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Signification des noms indiens de Guadeloupe

De
366 pages
Un siècle et demi après leur arrivée en Guadeloupe, les Indiens portent toujours des noms qui leur ont été légués par leurs ancêtres. La conscience d'appartenir à cette civilisation antique n'a jamais cessé d'exister dans leur imaginaire comme dans leur vie quotidienne. Cet ouvrage consacré aux noms indiens de Guadeloupe, répond au désir et à la volonté d'un grand nombre de Guadeloupéens d'origine indienne de se découvrir à travers leur origine, leurs patronymes.
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Signification des noms indiens de Guadeloupe

Appassamy MURUGAIYAN Ernest MOUTOUSSAMY

Signification

des noms indiens

de Guadeloupe

L'HARMA TI AN

@ L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion. hannattan@wanadoo.fr hannattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07728-7 EAN : 9782296077287

DES MÊMES AUTEURS
APPASAMY MURUGAIYAN

1983 (co-auteur) Guide des langues, Méthodes et Programmes, Bibliothèque publique d'infonnation (Centre d'Infonnation et de Recherche pour l'Enseignement et pour l'Emploi des Langues - CIREEL), Paris, Groupe Tests, 568 p. 1984 (éd.) Langue et Culture tamoules, recherches n° 6, Université Paris 8. Cahier de

2000 Tamoul. Vanakkam bonjour méthode ere d'initiation à la langue tamoule. [3e éd. rev. et augm, 1 éd. 1986], Bibliothèque publique d'infonnation, Centre Pompidou, XIV -346 p. ill. en noir, cartes et coffret de 5 cassettes audio. 2004 (participation à l'édition avec J.-L. Chevillard et E. Wilden), South-Indian Horizons (Felicitation Volume for François Gros), Institut Français de Pondichéry et Ecole Française d'Extrême Orient, Pondichéry.
ERNEST MOUTOUSSAMY Il pleure dans mon pqys, Roman, Fort-de-France, 1980 Cicatrices, Poésies, Editions Livre Caribéen, Paris, 1985 Editions Désormeaux,

Caribéennes

-Présence

du

Guadeloupe: le mouvement communirte et JeJ déPutés SOUJla IVe République, Essai, l'Harmattan, Paris, 1986

Aurore, Roman,

l'Harmattan,

Paris, 1987

La Guadeloupe et son Indianité, Essai, Editions Caribéennes, Paris 1987 Les DOM TOM: e,!/eugéopolitique, économique et stratégique, Etude, l'Harmattan Paris, 1988 Un danger pour lu DOM: L'intégration au marché umque euroPéende 1992, l'Harmattan, Paris, 1988 Des champs de canne à sucre à l'Assemblée nationale Poésies, l'Harmattan, Paris, 1993 Aimé Césaire, député à l'AJJemblée Nationale l'Harmattan, Paris, 1993 Chmha et S OJJO, Roman l'Harmattan, Paris, 1994 1945-1993,

Faune, Flore, esPèces rares du PalaÙ Bourbon, Poésies Collection Club des Poètes, Paris, 1994
L'Outre-Mer sous la préJidence de FrançoÙ Mitterrand, l'Harmattan, Paris 1996 Inventer l'emploi en Outre-lyIer, 1'1f armattan, Paris, 1997 MétÙse Fille, Poésies, Ibis Rouge Editions, 2001 Les député!- de l'Inde françaÙe à l'AJJemblée Nationale sous la IVe République, l'Harmattan, Paris, 2003

A la recherchede l'Inde perdue, Poésies, l'Harmattan, Des des, baÙersde Dieu à la terre,Poésies, l'Harmattan,

Paris 2004 Paris 2005 avec

Le messagedesjleurs desAntdlu Unejleur.. .un poème Co-produit Magguy CHAULET, Editions Duo Presse, 2007.

REMERCIEMENTS

C'est pour nous un plaisir de dire ici nos vifs remerciements à plusieurs de nos amis et collègues qui nous ont apporté leurs aides dans la réalisation de cet ouvrage:

Aravindan Ki. Pi. Paris; Mahapatra Bibuthi, linguiste; Negers Daniel, INALCO, Paris; Ponnanamn Francis, chercheur et écrivain indépendant, Martinique et Guadeloupe; Soudarsane Mourougou, Directeur, Puducheri Institute of Language and Culture (PILC), Pondichéry ; Moudiappanadin Joseph, INALCO ; Sheersakar Aparna INALCO ;

Toutefois, toutes les idées et interprétations exprimées dans ce recueil relèvent entièrement de nos responsabilités.

AVERTISSEMENT Ce recueil de noms indiens de Guadeloupe, attendu depuis longtemps, répond au désir exprimé par un grand nombre de Guadeloupéens d'origine indienne: savoir qui nous sommes à travers le nom gue nous portons. Un tel désir se justifie à plusieurs points de vue. Un siècle et demi après leur arrivée dans cette île, les Indiens portent toujours des noms gui leur ont été légués par leurs ancêtres. Devenus ainsi les dépositaires d'un patrimoine culturel millénaire, la conscience d'appartenir à cette civilisation, même lointaine parfois, n'a jamais cessé d'exister dans leur imaginaire comme dans leur vie guotidienne. Après une période d'atermoiements inévitable, les contacts avec le pays des ancêtres gu'est l'Inde se nouent enfin. Nous sommes, en effet, dans la mouvance des sentiments diasporigues, où la diaspora indienne aux guatre coins du monde affiche aujourd'hui une visibilité. Cette visibilité n'est pas la simple conséguence d'une migration massive mais le fruit d'un métissage culturel réciprogue issu d'un double phénomène: la dissémination dans les cing continents de la culture indienne plurielle - bengali, hindi, tamoul, télougou - avec toutes ses diversités, et par là même la construction d'une identité plurielle dans les îles, terres d'accueil. Chacun est conscient de la contribution des uns et des autres à la transmission du patrimoine indien depuis plus d'un siècle et demi. Aussi, dans ce même contexte insulaire, foyer vivant de la diversité culturelle, de la mosaïgue culturelle et multilingue, la guestion identitaire se pose plus gue jamaIs.

