, Gurunsi). Les ravages de ces "cavaliers aux vautours", se rangent indubitablement, en ce qui concerne les Gurunsi en général et les Lyàlre en particulier, parmi les plus destructeurs de leur histoire. Originaire des régions sud-est limitrophes du fleuve Niger (rive gauche du fleuve), un petit groupe de Zaberma (Djerma), sans doute sous la pression des Peulh8, arrive au Dagomba vers 1860 avec à sa tête, son chef spirituel, Alfa Hano. La raison de leur venue dans cette région reste controversée par plusieurs auteurs qui se disputent les causes de prosélytisme musulman, de commerce et de mercenariat. Mais quelles que soient les raisons qui ont amené les Djerma dans le Dagomba, l'histoire officielle qui nous les présente comme étant des cavaliers adroits bien rompus au métier des armes, leur fait jouer très tôt un rôle de premier ordre au Dagomba, dans les expéditions des razzias d'esclaves. En effet, pressé par

7. La tenninologie zambermabc 8.

zaberma

est la plus courante tentatives

en pays ly;}lé, nuna et kassena. infructueuses, le jihad

On trouve aussi zamberma. réussit à introduire

ou zabermabc.

Ce sont les Djenna en fait. mené par Sokoto, de fraîche date, mais ils avaient éprouvé,

Vers le XIXe s., après de multiples

l'islam dans cette région. Les leaders zabenna étaient donc des convertis à leurs dépens certes, les possibilités de succès d'un islam combattant.

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le royaume Ashanti de lui fournir régulièrement un nombre important d'esclaves, le Naba de Karaga, Van na Abdou Layer qui était arrivé sur le trône du Dagomba vers 1862, utilisa les services de ces "mercenaires" qui alors firent des razzias jusque dans le pays gurunsi. A la mort d'Alfa Hano, Alfa Gazare lui succéda. Le roi dagomba rompit ses relations avec les Zaberma. Ceux-ci pillèrent alors la région à leur propre compte et s'installèrent autour de Léo et de Sati. De là ils sillonnèrent les régions
gurunsi jusqu'au nord. '

Vers 1880, Alfa Gazare meurt et Babato le remplaça. Celui-ci sillonna tout le pays gurunsi en organisant par deux fois, des campagnes de razzia dans le Ly0l6. Les ravages furent incommensurables et certains villages furent même littéralement abandonnés. Les Zaberma dans le Lybl6 Après une défaite auprès de Moktar Karantao, Babato, fuyant, repasse le fleuve par le nord-est, traversa les villages nord-gurunsi de l'ouest de la Volta Noire ainsi que la partie méridionale du pays sarno, pour se retrouver en pays ly~lé, dans cette "riche kipirsi" longtemps convoitée par ses prédécesseurs. C'est à Jijir (Didyr), l'un des plus gros villages de la région, qu'il s'installa après s'être fait accueillir pacifiquement par le Maître de terre du dit village. Son alliance lui épargna ainsi une attaque d'envergure que ses troupes épuisées n'auraient pas pu soutenir. A partir de Jijir, sa base de sécurité, il pilla et captura des esclaves dans les villages alentours d'abord9. Après avoir épuisé ces zones, "les bandes zaberma se retournèrent ensuite et sans scrupule contre leur village hôte dont ils attirèrent les jeunes guerriers dans un guet-apens où la plupart d'entre eux furent capturés" (Bayili, 1983: 346). Ils ravagèrent tous les quartiers de Jijir ainsi que les petits villages environnants (Buljè, Yâmâjà, etc.). De Jijir, les Zaberma poussèrent leur avancée jusqu'à la frontière du pays mossi à Wrm>(NEd~) d'où ils attaquèrent la région kwàrma. Après Kwàrjè et ses environs, ils fondirent sur les Siyàlma (Réo et environs) dont les habitants fuyèrent dans la montagne de SIijè.

9. Selon E. Sayili (1983: 345), Sabato etc.) d'où il revenait furent ainsi saccagés avec de jeunes et razziés.

a commencé

par les villages les plus éloignés (Piin, Dàssà, Pwii, Mùzaa (nord-est de Jijir)

esclaves

pieds et mains liés. Tous les villages nepwàlma

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La présence des Zaberma au Lyàl6 aura duré plusieurs mois, voire une année entière ainsi qu'en font foi les souvenirs récoltés à Jijir. Selon le père Bayili, elle se situerait aux environs de 1874-1875. La deuxième et dernière grande expédition de Babato dans le Lyàl6, s'effectua aux premiers mois de l'an 1894, soit une vingtaine d'années après leur première incursion, temps jugé suffisant pour qu'une nouvelle génération soit assez mûre pour être emmenée en esclavage. Elle commença par la région nèbwéui d'où, après avoir dévasté les villages, les Zaberma continuèrent en zone siyàlma dont les habitants regagnèrent de nouveau le salutaire mont Sâjè. Toutefois, les habitants de Co furent massacrés et le village razzié. De Co, les Zaberma remontèrent vers le nord en passant par Pwa où ils brisèrent une coalition de tous les villages yama (Pwa, Dàssà, Pùn, Miizaan, Gwii,...) avant de marcher sur Jijir et ses environs. En zone kwàrma, une autre coalition de villages (Dùdùlsi, Kén55, Jâ:â, Kwàrjè, etc.) plus solide, les obligea à se replier à la frontière du pays mossi où ils demeurèrent quelques temps (en s'adonnant à des incursions) avant de remonter vers le nord-ouest. Là ils échouèrent devant les guerriers nepwàlma (de Biru, G::>jirC~hir, B!J!J).De là, Babato, incorrigible, se replia sur le pays samo voisin non encore sérieusement visité. Mais, épuisés par les précédents combats, ses hommes furent lamentablement battus par les Samo à Gossina. Traqués et chassés, ils traversèrent la Volta Noire pour se retrouver chez les Nuna du nord-ouest. A Kùmù (Tchériba), ils furent refoulés par les musulmans marka et les Nebwa C'est alors qu'en désespoir de cause, ils regagnèrent, épuisés, leur base au sud. L'échec de cette vaste entreprise fut total. Cependant, les retombées des incursions zabermabE dans le Lyàl6 s'avérèrent néfastes.
Les retombées des incursions zabermabE dans le Lyol6

Les conséquences du fléau zaberma ont été lourdes pour la région gurunsi, et particulièrement pour le Lyàl6. Elles concernent les domaines démographique, économique et socio-politique. Le résultat immédiat des incursions des "cavaliers aux vautours" fut une saignée démographique profonde. En effet, la capture en grand nombre d'esclaves (hommes et femmes), les fuites dans les pays voisins et enfin les massacres et les

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carnages par les soldats zaberma qui n'épargnaient ni vieillards ni enfantslO, ont vidé le pays Lyôl6 de la majeure partie de sa population. Les témoignages du désert humain laissé par les zaberma sont nombreuxll. L'utilisation d'armes à feu rendait particulièrement meurtrière les attaques des troupes zaberma qui laissaient souvent ainsi derrière eux de véritables hécatombes. Suite à ces dépeuplements immédiats, de grandes famines s'instaurèrent dans la contrée, famines qui, à leur tour, accentuèrent le dépeuplement par les victimes qu'elles firent. Celle qui suivit la première incursion fut la plus sévère et la plus meurtrièrel2. Ces famines étaient la manifestation évidente d'un mal économique. Economiquement, non seulement les bras valides (hommes et femmes) étaient, soit en esclavage, soit massacrés, de sorte que les travaux agricoles n'étaient plus soutenus, mais encore, les Zaberma ayant vidé les enclos (bétail) et les greniers (céréales), la nourriture faisait cruellement défaut. Cela entraîna une malnutrition source de maladies et de nouvelles hécatombes. Du point de vue de l'organisation socio-politique, le fléau zaberma a incontestablement donné de nouvelles orientations aux populations ly~lœ en matière de politique intérieure mais surtout extérieure. En politique intérieure, l'organisation locale a pris conscience de la faiblesse de son système.13 En politique extérieure par contre, les données changèrent. Les villages lyàhé ont appris, après la première incursion zaberma, à être solidaires entre villagesl4.

