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Résistances au Viêtnam, Cambodge et Laos (1975-1980)

De
286 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296286894
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RÉSISTANCES AU VIETNAM, CAMBODGE ET LAOS (1975-1980)

Du même auteur:
Sihanouk et le drame cambodgien, L'Harmattan, 1993.

Légende photo: Maquis cambodgien anti-Khmers Rouges vers 1977 (collection paniculière)

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2394-9

Bernard HAMEL

RÉSISTANCES AU VIETNAM, CAMBODGE ET LAOS (1975-1980)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Pol)'technique 75005 Paris

Préface

I

Préface

à la deuxième

édition

Lorsque ce livre fut écrit, en 1980, l'opinion occidentale commençait à peine à s'émouvoir de l'immense tragédie dans laquelle étaient plongés le Sud- Vietnam, le Cambodge et le Laos depuis cinq ans déjà. Et elle ignorait pratiquement tout des mouvements de résistance qui s'étaient formés dans ces trois pays pour tenter de s'opposer aux régimes communistes imposés à leurs peuples en 1975 après le "désengagement" américain. En fait bien rares étaient ceux qui, en Occident, se souciaient encore du sort de l'ancienne Indochine. Quelques ouvrages étaient parus cependant, sur le génocide cambodgien en particulier et sur le conflit vietnamien, mais, pour la plupart, ils ne faisaient pas mention de résistances anti-communistes dans la péninsule indochinoise. Pour rompre le silence à ce sujet, il nous avait paru nécessaire de publier les résultats d'une longue enquête personnelle sur ces résistances ignorées.

II

Résistances

au Vietnam, Cambodge

et Laos

Depuis lors de nombreux événements ont eu lieu dans la région concernée, où la situation s'est beaucoup modifiée pendant les années 80 et depuis le début des années 90. Pendant toutes ces années les résistances en question ont connu de nombreuses péripéties, généralement malheureuses,qu'il convient d'évoquer, au moins brièvement, pour une misc à jour succincte du présent ouvrage. La principale constatation qui s'impose est qu'aucune de ces résistances n'a pu atteindre son but, malgré les efforts qu'elles ont déployés et les sacrifices qu'elles ont consentis. Aucune d'elles, en effet, n'a réussi à ébranler les régimes de tyrannie qu'elles cherchaient à combattre. Ces régimes sont toujours en place au Vietnam et au Laos, tandis qu'au Cambodge d'anciens communistes (ex-Khmers Rouges ayant fait défection pour échapper aux "purges" de Pol Pot) font partie d'un gouvernement issu des élections organisées par l'ONU dans ce pays en mai 1993. Et s'il y a eu un changement de régime à Phnom-Penh cette année-là, il n'est pas dû à l'action d'une résistance mais à l'intervention des NationsUnies qui tenaient à résoudre le problème cambodgien. Les mouvements de résistance anticommunistes apparus dans la péninsule indochinoise dès 1975 ont donc tous échoué. Et ils avaient pratiquement cessé d'exister sur le terrain à la fin des. années 80. Les circonstances, il est vrai, leur avaient été particulièrement défavorables, après des débuts qui paraissaient autoriser certains espoirs. Car lorsque la communauté internationale avait commencé à s'émouvoir du sort des populations de cette région, en organisant une conférence à Genève, en juillet 1979 au sujet des "boat people", elle s'en était tenue à

Préface

ill

l'aspect strictement humanitaire en ignorant délibérément les causes politiques du gigantesque exode en cours à cette époque. Il n'était donc pas question de venir en aide aux mouvements de résistance, puisque le monde libre avait choisi - après les tragiques événements de 1975 - d'accepter le fait accompli et de s'accommoder de l'existence de nouveaux Goulags au Sud- Vietnam, au Cambodge et au Laos. Les mouvements de résistance dans ces trois pays durent donc poursuivre seuls leur lutte, sans pouvoir espérer aucune intervention extérieure pour abattre les régimes totalitaires auxquels ils s'opposaient. Par là même leur échec final devenait inévitable. Mais d'autres causes y contribuèrent également. Parmi celles-ci on peut mentionner notamment l'insuffISance du soutien (moral et financier) de la diaspora indochinoise, l'absence de coordination entre les résistances des trois pays concernés, ainsi que des dissensions au sein de leurs divers mouvements. Deux d'entre eux avaient pourtant fait naître de sérieux espoirs pendant quelques années, mais ces espoirs ne purent pas se concrétiser. Tel fut le cas au Cambodge avec le "Front National de Libération du Peuple Khmer" (F.N.L.P.K.) de M. Son Sann, créé en 1979. Son alliance avec les Khmers Rouges (et les sihanoukistes) en 1982, pour lutter contre les forces' d'occupation de Hanoï et le gouvernement communiste installé par elles à Phnom-Penh, lui valut un discrédit qui ne fît que s'aggraver lorsqu'une scission sc produisit dans cc mouvement à partir de 1985-86. Les années suivantes le virent entrer dans une phase de déliquescence irrémédiable, la coalition formée entre le F.N.L.P.K., les 'sihanoukistes et les