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Au moment où toutes les communautés pluriculturelles s'interrogent sur la relation entre mondialisation et identités communautaires, celle-ci semble désormais s'inscrire dans un espace transnational où domine la notion d'appartenances multiples. Toutefois, face à la mondialisation galopante, l'identité communautaire, au lieu de se laisser absorber, cherche à s'affirmer parr de nouvelles formes d'expression tout en puisant sur ses contenances historiques et culturelles. Dans ce contexte, le désir de se connaître se justifie comme le disait Socrate: «Connais-toi toi-même, ainsi tu connaîtras l'univers et les Dieux ». C'est dans ce périple que se situe ce recueil de noms propres indiens, comme support d'un indice majeur, parmi d'autres, de l'identité plurielle des Guadeloupéens d'origine indienne. Ce recueil n'est pas un dictionnaire de noms propres. Ce n'est pas non plus une étude anthropologique, ni sociologique ou encore étymologique dans le sens strict du terme. Cependant, il se sert de toutes ces informations pour nous aider à saisir et à comprendre la signification culturelle des noms indiens portés en Guadeloupe. Il ne nous est pas possible de présenter dans ce livre tous les noms indiens de Guadeloupe, car certains noms sont difficiles à identifier. Seule une étude comparée des noms indiens dans plusieurs îles pourrait nous permettre de mieux étudier l'intégration et l'adaptation de ces noms dans les contextes culturels et linguistiques insulaires francophones. Notre objectif ici est de mettre des informations de toutes les sources possibles - mythologiques,
-

tirées

littéraires et traditions orales
désireuse de connaître

à la portée de toute personne
des

la signification la plus courante 10

noms indiens. Aussi, nous a-t-il semblé légitime et opportun de proposer ce répertoire de noms propres indiens comme un outil identitaire. Il fournira d'une part, nous l'espérons vivement, une autre historicité et réalité socioculturelle et d'autre part, la base d'une réflexion associée à la modernité et au changement. Ces notions clés de l'identité locale caractérisée par leurs multiples appartenances serviront à créer une unité tout en préservant les diversités.

Il

INTRODUCTION
Après l'abolition de l'esclavage en 1848, les autorités coloniales françaises firent appel à la main d'œuvre originaire de l'Inde pour sauvegarder l'économie sucrière. Ainsi, furent introduits en Guadeloupe 42326 Indiens de 1854 à 1889, selon un contrat d'engagement qui déterminait leur mode de vie sur l'habitation sucrière. Ils provenaient d'une part, de l'Inde du Sud notamment des régions tamoules de l'ancienne présidence de Madras (pondichéry, Karikal), de Mahé dans le pays malayalam (actuel Kerala), de Yanaon dans le pays télugu, et d'autre part de l'Inde du Nord avec comme bases de départ Calcutta et Chandernagor. Ils ont été acheminés vers la Guadeloupe en 96 convois. Le premier bateau qui portait le nom de l'Aurélie a marqué fortement la mémoire indienne. La diversité des origines frappée surtout par le culte et la langue va s'inscrire en Guadeloupe dans le processus d'assimilation imposé par la société d'habitation. Cette dernière héritée de l'esclavage caractérisée par un paysage ou dominent la canne à sucre avec la sucrerie, les cases, les moyens de production, les animaux (bœufs et mulets), est aussi l'espace de vie et de travail, c'est-à-dire le creuset sociologique où va s'élaborer la créolisation de l'indianité. Le contact avec ce nouveau monde issu de l'esclavage fut difficile car l'Indien se trouva dans un milieu hostile en rupture totale avec son cadre d'origine. Le choc se traduisit immédiatement par l'impossibilité pour lui de reconstituer son système socio-religieux qui organisait ses relations avec l'espace, le temps, la famille, le culte, l'habitat, le travail, l'économie...

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Très vite, son monde socio-culturel vole en éclats et son identité commence à subir l'érosion de la société coloniale fondée sur l'exploitation et l'assimilation. Ce système néo-esclavagiste va disparaître progressivement pour s'éteindre avec la loi de départementalisation de 1946. La société d'habitation ellemême sera complètement effacée du paysage au début des années 70. L'engagé indien subissait un véritable asservissement sur l'habitation sucrière qui fonctionnait sous le régime du décret du 13 février 1852 et de l'arrêté gubernatorial du 10 septembre 1855, instaurant le délit de vagabondage. Aux yeux de l'autorité coloniale, il fallait toujours justifier d'un travail régulier, dont les détails étaient mentionnés sur un livret qui permettait de contrôler la présence et l'activité de l'immigrant. En rendant le travail obligatoire, on avait livré l'immigrant à l'arbitraire colonial. La durée de la journée de travail pendant la récolte notamment n'était pas limitée. L'engagé était tenu de travailler tant que les besoins de l'habitation l'imposaient. Soumis sans garantie à la justice, ses plaintes n'aboutissaient pas, car les fonctionnaires coloniaux étaient souvent les complices des planteurs. Exploité outrancièrement, son salaire et des avantages en nature étaient troqués contre des litres de tafia. Frappé par les épidémies, brisé et détruit par les terribles conditions de travail et les mauvais traitements, l'Indien mourrait précocement. Même si le taux de mortalité très élevé pendant les deux premières décennies de l'immigration diminue par la suite, la population d'origine indienne fut décimée.

