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Santé, médecine et société dans le monde arabe

De
328 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 148
EAN13 : 9782296307391
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SANTÉ, MÉDECINE ET SOCIÉTÉ DANS LE MONDE ARABE

Livres déjà parus dans la série EMA (Études sur le Monde Arabe) éditée par la Maison de l'Orient

EMAl

Politiques urbaines dans le monde arabe, table ronde CNRS tenue à Lyon du 17 au 20 novembre 1982, sous la direction de Jean MétraI et Georges Mutin, 1985. Terroirs et sociétés au Maghreb et au Moyen-Orient, séminaire IRMAC 1983-1984, table ronde franco-américaine CNRS/NSF tenue à Lyon en juin 1984, sous la direction de Byron Cannon, 1987. Urbanisation en Algérie: Blida, Joëlle Deluz-Labruyère, 1991. Bâtisseurs et bureaucrates. Ingénieurs et société au Maghreb et au Moyen-Orient, table ronde CNRS tenue à Lyon du 16 au 18 mars 1989, sous la direction d'Elisabeth Longuenesse, 1990. Reconstruire Beyrouth. Les paris sur le possible, table ronde tenue à Lyon du 27 au 29 novembre 1990, sous la direction de Nabil Beyhum, 1991.

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@ 1995, Maison de l'Orient @ 1995, L'Harmattan,

Méditerranéen.

7 rue Raulin, F-69007 Lyon F-75005 Paris

7 rue de l'École

Polytechnique,

1995 ISBN: 2-7384-3550-5
ISBN 2-903264-63-5

@ L'Harmattan,

Photo de couverture: Une phannacie au Caire. J.-P. Ribière
La préparation mise en page: de cc volume a été assurée au sein de la Maison de l'Orient, illustrations: Yves Montmessin, maquette et

Suzette Benmoyal, relectUres: Sylvia Chiffoleau et Anne-Marie Bianquis.

SANTÉ, MÉDECINE ET SOCIÉTÉ DANS LE MONDE ARABE
sous la direction d'Elisabeth Longuenesse

Publié avec le concours du CNRS

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Maison de l'Orient méditerranéen 7 rue Raulin 69007 Lyon

Titres déjà parus dans la même collection
Abdelli-Pasquier Fadhel, lA banque arabe de développement économique en Afrique et La coopération arabo-africaine, 1991. Bendelac Jacques, Israël à crédit, 1995. Bensimon Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël, 1989. Bensimon Doris, Religion et Etat en Israël, 1992. Besson Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. Billioud Jean-Michel, Histoire des chrétiens d'Orient, 1995. Blanc Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. Blin Louis (sous la direction de), L'économie égyptienne. Libéralisation et insertion dans le marché mondial, 1993. Bokova Lenka, lA confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat (19251927), 1990. Chagnollaud Jean-Paul et Gresh Alain. L'Europe et le conflit israélo-palestinien. Débat à trois voix. 1989. Chagnollaud Jean-Paul, Intifada. vers Lapaix ou vers la guerre? 1990. Chesnot Christian, lA bataille de l'eau au Proche-Orient, 1993. Comand Jocelyne, L'entrepreneur et l'Etat en Syrie. Le secteur privé du textile à Alep, 1994. De George Gérard. Damas, des Ottomans à nos jours, 1994. Desmet-Grégoire Hélène, Le Divan magique. L'Orient turc en France au XVlIIème siècle. 1994. El Ezzi Ghassan. L'invasion israélienne du Liban, 1990. Fezjani Mohammed-Chérif. Islamisme, laïcité et droits de l'homme, 1991. Essid Hamadi, Chronique du Monde arabe (1987-1991), 1992. Fiore Annie. Rêves d'indépendance. Chronique du peuple de l'Intifada, 1994. Giardina Andrea, Liverani Mario. Amoretti Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. Gouraud Philippe. Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie (1919-1923), 1992. Graz Liesl. Le Golfe des turbulences. 1989. Halkawt Hakim. Les Kurdes par-delà l'exode, 1992. Hamilton A.-M.. Ma route à travers le Kurdistan irakien, 1994. Hautpoul Jean-Marcel. Les dessous du tchador. lA vie quotidienne en Iran selon le rêve de Khomeini, 1994. Heuzé Gérard, Iran aujil des jours. 1990. Ishow Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. Jacquemet Iolanda el Stéphane, L'olivier et le bulldozer: le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. Jeandet Noël, Un Golfe pour trois rêves. 1992. Jmor Salah, L'origine de la question kurde, 1994.
~

(suite de la liste enjin d'ouvrage)

SOMMAIRE
Introduction, E. Longuenesse.............................................................
REPRÉSENTATIONS DE LA sANTÉ Er DE LA MALADIE

7

S. Chiffoleau, « Islam, science et médecine moderne en Égypte et dans le monde arabe» ............................................................... F. Sanagustin, « Nosographie d'une représentation»
avicennienne et tradition populaire»

25

............

39 59 85

A. Shabou, « De la maladie dans le Sud-Tunisien: actualité
....................... M. Dernouny, « Corps, croyances et institution médicale au Maroc»..........
SANTÉ Er MÉDECINE DE L'EMPIRE OTIOMAN À LA DOMINATION COLONIALE

D. Rivet, « Hygiénisme colonial et médicalisationde la société marocaine
au temps du protectorat français: 1912-1956»................................. A.-M. Moulin, « Les instituts Pasteurs de la Méditerranée arabe: une religion scientifique en pays d'Islam »........................................ D. Panzac, « Vingt ans au service de la médecine turque: le Dr Fauvel à Istanbul (1847-1867) »
SYSTÈMES DE SANTÉ, POLITIQUES DE SANTÉ, POSITION DES PROFESSIONNELS

105 129
165

......

M. Kaddar, «Financement et dynamique des systèmes de santé au Maghreb: données et problèmes actuels ».......................................................

185 199 219 245 261

B. Curmi, « Les associations de type « ONG » dans le domaine de la
santé au Liban: un service public pris en charge par le privé»............
E. Longuenesse, « Les médecins syriens, des médiateurs dans Une société . en cnse ? »................................................................................ .

S. Chiffoleau, « La formation des médecins égyptiens »............................
E. Longuenesse, « Santé et sytèmes de santé dans le monde arabe: un bref état des lieux» .................................................................

Bibliographie Liste des revues...............................................................................

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287 319

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INTRODUCTION

SANTÉ, MÉDECINE, SOCIÉTÉ DANS LE MONDE ARABE
HÉRITAGES ET ENJEUX

A l' heure où le sida fait des ravages, où resurgissent des épidémies que l'on croyait disparues, tandis que guerre et malnutrition se conjuguent aux catastrophes naturelles et font encore mourir des millions d'hommes, de femmes et d'enfants de par le monde, que l'urbanisation incontrôlée et les transformations des modes de vie apportent leur lot de souffrances nouvelles, le monde arabe, s'il ne connaît pas les situations dramatiques de l'Afrique Noire, n'est pas à l'abri de ces maux, anciens et nouveaux. En outre, comme dans de nombreux pays du tiers-monde, les difficultés économiques et sociales grandissantes provoquées par les politiques de libéralisation économique, et la montée des courants islamistes qui en sont pour une large part la conséquence, se traduisent dramatiquement dans le champ de la santé. Aborder la question de la santé et de la médecine dans les sociétés arabes aujourd'hui met en jeu toutes les dimensions du social, et mobilise toutes les disciplines des sciences sociales. La définition de l'état de santé d'une population en cette fin de 20e siècle, «état de bien-être physique et moral », se réfère à des normes définies par l'OMS et reprises généralement par les ministères de la santé, qui sont en fait la traduction d'aspirations nées de l'évolution des sociétés modernes et de la place de l'individu dans ces sociétés, et rendues possibles par les progrès de l'hygiène et de la médecine.