JO. Les soldats zabenna n'hésitaient pas à arracher des bras des mamans, leurs enfants en bas-âge, pour les jeter à terre afin qu'ils soient piétinés et tués par leurs chevaux; cela dans le but de "libérer" leurs mamans et les emmener en esclavage. Les vieillards, incapables de prendre la fuite, étaient abattus sur place. (Bayili 1983: 359361). II. Un infonnateur du père Bayili, O. Badà6 qui a connu l'époque des zaberma, rapporte qu'après la première incursion des Zabenna, certains quartiers de villages se retrouvaient avec seulement deux femmes en tout et pour tout. Un autre informateur, O. Bakw~~, 95 ans en 1979, évoque ce souvenir assommant: "notre concessioon comptait une centaine de membres avant la deuxième arrivée des Zabenna. Après leur passage, il ne restait que trois survivants". 12. "On faisait bouillir des racines de plantes pour manger malgré leur goût amer. On ne trouvait plus de grains pour semer et certains étaient obligés de glaner des grains de semences tombés sous les touffes d'herbe" (Bayili 1983: 360). 13. Si le Maître de terre avait une certaine audience auprès de sa communauté villageoise, il n'a pas su ou pu protéger celle-ci efficacement, faute de structure et de pouvoir militaire adéquats. 14. E. Bayili (1983: XI-XII) rapporte que les Zabenna, après avoir mis en coupe réglée tous les villages alentours de Didyr (Jijirr) où ils s'étaient fait accueillir par le Maître de terre et dont ils avaient fait leur base d'opérations, se retournèrent contre celui-ci pour le saccager totalement. Mais avant d'entrer en action, les Zabenna, pour faire

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4. La pax gallica
Peuple intrépide et fier, les Ly~hé résistèrent tant qu'ils purent à la colonisation française. L'histoire de cette colonisation et de la "pacification" du pays Ly~lè n'est en fait qu'une longue et pénible suite d'incompréhensions, d'erreurs, de griefs et de luttes parfois sanglantes. Il est indéniable que les colonisateurs ont été surpris par la résistance rencontrée chez les LyglGé. Aussi, sont-ils restés divisés et souvent indécis sur la conduite à tenir face à ces gens qui n'étaient ni battus ni conquis. Les Ly~lGén'étant jusque là soumis réellement à qui que ce soit, les Français ne purent en fait se présenter en "libérateurs" ou en "protecteurs" et furent dès le départ perçus en usurpateurs. Ainsi, l'occupation militaire et l'organisation coloniale ne tardèrent pas à peser sur le pays d'un poids extrêmement lourd (réquisitions de vivres difficilement supportables dans une économie de subsistance et dans un pays ravagé par les esclavagistes, travaux forcés sur des chantiers divers, etc.) de sorte qu'une révolte armée éclata en 1915 dans le but de secouer le joug trop pesant du colonisateur. La pénétration Alors que le traité de protectorat était signé à Sati le 22 septembre 1896 entre les Français et Hamaria "roi du Gurunsi" les pays nuna de l'est Volta Noire (villages nebwa et nebwââ) furent eux, conquis plus tard à partir du Dafing et du pays Ko par le traité conclu entre Cazemajou et Karantao Karomoko, chef de Wahabou, le 22 avri11897. Quant au pays Ly~lé, bien que considéré comme conquis à partir du pays mossi dont la conquête prit fin par la prise de Ouagadougou le 1er septembre 1896 au soir, c'est au retour de Sati que Voulet passe par le Kipirsi dans le but de négocier une entente avec Naba Wobgho de Lallé, figure insolite entre les autres chefs Mossi de la région. L'insoumission de ce dernier le fit exécuterl5. Cette élimination inspira la soumission de tous les villages qui seraient tentés de résister
la leçon au maître de terre de Jijir, lui amenèrent un gros bâton en lui demandant de le casser, ce qu'il fit. Ensuite, ils lui remirent un faisceau de tiges de bois attachées, en lui enjoignant l'ordre de les casser d'un seul coup. Le Maître de terre ne put le faire. Ils ricanèrent, lui firent la leçon d'une nécessité de solidarité des villages Iyàla!, puis ils mirent Jijir à feu et à sang. 15 à 20 ans après, quand ils revinrent, les villages Lyàla! se coalisèrent et leur firent échec. La leçon avait porté ses fruits. 15 Dès la prise de Ouagadougou, Voulet tenta de contacter le Naba de Lallé, ennemi du pouvoir central, dans l'espoir de trouver en lui un interlocuteur favorable. Déjà, il songeait à lui pour succéder au Mogho Naba en fuite. Deux tentatives dans ce sens échouèrent et celui-ci passe au rang des suspects. Arrêté plus tard, il sera exécuté à Ouagadougou après un jugement sommaire.

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aux Français. Cependant le pays Ly~èlé se fera remarquer par sa marginalité et son originalité. En effet, alors que les Français, basés à Ouagadougou, pensaient que les Gurunsi du Kipirsi (les Ly:Hfé) étaient soumis aux Naba mossi, ceux-ci considéraient ces derniers comme rien. Il régnait dans le Kipirsi une "anarchie" et une insécurité complète qui "rendait de plus en plus urgent une action vigoureuse de police dans cette contrée" (Bayili, 1983: 367). Les Français entreprirent donc de les contraindre, par la force, à se plier à leur joug. Plusieurs campagnes de police eurent lieu à cet effet. En 1897, une première campagne forte d'une colonne militaire fut conduite par le capitaine Amman. Après Léo, il passa par le pays nèbwa (où Sono, rebelle, se soumit après l'exécution de son chef) et quelques hameaux proches du Nuna sud, avant de remonter vers IAmman marcha d'abord directement sur 15 où Tàga OShE Bassùlé, fils du Maître de terre, réputé particulièrement turbulent, se hâta de se soumettre et offrit même ses services à la colonne pour leur tenir lieu de guide dans les autres villages de la régionl6. Il poursuivit sa marche vers le nord. Partout, l'accueil fut pacifique excepté quelques villages (Skjè Jijir etc.) qui se battirent avant de finalement se soumettrel7. Mais les structures administratives (fixation d'impôts de capitation, nominations de chefs de villages) n'aboutirent à rien car la population ne suivit pas les consignes. La nécessité d'autres campagnes de soumission s'avéra opportune au cours desquelles de nombreux villages furent détruits. Il a fallu une troisième tournée (du 8 novembre au 12 décembre) pour qu'enfin les villages Ly~lfé se laissent

16. Tàga OShE se livrait à des pillages

de bétail et même à la capture d'esclaves

de traite avec des esclavagistes

qui se faisaient accueillir chez lui. 11avait donc déjà une certaine renommée dans la région à tel point que le blanc avait déjà entendu parler de lui. Odàma, originaire du village de Kûkûldi et ancien esclave (libéré à Koupela) avait été adjoint à la colonne française comme interprète. 11 envoya un émissaire peulh à Tàga OShE pour le prévenir de l'arrivée de la colonne en lui conseillant fortement de ne pas résister et de bien accueillir le blanc car rapporte notre informateur Bac:>n5 Edward "c'est un homme qui peut lui faire beaucoup de bien s'il se soumet Ii

