SEXE EN LINGUISTIQUE

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L'originalité de ce livre est de proposer une réflexion sur la production sociale du sens dans un domaine où, généralement, on évite de l'aborder : la catégorie linguistique du genre. Consacré aux textes antérieurs aux années 70, l'auteur y expose les principales théorisations des linguistes, puis les confronte à ses propres recherches. Cette réflexion conduit vers de nouvelles interrogations, notamment sur le statut scientifique de la sémantique ou sur la pertinence politique de modalités choisies pour faire disparaître le sexisme du langage.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296277885
Nombre de pages : 162
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LE SEXE EN LINGUISTIQUE
SEMANTIQUE OU ZOOLOGIE ?

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

Claire Michard

LE SEXE EN LINGUISTIQUE
SEMANTIQUE OU ZOOLOGIE?

VOLUME

I

Les analyses du genre lexical et grammatical des années 1920 aux années 1970

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-1921-X

Dans le rapport social d'appropriation l'individualité matérielle physique étant l'objet de la relation se trouve au centre des préoccupations qui accompagnent cette relation. Ce rapport de pouvoir, peut-être le plus absolu qui puisse exister: l'appartenance physique [...], entraîne la croyance qu'un substrat corporel motive cette relation, elle-même matérielle-corporelle, et qu'il est en quelque sorte sa « cause». [. ..] La classe propriétaire construit, sur les pratiques imposées à la classe appropriée, sur sa place dans la relation d'appropriation, sur elle, un énoncé de la contrainte naturelle et de l'évidence somatique. «Une femme est une femme parce qu'elle est une femelle », énoncé dont le corollaire, sans lequel il n'aurait aucune signification sociale, est « un homme est un homme parce qu'il est un être humain ». Colette Guillaumin 1992, p. 50-51

Introduction
J'ai la conviction que je n'aurais jamais entrepris le présent travail si la contestation de l'ordre social, dont faisaient partie les mouvements féministes, qui a éclaté en 1968 n'avait si profondément fait écho à mon désir de connaissance et réveillé mes aspirations au travail intellectuel. Enrôlée dans le mariage et les maternités, comme la plupart des femmes nées juste avant la guerre, il a fallu que souffle ce vent de liberté pour que je m'engage dans les études de lettres que je n'avais pas osé entreprendre quinze ans auparavant. La découverte de la linguistique m'a fait m'orienter exclusivement vers cette discipline en second cycle. L'intérêt pour la sociolinguistique, l'analyse de discours et la sémantique, ainsi qu'une conscience féministe naissante m'ont incitée à entreprendre une thèse, en collaboration avec Claudine Ribéry, sur la façon dont on parlait des femmes et des hommes. Le choix de discours d'ethnologues comme matériau d'analyse a été conjoncturel: un texte de Pierre Clastres, « L'arc et le panier» nous avait été distribué dans un cours de sociolinguistique, pour ce qu'il exposait du rapport au

langage des indiens guyaki 1, et non pour nous faire travailler
sur la dissymétrie du traitement discursif de chaque sexe. Or, c'est la violence tranquille de ce texte contre les femmes guyaki, et contre l'objectivité scientifique, qui a déclenché le projet de thèse. C'était en 1976, et à cette époque, en France, il n'existait aucune étude du sexisme dans le langage, ni en sociolinguistique, ni en analyse de discours, ni a fortiori en linguistique. Par contre, le courant des spécificités naturelles du langage et

1. Après notre analyse, «les indiens guyaki» se révélèrent être identifiés aux seuls hommes par les constructions discursives.

