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Restituer l'histoire aux sociétés africaines

De
144 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296286016
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Restituer l'Histoire

aux sociétés africaines

L'Afrique

à l'Harmattan

(dernières parutions)

AMIN Samir : L'Ethnie à l'assaut des Nations (Yougoslavie, Éthiopie), 160 p. ANTONIO LI Albert: Le droit d'apprendre - Une école pour tous en Afrique, 186 p. CAMILLERI Jean-Luc: Dialogue avec la brousse - Village, ethnie et développement, 160 p. DIGEKISA PILUKA Victor: Le Massacre de Lubumbashi, Zaïre, 11-12 mai 1990 - Dossier d'un témoin-accusé, 416 p. DIOUF Makhtar : Sénégal - Les Ethnies et la Nation, 224 p. DORLODOT/AMOS: «Marche d'espoir» - Kinshasa 16février 1992 - Non-violence pour la Démocratie au Zaïre, 320 p. DU PAGNE Yannick : Coopérant de l'Éducation en Afrique - L'expérience camerounaise d'un directeur de collège, 192 P. FARES Zahir: Afrique et Démocratie, Espoir et illusions, 192 p. GOOSSENS, MINTEN, TOLLENS : Nourrir Kinshasa - L'approvisionnement local d'une métropole africaine, 416 p. JACQUIN Claude: Une gauche syndicale en Afrique du Sud (1978-1993), 240 p. KABALA Matuka David: Protection des écosystèmes et développement des sociétés - État d'urgence en Afrique, 276 p. KAMGANG Hubert: Au-delà de la Conférence nationale, pour les ÉtatsUnis d'Afrique, 250 p. KOFFI Ehui Bruno: Le pouvoir de la brousse - Ni démocratie ni développement sans les paysans organisés, 260 p. KOULIBAL y Mamadou : Le libéralisme, nouveau départ pour l'Afrique noire, 224 p. KOUMOUE Koffi Moïse: Politique économique et ajustement culturel en Côte-d'Ivoire, 140 p. ' MBONIMP A Melchior: Ethnicité et démocratie en Afrique, vrais et faux problèmes, 160 p. MOFFA Claudio: L'Afrique à la périphérie de l'Histoire (traduit de l'italien), 392 p. MOUKOKO Prisa: Cameroun/Kamerun - La transition dans l'impasse, 172 p. MZALA : Afrique du Sud - Buthelezi et l'lnkatha - Le double jeu, 360 p. PERRET Thierry: Afrique, voyage en démocratie - Les Années chacha, 360 p. PROSPER Jean-Georges: L'Île Maurice au sommet de la vague économique francophone, 192 p. RYCKMANS André et MWELANZAMBI Bakwa : Droit coutumier africain - Proverbes judiciaires Kongo (Zaïre), 400 p. SIKOUNMO Hilaire: Jeunesse et éducation en Afrique noire, 172 p. STREN et WHITE: Villes africaines en crise - Gérer la croissance urbaine au Sud du Sahara, 272 p. WEISS Herbert: Radicalisme rural et lutte pour l'indépendance au CongoZaïre - Le cas du Parti Solidaire Africain (1959-1960), 372 p. YAMEOGO Hermann: Repenser l'État africain - Ses dimensions et prérogatives, 256 p. Etc.

Jean Marc ELA

RESTITUER

L'HISTOIRE

AUX SOCIÉTÉS
Promouvoir

AFRICAINES

les Sciences sociales

en Afrique Noire

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Jean-Marc Ela est né à Ebolowa au Cameroun. Études supérieures à Strasbourg et Paris-Sorbonne. Docteur d'État en Sciences sociales. Professeur invité à l'Université Catholique de Louvainla-Neuve (Belgique) et maître de conférences (sociologie) à l'université de Yaoundé I.
Ses autres ouvrages: La plume et la pioche, C.L.E., Yaoundé, 1971. Le Cri de l'homme africain, L'Harmattan, Paris, 1980 (trad. néerlandaise et anglaise). L'Afrique des villages, Karthala, Paris, 1982. Voici le temps des Héritiers. Églises d'Afrique et voies nouvelles, en collaboration avec R. Luneau, Karthala, 1981 (trad. italienne). La ville en Afrique noire, Karthala, Paris, 1983. De l'assistance à la libération. Les tâches actuelles de l'Église en milieu africain, Centre Lebret, Paris, 1981 (trad. allemande et anglaise). Ma foi d'Africain, Karthala, Paris, 1985 (trad. allemande, anglaise et italienne). Fede et liberazione in Africa, Cittadella Editrice, Assisi, 1986 (trad. espagnole). Ch. A. Diop ou l'honneur de penser, L'Harmattan, Paris, 1989. Quand l'État pénètre en brousse... Les ripostes paysannes à la crise, Karthala, Paris, 1990. Le message de Jean-Baptiste. De la conversion à la réforme dans les Églises africaines, C.L.E. , Yaoundé, 1992. Afrique - L'irruption despauvres - Sociétécontre ingérence, pouvoir et argent, 1994.