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-

lui. "Otâga OShE accueillit le blanc avec une calebasse de cendre (signe de soumission et de désir de paix) et un bélier blanc (signe de pureté d'intention). Le blanc le loua. II lui confiera plus tard (puis au fils Onyini de Otliga OShE) tous les villages (24) gurunsi Lyàlre et nèbwàà. 17. A S!1:jè, des bandes de Gurunsi hostiles fondirent sur les hommes du capitaine Amman près de la colline. Cette attaque était, en fait, la riposte à une répression sanglante, organisée contre les gens de B5y:>l:5 où deux soldats de la troupe avaient été tués Ii la suite de viols de femmes (A.D.2G. Rap.polit.1er semestre 1899 Ouaga. 1er juillet 1849).0. Bayili de Cô, informateur de E. Bayili rapporte par exemple qu'un certain BurenyÈ tua un soldat qui violait sa femme alors que celle-ci venait d'accoucher. A G:>J1r, un quartier refusa de répondre Ii "l'appel (au campement) de "ces peulh" qui veulent commander le monde". Les soldats indigènes en profitèrent pour aller commettre des malversations. Leur mauvaise conduite provoqua contre eux les attaques des habitants du dit quartier. Le capitaine Amman y envoya son lieutenant pour y rétablir l'ordre. 11fut blessé mortellement. La répression fut alors généralisée à toute la population. Ce fut un véritable carnage (O.Bad:> rapporte que les soldats des blancs construisirent un grand cercle avec les têtes des habitants tués et que la langue du maître de terre fut tranchée puis sa tête coupée), E. Bayili (1983: 369).

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soumettre. Les arcs et les flèches furent confisqués par le blanc. Cependant, l'autorité tant intérieure qu'extérieure imposée, était en superposition aux réalités mêmes du pays (maîtrise de terre,...) si bien qu'elle n'était nullement respectée.
L'organisation politique coloniale du LyolO

Le capitaine Amman, s'étant rendu compte de l'originalité des Ly:}lre par rapport aux Mossi auxquels il les croyait soumis, préféra créer une province gurunsi; la province de Réo qui couvrait vingt-quatre (24) villagesl8. Cependant, les villages ly:}lre les plus au nord lui échappaient, tandis que ceux du sud, restés inclus dans les cantons mossi voisinsl9, faisaient preuve d'une grande fidélité à maintenir pour eux-mêmes des conditions d'indépendance maximum20 et pour ceux qui traversaient leur pays des situations d'insécurité certaine2l. La succession des chefs depuis 1897 (avec Oshe) et particulièrement depuis 1926 où commence le temps des chefs de cantons, jusqu'à 1968, est représentée par la figure n° 1 suivante:

18. La province de Réo vit le jour en 1899 avec le capitaine chefferies de Lallé, de Sourgou et de Konkistenga.

Amman. Elle était composée

des villages lY.Jlre des

19. C'était les cantons de Lallé, Sourgou, Sabou, Konkistenga, Samba, Nanoro et Ramongo. 20. L'autorité des chefs Mossi de l'ouest fut reconnue (par les Français) sur tous les villages lY.Jla! du sud. A ces chefs Mossi étaient adjoints des chefs locaux imposés aux villages par les Français. Or ces derniers étaient d'anciens esclaves libérés et rentrés de leurs pays de capture ou tout simplement des étrangers. Ils étaient choisis et imposés par le pouvoir colonial, sur le seul critère de leur connaissance des langues moré ou jula largement parlées dans la région. Mais les villages IY.Jlre sous contrôle mossi se refusaient à toute réquisition de milices ordonnées par l'administration tout en récusant l'autorité mossi. Certains villages tels que ceux de Ramongo et Sourgou déclaraient même qu'ils ne refusaient pas d'obéir au chef blanc de Ouagadougou mais qu'ils n'étaient pas sujets du Naba des Mossi (Duperray, p.188). Une tournée du lieutenant Marc en Déc. 1903 dans la province de Réo le renseigna sur les nombreuses attaques à main armée dans la région contre les commercants soupçonnés être des espions (des) Mossi. Le Réo Naba est accusé d'un certain nombre d'entre elles. 21.

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Fig. n° 1: La chefferie dans le lyol6 de 1897 à 196822
1897 - 1902 1902 - 1926 1926 - 1928
1928 - 1931

1931 - 1937 1937 - 1968

Indique les chefs révoqués pour exactions commises par leurs proches ou par eux-mêmes. Dans ce tableau, deux cantons: Kwàrjè et Batondo n'ont pas survécu longtemps. Après les révocations de Belibié (1930) et de Téd66 (autour de 1931) ces deux cantons furent rattachés à Réo. Le chef Bezhilu (1926-1928) mourut en prison à Ouagadougou. Son fils Bedwà, déposé en 1931 mourut, lui, à Réo en 1945. Son remplaçant Bapùrf résida d'abord à Zula puis à Réo. En 1937, il remit lui-même la chefferie à Marcel Baky~n5 et regagna Ouagadougou où il travaillait dans l'administration. Marcel fut celui qui a le plus longtemps régné (1937-1968) jusqu'à sa mort. Il résidait à Co. Après Marcel, la chefferie dans le Lyol6 perdit de son pouvoir et de son influence. A Didyr par exemple, en 1984, le chef Limejé BakwliJ (frère du précédent Omela) eut été lynché par les jeunes, dans la rue, si des aînés ne les en avaient empêchés. La chefferie politique introduite dans le Lyol6 par le blanc, bouleversa l'organisation des Ly:H<é En effet, le pouvoir officiel n'était plus celui des différents responsables (de familles, lignages, clans, terre she kit, shu) qui était

22 Archives de Réo.

31

pacifique et qui s'adressait plutôt à la conscience des individus. Le nouveau pouvoir installé, est purement politique, profane, extérieur, violent et intimidant. Son asservissement se manifesta à travers un joug trop pesant pour cette population à économie de subsistance et qui de surcroît n'était pas encore relevée des catastrophes des Zaberma. L'action coloniale au Lyôlo ou les causes d'une révolte armée. Le colonisateur, à travers certains actes, avait su susciter un espoir de restauration de paix dans la région en général et chez les Ly~lre en particulier; la lutte contre l'esclavage et les actes de banditisme en constituent l'essentiel. Cependant, malgré cet espoir suscité, les premières années de la présence coloniale dans le Lyàl6 n'ont pas réussi à faire oublier les ravages des Zaberma et n'ont pas escompté la restauration espérée. Bien au contraire, les Ly~lre vont vivre un autre type d'esclavage plus sournois, un drame qui s'enracine avant tout dans l'imposition de l'impôt de capitation, même si d'autres facteurs sont à considérer tels que le commerce patronné par le colonisateur et les cultures commerciales, la construction du chemin de fer Abidjan-Niger et le réseau routier carrossable, le recrutement militaire obligatoire. Concernant les détails de ce lourd chapitre, nous renvoyons le lecteur à notre thèse de doctorat (1997) et surtout à la riche thèse de doctorat (1983) du père E. Bayili. Qu'il nous suffise dans le présent travail d'en rappeler seulement quelques points saillants. * L'impôt de capitation L'impôt de capitation (en ly~lé myèé lapa = l'impôt du droit de vivre) imposé par l'administration coloniale allait être l'un des éléments capitaux d'oppression du Gurunsi tant dans sa chair que dans son âme à tel point que certains auteurs tels que Anne Marie Duperray, se demandent, à juste titre, s'il n'était pas, dans sa permanence, plus intolérable que ne l'étaient les réquisitions sporadiques des Zaberma. Le taux de répartition était lourdement établi d'abord par canton (les commandants de cercles se basaient sur le nombre de villages par canton), puis par village (eu égard au nombre supposé de ses concessions). Ces répartitions s'appuyaient sur des estimations plutôt que sur des chiffres réels. Dans les régions mal contrôlées comme les pays ly~lé, kassena ou nankana, les chiffres étaient

