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Santé et société esclavagiste à la Martinique (1802-1848)

De
464 pages
Cet ouvrage présente une période de transition dans l'histoire de la santé et du système de soins à la Martinique, celle qui précède l'abolition de l'esclavage et où l'on voit poindre les transformations médicales de la fin du XIXè siècle. Cette étude permet d'aborder les sujets les plus variés, tels la sexualité, l'alcoolisme, la nourriture, l'opposition ville-campagne, et éclaire certaines attitudes de la société actuelle. Une étude qui présente une société au quotidien, complexe où les questions de santé traduisent un malaise physique et psychologique bien réel.
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SANTÉ ET SOCIÉTÉ ESCLAVAGISTE A LA MARTINIQUE

(1802-1848)

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6367-3

Geneviève LET!

SANTÉ ET SOCIÉTÉ ESCLAVAGISTE À LA MARTINIQUE

(1802-1848)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan lN C 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Introduction
Enjanvier 1995, plus de soixante pour cent de gens interrogés, lors d'une enquête en France, et, il en est de même à la Martinique, estiment que la santé constitue leur plus grand souci. Les médias sont sensibles à ces préoccupations; la télévision consacre à ce sujet un grand nombre d'émissions et les journaux, dont certains sont spécialisés en la matière, possèdent tous des rubriques santé. Ce qui n'a rien d'étonnant à notre époque où de nouvelles peurs apparaissent avec l'ampleur que prend le sida. Cependant la notion de santé a toujours été essentielle de tout temps et dans tout pays, la bonne ou la mauvaise santé conditionnant en grande partie la manière de vivre des populations. Qu'en est-il pour la Martinique entre 1802 et 1848 ? La Martinique, habitée au départ par des Caraïbes, colonisée par des Européens et peuplée par des Africains amenés en esclavage, a été aussi le lieu d'implantation de maladies venues d'Europe, d'Afrique, d'Asie et d'Amérique. P.D. Curtin écrit: «En traversant l'océan au seizième siècle et par suite les Africains et les Européens contaminent les Amérindiens. Les Européens furent confrontés aux maladies tropicales d'Afrique et les Africains subirent de nouveaux assauts des maladies d'Afrique, d'Europe et d'Asie. Le schélna de base est clair, tout habitant ou tout immigrant dans les Amériques devait payer le prix de son entrée dans ce nouvel environnement pathologique sous forme d'une surmortalité1. » L'île s'est retrouvée au cœur du système établi et a été le réceptacle de ce triple héritage. En 1802, quand les Français reprennent possession de l'île après une occupation anglaise de huit ans, il y a 167 ans que le pays est colonisé.
1 Curtin (p.D.) Epidemiology and the slave trade, Political science Quartely, 1968, 1.83, p.200.

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La Martinique est alors perçue comme une région « dont le sol est ébranlé par les tremblements de terre, les villes renversées par l'ouragan, l'air empoisonné par le principe de la fiè,'re jaune et les différentes castes qui constituent le corps social dans un état d'hostilité perpétuelle. A tous ces maux, qui désolent les îles populeuses et fertiles des Antilles, il faut joindre l'existence du reptile redoutable, désigné sous le nom de grande vipère fer de lance2. » Cette opinion de Moreau de Jonnès est partagée par l'ensemble des voyageurs et médecins de l'époque et n'évolue guère au cours de la période. Située dans l'archipel des petites Antilles, dans une zone géologiquement instable, c'est une île tropicale volcanique où les séismes, fréquents à cette époque, suscitent d'autant plus d'angoisse chez les habitants qu'ils peuvent être porteurs de mort comme celui du Il janvier 1839 qui causa près de quatre cents morts au Fort-Royal. La mangrove, présente sur les côtes du centre et du sud, est considérée comme le type même du marais fébrigène tropical. Les mornes seraient plus salubres que les côtes mais générateurs d'autres affections comme les maladies catarrhales des poumons et du tube digestif, en particulier la dysenterie et les diarrhées3. La nature même des sols favoriserait d'autres maladies. Les terrains d'alluvions engendreraient des fièvres intermittentes alors que les parties ponceuses et volcaniques seraient plus propices aux diarrhées et dysenteries. Le climat chaud et humide et surtout la saison de l'hivernage avec son cortège d'inondations, de cyclones, de raz de marée ajoutent une note d'insécurité, d'autant plus qu'à cette époque, il existe peu de moyens pour s'en protéger. Au point de vue biologique, la nature est très prolifique mais ce sont surtout les espèces nuisibles qui attirent l'attention. Nombre d'animaux hostiles à l'homme, tel le trigonocéphale, y pullulent et si la plupart des plantes sont considérées comme bénéfiques, ce sont les vénéneuses qui sont mises en exergue, contribuant à faire croire que la Martinique, offrant à profusion des poisons végétallx, est une île où l'empoisonnement est devenu une monomanie des esclaves.
2
Moreau de JOlmès, Monographie sur le serpent des Antilles, p.l.

3Le Dr Rufz, médecin à Saint-Pierre, lie dysenterie et altitude. Selon lui, dans les habitations des hauteurs même à plus de 500 m, les diarrhées et dysenteries sont les affections les plus fréquentes et les plus graves. Il poursuit en disant qu'en 1846, on a été obligé d'abandonner un camp militaire (il s'agit du camp de Balata ) établi aux Pitons à cause de la fréquence et de la gravité de la maladie. (Chronologie des maladies de la ville de St Pierre, p. 35) Le Dr Dutrouleau, médecin militaire, ajoute que: «chaque fois qu'on a essayé de tracer des routes stratégiques ou d'établir des camps dans les grands bois, il y a eu des épidémies de fièvres et de dysenterie ». (Topographie médicale des pays tropicaux, p. 46)

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La société de l'époque, esclavagiste, hiérarchisée, divisée en clans apparaît comme un élément de contrainte, empêchant l'épanouissement des individus. Le retour des Français coïi1cide avec le rétablissement de l'esclavage et la remise en vigueur des lois coercitives contre les hommes de couleur libres. Même si l'île n'a pas connu la première abolition de l'esclavage de février 1794, au point de vue social, on assiste à un renforcement de l'emprise des colons blancs sur le reste de la société. En effet, une minorité de Blancs propriétaires terriens domine politiquement et économiquement le reste de la population qu'ils essaient de maintenir dans une étroite subordination. Ce qui ne signifie point qu'ils se sentent bien dans le pays: à cette époque, leur statut est remis en question et ils n'éprouvent que méfiance et peur envers leurs esclaves qui s'échappent pour porter plainte contre eux, incendient leurs champs de canne, empoisonnent leur bétail sinon leur propre famille et n'ont qu'une idée: faire de la Martinique un nouveau Saint-Domingue en massacrant tous les Blancs. Les mulâtres sont loin d'être, comme ils le voudraient, pleins d'égard pour eux et n'auraient qu'W1 but, leur destruction. Le fait est que les colons pressentent que l'explosion est proche et qu'ils sont incapables de l'empêcher. Les gens de couleur libres sont freinés et surveillés. Ils militent pour les droits politiques et civils qu'ils obtiennent en 1831-33. Leur nombre s'accroît avec la multiplication des affranchissements. Ils entendent faire valoir leurs droits et, au moindre problème, ils se mobilisent dans ce but. Certains essaient d'une part de s'imposer face aux Blancs et d'autre part de se démarquer des esclaves. Ils se sentent frustrés dans une société où les dirigeants leur refusent toutes chances de promotion. Les seuls que l'on n'entend pas sont les esclaves. On ne peut savoir ce qu'ils pensent qu'indirectement par les écrits des Blancs, les procès, les chansons satiriques - quand quelqu'un a pris la peine de les noter - ou encore les proverbes qui nous sont parvenus. Cependant, les esclaves se sentent piégés dans une société où ils se trouvent à la merci du maître et des autorités. Bien que certains Blancs vantent la douceur de l'esclavage et les méfaits de la liberté, ils continuent à s'enfuir dans les bois. Les suicides et les infanticides qu'on peut considérer comme inhérents à l'esclavage sont toujours présents. La traite est abolie officiellement en France en janvier 1818. En dépit de la traite clandestine qui se poursuit jusqu'en 1830, les esclaves ne peuvent se renouveler que par un solde naturel positif. Les maîtres qui se plaignent du manque de bras n'ont qu'une seule solution: 9

apporter tous leurs soins à améliorer les conditions de vie de leurs ateliers. L'esclave deviendrait donc un bien précieux dont il conviendrait de préserver la santé. Or, d'un côté nous trouvons les contemporains qui sont quasi-unanilnes pour dénoncer une mortalité accrue des esclaves et de l'autre les statistiques officielles qui montrent, au contraire, une augmentation de la population. Il y a donc un hiatus entre la réalité et les croyances. Les accusations d'empoisonnement qui se multiplient à l'époque aboutissent à deux reprises à la création de tribunaux spéciaux qui prononcent leurs sentences le jour même sans enquête approfondie. Tout cela contribue à détériorer les relations interclasses, certains Blancs profitant de l'occasion pour se débarrasser de mulâtres gênants. Les retolnbées ne sont pas non plus bonnes pour les esclaves dont les suicides SOl1t lus nombreux p pendant ces périodes de crises. Les relations qui se créent sont cause de peur et de violence réciproques. On entre dans un cercle vicieux où, aux révoltes, meurtres et incendies répondent la répression, les sévices, les tribunaux d'exception et la terreur. La pression sociale très forte entraîne un stress lié au refoulement des sentiments, à la violence des relations. Le climat social est trop peu serein pour permettre à un quelconque individu de s'y épanouir. Ce qui explique un pessimisme profond de la part de la population. Ce delni-siècle constitue aussi la dernière ligne droite avant des mutations importantes dans la société coloniale et permet de suivre l'évolution des esprits face à une abolition inéluctable. Les positions des esclavagistes tout COlnme celles de leurs adversaires se durcissent. Les premiers persistent à décrire une société quasi idyllique où les esclaves sont heureux et vivent bien mieux que les paysans d'Europe et ils continuent à prédire la fin des colonies et de leur économie si l'abolition est votée. Les autres insistent sur la condition misérable des esclaves, leur détresse morale et les sévices auxquels ils sont exposés. La société de l'époque est assez complexe et par suite paradoxale. De nombreuses contradictions peuvent être relevées et on peut considérer que c'est une société malade de l'esclavage et, par suite, génératrice de troubles llloraux divers. C'est donc la santé morale et physique de toute la population qui est ainsi mise en cause. La date de 1848 voit un changement important sur, le plan social avec l'abolition de l'esclavage. Cela entraîne des bouleversements sur le plan de la santé car les nouveaux libres vont se prendre en charge et délaisser les hôpitaux d'habitation, liés dans leur imaginaire au cachot et aux punitions infligées par les InaÎtres. Ceux-ci ne sont plus tenus légalement de la santé des nouveaux libres même si I'hôpital d'habitation subsiste pour les 10