Khmers Rouges n'a)'ant été finalement profitable qu'à

IV

Résistances

au Vietnam,

Cambodge

et Laos

ces derniers - sans avoir vraimentaffaibli les forces communistes vietnamiennes. Et si celles-ci se retirèrent finalement du territoire cambodgien en septembre 1989, ce fut pour des raisons politiques n'ayant aucun rapport avec l'action d'une résistance
restée toujours inefficace.

Au Sud-Vietnam (officiellement "réunifié" avec le Nord-Vietnam depuis juillet 1976), un mouvement de résistance cul de l'importance pendant une partie des années 80 mais connut également un sort malheureux, dans des circonstances différentes. Il s'agit du "Front Uni de Libération du Vietnam" (F.U.L.V.), créé en avril 1980 et très présent sur le terrain grâce, notamment, à sa radio clandestine ("Radio de la Résistance") dont les émissions quotidiennes débutèrent en décembre 1983 et se poursuivirent pendant plusieurs années sans que les autorités communistes parviennent à la localiser. Mais la mort du président du F.U.L.V., l'amiral Hoang Cô 1\1inh,attiré dans une embuscade au Laos pendant l'été 1987, provoqua le déclin de ce mouvement de résistance. Il avait eu, pendant environ cinq ans, une implantation assez solide dans son pays et une audience certaine auprès d'une partie de la nombreuse diaspora vietnamienne (aux États-Unis en
particulier). Abstraction faite de causes propres à chacuned'elles prises séparément, il faut bien admettre que l'usure du temps a joué contre toutes les résistances dans l'ancienne Indochine. Au fil des ans, en effet, le découragement a succédé à la foi en leur cause qui les animait au début. L'isolement et le manque de soutien extérieur, des querelles intestines et des intrigues étrangères contribuèrent à leur affaiblissement. En outre elles virent se réduire peu à peu l'appui qu'elles

Préface

v

avaient trouvé initialement auprès des populations de leurs pays respectifs, lassées d'espérer une libération hypothétique et n'osant plus, à la longue, prendre des risques qui apparaissaient inutiles. A tout cela est venu s'ajouter le fait que les réfugiés d'Indochine, dans les pays occidentaux où ils avaient trouvé asile, furent assez vite démotivés. Ils se montrèrent bientôt plus préoccupés par leurs problèmes d'intégration que par le souci d'aider leurs compatriolCs résistants. L'aide qu'ils leur apportèrent fut donc restreinte, généralement plus verbale que vraiment concrète. Toutes ces raisons firent qu'il n'existait plus de résistances actives sur le terrain vers la fin des années 80. Les maquis anti-communistes avaient été progressivement neutralisés, d'une manière ou d'une autre, dans le sud du Vietnam et au Laos. Quant à ceux du Cambodge, ils avaient oublié leur vocation première pour s'allier d'abord avec les Khmers Rouges en 1982, et, neuf ans plus tard, avec les anciens communistes du régime installé à Phnom-Penh par l'armée de Hanoï en 1979. Cette singulière dérive illustre bien le cas très particulier du Cambodge dans le contexte des résistances nées dans l'ancienne Inodochine en 1975. Celles-ci étaient d'ailleurs vouées à disparaître lorsque les trois pays de cette région amorcèrent une "libéralisation" sur le plan économique, et commencèrent à s'ouvrir au monde extérieur en 1989 quand débuta l'effondrement des régimes communistes d'Europe de l'Est. Les motivations de ceux qui avaient voulu résister contre les diverses formes du communisme indochinois achevèrent alors de s'effriter. Mais l'Histoire devra retenir cependant qu'il y eut, pendant plusieurs années après le renoncement

