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Salvador

De
380 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1989
Lecture(s) : 129
EAN13 : 9782296176355
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SAL V ADOR
UN PEUPLE UNI JAMAIS NE SERA VAINCU

Réginald DUMONT

SALVADOR
UN PEUPLE UNI JAMAIS NE SERA VAINCU

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0358-1

PRÉFACE UNE RÉALITÉ NOUVELLE

Ami lecteur~ tu vas entrer dans une réalité nouvelle, toute différente de celle de l'Europe. Tu seras surpris, étonné, renversé par ce qui se passe en El Salvador. Tu découvriras un peuple de pauvres en lutte pour conquérir sa liberté, un peuple opprimé par la rapacité de quelques privilégiés, un peuple muselé par les crimes quotidiens des escadrons de la mort, un peuple détruit chaque jour par les opérations militaires de l'armée. Tu seras épO\}vanté ! Tu te demanderas: comment un tel terrorisme d'Etat est possible encore aujourd'hui, com-

ment un gouvernement qui se dit
sauver la civilisation» d'une armée génocidaire drons de la mort.

{(

chrétien et désireux de

permet les méthodes terroristes et les moyens criminels des esca-

Je voudrais que tu lises cette réalité non avec l'esprit critique cartésien qui est nôtre, ni à partir des réalités historiques qui ont façonné notre mentalité rationnaliste, mais avec les yeux des Latino-Américains, avec leur cœur et leur foi. Ils n'ont pas connu la Révolution française, ni la révolution prolétarienne. Ils sont étrangers à l'esprit « laïciste » ou {(neutraliste» qui nous a habitué à séparer les réalités profanes des réalités religieuses en deux mondes bien distincts, cloisonnés et qui ne supportent aucune interférence. C'est d'ailleurs une caractéristique du mode 5

de vie capitaliste, de développer une lecture séculière de la vie et de faire de la religion une affaire privée. C'est la meilleure protection que le système pouvait se donner pour se développer tranquillement. Pour les Latino-Américains, il n'y a qu'un monde où les valeurs religieuses et profanes sont vécues les unes dans les autres, brassées, unifiées. Ce sens religieux approfondi, éclairé, nourri par la théologie de la libération dans les communautés ecclésiales de base, anime aujourd'hui la conscience sociale du peuple. C'est ce qu'exprimait très

heureusement une paysanne: « Par la religion, nous avons appris que nous sommes des êtres humains. »
Tous les événements que tu vas lire, les réalités qui sont rapportées, les jugements, les réactions et les références des gens, sont imbibés de sens religieux. Cela désarçonnera notre esprit occidental. Nous trouverons que ce sont peut-être des attitudes encore primitives. Mais c'est précisément ici que s'insère la caractéristique latinoaméricaine: l'imprégnation profonde de la vie du peuple par le sens religieux. C'est le facteur religieux qui est à l'origine de la volonté de changement, ici, au Salvador, comme au Nicaragua et dans toute l'Amérique centrale. Mais il ne s'agit plus du sens religieux traditionnel, qui était davantage une religion de résignation et de soumission, mais d'un sens religieux nouveau qui voit l'histoire humaine comme un processus de libération du peuple par Dieu, ce peuple étant tous les opprimés de la terre. Concrètement, cette nouveIIe conscience populaire contient une nouvelle pratique sociale orientée vers un changement radical et rapide de société. C'est ce qui se développe aujourd'hui en El Salvador, au Nicaragua, au Guatemala et qui entraînera bientôt le Honduras et Costa

Rica.

«

Cette pratique est en rupture avec la lecture tradi-

tionnelle de la société. Elle s'inscrit en opposition avec l'idée d'une société interclassiste comme nous l'avons toujours conçue jusqu'à ce jour, qui est typique du projet de la bourgeoisie et véhiculée entre autres par la démocratie chrétienne. Cette conception de société justifiait l'hégémonie de la classe bourgeoise qui conservait la direction de la société en fonction de sa position dans les rapports

de production (1).

»

V oilà tout ce qui est remis en question au Salvador (comme au Nicaragua) et qui est à l'origine du conflit 6

actuel. C'est une conception de la société et une conception de la religion qui sont remises en cause, celles qui ont été importées par l'Europe et l'Amérique du Nord et qui prêtent au capitalisme international ses assises sociales, économiques, culturelles et religieuses. Ami lecteur, il ne t'échappera pas qu'au Salvador se

joue une lutte de classe de dimension internationale.

«

Ce

qui s'y passe n'est pas indifférent dans l'ensemble des luttes sociales dans le monde. Le fait que la conscience religieuse joue un rôle primordial dans l'éveil de la conscience collective populaire ne peut laisser les chrétiens

indifférents (2). » « Ce qui se passe en El Salvador comme au Nicaragua
est un test pour le monde entier et pour l'Église. Cela peut signifier un revirement de l'histoire... La réussite du processus révolutionnaire en cours en Amérique centrale sera la preuve pour la première fois que des peuples comme El Salvador et le Nicaragua, peuvent vraiment s'organiser à partir de la base et prendre en mains leur propre projet de société, au service des besoins de la masse, sans dépendre d'une élite qui décide de leur sort et sans s'allier à une superpuissance dont ils doivent suivre la

politique (3).

»

(1) François rique centrale.

Houtard,

Conscience religieuse et conscience collective en Amé-

(2) Op. cit. (3) Mgr Jan Vancauwelaert,

Informationspour missionnaires, 1989. 7

INTRODUCTION

C'est le cri puissant qui résonne aujourd'hui dans toute l'Amérique centrale. Cri lancé par des peuples opprimés, qui luttent pour leur libération, à l'exemple du Nicaragua. Cri entendu en El Salvador lancé, chanté par les gué-

rilleros mieux

appelés par le peuple

«

muchachos

del

puebla ", les enfants du peuple. Cri repris tout bas dans leur cœur, par tous les pauvres des villes qui attendent leur délivrance. Cri de lutte, chant de victoire, certitude du triomphe final. Cri et chant qui remplissent de joie, de courage, de force, tous ces pauvres écrasés par les bombes, affamés, pourchassés, torturés, assassinés.

Cri d'un peuple croyant dans le Sauveur Salvador., dont il a donné le nom à sa capitale

« «

El

San

Salvador" et dont la statue trône au milieu de la vi11e. Cri lancé par Salvador Allende, en tombant sous les balles des soldats de Pinochet, comme une espérance audelà de la mort. Cri: recherche incessante - et malheureusement parfois déçue - d'unité entre tous les travailleurs et tous les exploités de la terre. Cri repris, traduit, soutenu, symbolisé aujourd'hui dans la personne d'un évêque qui a donné sa vie, afin que « le peuple uni ne soit jamais vaincu" et obtienne enfin sa juste libération: monseigneur Ramera. 9

Quand j'ai annoncé à mon vieux père que je désirais partir pour quelques mois en El Salvador, Honduras, Nicaragua, Guatemala, il m'avait dit : « Tu viens d'être expulsé du Zaïre. Mais là-bas, ils ne te chasseront pas, ils te tueront. Adieu mon garçon!. " En effet, les nouvelles qui nous parvenaient de ces pays, étaient alarmantes. Chaque jour, des disparitions, des assassinats. En El Salvador, dix-neuf prêtres et religieuses, avaient payé leur tribut comme leur archevêque, à la répression démentielle de l'armée et des escadrons de la mort. Aller là-bas, c'était accepter de jouer sa peau, de . . nsquer sa VIe. Pourtant, c'était un rêve qui me tenait depuis des années. Ce qui se passait en Amérique centrale, me semblait révélateur du bouleversement de ,société et d'Église, préparant le monde nouveau et l'Eglise nouvelle de l'an 2000. Il y avait également l'attrait irrésistible de mieux connaître la personnalité de Mgr Romero, et d'aller prier sur sa tombe. Quinze jours avant sa mort. Il avait dit à un journaliste qui l'interrogeait: « J'ai souvent été menacé de mort. Comme chrétien, je ne crois pas qu'il y ait de mort sans résurrection. Si on me tue, je ressusciterai dans le peuple salvadorien. "

