Sihanouk et le drame cambodgien

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296278080
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SIHANOUK ET LE DRAME CAMBODGIEN

Du même auteur: De sang et de larmes (Albin Michel, Paris, 1977) (IREP, Paris, 1980)

- Résistances en Indochine, 1975-1980

~ Éditions L'Hannattan, 1993
ISBN: 2-7384-1933-X

Bernard HAMEL

SIHANOUK

ET
LE DRAME CAMBODGIEN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A la mémoire de M.S. et d'autres amis cambodgiens, qui furent parmi les victimes innombrables de la folie meurtrière des Khmers Rouges. B.R.

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Avant-Propos

Aucun pays sans doute n'aura connu, depuis la fin de la 2e Guerre mondiale, autant de tragédies que le Cambodge. Pendant plus de vingt ans en effet, depuis 1970 jusqu'à 1991, rien n'aura été épargné à ce malheureux pays. L'interminable série d'épreuves subies par son peuple présente un aspect effrayant, mais également déconcertant. Car comment ne pas s'interroger sur les raisons de ce cycle infernal de combats, de massacres et de destructions auquel il paraît si difficile de mettre définitivement un terme? Il peut ainsi sembler qu'une sorte de malédiction pèserait sur le Cambodge et le peuple cambodgien. Comment expliquer, en tout cas, que ce peuple si paisible ait été plongé dans la guerre en 1970, puis dans l'horreur d'un monstrueux génocide, avant de connaître dix années d'occupation étrangère et une autre guerre qui ne s'est achevée, temporairement, qu'avec l'accord de Paris sur le Cambodge du 23 octobre 1991 ?... Ces tragédies cambodgiennes successives ne sont pourtant pas inexplicables. Elles ont été portées en germe, si l'on peut dire, par les événements qui les ont précédées alors que le Cambodge était encore théoriquement en paix. Elles furent l'aboutissement inévitable de ces événements, qui ne pouvaient que conduire à des catastrophes. En fait il s'est agi d'un véritable engrenage qui s'est mis en place progressivement, vers le milieu des années 60, sans que les Cambodgiens s'en soient rendu compte. Il ne leur était donc pas possible de s'en dégager. Seul leur leader de l'époque aurait pu briser ce fatal engrenage, qu'il avait lui-même agencé par ses choix politiques malheureux. Mais lorsqu'il voulut enfin réagir, il était déjà trop tard. Le personnage central du présent ouvrage est donc, nécessairement, le Prince Sihanouk - puisque lui seul occupait la scène politique cambodgienne avant 1970. L'ayant beaucoup approché pendant six ans en tant que journaliste 9

(de 1964 à 1970), avant de vivre ensuite cinq années de guerre au Cambodge, l'auteur a pu suivre de près son étonnant parcours jusqu'à sa chute. Parcours marqué par de multiples événements et par des péripéties singulières, celles-ci généralement peu connues ou ignorées en Occident. Pour mieux éclairer ces péripéties, on a donné ici, le plus possible, la parole au prince lui-même. Tous ses propos, qu'il a sans doute oubliés depuis longtemps déjà, sont - comme il se doit - rigoureusement authentiques. Tout comme le sont aussi tous les faits relatés dans ce livre, même les plus surprenants. Les sources précises sont d'ailleurs constamment indiquées. Quant au récit lui-même, il suit strictement l'ordre chronologique pour la période cruciale des années 1965-1970. Ceci pour mieux mettre en lumière l'enchaînement inexorable des faits qui ~nt abouti, pour le Cambodge, à deux décennies de tragédies ininterrompues (1970-1990). Des tragédies dont les causes restent encore obscures ou difficilement compréhensibles, dans la mesure où elles ont été occultées ou simplement ignorées. Sur ces causes mal connues des épreuves démesurées - dans l'horreur et la durée - vécues par le peuple cambodgien, l'auteur a souhaité apporter dans ce récit son témoignage. B.H.