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souvent surestimés23. Or toute cette région se trouvait encore, à la fin du XIXe s., à l'écart des circuits monétaires européens. On ne pouvait donc leur réclamer un impôt en argent. Aussi, jusqu'en 1905, il était perçu exclusivement en nature24 et en cauris25. De 1905 à 1908, ces deux monnaies (cauris et franc français) allaient coexister à cause de l'insuffisance de la monnaie française qui ne pouvait pas remplacer totalement les cauris. A partir de 1908, le cauris n'était plus accepté et désormais il fallait, pour payer l'impôt, se procurer la monnaie rare. Un troc véritable eut alors lieu: biens en nature contre cauris puis cauris contre argent. En cela, la plus difficile restait le troc des cauris contre la monnaie française26. Beaucoup de Ly:Hre suivirent les caravanes de commerçants spécialisés (Yarsé, Diula) pour le Gold Coast (actuel Ghana) en vue d'échanger leurs biens contre l'or convertible, à leur retour, en monnaie française. La difficulté de se procurer l'argent de l'impôt ainsi que le montant (trop élevé) de celui-ci, firent naître un mécontentement au sein des populations, mécontentement qui fut exacerbé par d'autres facteurs d'exactions coloniaux. Le domaine du commerce en est un.

Le village de Dounlia près de Tiebelé, d'abord imposé pour 4 000 hab. se révéla, après un recensement concession par concession, n'en compter que 560 (Duperray p. 200). La province de Réo est estimée entre 30 à 40000 hab. en 1909 et doit verser 12 090 F en monnaie française. 24. L'impôt en nature consistait en du riz, du sel, du bétail (utilisés pour la nourriture des garnisons, des porteurs, des travailleurs employés aux postes ou sur les routes), la cire, l'ivoire, l'or, la toile indigène, etc. (vendus ensuite contre de l'argent). Les cauris, mode de paiement le plus courant, sont estimés en 1905 au taux de 800 pour 1 F. La mise en circulation de la monnaie française va déprécier cette monnaie traditionnelle de sorte qu'il faudra 1 000, puis 2 000 voire 3, 4, 5 000 cauris pour un franc. 26. Le paysan, rapporte Anatole Tiendrébeogo, pouvait parcourir 14 marchés dans la semaine sans rencontrer deux individus détenteurs de cette fameuse pièce légale et s'il en rencontrait au quinzième marché, ce n'était plus forcément des personnes prêtes à faire l'échange car elles étaient dans la même obligation de payer l'impôt. Anatole Tiendrébeogo, La révolte des Gourounsi de la région de Koudougou. 1916-1919 ou la guerre du Dougbeinga~ Mémoire de l'ENA, 1968, 17 pages dactylographiées). 25.

23.

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* Le commerce patronné par le colonisateur27 Le commerce était source de revenus pour le colonisateur, à travers un certain nombre de droits (douane, patente, etc.) prélevés. Pour cela, l'administration tirait le maximum du système de corvées en vue d'assurer aux commerçants, des routes bien entretenues ainsi que des gîtes d'étapes accueillants28. Le Gurunsi se trouvait dans ce cadre, être le pays de transit entre le Mossi ou la Volta Noire et le Gold-Coast. Dans les marchés29, diverses taxes (droit de place, etc.) étaient prélevées également. Ainsi, si ce commerce profitait aux commerçants de métier, c'était surtout l'administration coloniale qui en tirait directement parti. Pour la majeure partie des populations, ce n'était qu'une contrainte supplémentaire en faveur du mécontentement de plus en plus généralisé et aggravé par des prestations sur les chantiers et autres constructions de chemin de fer et de réseau routier carrossable. * Chemin de fer et réseau carrossable Malgré l'écrasement par l'impôt, les corvées, les réquisitions et les prestations diverses30, la situation sanitaire préoccupante31 aggravée par la sousalimentation et les épidémies, la population devait encore aller alimenter les chantiers privés de la colonie (SCOA, SETAC, Archambeaux, CITEX, CFCI, etc.) et même ceux de l'extérieur (Société des cultures de Diakandage, Société forestière de Côte-d'Ivoire, Société des sucreries africaines, etc.). Le chemin de fer

27. Les caravanes de Dioula et de Yarsé partent de Ouagadougou et Safané avec du bétail et des boules de coton, passent par Léo et gagnent Kumassi d'où elles reviennent avec de la kola, des tissus haoussa ainsi que des étoffes européennes ou de l'or britannique. Elles vendent ces produits au Mossi jusqu'au nord où elles se procurent du sel. Le commerce en pays lyàlé, apparu dans le courant du XIXe s. est la conséquence de leurs contacts avec les populations et les royaumes de l'empire mossi. Ainsi le gros marché de B5y:;l:5 a été fondé par des migrants Mossi venus de Nord, ceux de B et de Dàssà par des ressortissants du Yatenga qu'une grande famine avait chassés de leur pays, celui de Kwàrjè acheté directement au Mogho-Naba de Ouagadougou par l'intermédiaire du Naba de Nanoro, celui de Gùrù qui connut le même processus.(E. Bayili, 1983 :330). 28. Outre les routes, les campements, d'abord prévus pour servir d'abris aux représentants de l'autorité coloniale lors de leurs tournées dans le villages, vont servir aux caravanes. Un campement se compose rectangulaires pour les européens, de cases rondes pour les indigènes et d'enclos pour les animaux. de cases

29. Les marchés se tiennent tous les 3, 4, 5 ou 6 jours. Les plus actifs sont situés le long de la Volta Noire, à la lisière du pays mossi et à la limite du pays Iyàlé (Zawara, Boromo, Oury, etc.) 30. Jours de prestation exigés de tous pour l'entretien du réseau routier et pour les champs coloniaux, réquisitions des "extraordinaires" (en pays Iyàlé et kassena on transporte sur la tête, des poutres de bois pour la construction bâtiments de la capitale sur des distances de 150 à 200 km.) 31. On relève des maladies contagieuses dont la variole ou la peste (maladie examinés dans le cercle de Koudougou, d'août à septembre, 1500 sont morts. du sommeil).

En 1932, sur 4000

34

de Côte-d'Ivoire (après celui de Thies-Kayes construit de 1919 à 1924) ainsi que les chantiers des colonies, exigeaient une quantité considérable de main d'œuvre32. Si l'on ajoute à cela l'engouement pour le Gold-Coast33 (où le salaire était plus élevé en 1920) on comprend alors que la seule province de Réo ait perdu, de 1926 à 1932, 10000 de ses habitants. Cependant, en dépit de tant de fardeaux écrasants, il faut relever encore la brutalité des agents chargés de la collecte et des réquisitions, véritables pillards par ailleurs, qui vivaient royalement aux dépens des habitants qu'ils soumettaient aux violences et aux cruautés les plus sadiques34 au point que certaines personnes succombaient même aux coups, aux tortures et autres traitements inhumains. Autant d'éléments ravagèrent le pays pour le plonger dans une situation de disette chronique35 aggravée par des sécheresses, des invasions de sauterelles mais davantage par l'obligation des cultures commerciales et le recrutement militaire. * Les cultures commerciales et le recrutement militaire La crise économique qui sévit en Europe après les deux guerres mondiales et les guerres d'Indochine et d'Algérie, présente une période difficile pour la France. Afin de relancer son économie, celle-ci se tourna vers ses colonies pour en obliger les populations (encore sortant des deux récentes famines de 1901 à 1908 et de 1914; en ce qui concerne particulièrement les habitants du LyàI6), à cultiver des produits d'exportation sous peine d'emprisonnement ou d'amende. Dans la jeune colonie de Haute Volta, les efforts furent focalisés sur la culture du coton et de l'arachide sans qu'on néglige pour autant d'autres produits secondaires tels que