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de l'écriture des femmes était représenté à l'université en sémiotique littéraire fortement orientée par la psychanalyse. Cependant, dès le début des années 1970, existaient, intégrées à des recherches critiques, en sociologie et en anthropologie, des analyses magistrales de la façon dont sont parlés les rapports de pouvoir de race et de sexe ainsi que des réflexions importantes sur l'irrationalité du traitement intellectuel que le langage révèle, dans le discours scientifique comme dans le discours banal. Je pense à L'Idéologie raciste: genèse et langage actuel de Colette Guillaumin, ouvrage paru en 1972, ainsi qu'à «Notes pour une définition sociologique des catégories de sexe» de Nicole-Claude Mathieu, article paru en 1971. Mais ces recherches étaient inconnues en sciences du langage. Dans les années 1970, il y avait donc deux approches des sexes et du langage radicalement opposées: l'une privilégiait le rapport des sujets parlants femmes à la langue en fonction de leur sexe, perçu comme bio-psychologique, et elle s'inscrivait dans les recherches littéraires; l'autre analysait les effets mentaux inhérents aux rapports de pouvoir concrets et leur expression par le langage, autrement dit les formes linguistiques de l'idéologie sexiste, et elle s'inscrivait dans une démarche de sociologie de la connaissance. La recherche d'un directeur de thèse s'est heurtée au fait que, du côté des femmes, ce qui était évidemment le choix de Ribéry et de moi-même, les professeurs en sciences du langage intéressés 2 par le projet n'avaient pas le rang requis et que ceux en sociologie ou en histoire, habilités à diriger des thèses ont refusé, par honnêteté intellectuelle, parce qu'ils s'estimaient ignorants en linguistique. Nous n'avons guère
2. L'accord au genre masculin est un accord grammatical strict, et non un accord avec le sexe des référents désignés. Je tente, dans la mesure du possible, par la forme de mon discours, de ne pas définir les femmes comme sexe mais comme agent d'une profession. Pour moi, s'il est nécessaire de dire explicitement que les professeurs en question sont des femmes, il n'est pas moins nécessaire de leur attribuer la généralité de la profession, généralité qui n'est portée que par le genre masculin. Cette question, qui est une application pratique de mon travail, sera développée dans le cours de cet ou vrage.

INTRODUCTION

Il

cherché du côté des célébrités hommes du monde linguistique: la première sollicitée nous ayant grossièrement menti en nous répondant que la recherche était déjà faite et qu'elle n'avait rien donné, le premier inconnu qui a accepté a fait l'affaire. Il a eu le mérite de nous laisser penser librement. La parution de la revue Questions féministes, fin 1977, pendant l'élaboration de la thèse, a été un événement scientifique essentiel pour la conceptualisation sociologique de l'analyse linguistique. Outre des analyses matérialistes convaincantes du rapport social construisant les sexes en tant que classes, analyses que nous avions cherchées en vain dans les textes des théoriciens marxistes appartenant à la classe de sexe dominante, nous avons trouvé dans cette revue les références de publications antérieures, également fondamentales. Nous avons ainsi découvert un ensemble de textes, d'orientation théorique et politique matérialiste, conceptualisant les rapports de pouvoir et l'idéologie naturaliste qui leur est inhérente dans nos sociétés contemporaines, dont les premiers dataient du tout début des années 1970, et que l'institution universitaire ignorait superbement 3. Nous avons alors articulé l'analyse des formes linguistiques décrivant les activités des femmes et des hommes dans des textes d'ethnologues hommes avec ces théorisations matérialistes des rapports sociaux de sexe, théorisations qui ont joué un rôle important dans notre compréhension de la pro3. Il s'agit des publications de Christine Delphy (2e éd. 1998), Colette Guillaumin (2e éd. 1992), Nicole-Claude Mathieu (2e éd. 1991), Monique Plaza (1977), Paola Tabet (2e éd. 1998), Monique Wittig (3e éd. 2001). Il pourrait sembler hors de propos que, dans un ouvrage dont la discipline dominante est la linguistique, je fasse fréquemment référence à ces textes et à quelques autres, qui combattent tous la perception naturaliste des rapports sociaux de sexe. C'est cependant une nécessité. D'une part, sans ces recherches, la mienne n'existerait pas, ou, à tout le moins, n'aurait pas eu le même développement, et, d'autre part, ma démarche en sémantique linguistique fortement ancrée sur une analyse matérialiste est si étrangère aux recherches en sémantique, qu'il est indispensable de l'expliciter de façon réitérée. L'articulation des points de vue critiques, développés dans d'autres disciplines que la linguistique, avec mon analyse du sens du genre en français s'est construite au cours d'une réflexion dans la longue durée et elle demeure peu compréhensible si je n'en signale pas quelques jalons.