VI

Résistances

au Vietnam, Cambodge et Laos

américain, des Vietnamiens, des Cambodgiens, des Laotiens et diverses minorités ethniques qui . Sopposerent a ce communIsme avec un courage
t

méritoire. Et qui auraient pu peut-êu-ë mener leur luue à bonne fin, si le monde libre avait voulu s'intéresser à leur cause et la soutenir au lieu de l'ignorer. Mais ce ne fut pas le cas, à aucun moment C'est pourquoi les communistes indochinois sont encore les maîtres aujourd'hui à Saigon et à Vientiane, tand'is que pla.ne touj.ours sur Phnom-Penh J'ombre des sinistres Khmers Rouges que l'ONU - pourtant présente en force au Cam bodge en 1992 et 1993 - nta pas été capable de neutraliser définitivement

B.R.

Avont~propos

.

La deuxième guerre d'Indochine,'la guerre « américaine», a pris fm en avril 1975. Une paix véritable n'est pas revenue pour autant dans la péninsule indochinoise. L'opinion occidentale ne s'en est guère émue, tant était vif son désir de ne plus entendre par-1er de cette Indochine qui avait tenu une si grande place dans'l'actualité durant trop d'années. Aussi est.. ce avec un évident soulagement qu'avait été ~ccueillie la nouvelle de la fm des combats au Cambodge, puis au Sud-Vietnam, bien que la manière dont la guerre se

tenninait dan~ ces deux pays fut franchement désas.

treusè pour le monde libre. Pourtant, rien n'était vrai,ment terminé, sin9n en apparence. car le désengagement ,américain n'avait pas mis fm aux-épreuves des populations concernées, tout au contraire.

Une victoire contestée
Abandonnées froidement, livrées sans recours à de nou\!eaux. maîtres, qu'elles n'avaient pas choisis mais qui s'imposaient à elle~par la force desannes, ces po-

8

Résistances en Indochine

pulations semblaient n'avoir plus rien à espérer. Sauf d'une éventuelle résistance aux régimes communistes qui venaient de s'établir à Phnom-Penh, à Saigon, puis bientôt à Vientiane. Or, cette résistance est apparue dans l'année même où le communisme triomphait dans toute l'lndoclùne. Elle n'a pas cessé depuis, malgré l'absence de soutien. extérieur et l'isolement de ses combattants. Les vainqueurs de 1975 - Vietnamiens du Nord, Khmers rouges et Pathet-Lao, assimilés abusivement à des « libérateurs» - ont vu leur victoire contestée, sans que les Américains y soient pour rien. Ils ont vu la guerre recommencer... Une guerre très différente des deux premières. Dans cette guerre ignorée, les rôles sont complètement renversés. Les maquisards sont d'un genre nouveau. L'ennemi qu'ils combattent n'est autre que le communisme indochinois sous ses différentes formes. Les « libérateurs» d'hier font maintenant figure d'oppresseurs détestés ,par les peuples « libérés », tandis que ceux qui étaient leurs adversaires tiennent désonnais le rôle de résistants. La forêt et la nuit sont leurs alliées, comme elles le furent naguère pour les maquisards communistes. Ceux-ci, devenus les nou~ veaux maîtres de l'Indochine, ont ainsi à faire face à des guérillas dont les méthodes sont identiques à celles qu'ils pratiquèrent eux-mêmes pendant des années. n s'agit bien d'un renversement complet de situation. Mais les groupes de résistance qui luttent depuis 1975 au Vietnam du Sud, au Cambodge et au Laos doivent mener leur combat dans des conditions exceptionnellement difficiles, que n'ont jamais connues ics communistes indochinois, lesquels ont toujours