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Il suffit d'examiner les chiffres pour évaluer l'importance de l'hécatombe. Ainsi, sur les 42 326 Indiens, introduits en Guadeloupe, un siècle après la fin de l'immigration, ils sont à peine 75.000. Par ailleurs, chacun de ces engagés portait un patronyme. Si on prend en compte les homonymes et les 8.000 immigrants qui sont retournés en Inde on devrait retrouver actuellement au moins 30.000 patronymes en Guadeloupe. Or, le travail de recherche effectué fixe à moins de 1.000 les patronymes qui ont survécu. Cette différence énorme ne peut s'expliquer que par le nombre élevé de morts sans descendants. L'extinction de ces patronymes identitaires témoigne du crime perpétré contre ces ancêtres et traduit l'appauvrissement de l'onomastique indo-guadeloupéen. L'assignation à résidence de l'Indien sur l'habitation sucrière, le détermina à forger sa ruralité. Il tenta d'adapter ses spécificités propres à son environnement physique et sociologique pour résister à l'entreprise de dépersonnalisation et sauvegarder son patrimoine. Le statut servile qu'imposait l'organisation socioéconomique de l'habitation, fondé sur la soumission, la misère et l'injustice, ne favorisa nullement le maintien et la défense des spécificités originelles. Seul l'attachement à la terre de façon consciente ou inconsciente, plaida en faveur de la sauvegarde de certaines traditions. La terre guadeloupéenne qui accepta d'abriter les divinités, qui laissa pousser le vêpêlê, perçue comme une part charnelle de l'Inde, comme la Terre-Mère, comme l'affirmation de la patrie des ancêtres qui respire et qui souffre, suscita une formidable volonté d'appropriation chez l'Indien, marquée par l'amour, la spiritualité, le désir de production, d'épanouissement, de réussite et de reconquête de l'Inde. 15

Défricher, labourer, planter, récolter, communiquer avec le paysage, c'était faire vivre la Terre-Mère, faire renaître l'univers hindou, redonner la parole à l'oubli et assurer une forme de continuité de façon éloquente dans un monde muet et sans âme. Dans ce monde rural, seule la langue créole était utilisée. Le français, langue du maître et de l'autorité, était absente sur la plantation. Les Indiens sont donc obligés d'acquérir la langue créole et d'inventer les sons qui n'existent pas dans la langue maternelle. Il se crée un champ du bilinguisme dans le champ de canne à sucre. Le phénomène de diglossie fait son œuvre avec une caractéristique majeure, l'illettrisme, car on ne sait ni lire, ni écrire. La coexistence du créole et des langues indiennes n'est pas pacifique. Elle est violente et se traduit par le mépris, ce qui contraint l'Indien au silence et au reniement, compte tenu du rapport de force numérique. Selon les études réalisées par les chercheurs sur la répartition linguistique des immigrants originaires de l'Inde, on peut admettre que les langues suivantes ont été importées en Guadeloupe: tamoul, hindi, râjasthâni, gujarâtî, bihari, kanada, toulkou, télougou, malayâlam, cinghalam, guérindou, ourdou, bengali.
Certes, le tamoul et le hindi parlés par la majorité des immigrants ont plus résisté au processus d'assimilation et marquent encore aujourd'hui certaines familles d'origine indienne.

Mais, quand on sait qu'il existe beaucoup de dialectes pour le tamoul et le hindi et que les aires d'origine de recrutement ont été nombreuses, on devine la complexité d'un décodage des patronymes actuels.

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Dans la société rurale, berceau de l'oralité, l'Indien doit se défaire de sa langue. Les nouveau-nés sur l'habitation sucrière sont élevés en créole. Le tamoul, le télougou et le hindi se font de plus en plus discrets, sachant qu'il n'y a pas de promotion possible avec ces langues maternelles. La séparation est douloureuse dans la vie de tous les jours. Seul le domaine sacré du culte reste impénétrable et inassimilable. Cependant, au fur et à mesure que s'accomplissait, à partir de 1854, l'assimilation des immigrants indiens déjà sur place, les vagues successives de nouveaux arrivants jusqu'en 1889 entretenaient la présence et l'utilisation des langues indiennes. Il est aussi évident que l'Indien créolisé devenu agent de l'assimilation accentuait le processus d'acquisition de la langue créole par les nouveaux venus. Le travail du couple créole-tamoul n'était pas pour autant simple. Car, le conflit linguistique, qui se traduisait par la disparition des langues indiennes au profit du créole, se heurtait à de fortes résistances. Les langues maternelles indiennes survécurent un temps dans les familles avant de disparaître, emportées par les exigences et les besoins de la société. On peut considérer que 50 ans après la fin de l'immigration indienne, il n'y avait presque plus de langues indiennes parlées en Guadeloupe à quelques exceptions près. Dans la langue créole se retrouvaient alors des termes indiens n'ayant pas de traduction, ainsi que les patronymes identifiant ces immigrants de l'Inde. Compte tenu de l'organisation sociologique des régions d'origine par rapport au système de castes et à la hiérarchisation sociale, le nom patronymique de l'Indien recelait les caractéristiques de son identité. Malgré la 17