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duction sociale du sens, et qui demeurent pour moi, dans le présent travail, une source incomparable de réflexion. Cette première étape de recherche, publiée en 1982 sous le titre Sexisme et sciences humaines: pratique linguistique du rapport de sexage, est donc une analyse sémantique de type linguistique 4, fortement ancrée dans une approche sociologique. Elle établit une solidarité entre l'interprétation sémantique des formes discursives utilisées pour décrire les activités de chaque sexe et les effets mentaux du rapport d'appropriation généralisé (le sexage) construisant les sexes en tant que classes dans notre société (Guillaumin 1992, 1ère éd. 1978 a et b). Pour synthétiser les résultats de cette première recherche, je dirai qu'à l'intérieur des textes se mettent en place deux réseaux de détermination linguistique dissymétriques, l'un modalisant la qualité de la relation entre notion de femme ou d'homme et procès désignant des activités, l'autre, jouant sur le choix des termes désignant chaque notion (les
champs lexicaux de «femme» et d'« homme»

).

L'ensemble des formes utilisées pour décrire les activités des femmes n'est pas homogène: si le plus souvent, le lexique et la relation de base forment un schéma d'énoncé potentiellement agentif (par exemple: femmes - accomplir activités spécifiques), les énoncés une fois construits n'actualisent pas cette agentivité potentielle ou même l'annulent, ce qui est le cas de l'exemple suivant: «tandis qu'il [le campement] est pour les femmes le lieu où s'accomplissent leurs activités spécifiques ». On peut comparer cet énoncé à ce que serait la construction agentive des mêmes termes de base: tandis qu'il est pour les femmes le lieu où elles accomplissent leurs activités spécifiques. La sai4. Au sens où la mise en évidence du sens des termes se fait à partir des construction syntaxiques dans lesquelles ces termes apparaissent (par exemple, étude de l'opposition sémantique entre «se consacrer à» v s « s'occuper de» à partir des oppositions de constructions: «se consacrer aux semailles, au sarclage et à la récolte des légumes» vs « s' occu per de préparer le lieu des plantations en abattant les arbres et en brûlant la végétation sèche»).

INTRODUCTION

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sie des objets de discours femmes en tant que non-agents - et

par conséquent en tant qu'humains

problématiques 5 -,

construite par la détermination verbale, est confirmée par la qualité de la détermination nominale: désignations privilégiées en tant que sexes et sexes dépendants (<< femmes », « épouses », «mères») 6, et absence de construction en tant qu'individus particuliers faisant partie d'un ensemble. Le statut d'humains problématiques, humains-non-humains en quelque sorte, est également construit par la référenciation intra-discursive des termes génériques qui exclut fréquemment le groupe de sexe femelle (par exemple: «Même si l'enfant est mort-né, les Baruya soupçonnent toujours leur femme d'avoir tué leur enfant»). A l'opposé, l'ensemble des formes utilisées pour décrire les activités des hommes jouent toutes dans le sens de leur construction discursive en tant qu'agents et par conséquent humains absolus (par exemple: «ils l'investissent [la forêt] effectivement, obligés qu'ils sont de l'explorer avec minutie
5. Linguistiquement parlant, c'est l' agentivité qui sépare la notion d'humain de celle d'animal. Pour un exposé détaillé des tests objectivant la notion d'agent, voir Michard et Ribéry 1982, p. 22-31. 6. Parmi une foule d'exemples de l'énonciation des femmes en tant que sexe, opposée à celle des hommes en tant qu'acteurs sociaux, en voici quelques uns extraits de discours variés: «Le violoncelliste Mtislav Rostropovitch et sa femme sont privés de la citoyenneté soviétique », Le Monde, 17 mars 1978. « Sa femme» est la cantatrice Galina Vichnevskaïa. « Les cadres supérieurs, les petits patrons, les agriculteurs et les femmes», énoncé canonique en sociologie. «Francis Poulenc et Wanda », émission à France Musique au début des années 80. «Wanda» est la claveciniste Wanda Landowska qui a fait revivre le clavecin, tant dans la musique ancienne que dans la musique contemporaine. Francis et Manuel (de Falla) ont écrit pour Landowska. L'utilisation du prénom, opposée à celle du nom patronymique a le même effet d'immersion des femmes dans la classe des femelles (les animaux domestiques n'ont pas jusqu'à présent de nom patronymique mais un appellatif, qui peut d'ailleurs être un prénom). Tandis que le nom patronymique individualise juridiquement, il détermine la personne en tant que personne sociale. Outre le mépris, la pratique du prénom pour les seules femmes est très efficace pour qu'elles ne laissent pas de trace dans le monde social, en particulier intellectuel, artistique, politique: savez-vous qui sont Jacques, Alain, Pierre, Paul, Maurice...? (Sur la transparence des femmes, voir Guillaumin 1978 c).