Avant-propos

9

bénéficié d'un soutien pratiquement illimité de la part du camp socialiste - Chine et U.R.S.S. en tête - et cela dans tous les domaines. Alors que les maquisards d'aujourd'hui qui refusent le communisme chinois et soviétique, ainsi que toute domination de Pékin ou de Hanoï, ne peuvent guère compter que sur eux...mêmes. Ce qui ne les a pas découragés cependant, puisque leur résistance obstinée se poursuit malgré tous les obstacles. Ainsi la paix n'a pas été rétablie en Indochine après le retrait américain, après la chute de PhnomPenh et de Saigon et l'insidieuse prise du pouvoir par les communistes à, Vientiane$ Ellene pouvait pas l'être, d'ailleurs, en dépit des illusions occidentales, puisque les régimes établis par les vainqueurs n'avaient nulle part l'adhésion des populations.. Le flot ininterrompu des réfugiés vietnamiens, khmers et laotiens, depuis le printemps de 1975, le démontre suffisamment. En outre, aucune paix véritable ne pouvait se bâtir au mépris, total des engagements contenus dans les accords de Paris du 27 janvier 1973, restés lettre morte pour Hanoi dès leur signature. Enfin, 'e vide laissé dans la région par la disparition de toute présence américaine devait nécessairement attirer une autre puissance - l'Union soviétique en l'occurence. D'où l'apparition inévitable de nouvelles confrontations, entre la Chine et l'U.R.S.S. cette fois, par l'intermédiaire des communistes indochinois victorieux mais bientôt désunis.

La domination de Hanoi
.Il était .donc inévitable que la guerre qU'Oll avait

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Résistances e'n Indochine

crue terminée en Indochine à la fm d'avril 1975 se poursuive. Mais dans un contexte différent, caractérisé principalement par l'apparition de résistances dirigées contre les « libérateurs » - et non plus contre « l'impérialisme américain et ses valets». Or, ces résistances, pour ignorées qu'elles aient été jusqu'à maintenant, se sont révélées durables tandis que la rivalité sino-soviétique s'intensifiait dans la péninsule indochinoise. Ces deux dernières années surtout. Ainsi, une situation qui avait d'abord paru irréversible pourrait éventuellement se modifier dans l'avenir, à plus ou moins longue échéance. Les résistances qui œuvrent pour provoquer ce changement, destiné à rendre leur liberté à des peuples asservis, méritent donc d~être évoquées au lieu de rester plus longtemps méconnues. Elles feront d'ailleurs parler d'elles tôt ou tard. Car la domination que Hanoi a pu établir finalement sur toute l'Indochine, après l'occupation du Cambodge en 1979, est précaire. Elle ne saurait durer indéfiniment, malgré le soutien que l'U.R.S.S. apporte aux dirigeants nord-vietnamiens. La Chine - pour qui l'intérêt national paraît l'emporter désormais sur l'idéolo-

gie - fera tout, en effet, pour détruire la « Fédération
indochinoise» que le Nord-Vietnam a pratiquement réalisée l'an dernier. Une « Fédération» qui constitue pour elle une très réelle menace, puisque l'influence soviétique est aujourd'hui prédominante à Saigon, Phnom-Penh et Vientiane aussi bien qu'à HanoI. De leur côté, les mouvements de résistance, au Sud-Vietnam, au Cambodge et au Laos, contribueront activement à ruiner la domination nord-vietnamienne et le système communiste imposé par elle. Même s'îlleur faut pour cela accepter l'aide de Pékin...

Première partie
NAISSANCE DES RESISTANCES

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E Indochine abandonnée
Mars 1975, L'Amérique est à la veille de se retirer définitivement du « guêpier indochinois» et prête à laisser à leur sort ceux qui lui avaient fait confiance pendant des années. Ils étaient fort nombreux cependant, au Sud-Vietnam et au Cambodge, et pas seule.. ment dans les classes dirigeantes. Car les populations de ces deux pays, dans leur grande majorité, n~ youlaient à aucun prix du communisme - même si les régimes en place jusqu'à cette époque étaient loin de répondre à leurs vœux. Du rest'e n'avaient..elles pas fui, pendant toute la durée des hostilités, à chaque nou.. velle offensive des forces communistes?

Un exode à sens unique
Au Sud-Vietnam, les trois offensives majeures des forces nord-vietnamiennes et vietcong avaient jeté sur les routes des foules immenses, qui fuyaient éperdument devant les « .libérateurs ». Des foules qui n'av'aient aucun désir de les attendre ni de les accueillir, et qui nulle part ne se soulevèrent en leur faveur