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Chapitre 1

Les conséquences

d'une rupture

Après avoir exercé pendant dix années déjà un pouvoir sans limite, Norodom Sihanouk pouvait considérer avec satisfaction, au début de l'année 1965, le chemin parcouru depuis son abdication. C'est en 1955, en effet, qu'il avait décidé soudainement d'abdiquer au profit de son père, après 14 années de règne, dans le dessein hautement proclamé «de se rapprocher de son peuple ». En même temps il avait convié ce peuple à s'unir au sein d'un mouvement unique, et surtout autour de sa personne, le but essentiel de la manœuvre étant de mettre fin définitivement à l'existence des partis politiques accusés par Sihanouk de diviser la nation khmère. Cette manœuvre avait parfaitement réussi, car nul n'aurait osé s'opposer sérieusement à la volonté du prince, qui restait toujours le Roi aux yeux de ses sujets. Le «Sangkum Reastr Niyum» (ou «Communauté socialiste populaire») était donc devenu la seule structure politique du royaume, avec Sihanouk comme président du mouvement, et il devait en être ainsi jusqu'en 1970, année de la chute du leader cambodgien. Or celui-ci jouissait encore en 1965 de la vénération de ses compatriotes, et tout semblait devoir éternellement lui réussir. Un climat euphorique régnait donc à Phnom-Penh, où la propagande officielle ne cessait de glorifier les succès de la politique du «leader vénéré» invariablement qualifiée de «sage et clairvoyante ». La réalité cependant ne correspondait plus entièrement à cette euphorie, d'autant moins d'ailleurs que le prince avait commis déjà deux erreurs sérieuses, l'une dans le domaine économique et l'autre sur le plan extérieur. En novembre 1963, en effet, il avait décidé le rejet de l'aide américaine qui se montait encore à plus de 20 millions de dollars par an. Les raisons d'une décision aussi lourde de conséquences pour l'économie de son pays sont toujours 11

restées assez obscures cependant, les explications fournies alors par Sihanouk ayant surtout consisté à affirmer que l'aide américaine était «une aide empoisonnée» et qu'elle constituait une source d'humiliation perpétuelle pour la dignité nationale du peuple khmer. En fait il semble bien qu'il ne s'agissait là que d'un prétexte, les véritables motivations de la décision de Sihanouk étant d'un tout autre ordre. Car déjà à cette époque le leader cambodgien était fortement travaillé par l'influence chinoise, et Pékin s'employait à lui démontrer discrètement, mais avec insistance, qu'il donnerait un remarquable exemple de «solidarité anti-impérialiste» en renonçant une fois pour toutes à l'aide américaine. Sihanouk, d'autre part, était profondément exaspéré contre les États-Unis - lorsqu'il prit sa décision - en raison de la propagande radiophonique menée contre sa personne et contre son régime, à partir du territoire thaïlandais, par le mouvement d'opposition de droite des «Khmers Serei » (ou «Khmers Libres »). Car il tenait pour certain que ce mouvement était non seulement soutenu par Bangkok, puisque installé en Thaïlande, mais aussi par la CIA. A quoi s'ajoutait le fait que les critiques de la presse américaine à son égard lui avaient mis depuis longtemps les nerfs à vif. Il existait donc pour lui des raisons suffisantes d'extérioriser par quelque coup d'éclat sa mauvaise humeur croissante envers l'Amérique. Le rejet de l'aide américaine fut ce coup d'éclat, et Sihanouk avait alors naïvement espéré que son exemple serait suivi par bon nombre de pays du Tiers-Monde. Il n'en fut rien cependant. D'autre part les mesures qu'il décida aussitôt après le rejet de l'aide américaine n'étaient pas faites pour pouvoir remédier aux conséquences de son initiative mal inspirée. Car le leader cambodgien avait cru trouver alors le remède idéal à toutes les difficultés qui allaient surgir dans son pays en décidant de nationaliser les banques et tout le commerce extérieur, et en étouffant pratiquement toutes les activités du secteur privé. Ainsi sa première erreur s'était située dans le domaine économique, avec ce rejet de l'aide américaine et ces mesures de nationalisation qui, dans leurs effets, ne devaient pas tarder à se révéler désastreuses et amener peu à peu un délabrement complet de l'économie cambodgienne. Quant à sa deuxième erreur, elle allait se situer sur le plan extérieur et apparaître comme une suite ls>giquede la première. Elle consista dans une brouille avec les Etats-Unis, brouille qui devait aboutir finalement à une rupture complète des relations avec Washington au mois de mai 1965. Or il fallait une certaine inconscience de 12