immigrés africains et indiens qu'on fait alors venir pour suppléer la main d'œuvre locale. C'est également après 1848 que sont créés les hôpitaux civils pour l'ensemble de là population, les établissements hospitaliers étant jusqu'alors réservés aux militaires, marins et fonctionnaires. On peut constater qu'il n'y a pas de changements fondamentaux dans l'approche de la santé et des soins apportés aux maladies par rapport au dixhuitième siècle. Même si on ne peut parler d'immobilisme, on est encore dans la longue durée. Les Français, à leur arrivée, sont confrontés à une grave épidémie de fièvre jaune qui décimait déjà une grande partie des troupes anglaises dont ils prennent la relève. Les maladies inhérentes à l'esclavage se poursuivent et la mortalité des Européens, suite aux grandes épidémies, continue comme par le passé. Les habitants meurent toujours de dysenterie, de fièvre jaune ou de marasme. Les médecins, formés à Montpellier ou à Paris, continuent à mettre en pratique les théories des miasmes, du froid et du chaud dans la tradition transmise par Hippocrate et Galien. Ils continuent à expliquer les maladies par la rupture de l'équilibre du corps causée par un environnement malsain et les conditions de vie des habitants. Tout est passé en revue: les eaux, le sol, l'air. Ce sont les altérations de l'atmosphère produites par les miasmes - dues par exemple à l'entassement des individus, à la présence de marécages ou à la putridité de certains lieux comme les villes - qui seraient responsables des épidémies. Les médecins accordent une grande importance à la météorologie et tentent d'établir une concordance entre les maladies existantes et les éléments climatiques. A cet effet, ils relèvent températures, précipitations et vents. Ils soignent de manière empirique et malgré de grands débats d'opinion, ils continuent à utiliser les médications des siècles précédents: saignées, purges, lavements et vomitifs. A côté d'eux existe un corps d'empiriques très nombreux qui apportent leurs soins en mêlant connaissances des simples et magie. Cependant, cette première moitié du dix-neuvième siècle - avec la progression de la chimie qui permet de réaliser la synthèse de la quinine en 1820 et le fait que quelques médecins, tels Beauperthuy, né en Guadeloupe en 1808, émettent de nouvelles théories concernant la transmission des maladies - précède les grandes avancées de la seconde moitié du dixneuvième siècle. On peut considérer que ce laps de temps constitue une période de transition. Entre 1802 et 1848, les problèmes de santé se trouvent au centre du débat et se résument ainsi: comment sauvegarder la population dans une île tropicale où tout est jugé malsain ou nocif, les sols, les rivières, le relief, la Il

faune et mêlne une partie de la flore? La santé devient ainsi une donnée fondamentale pour comprendre l'évolution démographique de l'île et constitue aussi un élément d'étude des mentalités dans la manière d'appréhender et de soigner les maladies.

1ère partie MORBIDITE ET MORTALITE

La population de la Martinique est composée officiellement de deux groupes: les libres et les esclaves. L'état civil, qui est établi à la Martinique à partir de novembre 1805 n'enregistre que les naissances, mariages et décès des libres. Les esclaves sont comptabilisés à part. Ce sont les maîtres ou les desservants des paroisses qui sont chargés de tenir les registres à cet effet. Malheureusement la plupart ont aujourd'hui disparu. Cependant le groupe des libres est loin d'être uniforme car on distingue les Blancs des gens de couleur libres. L'état civil est, jusqu'en 1832, date où ces derniers obtiennent la parité des droits, le reflet de ces différences car si les appellations sieur, dame et demoiselle sont données aux Blancs, on dénie ce droit aux gens de couleur qlli sont dits le nommé ou la nommée, avec mention de leur date d'affranchissement et de leur couleur. Ils sont dits métifs, mulâtres, capres, noirs ou africains. Après 1831, ces distinctions disparaissent, mais les notices officielles continuent à différencier chaque groupe. Les sources privilégient deux éléments de la population: les esclaves et les militaires. En ce qui concerne les premiers, tous les témoignages sont quasi unanimes pour signaler des causes extraordinaires de dépeuplement liées à une forte mortalité due à l'infanticide, au poison, aux dérèglements des mœurs, à la mauvaise nourriture, aux défectuosités du régime intérieur des habitations. Or, l'étude de population montre que la population esclave, loin de stagner ou même de diminller, croit pendant la période. Qu'en est-il en réalité? L'environnement physique et biologique est mis en cause car c'est la théorie des miasmes et celle. des quatre éléments ou théorie humorale qui dominent encore. Selon la première la dissémination des maladies communes ne se fait pas par contact entre les individus mais par l'air inspiré qui contient des miasmes. Selon le pseudo-Galien, ces miasmes sont soit des effluves descendant des astres soit des exhalaisons montant de la terre ou des marais, soit des émanations provenant des cadavres en décomposition.
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Selon la seconde théorie, le monde est partagé en quatre éléments primordiaux qui s'opposent deux à deux: le chaud et le froid, le sec et l'humide. Ces éléments se retrouvent aussi bien dans le macrocosme, l'univers, que dans le microcosme, l'homme. Chez ce dernier, coexistent quatre humeurs ou liquides organiques: le sang, la lymphe, la bile et l'atrabile. A chaque humeur correspond un organe principal et à chaque organe un moyen d'excrétion propre: - le sang, de couleur rouge est de même nature que l'air et correspond au chaud et à l'humide et à l'organe cœur. - La lymphe de couleur blanche est comme l'eau, humide et froide. Appelée aussi pituite ou phlegme, elle est produite par le cerveau et s'écoule par la luette. - La bile est jaune, sèche et chaude comme le feu et correspond au foie. - L'atrabile, noire, sèche et froide, concorde à la terre et à la rate. L'état de santé résulte d'un équilibre, d'une harmonie entre toutes les parties du corps. La maladie est la rupture de cet équilibre: quand un des éléments s'isole ou n'obéit plus à la loi générale, la partie du corps devient malade. Les inflammations sont le résultat des troubles de la circulation des humeurs. Pour soigner, il convient d'utiliser les propriétés contraires à la maladie à combattre. Le tempérament de l'homme est défini en fonction de sa place entre les quatre états principaux: il est dit lymphatique ou phlegmatique, mélancolique ou atrabilieux, sanguin, bilieux ou coléreux. Les médecins, encore sous l'influence des médecins de l'Antiquité, différencient les Blancs des Noirs: le Blanc serait du type sanguin et sec, le Noir lymphatique et humide. En fonction de ces critères, certaines maladies auraient une prédilection pour les uns ou les autres. A l'époque, comme au dix-huitième siècle, on pense qu'il existe une certaine sélectivité des maladies, certaines ne frappant que les Européens nouvellement arrivés et donc principalement les militaires. Les méfaits du climat et des miasmes méphitiques issus du sol marécageux de certaines côtes expliquent, pour beaucoup, le fait que la population, en général, soit victime de nombreuses maladies. Certaines prennent des formes épidémiques et déciment régulièrement les habitants confrontés aussi aux petits maux quotidiens. Cependant ces théories n'expliquant pas toutes les maladies, d'autres éléments entrent en ligne de compte: habitudes alimentaires, alcoolisme, luxure... ainsi que les conditions de vie. Celles-ci variant d'une catégorie sociale à l'autre et différant selon les lieux d'habitation, les villes sont
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opposées aux campagnes. Les premières seraient plus insalubres et donc plus meurtrières pour la population de passage, militaires et marins. Selon ce point de vue européocentriste, les habitations seraient mieux loties sur le plal1 de la santé. Or, les esclaves qui y vivent sont eux aussi victimes de nombreuses maladies. Il y a là aussi un hiatus entre les modes de pensée et les faits. A cette époque, comme par le passé, l'étude de la santé est liée à celle des mentalités. Si, pour les médecins, les maladies apparaissent comme un déséquilibre de ce qu'ils appellent l'économie, pour les gens du peuple, elles sont dues à la malveillance, l'expression souvent employée étant: « On m'a fait du mal! »

Structure

Chapitre 1 des populations

et climat

Pour étudier la population sur le plan de la maladie et de la mort, j'ai surtout utilisé l'état civil, les notices officielles qui donnent les résultats des statistiques à compter de 1833, les Annales maritimes et coloniales, les écrits et rapports des médecins militaires et le livre de Moreau de Jonnès : Recherches statistiques sur l'esclavage colonial et les moyens de le supprImer. L'étude n'est cependant pas facile à faire pour toutes les classes de la société car les sources se rapportent presque toutes aux Blancs, surtout les militaires pour qui des rapports concernant l'état de santé sont dressés régulièrement. On peut aussi trouver, quoique dans une moindre mesure, des renseignements sur les esclaves dont la survie est liée à celle de l'économie coloniale. Mais pour la population de couleur libre, les informations sont rares et éparses. Ce chapitre permettra, après une étude de la structure de la population, de passer en revue les maladies existant à l'époque et la mortalité qui en découle. 1-1. Structure des populations On distingue trois catégories dans la population: les Blancs, les gens de couleur libres et les esclaves, ces derniers étant de loin les plus nombreux. Chaque classe - Moreau de Jonnès parle même de castes - occupe une place déterminée dans la société de l'époque. Le gouvernement ainsi que les planteurs s'intéressent surtout à l'accroissement des esclaves, jugé indispensable à la bonne marche de l'économie. Or, beaucoup pensent, malgré des résultats positifs, que le nombre d'esclaves n'augmente guère. Cette étude permettra de faire le point sur ce sujet. 19

1-1-1. Une population des plus variées La population, du fait d'un métissage datant de l'arrivée des esclaves dans l'île, présente des types très variés. Certains ont essayé de codifier ces mélanges mais, malgré cela, la vision qu'en ont les gens de l'époque est plutôt stéréotypée. - Les Blancs créoles Les voyageurs signalent que les colons blancs ont souvent le teint jaune, couleur patate dit-on. Si pour Moreau de Jonnès, c'est le soleil qui en est la cause, la plupart des voyageurs en rendent la bile responsable. Pour Meynard, c'est l'air humide et salin qui leur donne un teint pâle et blafard ou peut-être l'usage immodéré de fruits acidesl . Boyer Peyreleau est d'accord avec cette assertion, il y ajoute le défaut habituel d'électricité2. Pour lui, les créoles sont généralement souples et bien faits. Pour Moreau de Jonnès3, les femmes des colons ont la peau très blanche car elles ne s'exposent point au soleil, leurs cheveux sont blonds, châtains ou cendrés, rarement bruns et jamais noirs. Le plus souvent, leurs cheveux sont très fournis et très longs. Leur visage est ovale avec des pommettes proéminentes. Leurs yeux sont bleus, grands et beaux. Elles ont la poitrine étroite, les clavicules saillantes, leur taille est haute, droite et élancée et elles sont d'une flexibilité étonnallte. Elles ont un caractère plutôt lymphatique, sauf quand il s'agit de la dallse4. Pour Maynard, elles ont le teint pâle mais d'un ton mat uni, les traits fms et délicats, la taille élégante. Elles sont timides, sortent peu, passent leur vie sur un lit de repos ou un hamac dans une pièce bien close. Il semblerait qu'elles vieillissent vite et assez nIaI sous les tropiques. Dessalles écrit à propos d'une demoiselle Julien: «vieille fille de trente ans, (elle) étale des prétentions de jeunesse qui font mourir de rire; jadis elle a pu être fraîche, mais aujourd'hui, elle est laide et fanée », et d'une dame Caritan : «Je n'ai jamais vu vieillir de cette manière... Combien les années nous changent, c'est à faire frémir 5. » Faut-il généraliser? Nous ne le pensons pas quoiqu'on admette généralement que la peau blanche vieillit plus vite sous les tropiques.
1
2

Maynard,

La Martinique

en 1842, p. 106.