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@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2347-7

A Hervé, Anne-Sidonie et J. Achille afin que le grain semé pousse, donnant cent pour un.

AVANT-PROPOS Un nouvel obscurantisme?

Si de nombreuses recherches ont pu être faites sur l'Afrique depuis la fin du XIXe siècle, il faut bien constater que la prise de conscience de l'urgence et de la nécessité des enquêtes sociologiques est assez récente. A la veille des indépendances africaines, le Second Congrès des Écrivains et Artistes Noirs tenu à Rome en 1959, après les débats soumis à la sous-commission de sociologie, relève « le caractère parfois incomplet et peu scientifique des études sociologiques sur l'Afrique et le monde noir. De telles études naguère inaccessibles ou presque aux chercheurs africains, souffraient des carences qui s'attachent inévitablement à leur exercice exclusif par des chercheurs non africains». Ce qui frappe surtout, c'est le démarrage particulièrement tardif des recherches de nature spécifiquement sociologique consacrées à l'Afrique. Si les études d'anthropologie et surtout de géographie abondent, la sociologie est la discipline la moins représentée parmi les sciences sociales prenant pour champ d'analyse les réalités africaines. Certes, l'on s'est intéressé à divers phénomènes de la vie sociale, comme le mariage et la famille. Peut-être l'approche de ces phénomènes restet-elle dominée par une problématique qui ne prend pas toujours en considération les mutations touchant la société africaine dans son ensemble. Aussi, le Congrès des Écrivains et Artistes Noirs recommande qu'« un effort particulier de recherche soit 7

consacré à l'étude des transformations sociales dans l'Afrique actuelle ». La nécessité de cette recherche n'est pas à démontrer dans un contexte où de nombreux facteurs rendent compte des processus de changement dans les sociétés post-coloniales. Si l'on ne veut pas continuer à reproduire le discours qui considère l'Afrique comme une sorte de musée des antiquités européennes, il faut s'interroger sur le type d'approche adaptée à la situation actuelle de nos sociétés. Il n'est plus nécessaire d'insister sur l'aide que les gouvernements africains soucieux de la promotion des sciences devraient apporter en faveur des sciences sociales. Dans les universités où de nombreux étudiants s'initient de plus en plus à ces disciplines, c'est, à n'en pas douter, un nouvel esprit qu'il s'agit de susciter et de développer. En marge des campus, beaucoup d'Africains ont compris l'intérêt des études anthropologiques et sociologiques. Ces secteurs de la connaissance qui appartiennent à la culture de notre temps doivent figurer dans les programmes de formation ouverts aux réalités de la vie et préparant les nouvelles générations à jouer leur rôle dans les domaines de la production. Il serait grave d'entretenir un véritable obscurantisme par rapport à des disciplines dont on imagine qu'elles ne sont pas nécessaires dans une société où, semble-t-il, nous avons surtout besoin de mathématiciens et d'ingénieurs. Dans la croisade en faveur de la formation scientifique et technique, il arrive qu'on en vienne à penser qu'il faut davantage gaver les enfants de mathématiques, de physique et de chimie. A la limite, pour avoir les spécialistes dont elle a besoin, l'Afrique doit investir dans les connaissances qui se développent en laboratoire. Dans les milieux hallucinés par les chiffres, les stars du nouvel analphabétisme imaginent que seule fait autorité une page bourrée d'équations algébriques ou de figures géométriques. A l'âge des cerveaux électroniques