32. Au Lyôl6, chaque concession devait fournir régulièrement un certain nombre de prestataires sur les chantiers de construction de routes (routes Ouaga-Boromo et Ouaga-Yako-Koury), ceux des postes militaires ou administratifs, des prisons, etc, des prestataires pour le transport de grosses poutres de bois et de tonnes de graines jusqu'à Ouagadougou ou Dedougou. 33. En 1920, 25000 Soudanais gagnent le Gold-Coast (10000) ainsi que sur le chemin de fer (15000). pour y travailler dans les mines d'or et dans les plantations

34. L'un des plaisirs - rapporte un informateur - que s'offraient les agents, consistaient à venir tirer les habitants de leur sommeil, la nuit, pour les conduire sur les chantiers où ils étaient battus avec des gourdins. Au moment du casse-croûte (que chacun apportait personnellement), quelques uns des chefs de chantiers venaient jeter de la poussière dans les plats des travailleurs pour les obliger à se rendre au travail. "On était soumis à une danse forcée sous les coups d'un gourmier équipé de gourdins. On obligeait ceux qui ne pouvaient pas payer leur impôt, à creuser des sols damés avec leurs doigts. Les vieillards étaient, quant à eux, invités à masser des troncs d'arbres, pour les rendre mous" (Y. Bad:): z:5I:5, Août 1988) rapporté par E. Bayili (1983: 385). 35, Sous le régime colonial, une première eu lieu de 1901 à 1908, une seconde en 1914. Elles furent très meurtrières.

35

le caoutchouc et le tabac (en pays lyglé et nuna), le kapok et la cire (sur l'ensemble du pays36). L'intensification de la culture du coton et de l'arachide a entraîné une réduction des surfaces de cultures vivrières (l'émigration forcée ou volontaire de main-d'œuvre masculine y a contribué aussi). Une troisième famine se fit inévitable. En 1931, la récolte fut très mauvaise37, et la famine tant redoutée, s'instaura faisant de nombreuses victimes. A cette même époque, une épidémie réduisit considérablement le cheptel. La peste bovine de 1920 à 1921 et de 1927 causa des ravages à Koudougou, à Réo et ailleurs38. Le mécontentement se faisait de plus en plus débordant. Il devint bientôt insupportable avec le recrutement militaire obligatoire. Le recrutement militaire se présentait comme une forme nouvelle de razzia qui rendait la situation agricole et alimentaire désastreuse. Ce recrutement d'où on ne revenait pas, était par ailleurs marqué par l'injustice et la corruption qui le rendaient odieux. En effet, les parents des chefs en étaient dispensés pendant qu'un système de rachat enrichissait gardes et chefs de cantons aux dépens de la population. En 1910, la création d'une armée noire permanente est décidée et le colonel Mangin propose un recrutement annuel de 40000 soldats en A.O.F.39 Ce recrutement devint obligatoire avec le décret du 17 février 1912, lequel introduisit le principe du service militaire obligatoire. En 1913, une grande disette planait sur la population gurunsi. Or en 1914, on leur demanda plusieurs milliers de soldats. Dans la région de Koudougou, le recrutement débuta en octobre 1915 et le chiffre de 1000 jeunes hommes à trouver fut ramené à 750. Malgré cela, le résident n'a pu réunir que 600 personnes qui d'ailleurs s'évadèrent tous le 30

36. En 1927, la H.V. est au premier rang des colonies C.l. et 1104 au Soudan. 37. Les récoltes Iy~èleé. sont alarmantes

exportatrices

de coton avec 1384 tonnes contre

1245 en

dès 1920 et 1921 en pays kassena et nankana,

de 1925 à 1931 en pays ko et

38. De 1920 à 1921, les pertes sont estimées à 67% à PÔ, 30% à Léo, 48% à Koudougou et Réo. En 1927, elles sont réduites à 18% dans le Gurunsi en général (Duperray p.282). 39 Mangin, par ce recrutement d'abord prévu pour l'Algérie, voulait permettre de libérer des troupes françaises supplémentaires pour la défense de la frontière avec l'Allemagne.

36

novembre. Seulement une centaine d'entre eux fut reprise. Il y eut une véritable panique devant le recrutement40. Les causes de mécontentement sont nombreuses. Les populations n'en peuvent plus. Le terrain couve une révolte. Le recrutement militaire obligatoire a comme mis le feu à la poudre. Il est interrompu mais c'est trop tard. Le pays ly~lé n'obéit plus.
La révolte armée de 1915-1916

L'oppression est écrasante et s'intensifie au fil des années. L'espoir de s'en sortir s'évanouit de plus en plus et pourtant il le faut bien. Ce sont les Bwa et les Marka qui, pour recouvrer la liberté, vont déclencher le mouvement. Les Lyglœ seront les premiers à rejoindre les camps des insurgés Bwa et Marka. A partir du 21 novembre 1915, des nouvelles de plusieurs défaites successives des français41 viennent surprendre les Lyglœ. Encouragés, ceux-ci répondent à l'invitation des propagandistes bwaba et marka promenant les trophées pris sur les blancs tués. Dès fin novembre, tout le Lyàl6 est en ébullition. Deux grands meneurs, secondés par des "lieutenants" qui ont émergés dans les principaux villages, assurent le recrutement des combattants. L'accès des villages Lyglœ est fermé aux Naba Mossi et à leurs envoyés qui y sont reçus à

Cette panique s'explique par plusieurs raisons: inquiétude de l'envoi au loin; les premiers recrutés ne sont pas revenus; mortalité élevée due à un habillement rudimentaire et à une nourriture médiocre parmi les recrues des années précédentes; refus du système de rachat mis en place par les chefs de cantons chargés de fournir un certain quota de jeunes gens. Toutefois, l'élément déterminant de la fuite massive du 30 novembre est sans conteste, le bruit de la révolte des Bwa et des Marka qui ont conduit à de sérieux échecs les Français, malgré près de 7 000 cartouches. Le village de Bouna qui a refusé de donner des tirailleurs résiste. Maubert, venu en renfort de BoboDoulasso au secours de son collègue, est enfermé plusieurs jours dans le village par les révoltés au nombre de 50000 Ie 29 novembre 1915 (E. Bayili 1983: 390). 41. Les 19 et 21 novembre marquent deux échecs successifs des français devant Bouna et le 4 décembre la victoire de Bondokui. Mais c'est surtout à Yankasso, le 23 décembre que les français essuieront leur échec le plus sanglant malgré 162 obus et 65269 cartouches. Cela aggrave la situation. Un émissaire venu de la région de Dédougou, un certain Morbal entraîne les habitants de Didyr dont le campement est incendié, puis ceux des villages voisins: Ca, Mogê, G:Jjlr. La révolte gagne tous les villages lyàlre des cantons mossi de Sourgou et de Nanoro.