10

DONNÉES

GÉNÉRALES

Superficie du pays: 21 140 km carrés. - Nombre d'habitants: environ 5 000 000. - Le chômage complet touche 25 % de la population, tandis que le chômage partiel frappe 40 % de la population totale. - 58 % de la population ne dispose que de 10 dollars, soit 400 francs belges, par mois, ou 700 F français. Santé - 58 % des enfants meurent avant l'âge de 5 ans, par suite de la sous-alimentation, des maladies et des lacunes des soins médicaux. - 80 % des enfants des zones rurales souffrent de sous-alimentation aiguë. - L'espérance de vie d'un paysan salvadorien n'est que de 32 ans. - Il y a un médecin pour 10 000 habitants et 2 infirmières pour 3 000 habitants, mais 80 % des médecins sont installés dans la capitale, San Salvador. Éducation - L'analphabétisme touche 60 % de la population rurale et 40 % de la population urbaine. - Plus de 7 000 centres d'enseignement ont été fermés par le gouvernement en deux ans (en 1983... et aujourd'hui ?) Situation à la campagne La population rurale représente au Salvador 60,5 % de la population totale. - La quasi-totalité des bonnes terres est utilisée pour la production de produits d'exportation: café, coton, canne à sucre. - Cent vingt-cinq grands propriétaires ont 16 % des terres cultivables. - Deux mille propriétaires possèdent 40 % des terres cultivables. - 200 000 petits propriétaires se partagent 16 % des terres cultivables.

-

11

HUIT ANS DE GUERRE

Janvier

1980 : début de la guerre

civile. Romero. des partis et mourévolutionnaire ou

24 mars 1980 : assassinat

de monseigneur

1er avril 1980 : création, par le regroupement vements de gauche, du Front démocratique F.D.R.

14 mai 1980 : massacre de 600 paysans sur la rivière Sumpul, qui fait frontière avec le Honduras; l'armée hondurienne et l'armée salvadorienne ont agi de concert. 22 mai 1980 : assassinat de six dirigeants du F.D.R.. 27 novembre 1980 : les mouvements révolutionnaires se donnent une direction révolutionnaire unifiée et l'Union des organisations de guérilla devient le Front Farabundo Marti de libération nationale, F.M.L.N.. Décembre 1980 : assassinat par les forces armées de quatre religieuses nord-américaines, Jean Donovan, Dorothy Kazel, Ita Forder et Maura Clarke. 10 janvier 1981 : offensive générale du F.M.L.N.. Août 1982: déclaration franco-mexicaine reconnaissant le F.M.L.N. et le F.D.R. comme « organisations représentatives >o. 14 mars 1983 : assassinat de Marianela Garcia Villas - fondatrice et présidente de la Commission des Droits de l'homme du Salvador. Mai 1983 : un tiers du Salvador est BOUScontrôle de la guérilla. 5 juin 1983 : le F.M.L.N. propose cinq points pour une solution politique. Fin 1983 : nouvelle grande offensive du F.M.L.N. 9 000 soldats de l'armée régulière auraient été mis hors de combat: tués, blessés, prisonniers. 25 mars 1984 : premier tour des élections présidentielles. Napoléon Duarte (Démocratie chrétienne) devance le major Roberto d'Aubuisson (A.R.E.N.A. , extrême-droite). ti mai 1984 : Duarte l'emporte au second tour, avec 53,6 % des suffrages. 18 mai 1984 : la guérilla propose une rencontre avec le nouveau président. Mai 1984: rapport d'Amnesty International: plus de 40 000 exécutions extra-judiciaires (assassinats) depuis 1979. Juillet 1984 : grande campagne les moyens de transport. 12 de sabotage de la guérilla contre

15 octobre 1984 : rencontre à La Palma des dirigeants et du président. Échec des pourparlers fin novembre.

de la guérilla

31 mars 1985: élections législatives: la démocratie chrétienne enlève 33 sièges de députés sur 60 et 200 mairies sur 262. Mai 1985 : il est de plus en plus question d'implanter stratégiques» au Salvador. 10 septembre Ja guérj]]a. 1985 : Inès Duarte, fille du président, des « villages est enlevée par

22 octobre 1985: 22 prisonniers et 96 guérilleros blessés échangés contre la fille du président. 1986: - L'armée essaie, en vain de réduire Jes bastions du F.M.L.N., à Guazapa et dans le nord du pays. Grave crise économique. La Démocratie chrétienne perd Ja confiance du peuple et des syndicats. - Vaine tentative de diaJogue à Sesori en septembre 1986. Tremblement de terre le 10 octobre 1986. Le mouvement populaire renaît, et se développe sans cesse. Équilibre des forces, entre l'armée et la guérilla. La guerre, mais aussi Jes arrestations et la torture continuent. Politique du Vatican dans les nominations épiscopaJes. 1987: La solution militaire est en crise. Réformes fiscales impopulaires. Grève parlementaire illimitée. Prise et destruction Je 31 mars d'EJ Paraiso par Je F.M.L.N.

-

Grève du

1er

mai au 3 septembre, du syndicat de l'ins-

-

titut saJvadorien de sécurité sociaJe. L'accord de Paix de: « E$QVIPULAS 2» du 7 août 1987, entre les 5 pays d'Amérique centrale. Fin novembre 1987 : retour des dirigeants du «Front démocratique révolutionnaire» (F.D.R.) branche poJitique de J'opposition clandestine. Les 4 et 5 octobre 1987 : reprise officielle du diaJogue entre Je gouvernement et le F.M.L.N.-F.D.R., à la nonciature de San Salvador, avec la médiation de Mgr Rivera y Damas. Le 20 mars: victoire électoraJe de l'extrême-droite (A.R.E.N.A.). 7 juin 1988, maJadie du président NapoJéon Duarte, opéré du cancer aux États-Unis. Les 3 et 4 septembre: «Débat nationaJ pour Ja paix» (60 organisations présentes). 13

1988:

-

LE SALVADOR

HUIT

ANS DE RÉPRESSION

- Depuis 1980, 65 000 paysans et ouvriers ont été assassinés par l'armée et les groupes para-militaires (escadrons de la mort). - En 1986 il y a: 1 350 000 réfugiés; 750 000 à l'étranger et 600000 à l'intérieur du pays (1) !

-

Deux

mille

étudiants

ont

été assassinés.

- Cinq cent instituteurs en 5 ans c'est-à-dire 12 par mois assassinés. - Des centaines de catéchistes et délégués de la parole, tués. - Un archevêque, Mgr Romero, assassiné le 24 mars 1980. - Quinze prêtres et cinq religieuses tués; une cinquantaine réfugiés à l'étranger, quelques-uns dans la guérilla. En 1980, Mgr Ramera dénonçait déjà:
« En trois ans, plus de 150 prêtres ont été attaqués, menacés et calomniés, six déjà sont morts martyrisés, assassinés (en 1985 : 15),. plusieurs ont été torturés et d'autres expulsés. Les religieuses ont été également objet de persécution. (Le 18 février " 1980, à Louvain) (2).