la part de Sihanouk pour se brouiller ainsi avec la première puissance mondiale, dont la présence en Asie du Sud-Est - il devait le reconnaître lui-même par la suite - était pourtant utile pour la sécurité du Cambodge et le maintien de son indépendance face aux pressions du communisme asiatique. Ce bref rappel de deux faits essentiels qui modifièrent l'orientation de la politique du prince en 1963 et 1965, et qui la modifièrent dans un sens défavorable pour le Cambodge, explique pourquoi l'auto-satisfaction de Sihanouk après dix années de régime du « Sangkum» ne paraissait pas pleinement justifiée. Certes, la façade était encore brillante, bien assez en tout cas pour faire illusion aux visiteurs étrangers. Mais déjà la neutralité khmère, dont Sihanouk affirmait si volontiers qu'elle permettait à son pays de demeurer une «oasis de paix» malgré le conflit vietnamien, n'était plus qu'un mythe. Car en fait le Cambodge se trouvait de plus en plus engagé, par la volonté de son leader, dans une périlleuse politique de collusion avec les communistes vietnamiens. Une politique qui, au cours des années suivantes, allait avoir des conséquences de plus en plus dangereuses et finalement aboutir à la chute de Sihanouk et à l'extension de la guerre à son pays. D'autre part, et ceci allait contribuer tout autant à transformer en mythe la neutralité du Cambodge, Sihanouk à cette époque se tournait de plus en plus vers la Chine communiste. Les années 1965 et 1966 furent caractérisées en effet par un rapprochement toujours plus accentué entre Phnom-Penh et Pékin, jusqu'aux premières désillusions qui allaient apparaître en 1967 au moment de la «Révolution culturelle ». Mais en 1965, année qui marque vraiment l'apogée de la toute-puissance de Sihanouk, l'amitié khmèro-chinoise était au zénith, tandis que les relations du leader cambodgien avec HanoÏ et le «FNL» devenaient de plus en plus étroites. Par là même le Cambodge s'engageait insensiblement dans une voie que son peuple n'avait pas choisie. Une voie qui allait bientôt se révéler pleine de risques pour ce pays, mais très profitable pendant plusieurs années pour les communistes vietnamiens aussi bien que pour la Chine. Cette voie, celle d'une fausse neutralité, Sihanouk ne l'avait cependant pas découverte seul. Elle lui fut indiquée très habilement par ceux qui avaient intérêt à ce qu'il s'y engage, les Chinois et les Vietnamiens. De cela d'ailleurs Sihanouk ne s'est jamais rendu compte, sinon peut-être au cours des deux dernières années qui précédèrent sa chute. Mais en 1965 il était encore en pleine lune de miel avec Pékin et HanoÏ,
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entouré des attentions les plus flatteusesde la part des « grands»
du communisme asiatique, et convaincu pour sa part qu'il menait un jeu très adroit en se rapprochant d'eux toujours davantage. C'est alors qu'il jugea le f!1oment venu de rompre avec éclat ses derniers liens avec les Etats-Unis, et de donner ainsi à ses nouveaux amis un gage indiscutable de ses convictions «anti-impérialistes ». Car 1965 allait être pour le Cambodge l'année d'un tournant décisif. Cette année-là, en effet, fut pour Sihanouk celle d'un choix aboutissant à l'abandon de la politique de relative neutralité qu'il avait pratiquée jusqu'alors, tout en aidant d'ailleurs déjà les communistes vietnamiens. Du moins son engagement en leur faveur était-il encore assez discret. D'autre part il avait conservé des relations avec Washington - malgré le rejet de l'aide américaine - et par là même sa politique extérieure maintenait encore un certain équilibre entre l'Est et l'Ouest. Mais cet équilibre déjà précaire allait bientôt être rompu, dès lors que la politique khmère - uniquement décidée par lui - se mettait à pencher de plus en plus vers le bloc communiste asiatique. Dans ces conditions il était assez logique que Sihanouk, ayant déjà fait son choix, ait cherché un prétexte plausible pour avoir enfin sa rupture avec les États-Unis après avoir commencé par rejeter l'aide américaine. Rupture d'autant plus facile à décider d'ailleurs qu'il n'avait nul besoin de consulter un parlement et une opinion publique qui ne jouaient aucun rôle dans la conduite des affaires du pays. Or ce prétexte pour rompre avec Washington allait lui être aisément fourni par les incidents de frontière qui se multipliaient à cette époque, et dont il attribuait l'entière responsabilité aux forces américaines et sud-vietnamiennes. En fait ces incidents étaient la conséquence des infiltrations d'éléments vietcong et nordvietnamiens qui, depuis plusieurs années déjà, traversaient constamment la frontière pour venir se mettre à l'abri en territoire khmer, ce qui provoquait fréquemment des réactions de la part des forces de Saïgon stationnées de l'autre côté de la frontière. Ces réactions causaient presque chaque fois des pertes à la population civile cambodgienne vivant dans les régions frontalières où se produisaient les infiltrations communistes. C'est ainsi que pour l'année 1964 les Cambodgiens
avaient eu à déplorer 46 tués et 85 blessés du fait des
« agressions»