francisation de l'orthographe, on peut encore faire parler le patronyme et enrichir la connaissance des citoyens d'aujourd'hui quant à leur ascendance. C'est une façon de jeter un peu de lumière sur ce passé enfoui dans l'anonymat et de ramener à la vie des parcelles d'identité constitutives de la personnalité guadeloupéenne. Si le patronyme situe l'Indien ethniquement, il capitalise aussi dans sa chair des liens de nombreuses générations et détermine parfois sa posture culturelle. Il est un miroir, terni peut-être, mais encore précieux à l'identité humaine caribéenne. Des noms ancrés dans les mémoires, faute de photographie, nourrissent les souvenirs et donnent une image de ces ancêtres. Le cadre assimilationniste et la conversion au catholicisme imposent une importante évolution des noms d'origine indienne qui se traduit par des prénoms chrétiens tirés du calendrier européen. La survivance de quelques prénoms indiens exprime une forme de résistance et de fidélité à l'Inde. Bien entendu, le baptême chrétien signifiait à l'époque la rupture totale avec l'Inde, le renoncement à l'hindouisme et l'adoption définitive de la Guadeloupe. Par souci de réussite de leur intégration, certains Indiens n'ont pas hésité à changer de nom, pour, pensaient-ils, garantir l'avenir à leurs enfants. Il est à noter que pour bon nombre d'engagés, sujets britanniques, la naissance de leurs enfants sur le sol français, faisait de ceux-ci des citoyens français et inscrivait ainsi la famille presque définitivement dans le cadre français, que ce soit l'Empire ou plus tard la République. Et c'était pour eux un signe de promotion et d'intégration. L'appropriation du nom indien par les engagés euxmêmes ne fut pas toujours évidente, compte tenu de la politique de dévalorisation des planteurs et du flot de moqueries des anciens esclaves qui caricaturaient la 18

prononciation des patronymes. La survivance de ces patronymes est heureuse car elle traduit non seulement une réalité socio-historique, mais aussi une caractéristique majeure de l'identité culturelle constitutive de la personnalité d'origine indienne et de la société guadeloupéenne. Les mutilations subies par ces patronymes (déformation, francisation, amputation, renonciation...) ne les ont pas fait disparaître. Même si, ils intriguent encore, ils enrichissent aujourd'hui le patrimoine ethno-culturel et méritent certainement d'être mieux connus. La compréhension du cheminement géographique, historique et sociologique de ces noms est une nécessité pour tenter de rendre plus lisible le passé et mieux éclairer l'avenir et les relations avec l'Inde. C'est une page de l'histoire à expertiser qui permettrait d'expliciter le processus d'intégration par assimilation et de se ré approprier le patrimoine tout en accomplissant le devoir de mémoire à l'égard des ancêtres. La recherche des racines, la reconstitution des arbres généalogiques sont des défis à relever. L'analyse des noms exhumés, le suivi des bénéficiaires, peuvent nous permettre de mieux comprendre le brassage indo-indien et le processus du métissage. Le creuset de l'habitation sucrière et l'intégration dans le monde français ont éteint le phénomène de castes et effacé les différences d'origine. Les Indiens étaient acculés à épouser un destin commun. Cette première synthèse marquée par la phase administrative française de retranscription des noms et par l'adaptation imposée par le catholicisme, établit la base existentielle de l'Indien dans le processus d'assimilation coloniale. Sa créolisation porte tout de même une part d'indianisation dont son nom reflète l'image. Les multiples péripéties qui ont conduit aux noms actuels ne permettent pas en toute certitude d'identifier le détenteur du nom à sa signification. Autrement dit, le nom 19

porté aujourd'hui par la personne peut ne pas traduire fidèlement ses origines. Les confusions, les substitutions, les modifications, les déformations, les falsifications ont profondément altéré les données originelles. D'autant plus que l'établissement des noms en Inde, que ce soit par les français ou les anglais, ne traduisait pas nécessairement la réalité. Des faux, des abus notamment pour s'évader de sa caste étaient semble-t-il assez courant. Par ailleurs, l'homonymie qui existait dans le registre des noms n'établissait pas toujours les liens de parenté. Les noms se ressemblaient sans pour autant qu'il y ait d'ascendance commune entre les personnes. Il convient de signaler malgré toutes ces difficultés, que l'administration n'a jamais pris la responsabilité d'attribuer un nom occidental aux engagés indiens en vue d'effacer leur identité. Le processus de francisation respectait l'identité ethnique. Dans l'étude typologique des patronymes, les suffixes sont les éléments les plus parlants. Ils situent l'engagé par rapport à la caste, à la région d'origine, à la langue mère, à la profession et la religion... C'est presque une photographie de l'individu. Certains noms sont des patronymes de divinités. D'autres recèlent des qualificatifs qui caractérisent une spécificité de l'intéressé. Outre le facteur bio-génétique, l'indicateur patronymique constitue un élément identitaire fort de la présence indienne aux Antilles. Certes, la volonté de certains de se sentir intégrés et français, les poussa parfois à renoncer à leur nom d'origine au profit d'un patronyme français. C'était aussi pour eux, une rupture avec leur passé portant les stigmates de l'exclusion, du mépris et de la dévalorisation.