8

INTRODUCTION

Or la référence de cette «modernité» est celle des sociétés industrielles développées, tandis que la majorité des sociétés de la planète connaît des modes de vie et des systèmes de valeur différents, et que les maux et les modèles des sociétés industriel1es côtoient ceux des sociétés traditionnel1es, produisant à leur tour des formes nouvel1es que les institutions et les pouvoirs existant ont du mal à maîtriser. L' histoire, en nous faisant le récit de l'apparition et du développement des maladies, de leurs déplacements, parfois de leur extinction, en nous restituant les conditions et les facteurs qui ont favorisé ces évolutions, qui semblent les expliquer, en nous relatant les efforts des hommes pour s'en protéger, nous rappelle comment ces derniers ont d'abord subi, puis progressivement appris à maîtriser des événements qui, loin d'être strictement naturels, étaient souvent la conséquence de l'évolution des sociétés. L'anthropologie, en s'attachant au sens que les hommes donnent à leurs actes, autant qu'aux événements qu'ils vivent, dévoile le caractère relatif, et éminemment social, de toute forme de savoir et de pratique, de même que l'absence de frontière nette entre connaissance savante et savoir profane. Ces dimensions sont souvent oubliées et constituent l'angle mort, le point aveugle, des analyses des responsables politiques, alors que ceux-ci font plus que jamais de la santé un argument de légitimité, et un aspect essentiel du projet de société qu'ils offrent à leurs administrés ou à leurs concitoyens. De même, le mot d'ordre d'ingérence humanitaire ne véhicule-t-il pas, plus ou moins explicitement, la justification d'un modèle de société? D'où l'intérêt majeur de la question de la santé pour les politologues, pour ce qu'el1e révèle comme enjeu de pouvoir dans les relations entre État et société. Mais la surenchère à laquel1e se livrent les responsables politiques et les gouvernements pour développer, dans des directions parfois contradictoires, des systèmes de santé qui se veulent de plus en plus performants, où se côtoient structures communautaires et unités de pointe, se heurte à des réalités culturelles, psychologiques, sociales, qui en limitent l'efficacité et sont sources de gaspillages parfois énormes. Les politiques de santé sont ainsi confrontés à des contraintes économiques de plus en plus pesantes, autant dans les pays industriels que dans les pays en voie de développement, au fur et à mesure que croît la demande, stimulée par les progrès des performances techniques. Le

INTRODUCfION

9

problème des coûts, que les économistes s'efforcent de rationaliser, pose en fait celui des modalités de la prise en charge, de J'identification des partenaires intervenant dans cettre prise en charge, qu'ils soient publics ou privés, économiques ou institutionnels et de la part que les ménages et les individus sont prêts à supporter. Or ce problème renvoie à la logique sociale sous-jacente et à la manière dont les uns et les autres, patients, professionnels, État, financeurs, conçoivent la nécessaire harmonisation des intérêts catégoriels et de ceux de la société. A travers les systèmes de santé, le sociologue lira l'évolution des institutions et des rapports sociaux, des relations entre médecins et patients, du statut des professionnels de santé, etc. Ainsi, les approches des différentes disciplines apparaissent-elles à la fois singulières, autonomes et complémentaires, si l'on veut comprendre la santé comme phénomène total, dans l'ensemble de ses dimensions, historiques, culturelles, sociales, politiques, économiques. Les limites auxquelles se heurte l'analyse des uns ne peuvent, en effet, être dépassées qu'en recourant au croisement des regards. Ce que nous avons tenté dans cet ouvrage, c'est justement de proposer un tel croisement de regards. Il ne s'agit en aucun cas d'épuiser le sujet, de traiter, pour l'ensemble des pays concernés, de l'ensemble des questions posées; mais, partant de l'hypothèse d'une communauté de destin fondée sur une relative similitude des héritages et des évolutions, il nous a semblé intéressant de regrouper des contributions de spécialistes de disciplines différentes, susceptibles d'apporter des éclairages complémentaires, et d'enrichir la vision de l'ensemble. Toutes les contributions ici réunies sont le fruit de recherches originales en cours dans un domaine où les recherches françaises sont peu développées et le cloisonnement plus grand qu'ailleurs. Les insuffisances et les lacunes qui pourront apparaître sont le reflet de ces Ümites, et nous espérons que cette première expérience contribuera à les réduire. ***

10

INTRODUCTION

Médecine et maladies:

héritages et représentations

Dans le domaine de la santé (comme dans celui de l'éducation) on ne peut comprendre les difficultés actuelles, les comportements contradictoires, les décalages entre discours et pratiques, les exigences des populations et l'impuissance des politiques, sans prendre en considération la multiplicité et la diversité des héritages et des références, et la façon dont aujourd'hui ils affleurent, resurgissent ou impriment les attitudes des individus et des groupes. Santé et maladies renvoient d'abord à un ensemble de représentations et de perception de soi, s'inscrivant dans une expérience globale de la vie et du monde. L'existence d'une tradition savante suppose une première dissociation entre représentations populaires et représentations des clercs, entre le point de vue des populations, fondé sur un savoir pratique, et celui des hommes de science que sont les médecins. La médecine moderne, née au 1ge siècle, a introduit une nouvelle rupture épistémologique, mise en lumière par les travaux de Michel Foucault. Mais cette rupture dans le champ de la connaissance faisait écho ellemême à une révolution radicale dans la représentation de J'individu et de sa place dans la société, née au ] 8e siècle, et que la Révolution française a inscrite dans le droit et dans les institutions. C'est aussi ce bouleversement dans les représentations de soi et dans tes manières de penser que la pénétration occidentale puis lacolonisation, introduisent, volens nolens, dans la souffrance et la douleur, au sein des sociétés colonisées. Daniel Rivet, étudiant les conditions de médicalisation de la société marocaine à l'époque coloniale, conclut son texte en soulignant le changement radical qui apparaît dans les comportements en quelques générations; il va jusqu'à parler de «frontière anthropologique », entre les Marocains du début du siècle et ceux d'aujourd'hui qui, dit-il, «ont adopté ce souci de soi-même et ces pratiques corporeOes élémentaires caractérisant le "procès de civilisation" que l'Occident a mis des siècles à assimiler ». Mais ce nouveau « souci de soi », cette revendication du «droit à la santé» n'interdisent pas le recours à des pratiques médicales diverses. Cette diversité, que l'on retrouve dans de nombreux pays orientaux où