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et de l'ordinateur, il n'y aurait de sciences qu'exactes. Dès lors, pourquoi se fourvoyer en lettres et sciences humaines? L'on ne voit pas très bien à quoi servent la philosophie, la sociologie ou l'anthropologie. Si l'on veut sortir de l'ignorance du monde dans lequel nous parlons, travaillons et produisons, il faut s'ouvrir au savoir qui s'élabore dans les lieux d'étude où l'homme n'est pas seulement sujet de connaissance mais objet d'investigation. Les réflexions que nous soumettons ici à l'examen permettront de définir le cadre théorique des travaux de recherche dont le besoin se fait sentir dans une Afrique en mutation. Longtemps à la mode, les sciences humaines et sociales dont les progrès se sont poursuivis, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale (1) sont aujourd'hui décriées: des études de luxe qui ne nourrissent pas son homme. Le retour du balancier ne risque-t-il pas de coûter cher dans les années qui viennent? Car, il n'y a pas de société économiquement développée sans l'apport des sciences sociales (2). En Afrique noire, de nombreux projets de développement ont échoué non parce qu'ils manquaient de capitaux ou de techniciens mais parce que les planificateurs et les experts ont tenu en médiocre estime les facteurs socioculturels. Face à l'avenir qui s'annonce sous le signe des form':ltions techniques et rentables, l'on doit s'interroger sur les graves conséquences qui résulteraient d'une pénurie d'hommes d'analyse et de réflexion dans un contexte historique où se fait sentir le besoin d'instruments et de grilles de lecture appropriés pour cerner la complexité de nos sociétés. Aux côtés des mathématiciens, des
(1) Sur l'origine et le développement de ces sciences, cf. l'œuvre de G. Gusdorf : Les Sciences humaines et la Pensée occidentale, Payot, Paris. (2) Sur ce débat, lire « Faut-il supprimer les Sciences humaines ? », Black, n° 39, pp. 22-24. 9

scientifiques et des techniciens, les représentants des sciences de l'homme ont leur rôle à jouer pour aider l'Afrique à trouver son équilibre. La crise de l'emploi ne saurait donc masquer les tâches de ces sciences dans les mutations en cours. Avec raison, le Conseil de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique déclarait naguère au Cameroun: « Une société qui ne se pense pas constamment est vouée à la stagnation et, finalement, à la dégénérescence. C'est pourquoi, doivent être encouragées les disciplines telles que la philosophie, la psychologie, la, sociologie, lesquelles fournissent des instruments d'analyse et de renouvellement de la société (3). » Plus que jamais, ces sciences doivent réexaminer leur rôle dans un contexte historique où les sociétés africaines risquent d'être marginalisées par les chercheurs qui, sur leur propre terrain, retrouvent ce qu'ils étaient tentés d'aller chercher dans les cultures exotiques. Nous assistons à un véritable « rapatriement » des anthropologues dans leurs pays d'origine. Grâce à une réelle « conquête du présent », ils reprennent à leur compte le vaste monde des «restes» longtemps abandonnés dans les travaux académiques par une sorte de parti pris technocratique. L'on découvre que l'étude des « tribus modernes» peut suffire à répondre aux exigences d'une analyse scientifique. Relevons le réinvestissement des recherches sur l'imaginaire au moment où l'on réhabilite le mythe au sein de l'explication historique et sociale. L'attention se concentre aussi sur les images et les symboles véhiculés par les médias dans la civilisation contemporaine. Dans les pays industriels, les ethnologues s'intéressent au métro, à la police, aux châ(3) Conseil de l'Enseignement scientifique, Yaoundé, 1967. supérieur et de la Recherche

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teaux, aux cimetières et aux clubs de vacances, à l'entreprise.. . Le sens de ce courant est clair: il n'est pas nécessaire d'aller au fond des forêts ou des savanes pour exercer le métier d'anthropologue. En réalité, dans la mesure où, pour reprendre le titre d'un livre récent, « nous n'avons jamais été modernes », c'est au cœur de la ville elle-même que l'anthropologie trouve ses objets d'étude. L'on peut donc éclairer et comprendre l'actualité à partir des rites et des codes, des images et des mythes, des objets et des signes offerts à l'investigation dans le monde d'aujourd'hui. Bref, en dehors des villages qui retrouvent une nouvelle dignité comme terrain d'enquête; c'est, d'une manière générale, «le quotidien» et « le présent» qui interpellent les anthropologues et les sociologues. L'amorce d'une « ethnologie du contemporain» ne saurait nous laisser indifférents. Car, tout se passe comme si l'Afrique devait être un lieu de stage ou d'initiation où l'on forge des outils de travail pour enquêter sur les modes d'être et les types d'organisation des sociétés occidentales. Il aura fallu ce repli nécessaire et ce tremplin indispensable pour faire le saut dans l'actuel. A la limite, l'on a jugé bon d'étudier l'Afrique pour être anthropologue «chez soi». Par un changement d'optique, les structures des sociétés du tiers monde servent de départ à l'analyse de la modernité. Au lieu de rechercher le « primitif », le « sauvage» au sein de sa propre société, l'ethnologue s'interroge sur son semblable qu'il veut saisir dans sa diversité culturelle et ethnique. Car, en dépit des processus d'uniformisation et de nivellement des mentalités et des comportements, les identités demeurent complexes, avec des particularités locales ou régionales. A partir des matériaux puisés jadis dans les sociétés et les cultures lointaines, l'ethnologue des sociétés contemporaines se Il