(1) En 1986, comparativement à la population de la Belgique, cela donnerait pour ce pays: 120000 morts et 2 700000 réfugiés! Comparativement à la France, cela donnerait: 600 000 morts et 13 millions 500 000 réfugiés! (2) En 1932, 32 000 paysans avaient été massacrés par le gouvernement du dictateur: Maximilien Hernandez, qui disait: «If est plus grave de tuer une fourmie qu'un homme, car cette petife bête ne res-

suscite pas.
« Lorsqu'une

..

dictature

porte

gravement

atteinte

aux droits

humains,

il

existe un droitlégitimeà la violence insumctionnelle. (Mgr Romero). ..
14

PREMIÈRE

PAR TIE

JOURNAL DE BORD

I. DANS LA ZONE GOUVERNEMENTALE

CHAPITRE I

DANS LE PAYS DE LA MORT San Salvador, janvier 1984

Nous atterrissons à l'aéroport de San Salvador, vers 17 h. Une chaleur agréable accueille la trentaine de passagers qui débarquent. Je ne sais ce qui se passe dans le cœur de mes compagnons mais le mien est rempli de crainte et de peur. Ne sommes-nous pas dans le pays des « escadrons de la mort », où l'armée a établi le règne de la terreur, des arrestations et disparitions arbitraires, des assassinats gratuits et impunis! Je m'en aperçois immédiatement. De nombreux soldats sont présents dans la salle de réception. M'étant éloigné quelque peu, pour obtenir des renseignements au bureau du tourisme, je suis suivi de leurs regards soupçonneux et 15

entouré à mon retour de deux soldats, qui assistent à la fouille minutieuse de la valise. Tout en est retiré, palpé, ausculté. Le douanier feuillette livres et revues. Je n'avais rien de compromettant. Au Mexique, on m'avait mis en garde. L'assassinat de quatre religieuses américaines

Tout à coup, je reconnais en l'ami qui vient me chercher, un de mes anciens élèves d'Espagne. Quelle joie de se revoir après plus de vingt ans! Il a doublé en taille, mais a gardé son long visage souriant. Il est 18 h 30 ! l'obscurité tombe. José dit: « Je n'aime pas rouler le soir, surtout sur cette route. Et il raconte l'assassinat de quatre sœurs " nord-américaines par les soldats. « C'était le 2 décembre 1980, un soir comme celui-ci où elles revenaient comme nous, de l'aéroport. Elles s'appelaient Maura Clarke, Ita Ford, Dorothy Kazel et Jean Donoyan. Trois furent violées, toutes les quatre torturées et la tête criblée de balles. Dans la nuit, on avait retrouvé la voiture, entièrement calcinée, à dix kilomètres de l'aéroport, et deux jours plus tard, l'archevêché était avisé que quatre corps de femmes venaient d'être découverts dans une fosse. Jusqu'aujourd'hui, les assassins courent en liberté (1). » Pendant qu'il me raconte cet événement atroce, nous voyons dans la lumière des phares, des soldats, mitraillette en mains, avançant en file indienne des deux côtés de la route. « La plupart de ces jeunes ne veulent pas être soldats, me dit José, ils ne veulent pas faire la guerre ni tuer leurs frères. Certains ont subi un lavage de cerveau: "que les guérillos sont des communistes... qu'il faut débarrasser la patrie de ces ennemis...", ainsi qu'un entraînement militaire aux ÉtatsUnis, ou en Honduras. Ces fils de paysans et d'ouvriers sont enrôlés contre leur gré par l'armée au service des familles des riches propriétaires et de leurs alliés, les Nord-Américains. "
(1) Sous la pression de l'opinion publique, les États-Unis firent de l'ouverture d'une enquête sur ces quatre assassinats, une condition de la poursuite de leur aide militaire. Ce ne fut qu'un semblant d'enquête. Un juge de Paix avait autorisé l'inhumation sans avoir identifié les cadavres comme il en avait l'habitude, à la demande des corps de sécurité. Le fonctionnaire qui avait signé l'acte de décès des quatre religieuses, fut assassiné et son corps retrouvé près de l'endroit où les femmes avaient été enterrées. Il n'y avait ainsi aucun témoin. 16

Arrêtez la répression
Le dernier sermon de monseigneur été adressé le 23 mars 1980 :
«

Romero,

leur avait

Je voudrais lancer tout spécialement un appel aux

membres de l'armée et concrètement aux hommes de troupe de la garde nationale, de la police et des casernes. Frères, vous êtes du même peuple que nous, vous tuez vos frères paysans. Devant l'ordre de tuer, donné par un homme, c'est la loi de Dieu qui doit prévaloir, la loi qui dit: "Tu ne tueras point". Un soldat n'est pas obligé d'obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Une loi immorale, personne ne doit la respecter. Il est temps de revenir à votre conscience et d'obéir à notre conscience plutôt qu'à l'ordre du péché... Au nom de Dieu, au nom de ce peuple souffrant, dont les lamentations montent jusqu'au ciel chaque jour plus fortes, je vous en prie, je vous en supplie, je vous l'ordonne au nom de Dieu: arrêtez la répression! " La cathédrale avait craqué sous les applaudissements, pendant de longues minutes. Mais le lendemain 24 mars à 18 h 30, l'évêque était assassiné pendant sa messe. Tout en roulant, José me met en garde: « Tu dois être très prudent... Ne parle pas aux gens... Ignore nous... ne dis pas pourquoi tu es venu ici... On est dénoncé à la police et arrêté sur un simple soupçon... des gens sont payés pour cette sale besogne... quand quelqu'un est arrêté, dans la plupart des cas, on n'entend plus jamais parler de lui... Ne prends pas de notes, n'écris rien qui puisse te compromettre, surtout ne cite jamais un nom... Tu entres ici, dans le royaume de la mort où le crime est roi, où l'assassinat fait loi, où la répression et l'injustice sont structures de gouvernement. "

17

CHAPITRE II

SUR LA TOMBE DE MONSEIGNEUR Mon sang sera semence

ROMERO

«

de liberté»

Évidemment, ma première démarche est d'aller me recueillir sur la tombe de l'évêque martyre, Mgr Romero, assassiné le 24 mars 1980. Un sentiment de joie, d'émotion mais aussi de crainte m'envahit, en gravissant les marches de la cathédrale. La police ne peut empêcher les gens de venir ici, mais elle surveille discrètement. La cathédrale de San Salvador n'est pas belle. C'est un énorme bâtiment quadrilatère, sans fenêtres vitrés, qui n'a jamais été terminé. Les portes et les murs sont percés de cent trous de balles, traces évidentes des journées sanglantes qui se sont déroulées ici. Mais Mgr Ramera aimait sa cathédrale. C'est ici que chaque dimanche accouraient des milliers de Salvadoriens et d'où il lançait, répercutés par les ondes, pour toute l'Amérique centrale, ses sermons prophétiques, qu'on pourrait appeler des «catilinaires évangéliques» qui enthousiasmaient et soutenaient tous les pauvres et les opprimés. Le tombeau de Mgr Romero est dans l'aile droite. Il y a encore quelques marches à monter. Je m'approche lentement, religieusement. Ce qui frappe immédiatement, c'est le grand tableau qui le représente et domine la tombe. On dirait qu'il nous attend, nous accueille. Tout autour, il y a des gens qui le regardent, lui parlent, leurs lèvres remuent. Derrière son visage, ils se rappellent les trois années de sa présence ici, de sa lutte avec eux et pour eux. Illes encourage aujourd'hui encore, comme autrefois du pupitre, là-bas près de l'autel, à persévérer et leur donne la certitude que la victoire du peuple des pauvres 19

viendra.
semence

Il leur a promis
de liberté
»

avant sa mort:
d'espérance

«

Mon sang sera
le peuple qui

et signe

pour

ne périra jamais.