40

37

coups de flèches. A la mi-décembre, le pays ly~lé tout entier est sur pied de guerre42. En fin décembre, le grand rassemblement des guerriers du sud avait commencé à C5g:). 260 rebelles ont passé la Volta Noire et brûlé les campements de C5g:) et de Co. Ceux de Réo et de Didyr sont également incendiés. Les insurgés s'organisent pour lancer un assaut sur Koudougou contre les blancs. Le résident de Ouagadougou organise la riposte. Avec 20 gardes et 50 Moose à pied, il se porte sur l'ouest du poste de Koudougou menacé. Le 16 janvier, il prend Co et C5g:). Le 23 janvier, à Kukuldi, 7 à 800 rebelles font front au résident, dirigeant une troupe de 30 tirailleurs, de 20 gardes et de 50 cavaliers Mossi. Pendant deux heures, de vifs combats soutenus se soldent par 50 morts rebelles et plusieurs prisonniers plus deux blessés dans la colonne du résident. A Gundi et Zula les archers foncent sur les reconnaissances. La mission de Réo est brûlée le 22 janvier et les pères se réfugient à Koudougou. Le 3 février les rebelles s'aventurent jusqu'à Koudougou, et le 4 février le lieutenant Moratel est contraint d'ordonner le retrait face à un groupe de 7 à 8 000 rebelles massées à 4 km de Koudougou. Même les Gurunsi du sud (Léo- Tiebele, Kampala...) sont engagés dans la révolte armée. Les Ko et les Nuna ne sont pas en reste. Les Français, acculés, se tournent vers les chefs Mossi, leur unique recours. Le 7 mars, la 14e compagnie (100 soldats) intervient. Du Il au 13 mars, Yiny5, Bâtwéé, Zula et B sont successivement détruits après de vifs combats. Le 17 mars G..Ijè tombe et le 26 mars Thiou et Sabou sont pris. Le 4 avril Dogo et Sèsè sont détruits. Mais en ce même mois, Pouni est comme miné et les français, sans canon, n'osent pas s'y aventurer. Cependant Mai voit la situation se renverser en faveur des Français à cause de l'arrivée de l'hivernage, car il faut bien retourner aux champs. Le 18 mai Co est assiégé (plus de 50 tués dans les cavernes, 4380 prisonniers). Le capitaine Cadence et d'Arbousier détruisent au canon les villages de Bolo, Zinou, Pal, Nabielenayou, Nogo, Zio et Zawara qui s'étaient engagés dans la révolte depuis le 12 février. De Zawara, un jeune Gurunsi, serviteur d'un chef de canton mossi, avait pris la tête d'un vaste mouvement dirigé à la fois contre les Français et les Mossi

42.

La fabrication des flèches empoisonnées est fortement intensifiée, des armes à feu sont achetées à des colporteurs venus de l'ouest-Volta. Les villages concernés assurent la surveillance des ponts et autres points stratégiques. Les sacrifices pour la réussite de la guerre sont faits. Les gardes, isolés, ne peuvent transmettre aucun ordre. La révolte est introduite dans le Lyol6 sous l'appellation de zula twà (région sud) et mura twii (villages du nord) d'où les noms zulbal et morbal (homme zula ou homme musulman) donnés à quelques leaders de la révolte.

38

leurs alliés. Ce dernier, nommé Poré ou Y6mbié ou encore Dougbenga43, avait recruté plusieurs milliers de volontaires que, fort de son expérience mossi, il organisa en une armée hiérarchisée et disciplinée. Ils avaient en leur possession, des arcs, des flèches et des fusils à pierre ou de mode 74. A Pouni où Dougbenga Y6mbié s'était retranché, il s'était bâti une forteresse44. Tant que les vivres durèrent et que l'hivernage45 n'était pas encore là, la résistance fut forte et les Français tenus en échec. Mais juillet arrive... et les canons viennent à bout de la forteresse de Pouni. Y6mbié, blessé le 7 juillet, est fait prisonnier. Il mourra dans la prison de Koudougou. Son frère et 60 rebelles sont tués. Un groupe de résistants demeure à Didyr. Mais l'arrestation du grand leader contraint à la soumission. Pouni se rend... les autres villages aussi. La révolte armée aura vécu et ses conséquences seront lourdes. Le bilan de la révolte armée est bien lourd à tous les niveaux: pertes humaines46, matérielles, honneur bafoué, bouleversements profonds sur les plans socio-politique, économique et religieux, etc. (pour plus de détails, voir notre thèse 1997: 135-139). Au total, même si l'avènement colonial avait suscité quelques espoirs, ceux-ci ont été entièrement submergés par les nombreux aspects négatifs. Les retombées positives réelles de la colonisation française dans le Gurunsi en général et au Lyol6 en particulier sont encore plutôt absentes.

43.

Ce nom moré signifie "cuire le haricot". En effet, l'armée de Dougbenga était si nombreuse que le soir, il n'était pas question de préparer la traditionnelle pâte de mil. On se contentait alors de cuire du haricot (benga) pour les soldats (selon un extrait des jugements du tribunal du cercle de Ouagadougou. Janvier 1917.A.A.24.E.EXVIIl,43221). Un camp regroupant une multtitude de cases rondes aux murs très épais et très résistants, perforés pour les tirs de flèches. 45. L'hivernage vient avec les travaux des champs qui ne doivent pas rester en triches. 46. Au niveau des pertes de vie humaines, le P. Bayili estime à plusieurs milliers le nombre de victimes occassionnées par la révolte. Les victimes sont celles qui sont tombées directement sur le champ de bataille sous les balles et les canons des forces françaises, celles qui n'ont pas pu survivre à leurs blessures, celles qui ont été exécutées sur les routes des prisons ou dans les prisons mêmes ("II y avait même des femmes faites prisonnières, leur rôle était de porter les têtes des résistants tués. Celles qui refusaient de le faire étaient exécutées" (Bayili 1983: 405). 44.

39

Notre présentation générale nous aura permis dans un premier temps, de situer le Ly~lre dans leurs cadres géo-ethnologique et socio-économique puis, dans un deuxième temps, de suivre le Ly~n dans son évolution historique. Celle-ci connut d'abord des turpitudes avec les conquérants Mossi dont l'œuvre eut des retombées politiques et démographiques lourdes sur le LyiSl, ensuite avec l'invasion des Zaberma dont les atrocités ont dépeuplé et appauvri le Lyàl6, enfin avec le colonisateur français dont les exactions au début du siècle n'ont pas permis de voir aboutir les espoirs qu'il avait suscités, exactions qui au contraire, ont entraîné une révolte sanglante et meurtrière sans précédant aux conséquences lourdes.

40

CHAPITRE DEUX ETHNOGRAPHIE DES GURUNSI ET DES L Y~L.tÉ

SECTION I : LES POPULATIONS GURUNSI

Les Ly:}lé'équi sont l'objet de notre étude constituent un sous-groupe qui se rattache à un ensemble de populations voltaïques dénommées Gurunsi. Celles-ci formeraient une même famille à partir de critères linguistiques et de recoupements culturels. La littérature ethnographique, sur ces bases, les situe au Burkina Faso et au Ghana, ainsi que dans des pays comine la Côte d'Ivoire (région nord-est), et le Togo (partie nord-ouest). Linguistiquement, le terme Gurunsi (Goorosi, Grunshi, Grussi, Gurunga, Gourounsi, Gurense ou Gurinse, selon les auteurs) renvoie à une mosaïque de petites sociétés dont les parlers, selon G. Manessy, dernier linguiste à se pencher largement sur le terme, vont du kurumfé (nord-est du Yatenga au Burkina Faso) au délo (sud-est du Ghana) en passant par le lyàlé, le nuni, le tern, le huléa, etc., au total une vingtaine de parlers, dont l'inventaire est le résultat de recherches longtemps tâtonnantes, de la part de différents auteurs. Du point de vue culturel, la famille gurunsi présenterait en commun un certain nombre de traits caractéristiques qui, selon les premiers observateurs, seraient par exemple le port de jupes en feuilles par les femmes, et de "capes" en peau d'animal domestique ou sauvage par les hommes, la prédilection de certaines parures en fer et en cauris, un type d'habitat fortifié dont les cases rectangulaires et les toits en terrasse forment les caractéristiques principales, etc. Autant de traits peu spécifiques en réalité puisqu'on les retrouve chez d'autres populations non gurunsi telles que les Dagari, les Marka, les Bambara, etc. La plus grande caractéristique commune de ces populations serait, sinon une absence totale de centralisation politique, du moins une faible organisation (qui friserait, selon certains auteurs, l'anarchie), contrairement à leurs voisins septentrionaux (les