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Il est tout de même à noter à contrario, que le tamoul et le hindi, du fait de l'arrivée des flux d'immigrants sur près de quatre décennies (1854-1889), porteurs de ces deux langues, ont été sans cesse nourris et revitalisés, malgré le travail de la créolisation. On peut considérer que c'est la fin de l'immigration et le renoncement à tout retour en Inde qui portèrent atteinte à l'existence de ces deux langues. Elles ne furent conservées en définitive que dans le culte, dans la francisation des patronymes d'origine, dans une part d'indianisation de la langue créole et pour quelques mots et expressions dans certaines familles. Le nom et notamment celui des anciens, dans ce contexte chargé d'affection et d'attachement prenait une dimension d'adulation pour certains Indiens. Ainsi, tel prêtre célèbre, telle grand-mère voyait son nom valorisé par un additif affectif. C'est-dire que malgré l'offensive assirnilationniste et l'entreprise de démantèlement de l'ethnicité poussant l'indien à se dépouiller de ses spécificités pour se fondre dans l'idéologie dominante, la résistance à la capitulation identitaire était tout de même assez forte. Les derniers bastions qu'étaient le cercle familial et le culte ne tombèrent pas et demeurèrent dépositaires de l'identité indoguadeloupéenne. Cependant, la référence indienne dans la pensée guadeloupéenne d'alors était occultée ou anecdotique. L'élite intellectuelle même progressiste, en refusant de voir le pays tel qu'il existait, explicitait une forme d'aliénation et de fait hypothéquait la construction de l'avenir. Car, il est évident que si la Guadeloupe n'assumait pas toutes ses racines et se laissait amputer de certaines de ses entités, elle fabriquerait un destin infirme. Les désastre de sociologique caractériser patronymes d'origine indienne sauvés du la colonisation, constitutifs de la mosaïque et culturelle de la Guadeloupe contribuent à l'indianité dans la créolisation antillaise. Cette 21

indianité inscrit des parcelles de présence de l'Inde dans notre pays, augmente son volume de diversité et fortifie son âme plurielle. La Guadeloupe dans sa poétique historique s'enrichit ainsi d'un autre continent et s'engage à élever un autre fils de mémoire. Devenue une racine de sang-mêlé, elle doit à tout prix sauvegarder son pluralisme culturel face aux attaques de la modernité et de la mondialisation. Elle ne doit pas oublier que le processus d'acculturation a entraîné la perte des langues d'origine sauf pour le culte célébré en tamoul ou en hindi. Langues exclusives des dieux utilisées pour obtenir d'eux, faveurs, protections et grâces, elles furent sauvegardées avec une vaillance et une détermination exemplaires. Confinées dans le périmètre du culte doté d'un pouvoir sacré, elles étaient transmises avec prudence par les prêtres car elles conféraient au détenteur un statut de respect et faisaient de lui un vrai missionnaire chargé de la mémoire religieuse qui n'était pas écrite. Dans leur fonction de communication avec les dieux, elles dotaient la parole d'une essence divine. Et de fait, aujourd'hui, les termes qui ont survécu dans le langage quotidien sont encore chargés d'une certaine considération. Cet attachement se traduit par, l'attention que portent beaucoup d'Indiens à une graphie fidèle du nom qui leur a été légué. Ils cherchent à connaître l'histoire ou l'authenticité de ce nom et entendent le conserver précieusement, car c'est pour eux parfois le dernier lien avec l'Inde et avec leurs ancêtres. S'il est vrai que la prononciation de ces patronymes est parfois difficile, ils n'aiment pas qu'on les écorche. A travers eux c'est presque un héritage charnel qu'ils assument et qui fonde l'espace indo-guadeloupéen. Cette affirmation identitaire se dresse donc face à l'action assimilatrice et à une certaine négation historique.

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En défInitive, le dépouillement identitaire de l'assimilation s'est heurté au mur des noms. Ces derniers structurent le complexe socio-culturellocal et témoignent de l'aff1rmation d'une identité créolisée traduisant la diversité du peuplement issu de croisements prenant leurs sources sur toute la planète. La créolité, conçue comme la résultante de toutes les civilisations qui ont échoué sur la terre antillaise sans disparaître totalement dans le creuset de l'assimilation, permet aujourd'hui à l'indianité de s'assumer pleinement en tant que composante de ce nouveau monde créole. Celui-ci est une société pluriculturelle fondée non pas sur le communautarisme qui sous-entend des groupes structurés mais il s'inscrit plutôt dans la cohabitation et dans la synthèse, pour gérer un tissu socio-culturel où s'entrelacent les spécifIcités de l'ethnicité.

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L'ENFANT ET LE NOM DANS LA SOCIETE INDIENNE

Il nous semble intéressant d'esquisser ici les rituels liés à la naissance et au don de nom au bébé dans le contexte indien pour mieux comprendre la transmission et le maintien des noms d'origine indienne après l'arrivée des Indiens en Guadeloupe. En Inde, la naissance d'un enfant est considérée comme la grâce divine la plus grande qu'un individu peut avoir dans sa vie. La joie procurée par un enfant n'est comparable à rien d'autre au monde. Ce qui a été dit de manière irrévocable

dans le 'Tirukkural' :
«ku!al tam i!Jitu yo! i!Jitu e!Jpar makkal

col këladar » . malalaic . « Ceux qui n'ont jamais entendu le babillage (la parole douce) de leur enfant Disent que la flûte est divine et que le luth est divin» (firukkural. 66) .