La vénération
«

populaire

Nous serons

fidèles

à ta mémoire» il y a une grande banderole de la paix aux quatre coins.
«

En dessous du portrait, brodée, avec les colombes plendi dans les ténèbres,

Une parole de saint Jean est reprise:.

La lumière a resne l'ont pas

mais les ténèbres

comprise. » Sur la droite, accrochée au mur, il y a une belle tapisserie brodée également. Il est écrit: « Pour le
troisième anniversaire de PAIX EN EL SALVADOR.
«

son assassinat.» POUR LA C'est signé en grandes lettres politiques du
»

Le comité des mères et des familles des prisonniers, des
et des assassinés Salvador.»

disparus

« Comité monsenor Arnuflo Oscar Romero.

Je suis surpris et en admiration devant l'audace et le courage de ces mères qui crient publiquement leur douleur et leur désapprobation devant l'injustice toute puissante. La tombe de l'évêque est recouverte de fleurs Ge compte 27 bouquets) et d'ex-voto (il y en a 65). Les inscriptions expriment la confiance, des remerciements ou des demandes. Quelques-unes sont gravées sur des plaques de marbre mais la plupart sont écrites sur des bouts de carton ou de papier de différentes couleurs et illustrées de dessins. C'est la manière de s'exprimer, simple, confiante, affectueuse d'un petit peuple. Il est clair que les plus grands amis de Monseigneur, sont les pauvres. Les inscriptions de reconnaissance parlent de « miracles» ou de « faveurs obtenues» par l'intercession

de Monsenor.
Mgr Romero,

«

Le Seigneur

l'a
»

fait parce

que

toi,

tu Lui as demandé

et que tu Lui as parlé

de nous. Merci Monsenor Romero.

Parmi les demandes, je remarque « Secours maman et mes frères. En tes mains, je les recommande car je ne les vois pas souvent. Monsenor, mon Père, je les remets entre

tes mains, maintenant,
à l'évidence 20 d'un jeune

que je vais là où tu sais.
qui a choisi de rejoindre

»

Il s'agit
la gué-

rilla pour aider son peuple. Et il sait que Monseiior est d'accord avec lui. D'autres inscriptions exhaltent la vie et la personne de l'évêque: «Cher Monseiior Romero, chaque jour qui passe, nous sentons davantage ton absence et chaque jour qui passe, nous comprenons mieux ta grandeur et ton amour pour nous les pauvres et pour notre peuple. Nous sommes très heureux de t'avoir connu. Nous ne t'aban-

donnerons jamais et nous serons fidèles à ta mémoire.
«

»

Tu es le Nazarénien

salvadorien

"

Bien des titres lui sont attribués. Il est appelé: prophète, saint, martyre. Je lis même: «Tu est le Nazarénien salvadorien» le «leader du peuple» «la lumière des pauvres et des riches ». La cause de sa mort est rappelée également: «Ils t'ont tué parce que tu étais avec nous les pauvres. Ils nous ont blessé mais tu n'es pas mort. Tu vis dans notre lutte ». Et encore: « Tu es saint, mais enseigne aux autres afin qu'ils le sachent. Ouvre leurs yeux et leur cœur, mon cher Monseiior. » Pour ce peuple, Mgr Romero est un de ces milliers de Salvadoriens qui ont été sacrifiés par un système oppresseur mais qui partagent déjà la vie du Christ ressuscité. Telle est la source de sa certitude: son « Monseiior » est saint, il est vivant, il l'aide et le soutient. Une inscription dit encore: «Tu nous disais qu'ils vont te tuer: "Ils me tueront mais ils ne pourront tuer la parole". Tu nous parlais ainsi: et cela se voit, il en est bien ainsi. Oui, ce que tu as dit, nous le retenons, et tu restes avec nous. Merci

Monseiior.

»

Les gens circulent en silence, en priant, en allumant des petits cierges comme dans un sanctuaire. Il y a beaucoup de monde, des enfants, des jeunes foyers, des jeunes filles et des grands-mères. Peu de gars. Sans doute, est-ce dangereux pour eux ou bien sont-ils en bonne partie avec la guérilla? Je vois des enfants lisant à voix basse ce qui est écrit, pour leurs grands-parents. Vraiment, près du tombeau de ce vivant, c'est le pouls de ce peuple que je sens battre. Je perçois et partage ses espérances. Je me sens envahir par son esprit héroïque, par sa volonté inébranlable de résister, de lutter jusqu'à la libération totale. Je prie avec lui et fais miennes toutes ses demandes et ses 21

louanges à Monsenor, que je lis là, sur sa tombe. Les dernières paroles de l'~omélie qui allait signer son arrêt de mort, étaient: « L'Eglise prêche la libération, une libération qui concerne par dessus tout le respect de la dignité de la personne, la sauvegarde du bien commun du peuple et la transcendance qui se tourne vers Dieu d'abord et

puise en lui son espérance et sa force.
Ce fut sa toute dernière phrase,

»

son dernier

mot.

Funérailles

sanglantes

En sortant, José me montre la place devant la cathédrale, là où eurent lieu les funérailles de l'évêque, interrompues par la mitraillade de l'armée. « Cette place, dit-il, était noire de monde. Tu vois làbas..., en face, c'est le Palais national. Il était bondé de militaires. J'étais ici, sur les marches où nous nous trouvons. Tout à coup, au milieu de la messe, on a entendu une détonation. C'était une bombe qui éclatait au milieu de la foule, jetée par les soldats du Palais national. Ici, de ma place, j'ai vu alors les coups de feu, et les rafales qui partaient du deuxième étage du Palais. Les gens, les prêtres, les évêques qui étaient sur la place, se jetèrent par terre. L'évêque français, Mgr Menager de Reims qui représentait l'épiscopat de son pays, a failli être tué. Il a témoigné avec d'autres évêques qu'il a vu les coups de feu partir du Palais national. Moi et tous ceux qui étaient ici, nous nous sommes précipités à l'intérieur de la cathédrale. Nous avons voulu sortir de l'autre côté, mais dans les rues, il y avait les troupes de sécurité (cuerpos de seguridad) qui mitraillaient en tous sens. Il y eut officiellement une quarantaine de morts sur la place... mais qans les rues adjacentes, combien? Jamais on ne l'a su ! Evidemment les médias ont soutenu que c'étaient les guérilleros « Là, les chrétiens des communautés de base avaient suspendu une banderole demandant au nonce et aux évêques salvadoriens (à l'exception de Mgr Rivera y Damas) de ne pas venir aux funérailles. Ils n'en étaient pas dignes car ils s'étaient opposés sans cesse à Mgr Ramera et les chrétiens 22

qui étaient intervenus... » José ajoute, en se tournant vers la grand-porte:

savaient

ce qu'il

en avaient

souffert,

et que ces évêques
»

étaient liés à l'oligarchie, responsable de l'assassinat.