Mossi) et méridionaux (les Mamprusi et les Dagomba) qui, non seulement constituent de vrais royaumes centralisés, mais connaissent encore le coton tissé. Ainsi, des points de vue linguistique et culturel, la notion de Gurunsi semble renvoyer à une réalité observable. Cependant, cette réalité n'a pas toujours, dans la littérature ethnographique, été perçue selon un consensus unanime. En effet, les populations que ce terme désigne, varie en nombre et en identité selon le critère utilisé: linguistique ou culturel. Du point de vue culturel par exemple, Baumann et Westermann (1940) classent les Lobi, les Nankana et les Dagari avec les Gurunsi dans les populations voltaïques alors qu'ils en sont exclus, sur des bases linguistiques, par d'autres auteurs. C'est donc dire que les critères culturels et linguistiques, pas plus que les hypothèses de taxinomie, ne semblent être en mesure de donner une approche satisfaisante du contenu de la terminologie Gurunsi. Qu'en est-il donc du terme perçu tant aux plans géographique et ethnologique qu'aux niveaux linguistique et sémantique? A travers la tentative de réponses que nous voulons proposer, notre visée est d'apporter au débat sur la question une simple hypothèse de travail selon laquelle le sémantème Gurunsi, plus que l'expression taxinomique d'une mise en place d'un espace organisé et mieux qu'une simple terminologie culturelle de mépris, est essentiellement, d'une part, un élément linguistique participatif d'une idéologie politique de conquête et de pouvoir dominateur, d'autre part, une arme d'affirmation de soi par choix de différenciation. Notre approche pour découvrir les Gurunsi se fera critique et analytique.

1. Répartition géographique des Gurunsi.
Dans la tradition de la littérature ethnographique, la famille linguistique et culturelle gurunsi s'étend sur les territoires actuels du Burkina Faso et du Ghana, dans un espace qui, d'une part, va de l'est, depuis les confins de Tiébélé (rive droite de la Volta Rouge) à l'ouest, aux frontières est de Dédougou (rive gauche de la Volta Noire) et d'autre part, s'étire en deux pointes, l'une au nord avec la région de Didyr au-dessus du 12e parallèle, l'autre au sud, avec la région de Bantoya, un peu au sud du 10ème parallèle. Outre cette région pleine et continue, Manessy (1969) nous apprend qu'on trouve plus au sud, à la frontière du pays ashanti, des "îlots gurunsi" appartenant au sous-groupe vagala, mo, câla et délo, ce dernier étant à cheval sur la frontière Ghana-Togo au niveau du 8e parallèle. A tous ces ensembles on peut encore ajouter, à partir des affinités linguistiques, de petites populations situées à l'ouest du Togo depuis le 10e parallèle (légèrement au-dessus) au nord, jusqu'au 8e au sud-est de la Côte d'Ivoire, dans sa partie frontalière (région de Bouna et de 42

Bondoukou). Tous ces groupuscules gurunsi sont séparés du bloc principal par des populations qui appartiennent à une autre sous-famille des langues voltaïques, dite Oli-Volta. Elle est composée des groupes de langues mole-dagbane et gurma. Dans sa nouvelle classification des "langues voltaïques" ou gur en 1979, Manessy dresse trois sous-groupes: Oti-Volta, Gurunsi et Kurunfé. Bien qu'il considère le Kurunfé comme un parler gurunsi, il le distingue à part. Au niveau du seul sous-groupe gurunsi, Manessy opère une répartition de trois fractions selon une considération géographique:

- la fraction - la fraction

occidentale (Kasem, lyàlé, Nuna et Pana),

- la fraction centrale (Isala, Larhama, Gouressi, Tamprusi, Chakali, Vagala, Mo, Degha, Siti, Winyé (Ka) et Phwo),
orientale (Kabré, Lamba, Tem, Câla, Delo, Baga).

Comment saisir en profondeur toutes ces répartitions? Ce qui frappe tout de suite quand on regarde la carte géographique, c'est que l'aire gurunsi ne connaît point d'unité spatiale. (Carte n° 4). Si en effet, les sous-groupes occidental et central (mis à part les quelques îlots discontinus qui vont de l'ouest de la Volta Noire avec le Ka qui est à cheval sur le 12e parallèle, jusqu'au sud des territoires ghanéen et ivoirien où se trouvent les Mo et le Vagala légèrement au-dessus du IOe parallèle au Ghana, le Siti et le Degha respectivement dans les régions de Bouna et de Bondoukou à l'est de la Côte d'Ivoire, le Phwo dans la boucle de la Volta Noire au Burkina Faso, région de Diébougou) forment un bloc compact et continu, le sous-groupe oriental, lui, se trouve isolé à l'est du Togo et descend depuis le dessus du 10e parallèle jusqu'au dessus du 8e parallèle, prolongé cependant, mais de façon discontinue, par des îlots, jusqu'au dessous de cette dernière ligne. Il faut encore y ajouter le sousgroupe particulier kurunfé, situé au nord-est du Yatenga au niveau du 14e parallèle, au nord de Kongousi, à l'ouest d'Aribinda et au sud de Yoro (Mali). Pour être plus clair, on peut prendre en compte les parlers limitrophes du Gurunsi. Ainsi, nous référant à la cartographie de la famille des langues voltaïques de Manessy (1975) (Carte n° 5), nous constatons que le premier bloc des langues gurunsi, formé par les fractions occidentale et centrale, est pratiquement encerclé par les langues oti-volta, sauf au sud-ouest et à l'extrême sud. Dans ce cadre, la partie burkinabe du bloc s'inscrit dans une région tampon entre des groupes différemment structurés; au nord-est s'étendent les Mossi qui ont, depuis le XVe siècle, formé des royaumes centralisés. A l'ouest, dans la boucle de la Volta Noire, ils ont pour voisins, des sociétés, comme eux, segmentaires, organisées en communautés villageoises, que forment les Sarno situés au nord du pays ly~lé et dont le parler relèverait, selon certains auteurs, du groupe mandé tout comme les Marka qui sont plus au nord-ouest des Ly~lre, les Dagari au sud-ouest dont la langue entre dans le sous-groupe oti-volta. Entre ces deux types de langues, s'étend 43

12

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le groupe bwa

- dont le parler,

difficile à classer par les linguistes, est cependant

très proche du gurunsi (le lyàlé en particulier)

- au

sud des villages ko, à l'ouest du

pays nuna. Dans sa partie ghanéenne, le bloc est limité à l'est toujours par les Mossi qui font frontière avec les Nuna et les Kasena orientaux et méridionaux. Ils sont relayés par les Nankana ou Gurense situés sous la pointe orientale de l'aire gurunsi. Les Kasena du sud partagent leurs frontières à la fois avec les Bissa situés sur la rive gauche de la Volta Rouge et dont la langue relève du groupe mandé, et avec les Buli, à l'occident, qui parlent le bui/sa, le long du cour de la Sissili. Au sud-est des Sisala est parlé le Manpélé, idiome des Mamprusi. L'extrême sud du pays gurunsi est limité par le Hanga, parler mole-dagbane, tandis que sur les flancs sud-ouest - c'est-à-dire les parties occidentales du pays sisala et septentrionale du pays nuna - se situe le Dagara, parler des Dagari-wilé. Enfin, outre ces groupes, Manessy, dans son inventaire des langues gurunsi en 1979, inclut le Pana dans le sous-groupe occidental, à côté du Kasem, du Nuna et du lyàlé. Le pays pana est situé sur la rive est du Sourou, affluent-défluent de la Volta Noire. Bouna, un village de cet ensemble pana, a été l'objet d'une monographie faite par M. Izard et F. Héritier en 1958. De cette monographie, il ressort, d'une part, que ce peuple, souvent assimilé ethniquement et linguistiquement aux Marka, est en fait mal connu car il est fort différent des Marka, et d'autre part, que non seulement l'organisation socio-politique et religieuse des Sama (habitants du Pana) accuse d'innombrables traits communs avec celle des Ly~lre ou des Nuna, mais encore au niveau lexicologique, des termes se recoupent, de sorte que le classement de Manessy peut être fondé tant linguistiquement que culturellement. Nous reviendrons, dans notre chapitre qui traite de l'autochtonie des Ly~lre, sur l'appartenance de cette population au groupe gurunsi ainsi que sur la position problématique de certaines portions tout au moins des Sarno et des Bwa. En effet, au pays bwa (où le parler bwamu n'est pour le moment classé ni avec le groupe mandé ni avec la famille voltaïque) et sarno (surtout les Sarno du sud), on relève également une part importante de recoupements linguistiques (vocabulaire) et culturels (organisation sociale) avec les parlers et l'organisation sociale des Nuna et des Ly~lre, de sorte qu'on est tenté de se demander si l'aire géographique gurunsi n'est pas en vérité plus étendue qu'on ne l'a supposé jusqu'ici, du moins dans sa partie occidentale, ce qui pourrait, du coup, remettre en question la composition des groupes gurunsi opérée jusqu'alors.