INTRODUCTION

II

coexistent des traditions médicales d'origines différentes l, s'explique autant par l'attachement aux traditions que par les déficiences des systèmes de santé. Aujourd'hui, la référence à une médecine dite « islamique» brouille encore un peu plus le paysage. Dans la réalité, ces diverses traditions ne sont pas considérées de la même manière par les uns et par les autres, mais les frontières entre les diverses formes de savoirs ne sont pas étanches. Si la tradition arabe savante ne s'est pas complètement perdue, elle est d'une certaine façon sortie du champ savant, pour tomber dans le domaine de la médecine empirique que les médecins d'aujourd'hui, formés dans les facultés de

médecine, considèrent avec un certain mépris, alors même qu'ils sont de
plus en plus nombreux à revendiquer un retour à l'islam. A l'heure où les courants islamistes tiennent le haut du pavé, nombreux sont ceux, parmi les médecins comme dans le grand public, qui parlent de redécouvrir une «médecine islamique », qui répondrait à la fois aux besoins et aux valeurs de la société arabe. Cette médecine islamique, enracinée dans une tradition nationale authentique, s'opposerait à la médecine occidentale, fondée sur des valeurs étrangères. Or une telle opposition a peu à voir avec une réalité infiniment complexe, où se croisent et se côtoient plusieurs traditions, d'origines diverses, ayant toutes connu des formes d'adaptation originale au monde moderne et à ses contradictions. Médecine populaire, médecine prophétique, médecine empirique, médecine arabe, biomédecine, renvoient à des pratiques et des modèles, adoptés concurremment ou complémentairement par les populations en fonction des circonstances, des possibilités, mais aussi des moyens dont elles disposent. Quant à la médecine islamique, il s'agit une fois de plus d'une idée moderne, réinterprétant un héritage du passé à .

partir de problèmes d'aujourd'hui.

En effet, dédaignant la «médecine prophétique» fondée sur un mélange de traditions populaires et religieuses, la médecine arabe classique s'appuyait principalement .sur la tr~dition scientifique grecque,
I. La diversité des recours thérapeutiques n'est, en effet, pas spécifique au monde arabe. Le phénomène est plus saillant encore en Extrême-Orient, où les deux sortes de médecine, traditionnelle et moderne, sont très différentes alors que dans le monde arabe, elles ont une certaine filiation.

12

INTRODUCTION

et secondairement indienne. F. Micheau et D. Jacquart 2 rapportent que Rhazès, « le Galien des Arabes », qui a exercé au tournant du ge et du Iae siècle, rejetait toute forme de prophétisme et considérait les religions comme contraires à la vérité, car hostiles à la recherche scientifique. S'il n'a certes pas été suivi aussi loin dans sa critique de la religion par ses successeurs, ceux-ci, dont Avicenne fut le plus prestigieux et le plus connu en Occident, ont développé une méthode d'observation scientifique, totalement indépendante de toute forme de pensée religieuse. Floréal Sanagustin en présente ci-après les grandes lignes. Le déclin progressif de cette médecine savante laissera le champ libre à une médecine populaire fondée sur un mélange de traditions antéislamiques, dont la médecine dite «prophétique» n'était qu'un courant parmi d'autres. Il est important de souligner que l'islam, en tant que tradition religieuse, n'avait que peu à voir avec la tradition médicale savante, pas plus qu'avec la tradition populaire, même si les autorités religieuses ont pu trouver dans le Coran, ou plus encore dans la sunna prophétique, des recommandations concernant les usages du corps, l'hygiène ou la manière de se soigner; et bien sûr, prodiguer les principes éthiques en rapport avec la vie et la mort. De la même manière, derrière le discours de certains islamistes d'aujourd'hui, qui affirment la nécessité d'une science islamique, la référence scientifique et professionnelle des médecins eux-mêmes, ainsi que le souligne Sylvia Chiffoleau, n'est autre que celle de la médecine moderne, nulle part remise en cause. A l'inverse, parler de médecine islamique peut aussi, paradoxalement, amener à la médecine moderne une clientèle a priori effrayée par la dimension trop techniciste de cette dernière. Le «retour à l'islam» renvoie ainsi à la fois à un problème social et à une dimension éthique, et n'a rien à voir avec la persistance du recours à certaines pratiques médicales traditionnelIes. Les raisons de cette diversité sont multiples et complexes et pour une grande part

2. Jacquart (Danièle) et Micheau (Françoise), médiéval, Paris, 1990, p. 68.

La médecine arabe et l'Occident

INTRODUCTION

13

l'expression, dans le doma.ine de la santé, autant « des disparités que des discontinuités culturelles» 3.

sociales

En effet, et ce n'est pas seulement vrai des campagnes, les patients continuent à recourir à des praticiens divers, qui s'appuient pour certains sur la référence rationaliste de la médecine arabe classique, tandis que d'autres renvoient à des traditions orales préislamiques. Ce recours peut certes être fondé sur des raisons culturelles, sur la plus grande proximité ou disponibilité de ces praticiens à l'égard des problèmes d'une population peu scolarisée; elle est souvent aussi la conséquence, ainsi que le souligne Moha.med Dernouny pour le Maroc, autant que Floréal Sanagustin pour la Syrie, de l'imparfaite médicalisation des campagnes, et de l'impossibilité pour les catégories les plus pauvres de la population d'accéder aux structures de santé modernes, bien plus que d'un choix véritable. Il reste que les représentations populaires mêlent souvent allègrement références religieuses, ici musulmanes, et croyances plus ou moins magiques: mais le pélerinage de Lourdes ne draine-t-il pas chaque année, en France même, des centaines, voire des milliers de malades, dans l'espoir de guérisons miraculeuses, lorsque la médecine a échoué. Or le plus intéressant est peut-être de s'apercevoir que l'opposition entre logiques explicatives, fondées sur des causes matérielles ou sur des causes magiques, ne renvoie pas à un clivage médecine moderne/médecine traditionnelle: Amina Shabou montre que les deux ordres d'explication coexistent déjà dans la médecine traditionnelle. Cette complémentarité rend ainsi possible l'adoption de la médecine moderne, et son intégration dans le système de représentation de populations qui n'en continueront pas moins, dans certains cas, en fonction de l'origine attribuée au mal, à recourir aux désensorceleurs. Certains symptômes peuvent relever de l'un ou de l'autre type d'explication, et ce sera alors l'efficacité des soins qui tranchera la question de l'origine du mal. Il n'y a donc pas d'incompatibilité radicale entre les différents systèmes, mais bien complémentarité. Floréal Sanagustin montre de même comment la médecine empirique de tradition avicennienne a pu emprunter certaines
3. Camau (Michel) et alii, État de santé, Besoin médical et enjeux politiques en Tunisie, Paris, 1990, p. 13.