José me raconte tout cela à voix basse, sans faire un geste. Qui sait s'il n'y a pas un policier en civil, ou un délateur des escadrons de la mort qui nous espionne? Et devant nous, il y a ces militaires du Palais national appuyés à la balustrade, qui nous regardent. Les coupables En quittant la cathédrale, José continue: les coupables n'ont pas été inquiétés. « Jusqu'à ce

jour,

- Les connaît-on? - Certainement. Ce n'est un secret pour personne. L'ambassadeur américain de cette époque, Robert White, a accusé le gouvernement Reagan de cacher les preuves de l'assassinat de Mgr Romero. Il a dénoncé publiquement le major d'Aubuisson, chef du parti A.R.E.N.A. et un groupe de riches millionnaires salvadoriens dont il a cité tous les noms, réfugiés à Miami, d'être les responsables du meurtre. C'est le major d'Aubuisson qui a tout organisé. Il est l'exécuteur dans le pays, des desseins criminels des

riches exilés.

»

Nous sommes en train de rouler dans les rues de San Salvador. Nous nous arrêtons à un feu rouge. Il fait chaud et le carreau de la portière est ouvert. Un motocycliste

stoppe à nos côtés. José se tait. Il me souffle: « Tais-toi... Il faut être prudent... on ne sait jamais. » Après le feu vert, il poursuit: « d'Aubuisson a choisi
douze hommes, excellents tireurs. Parmi eux, furent tirés au sort deux militaires pour exécuter Mgr Romero, les majors Victor Vega Valencia et Eduardo Alfonso Avila. Ils payèrent un troisième homme pour faire à leur place la salle besogne: Walter Antonio Alvarez avec promesse d'impunité, en mettant à sa disposition un avion pour s'enfuir. Mais le tueur fut à son tour abattu dans l'avion et son corps jeté à la mer. Tu sais que d'Aubuisson se présente maintenant aux élections présidentielles pour le mois de mai? Comment espérer la justice dans un pays où tous les pouvoirs, politique, militaire, exécutif et judiciaire, sont pourris et complices? » 23

«

Je mourrai,

mais le peuple as-tu

ne périra jamais» appris la mort de Mgr

Réginald:

« Comment
»

Romero? José:

« J'étais à la paroisse avec Angel. Nous allions commencer une réunion de communauté de base, quand tout à coup arrive un compagnon qui crie en entrant: "Ils ont tué Monserior... Ils ont tué Monsenor!" Nous restions interloqués... Nous ne pouvions y croire... "Comment ont-il osé?... Lui qui jouissait de tant de sympathie,... qui était , aimé de tout le peuple! Non, ce n'est pas possible! ' Telles étaient les réactions des gens. Nous avons aussitôt sauté dans la voiture et nous avons filé vers l'hôpital où l'on avait amené le corps de l'évêque. Il était déjà mort, exsangue. Il était étendu sur un lit, il avait encore des filets de sang sous les narines, et autour des lèvres. Un docteur tenait en mains des instruments de réanimation. Tout autour, des religieuses pleuraient. D'autres collègues prêtres arrivèrent, et beaucoup de gens. Il y avait des cris, des pleurs, des lamentations, des invocations. C'était un coup terrible pour nous. Nous n'arrivions pas à le réaliser... Nous ne pouvions admettre que Mgr Romero était parti, et qu'il fallait désormais travailler sans lui. Comment avait-on pu assassiner un homme si bon et tant aimé? Vraiment ceux qui l'avaient tué, devaient être fermés à tout sentiment de bonté et de justice et être possédé d'une haine diabolique pour en arriver là ! « Rapidement, les gens ont commencé à prier, et à invoquer Mgr Romero. Nous les prêtres, nous nous sommes réunis pour prendre les premières décisions. Nous nous sommes résolus à faire un jeûne total durant 6 jours de deuil en ne prenant qu'un peu de miel. Toute cette semaine, nous sommes restés dans la cathédrale, poursuivant notre jeûne. Des religieuses et des membres des communautés de base s'étaient joints à nous. Le mardi, le lendemain du meurtre, Mgr Aparicio qui s'était toujours opposé à Mgr Romero, vint voir le corps de l'évêque. Les gens qui étaient là lui montrèrent leur mécontentement et leur hostilité, par des réflexions clairement exprimées. C'est alors qu'ensemble, nous avons décidé de faire un grand calicot sur lequel il était écrit:

24

"Nous DEMANDONS AU NONCE APOSTOLIQUE, AUX ÉVÊQUES APARICIO, REVELO, ALVAREZ, ET BARRERA, AINSI QU'A L'AMBASSADEUR ROBERT WHITE DE S'ABSTENIR DE VENIR," On est venu nous demander de la part de l'évêché, de retirer cette banderole. Nous avons refusé. Elle est restée pour la messe des funérailles qui eut lieu le dimanche des Rameaux, 30 mars, devant la cathédrale, d'où tout le monde pouvait la voir. Je te signale qu'à cette messe des funérailles, présidée par le cardinal Corripio de Mexico, concélébraient le ministre des Affaires extérieures du Nicaragua, le père Miguel d'Escoto et le grand théologien de la libération, Gustavo Gutierrez avec trois cents prêtres et trente évêques du monde entier. Il y avait aussi cinq cent religieuses, et on a estimé la foule à deux cent mille

personnes.

»

Tué en pleine Réginald Connais-tu

messe

-

Comment Mgr Romero a-t-il été assassiné?
les circonstances?

José - Oui. Tu sais qu'il n'habitait pas à l'évêché. Il avait choisi de vivre dans une petite chambre de l'hôpital pour handicapés. Ce choix révèle en profondeur la personnalité de Mgr Ramera: non seulement, il aimait les pauvres, mais il voulait vivre parmi eux et lui-même vivait pauvrement. Il disait habituellement sa messe dans la chapelle de l'hôpital à 18 h. Une annonce avait été faite dans les journaux. C'était une imprudence, vu les menaces de mort qu'il avait reçues. Les dernières semaines d'ailleurs, il avait dormi dans un local derrière l'autel de la chapelle. C'est dire qu'il se savait menacé, qu'il prenait au sérieux les menaces, et qu'il était prêt à mourir. La messe de ce lundi 24 mars 1980 était dite pour la mère d'un ami. Celui-ci, voulant avoir un souvenir de ce que l'évêque dirait de sa mère, s'était muni d'un petit enregistreur qu'il tenait sous le veston, contre sa poitrine. Il ne savait évidemment pas qu'il allait enregistrer les dernières paroles de l'évêque et le coup de feu même qui allait l'abattre. Je possède cet enregistrement sur une cassette et je te le passerai. Mgr Ramera parla de la défunte comme d'une femme qui s'était engagée totalement et simplement à la construction du royaume de Dieu, et de 25

l'exemple qu'elle avait donné à ses enfants. Il invita les assistants à l'imiter. Il venait de terminer lorsque claqua un coup de feu. Les photos que je possède - car pour notre consolation, il y avait un photographe dans l'assistance qui prit le drame sous tous ses angles - montrent Mgr Romero derrière l'autel, à gauche, tombé en arrière aux pieds d'un grand Christ. Les gens terrifiés s'étaient accroupis dans les bancs. Mais une sœur, puis d'autres, dominèrent leur peur, coururent vers l'évêque et lui soulevèrent la tête. Mgr Ramera était inanimé, couvert de sang, qui ruisselait du nez et de la bouche. Son ornement et son aube blanche étaient rouges de sang. Un vieil homme aux cheveux blancs et l'ami qui avait enregistré le drame, vinrent aider les sœurs à transporter le corps, vers une camionnette qu'on avait arrêtée, dans la rue derrière la chapelle. Le sang qui remplissait sa gorge l'étranglait. A peine arrivé à l'hôpital, il mourut exsangue. Il avait 63 ans. Le lendemain, mardi 25 mars, son corps fut transporté dans la basilique du Sacré-Cœur où les prêtres célébrèrent une messe. Il y avait tellement de monde qu'il y avait plus de gens dehors que dans l'église. Le mercredi 26 mars, des milliers de personnes accompagnèrent son corps en procession à la cathédrale. C'est là où nous l'attendions. « Que ma mort soit pour la libération de mon peuple"