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pour en exploiter systématiquement toutes les ressources»). De façon cohérente, les déterminations nominales présentent les objets de discours hommes en tant qu'agents (<< chasseurs », « chanteurs », «poètes »...) et individus faisant partie d'un ensemble. Et l'attribution de l'humanité absolue à la seule notion homme fait fréquemment de cette dernière le référent caché des termes signifiant un ensemble d'humains. Or, loin d'être un dérapage sémantique sans importance, la façon de parler des femmes et des hommes et de les énoncer comme humains relatifs ou humains absolus est le noyau dur de la signification qui sous-tend l'argumentation des auteurs. En effet, quel que soit le type de division socio-sexuée du travail, le travail accompli par les humains relatifs, quand il n'est pas occulté ou perdu en cours de texte, sera toujours jugé de moindre qualité et de moindre importance pour la société décrite et plus comme des occupations que comme du travail 7. Du point de vue linguistique, le fait que les manières de dire (choix du lexique et ensemble des constructions grammaticales) soient déterminantes dans les estimations de l'importance sociale respective des activités de chaque sexe est un argument décisif pour considérer l'idéologique comme l'élément fondamental dans la construction du sens 8.
7. Catherine Viollet (1987, 1988, 1991), à partir d'un terrain d'analyse très différent du mien, des conversations entre adolescents des deux sexes, met en évidence le fonctionnement hétérogène de la notion travail: un premier domaine référant au travail rémunéré, à l'extérieur, est construit comme relevant de la notion travail à part entière, tandis que le deuxième domaine, référant au travail domestique non-rémunéré, est construit comme instable, tantôt relevant et tantôt ne relevant pas de la notion. Elle observe également l'énonciation obsessionnelle de la notion femme en tant que sexe, « femme », liée à l'énonciation de la notion homme par des termes de métier. 8. Par exemple l'énoncé déjà cité note 4: «L'agriculture par exemple relève autant des activités masculines que féminines, puisque, si en général les femmes se consacrent aux semailles, au sarclage des jardins et à la récolte des légumes et céréales, ce sont les hommes qui s'occupent de préparer le lieu des plantations en abattant les arbres et en brûlant la végétation sèche ». L'analyse de cet énoncé (Michard 1999, 2000), montre que c'est l'absence de construction de l'agentivité pour les objets de discours fem-