des forces américaines et sud-vietnamiennes (contre 17 tués et 21 blessés en 1963). Pour les quatre premiers mois de 1965, à la veille de la rupture avec les États-Unis, de nouveaux 14

incidents de frontière avaient fait encore 8 tués et 27 blessés du côté khmer. Sihanouk, pour sa part, n'avait pas manqué de dénoncer avec véhémence ce qu'il appelait «les agressions des impérialistes

américains et de leurs valets », mais en se gardant bien de
souffler mot des. infiltrations vietcong qui étaient cependant la cause directe de ces «agressions ». Or à cette époque (1965) les infiltrations communistes se produisaient depuis au moins trois ans déjà. En effet les premiers incidents de frontière mentionnés dans un «Livre Blanc », publié à Phnom-Penh par le ministère des affaires étrangères, datent de l'année 1962. Quoi qu'il en soit, Sihanouk avait annoncé à la fin de l'année 1964 que si les incidents de frontière se poursuivaient et continuaient de faire des victimes parmi la population cambodgienne des régions frontalières, il en résulterait une rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis. Or ces incidents continuèrent après son avertissement à l'adresse de Washington, puisque les infiltrations vietcong se poursuivaient. Finalement Sihanouk, après avoir hésité quelques jours, décida la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis le 3 mai 1965 à la suite d'une attaque de l'aviation américaine le 28 avril contre deux villages du district de Mimot (province de Kompong Cham), attaque qui avait fait un mort et 3 blessés du côté khmer. Il proposa toutefois de maintenir encore les relations consulaires, ce que Washington refusa. L'ambassade américaine à Phnom-Penh n'avait donc plus qu'à fermer ses portes, et l'Australie fut désignée pour représenter désormais les intérêts des États-Unis au Cambodge, une mission fort délicate qui allait durer quatre années. Cette rupture devait être aussitôt le signal d'une véritable hystérie anti-américaine, déclenchée et entretenue par Sihanouk lui-même, pour la plus grande satisfaction des communistes chinois et vietnamiens. Ceux-ci en effet avaient toutes les raisons de se féliciter d'une décision qui répondait si bien à leurs vœux, puisqu'elle avait pour effet d'isoler davantage le Cambodge (Sihanouk ayant déjà rompu avec la Thaïlande en 1961 et avec le Sud-Vietnam en 1963), et par là même de l'amener à se rapprocher encore plus de Pékin et de Hanoï. La Chine pour sa part se trouvait à cet égard la mieux placée, Sihanouk éprouvant encore quelque méfiance envers le NordVietnam, avec lequel ses relations étaient alors moins étroites et assurément moins cordiales qu'avec cette puissance. Avec celle-ci en effet le leader cambodgien était en coquetterie 15