14

Résistances en Indochine

comme la pr9pagande de Hanoï les invitait sans cesse à le faire. Même scénario au Cambodge, où des centaines de nùlliers d'habitants, paysans. et villageois pour la plupârt, avaient fui à l'approche des NordVietnamiens et Vietcong d'abord, des Khmers rouges ensuite. La population de Phnom-Penh était passée ainsi de 700 .000 âmes au début de la guerre (mars 1970) à deu?, millions 1 cinq ans plus tard. Dans les deux pays d'ailleurs, personne n'ignorait le genre de vie qui régnait dans les zones dites « libérées». Aussi l'exode des>habitants s'effectuait-il toujours à sens unique. Il n' exi~te en effet aucun exemple de population ayant fui.'.massivement vers les zones communistes pendant la seconde guerre d'Indochine., alors que les zones gouvernementales - au Sud-Vietnam et au . . Cambodge - n'ont pas cessé d'accueillir des réfugiés toujours plus nombreux. Du reste, si les populations de la région avaient eu la possibilité, à un moment quelconque, de faire un choix par des élections libres sous contrôle international, le résultat n'aurait fait aucun doute. Les communistes vietnamiens, de même que leurs émules cambodgiens et laotiens, le savaient si bien d'ailleurs qu'ils n'ont jamais voulu entendre parler de telles élections à aucun moment. Rien de cela n'était ignoré à Washington et .ne pouvait l'être. Mais le Congrès avait depuis lonstemps déjà décidé de sacrifier sur l'autel de la tranquillité américaine les trois pays non-communistes de l'an-

1. Sur une population totale d'environ six millions et demi d'habitants en avril 1975, compte tenu des pertes causées par la guerre.

L'Indochine abandonnée

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cienne Indochine. Ce n'est pas le président Ford qui aurait pu s'y opposer; tout au plus chercha-t-il encore à obtenir des crédits supplémentaires en faveur du Sud-Vietnam et du Cambodge, crédits qui lui furent obstinément refusés par le Congrès que l'agonie de ces deux pays laissait parfaitement indifférent. Quant aux violations répétées et flagrantes des accords de Paris par le Nord-Vietnam, elles avaient laissé les sénateurs américains tout aussi indifférents. Ils n'avaient pas réagi quand Hanoï avait lancé l'assaut final contre le Sud-Vietnam, avec de puissants moyens militaires, au début de ce mois de mars 1975. Pour eux, comme pour -les membres de la Chambre des représentants, seule comptait la satisfaction de l'opinion publique américaine dont le désir affinné était de ne plus entendre parler de l'Indochine le plus tôt possible.

L'Amérique

a perdu la face

Pourtant, les Etats-Unis ne participaient plus aux opérations militaires dans la péninsule indochinoise depuis un an et demi déjà. Plus précisément depuis le 15 août 1973, date à laquelle l'appui aérien américain aux forces gouvernementales cambodgiennes avait définitivement pris fin. Seuls des Asiatiques mOllraien t encore sur les divers champs de bataille de la région. Si l'Amérique n'avait plus à déplorer la perte d'aucun de ses « boys», elle ne s'estimait pas encore satisfaite, considérant sans doute que l'aideéconomique et financi~re accordée au Sud-Vietnam et au Cambodge .par les Etats-Unis, pour permettre à ces deux pays de résister seuls aux Nord-Vietnamiens et aux Kluners rouges, toujours soutenus respectivement

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Résistances en Indochine

par Moscou et par Pékin, était encore un trop lourd fardeau. On aurait pu penser cependant que l'Amérique tiendrait au moins à ne pas perdre la face. Et que, pour des raisons de prestige, à défaut de considérations d'ordre moral ou humanitaire, elle ferait en sorte que la guerre ne se termine pas en tragédie sans précédent pour les populations concernées, qui avaient cru pouvoir lui faire confiance. C'était trop attendre de la première puissance mondiale, qui allait même tolérer, quelques semaines plus tard, que ses représentants diplomatiques à Phnom-Penh et à Saïgon soient contraints de s'en échapper honteusement en hélicoptère... Cela, personne ne l'imaginait encore, dans ces deux capitales, en mars 1975. Une telle perte de face était en effet purement et simplement inconcevable pour la mentalité asiatique. D'ailleurs, cette différence profonde de mentalité explique, pour une bonne part, les illusions entretenues si longtemps par les Sud-Vietnamiens, et encore plus par les Cambodgiens, quant à l'amitié américaine et à sa crédibilité. Pourtant, les uns et les autres auraient pu être éclairés, ell mars 1975 précisément, en voyant avec quelle indifférence l'Amérique assistait aux deux offensives lancées d'abord par les Khmers rouges puis par les Nord-Vietnamiens 1 pour s'assurer une victoire totale et définitive. Car c'est bien avec la plus complète indifférence que l'opinion américaine regardait alors les forces communistes. déferler vers Saïgon et Phnom-Penh. Sans se soucier un seul instant des con1. L'offensive des Kmers rouges avait été lancée le 1er janvier 1975, celle des Nord-Vietnamiens au début de mars.