trouve alors détenteur de savoirs dont la demande se fait pressante èomme on le voit aujourd'hui dans l'entreprise, l'administration ou l'aménagement de l'espace. Le passage de l'autre à soi ne se fait pas sans remettre l'autre en question. En quittant « l'ailleurs» pour réexaminer la pratique anthropologique à partir des cultures de « chez soi », l'étude du présent étendue à la société industrielle oblige le chercheur à approfondir la réflexion sur son objet, mais elle met en cause la prédominance des aires culturelles non européennes dans les problématiques anthropologiques. On ne peut donc écarter l'hypothèse selon laquelle nos sociétés soient laissées à elles-mêmes au moment où les disciplines qui ont longtemps travaillé sur nos terrains choisissent leurs objets dans les lieux centraux de la société qui, dans les pays du Nord, exige de nouvelles demandes en sciences de l'homme. Peut-être, les ethnologues abandonneront-ils demain les tropiques pour « se confronter au présent de leur propre société ». Il nous faut donc redéfinir la tâche des sciences sociales compte tenu des mutations qui émergent dans le champ des recherches actuelles. Cet effort est exigé par les énormes « gisements » constitués par les « terroirs» qui restent en friches. Il convient aussi de prendre la mesure des défis à relever par les chercheurs africains dans les lieux d'étude où régnaient naguère les maîtres qui avaient le monopole de la production des savoirs sur nos réalités humaines. Ce défi s'impose dans la mesure où de nombreuses élites intellectuelles ont été formées dans le cadre d'une culture de l'extraversion. On retrouve les effets de cette extraversion au niveau des études et des analyses où, n'ayant pas rompu avec la quête de l'exotique qui travaille l'africanisme, le chercheur indigène ne résiste pas à la tentation de se regarder avec les yeux des autres, en se transformant en véritable chantre de sa différence. 12

Au-delà des travaux qui se sont développés autour de « l'ethno-philosophie » et tentent de relever les éléments qui constituent la spécificité de nos cultures, il semble nécessaire de mettre en lumière les nouveaux enjeux d'une recherche qui se refuse à collecter pour le loisir et la délectation de l'étranger une masse de faits qui constituent l'armature du « manifeste de l'homme primitif ». Si l'on veut dégager des alternatives pour la promotion des sciences sociales dans les dynamiques de l'Afrique contemporaine, il faut s'interroger sur les choix d'avenir dans un contexte où }'Afrique est désormais un enjeu de connaissance pour les intelligences indigènes. Si l'on ne peut pas se passer du « point de vue» du sociologue, ou de l'anthropologue sur des réalités rétives à se laisser enfermer dans une parole unique, nous voudrions indiquer quelques pistes qui s'ouvrent à l'analyse des sociétés dans lesquelles nous vivons. Dans la mesure où les dynamiques spécifiques des formes d'organisation sociale et culturelle des pays d'Afrique ont été longtemps négligées par la recherche (4), nos réflexions veulent insister sur la nécessité d'une approche « dynamique » des champs d'analyse qui font de l'Afrique actuelle un véritable laboratoire des sciences sociales. Tenter de définir les conditions de cette recherche, en montrer l'urgence et la pertinence à partir de quelques champs d'application déterminés en fonction des défis majeurs d'une Afrique en crise, tel est l'axe des analyses qui vont suivre.

(4) Voir J.P. Olivier de Sardan : Paysans, experts et chercheurs en Afrique noire, Sciences sociales et développement rural. Karthala, Paris, 1985, p. 31. 13