1er Boyer-Peyreleau, Les Antilles françaises, particulièrement la Guadeloupe depuis la découverte jusqu'au janvier 1825. P. 116; "L'air humide, salin et le défaut habituel d'électricité, donnent aux créoles ce teint de convalescence, encore un peu plus foncé que celui de nos peuples méridionaux." 3 Moreau de Jonnès, Tableau du climat des Antilles, p. 58 4 Moreau de Jonnès, op. cité, p;60. Il épouse une fille de colon 5 Dessalles, Journal d'un colon, année 1843.

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-Les Noirs
Les Noirs sont aussi décrits par Moreau de Jonnès. Ils présentent un angle facial singulièrement aigu, leurs yeux sont noirs, grands et bien ouverts. lis ont le nez épaté et les narines larges; leur bouche est béante avec des lèvres tombantes épaisses, d'un rouge brun ou noirâtre, fendillées profondément. Leurs dents sont belles. Ils ont le front bas et une figure ronde. Leurs cheveux sont laineux, courts entortillés. Leur barbe est de même nature, implantée par touffes comme pour les cheveux. Leur peau est noire, tirant sur le cuivré et le cendré; la teinte est différente selon les différentes parties du corps. Les femmes noires, toujours selon Maynard ont la prunelle fauve, des regards sensuels, des dents blanches et bien rangées. Le front généralement fuit en arrière, la bouche et le nez avancent trop. Elles sont plus proches de la nature que la mestive6. Cependant, les nègres vivant aux Antilles seraient de constitution variée selon leur origine géographique: lymphatique chez les nègres créoles, bilieuse chez les bossales 7. Le Dr Rufz de Lavison trouve que le nègre créole diffère de l'Africain: « Il est élancé, il a des proportions belles, les membres dégagés, le col long, les traits de la face plus délicats, le nez moins aplati, les lèvres moins grosses,que l'Africain; il a pris du Caraïbe l'œil grand et mélancolique; son regard s'est attendri, se prête mieux aux émotions de la vie civilisée. On y retrouve rarement la sombre fureur africaine, l'air ténébreux et farouche; il est brave, communicatif, fanfaron. Il n'a plus la peau aussi noire que celle de son père, elle est plus satinée. Ses cheveux sont encore laineux mais d'une laine plus souple; sa sclérose (sic) est encore bistrée, ses formes plus arrondies; on voit que le tissu cellulaire prédomine; comme dans les plantes cultivées, la fibre ligneuse et sauvage se transformes. »

- Les métis
Les femmes de couleur se différencient selon leur degré de métissage. En général, ce sont surtout les mulâtresses qui attirent l'attention et sont décrites par les voyageurs. Pour Meynard, elles sont souples et élancées comme des palmiers, elles semblent plutôt glisser que marcher. Leurs mouvements sont
6 7 8

Maynard,

op. cité, p. 320. La mestive résulte d'un métissage

entre un Blanc et une Mulâtresse.

Le bossale est le Noir né en Afrique. . Cité par le Dr Rey, Etude sur anthropologie, démographie, p.39.

la colonie

de la Martinique,

topographie,

météorologie,

pathologie,

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harmonieux. Leurs yeux sont noirs, pleins d'ardeur et de fascination. Leurs membres sont délicats. Leurs formes sont enfantines mais admirablement dessinées, leur chevelure est lisse cOIIunede la soie. Quelques-unes sont aussi blanches que des Européennes9. Ces descriptions apparaissent très réductrices car on peut dire, à part quelques généralités communes, que chaque martiniquais présente un type différent, ce qui donne à l'île son infmie variété. Tous les caractères décrits ci-dessus varient avec l'âge, le sexe, le tempérament, les travaux, le régime alimentaire et les mœurs. Les hommes blancs vivant souvent en plein air ont un teint plus bronzé ou plus rouge que les métropolitains. Leurs femmes sortent moins et se protègent généralement le visage avec un parasol. La mode de l'époque ne laisse guère de parties du corps découvertes. Les Noirs subissent aussi les effets du soleil. Les hommes sont souvent torse nu - ce qui expliquerait qette différence de couleur entre les parties du corps - et les femmes portent de larges décolletés. Ils proviennent de tribus ou nations différentes ayant chacune ses propres caractéristiques. Nous avons une idée du physique de certains Blancs à partir de descriptions retranscrites dans l'état civil, lors des engagements dans l'armée. Ce sont des hommes ayant entre 18 et 25 ans et mesurant en général aux alentours d'un mètre soixante-huit. Ainsi en 1831 (acte 58) on trouve la description suivante d'un jeune homme de 18 ans: Taille lm 68, cheveux et sourcils châtains, yeux gris, nez ordinaire, bouche petite, menton long, visage long. D'autres sont blonds ou châtains clairs ou encore ont les cheveux bruns ou bruns foncés, les yeux gris ou bleus, le nez pointu, bien fait, moyen ou gros, la bouche est petite ou moyenne, le front est dit haut ou couvert, le menton rond ou pointu, le teint clair ou coloré. Certains portent la barbe. Comme on peut le voir, on trouve tous les types du brun au blond; la taille est souvent inférieure à Im70. D'autres descriptions de colons sont données par Dessalles sans complaisance de sa part. On peut aussi se reporter aux portraits ou aux dessins réalisés à l'époque. Les signalements, parus dans les journaux lors des avis de recherche pour marronnage, donnent des indications sur l'aspect physique des Noirs. Ainsi, en 1806, les nègres nouveaux ou bossales sont ainsi décrits: - Deux mandingues, l'un a 5 pieds 5 pouces et l'autre 5 pieds 3 pouces. - Des nègres de nation arada, l'un David est grand, fluet, ne parle pas
9 Maynard, op. cité, p. 119. Si les Européens risquent de les confondre 22 avec des Blanches, ce n'est pas le cas des planteurs qui attirent l'attention sur tel trait ou tel comportement.

bien français et a plusieurs marques sur le visage. - Hechou est de nation capelaou, il a des marques sur les tempes, il est gros et trapu, ayant les deux mains comme si elles avaient été brûlées. - Un nègre nouveau de nation ibo ayant environ 26 ans, mesurant 5 pieds 4 ou 5 pouces, les dents de sa mâchoire supérieure sont taillées et il a une cicatrice au-dessus de la tempe droite. D'autres sont créoles: - Le nègre Lucien a 55 ans, il a le visage ovale, un gros nez, une taille de 5 pieds 5 pouces, sa peau est rougeâtre et il marche un peu voûté. - Rémi a 19 ans, il est trapu et de taille moyenne, il a un gros nez plat, des petits yeux, de belles dents et une peau rouge. D'après une étude réalisée à partir du relevé d'esclaves marrons ayant un minimum de 25 anslO, nombreux sont ceux qui ont moins d'un mètre soixante quoique quelques-uns aient plus d'lm 75 ; tout dépend de leur tribu d'origine. Leur taille se situe en moyenne aux alentours d'un mètre soixantequatre. Les avis de recherche pour marronnage, émanant des propriétaires ou des geôles de Saint-Pierre ou Fort-Royal livrent aussi des signalements pour les femmes. Voici quelques exemples: Mayoute ayant environ cinquante ans mais n'en paraissant pas quarante, de petite taille, assez bien faite de jambes à l'exception de grosses veines. «Louise Anne, taille svelte et sèche, peau noire marquée par la petite vérole, manquant un petit doigt du pied, ce qui y laisse une marque blanche sur la cicatrice. » « La négresse Franchine de nation sosso ayant environ 40 ans, taille 14 pouces, marquée de petite vérole, manquant de dents devant, maigre de corps, assez bonne mine, ayant la cicatrice d'un malingre sur une jambe. » « Négresse Anne 25 ans, belle de figure, belles dents, peau noirell. » Certaines sont dites rouges de peau. « Une négresse nouvelle ne parlant pas français, 18 à 20 ans, ayant une taille de 4 pieds 10 pouces, peau rougeâtre, marques de son pays au visage, lèvres inférieures béantes, yeux mourants. » Les types sont aussi variés pour les gens de couleur si l'on tient compte du degré de métissage, des cheveux plus ou moins crépus ou du teint plus ou moins clair.
10 Il On peut penser qu'ils ont atteint leur taille définitive. Gazette de la Martinique 1806.

23

On oppose aussi les Blancs aux Noirs suivant les distinctions établies par Hippocrate: lymphatiques ou bilieuses pour les Noirs12, sanguins pour les Blancs mais dans le tempérament créole, il y aurait affaiblissement de la constitution sanguine, le teint s'anémiant sous influence du paludisme. C'est le caractère humide qui dominerait chez les Noirs, alors que chez les Blancs, ce serait le sec. Les femmes sont dites aussi souvent lymphatiques par opposition aux hommes. Y aurait-il une grosse différence physique entre le Noir créole et le bossale, comme le prétend Rufz ? S'il est avéré que le mode de vie peut avoir une influence sur la mentalité, il ne semble pas qu'il influence le physique. L'assertion de Rufz paraît relever de la conception de l'Africain, vu comme un sauvage, une pierre brute que la civilisation dégrossit et affme. Cette distinction suivant les catégories raciales se retrouve dans toute étude de la population martiniquaise. 1-1-2. L'évolution de la population La population de l'île passe de 96 158 habitants en 1802 (99 284 en 1789) à 122 130 en 1847 et 122 820 en 1850. Comme on peut le constater, la population s'accroît d'environ 26 000 âmes. Cependant, on peut distinguer deux phases: une de 1802 à 1825 et une de 1825 à 1847. Lors de la première, on assiste à une certaine stagnation de la population qui reste en dessous des 100 000 habitants, alors que, dans la deuxième, on a l'impression que la population prend son essor. Qu'en est-il réellement? L'étude de l'évolution des naissances et des décès de 1834 à 1847 montre qu'au cours de cette période, les naissances l'ont régulièrement emporté sur les décès, sauf en 1837. Toutefois, l'accroissement naturel, quand on fait le compte, est loin d'expliquer cette augmentation du nombre d'habitants. Il faut faire intervenir un autre élément: l'intégration de ceux qu'on appelle «patronnés» «libres de savane» ou «corps à soi» 13. En effet, ces derniers constituent une frange de la population qui n'est pas toujours recensée alors qu'elle est complètement intégrée en 1847. Il est vrai, qu'entre temps, le gouvernement essaie de régler ce problème en les obligeant à s'inscrire dans la classe des libres.
Levacher, dans son guide médical des Antilles, (p. 252) écrit: « Ne perdons jamais de vue que dans l'organisation de cette race, il existe un mélange de vigueur et de faiblesse qui domine tour à tour et commande à l'organisme avec un empire absolu. » Par ailleurs, selon d'autres auteurs, c'est ce qui expliquerait le goût des Noirs pour l'empoisonnement car cela ne requiert pas beaucoup de forces. 13 Ce sont des esclaves libérés pour différents motifs mais non inscrits sur la liste des affranchis. 24 12