14

INTRODUCTION

pratiques à la médecine moderne. Inversement, à l'heure où les médecines douces font de plus en plus d'adeptes en Occident, comment être surpris que les patients arabes manifestent une préférence pour des pratiques moins agressives et plus respectueuses de leur histoire et de leurs conditions d'existence que celles qu'on leur propose dans des syGème~ de soins souvent surchargés, mal équipés, et où les conditions d'accueil sont particulièrement déficientes. Les anthropologues nous rappellent par ailleurs le rôle central des femmes dans les soins du corps au sein de la société traditionnelle - et les contributions de Mohamed Dernouny, comme d'Amina Shabou, en témoignent, chacune à leur manière; or le développement de la médecine scientifique les exclut, les dépossède du pouvoir conféré par le contrôle de la vie, bien plus, les aliène, en les rendant dépendantes du pouvoir médical. En même temps que le rôle et l'identité de la femme, c'est bien sûr tout un système de représentations et de relations sociales qui est en jeu, particulièrement dans les milieux populaires, qui ont moins que d'autres accès aux signes et aux bienfaits de la « modernité ». C'est en ce

sens que, comme le souligne Mohamed Dernouny, « la remobilisation de
pratiques ancestrales» peut aussi traduire « le procès que ces couches sociales font à l'institution moderne ».

Médecine, ouverture au monde moderne et colonisation La médecine moderne naît à la fois d'une transformation du regard médical et d'une nouvelle mission attribuée au médecin dans la société. Réhabilitation de l'observation clinique et développement des sciences expérimentales d'un côté, médicalisation de la société de l'autre, dans le double but de libérer l'homme et de le faire accéder au bonheur, et d'améliorer l'état des populations et de la société, elle est donc inséparable des mutations politiques et sociales nées des révolutions qui mettent fin en Europe aux systèmes d'ancien régime. A la même époque, l'empire ottoman, confronté au développement des échanges, en même temps qu'à la pénétration économique et aux tentatives hégémoniques des puissances européennes, prend brusquement conscience de son retard et tente de le rattraper par une politique de réformes promulguées par le haut. Mais il sera pris de vitesse par

INTRODUCTION

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l'Europe et c'est souvent de l'extérieur que viendront finalement se greffer les changements décisifs. La transformation du paysage sanitaire au 17e et surtout au 18e siècle avait été pour une large part le résultat des transformations socioéconomiques et du développement des échanges et des voies de communications à l'échelle mondiale. C'est ainsi que la fièvre jaune arrive d'Amérique et débarque en Espagne en 1803 et que le choléra arrive d'Inde en 1831, en passant par La Mecque où il provoque une hécatombe et sème l' épou vante 4. En Europe, le mouvement d'industrialisation provoquant l'afflux de populations rurales dans les villes, dans des conditions d'insalubrité croissante, favorise aussi la propagation des maladies. L'époque moderne s'annonce donc à la fois comme un moment de développement de nouveaux fléaux, de mise en place des institutions qui permettront d'organiser la lutte contre ces fléaux, et enfin de découvertes scientifiques qui, dans un second temps, assureront une victoire (quasi ?) définitive sur les maux que l'époque a suscités. Si l'empire ottoman ne connaît pas les maux de l'industrialisation et de l'urbanisation, il est touché comme le reste du monde par l'expansion des épidémies. Or, dans la première moitié du 1ge siècle, la lutte contre les épidémies connaît d'importants succès en Europe grâce à l'introduction des lazarets et quarantaines, alors que l'Afrique du Nord et le Levant sont encore régulièrement hantés par la peste. Plus que les progrès de la médecine, c'est en fait ceux de l'administration sanitaire qui distinguent un monde de l'autre. Le tournant, ainsi que le souligne Daniel Panzac, se manifeste surtout par la prise en main par l'État de la question sanitaire, lorsque «la lutte contre la peste prend désormais place parmi les responsabilités de l'État, et s'intégre à sa structure administrative» 5. Preuve s'il en était besoin que santé et médecine ont partie étroitement liée avec le développement de l'État moderne. Dès 1830 cependant, l'influence occidentale en matière sanitaire et médicale devient massive. Des conseils sanitaires sont créés à Istanbul, au

4. Zeghidour (Slimane), La vie quotidienne durant le Pélerinage à La Mecque, Paris, 1990. 5. Panzac (Daniel), La peste dans l'Empire ottoman, Leuwen, 1985, p.456.

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INTRODUCTION

Caire, à Tunis. Paradoxe significatif, que rappelle Anne-Marie Moulin, les pays européens voient alors d'un fort mauvais œil la mise en place de mesures qui menacent leurs intérêts commerciaux. Au début du 1ge siècle, les conceptions médicales sont encore très semblables en Europe et dans l'empire ottoman. Pourtant déjà, les concepts divergent, les médecins européens s'appuient désormais sur la méthode expérimentale pour analyser les causes des maladies, tandis que les médecins musulmans se limitent à l'observation empirique 6. Cependant, depuis le 18e siècle, les médecins européens ont été introduits dans les cours des beys et des sultans, malgré la désapprobation populaire, et leur présence est une des manifestations de la pénétration européenne. En effet, les médecins représentent en même temps souvent les intérêts occidentaux, et plus particulièrement ceux des marchands, manifestant ainsi l'importance de la situation sanitaire pour le développement du commerce. Des écoles de médecine sont créées, sur le modèle français, avec des médecins français à Istanbul, où le Docteur Fauvel, dont Daniel Pan zac retrace l'histoire dans cet ouvrage, jouera un rôle éminent pendant 20 ans, et surtout au Caire, grâce au célèbre Clot Bey 7. La colonisation 8 développe jusqu'à la caricature ce double mouvement contradictoire. D'un côté, elle provoque des bouleversements sociaux et économiques, et une aggravation dramatique des conditions sanitaires de la population, sous l'effet conjugué des déplacements de population et de la précarisation des conditions de vie, en particulier en milieu urbain. Au Maroc, Daniel Rivet montre comment l'afflux de travailleurs, autant que
6. Gallagher (Nancy), Medicine and Power in Tunisia, University Press, 1983, p.56. 1780-1900, Cambridge

7. Jagailloux (Serge), La médicalisation de l'Égypte (/798-1918), Paris, 1986, et Kuhnke (LaVerne), Lives at Risk, Public Health in Nineteenth Century Egypt, Berkeley, 1990. 8. Rappelons que la conquête de l'Algérie démarre en 1830, pour s'achever en 1847, avec la reddition d'Abd el-Kader. La Tunisie est occupée en 1882 et le Maroc en 1912. L'Angleterre occupe l'Égypte en 1882, tandis que Liban, Syrie, Jordanie, Palestine et Irak sont placés sous mandat français et anglais au lendemain de la seconde guerre mondiale.