L'Indochine abandonnée

17

séquences dramatiques qu' aurait leur victoire pour desl millions de gens qui, au Sud-Vietnam comme au Cambodge, avaient toutes les raisons de la redouter.

L'absence de soutien américain
Ces deux pays n'avaient donc pratiquemel1t aucun secours à attendre des Etats-Unis, qui n'étaient même pas motivés par le souci de leur prestige de grandè puissance. L'armée sud-vietnamienne dut ainsi corn. battre dans les pires conditions, avec une aviation et des blindés rendus à peu près inutilisables par manque de carburant et de pièces de rechange - que les Américains se gardèrent bien de lui fournir au moment cri.. tique. Au Cambodge, pendant ce temps, l'étau s'était déjà refermé autour de Phnom-Penh. Depuis le début de février, le Mékong était irrémédiablement coupé. Aucun convoi fluvial en provenance du Sud-Vietnam n'arrivait plus, et la capitale cambodgienne se voyait menacée d'asphyxie si cette situation se prolongeait toutes ses autres voies d'approvisionnement étant également coupées à la seule exception de la voie aérienne, ce qui avait d'ailleurs amené les autorités américaines à improviser, avec les derniers crédits disponibles au titre de l'aide au Cambodge, un pont aérien pour ravitailler temporairement la ville encerclée. Mais il s'~gissait d'un pont aérien au rabais, une sorte de pis-aller, sans aucune commune mesure avec le pont aérien qui avait fonctionné pour Berlin en 194849. A cette époque, l'Amérique n'avait pas lésiné sur les moyens pour secourir la population des secteurs occidentaux de l'ancienne capitale al1eman-

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Résistances en Indochine

de, soumise à un blocus soviétique, en fournissant un effort puissant et de longue durée. Pendant plus d'une année, ce pont aérien fut en service sans interruption, fonctionnant même la nuit, avec des records d'efficacité grâce aux centaines d'appareils utilisés pour ravitailler les deux millions d'habitants de Berlin-Ouest. La cause de la liberté avait alors encore un sens à Washington. n n'en était plus de même en 1975, car les Phnompenhois - deux millions eux aussi - n'eurent droit qu'à un pont aérien pour parents pauvres. Les chiffres à cet égard ne trompent pas: cinq ou six avions par jour pour secourir la capitale cambodgienne, au lieu des huit à neuf cents atterrissages quotidiens enregistrés pendant les périodes d'activité intensive du pont aérien de Berlin. Bref, un simple ballon d'oxygène pour moribond. En outre, ce secours dérisoire était fort précaire. Car les observateurs informés n'ignoraient pas que le pont aérien de Phnom-Penh serait immédiatement stoppé si', par malchance, une des roquettes tirées par les Khmers rouges contre l'aéroport de Pochentong touchait un jour un avion américain.. En fin de compte, ce pont aérien, pour lequel n'avait été prévue aucune protection contre les tirs ennemis, n'allait fonctionner que pendant quelques semaines seulement: du 16 février au Il avril 1975. Le 12 avril, en effet, l'ambassade américaine à Phnom-Penh ferma ses portes. Une bo'nne partie de son personnel avait d'ailleurs déjà été évacuée discrètement sur Bangkok au début du mois. La capitale assiégée continuait d'espérer cependant que les EtatsUnis feraient « quelque chose» pour empêcher sa chute.

L'Indochine abandonnée

19

~ Trois ou quatre B. 52 a"osant une seule fois les positions des Khmers rouges, et léur offensive serait liquidée», déclarait un dimanche de mars, à la terrasse du restaurant « La Taverne», un résident français écœuré de l'inaction américaine. Sans doute n'avait-il pas tort, mais il n'était pas question eJecela au moment où l'Amérique avait déjà rayé définitivement l'Indochine de ses préoccupations.