INTRODUCTION

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Le sens de ces manières de dire: agent et humain / nonagent et sexe, peut alors s'interpréter comme l'expression directe, mais non assertée explicitement, de la pensée des sexes dans le rapport d'appropriation caractérisant la société des auteurs, c'est-à-dire la nôtre. Les traits sémantiques /non-animé/, /animé/, /humain/, et, dans une moindre mesure, /femelle/, /mâle/ sont reconnus par l'ensemble des linguistes comme traits pertinents ayant des effets formels dans toutes les langues. Du point de vue zoologique, l'opposition de sexe s'applique aux humains et à un grand nombre d'espèces animales, on pourrait donc en déduire que le sexe est un trait superordonné à ceux d'humain et d'animal. Mais ce n'est pas ce que l'on constate du point de vue linguistique, en français. Pour les animaux, si le sexe est signifié par des oppositions lexicales (substantifs différents: jument / cheval; vache / taureau, ou variations morphologiques: chien / chienne; tigre / tigresse), comme pour les humains, un grand nombre d'animaux sont désignés par des substantifs épicènes (substantifs de genre masculin ou féminin désignant aussi bien le mâle que la femelle) : «la girafe », « le boa », «la mésange », « le chardonneret », phénomène qui rapproche les animaux des notions non-animées
(<<

la carotte », « le navet », « la table », « le lit»). On voit donc

que les substantifs désignant les animaux ont, du point de vue du genre, un statut intermédiaire entre les substantifs désignant les humains et ceux désignant les notions non-animées et que le sexe n'est pas, en français, un trait sémantique superordonné à ceux d'humain et d'animal, sauf, peut-être, quand il s'agit du sexe femelle. A partir des conclusions de notre thèse: objets de discours hommes construits comme agents de leurs pratiques et individus particuliers, et objets de discours femmes construits comme non-agents de leurs pratiques et éléments identiques non-individualisés (sexe), j'ai fait l'hypothèse que les propriétés d'humanité et de sexe avaient des poids inverses pour

mes, opposée à l'emphase agentive pour les objets de discours hommes qui fonctionne comme preuve du jugement d'équivalence entre les travaux agricoles de chaque sexe.

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les notions de femme et d'homme et que cela entraînait les oppositions de détermination linguistique des énoncés. La notion d'homme serait pleinement déterminée en tant qu'humain (/humain! serait la propriété catégorisante, /mâle/ serait une propriété qualifiante, subordonnée) tandis que celle de femme ne le serait pas; les constructions discursives la placent du côté de l'animalité et des objets inanimés (/femelle/ serait la propriété catégorisante, /humain/ serait une propriété qualifiante, subordonnée). Cette structure sémantique s'appliquerait de façon générale en français. J'en ai étudié les effets syntaxiques et lexicaux dans Sexisme et sciences humaines, je me propose, dans le présent ouvrage, d'en examiner la pertinence dans la définition du sens du genre lexical et grammatical lorsqu'il s'applique aux termes désignant les humains. L'idée d'inverser la relation entre trait sémantique catégorisant et trait sémantique qualifiant (que l'on peut se représenter comme le rapport entre un substantif et un adjectif qualificatif: femelle humaine) pour la notion de femme et, en conséquence, pour le genre féminin, est issue de la confrontation entre trois analyses: la défaillance de l' agenti vité des objets de discours femmes, comparativement à la pleine agentivité construite pour les objets de discours hommes, dans les discours d'ethnologues 9 (l'agentivité différenciant linguistiquement l'humain de l'animal, le défaut d'agentivité renvoie à l'animalité), la catégorisation idéologique des membres de la classe de sexe appropriée par un trait physique, le sexe, démontrée dans les recherches de Guillaumin et de Mathieu, et, ainsi que nous le verrons dans cet ouvrage, la dissymétrie référentielle du genre (le féminin ne s'applique qu'aux êtres de sexe femelle, mais le masculin ne s'applique pas qu'aux êtres de sexe mâle) relevée par la plupart des linguistes. Si les linguistes de la période considérée dans ce premier volume ne mettent pas en doute le sens générique du genre
9. Cette opposition dans la construction discursive de l'agentivité, entraînée par le sexe, n'est pas spécifique des discours scientifiques, elle est la caractéristique des usages dominants du français (c'est-à-dire reconnus comme normaux).

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