depuis assez longtemps déjà. L'année précédente il s'était de nouveau rendu à Pékin, pour la cinquième fois, à l'occasion du 15e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine (octobre 1964). Chou En Lai, dont il avait fait la connaissance lors de la Conférence de Bandung en 1955, était considéré par lui comme un vieil ami. Quant à Mao Tsé Toung lui-même, «l'illustre leader du grand peuple chinois », Sihanouk en parlait avec de plus en plus d'admiration. Aussi l'influence chinoise ne pouvait-elle que croître à Phnom-Penh au lendemain de la rupture avec les États-Unis, et le prince n'allait d'ailleurs pas tarder à proclamer dans tous ses discours - jusqu'en 1967que la Chine était désormais «l'amie numéro un» du Cambodge. Quant aux communistes vietnamiens (Nord-Vietnam et «FNL»), ils avaient eux aussi tout lieu d'être satisfaits de cette rupture. Elle leur offrait en effet des perspectives particulièrement favorables du côté cambodgien, car il devenait évident que Sihanouk, brouillé avec les États-Unis et rempli d'animosité à leur égard, allait se montrer de plus en plus coopératif avec leurs adversaires. Il l'était en fait déjà avant même que cette rupture ne se produise, comme il l'avait assez clairement montré deux mois plus tôt en prenant l'initiative de réunir à Phnom-Penh une «Conférence des Peuples Indochinois» (mars 1965), qui allait offrir aux délégations de Hanoï et du «FNL» (sans parler du Pathet-Lao) une excellente tribune pour leur propagande anti-américaine. Du côté sud-vietnamien, par contre, la rupture entre PhnomPenh et Washington allait avoir pour conséquence de durcir l'attitude déjà hostile de Saigon à l'égard du Cambodge. En juillet et en août 1965, en particulier, les autorités sud-vietnamiennes accusèrent le Cambodge de ravitailler le Vietcong à travers le territoire khmer, et laissèrent prévoir des attaques contre les bases vietcong «où qu'elles soient », en ajoutant que ceux qui acceptaient d'abriter les forces du «FNL» seraient considérés comme des ennemis du Sud-Vietnam. L'avertissement s'adressait évidemment à Sihanouk qui, de son côté, tenait un nouveau prétexte pour se plaindre de Saigon et se rapprocher encore plus des communistes vietnamiens. Ainsi, vers le milieu de l'année 1965, l'engrenage était déjà en mouvement. Et il allait transformer la neutralité khmère en une complicité active au profit du Nord-Vietnam et du Vietcong, complicité qui aboutirait finalement aux tragiques événements par lesquels le Cambodge s'est trouvé entraîné dans la guerre cinq ans plus tard. Mais avant de voir comment a fonctionné cet engrenage, il convient d'indiquer pourquoi 16

Sihanouk a pu si facilement orienter son pays dans une voie aussi dangereuse, sans que jamais se soit manifestée la moindre opposition à une politique pourtant si contraire à la neutralité du Cambodge. Jusqu'à la fin de 1969, en effet, le «Leader vénéré» (comme il était d'usage de le nommer) n'a jamais rencontré d'opposition ouverte de la part de ses compatriotes. Ce qui ne signifie pas cependant que ceux-ci étaient entièrement d'accord avec sa politique pro-communiste, et qu'elle ne leur inspirait aucune inquiétude. Mais d'une part ils ignorèrent longtemps jusqu'à quel point Sihanouk s'était fait le complice des communistes vietnamiens, et d'autre part - même s'ils l'avaient su - il leur aurait été impossible d'exprimer un désaveu ou une critique quelconque à l'adresse de la politique suivie par leur leader tout-puissant. En fait sa neutralité tendait à devenir une fiction, dès lors que Sihanouk se rapprochait toujours davantage de Pékin dans la conviction que la Chine était appelée à dominer toute l'Asie. Cette conviction paraît d'ailleurs avoir été sincère, et il est certain que le leader cambodgien était à cette époque de plus en plus impressionné par la puissance chinoise et par la théorie maoïste du «vent dominant ». Endoctriné à son insu, il estimait donc indispensable de prendre des assurances sur l'avenir du côté chinois. A ses yeux en effet les États-Unis et l'Union Soviétique comptaient beaucoup moins que la Chine, puisque n'étant pas des puissances asiatiques, et, de ce fait, ne pouvant déterminer durablement le destin de l'Asie. A partir d'un tel calcul il était logigue que Sihanouk ait considéré qu'une rupture avec les Etats-Unis serait très appréciée par Pékin, et consoliderait ainsi sa position personnelle dans la perspective d'une victoire communiste en Asie du Sud-Est. Mais trop d'éléments purement subjectifs intervenaient dans sa décision, et en particulier sa fureur persistante contre la presse américaine qui, disait-il, n'avait que mépris pour le Cambodge et son chef d'État. Aussi n'était-il pas question pour lui d'évaluer sérieusement les conséquences - économiques notamment - d'une rupture qui aurait pu être évitée, si toutefois Sihanouk avait été résolu à maintenir encore un certain équilibre entre le monde libre et le camp socialiste. Mais, on l'a vu, ce n'était plus dans ses intentions en 1965. Quoi qu'il en soit, les conséquences de cette rupture n'allaient pas manquer de se faire sentir dans les années suivantes. Et au détriment du Cambodge, bien que son leader n'ait jamais voulu en convenir. 17