L'arrêté du 8 décembre 1835 punit d'une amende de 41 à 60 francs, tout patronné ou libre de fait qui ne se serait mis en règle avant le 1er mars 1836. On peut penser que les chiffres deviennent plus fiables à partir de cette date. Mais est-ce le cas? Dans les Annales maritimes et coloniales, où sont publiées les statistiques de population, on relève encore des erreurs. On remarque par exemple que, de 1832 à 1847, la population esclave a baissé, passant de 84 600 à 74 100 soit une baisse de 10 500. Dans le même temps la population des gens de couleur libre a plus que doublé passant de 16 200 à 38 200 personnes, soit 22 000 de plus. Cela laisse supposer que la population libre aurait augmenté par le simple jeu des naissances et des décès de Il 500 personnes. Or, d'après les calculs, l'accroissement naturel pour les libres de couleur n'est que de 200 en moyenne par an. Il est admis actuellement que l'accroissement naturel est d'environ 7 à 8%14. Cette augmentation de la population est liée à la régularisation des titres de patronnés. Par ailleurs, les morts ne sont pas toujours consignés sur l'état civil. En effet, la loi accorde trois jours pour déclarer les naissances; mais pour les Antilles, il est tenu compte des spécificités locales et des maladies qui sont liées au climat et ce délai paraît trop bref. Aussi déclare-t-on en 1806 qu'il «suffira que l'acte de naissance soit passé dans les trois premières semaines15. » L'étude de l'état civil montre, cependant que ces délais sont souvent largement dépassés atteignant plusieurs mois et les enfants morts pendant cet intervalle ne sont pas déclarés. Quelquefois, les morts-nés sont comptabilisés dans les déclarations de décès, d'autres fois dans les naIssances. De plus, la période de la Révolution a été une période de désordres et au début du dix-neuvième siècle, des parents déclarent la naissance de trois ou quatre enfants en même temps. Il existe des déclarations de décès, heureusement peu nombreuses, quelquefois vingt ans plus tard. D'autres fois - quand des parents métropolitains recherchent un des leurs - il est fait appel à témoins pour déterminer la date du décès de personnes dont on ne trouve pas de trace dans l'état civil. Des inhumations clandestines ont aussi lieu. En ce qui concerne les esclaves, dans un état de population et des cultures, le gouvernement trouve une différence de près de 10 000 dans le nombre d'esclaves déclarés entre l'an XI et l'an xu.
Calcul à partir des chiffres fournis par J. Houdaille, la revue Population. 15 ADM, IMi 227 à 229, folio 143.

14

article "Population

de la Martinique

de 1832 à 1847" dans

25

Selon lui, en l'an XI on a comptabilisé les sexagénaires, les infirmes et les incurables alors que cela n'a pas été fait en l'an XII16. Les chiffres ne sont donc pas toujours dignes de foi: les colons doivent payer la capitation par esclave âgé de 14 à 60 ans et pour cela ils remplissent, chaque année, une feuille de recensement qu'ils doivent remettre à l'administration; mais nombreux sont ceux qui essaient de tricher ou de compter comme invalides certains qui seraient bien portants. Ils donnent donc un état de leur atelier peu conforme à la réalité. Régulièrement, le gouvernement doit préciser ce qu'il entend par infirme pour éviter les abus. Ainsi le Conseil souverain, en 1820, déclare, une fois de plus, que <<ne seront réputés infirmes que les esclaves mutilés, maniaques, perclus, ladres et aveugles dont l'état aura été constaté par les chirurgiens avérés des paroisses, lesquels devront délivrer gratis les certificats qui devront être présentés à l'appui des déclarations17. » A partir de 183018, le gouvernement essaie de réagir et prend un certain nombre de mesures: l'ordonnance du 12 juillet 1832 sur les affranchissements et celle du 4 août 1833 sur les recensements demandent d'introduire une plus grande régularité dans la rédaction des feuilles de recensement que les habitants sont chargés de fournir à l'administration. Il faut donc les astreindre à déclarer les naissances, mariages et décès de leurs ateliers. Les maîtres qui seraient en contravention avec cet arrêté devront payer entre 300 et 3000 francs d'amende et seront passibles d'une peine d'emprisonnement de 6 jours à 2 mois s'ils n'ont pas fait état de la mort d'un esclave dans les 24 heures. Les maîtres y ont d'ailleurs intérêt puisque l'on considère que leur déclaration sert d'acte de propriété et ils ne paient plus de capitation pour un esclave décédé. Mais les indications d'âge pour les esclaves sont assez fantaisistes comme on peut le constater à travers l'exemple suivant - il s'agit de l'extrait d'un jugement du Il novembre 1828: «Le nègre Salomon paraissant âgé d'environ trente ans, la négresse Perrine qui s'est dit déjà grande à l'époque où M. le marquis de Bouillé prit le gouvernement de la Martinique et la négresse Sophie qui a dit être née avant que le Comte d'Ennery eut pris le même gouvemement19 .
16 17 18 ADM, IMi 227 à 229, folio 320 Conseil souverain, registre 1820-1825. 1820, p. 1. Dénombrements et recensements, article 4.

En 1845, trois feInmes de Rivière-Pilote passent en correctionnelle pour défaut de déclaration de naissance (JOM de janvier 1845) L'une d'elle Dosithée est condamnée à 16 jours de prison et 101F d'amende. 19 CAOM, série géographique Martinique, C. 42, d. 348. Le comte d'Ennery fut gouverneur de 1765 à 1771 et le marquis de Bouillé de 1777 à 1783,_

26

D'autre part, on a du mal à mesurer l'importance de l'immigration clandestine d'Africains qui se poursuit en dépit de l'abolition de la traite en 1818, les maîtres n'ayant aucun intérêt à en faire l'état. Des études n'ont pu être menées que sur les nègres capturés; c'est le cas de Mme F. Thésée qui s'est penchée sur les Ibos de l'Amélie. On peut se reporter aussi aux travaux de l'abbé David sur la population de la Martinique et les communes de CasePilote, du Carbet et de Rivière-Pilote. Les comptabilisations d'esclaves ne seraient donc valables qu'à partir de 18342°. Encore faudrait-il pouvoir consulter les registres qui ont disparu pour la plupart. Par ailleurs, on ne constate aucune augmentation significative après cette date. Le gouvernement lui-même, confronté à des données statistiques qui ne correspondent pas toujours aux calculs réalisés par ailleurs, préfère croire que c'est parce que le recensement est mieux fait d'année en année et que cela suffit à expliquer la différence. Cependant quelques procès, comme celui signalé plus haut, montrent à l'évidence qu'il reste encore beaucoup à faire pour tout régulariser et avoir des chiffres fiables. En définitive, on peut considérer, à partir de ces remarques, que l'augmentation réelle de la population est bien moindre que celle que donnent les chiffres officiels. Si on tient compte de la régularisation des libres de savane, elle serait plutôt de l'ordre de 14 à 15 000. Mais, même dans ce cas, il ne fait pas de doute que contrairement aux idées reçues à l'époque, la population augmente. En ce qui concerne les esclaves, il est généralement admis qu'il y a une dépopulation massive. De La Mardelle qui fait le point vers 1820, après un voyage dans l'île, signale que tous à la Martinique sont persuadés que la natalité des esclaves reste inférieure à la mortalité, et qu'avec l'arrêt de la traite, on va vers une extinction de la population noire. L'ingénieur Soleau qui passe à la Martinique en 1835, reste encore persuadé que les empoisonnements enlèvent les trois-quarts des esclaves d'un atelier; pour lui, la population ne peut augmenter. Pour Moreau de Jonnès, ce n'est pas la n10rtalité qui est en cause mais une reproduction faible et insuffisante. Après l'abolition de la traite en 1818, les colons ne cessent de dénoncer le manque permanent de main-d'œuvre et malgré sa cherté, résultant des risques encourus, ils continuent à acheter des esclaves provenant de la traite clandestine jusque vers 1830 environ, date qui marque, en gros, la fin de ce type de commerce dans l'île.
20 L'ordonnance du Il juin 1839 (art. 4) déclare que tout esclave non porté sur le recensement sera immédiatement remis en liberté. Ceci est fait dans le but de découvrir et réprimer l'importation d'esclaves de traite. 27

Après avoir comparé l'évolution des esclaves et des libres, on verra si à l'intérieur de ce dernier groupe, qui comprend les Blancs et les gens de couleur, les comportements démographiques sont identiques. - Libres et esclaves L'élément libre, qui représente 17% en 1802 à la Martinique, passe à 39,8% en 1847. Les esclaves diminuent d'autant. L'étude de la population libre entre 1831 et 1847, tel qu'il ressort du tableau joint montre qu'à part deux années négatives, 1831 et 183921,les naissances excèdent les décès, et que les libres augmentent en moyenne pendant la période d'un peu plus de 200 personnes par an. Tableau des naissances et décès pour les libres
Années 1831 1832 1833 1834 1835 1836 1837 1838 1839 1840 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847 Moyenne Naissances 665 913 Décès 874 677 641 1024 1027 1066 1231 1126 1524 1108 1307 1416 1216 1272 1443 1420 1390 1162 Excédent 209 236 356 178 370 232 159 316

997
1202 1397 1298 1390 1442 1441 1499 1541 1577 1564 1579 1535 1596 1352

.

-

- 83

192 125 361 292 136 115 206 212

-

Chez les esclaves, nous remarquons qu'en général entre 1834 et 1847, les naissances sont supérieures aux décès sauf en 1837 où il y a un pic de mortalité. En 1842 et 1845, décès et naissances s'équilibrent plus ou moins. Dans les tableaux suivants, si on compare les décès, on peut noter que la mortalité est plus importante chez les esclaves: 30,4%0 ; pendant l'année 1837, elle atteint son taux le plus élevé avec 34,1%0.Pour les libres, elle est de 29,8%0.L'année 1839 apparaît comme la plus meurtrière.

21

, ,. . , Pour cette annee, sunnort al Ite due au seIsme.