INTRODUCfION

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leurs conditions précaires d'existence, l'urbanisation incontrôlée et le développement des bidonvilles, favorisent la diffusion du typhus, devenu «symbole du Maroc nouveau» ! En Algérie, Anne-Marie Moulin, à propos du paludisme, rappelle comment le développement des moyens de communication, facilitant les brassages de populations, favorise du même coup la transmission de la maladie. De l'autre, responsable du développement des fléaux, la colonisation se donne pour mission de les adoucir comme elle peut. Yvonne Turin montre ce phénomène étonnant qui a vu les médecins suivre immédiatement les conquérants de l'Algérie, médecins militaires certes, mais qui se sont dès les premières années, c'est-à-dire dès 1832, donné pour mission de soigner aussi les indigènes 9. En développant et en multipliant les services de santé, le colonisateur offre de fait les moyens d'une lutte contre les épidémies qui prouvera rapidement son efficacité; action éducative, changements des mentalités, seront suivis de l'émergence d'un nouveau rapport au corps, donc à l' idée même de santé et de soins. C'est que la médecine est d'emblée, plus encore que l'instruction, considérée comme un vecteur de civilisation. Les médecins nous rappellent ainsi à quel point la conquête coloniale, malgré les violences qui l'ont accompagnée, a été portée par une idéologie qui était celle des Lumières et du progrès, se voulant, au nom de valeurs universelles, bien naïvement certes, hypocritement parfois, au service de l'humanité. Les contradictions de la colonisation apparaissent ainsi tout entières dans le rôle de la médecine et des médecins. Les deux textes de Daniel Rivet et d'Anne-Marie Moulin le montrent bien, qui mettent chacun l'accent sur une facette opposée de leur action. D'un côté, en effet, la médicalisation est un moyen de contrôle social et l'hygiénisme une expression du despotisme colonial: ce que montre le premier à propos du Maroc. Il est vrai que nul part autant que dans ce pays, la médecine n'a accompagné la pacification; la mise en parallèle des trois pays du Maghreb souligne à quel point l'action des médecins s'est exercée chaque fois dans un contexte différent. Il n'en reste pas moins que la résistance des populations à des mesures qui leur sont imposées de
9. Turin (Yvonne), Affrontements culturels médecine, religion, J830-/880, Paris, 1971. dans L'Algérie coloniale, École,

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manière disciplinaire est à la mesure de la violence qui leur est faite. Il est d'autant plus remarquable que tant de médecins aient réussi à faire comprendre et admettre le sens de leur action. C'est aussi que l'on trouvait parmi eux des gens de grande valeur et de grande ouverture, qui firent un effort exemplaire de compréhension des populations parmi lesque11es ils se trouvaient. Dans les pays arabes du Proche-Orient, la domination coloniale a été dans l'ensemble plus tardive, et a trouvé des institutions de formation déjà en place. C'est particulièrement le cas de l'Égypte, où la première école de médecine est créée dès 1827. La politique coloniale a alors, significativement, consisté à réduire le rôle des médecins locaux, cantonnés dans un rôle d'officiers de santé, tandis que les médecins étrangers se réservaient les fonctions les plus prestigieuses. La profession aura donc à s'affirmer contre ces derniers, et la lutte des médecins, comme d'autres professions qualifiées, pour défendre leurs compétences et leurs conditions d'exercice, aura une dimension d'emblée nationalistelO. Par ailleurs, alors que les Britanniques se préoccupaient avant tout de lutter contre les épidémies, le poids croissant des médecins égyptiens a entraîné un changement du regard médical des épidémies ] vers les endémies] . Pour les autres pays du Levant, cette histoire est mal connue, mais le rôle des chrétiens d'un côté, de l'immigration juive de l'autre, créent des situations plus complexes, où les conflits prennent des formes différentes, traversant les sociétés locales. Le rôle des universités de mission, fondées à Beyrouth dans la deuxième moitié du I<)esiècle (Université américaine et Université jésuite), rappel1e néanmoins qu'il s'agit aussi d'une confrontation avec l'Occident.

10. Voir Chiffoleau (Sylvia), «Le monopole national d'exercice d'une profession libérale: \ecas de 1<1 médecine », Égypte Monde Arabe, nO]], 1992 (59-76), ainsi que Moore (C.H.), Images of Development, Egyptian Engineers in Search of Industry, MIT Press, 1980, à propos du cas des ingénieurs. I]. Chiffo]eau (SylvIa), Médecins et médecine en Égypte, Construction d'une identité professionnelle et projet de médicalisation, EHESS, Paris, 1994 (chapitre premier).

INTRODUCTION

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Les enjeux politiques

et sociaux

Le développement de la médecine moderne, on l'a souligné, est concomitant de la formation de l'État moderne, qui introduit une «différenciation d'un espace sanitaire des autres champs de l'activité sociale et sa domination, sous l'égide de l'État, par des spécialistes dûment patentés» 12. C'est la Révolution française qui marque un tournant radical, en mettant la médecine au service de l'utopie révolutionnaire, visant à faire disparaître les maux dont souffrent les hommes, produits par une société injuste, dont la maladie est aussi une des traductions. Ainsi, suggère Michel Foucault, la tâche du médecin estelle aussi politique, et la lutte contre la maladie doit-elle commencer par une guerre contre les mauvais gouvernements: peut-être n'est-ce pas tout à fait un hasard si les médecins ont été nombreux à la tête des partis nationalistes dans un pays comme la Syrie dans les années cinquante et soixante. Inversement, une fois le changement révolutionnaire acquis, la médecine devient ainsi liée à l'État. Mais la Révolution française introduit un autre principe, contradictoire dans ses effets avec le premier: celui de la liberté absolue

d'exercice de la médecine, avec la suppression des corporations. Il faudra
un siècle pour trouver le compromis indispensable entre ces deux exigences, et la profession médicale reste traversée par cette contradiction entre logique libérale et nécessité d'assurer les conditions d'accès aux soins pour un maximum de gens. Au 1ge siècle, les effets de la révolution industrielle, et de l'urbanisation qui l'accompagne, rendent nécessaires l'intervention des autorités pour soigner, et surtout prévenir, et sont à l'origine des premières mesures d'urbanisme et d'hygiène: les médecins sont alors sollicités, dès la fin du siècle, pour contribuer à la définition des mesures

nécessaires à assurer l'hygiène publique 13.
La conquête coloniale arrive dans ce contexte et le conquérant transposera cette idéologie d'une médedne au service d'un meilleur
J2. Camau et alii, (J.C., p. 14.

13. Cf. Goubert (Jean-Pierre), «L'eau et l'expertise sanitaire dans la France du 1ge siècle. Le rôle de l'académie de médecine et des congrès internationaux d'hygiène », Sciences sociales et santé, III, 2, juin 1985, p. 75-102.

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contrôle de la société. La médecine colonisation, outil de civilisation.

se fera même auxiliaire

de la

Les États indépendants, issus de la lutte de libération nationale, reprennent les idéaux de la Révolution française; mais, héritant de sociétés destructurées par la domination coloniale, dont la transformation, dans un contexte de dépendance, avait produit des déséquilibres, des distorsions, marginalisé la bourgeoisie et les élites, ils sont poussés à prendre en charge de nouvelles missions, ailleurs dévolues à la société civile. De là leur intervention croissante dans l'économie, et l'attente démesurée des populations à leur encontre. La santé et l'éducation deviennent les deux symboles du progrès social et sources privilégiées de

légitimation d'un État transformé en État-providence: « le droit à la santé
n'est pas seulement un droit individuel mais aussi un objectif social et économique en soi, et la santé doit être considérée comme un élément du développement économique et social général» 14. De la Syrie à l'Arabie Saoudite, la santé devient ainsi un droit, que l'État se doit de garantir. L'article 39 des statuts du Parti Baas n'affirme-t-il pas: «L'État doit créer les institutions médicales... satisfaisant aux besoins de tous les citoyens, et leur garantir la gratuité des soins », et l'article 46 de la constitution syrienne: «(L'État) protège la santé des citoyens et leur assure les moyens nécessaires à la prévention et aux soins, ainsi que les médicaments» 15. De même, rappelle Sylvia Chiffoleau, l'accès gratuit pour tous aux services de santé est garanti par la constitution égyptienne dès 1952. Parce que la santé, mythe fondateur de l'État moderne, et plus encore de 1'« État nouveau », faisait partie de ces changements attendus de l'indépendance, Michel Camau 16 montre, à propos de la Tunisie, comment elle a pu être utilisée par celui-ci à des fins de légitimation. Mais, du même coup, les effets pervers du clientélisme d'État sont très largement à l'origine des distorsions dans le développement du système
14. M. Baath, vice-ministre p. 158. 15. 16. Ibid. O.c. p.161. de la santé en Syrie, Cahiers du CERMOC, nOS,