Chapitre

2

Le «Leader vénéré»

Ces conséquences ne furent en tout cas pas immédiatement ressenties par l'économie cambodgienne, et ce n'est que deux ou trois ans plus tard, vers 1967-68,que la stagnation économique allait devenir réellement inquiétante et constituer un des facteurs qui provoquèrent la décomposition du régime sihanoukiste. Mais en 1965 les illusions nées de la politique de nationalisations décidée par Sihanouk après le rejet de l'aide américaine (novembre 1963) suffisaient encore à entretenir le mythe de l'infaillibilité du «Leader vénéré ». Au demeurant tout contribuait à cette époque à donner au système de gouvernement créé par Sihanouk les apparences d'une réussite complète. Il aurait fallu en effet beaucoup de perspicacité aux observateurs, cette année-là, pour discerner déjà les failles de ce système. Car Sihanouk possédait au suprême degré le sens de la mise en scène, en particulier quand il s'agissait de ses contacts avec la foule en présence de visiteurs étrangers. Un scénario admirablement réglé, pour des occasions qu'il s'ingéniait d'ailleurs à multiplier, donnait ainsi l'impression qu'il existait une étroite communion entre lui et son peuple. Les tournées en province, en particulier, lui procuraient l'occasion idéale pour faire la démonstration de son emprise sur les masses, une démonstration qui était faite surtout à l'usage des étrangers. Rarement, en effet, Sihanouk visitait une province sans être accompagné par quelques hôtes de marque: diplomates, journalistes de passage à une époque où il ne les avait pas encore bannis de son royaume, délégations étrangères en visite officielle, etc... Des hôtes dont il attendait qu'ils apportent ensuite leur témoignage quant à sa popularité. Or l'arrivée du prince dans une localité ou un village où les autorités 19