28

Tableau

des naissances

et décès dans la population (1831-1847) (source: Annales maritimes et coloniales)
Naissances 2232 2485 2340 2303 2376 2390 2454 2622 2533 2595 2661 2349 2468 2352 2332 Décès 2092 2261 2230 2592 2454 2324 2114 2148 2541 2015 1921 2396 2267 2251 2278

esclave

Années 1834 1835 1836 1837 1838 1839 1840 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847 Moyenne

Excédent 140 224 110

- 289 - 78
66 340 204

-8
580 740

- 47
201 101 163

Décès de la population libre (1837-1847) (Source: Annales maritimes et coloniales)
Années 1837 1838 1839 1840 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847 Total 41 546 41 052 40 733 41 646 42 681 42 403 44 593 45 765 46 432 47 352 48 271 Décès 1 231 1126 1524 1108 1 307 1 416 1 216 1272 1443 1420 1 390 Pourcenta2e 29,6 27,4 37,4 26,6 30,6 33,4 27,3 27,8 30 29,8 28,8

Décès de la population esclave (1837-1847) (Source: Annales maritimes et coloniales)
Années 1837 1838 1839 1840 1841 1842 Total 76 012 76 517 74 333 76 503 75 225 76 172 Décès 2592 2454 2324 2 114 2418 2541 Pourcenta2e 34,1 32 31,3 27,6 32,1 33,3

29

1843 1844 1845 1846 1847 Moyenne

75 76 76 75 72

172 117 042 339 859

2015 1 921 2396 2267 2251

26,6 25,2 31,5 30 30,9 30,4

Nous pouvons faire les observations suivantes: les Blancs, au nombre de 9 826 en 1804, après avoir atteint un maximum en 1834 avec Il 200 sont en décroissance constante. Ils ne sont plus que

9 542 en 1847.

.

Au début du siècle, en 1804, les Libres de couleur sont encore en nombre inférieur aux Blancs: 6 578 contre 9 826. Mais au cours de la période, ils voient leur nombre multiplier par sept, passant de 6 578 en 1804 à 48 271 en 1847. Ce sont eux qui ont la croissance la plus spectaculaire. Au cours de la même période, les esclaves passent de 79 754 à 72 859 personnes, après avoir atteint un maximum en 1832 avec 86 286 individus. Moreau de Jonnès étudie la période qui va de 1802 à 1838. Pour lui, en ce qui concerne l'ensemble des esclaves, le rapport des naissances est de 1/33,3 esclaves et celui des décès de 1/33,4 en 1835. Entre 1834 et 1838 soit sur 5 années, il trouve 11736 naissances et 11629 décès. L'augmentation n'est que de 107, soit une quasi-stagnation. Cependant, il faut tenir compte des affranchissements qui intéressent plus les femmes que les hommes, comme nous l'avons signalé plus haut. En 1835, Moreau de Jonnès donne: 25 398 femmes entre 14 et 60 ans et 23 232 enfants de moins de 14 ans. Il en déduit qu'il y a 92 enfants pour 100 femmes alors que chez les libres, il est de 9622. Pour ces derniers, le rapport de naissances sur la population est 1/28,6 et les décès de 1/34,7. La population libre présente .donc un excédent des naissances sur les décès. Ce n'est donc pas, pour lui, le climat ni les influences locales qui sont responsables de la stérilité des femmes esclaves, il convient d'incriminer plutôt les dures conditions de l'esclavage, les avortements facilités par le climat et les travaux pénibles et aussi l'infanticide. Il convient d'affmer ces résultats en établissant une comparaison entre les libres. Les gens de couleur et les Blancs ont-ils les mêmes comportements démographiques?
22
Moreau de Jonnès : Recherches statistiques sur l'esclavage colonial et les moyens de l'extirper. D'après ses calculs, la Martinique est en meilleure position que la Guadeloupe et la Guyane. Chez les esclaves de Guyane la proportion est de 68 enfants pour cent femmes, en Guadeloupe de 88. Chez les libres, il est respectivement de 86 et 92. Selon les statistiques officielles, en 1834, il Y aurait eu à la Martinique, une naissance sur 35 esclaves, en Guadeloupe une sur 49 et à l'île Bourbon (La Réunion) une sur 36.

30

Tableau des naissances et décès des gens de couleur libres
Naissances 1247 1293 1 331 1 317 1 306 1 312 1 301 Années 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847 Décès 987 1151 958 999 1147 1123 1120 Excédent 160 142 373 318 159 189 181

Tableau des naissances et décès des Blancs (1841-1847)
Années 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847 Naissances 252 248 246 247 273 223 295 Décès 320 265 258 273 296 297 270 Excédent -68 -17 -12 -26 -23 -74 25

En étudiant séparément ces deux groupes de population, les remarques suivantes peuvent être formulées: - Entre 1840 et 1847 les gens de couleur présentent un excédent des naissances sur les décès de 1 622 alors que les Blancs ont un déficit de 195. Les premiers passent de 6 578 individus en 1802 (ils représentent alors 6,8% de la population) à 38 728 ell 1847 (32%). Si le nombre de Blancs reste stable: (9 826 en 1802 à 9 543 en 1847), en proportion ils diminuent dans la population passant de 10,1% à 7,8%. La moyenne des naissances chez les libres est de 33%0mais elle est de 26%0chez les Blancs et 37%0chez les gens de couleur. On peut l'expliquer par l'émigration d'une partie de la population blanche. Les colons envoient souvent leurs femmes et leurs enfants en France pendant des périodes plus ou moins longues. - En ce qui concerne la mortalité, il existe une certaine égalité devant la mort: comme le montre le tableau, la moyenne de mortalité s'établit autour de 29%0pour les deux catégories de population. A l'intérieur du groupe esclave, il convient aussi de faire, dans la mesure du possible, une différenciation entre les esclaves créoles et ceux provenant de la traite qui, selon toutes les sources, connaissent une mortalité considérable. En effet, les colons, trouvant que l'accroissement des esclaves est insuffisant, continuent à avoir recours à la traite pour compenser ce qu'ils 31

considèrent comme un manque. Aussi, dès la reprise de l'île en 1802, avec le rétablissement officiel de l'esclavage, les Français reprennent-ils le trafic des esclaves. En 1803, ils importent 3 558 esclaves, ils en réexportent 1 766, il reste donc 1 792 pour l'île. La guerre suspend ce commerce en 1804. En 1805, 730 Africains sont amenés dans l'île. De La Mardelle estime que, de 1811 à 1819, le nombre d'esclaves a baissé de 1 877 individus, sans doute à cause de l'arrêt momentané de la traite. Celle-ci, bien qu'abolie officiellement en 1818, reprend pendant de nombreuses années. En effet, on ne commence à poursuivre les contrevenants en justice, qu'à partir de 1828 et pour Rufz, la traite n'aurait cessé que dans les années 1830. Dessalles parle d'achats et de décès de nègres nouveaux dans les années 1820. En l'absence de chiffres officiels, des suppositions peuvent être émises: ainsi, il est signalé que l'année 1821 a connu un excédent de décès sur les naissances de 904 esclaves et il y a eu des affranchissements. Or, les chiffres de population esclave sont supérieurs de 104 par rapport à 1820. On peut donc penser qu'il y a eu au moins un millier de bossales introduits dans l'île au cours de cette année. Par la suite, il n'existe aucun élément statistique qui permette d'en avoir une idée. 1830 est donc une date charnière qui marque véritablement le début de la créolisation des Noirs à la Martinique. Que deviennent ces nouveaux venus, une fois entrés dans la colonie? Toutes les sources de l'époque sont unanimes pour signaler que leur mortalité est effroyable: Louis Vitalis, écrit: «qu'il est malheureusement vrai de dire que sur dix nègres provenant de la traite clandestine, il en meurt ordinairement huit ou neuf dans les deux premières années23. » Selon lui, si le travail forcé est une des causes, il faut aussi incriminer les maux et les privations subis pendant la traversée, rendue dangereuse par la surveillance exercée par les Anglais et les Français. Il y a une exagération manifeste. Renouard de Sainte-Croix estime, vers 1820, que sur une mortalité de 150 nègres d'une habitation, les deux tiers meurent de consomption, hydropisie et cachexie et, un tiers, de fièvres malignes ou putrides. Les causes en sont la nostalgie, la traversée vers les îles, l'alimentation à laquelle ils ne sont point accoutumés et les travaux dans les saisons pluvieuses dans des terrains marécageux24. Mme Thésée a étudié particulièrement les ibos provenant de la capture de l'Amélie25.
23 24 25 Vitalis (L.) Réflexions Renouard d'un ancien colon de la Martinique, Statistiques de la Martinique, p. 4. CAOM, Généralités, tome l, p. 261. de traite clandestine. 1822-1838. C. 191, d. 1475.

de Sainte-Croix,

Thésée (F.) Les ibos de l'Amélie:

description

d'une cargaison

32

Nous avons trouvé quelques éléments dans le dossier C. 35, d. 302, série géographique Martinique, aux Archives d'Outre-lner. Les 212 Noirs capturés, en 1822, (116 hommes, 96 femmes) par la Sapho ont été répartis entre les propriétés domaniales. En 1822, il y a déjà 37 hommes morts et 41 femmes soit 78 au total, ce qui donne 36,7% la première année. En ce qui concerne les hommes: 31 meurent à l'hôpital du Fort-Royal, 3 sur l'habitation du Trou Vaillant, 1 à l'hôpital de Saint-Pierre et 2 au Jardin des Plantes. 31 sont morts à l'hôpital du Fort-Royal après un séjour plus ou moins long allant d'un jour à six semaines, la moyenne étant de 18jours. Ils ont entre 9 ans et 30 ans. On peut dresser le tableau suivant:
Les moins de 14 ans Entre 14 et 20 ans Entre 21 et 30 ans Inconnu (pas d'indication d'âge) 7 9 Il 34

Il n'est pas précisé pas de quoi ils sont décédés sauf pour deux d'entre eux employés au service de l'hôpital atteints de dysenterie. - 3 meurent à l'habitation Trou Vaillant: ce sont des garçons âgés de 12 ans. L'un décède d'hydropisie, un autre de dépôt au cou et le troisième de diarrhée dite scorbutique. - 1 âgé de 26 ans, employé à l'hôpital de Saint-Pierre, y décède après une semaine d'hospitalisation. Un autre employé au Jardin des Plantes succombe après 18jours d'hospitalisation. - Un autre meurt au Jardin des plantes, d'hydropisie suite d'excès de boisson alcoolisée. Parmi les femmes: 35 décèdent à l'hôpital du Fort-Royal après une hospitalisation comprise entre 4 et 123 jours soit une durée moyenne de 39 jours. On sait seulement que deux d'entre elles sont mortes de dysenterie. Elles ont entre 7 et 26 ans:
Les moins de 14 ans Entre 14 et 20 ans Entre 20 et 27 ans Inconnu 20 9 4 2

La moyenne d'âge est de 13,31 ans. - 6 meurent sur l'habitation Trou Vaillant de dissolution, de diarrhée scorbutique, de ténesme, de diarrhée, de révolution (?) et une de gale. Trois ont respectivement Il,12 et 15 ans. 33