Il n'y a rien d'étonnant qu'un enfant si cher, dès le moment de sa conception, attire toute l'attention de sa future famille. Ce qui se manifeste dans de nombreux rites pratiqués en Inde lors de la grossesse. Ces rites qui varient d'une région à l'autre et d'une caste à l'autre ont pour point commun la protection de la mère et du bébé. Toutes ces demandes de protection s'expliquent aussi en partie, dans le contexte d'une époque où la médecine ne connaissait pas un grand développement, où beaucoup de femmes mouraient de problèmes complexes d'accouchement, où le taux mortalité infantile était élevé. D'une manière générale, la grossesse et l'accouchement étaient considérés comme une étape difficile à franchir que devait appréhender chaque couple. Les rituels de grossesse 25

ont donc pour objectif d'empêcher les mauvais esprits de faire du mal à la mère et à l'enfant. Par exemple, chez les Tamouls, un rituel de protection est célébré entre le cinquième et le neuvième mois de la première grossesse. Cette cérémonie est connue sous le nom de «va/a/ya/ koppu» qui signifie '(port de) bracelets de protection'. Cette coutume familiale, exclusivement féminine, est officiée, chez les parents de la mIe, par les femmes aînées qui ont déjà fait preuve de leur fécondité. Ce rituel est aussi une préparation de la femme enceinte à son accouchement. Il rend hommage avant tout à la fécondité de la femme. Il symbolise également de multiples objectifs: assurer une bonne grossesse, un accouchement facile, assurer un meilleur destin au bébé à naître et enfin avoir un enfant beau et intelligent. Comme tout rituel de passage dans la culture indienne, cette fête de grossesse est aussi l'occasion de légitimer un événement intime et familial et de le rendre public. Il est vrai qu'il y a toujours une préférence pour un enfant mâle quelle que soit l'inspiration religieuse des parents. C'est un phénomène culturel répandu dans toute l'Inde. Cet état d'esprit doit toutefois avoir son origine aux croyances hindoues qui stipulent les devoirs des uns et des autres. Dans l'hindouisme, chaque être humain est endetté dès sa naissance auprès du dieu de la mort, le yama. Le seul moyen de régler sa dette est d'avoir un garçon 1. Car seul, un fils peut
1 Par exemple «Une autre manière de se faire « un monde» consiste à procréer. Engendrer des f:tls est le moyen, comme on l'a vu, de payer sa dette aux ancêtres. La libération est immédiate: il suffit qu'un homme ait vu le visage de son f:tls qui vient de naître pour qu'il soit dégagé de sa dette aux Pères, et assuré de gagner l'immortalité» Malamoud Charles, La théologie de la dette dans l'hindouisme, Purusartha, N° 4. 1980. 3962. 26

épargner l'enfer à l'âme de son père en accomplissant pour lui les rites funéraires. Le rôle du fils (aîné) est indispensable à l'incinération du défunt. En effet, seul le fils (aîné) peut allumer le bûcher funéraire. Dans le cas où il n'y aurait pas de fils, ce rituel sera accompli par un parent proche. L'incinération purifie l'âme du défunt, lui permet de s'inscrire dans le cycle des renaissances et lui évite ainsi d'errer comme un esprit (bhuta) perdu. Enfin, avoir un fils est aussi important car c'est lui qui doit faire les offrandes aux ancêtres. C'est pourquoi la naissance d'un héritier mâle est précieuse et désirée. La naissance d'une mIe a son importance. Les devoirs d'une femme s'inscrivent tout à fait sur un autre registre. Comme le dit un dicton tamoul, il faut avoir un garçon pour léguer l'héritage et une fille pour léguer l'affection. Le rôle de la femme dans la société indienne traditionnelle est d'être épouse et mère. La réalité sociale en Inde accorde aux femmes une place ambiguë. En effet, la famille est le centre de la société indienne traditionnelle aussi bien que moderne. Les intérêts de famille prévalent sur ceux des individus. Selon les textes de la Tradition, la femme, élément créateur du couple, doit être vénérée à l'égal de la Déesse, la Shakti compagne de chaque Dieu.

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RITUEL DU DON DU NOM AU BEBE

La naissance d'un bébé tant attendu par toute la famille n'est que le début d'une série de rituels dans la vie d'un individu. Le premier rituel consiste à donner un nom approprié au bébé. Un des événements les plus importants est l'attribution d'un nom à celle ou celui qui est venu enrichir l'entourage familial. Le choix du nom d'un enfant est considéré comme un aspect symboliquement très fort car il joue un rôle essentiel dans la formation de la personnalité et détermine son rôle au sein de la famille ainsi que dans ce monde. L'ancrage spirituel et matériel d'un individu dépend du nom qu'il porte. Ainsi, c'est avec la cérémonie du don de nom que commence la vie d'un enfant. Ce rituel est connu sous le nom de 'namakarana' en Inde du Nord et en Ancira Pradesh. namakarana, terme sanskrit, signifie 'don du nom' à un enfant. Cette cérémonie a lieu en général le dixième ou le douzième jour après la naissance du bébé. Au pays tamoul, par contre, cette cérémonie est connue sous le nom de 'padi!Jaru' qui signifie (rituel du) « seizième jour ». Contrairement à l'Inde du Nord, au Pays tamoul c'est au seizième jour que l'on organise cette cérémonie familiale. Ce rituel, comme toutes les cérémonies familiales connaît beaucoup de variations selon les régions et les familles. Cette coutume représente, comme nous l'avons mentionné plus haut, un véritable rite de passage vers le monde extérieur pour le bébé. C'est après ce rituel que le bébé est accessible aux gens extérieurs à la famille. La maman ainsi que le bébé sont protégés des contacts extérieurs en tous genres jusqu'à ce rituel. Après la naissance de l'enfant, la mère et l'enfant sont mis à l'écart de la vue des autres afin d'éviter 'le mauvais œil' et toute autre rencontre malencontreuse. Cette période