46

2. l'appellation Gurunsi
Le terme Gurunsi a été l'objet d'interprétations diverses et d'hypothèses les plus osées jusqu'à nos jours. C'est ainsi que des auteurs se sont penchés sur le caractère étranger ou pas du terme, sur sa portée sémantique et sur sa valeur taxinomique. Qu'en est-il au juste?
Terminologie

* Apparition du terme Le mot est apparu pour la première fois dans la littérature ethnographique, avec les explorateurs qui le cantonnèrent aux populations du sud. En effet, la première mention du terme a été faite par T.E. Bowdich1 en 1819 sur une carte qui accompagnait son ouvrage ln mission from Cape Coast Castle to Ashanti édité à Londres. Sur cette carte, une ville orthographiée Gooroosie est située à l'extrême nord-est de l'empire ashanti au-delà du Dagwumba (Dagomba), du Gamba (Mamprusi), d'une rivière qui porte le nom de Mory, et au sud-est du royaume mossi de Koo-Koopela (Koupela). Cette localisation correspond à l'emplacement actuel des Nankana (qui réclamaient "avec fierté" le titre de Gurunsi). Quelques années plus tard, S.W. Koëlle2, dans son Polyglotta Africana (1854), parle de Guren qu'il situe à l'est du Mossi. Il y donne un vocabulaire guresa, kasem et nunuma. En 1858, H. Barth, explorateur originaire de Hamburg, bien qu'il ne fasse pas mention du terme sur les cartes qui accompagnent son Travels and discoveries in north and central Africa, évoque cependant, dans un appendice intitulé "Informations with regard to the province of Gurma, Mossi and Tombo", un terme Gurunga désignant une petite tribu parlant le gurenné3. Cette tribu serait probablement celle des Nankana. Jusqu'ici on peut dire que selon les trois auteurs, le terme Gurunsi (Gooroosi, Guren, Gourounga) semble .être vraiment gurunsi puisque concernant une population qui parle le gurenné, population que certains auteurs classeront effectivement plus tard dans le groupe gurunsi. Cette position est renforcée par G. Canu qui, dans les actes du colloque de linguistique d'Abidjan en 1969, avance que le Gurenné est parlé par 234.445 locuteurs nankana et frafra ainsi que la plus grande partie des Nankansé (Nankana) se trouvant au nord-Ghana. C'est cet élément de départ qui servira d'argument objectif en 1952 au R.P. F.J. Nicolas dans sa lutte contre la généralisation du terme à d'autres populations autres que les
1. Bowdich, 2. administrateur britannique, fut envoyé en 1817 par le gouverneur à Freetown, recueille du Cap Coast pour signer un traité esclaves, des renseignements

de paix et d'amitié avec le roi ashanti. Koelle, missionnaire protestant, installé auprès d'anciens comportant 3. H. Barth: le mot Guren, parler des Guresa qu'il cartographie op. cit., London, p.643. à l'est des parlers mose et kasm.

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Nankana. Mais en attendant, le problème se construit pour devenir de plus en plus complexe, puisque les auteurs qui suivirent les trois premiers vus ci-dessus, vont étendre le terme à des populations qui, cependant, ne parlent pas le gurenné. * Extension du mot Gurunsi En effet, l'Allemand A. Krause4, premier explorateur européen à traverser entre 1886 et 1887 une bonne partie du pays gurunsi, précise, dans une lettre écrite le 25 novembre 1886 à Ouagadougou et publiée dans le Deutsh kolonia zeitung_de 1887 (p.160), que le terme Gurunsi n'est pas le nom d'une ethnie, mais qu'il renvoie à plusieurs groupes d'une même civilisation. II inclut ainsi dans les Gurunsi, les Isala et les Kasena. L'année suivante, un autre explorateur allemand, K. Von François5, publie un récit de voyage dans lequel il désigne les habitants du pays kusace par le terme Grusi sans toutefois en donner l'origine, tout comme le fera le linguiste Christaller, l'année d'après, en 1958. Celui-ci en effet, dans son "Spreach proben worn Sudan Zwischen Asanti and mittelliel" in Zeits chrift für afrikanische sprachen III, fait mention de "premiers esclaves d'un peuple appelé Grusi, Grushi ou Gurunsi, qui vivent maintenant libres au voisinage des pays d'Accra en pays Gâ"6 Il étend ainsi le terme à différentes tribus vivant entre l'extrême nord et l'est du pays ashanti. Lui non plus ne donne pas le sens du mot. Enfin, alors que les deux explorateurs français qui précédèrent Binger, Crozat et Monteil, respectivement médecin de première classe et lieutenant-colonel, ne parlent nullement des Gurunsï7, Binger, lui, fermant la page des explorateurs, dresse en 1892, dans son Du Niger au golfe de Guinée, par le pays de Kong et le Mossi 1887-1889 en deux tomes, la première cartographie détaillée du pays. Dans cette œuvre, les Ko et les Ly~lre sont omis, mais en revanche, il évoque les Nounouma (Nouna), les Kassenga (Kassena), les Lama ou Lakhana (Sissala) et les

4.

Parti d'Accra en 1886 pour Tombouctou

(qu'il ne verra jamais),

Adolphe

Krause traversa,

à l'aller, le pays

nankana (les Grushi de l'est) et au retour le pays nuna et sisala (les Grushi de l'ouest). Il séjourna même durant 25 jours dans le camp de Babato, leader zaberrna qui faisait alors le siège de Sati, près de Léo. 5 Kurt Von François est un militaire allemand que son pays envoya au Togo (Togo allemand dont une partie est actuellement ghanéenne), dans le but d'étudier le cours supérieur de la Volta Blanche ainsi que les possibilités éventuelles de signer des traités. Le 12 avril 1888, il quitte Gambaga avec une escorte armée, pour y revenir le 17 du même mois après avoir, en vain, tenté de rejoindre Ouagadougou. C'est à ce moment qu'il écrit son récit de voyage "Sans tirer un coup de fusil à travers l'arrière pays du Togo", avec un premier sous-titre, "Par le territoire de chasse des nègres grusi, vers le pays mushi". Ce récit ne sera en fait publié qu'en 1972 par son neveu GOtz Von François. 6. J.G. Christaller, cité par Zwernemann 1958:123. et

7. Crozat et Monteil avaient contourné en effet le pays gurunsi en passant par le nord, entre Bobo-Dioulasso Ouagadougou, par peur de l'insécurité et de la famine qui y régnaient.

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