En 1823, - 2 meurent au Fort-Royal d'hydropisie et de tétanos. - 4 au Trou Vaillant de diarrhée, de gale et d'hydropisie (2). - 1, employé aux constructions navales, meurt de phtisie. - Sur 3, employés au curage du port, 2 meurent de dysenterie et 1 à la suite d'un meurtre26 . - 1, Adoulourou dit Sébastien, travaillant au Jardin des plantes meurt à l'hôpital de Saint-Pierre. Pour les femmes, l'une meurt d'hépatite, trois de dysenterie et une se suicide par pendaison. En 1824 : - Au Jardin des plantes, une attaque d'apoplexie foudroie Vincent, 20 ans - A l'hôpital du Fort-Royal, meurent Philippe et Gervais, le premier de dysenterie, le second, 40 ans, nul ne sait de quoi. - A Saint-Pierre, c'est aussi le cas de François Ouquedy, 26 ans. En 1824, 100 Noirs de traite sont déjà morts (53 hommes et 47 femmes) soit 47,1%. Il n'y a eu que 5 naissances mais deux décèdent peu de temps après, si bien qu'il n'y a plus que 3 (1 garçon et 2 filles). Au premier janvier 1825, seuls 115 y compris les naissances subsistent. Nous pouvons constater que près de la moitié a disparu en moins de trois ans. Dessalles note, en 1821, qu'en 14 ans il a perdu 112 nègres: «Nous avons 52 nègres de moins et plus de 60 achetés depuis n'existent plus27. » Ces chiffres sont significatifs et permettent de mesurer l'ampleur des décès parmi les Noirs provenant de la traite, même s'ils n'atteignent pas les 9/10ème signalés par L. Vitalis. Ils sont jeunes, beaucoup ont moins de 14 ans. Les causes de leur mort semblent être surtout liées à la dysenterie. En ce qui concerne les esclaves créoles, les éléments sont épars. Par exemple, il existe des registres au Marin pour les années comprises entre 1839 et 1845, et au Robert pour 1834, 1838 et 1840. Quelques indications peuvent être retirées: la natalité excède la mortalité; la mortalité infantile et juvénile représente un bon tiers des morts; l'espérance de vie s'établit autour de 25 ans. L'étude par tranches d'âge et par sexe permet d'affmer un peu plus ces résultats. Dans les dénombrements de l'époque, on distingue trois classes d'âge: les moins de 14 ans, ceux en âge de travailler ayant entre 14 et 60 ans
26 n s'agit de Charles qui a étranglé dans un moment de colère un de ses camarades Adrien. Il est déporté à Porto Rico. 27 Dessalles, op. cité, tome 1, p. 53. Lettre à M. Arthur Bence.

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et les plus de 60 ans souvent qualifiés de sexagénaires, sans autre précision d'âge. Tableau de la population en pourcentage par tranches d'âge
Années 1826 1839 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847

o - 13 ans
28 30,9 31,5 32,2 32,3 32,6 32,5 32 32,4

14 - 60 ans 65,2 62,4 61,9 60,8 60,8 60,5 60,7 61,1 60,9

Plus de 60 ans 6,6 6,5 6,5 6,7 6,7 6,7 6,7 6,7 6,5

L'analyse de la population par tranches d'âge, à partir du tableau ci-dessus fait ressortir les faits suivants: - en moyenne, les moins de 14 ans représentent 31,6% de la population; - ceux entre 14 et 60 ans : 61,6 % ; - les plus de 60 ans: 6,6 %. L'évolution entre 1826 et 1847 nous montre que la première tranche augmente passant de 28 à 32,4 % soit 4,4 % de plus. La deuxième baisse d'autant alors que le nombre de vieux reste stable. On constate un rajeunissement de la population qui confirme l'excédent de naissances signalé précédemment. Cela explique que, le nombre d'adultes diminuant en pourcentage, les colons ont l'impression que la population esclave ne se renouvelle pas, qu'ils manquent de bras; de là, leurs demandes répétées de main-d'œuvre. La structure par groupes d'âge en 1826 montre que l'élément jeune est plus important parmi les esclaves (28,6%) et beaucoup moins chez les Blancs (24,6 %) ; les adultes sont plus nombreux chez les Blancs en pourcentage (68,4 %) que chez les esclaves (64,6%). C'est également le cas des gens âgés: 6,9 % contre 6,6. Pour les gens de couleur libres, les groupes d'âge se placent entre les deux. Cependant, le Dr Rey qui a travaillé sur une période plus longue, trouve l'inverse. Pour lui, l'élément jeune est plus marqué dans la population libre, les gens d'âge mûr plus nombreux parmi les esclaves. Ce peut-être dû au fait qu'on affranchit plus de jeunes. En ce qui concerne la répartition par sexe, le nombre d'hommes est en moyenne de 84 pour 100 femmes chez les libres: mais si nous trouvons 97 hommes blancs pour 100 femmes, il est de 78 hommes pour 100 chez les libres de couleur à cause d'un plus grand nombre d'affranchissement de 35

femmes. Entre 1833 et 1847, on peut faire le décompte suivant parmi les affranchis: 8 158 femmes soit 40,6%, 4 878 hommes soit 24,3% et 7 028 enfants soit 35%. Chez les esclaves, l'élément féminin domine aussi. Si on fait le point pour l'année 1826 qui est au milieu de la période que nous étudions, on constate que pour les trois classes d'âge les femmes sont en majorité. Dans le détail, seuls les Blancs ayant entre 14 et 60 ans présentent un léger excédent d'hommes (3 432 contre 3 367) Dans le groupe des plus de 60 ans, les femmes sont largement excédentaires dans une proportion allant du simple au double. Les libres, ayant plus de 60 ans entre 1841 et 1847, représentent entre 4,4% et 5% pour les hommes et entre 8,4 et 9,3 % pour les femmes, le nombre de celles-ci est presque le double de celui des hommes. Les moins de 14 ans pour les hommes représentent 35 (1841) à 37 % (1847) pour les hommes et respectivement 29,3 à 31,3 % pour les femmes. Ceux qui ont entre 14 et 60 ans aux mêmes dates évoluent entre 56,7 et 59,5 % pour les hommes, et 59,2 et 61,6 % pour les femmes. Au total, pendant la période citée, les jeunes de moins de 14 ans représentent 33 %, ceux ayant entre 14 et 60 ans 60 % et les plus de 60 ans 7%. En chiffres absolus: - Les plus de 60 ans passent de 2 803 en 1839 à 3 457 en 1847 soit une augmentation de 23,18% ; -les moins de 14 ans de 2 803 à 3 57, soit une augmentation de 20% ; - et ceux entre les deux de 24 786 à 28 957, soit 16,82% de plus. En pourcentage: - Les moins de 14 ans passent de 32,24 à 32,8% d'où une très faible augmentation; ceux de 14 à 60 ans de 62,82 à 59,98 %, soit une légère baisse; et les plus de 60 ans de 6,87 à 7,1 % soit une légère hausse. On est considéré comme vieux à partir de soixante ans par l'administration. Sur les habitations, bien peu arrivent à cet âge et on retrouve la disproportion entre les sexes, les femmes étant plus nombreuses que les hommes. Sur certaines habitations, les plus de 60 ans continuent à travailler; les hommes sont gardiens de troupeaux, les femmes s'occupent des enfants laissés à leur garde. Souvent on considère un homme de 50 ans comme un homme usé. Vieux est souvent synonyme de laid, on dit un vieux chien, un vieux nègre. Le vieux est souvent considéré comme une gêne dans l'habitation. On cite le géreur Nau qui rencontrant Jean-Louis et JeanPhilippe, deux vieux, leur aurait dit « vous autres vieux, vous
m'embarrassez»

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et s'adressant plus tard à Jean-Philippe: «Comment, vieux scélérat, tu n'es pas encore mort ?» . Certains ne sont plus bons à rien, on les traite de cravates. Ils sont indifférents à tout. Si on ne s'occupe pas d'eux, quelques-uns se laissent mourir. Dans les villes, ils continuent à travailler pour subvenir à leurs besoins. Les gens âgés de soixante-dix ans et plus qui meurent sont censés mourir de vieillesse. Les vieilles das sont les plus entourées. Souvent elles sont affranchies. Certains vieux sont abandonnés par leurs maîtres qui refusent d'en prendre soin. Les femmes sont en majorité et si d'après les chiffres, l'écart se creuse, le nombre de femmes passant de 4 217 à 5 227 entre les deux dates, alors que les hommes passent de 3 280 à 4 290, le pourcentage d'augmentation entre les deux dates est pour les femmes de 26,3 % et de 30,7% pour les hommes. Après avoir étudié l'évolution de la population, il convient d'analyser plus en profondeur les causes des décès. Cependant, avant d'aborder les maladies proprement dites, il faut faire une place à une étude de la société qui, par sa nature et la violence qu'elle génère du fait des relations tendues entre les différentes catégories sociales est cause de souffrance et de mort. 1-2. Une société, cause de mort. Quand on étudie la société de cette époque, l'impression dominante est que la violence et les excès de toutes sortes régissent le plus souvent les relations interclasses mais aussi les relations à l'intérieur des catégories sociales. Le dépouillement des registres de la Chambre d'accusation de 1835 à 1847 permet de s'en faire une idée. Si l'on compte toutes les formes de violences, coups et blessures, duels, incendies, empoisonnements, sévices, outrages et coups à agents, infanticides, attentats à la pudeur, le constat suivant peut être dressé:
Années 1835 1836 1837 1838 1839 1840 1841 1842 1846 1847 Total des affaires 179 105 115 109 147 184 191 188 215 295 Affaires de violence 69 46 60 46 62 90 103 92 116 166 Pourcentage 38,54 43,80 52,17 42,20 42,17 48,91 53,92 48,94 53,95 56,27

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S'il Y a davantage d'affaires de violence à la veille de l'abolition, c'est qu'il y a bien plus d'esclaves portant plainte contre les maîtres ou les géreurs pour sévices28 : 6 en 1835, 59 en 1847. Cette violence est générale et touche toutes les catégories sociales. Les créoles ont, dit-on, un sens très poussé de l'honneur. TIs deviennent intolérants et fougueux et la moindre discussion - Maynard parle même d'injures imaginaires - peut dégénérer et aboutir à un duel. Les autres classes de la société suivent le modèle des colons et tout est prétexte pour se battre, frapper l'autre ou lui tendre un guet-apens. Les esclaves règlent leur compte avec le coutelas qui ne les quitte guère quand ils vont au champ, avec leurs poings ou même leur tête. 1-2-1. Duels et violences diverses Les duels font partie de la vie de la colonie. S'ils présentent un aspect de la violence de l'île, ils montrent aussi le peu de valeur de la vie humaine, car nombreux sont ceux qui décèdent des suites des blessures reçues. Pour le moindre incident, on envoie un cartel à celui qui a eu le malheur de déplaire. En 1840, Schoelcher, de passage à la Martinique, en reçoit un on le traite d'espion et d'abolitionniste -, c'est Perrinelle, son témoin, qui arrange l'affaire. Si le duel n'est pas interdit par la loi, attendu que ce fait n'est réputé ni crime, ni délit par la loi, le gouvernement local, en application de mesures prises en France vers 1838, le déplore: «Les mœurs étant entachées de fausses idées sur le point d'honneur. Le duel outrage à la fois l'humanité, la religion et la morale. Il parle de manie désolante pour la société qui devrait être réprimée par la loi et essaie de réglementer le rôle des témoins: L'office de témoin consiste à écarter de celui qu'il assiste toutes les chances défavorables, à le soutenir de sa présence, à l'encourager de la voix et du regard29 (...). ». Normalement, le duel est arrêté dès que le premier sang coule. En cas de blessures ou de mort, les témoins sont considérés comme les complices de tentative de meurtre ou d'assassinat tout court. Les duels se pratiquent avec des armes à feu, pistolets, fusils, ou des armes blanches: épées ou sabres; à

trente pas avec un fusil à deux coups, à dix pas avec deux pistolets. Souvent
on commence avec les pistolets et si l'on en manque, on continue avec les fusils.
28 29 Les sévices est alors un tenne très général englobant tout manquement à la loi sur les esclaves. Registre de la chambre d'accusation, année 1846.