L'abandon

des populations

Du moins pouvait-on penser que Washington se préoccuper~t du sort de tôus ceux, Cambodgiens ou Sud-Vietnamiens, qui auraient voulu échapper aux prévisibles représailles des communistes pendant qu'il en était encore temps. A vrai dire, ils étaient légion et appartenaient à toutes les classes sociales. Certains, naturellement, se sentaient plus particulièrement menacés : ceux qui, militaires ou civils, avaient « collaboré » pendant des années avec les Américains à tous les niveaux. Mais, même pour ceux-là, rien n'avait été prévu sérieusement, comme on put le constater d'une maniêre évidente lorsque l'ambassade américaine à Phnom-Penh reçut l'ordre de plier bagages. Le premier ministre cambodgien, Long Boret, n'en fut avisé que le Il avril dans l'après-midi, alors que l'évacuation des derniers ressortissants américains diplomates et journalistes essentiellement - devait avoir lieu aux premières heures de la matinée. Boret, pour sa part, semblait peu disposé à partir car il pensait, apparemment, que tout n'était pas encore perdu. En outre, on sut par la suite qu'il avait pris contact, depuis plusieurs mois déjà, avec Norodom Sihanouk toujours installé à Pékin, et qu'il était prêt à se rallier

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Résistances en Indochine

à lui pour faire échec aux Khmers rouges. Il venait d'ailleurs .de rencontrer un émissaire du prince à Bangkok, le 7 .avril. Mais si lui-même paraissait décidé à rester, d'autres - et pas seulement des gens haut placés - auraient donné beaucoup pour pouvoir partir et mettre leurs familles en sécurité. On s'arrachait ainsi les places pour Bangkok sur les vols, de plus en plus irréguliers, de la compagnie « Air Cambodge». Celle-ci, à cette date du Il avril 1975, ne prenait déjà plus de réservations que pour le mois suivant... Or, dans ce conte~te de panique grandissante, les Américains donnêrent la mesure de leur indifférence à l'égard de tous ceux qui avaient eu la candeur de leur faire confiance jusqu'au bout. Et ils le flIent avec une rare désinvolture, dont témoigne la l,ettre envoyée in extremis par l'ambassadeur Dean à l'une des personnalités les plus menacées du régime Lon Nol: le prince Sisowath Sirik Matak qui avait été, en mars 1970, l'un des principaux artisans du changement de régime au Cambodge, et qui figurait naturellement sur la liste des « sept super-traîtres» que les Khmers rouges vouaient aux pires représailles. La lettre en question fut publiée le 14 avril dans le bulletin quotidien de l'Agence khmère de presse (A.K.P.) avec un bref commentaire réprobateur. Cette lettre informait Sirik Matak, deux heures avant l'évacuation, qu'il y aurait un certain nombre de places disponibles sur les moyens de transport aériens américains pour les dirigeants cambodgiens les plus visés par les représailles promises par-l'ennemi. Et elle donnait pour leur départ éventuel les sèclles directives suivantes, sans précédent dans les usages diplomatiques: « Ceux qui veulent partir doivent venir immé-

L'Indochine abandonnée

21

diatement à l'ambassade des Etats-Unis. Chaque personne a droit à' une sacoche ou une valise pouvant être posée sur les genoux. L 'heure de départ est fixée à 9 h 30 ce matin ( 12 avril) de notre ambassade. Les personnes qui a"iveront après cette heure (9 h 30) auront manqué leur chance de partir avec nous. Je répète, ['heure pour venir à l'ambassade américaine est avant 9 h 30. Ceux qui an'iveront les premiers sont assurés d'avoir des places dans nos avions. Cela veut dire qu'une personne qui arrivera à 8 heures à l'ambassade a de meilleures chances de partir que celle qui n'a"ivera qu'à 9 h 20. »

Le départ peu glorieux de l'ambassade
A cette lettre {(quelque peu insolite» - comme le
soulignait l'agence cambodgienne

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Sirile Matak, qui

ne manquait pas de dignité, tout « traître» qu'il fut, avait répondu par un refus froidement poli. Sa réponse, également publiée par l'A.K.P. le 14 avril, disait notamment: « Vous partez, mon souhait est que vous-mêmes et votre pays trouverez le bonheur sous ce ciel. Mais dites-vous bien que si je mourais ici sur place et dans mon pays que j'aime, c'est tant pis, parce que tous les êtres naissent et meurent. J'ai seulement cOlnmis cette faute, celle de vous croire. » Sirik Matak devait mourir quelques jours plus tard, contraint à quitter l'ambassade de France le 20 avril où il s'était réfugié à la chute de Phnom-Penh le 17. Quant à John G. Dean, le dernier ambassadeur des Etats-Unis au Cambodge, son départ en hélicoptère, le 12 avril, fut petl glorieux. Un départ qui ressemblait fort à une fuite sous la protection de marines obser!