provinciales avaient soigneusement préparé son accueil était un spectacle assez étonnant, pouvant assurément impressionner même les observateurs les plus blasés. Du haut du ciel l'hélicoptère que Sihanouk utilisait presque toujours pour ses déplacements en province se rapprochait lentement de l'aire d'atterrissage. Avant de se poser l'appareil évoluait pendant un long moment au-dessus de la foule extasiée, et soudain laissait échapper la mâne tant attendue, ces coupons de « tissus Sangkum » que le prince faisait pleuvoir généreusement chaque fois qu'il arrivait ainsi dans un village. Les coupons multicolores s'éparpillaient ici et là dans le village, ou dans les rizières environnantes, mais étaient rapidement récupérés par la population qui visiblement appréciait fort ce genre de distribution. Après quoi, l'hélicoptère ayant enfin atterri, on assistait à ce que le chroniqueur de l'Agence Khmère de Presse, qui suivait toujours le prince en de telles circonstances, appelait invariablement dans ses reportages «les affectueux élans de la jeunesse envers son Samdech Euv ». Sihanouk tenait beaucoup en effet à être considéré non seulement comme le Seigneur (Samdech) mais aussi comme le Père (Euv) de ses sujets, que pour sa part il appelait «ses Enfants ». Il revenait ainsi à la «Jeunesse Socialiste Royale Khmère» (JSRK) - organisation officielle au service du régime - de fournir en tout lieu visité par Sihanouk la brigade d'acclamations chargée d'extérioriser ces «affectueux élans ». Lesquels faisaient nécessairement partie du scénario immuable de chaque visite du prince dans les provinces. Puis, après son arrivée spectaculaire, toujours suivie des «affectueux élans» de la jeunesse, des honneurs rendus par les troupes et des prosternations obligatoires des fonctionnaires locaux, Sihanouk procédait généralement à l'inauguration d'une «nouvelle réalisation du Sangkum », dans la plupart des cas un bâtiment scolaire ou une infirmerie. Ce qui lui donnait l'occasion de prononcer un discours de plus, qui le jour suivant était diffusé trois fois en l'espace de 24 heures par la Radiodiffusion Nationale Khmère. La durée de ce discours était variable, mais rarement inférieure à soixante minutes, et il était fréquent à cette époque que Sihanouk tienne le micro pendant 2 ou 3 heures consécutives devant. un auditoire de paysans plus attentifs à sa personne et à ses gestes qu'à son éloquence tumultueuse. Mais il est vrai qu'à travers cet auditoire Sihanouk s'adressait aussi à toute la nation, pour développer à son intention ses thèmes favoris, qui étaient à cette époque l'amitié avec la Chine, la solidarité 20

anti-i,mpérialiste, la dénonciation de la politique «belliciste» des Etats-Unis, les visées annexionnistes qu'il attribuait à la Thaïlande et au Sud-Vietnam, les méfaits des «Khmers Serei », et enfin la nécessité pour le Cambodge - face à tant d'ennemis réels ou supposés - de «s'aider lui-même », en suivant la formule lancée par Sihanouk et très en honneur depuis le rejet de l'aide américaine. Après le discours princier et l'inauguration proprement dite de la nouvelle réalisation avaient toujours lieu des «réjouissances populaires », car Sihanouk ne manquait jamais d'amener avec lui un orchestre dynamique et quelques amuseurs connus du public pour distraire les populations, après leur avoir infligé l'épreuve de son intarissable éloquence. Le scénario de ses fréquentes tournées en province était donc parfaitement au point, et il est indéniable que l'étranger qui assistait une fois à une semblable inauguration - depuis l'arrivée du prince en hélicoptère jusqu'au «ramvong» (danse populaire) qui clôturait la cérémonie dans une atmosphère d'allégresse générale - ne pouvait manquer d'être impressionné. Ainsi avait été bâtie et entretenue la réputation de Sihanouk d'être le leader le plus populaire qu'on pût trouver en Asie du Sud-Est. A Phnom-Penh, il est vrai, cette popularité était moins évidente, et déjà en 1965 l'usure du pouvoir commençait insensiblement à se faire sentir pour le tout-puissant maître du Cambodge. La population de la capitale se montrait en effet plus réservée, surtout la jeunesse, dans ses «élans» qui manquaient de chaleur au point que Sihanouk ne séjournait jamais bien longtemps dans cette ville où il discernait sinon une opposition, du moins certaines réticences à l'égard de son absolutisme. Aussi tout prétexte lui était bon pour s'évader de Phnom-Penh, en fait presque chaque semaine, et pour aller recueillir dans les campagnes les applaudissements et acclamations que les Phnompenhois lui accordaient avec trop de parcimonie à son gré. Quant aux raisons de cette tiédeur des habitants de sa capitale, il ne pouvait non plus les ignorer, même si son amour-propre lui interdisait d'en paraître informé. Car ces raisons concernaient avant tout le système politique créé et appliqué par Sihanouk, et qui tendait essentiellement à maintenir ses compatriotes le front dans la poussière devant leur «dieu-roi », seul maître de leurs destinées. Or il était évident que la population de Phnom-Penh, avec ses jeunes élites intellectuelles, était moins facile à subjuguer que les masses paysannes encore figées dans la tradition monarchique, 21