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« C'est ainsi qu'a été tué il y a six ans de Maynard3o. » écrit Granier de Cassagnac. A Saint-Pierre, le lieu de duel favori est pendant longtemps le Jardin des plantes. Dessalles signale en 1837 la situation d'un de ses amis, Louisie Burot : «Un monsieur Rousseau, son créancier, ne pouvant rien obtenir de lui, lui a craché à la figure au milieu d'une rue à Saint-Pierre. Il faut qu'il se batte ou qu'il vive déshonoré. L'alternative est affreuse.» Finalement, on apprend que Burot refuse de se battre. Et Dessalles est peiné pour lui: «La conversation a roulé sur le duel: c'est l'usage dans la colonie. J'ai beaucoup souffert pour Louisie Burot qui a reçu un soufflet et a refusé de se battre31. » A nouveau, en 1850, c'est le jeune Vernet qui est accusé de duel; il est lui-même blessé au bras droit. Amené par un gendarme, il est cependant laissé prisonnier sur parole. Selon Dessalles, on ne condamne jamais les duellistes à la Martinique et, pour lui, Vernet a eu dix fois raison de se battre. Il n'explique pas pourquoi. En 1830, Boitel parle d'un duel ayant opposé un jeune magistrat métropolitain à un jeune créole, celui-ci l'ayant insulté gravement. C'est le premier qui l'emporte bien qu'il soit novice dans le maniement des armes, la première balle tirée ayant percé le cœur du provocateur. Pour Boitel, c'est un jugement de Dieu. Comme la législation sur les témoins devient plus stricte à partir de 183832, les duellistes se cachent pour se battre et c'est souvent qu'on déplore des morts. Le Dr Rufz soigne assez souvent, à Saint-Pierre, des blessures provenant d'armes à feu. Il extrait des balles récentes ou anciennes ou doit faire des ligatures. « Sept fois sur dix, signale-t-il, ces blessures sont mortelles33. » Les registres de la chambre d'accusation sont pleins de procès pour duels se terminant par la mort de l'un des protagonistes. J'ai relevé trente-trois affaires de duels de 1835 à 1842, mais on ignore quel pourcentage cela représente dans la colonie, la justice n'intervenant que quand il y a des blessés ou des morts. Le décompte donne les résultats suivants
Années 1835 1836 1837
30 31
32

Nombre d'affaires 4 1 6

Granier de Cassagnac, La Martinique en 1842, p. 121. D essa Iles, op. cIte, tome 2, p. 98.

.

,

Selon la dépêche ministérielle du 27 avril 1838 " Les affaires de duels donnent lieu maintenant en France de la part du ministère public à des poursuites qui s'étendent même aux témoins." Il est demandé de procéder dans le même sens à la Martinique. 33 Rufz, Chronologie des maladies à Saint-Pierre, p. 121.

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1838 1839 1840 1841 1842

3 3 1 5 10

La justice recherche les circonstances du duel et se montre, en général, clémente quand tout se déroule selon le code de l'honneur: en mai 1835, un habitant-propriétaire au Lamentin est accusé d'avoir provoqué des blessures en duel au sieur Devaux; les juges, estimant qu'il n'a pas été l'agresseur et que le combat a été loyal, lui accordent un non-lieu. Par contre, certains duels peuvent déboucher sur l'assassinat. Ainsi, en janvier 1836, la Chambre d'accusation inculpe le sieur Alfège dit Louisie Dabadie, habitant Rivière-Pilote, pour n'avoir pas, dans un duel l'opposant à Léandre François Julius agi avec toute la bravoure et la loyauté qui doivent s'observer. En mars 1835, quand le sieur Jean-Baptiste Montis tue le sieur Rémy, les juges remarquent que le duel a été précédé de violences et de voies de fait lors d'Wl guet-apens tendu au sieur Rémy. Ayant échoué dans sa tentative, Mongis lui envoie un cartel. Lors du duel, d'après la rumeur publique, ce dernier ne s'est pas conduit en adversaire loyal; de plus, les témoins sont tous des ennemis de Rémy. C'était une manière de se débarrasser de lui car on lui reprochait son attachement à l'ordre, la sagesse de son attitude lors des événements de Grand'Anse et des révélations qu'il pourrait faire sur l'insurrection et les principaux conjurés. Cependant Mongis est traduit en justice correctionnelle et non aux Assises. Ces duels ne sont pas l'apanage des grands Blancs mais de toute la classe blanche et mulâtre: parmi les duellistes inculpés, on trouve des charpentiers, des cordonniers, des économes, typographes, marchands, pêcheurs... Deux agents de police se battent au sabre. Les duels ont lieu dans toute l'île: on en recense aussi bien au Marin, au Saint-Esprit, au Gros-Morne, au Macouba qu'à Saint-Pierre ou au Fort-Royal. Les médecins sont également concernés. Je peux donner l'exemple du Dr Martin, tué de neuf coups de sabre dans un duel qui s'est passé au Lamentin, en décembre 1838. Son adversaire ainsi que les témoins, un officier de santé, un géreur et un avoué sont inculpés d'assassinat en duel34. Les Blancs créoles S011tsensibles aux provocations et ils n'ont pas toujours le temps d'attendre pour régler leurs différends en duels. Certains se promènent avec de petites cannes armées de poignards, des cannes-épées ou
34 L'affaire passe devant les Assises lors de la session de février 1839. Ils sont finalement acquittés.

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même des pistolets, réglant leurs comptes sur-le-champ. Plusieurs meurtres par annes à feu peuvent être recensés et ce n'est pas par hasard que la terrible canne-épée est prohibée. La violence semble un moyen de régler les querelles: en 1837, Dessalles raconte les aventures de son neveu Eugène qui, repoussé par Netzilia qu'il courtise, promet de la rosser quand ilIa rencontrerait. Lui-même avoue avoir donné quelques soufflets et avoir fort maltraité la mulâtresse Victorine qui sortait de la chambre de son fils. Les femmes de colons ne sont pas à l'abri de la violence et on trouve des cas de femmes battues fréquemment: ainsi en mars 1836, un planteur de Trinité est inculpé pour violences et voies de fait sur son épouse. D'autres le sont pour coups et blessures envers leur mère ou leur sœur35. Les Blancs sont aussi présentés comme facilement moqueurs et coléreux. Il leur arrive de pendre en effigie ceux qui ont le malheur de leur déplaire, de les poursuivre de leurs quolibets, de coller des libelles ou encore de fomenter des troubles en excitant certains d'entre eux. Ils ne respectent même pas, semble-t-il, les enterrements, couvrant de leurs sarcasmes la veuve ou ceux qui suivent le cercueil. Le théâtre n'est pas épargné par la violence: jets de pierre, combat au sabre; il peut être aussi leireflet des luttes sociales. Ainsi le 25 avril 1830, de jeunes Blancs s'arrangent avec un acteur de passage, le sieur Richer, pour faire des jeux de mots intempestifs sur les titres de sieur et dame auxquels prétendent les libres de couleur. L'affaire dégénère après l'arrestation de l'acteur; des banquettes sont arrachées, la loge du gouverneur saccagée, les armes du roi déchirées. Le directeur de l'Intérieur par intérim, Boitel, est pris à partie aux cris de <<.A Boitel, à bas le directeur de l'Intérieur! » bas L'émeute continue dans la rue, des pierres sont lancées sur les gendarmes et les archers chargés de ré~ablir l'ordre. Des jeunes gens entrent dans la pharmacie de Boyer pour prendre des flacons et les lancent contre le directeur de l'Intérieur. Les chevaux effrayés s'emballent, ce qui sauve la situation. Finalement, cinquante hommes de troupe arrivent en renfort et la place est dégagée à la baïonnette. Les autres catégories sociales font aussi usage de la force. Il arrive que des ateliers voisins se donnent rendez-vous pour régler leurs litiges et cela peut dégénérer en véritables batailles rangées: c'est le cas en avril 1847 quand l'atelier de l'habitation Boë du Lamentin rencontre celui de Lamont Rougement du François.
35 Registre de la Chambre d'accusation de 1836 et des années suivantes.

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Plusieurs blessés sont comptés de part et d'autre36. Les géreurs doivent souvent intervenir pour empêcher ce genre de choses. Selon Rufz, «les nègres dans leurs rixes se servent peu d'armes offensives, quoiqu'ils marchent constamment avec leurs coutelas. Ils ont recours à leurs poings ou s'élancent les uns contre les autres la tête en avant à la façon de béliers37. » On remarque que les esclaves utilisent généralement leur coutelas comme arme pouvant causer la mort, contre leurs congénères mais aussi contre les maîtres ou les géreurs. C'est souvent un réflexe car le coutelas est, comme je l'ai signalé précédemment, l'outil habituel utilisé dans les champs. Les registres de la Chambre d'accusation recèle de nombreux exemples. - En 1835, à Rivière-Pilote, c'est un esclave ,qui tue un autre de dix-neuf coups de coutelas. - En janvier 1837, cette arme sert à Laurent, nègre africain pour commettre un double meurtre, au Diamant, sur la personne de sa maîtresse et de l'esclave Brigitte. - En juillet 1839, Joseph, esclave de houe à Rivière-Pilote, tue son maître de 20 coups de coutelas; ce dernier lui faisait des reproches et lui avait infligé une correction. - En 1840, on dénombre, en peu de mois, trois affaires pour coups et blessures d'esclaves contre des géreurs d'habitation à Saint-Pierre et au Lamentin. Aussi en août 1839, le gouverneur propose-t-il d'interdire aux personnes libres comme aux esclaves d'être constamment armés d'un coutelas ainsi qu'ils en ont l'habitude, d'en prohiber le port sur les routes royales et en dehors des heures de travail. Le Conseil privé estime difficile de mettre fm à une habitude si générale et si ancienne38. La demande du gouverneur est rejetée. Le coutelas mal manié peut aussi provoquer la mort: deux esclaves, Céleste et Marthe se battent. Céleste frappe Marthe avec la poignée du coutelas, Marthe s'en empare au cours de la lutte. Céleste fait une chute et reçoit malencontreusement un coup à la poitrine provoquant sa mort. C'est souvent l'outil dont on dispose qui sert d'arme, aiguille, bouteille, bâton, ciseaux, truelle. En août 1840, Jean, esclave matelassier, frappe une femme libre, Marguerite, avec sa longue aiguille de matelassier.
36 37 38 CAOM, série géographique, Rufz, op. cité, p. 120. Conseil privé, 5K 12, p. 46; août 1839. Martinique, C. 149, d. 1340. Rapport mensuel de gendarmerie, avril 1847.