« Nous l'avons veillé dans le jeûne, la prière et les chants jusqu'au dimanche 30 mars. Des foules de gens défilèrent sans arrêt durant cette semaine dès les premières heures du matin jusque tard dans la nuit. Des milliers de paysans venaient chaque jour de la campagne, pour dire leur douleur et pour prier leur protecteur. Le gouvernement ne put faire autrement que de décréter trois jours de deuil national, mais la radio et la télévision ne soufflèrent mot de l'événement. Deux semaines avant sa mort, il avait dit à un journaliste mexicain: "J'ai souvent été menacé de mort... si on me tue, je ressusciterai dans le peuple salvadorien... Si Dieu accepte le sacrifice de ma vie, que mon sang soit une semence de liberté et le signe que l'espérance devienne bientôt réalité... que ma mort puisse être pour la libération de mon peuple... un évêque mourra mais l'Église de Dieu qui est le peuple ne périra jamais." 26

José continue:

«

Ce qui est remarquable dans ce testa-

ment de Mgr Romero, c'est qu'il s'identifie avec le peuple salvadorien : "Je ressusciterai dans le p,euple salvadorien" dit-il et il identifie également l'Eglise au peuple salvadorien: "L'Église de Dieu qui est le peuple, ne périra jamais."

Réginald

~

Ces paroles de Mgr Romero me semblent
et audacieuses.

prophétiques

J osé

Cette déclaration me paraît contenir deux affirmations: l'une de théologie libératrice: "que ma mort puisse être pour la libération du peuple salvadorien"... "c'est dans ce peuple libéré que je resterai vivant, que je serai un ressuscité" ; l'autr,e est l'affirmation d'une église populaire: "le peuple est l'Eglise de Dieu, et non la structure juridi,que et sociale qu'elle s'est donnée au cours des siècles. L'Eglise est populaire, est le peuple de Dieu; c'est dans cette Église du peuple que Dieu s'incarne et reste vivant: "L'Église de Dieu qui est le peuple ne périra jamais." »

27

CHAPITRE III

SAN SAL V ADORO La ville de la peur

Le crime au quotidien
Je suis hébergé dans une école. Elle est vide car c'est le temps des vacances (de novembre à janvier), pour permettre aux enfants de prendre part à la récolte du café et du coton. L'an passé, elle a été plastiquée, et plusieurs professeurs, menacés de mort, ont dû fuir au Mexique. Le meilleur d'entre eux a été abattu froidement à la sortie des classes, devant tous les élèves et devant de nom"9reux passants. Avait-il été imprudent dans ses paroles? Etait-ce un avertissement pour l'établissement soupçonné de sympathie pour les plus pauvres? La famille avertie vint chercher le corps trois heures après, mais le sang a maculé le trottoir des jours durant. Tout cela était évidemment l'œuvre des
«

Escadrons de la mort".

Je ne sors jamais de l'école sans un pincement au cœur. C'est comme si je sentais la mort rôder autour de moi. Le matin, je suis réveillé par les bottes des policiers,

courant au pas cadencé dans les rues et chantant:

«

En

Chaque jour, des hélicoptères avant, partons à la guerre. " survolent la ville, en grands cercles, à basse altitude. Le vrombissement d'hélices clapotantes fait partie pour moi de l'univers quotidien de la capitale (1). Je regarde par la fenêtre et je vois, dans les parois ouvertes de l'engin, des
(1) Longtemps après, des mois durant, après mon retour en Europe, le passage d'un hélicoptère me fera frissonner, me donnant l'impression physique de me retrouver au Salvador. 29

soldats observant les gens à la jumelle, et des mitrailleuses prêtes à cracher la mort. Je reste dans un faubourg de la capitale, un bidonville. Les quartiers pauvres sont dans le bas de la ville. Les quartiers riches, avec leurs somptueuses villas et leurs piscines, protégées par une végétation luxuriante, sont sur les hauteurs. Ici, les bourgeois dînent et dansent aux rythmes latino-américains des guitares. On dirait qu'ils ignorent totalement les souffrances de leurs frères qui habitent à quelques centaines de mètres et la guerre qui tue chaque jour. Ici, ne viennent jamais les escadrons de la mort, car ici, vit l'oligarchie qui les paie pour protéger leurs biens et leurs privilèges, en leur enjoignant d'aller abattre les « subversifs" qui les

menacent. Ici, vivaient les fameuses

«

14 familles" dénon-

cées souvant par monseigneur Romero, qui possèdent la moitié des terres cultivables et la quasi-totalité de l'industrie, mais qui se sont exilées pour le moment dans leurs résidences dor~es de Miami. Elles attendent que l'armée soutenue par les Etats-Unis en ait fini avec la guérilla pour revenir tranquillement reprendre possession de leurs propriétés, en continuant à exploiter les paysans. Ceux-ci ne l'entendent plus ainsi. Seulement, leur lutte pour obtenir une société plus juste leur a déjà coûté 60 000 morts. Dans les rues de San Salvador, je vois passer des camionnettes remplies d'hommes qui viennent d'être arrêtés. Des policiers armés se tiennent sur les marchepieds. Les passants regardent, apparemment indifférents. Mais combien ne cachent pas leur colère et leur peur? Et combien de larmes, de cris de mères et d'enfants n'ont pas déchiré l'aurore de ce jour? Combien de familles en plus sont dans la désolation et la crainte de ne plus revoir un être cher? Chaque jour, cela se répète! Chaque jour, il y a des dizaines et des dizaines d'enlevés, de disparus, d'assassinés! !! A tous les carrefours de la ville, il y a des soldats, mitraillette en mains, dévisageant les passants avec méfiance. Je m'attends à être arrêté et interrogé un jour ou l'autre. Les amis m'ont recommandé d'avoir toujours le passeport en poche, et surtout de ne parler à personne. On ne sait pas à qui l'on a a faire! Heureusement, j'ai un chapeau gris feutre, type « capitaliste, made in U.S.A. (du moins, il en a l'apparence) qui me fait passer pour un" Nord-Américain! Ici, les Salvadoriens portent le 30

« Sombrero» blanc, aux bords recourbés. Ainsi, grâce à Reagan et à son aide militaire... et grâce au chapeau, je ne suis jamais inquiété. J'enrage quand même: Pour qui me prennent-ils? La présence de la guérilla

Aujourd'hui, j'ai rencontré César. Je le connais depuis quelques jours. C'est un « clandestin », un gars engagé dans la guérilla urbaine. On peut se parler en confiance. Il me dit toute sa joie d'avoir appris que les « muchachos» ont mis en déroute une compagnie de l'armée et qu'ils ont récupéré 170 fusils et trois mitrail-

leuses.

«

Vous vous imaginez, dit-il, c'est important!.

»

Il a entendu également à la radio « Venceremos » (celle des guérilleros) « qu'en trois ans, le F.L.M.N. (Front Farabundo Marti de Libération Nationale) a causé plus de 1 500 pertes à l'armée, et qu'elle a capturé 2 500 prisonniers et 1 700 armes, que les dégâts causés à l'armée gouvernementale sont irréparables., Dix pour cent seulement des éléments entraînés aux Etats-Unis restent fidèles. Chaque mois, il y a entre 750 et 1 000 désertions ». César est radieux. Il est sûr de la victoire des guérilleros, qu'il va bientôt aller rejoindre au combat. Mais, il ajoute soudain, triste: « Je viens d'assister à une scène horrible. Deux jeunes gens ont été appréhendés par la « Guardia». Elle leur a demandé ce qu'ils faisaient.