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de mise à l'écart' peut varier de 12 à 31 jours selon les familles, les castes ou les régions. Ce rituel du seizième jour a lieu en général chez les parents de la jeune mère. Cette cérémonie est officiée par les femmes aînées de la famille et du quartier, le soir après le coucher du soleil. Les parents proches et les amis y sont invités. Le bébé reçoit des cadeaux, vêtements et bijoux, des deux familles. Mais c'est souvent l'oncle maternel qui est appelé à assumer une grande responsabilité dans ce rituel. Le nom est choisi par la famille du père. Cependant, c'est l'oncle maternel qui soufflera dans l'oreille droite du bébé le nom qui lui est attribué. Dans certaines familles, on a coutume d'écrire le nom du bébé sur du riz étalé par terre ou dans un plateau. L'attribution d'un nom donne à l'enfant non seulement une identité mais aussi une appartenance à la communauté. Dans certaines familles, après la naissance de l'enfant, dans un jour propice on consulte un astrologue pour établir l'horoscope du bébé.

CHOIX D'UN NOM

Plusieurs critères interviennent quant au choix d'un nom selon la tradition familiale ou de caste. Il est courant de choisir un nom en fonction de données astrologique. Il est de coutume qu'un prêtre ou une personne proche aînée, analyse les astres en combinant l'heure, la date et le jour de la naissance de l'enfant pour identifier la première syllabe par laquelle doit commencer son nom. Mais cette tradition n'est plus observée par tout le monde. Il est tout aussi important de choisir un nom qui a une bonne signification car cela tend à se refléter sur la personnalité de la personne concernée.

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Chez les Tamouls aux temps antiques on avait l'habitude de donner le nom du père au nouveau-né, d'où le terme « peyaran » pour petit-fils, ce qui signifie littéralement 'celui qui porte le nom (du grand-père)'". Quant à la petite- fille, on donne le nom de la grand-mère maternelle, d'où le terme « petti I peyartti » petite-fille, qui veut dire 'celle qui porte le nom (de la grand-mère)'. Dans la plupart des cas, on donne le nom des rois illustres, des hommes politiques, des hommes célèbres, voire même des vedettes de films. Par exemple, les noms tels que Gandhi, Nehru, Staline, Kennedy ont couramment été empruntés dans toute l'Inde. Ce qui montre que le patronyme indien est loin de correspondre à la notion de nom de famille telle qu'elle existe en Occident. Il est important de remarquer que le système des noms propres en Inde varie d'une région à l'autre. Par exemple, au sud de l'Inde en particulier chez les Tamouls, chaque individu porte un nom et il (ou elle) est identifié(e) par sa filiation. Il est marqué, par exemple: pour un garçon « Francis fils de Jean» et pour une fille « Chantal fille de Jean» avant son mariage; et après son mariage « Chantal épouse de Pierre ». Les noms sont dans une large mesure d'origine sanskrite et se sont adaptés depuis les temps antiques, à la langue et à la région. Bien entendu, les musulmans font exception. Par ailleurs, certains noms chrétiens sont composés avec des noms tamouls ou sanskrits, par exemple « Lourdes Saami», qui signifie 'le Dieu de Lourdes'. Le type de nom attribué au bébé pouvait apporter des informations précises sur le milieu social ou l'origine
2 A noter que cette même coutume de - donner le nom du grand père paternel au premier petit-fils et celui de la grand-mère maternelle à la première petite-fille - a été pratiquée en Irlande au XIXe siècle. 30

géographique ou linguistique de l'enfant. Il est important de noter que de nos jours il n'est plus possible de déceler le milieu social d'un individu à partir de son nom. Dans l'Inde moderne les noms personnels ne connaissent plus de barrière. La tendance de modernisation des noms témoigne au pays tamoul d'un phénomène d'actualisation ou de renouvellement des noms personnels. A ce titre des noms tamouls traditionnels tel que 'Kuppusami' ou 'Tayilammai' sont considérés comme démodés et sont remplacés par des noms d'origine sanskrite. Rappelons en passant que dans certaines régions, on manifestait son appartenance à telle ou telle caste en ajoutant le nom de la caste au nom personnel. Au cours des temps, les noms de castes, Pillai, Padaiyacci' suffixés au nom individuel sont devenus équivalents aux noms de famille. Cette pratique est assez courante chez les tamouls de la diaspora. Mais en Inde, le port du nom de caste tombe petit à petit en désuétude, un choix que s'impose un grand nombre d'indiens tamouls afin de ne pas encourager la discrimination par le nom de la caste.

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HISTORIQUE DES PATRONYMES INDIENS
Afin d'avoir une idée précise des noms (de famille) indiens (d'origine indienne) établis en Guadeloupe ou en général dans la diaspora indienne, des origines à leur forme actuelle, plusieurs points sont à étudier. Dans un premier temps nous verrons la pratique traditionnelle d'identification d'une personne par un nom unique en Inde. Puis nous examinerons l'adhésion au système de nom de famille chez les Indiens après leur arrivée en Guadeloupe. Enfin, nous étudierons les différents types de noms de famille (typologie des noms propres) d'origine indienne. L'adaptation et l'évolution du concept de « nom de famille» en Inde est un fait un peu difficile à comprendre par rapport au contexte culturel français. Par exemple, en France la création des noms de famille avait commencé vers le Xème siècle. Ce phénomène s'amorce d'abord chez les nobles. Bien que cette pratique s'élargisse à l'ensemble de la population dès le xrlème siècle, c'est seulement à partir du XVèmcsiècle qu'apparaît le processus de fixation des noms de famille. L'orthographe de tous les patronymes français se normalise manifestement dès la création du livret de famille en 1870.
NOM DE FAMILLE