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Mais ce qui caractérise le plus cette société c'est que, sur les habitations, du fait de l'esclavage, beaucoup de relations relèvent du sadisme, les maîtres exerçant plus ou moins brutalement leur droit de punition sur les esclaves. 1-2-2. Les sévices Les affaires de sévices constituent un autre aspect de la violence régnant dans l'île. Les maîtres font montre de cruauté dans les punitions variées infligées à leurs esclaves, corrections que les juges appellent traitements inhumains. Mais pour les colons, ils ne font qu'exercer leurs droits et la justice n'a pas à s'en mêler. Pourtant, les interpellations pour sévices se multiplient après les lois de 1840-1845. Entre septembre 1843 et 1847, nous avons relevé 293 affaires traitées, soit en moyenne 72 par an. Des Noirs, parfois encore chargés de chaînes, s'échappent des habitations et viennent porter plainte. Ils sont mis en prison en attendant que l'affaire soit instruite. Il faut cependant remarquer que le mot sévice renferme des acceptions très variées. Nous trouvons un grand nombre de sévices décrits dans les journaux comme La Réforme ou le Courrier français, les écrits de V. Schoelcher, du chef de gendarmerie France ou de Rouvellat de Cussac. Ce dernier raconte qu'un colon, dans un mouvement de colère, aurait jeté un de ses nègres sur les cylindres du moulin et il aurait été broyé. «Cet habitant s'était vanté de ce fait disant que mettre un nègre au moulin était un moyen sûr de faire du beau sucre et qu'il en avait fait l'expérience39. » Rouvellat de Cussac avoue croire difficilement une telle histoire mais ajoute que si c'était le cas, personne ne dénoncera ce colon et il bénéficiera d'une impunité totale. Les registres de la Chambre d'accusation nous en fournissent d'autres. Les exemples sont donc nombreux, montrant la violence exercée par les maîtres ou les géreurs contre les esclaves. Certaines femmes font aussi preuve d'un raffinement de cruauté, voire de sadisme. En août 1847, Sully Viviès, au Robert, est inculpé suivant douze chefs d'accusation: 1- défaut d'abonnement à un médecin ; 2- défaut de délivrance d'ustensiles de ménage, de mobilier et de couverts prescrits; 3- pas de distribution de vêtements; 4- coups de bâton à Lucette qui est attachée à la châme ;
39 Rouvellat de Cussac, p. 43. On peut citer CAOM. Série géographique Martinique, C. 33, d. 285.

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5- mêmes traitements sur Antoinette; 6- a exigé de Marguerite enceinte des travaux autres que ceux admis par l'ordonnance de 1786 ; 7- a donné des soufflets à la vieille Félicité, ainsi que deux coups de houe et un coup de pied qui l'ont renversée; 8- a frappé Félicie à la tête d'un coup de bâton de canne à sucre; 9- a détenu, en 1846, Marthe et Délia à la chaîne, accouplées et les forçant à aller ainsi au travail et les séquestrant chaque nuit pendant trois mOIs; 10- a contraint Délia à avaler des chiques qu'il enlevait de son pied et qu'il écrasait ensuite sur un morceau de pain ; 11- a exercé des violences et des sévices sur Assélie, seul enfant de Marguerite. L'enfant a succombé. 12- Au cours des deux dernières années, a infligé de mauvais traitements à Marthe en la frappant de coups de bâton, la mettant à la channe, la séquestrant à la cuisine, ne lui donnant qu'une planche pour se reposer. Marthe en est morte. En plus de cela, il a forcé Modeste à manger un mélange d'excréments de

cochon, de dinde et de poule. Il lui a barbouillé la figure avec des
excréments humains dont une partie lui est entrée dans la bouche. Sa femme n'est pas en reste puisqu'elle est accusée d'avoir forcé le jeune Modeste à avaler de l'eau dans un vase mal lavé, l'eau ayant servi à rincer ce vase portant encore la trace d'excréments humains4o. Pour beaucoup de gens, cela rappelle le procès tristement célèbre des frères Jaham, quelques années auparavant41. On pourrait multiplier les exemples car la violence ne connaît pas de bornes: en décembre 1847, nous relevons qu'un habitant du Gros-Morne, de vingt-sept ans, après avoir souffleté son esclave Rosélie, la renverse par terre, lui donne des coups de poings et la mord à la cuisse. Puis, lui ayant lié les mains derrière le dos, il l'attache à une jambière de fer et ne l'y retire que quand elle est prise d'une crise de nerr2. C'est souvent à coups de pieds, de poings et même avec un coutelas, un bâton, un fouet ou une rigoise que certains maîtres et géreurs traitent leurs
40 CAOM, Série géographique Martinique, C. 167, d. 1349. Lettre du Il août 1847 du procureur du roi Pujo au procureur général. 41 Les frères Jaham passent en cour d'AsSises en décembre 1845 pour sévices graves mais ils sont acquittés au grand dam du gouverneur. C'est l'occasion pour la Réforme de fustiger la justice coloniale. 42 Dessalles lui même avoue avoir fait battre l'esclave Trop devant ses enfants. Elle a ressenti une profonde humiliation. Dans l'affaire Crosnier et Gigon, un esclave doit tenir sa mère pendant qu'on la fouette. D'autres doivent chatier leur père ou leur enfant.

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esclaves. Pour rendre les coups plus douloureux, il arrive que la corde qui sert à infliger la punition soit graissée après chaque coup. Le nombre est fixé à 29 mais, selon le commandant France, on peut tuer une femme ou un enfant avant d'avoir atteint ce nombre fatidique. De plus, il mentionne comme raffmement de cruauté les faits suivants: le commandeur qui fait office de bourreau est peut-être le père, le frère, le fils ou l'époux de la victime et les pansements des blessures alors reçues sont faits avec du jus de citron et du piment43. Le fouet est supprimé officiellement en 1847, mais il n'y aucun contrôle efficace et il existe de nombreuses contraventions à cette loi. Les affaires de sévices mettent surtout en cause des hommes mais les femmes savent, elles aussi, user de cruauté: Marie-Anne Augustine Genet, 40 ans, à Saint-Pierre a brûlé son esclave Lucette au cou et au bras à l'aide d'un couteau chauffé au feu et lui a écrasé un piment sur les parties sexuelles. En avril 1847, la femme veuve Gigon, vivant au Lamentin, est accusée d'avoir appliqué à Amélie, de complexion faible et notoirement atteinte du mal d'estomac, un masque de fer, étroitement serré sur la figure, ce qui a entrâmé des excoriations sur les bosses frontales et le métal chauffé aux champs, sous l'action du soleil lui a causé de vives douleurs. En plus, Emilie a été détenue aux fers pendant la nuit dans un galetas, avec un anneau fixé au plancher et passé à la jambe droite où le frottement a occasionné deux petites plaies rondes au-dessus des malléoles. En décembre 1847, c'est une couturière du Fort-Royal, Rosélie, âgée de vingt-deux ans qui plonge volontairement les mains de Philippe qui n'a que sept ans dans un vase d'eau bouillante. Tous les esclaves, quelle que soit leur position dans l'habitation sont passibles de la justice du maître. Les enfants ne sont pas plus épargnés que les vieux, les malades ou les femmes enceintes comme le montrent les quelques faits suivants relevés dans les registres de la Chambre d'accusation de 1847. - En mai 1847, Asselin fils, au Carbet, est en fuite car on veut l'inculper du viol de l'esclave Baziline âgée de douze ans. Celle-ci a été auparavant attachée à un manguier et frappé sur les fesses et les cuisses, ce qui a provoqué des déchirures. Le même Asselin a crevé l'œil de Joseph avec un bâton 44.
Commandant France, p. 6 et suivantes. Il faut dire que le jus de citron et le piment brûlent énormément renforçant la punition mais c'est aussi un moyen pour éviter la gangrène et autres suites fâcheuses. 44 Asselin est adjoint au maire du Carbet. Il est fmalement arrêté et le juge refuse sa liberté sous caution. Plusieurs personnes, y compris le maire, voulant lui venir en aide sont inculpées de faux témoignage. 45 43

- En juin 1847, Aimé Henry, 32 ans, propriétaire aux Anses d'Arlets, fait donner des coups de fouet à Sainte-Rose, âgé de 12 ans et le frappe luimême à coups de rigoise, provoquant des marques dont l'une sur la verge. Enjuillet 1847, un homme de 39 ans, habitant Fort-Royal enchaîne dans sa cour, au pied d'un manguier, Adelise, âgée de huit ans, et l'y laisse quinze jours consécutifs avec une table à côté d'elle pour la protéger de la pluie; puis il lui attache au cou une chaîne en fer pendant plusieurs jours. Enfm, il la lie à un prunier, les mains liées au dos, pendant plusieurs heures et lui introduit de force dans la bouche, en se servant d'un bâillon, de la farine sèche de manioc mélangée à du piment broyé; ce qui provoque une forte inflammation de la bouche et un écoulement de bave. Et tout cela, pour une cassave volée! Le même homme s'acharne contre la jeune Clémentine âgée de six à sept ans: ilIa jette par terre, la frappe à coups de pieds et l'attache, mains liées au dos, à une poutre de la salle avec une corde lui ceignant les reins. L'extrémité de ses pieds touche tout juste le sol. IlIa laisse dans cette position toute une nuit. Mais cela ne suffisant pas, ill 'enchaîne dans la cour avec une chaîne, fixée à un billon de bois de six à sept kilos. En octobre 1847, c'est Jean-Paul, onze ans, habitant le Gros-Morne, qui est plongé, par son maître, les pieds et les mains liés dans un bassin rempli

d'eau, d'où on ne le retire avec une corde que quand il commence à
suffoquer. En Janvier 1847, le sieur Isidore Piquart, 43 ans, géreur au François, est accusé de châtiments excessifs envers l'esclave Jean-Michel qui a un ulcère au pied droit, dû à une mise aux fers. De plus, il n'aurait pas reçu les soins adéquats. lIn supplément d'information fait apparaître que Jean-Michel, atteint de gastro-entérite chronique, avait un éléphantiasis à la jambe gauche et un ulcère à la jambe droite. A trois reprises, il est mis aux fers pendant deux à trois semaines. Il a été soumis aux travaux de l'atelier et enfermé midi, soir et jours de fête dans un cachot qui, par ses proportions et sa construction ne pouvait servir de lieu de détention. Le géreur l'a privé des soins que nécessitait son état de santé. Et, en juin 1847 : Alexis déjà infirme et malade, atteint d'un ulcère à la jambe ayant provoqué l'amputation, est frappé jusqu'au sang à coups de rigoise et de bâton. Les femmes enceintes ne sont pas toujours épargnées; ainsi en avril 1847, Ducos Jean-Pierre, économe d'habitation aux Trois-Ilets, provoque une fausse couche de l'esclave Virginie après l'avoir frappée de plusieurs coups de rigoise. Quelquefois, le maître attend que l'esclave accouche pour lui infliger sa punition. Il arrive aussi que la mort seule mette fin aux supplices de certains esclaves. Les faits suivants peuvent en témoigner:
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