« Nous cherchons du travail

»

ont-ils répondu.

«

Ah oui?

On va vous en donner ». Et, séance tenante, ils ont été embarqués pour être incorporés de force dans l'armée. « Ce n'est pas rare, dit César. Quand est-ce que la famille les reverra?... Pendant ce temps de vacances, les étudiants ont peur de sortir pour ce motif. Et même, après la reprise des classes, l'armée peut venir les prendre. Aussi, il y a beaucoup d'absences en classe. Naturellement, ce sont seulement des fils d'ouvriers ou de paysans qui sont pris. Ceux de la bourgeoisie ou des grands propriétaires ne sont pas inquiétés. » Cette nuit, le F.M.L.N.-F.D.R. a rempli les rues de slogans: appels à la paix, et aux jeunes pour s'incorporer dans leurs rangs. Je vois la preuve qu'au cœur même de la capitale, les guérilleros sont présents et agissent. Tout mur d'une certaine dimension porte une inscription. Je 31

lis: « Pour une paix juste, stable et durable» - F.M.L.N.F.D.R.. A un autre endroit, je vois: « Incorpore-toi dans les Milices Populaires» - F.M.L.N.-F.D.R. Il y a aussi des avertissements aux traîtres qui espionnent pour le compte des escadrons de la mort, leur livrant des noms ou de simples soupçons, toujours suivis d'arrestations et souvent de disparitions. Il est écrit: « La guérilla se charge des

oreilles.

»

Il s'agit évidemment de ceux qui écoutent et tra-

hissent leurs voisins. Tout à coup, j'entends un bruit sourd, lointain; la terre vibre. C'est la zone du volcan « GUAZAPA » à 30 km au nord de la capitale, qui est bombardée. Voilà cinq ans que cela dure!

Los Mejicanos
C'est un faubourg populaire de la capitale, dont le nom provient des « Mexicains» qui, à une époque, sont venus nombreux s'installer ici. Le gouvernement considère ce quartier comme un nid de guérilleros. Quand je par-

cours le bulletin mensuel de la

«

Commission justice et

paix» de « Tutela legal» de l'archidiocèse, j'y trouve de nombreux noms d'ouvriers de « Mejicanos ». J'aime me promener dans ces rues populaires, étroites, où l'on peut à peine circuler tellement il y a du monde. Les enfants, mignons, vifs, courent en tous sens, passent presque entre vos jambes; les commerçants ambulants et ceux qui ceinturent les rues. Ce peuple est beau; il a le teint basané des métis, plus proche de l'Indien que du Blanc. Il fait montre d'une vitalité que j'admire. Les femmes sont jolies, avec leurs longs cheveux noirs tombant jusqu'au bas du dos. Les hommes - moins nombreux me semble-t-il.. ., et pour cause! - ont le visage plutôt rude de l'Indien, et les bras musclés. Mais, tout révèle une extrême pauvreté. Les maisons, étroites, les unes sur les autres, construites de tout matériau. Les enfants, pieds nus, sales, la culotte en lambeaux. Dans une rue quelque peu déserte, j'en vois quelques-uns jouer. Je me hasarde à leur parler. Ils remarquent au chapeau et au teint du visage que je suis étranger. Ils me disent: « D'où êtes-vous?

32

De Francia.

-

C'est loin? Oui, très loin. Quelle langue parle-t-on

dans votre pays?

{(

Le français.

»

Et, tout à coup, un petit gars me pose immédiatement la question:

Connaissez-vous Monseiior ?

Il s'agit évidememnt de monseigneur Ramera. « Oui, je le connais. Le monde entier connaît monseigneur

"

Romero.

»

Mais, comme s'il venait de poser une question dangereuse, le petit regarde ses camarades et se tait. Ceux-ci regardent autour d'eux pour voir s'il n'y a personne. Ces enfants n'avaient que sept ou huit ans à la mort de monsenor Ramera en 1980, mais ils le connaissent et en parlent comme s'il était encore là. Ils savent aussi que c'est

un

«

sujet tabou ", un nom dangereux, « subversif» et que

ceux qui le prononcent sont soupçonnés de sympathie pour les guérilleros. Entre eux, ils paraissent bien d'accord avec leur camarade, mais ils ont conscience qu'ils vivent dans un climat de suspicion et de délation. D'où leurs regards soupçonneux autour d'eux, quand il a prononcé le nom de
«

Monseiior

».

Un autre m'interroge: « Y a-t-il la guerre dans votre pays?

- Non.
- Ah! Vous vivez dans un pays placido, en paIX, tranquille? " C'est comme s'il me disait: « Vous avez de la chance,
vous ne connaissez pas la guerre. » Ces enfants me livrent de suite les deux préoccupations fondamentales de leur peuple: la présence de monseigneur Ramera, toujours aussi vivante et espoir indestructible de libération des pauvres. Et puis, la guerre... la guerre terrible, affreuse qui atteint toutes les familles ouvrières et qui n'en finit pas. Après avoir jeté un regard autour de lui, un enfant avait ajouté: « Papa a été tué" ; un autre: «Le mien est parti". Je n'ai demandé ni pourquoi ni
comment!

Je

le savais

et je ne voulais

pas embarrasser

les

enfants. Je reviens à la maison et je trouve E... en larmes. Elle vient d'apprendre que sa sœur, seule avec six enfants, a 33

été tuée par l'armée. Le village où elle habitait se trouve en bordure de la région des affrontements. C'est la « zone conflictuelle» où les guérilleros s'introduisent régulièrement. L'armée, quand elle revient, en représailles, détruit et tue. La sœur de E... était catéchiste et donc suspectée de sympathie pour la guérilla. Elle savait qu'elle était menacée. « Moi aussi, je suis catéchiste, dit E... Ils peuvent aussi me tuer un jour... Maintenant, je dois prendre

en charge les six orphelins.
Prière du soir

»

Ce soir, je ne puis m'endormir. Je suis écrasé, vidé par tout ce que j'ai vu et entendu. Je ne m'imaginais pas les dimensions épouvantables de la terreur. Je repense à C..., à E..., aux enfants. Je revois passer le camion de prisonniers. Les visages anxieux, durs, menaçants des soldats me restent ancrés dans les yeux. Tout à coup, moi aussi, je me sens terrorisé. La peur me tenaille. Mais alors, que doit-ce être pour les paysans de la zone de guerre, pourchassés, mitraillés, bombardés, assassinés jour et nuit?