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de santé, de la bipolarisation croissante du secteur public et du rôle croissant du secteur privé. Le cas syrien, analysé par Elisabeth Longuenesse, au-delà des différences importantes avec la Tunisie, est de même révélateur de contradictions très comparables. Mais il est encore plus remarquable que d'autres pays, dont les choix politiques apparaissent à première vue comme radicalement opposés, puisque régis par des États tirant leur légitimité de la fidélité à la tradition plus que de la marche forcée vers le progrès, le développement ou la modernité, aient finalement fondé leur politique de santé sur une philosophie très proche: ainsi de l'Arabie Saoudite, qui proclame que «l'État a le devoir de fournir des soins médicaux gratuitement pour tous ses citoyens, de même que pour les pélerins », ou de la Jordanie qui, par le biais des systèmes médicaux royaux, assure la gratuité à une proportion croissante de la population 17. D'où la difficulté particulière à penser la rationalisation économique d'un système de santé censé offrir à la population un service à la fois sans prix et représentant pourtant un droit élémentaire. Ce principe (selon lequel l'État a l'obligation de garantir un tel service à tous gratuitement) entre inévitablement en contradiction avec la logique qui sous-tend tout système de protection sociale fondé sur le principe de l'assurance; les différentes manières de gérer cette contradiction traduisent pour chaque pays le compromis qu'ils ont réussi à établir entre choix politiques et possibilités économiques, en tenant compte des héritages du passé 18. Or, aujourd'hui, il devient de plus en plus difficile aux États de tenir leurs promesses; Miloud Kaddar analyse, pour le Maghreb, les urgences et les impasses auxquel1es ils sont confrontés. Inversement, dans les situations de crise comme cel1e qu'a connue le Liban, ou de lutte de libération, comme en Palestine, la santé devient un enjeu dramatique, avec les besoins en matière de soins entraînés par la guerre et la répression, alors que les infrastructures sont inexistantes ou détruites. Mais l'action sanitaire ou médicale devient du même coup une
17. Voir« Systèmes de santé et systèmes de protection arabe », Maghreb-Machrek, 138, 1992. 18. 1993. sociale dans le monde du CERMOC, nOS,

Ibid. ainsi que Médecins et Protection sociale, Cahiers

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INTRODUCTION

tâche primordiale des organisations politiques, et des associations qui en émanent. Le cas libanais analysé par Brigitte Curmi est de ce point de vue

intéressant: il montre, en effet, comment se sont multipliées les « ONG »
locales pour compenser la paralysie de l'État durant la guerre, et signale la nouvelle difficulté qui surgit, après la guerre, de la volonté de l'État de reprendre les choses en main, et de la situation de concurrence ainsi créée. Mais on pourrait se demander si la légitimité évidente de l'action des organismes internationaux ou des ONG ne masque pas souvent une ignorance de la demande réelle des populations et de la réalité des problèmes à l'origine des situations les plus dramatiques, ignorance qui aboutit à des résultats parfois opposés à ceux qui étaient recherchés, ou en tout cas bien différents. C'est qu'une fois de plus, acteurs et partenaires sont multiples, et ne donnent pas nécessairement le même sens aux événements et aux situations: les intérêts des politiques, des gestionnaires, des professionnels, et des individus ne sont pas toujours congruents. Les conflits qui ont jalonné l'histoire de la profession médicale égyptienne depuis les années cinquante en sont la preuve. En Syrie, où la profession était, en outre, moins puissante, l'État n'a jamais poussé aussi loin sa volonté de socialisation de la médecine, de sorte que les conflits n'ont jamais été aussi durs; en revanche, Elisabeth Longuenesse montre que si les médecins syriens ont pu jouer un rôle important dans les années soixante, ils apparaissent aujourd'hui complètement démobilisés. Ce ne semble pas le cas en Égypte, où les effets pervers de la massification, qu'analyse Sylvia Chiffoleau dans ce volume, se sont traduits par une grave dégradation des conditions d'exercice, et du même coup du statut social des médecins, provoquant depuis une dizaine d'années de nouvelles formes de mobilisation sociale et professionnelle. Dans la tourmente des changements en cours, du désengagement de l'État à la montée de l'individualisme, de la renaissance de l'entreprise privée aux bouleversements des modes de vie, la médecine, comme pratique sociale, voit ses fondements et son statut profondément modifiés. Mêlant dimensions culturelles, sociales, matérielles, elle est aujourd'hui au cœur des remises en cause qui travaillent les sociétés arabes.

Elisabeth Longuenesse

REPRÉSENTATIONS DE LA SANTÉ ET DE LA MALADIE

ISLAM, SCIENCE ET MÉDECINE MODERNE EN ÉGYPTE ET DANS LE MONDE ARABE*

Sylvia CHIFFOLEAU

Les récents progrès scientifiques, notamment en médecine, ont soulevé de nouveaux défis moraux provoquant un retour de la philosophie et des religions dans le domaine des sciences. Les comités d'éthique mis en place à cette occasion dans certains pays sont ainsi composés de représentants des différentes religions. L'islam participe d'autant plus volontiers à ce regain d'intérêt. que les pays musulmans sont aujourd'hui témoins d'une « réislamisation » qui touche tous les secteurs de la société, l'économie comme la médecine. Depuis une dizaine d'années en effet, un certain nombre de scientifiques musulmans cherche à définir les attributs d'une science spécifiquement «islamique» en réponse à la science occidentale réputée athée dont les pays musulmans ont hérité à l'heure de son triomphe. L'émergence actuelle d'une volonté « d'islamiser» la médecine révèle-t-elle une tentative de remise en cause du caractère universel auquel prétend la science occidentale? Ou plutôt, n'émerge-t-elle actuellement que pour faciliter l'acceptation, par une population récemment médicalisée, de conceptions exogènes de la santé? Dans le contexte politique actuel, la médecine n'est-elle alors finalement qu'un des axes autour dt':squels l'islamisme tente de promouvoir un nouveau mode de mobilisation et d'intégration sociale et dont l'exemple de l'Égypte peut servir aujourd'hui à révéler les enjeux?

La médecine

arabo-musulmane

: une tradition plurielle

L'effervescence intellectuelle qui accompagne au Moyen-Age l'expansion de l'islam dans de vastes régions hellénisées a favorisé la transmission vers l'Occident de la tradition médicale grecque, enrichie des
* Une première version de ce texte est parue dans Monde Arabe Contemporain, nO\, Lyon, Maison de l'Orient Méditerranéen, \992.
Cahiers

de /'/RMAC.