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Résistances en Indochine

vés en silence par une petite foule de Cambodgiens médusés. A la fin du même mois - ce tragique mois d'avril 1975 - l'ambassadeur américain à Saigon, Graham
Martin, dut à son tour fuir en hélicoptère, de la même manière que Dean avant ,lui. Par milliers, des SudVietnamiens en pleine détresse avaient tenté de trouver place sur les derniers moyens de transport américains, pour fuir n'importe où avant l'arrivée des forces communistes. Le plus grand nombre d'entre eux n'y parvint pas, et tout le monde n'a pas encore oublié les scènes de désespoir enregistrées à l'époque par les correspondants de presse. L'opinion publique américaine n'en fut pas autrement émue. Peut-être même les vitelle avec un lâche soulagement, car elles montraient clairement que la seconde guerre d'ln"dochine était, cette fois, bien finie pour les Etats-Unis. Par contre, rien n'était terminé pour les peuples du Cambodge, du Sud-Vietnam et bientôt aussi du Laos.

De nouvelles épreuves

~ncore plus affreuses que celles que la guerre leur avait apportées - allaient aus-

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sitôt commencer. Avec, en plus, la perte de tout espoir de soutien extérieur après l'abandon américain.

2.

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Malheur . aux vaincus
Personne n'ignore aujourd'hui le cauchemar vécu par le peuple khmer après la « libération» de PhnomPenh et la fm des combats au Cambodge. Quant à la responsabilité des souffrances endurées par ce peuple, les Américains et le prince Sihanou~ en ont chacun leur bonne part.

Les « Khmers de l'autre côté»
Les premiers pour le lâchage des 'Cambodgiens dans les conditions qu'on vient d'évoq\ler. Et cela après avoir tout fait pour affaiblir leur vhlonté de résistance, qui n'était déjà pas grande dans les derniers mois de la guerre, en leur prêchant la nécessité d'un arrangement avec les Khmers rouges. Alors que tout montrait pourtant qu'un tel arrangement était irréalisable. L'ambassadeur Dean, qui s'était rôdé au Laos dans ce g~nre de politique, avait bien déployé ses talents à Phnom-Penh pendant un an (avril 1974-avril 1975) pour persuader les dirigeants de la République khmère qu'ils devaient s'entendre coûte qtle coûte

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avec leurs adversaires. Sous son influence, le vocabulaire utilisé par la propagande gouvernementale avait donc radicalement changé. « Solution négociée », « réconciliation », « conversations entre Khmers» étaient devenues les fonnules nouvelles., tandis qu'il n'était pratiquement' plus question de la « résistance nationale» contre les NordVietnamiens et les Khmers rouges. Du reste, on ne parlait plus des premiers, alors qu'ils continuaient d'occuper une partie du territoire cambodgien même si leur armée ne participait plus aux opérations. Quant aux seconds, on ne les désignait plus que par cette formule lénifiante: « les Khmers de l'autre côté» - comme s'il y avait eu quelque chose de commun entre les Khmers rouges et la majorité du peuple khmer qui vivait encore dans les zones gouvernementales. Tout cela n'était évidemment pas de nature à stimuler les énergies du côté républicain. Les soldats de Lon Nol et la population n'aspiraient donc plus qu'à la paix. Cette paix dont leur gouvernement, conditionné par l'ambassade américaine, parlait chaque jour depuis des mois. En outre, personne à Phnom-Penh n'était capable d'imaginer ce qui se produirait en cas de victoire des Khmers rouges. A cet égard, les enseignements apportés par les années 1973 et 1974, durant lesquelles ceux-ci avaient pris la relève des Nord-Vietnamiens, étaient restés sans effet. Qui aurait pu penser d'ailleurs qu'une gigantesque déportation se substituerait, au lendemain de cette victoire, à la réconciliation tant espérée? Sihanouk, pour sa part, porte une responsabilité plus grande encore que celle des Etats-Unis pour les malheurs indicibles subis par les Cambodgiens depuis