34

CHAPITRE IV

UN PEUPLE DE MARTYRS Des orphelins

Mariche est une femme étonnante. Elle a 75 ans, mais ne les paraît pas. Elle a décidé de donner les dernières années de sa vie pour sauver et éduquer les orphelins dont les parents ont été tués, ou sont portés disparus. Ils sont 35 gars et filles. La plus âgée a 18 ans, la plus jeune 3 ans. Mariche est fière de la maison qu'elle est parvenue à

construire

pour

«

ses enfants»

avec l'aide de ses amis

belges. Elle me fait visiter les salles: le réfectoire où elle reçoit avec joie et empressement quiconque vient s'ajouter aux orphelins. Il sert aussi de salle de classe; je vois un tableau avec les couplets d'un chant que les enfants entonnent en mon honneur. Il y a deux dortoirs d'une propreté impeccable, chaque enfant bordant son lit le matin. Partout, je remarque une grande photo de monseigneur Ramera, et une autre du père Octavio Ortiz, le curé de la paroisse assassiné le 20 janvier 1979. C'est ici que monseigneur Ramera aimait venir se réunir avec ses prêtres. C'est lui qui a donné le terrain à Mariche et l'a encouragée dans son œuvre. A la cuisine, deux jeunes filles sont en train de préparer le repas. Mariche me dit:
«

Ce sont les nièces du père Rutilio Grande le premier

prêtre assassiné en 1977. Ils sont six frères et sœurs ici... Leur père et leur mère ont été tués par l'armée... sans doute parce que la mère était la sœur du prêtre. »

35

Le père Rutilio

Grande

Rutilo Grande était un jésuite, ami de monseigneur Romero. Il travaillait à Aguilares, un bourg au nord de San Salvador, au milieu de 30 000 paysans. Trente-cinq haciendas occupaient la plus grande partie de la plaine pour la culture de la canne à sucre, laissant les collines rocailleuses aux paysans, dont beaucoup n'avaient pas de terre du tout et ne travaillaient que pendant la récolte de la canne à sucre.

Rutilio institua les

«

délégués de la Parole ». Mais le

fait que les paysans se choisissaient des responsables troubla les propriétaires de la région. Rutilio dénonçait dans ses sermons l'injustice du fait qu'un petit nombre puisse imposer sa loi au grand nombre et à son se~l profit. Il apprenait aux paysans à appliquer les idées de l'Evangile à leur propre vie. Cela leur ouvrait les yeux et permettait l'expression de leurs aspirations. Les propriétaires voyaient seulement que leur pouvoir était menacé. A partir de 1974, en complicité avec la police et le commandement militaire, ils accusent Rutilio de subversion et de communIsme. Le meurtre Ce samedi 12 mars 1977, Rutilio Grande devait aller dire une messe à El Paisnal, un village à quelques kilomètres. Un vieillard de 72 ans, Manuel, et un jeune de 15 ans, Nelson l'accompagnaient. Il connaissait bien El Paisnal. Il y avait vécu jusqu'à l'âge de 12 ans, avant d'entrer au séminaire. A mi-chemin, au milieu des immenses champs de canne à sucre, des balles sifflent. Rutilio, le vieil homme et l'adolescent sont tués. Il était 17 h 30. La nouvelle parvient rapidement à San Salvador. Monseigneur Romero, archevêque depuis trois semaines, arrive à Aguilares vers 10 h du soir. Les trois corps couverts de draps maculés de sang sont étendus sur des tables dans l'église. Elle est remplie de paysans qui prient et expriment leur peine et leur révolte, dans des chants de lutte et d'espérance. Monseigneur Romero s'approcha et, selon un témoin, dit: « C'était un homme pauvre qui aimait les pauvres. » 36

Et il mit la main sur l'épaule des amis de Rutilio qUI entouraient son corps. A 10 h 30, monseigneur Ramera concélébra une messe, avec les quinze prêtres présents. Ensuite, il convint avec le provincial des jésuites et les autres prêtres, que les obsèques auraient lieu le lundi suivant, le 14 mars (1). La messe de funérailles fut présidée par le nonce, monseigneur Emmanuele Gerada. Il y avait plus de cent prêtres et la foule débordait de la cathédrale de San Salvador, jusque dans les rues adjacentes et dans tout le quartier. Monseigneur Ramera s'adressa à la foule (Mariche était présente) et à tous ceux qui l'écoutaient à la radio: « Ce matin, la présence de ces trois morts confèrent à la cathédrale la perspective d'une église audelà de l'histoire, au-delà de la vie humaine... La libération que Rutilio Grande prêchait était basée sur la foi. Elle est souvent mal comprise, au point d'engendrer un assassinat; le père Rutilio est mort... Comme celle de Rutilio, la prédication de l'Église est inspirée par l'amour et rejette la haine. Qui sait si les assassins n'écoutent pas dans leur cachette la radio, s'ils n'écoutent pas dans leur conscience cette parole! Nous désirons vous dire, frères meurtriers, que nous vous aimons et que nous demandons pour vous le pardon de Dieu... ". Au nom de l'Archidiocèse, Ramera remercia R. Grande et ses deux compagnons, « artisans de la libération chrétienne ", ainsi que « tous ceux qui travaillent de cette façon dans l'Église ". Ses nièces Mariche me raconte tout cela pendant que nous regardons travailler Lucia (16 ans) et Joséfina (17 ans), les nièces de P. Rutilio Grande. Je demande si je peux parler avec elles. Joséfina accepte de me raconter l'assassinat de sa mère: «Nous étions avec maman, à la maison... (son père avait déjà été tué auparavant). Des hommes en civil - armés - sont venus... Ils ont battu maman... Ils l'ont torturée... mes petits frères et sœurs hurlaient de peur... ils ont violé maman devant nous tous... puis ils l'ont tuée d'une balle dans la tête... (Silence). Les petits
(1) J.R. Brockman, Monseigneur Romero, p. 23. Placido Erdozain, Oscar Romero et son peuple, p. 84. 37

ne s'en

rappellent

pas,

mais

Lucia

et moi
»

ne pouvons

l'oublier. .. Nous avions 14 et 15 ans.

Joséfina parle d'une voix sourde, monocorde, fixant le sol, comme s'il s'agissait d'un cauchemar irréel. Elle paraît impassible. Sa souffrance est tellement profonde! Je n'ose demander de plus amples détails. Je m'excuse d'avoir ravivé en elle, et en sa sœur qui a écouté, le souvenir de ce jour horrible. Un silence de mort tombe entre nous. Je m'en vais sur « la pointe des pieds» gêné et ému. Les conséquences du meurtre du père Rutilio Grande

Le meurtre du père Rutilio et de ses compagnons ma~4ue une étape décisive dans l'église du Salvador. Non seulement chez Mgr Romero, qui avait coutume de dire

que

«

la mort

de Grande

l'avait

éclairé)} c'est-à-dire

l'avait convaincu définitivement de prendre totalement le parti, des pauvres, mais de plus, les relations entre l'Église et l'Etat furent radicalement changées. Le jour même des funérailles, Mgr Romero écrivit au

président Molina:

«

Profondément touché par les meurtres

de Rutilio Grande et de ses deux compagnons de la paroisse d'Aguilares, je vous écris une série d'observations en relation avec cet événement... N'ayant pas encore reçu le rapport officiel que vous m'avez promis samedi soir Gour du meurtre) par téléphone, j'estime qu'il est plus urgent qU,e vous ordonniez une enquête exhaustive des faits... L'Eglise a publié l'excommunication des auteurs du crime, et elle n'est pas disposée à participer à un acte officiel du gouvernement, aussi longtemps que ce dernier n'aura pas fait tous ses efforts pour rendre la justice au sujet de ce sacrilège qui a horrifié tout le monde et soulevé

une nouvelle vague de protestation et de violence.

»

En effet, jamais Mgr Romero n'assista à un acte officiel - même pas à l'installation du nouveau président qui s'appelait aussi Romero, sans aucun lien de parenté - car jamais il n'y eut une enquête sérieuse au sujet de ces meurtres. Les corps ne furent jamais exhumés. Les balles sont toujours dans les tombes. C'était la première fois dans l'histoire du Salvador, que l'Église boycottait les cérémonies officielles. Le nonce Gerada s'en inquiétait et n'était pas d'accord avec cette 38

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