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S. CHIFFOLEAU

travaux des médecins arabes 1. Alors que l'Occident subit les assauts des invasions barbares qui occultent une grande partie du savoir des Anciens, celui-ci est préservé et accru sur la rive sud de la Méditerranée, dans des centres de culture tels ceux d'Alexandrie ou de Jundishapur en Iran. L'arrivée des conquérants arabes n'interrompt pas cette activité scientifique; au contraire ceux-ci encouragent un large mouvement de traduction des œuvres grecques en arabe, dont celles de Galien. Sur la base de cet héritage galénique, accessible en langue arabe dès le Ixe siècle, s'élabore ensuite une tradition médicale savante proprement arabe 2. Les travaux des encyclopédistes arabes, enrichis des observations et des recherches de leurs auteurs, sont finalement retraduits en latin au XIe siècle, notamment dans l'Espagne musulmane et dans la célèbre école de Salerne en Italie. Le Canon de la médecine d'Ibn Sina (Avicenne, 9801037) est sans doute l'exemple le plus connu de ces synthèses du savoir médical de l'époque. Plus accessible qu'Hippocrate et Galien, il servit de base à l'enseignement et à la pratique médicale en Occident jusqu'au XVIIe siècle. Si, dans la classification par les musulmans des branches du savoir, la médecine relève des sciences dites anciennes ou rationnelles, par opposition aux sciences religieuses ou traditionnelles dont les sources sont le Coran et la Sunna, elle n'en perd pas pour autant toute dimension religieuse. Le médecin arabe du Moyen-Age demeure, en effet, un 'alim, savant maîtrisant plusieurs disciplines parmi lesquelles la philosophie et la théologie, tout en développant une connaissance spécifique dont le caractère non religieux est confirmé par le maintien du serment d'Hippocrate. La perspective morale de celui-ci est prolongée par l'ouvrage d'un savant du Ixe siècle, Ishaq ibn al-Ruhawi, intitulé Adab altabib (Règles de conduite du médecin), seul texte connu dans la production arabe pour avoir pris en considération de façon globale les aspects éthiques de la médecine. L'adab désigne alors l'ensemble des règles de conduite à tenir et, plus généralement, un réseau de valeurs orientant les comportements dans un sens humaniste. L'ouvrage d'al-

1. D. Jacquart et F. Micheau: Maisonneuve et Larose, 1990.

La médecine arabe et l'Occident médiéval, Paris,

2. On parle de médecine arabe dans la mesure où elle est conçue en langue arabe, même si elle s'est développée dans l'aire musulmane, bien plus vaste que les contrées d'où sont originaires les Arabes. Le terme de« médecine islamique »utilisé pour caractériser le phénomène contemporain renvoie donc à une dimension religieuse qui n'était pas essentielle, tout au moins à l'origine.

MÉDECINE

MODERNE

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Ruhawi témoigne d'une volonté d'harmoniser les systèmes philosophiques en conciliant la pensée religieuse musulmane et l'éthique grecque 3. Cette médecine savante arabe, suspecte en raison de ses origines étrangères et dans la mesure où elle prétend soigner non seulement les corps mais également les âmes, s'est heurtée, dès l'origine, à une médecine concurrente, dite «Médecine du Prophète », qui s'en voulait la contrepartie religieuse. Celle-ci est issue de la pratique bédouine antéislamique, reposant sur des superstitions et des remèdes simples (miel, lait et urine de chamelle, scarifications, cautérisations...). Les hadith-s (dits du Prophète), certains authentiques, d'autres apocryphes, collectés et transcrits dans les premiers siècles de l'islam, constituèrent ensuite une sorte d'extrait fragmentaire, figé et sacralisé, de la pratique médicale bédouine 4. Dès le Ixe siècle, alors que le mouvement des traductions est à son apogée, cette médecine rudimentaire commence à se mêler à la tradition savante. Certains milieux religieux s'opposent, en effet, à l'extension des sciences rationnelles; au siècle suivant, l'ijtihad, l'effort intellectuel personnel du savant à partir des textes religieux, commence à se restreindre, remplacé par la simple reproduction des solutions modèles préconisées par les fondateurs des quatre écoles juridiques de l'islam. Cette contemplation passive des gloires du passé et l'idée désormais répandue que la science est parvenue à son terme affectent le développement de la médecine dont « l'âge d'or» amorce finalement son déclin au XIIIe siècle. Au cours de la même période, la montée d'influence de la mystique soufie musulmane, privilégiant la magie et la médecine dite du Prophète, contribue à la fusion des deux traditions jusqu'à ce qu'elles deviennent presque indiscernables, sinon par les savants eux-mêmes 5. La médecine savante ne disparaît certes pas totalement et se prolonge même tardivement, comme en témoignent les travaux d'un Hassan al'Attar au début du XIxe siècle 6 qui chercha à concilier le positivisme naissant et la pensée arabo-musulmane. Cependant, lorsque la médecine moderne européenne est introduite en Égypte sous le règne de Mohammed' Ali, la médecine du Prophète, largement répandue par la
3. M. Levey: «Medical Deontology in Ninth Century Islam}) in Legacies ethics and Medicine, Chester. R. Burns ed. New York, 1977, pp. 129-144. in

4. Dans un recueil des Traditions du Prophète (le Sahih d'al-Bukhari, IXe siècle), 80 paragraphes, soit 2,3 % de l'ensemble de la collection, sont plus ou moins directement concernés par les questions médicales. 5. J.e. Burgel : «Secular and Religious Features of Medieval Arabic Medicine})

in Ch. Leslie ed. : Asian Medical Systems .' A Comparative Study. Berkeley, University
of California Press, 1976, p. 44-62.
6. P. Gran: Islamic Press, Austin & London, Roots 1979. of Capitalism. Egypt, /760-1840. University of Texas

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S. CHIFFOLEAU

pratique populaire, a supplanté la médecine savante dont les bases théoriques (Galénisme, théorie des humeurs) sont désormais dépassées. Cette adultération facilite d'autant le rejet de l'ensemble dans le domaine de la médecine traditionnelle afin de laisser place au nouveau venu.