Il convient de préciser dès à présent qu'en Inde, comme dans la plupart des civilisations antiques, un seul nom servait à désigner l'individu. Ce nom permettait d'identifier celui qui le portait et lui restait attaché toute sa vie, de la naissance à la mort. Ce nom ne se transmettait pas. C'est toujours le cas chez les Tamouls en Inde du Sud. Par contre, dans les autres régions de l'Inde on trouve un système de nom de famille et de prénom comme en Occident. La vie moderne, le contact avec l'Occident et l'immigration ont abouti à 33

l'internationalisation du système de nomination en Inde avec deux composantes, dont l'une correspond au prénom et l'autre au nom de famille. Ce sont les noms individuels donnés à chaque enfant à sa naissance qui caractérisent le système de l'anthroponymie en Inde et notamment chez les Tamouls. Chaque enfant, selon l'inspiration des parents et de la famille, peut en posséder un ou plusieurs. Traditionnellement, c'est au premier petit-fIls qu'on donne le nom du grand-père paternel. C'est l'unique cas où le nom est transmis au sein d'une famille, mais cette coutume n'est ni obligatoire ni héréditaire. De la même manière, pour la première petite fille on donne le nom de la grand-mère maternelle. Il faut noter que ces pratiques ne sont plus suivies par toutes les familles. On donne quelquefois plus d'un nom individuel à un enfant. Paradoxalement à ce que nous venons de voir, selon les pratiques indiennes, il est considéré comme irrespectueux de prononcer les noms ou une partie des noms des parents aînés de la famille. Par exemple, une femme ne doit pas prononcer le nom de son mari ni celui de son beau-père, ni celui de sa belle-mère, ni celui de son beau-frère. Pour éviter ce genre de situation embarrassante, on donne un deuxième nom à l'enfant, qui de préférence n'a aucune ressemblance avec les noms des parents proches aînés. Il est important de noter qu'un seul des noms devient le nom officiel de l'enfant, par exemple celui de son gran- père, tandis que les autres noms ont une utilisation intime et limitée. Le choix du nom: En France, le choix du prénom n'était pas laissé au hasard ou à la fantaisie des parents. Jusqu'en 1966, une loi de germinal an XI obligeait les parents à choisir le prénom de leur enfant dans divers calendriers ou parmi les personnages de l'histoire 34

antique. Après 1966, on autorise tout prénom dont l'usage est consacré, notamment par l'évolution des mœurs. Mais en Inde aucune législation ne régit le choix du (pré)nom et les parents ont une liberté totale. D'où des noms de célébrités parfois étrangères donnés aux enfants comme 'prénoms' et qui témoignent largement de cette liberté. Mis à part ces cas extrêmes, l'attribution d'un prénom n'est ni aléatoire, ni anodin. Le principe de choix des prénoms, comme dans la plupart des sociétés du monde, est de s'assurer que les enfants soient sous la protection divine. En effet, on choisira le (pré)nom d'une divinité tutélaire ou d'un parent proche défunt afin que l'enfant puisse s'imprégner de ses vertus et qu'il guide l'enfant tout au long de sa vie.
ETAT CIVIL EN INDE

En France, François 1er rendit obligatoire la tenue de registres d'état-civil dès 1539 par la promulgation de l'ordonnance de Villers-Cotterêts. Alors qu'en Inde, l'enregistrement de l'état civil a été rendu obligatoire seulement à partir de 1970 (par un décret d'avril 1969). Avant cette date cela dépendait de la bonne volonté des parents ou de la famille concernés. Cet état de fait nous permet de comprendre la complexité de la situation pour les émigrés indiens, autant au moment de leur départ de l'Inde qu'à leur arrivée, après trois mois de voyage, dans ces îles comme travailleurs agricoles au 19" siècle. Comme on peut le voir dans les registres établis par les commandants des navires, l'identité de chaque voyageurfemme, homme, enfant- était inscrite comme suit:

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Filiations Vira adeatchi Arunnalam
ADHESION AU SYSTEME DE NOM DE F;\MTLLE

Il apparaît assez clairement de ces quelques exemples, que chaque individu était identifié en tant que 'fille de' ou 'fùs de' et que cela ne relevait pas d'un système de 'prénom' et de 'nom de famille', comme on aurait pu l'imaginer conformément à l'état civil français de l'époque. A partir de ce constat, il faudra comprendre comment la conversion s'est effectuée d'un système de filiation à un système de nom de famille et prénom. En effet, les migrants indiens adoptèrent alors la coutume locale et en conséquence le nom du père ou de la mère est devenu le nom de famille. Ce sont, en fin de compte, des noms individuels tamouls qui seront promus comme des noms de famille. Autrement dit, les noms de famille tamouls sont dérivés des noms individuels. Pour chaque enfant indien qui n'avait pas de prénom, conformément à l'état civil français, l'officier d'état civil attribuait un prénom d'office ; s'il s'agissait d'une fille elle recevait le prénom de Marie et X. .. s'il s'agissait d'un garçon3. Par la suite, comme chaque enfant d'origine indienne a été obligatoirement baptisé, il recevait un nom de baptême, qui lui servira, comme le veut la coutume locale, de prénom. D'où des noms comme Francis Ponaman ou Daniel Virapin.

3 Ce système de donner un prénom aux enfants d'origine indienne a été pratiqué en Martinique. (Communication personnelle Marc Rangon et ...).

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