Les enjeux d'une science islamique Le cadre théorique Ce brouillage des traditions médicales, comme des autres sciences endogènes, et leur rejet dans le domaine du traditionnel, donc de l'illégitime, rend impossible aujourd'hui leur réémergence en tant que pratiques. Aussi faut-il chercher ailleurs les caractéristiques d'une science islamique dont le concept est apparu depuis une décennie à la faveur de la reconnaissance d'un pluralisme scientifique. L'argumentation des textes théoriques sur le sujet 7 révèle la volonté d'opérer une véritable rupture épistémologique par rapport à la science occidentale réputée «matérialiste et athée », dont les résultats, bombe atomique ou manipulations génétiques, menacent la survie de l'humanité et contrarient la vocation civilisatrice des sciences. Elle définit ainsi le cadre théorique dans lequel une science islamique pourrait s'inscrire. Dans un premier temps, les auteurs de ces textes sont unanimes à affirmer qu'il n'existe pas de contradiction entre science et islam. Réconcilier ces deux domaines, c'est, en effet, justifier la démarche actuelle, puisque l'on ne peut revenir à un état antérieur en faisant l'économie des progrès scientifiques monopolisés par l'Occident au cours des deux derniers siècles, tout en renvoyant les causes de la décadence à des contingences historiques. Ce type de démarche, visant à légitimer l'intervention des musulmans dans le processus d'élaboration de savoirs nouveaux, a déjà été mené antérieurement. En effet, le poids des accusations, trop souvent portées, d'une religion sclérosante pour la pensée ou d'une contribution non créative des Arabes aux sciences du Moyen-Age marque encore la mémoire collective des musulmans. Le transfert des sciences occidentales dans le monde arabe, au cours du XIxe siècle, s'est également accompagné de tels discours. Cette époque dite de la Nahda (renaissance), qui se voulait à la fois retour aux sources du message divin et intégration de certains aspects de la société européenne, avait, par exemple, été témoin d'un débat entre Ernest Renan et le Cheikh

7. Islamic Cultural Identity and Scientific-Technological Gottstein ed. Nomos Verlagsgesellschaft, Baden-Baden, 1986.

Development.

Klaus

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al-Afghani 8, l'un des chefs de file du réformisme musulman. Ce dernier opposait au scientisme de Renan, qui faisait, par ailleurs, porter la responsabilité de la décadence musulmane sur le poids de la race et de la religion, un univers sacralisé qui n'était pourtant pas prêt à renoncer aux SCiences. D'après les auteurs des textes contemporains, la preuve de la noncontradiction entre science et islam réside dans la religion musulmane elle-même. Celle-ci n'est pas seulement une religion, mais un système total. Elle englobe tous les aspects de la vie humaine, les imprégnant de ses valeurs morales, contrairement à la religion chrétiennne, par exemple, qui opère une dichotomie entre sacré et profane. Religion et science sont les deux faces d'une même médaille et le Coran, rappellent ces auteurs, encourage l'acquisition de la connaissance et l'ouverture sur les sciences. L'univers est, en effet, considéré comme un don de Dieu, dans lequel Celui-ci est omniprésent. Il revient à l'homme d'observer et d'étudier cet univers afin d'y détecter les signes du Créateur; rechercher la connaissance, c'est parvenir à une meilleure compréhension du message divin. La fin de «l'âge d'or» du Moyen-Age et l'abandon au seul Occident des progrès scientifiques ne peuvent donc s'expliquer que par l'altération progressive du message originel du Coran, relayé par des tendances mystiques privilégiant l'irrationnel. Participer au travail scientifique est donc non seulement possible, mais même souhaitable. Cependant, la démarche scientifique ne doit être conduite que si elle repose sur certains principes. Pour qu'il y ait un véritable essor d'une science islamique, il faut effectuer un retour sur les valeurs morales contenues dans le Coran. Il s'agit, en effet, d'un recours éthique et non pas d'une utilisation du Coran comme source de connaissances scientifiques. Certes, celui-ci présente des intuitions troublantes et aborde certains thèmes scientifiques, mais ils n'apparaissent que pour rappeler au croyant que Dieu lui a donné les capacités et les facultés nécessaires pour comprendre et évaluer les phénomènes naturels 9. Pour saisir la nature de Dieu, on doit rechercher, analyser et comprendre tous les aspects de sa création. Mais une réflexion totale suppose une réflexion intérieure: la poursuite de la connaissance ne doit pas être dissociée des critères de valeurs et de morale. La science islamique doit ainsi s'inscrire dans le cadre d'un réseau de valeurs contenues dans le Coran (unicité de la création, intérêt public, justice sociale...). Le Coran, revenu à la source de toute découverte scientifique, doit alors faire obstacle à la science occidentale reposant sur l'athéisme. C'est cette dimension éthique revendiquée par la science islamique qui
8. Dialogue publié dans le Journal des Débats du 30 mars 1883 et du 18 mai 1883. 9. M.H. Sadar: «Science and Islam: is there a conflict?» in The Touch of Midas. Science, Values and Environment in Islam and the West. Edited by Z. Sardar, Manchester University Press, 1984, p. 15-25.

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s. CHIFFOLEAU

doit marquer la rupture avec la science occidentale qui tend, quant à elle, à privilégier la fin, quels qu'en soient les moyens. A l'inverse, selon une lecture islamique, l'engagement scientifique doit se faire au service de la communauté, en respectant l'équilibre de la nature. C'est la croyance en un Créateur qui doit faire du scientifique musulman un être plus conscient de ses activités et de ses responsabilités. Dans cette perspective,

la hiérarchie de la connaissance « se fonde aussi dans la croyance que la
scientia - la connaissance humaine - doit être tenue pour noble et légitime aussi longtemps qu'elle est subordonnée à la sapientia -la Sagesse divine» JO. Les arguments ici présentés soutiennent l'élaboration «officielle» d'une science islamique, conduite par les autorités religieuses et scientifiques légales. Cependant, les voix qui réclament la promotion d'une science islamique ne s'accordent pas toutes sur la méthode à suivre. En effet, il est donné à la raison humaine d'observer les structures et les mouvements de l'univers, de découvrir ses lois et ses principes et de parvenir à la découverte scientifique; pourtant, cette raison n'est pas infaillible, mais sujette à l'erreur. Aussi, si le Coran garantit la morale de toute démarche scientifique, pour certains doit-il également, en retour, corroborer toute innovation scientifique. Dans le cas où les références sont absentes du Coran, le scientifique doit faire appel à la Sunna (Tradition du Prophète) ou à la jurisprudence scientifique (jiqh). Mais une telle méthode, reposant sur l'interprétation des textes sacrés, amène le discours officiel à se voir concurrencé par des conceptions beaucoup plus extrémistes. C'est autour de la lutte pour la légitimité à énoncer ce qui doit être considéré comme adéquatement islamique que se positionnent les acteurs scientifiques (et politiques) des pays musulmans. Ainsi, pas plus que les autorités officielles, Frères musulmans et mouvements intégristes ne condamnent la science moderne mais, tout au contraire, la reprennent à leur compte Il. S'en réclamer, c'est, en effet, revendiquer la possibilité d'agir sur le réel et participer, au nom d'un idéal islamique, à un projet de réforme de la société. Cette appropriation de la science moderne, enrichie des valeurs de l'islam, ne se fait pas ici contre le seul Occident athée, mais également contre les régimes musulmans contemporains, considérés comme non-islamiques et auxquels les mouvements intégristes contestent le droit d'énoncer le bien et le juste. Si la confron10. S.H. Nasr: Sciences et savoirs en Islam. Paris, Sindbad, 1988. Il. A. Roussillon: «Science moderne, islam et stratégie de légitimation. Lecture d'un texte des Frères musulmans égyptiens », L'islamisme en effervescence, Peuples Méditerranéens, n021, octobre-décembre 1982, p. 105-127. Le texte analysé rend compte du type de raisonnement par l'absurde parfois utilisé pour légitimer certaines interventions au nom de l'islam.