et qu'elle supportait donc moins docilement le carcan que le système politique de Sihanouk faisait peser sur tout le royaume. Le pouvoir du prince était en effet sans aucune limite. Les apparences cependant pouvaient donner à penser que le régime du «Sangkum» avait un caractère démocratique. Sihanouk, du reste, ne manquait pas de souligner en toute occasion que son mouvement n'était pas un parti unique, mais bien un vaste rassemblement national au sein duquel toutes les tendances pouvaient s'affirmer. Il parlait ainsi volontiers de «l'aile gauche» et de «l'aile droite» du «Sangkum », comme si ses «Sahachivin» (compagnons) pouvaient se permettre d'avoir des tendances politiques différentes de ses propres conceptions. Il n'en était évidemment pas question, et tous les membres du mouvement ne pouvaient rien se permettre d'autre que d'être toujours du même avis que Sihanouk, un avis qui était d'ailleurs sujet à de fréquentes variations. Quant au gouvernement et au parlement (composé de l'Assemblée Nationale et du Conseil du Royaume), ils n'étaient là que pour la figuration, tous les rôles étant tenus par Sihanouk exclusivement. Certes, celui-ci se plaisait à faire remarquer qu'il ne présidait pas le Conseil des Ministres, n'étant pas chef de gouvernement, et qu'il n'exerçait donc pas d'influence directe sur la conduite des affaires politiques. Mais ce gouvernement, qui avait alors à sa tête un cousin de Sihanouk, le prince Norodom Kantol, n'aurait pu en aucun cas suivre une ligne différente de celle qui était tracée par le chef de l'État. Or cette fonction suprême était occupée par le leader cambodgien depuis 1960, année de la mort de son père, le roi Norodom Suramarit qui devait être le dernier souverain ayant régné au Cambodge. Sihanouk, d'autre part, était également président du «Sangkum» depuis la fondation du mouvement en 1955. Et par le cumul de ces deux fonctions il détenait en fait tous les pouvoirs d'une manière incontestée. Le rôle du Parlement, dans ces conditions, ne pouvait être que purement théorique. Il l'était d'autant plus que tous les députés à l'Assemblée Nationale avaient été élus comme candidats du «Sangkum» désignés aux suffrages des électeurs par le choix de Sihanouk. Il n'était donc pas question non plus que ces députés, tous parfaitement dociles encore aux volontés du prince, aient la moindre velléité de contrecarrer une politique dont l'orientation était décidée exclusivement par lui. Mais il restait, il est vrai, le «Congrès National» qui, d'après Sihanouk, était la plus parfaite expression de ce qu'il appelait la «démocratie sangkumienne ». Ce congrès se
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réunissait à Phnom-Penh deux fois par an, à la fin de chaque semestre, et devait en principe donner au peuple l'occasion de contrôler les activités du gouvernement (simple exécutant 4es volontés princières) et de faire connaître son opinion sur les problèmes du moment. Mais dans la pratique les sessions du Congrès se déroulaient toujours selon un processus établi une fois pour toutes par Sihanouk lui-même, et qui ne laissait place à aucune forme d'opposition. L'ordre du jour de chaque Congrès devait d'ailleurs toujours être approuvé à l'avance par le «Leader vénéré », qui en écartait évidemment toute question qui lui paraissait inopportune et qui avait toute latitude de faire inscrire sur cet ordre du jour préfabriqué les questions qui lui convenaient, si saugrenues soient-elles. Par ailleurs personne d'autre que lui ne pouvait assurer la présidence du Congrès, ce qui revient à dire qu'une seule opinion pouvait librement s'exprimer - la sienne - puisqu'aussi bien il monopolisait le micro pendant presque toute la durée des débats, lesquels se poursuivaient généralement pendant trois journées consécutives. Les autres orateurs étaient soit des membres du gouvernement mis sur la sellette pour répondre de leur gestion, soit des «congressistes» triés sur le volet. Quant à l'assistance rassemblée dans des tribunes aménagées sur le «Terrain du Men» tout proche du Palais Royal, elle n'a jamais dépassé 4 à 5000 personnes, pour tomber d'ailleurs à un chiffre beaucoup plus modeste lors des derniers congrès de 1968 et 1969. Cette assistance était du reste composée
surtout de fonctionnaires en service commandé

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tous les

ministères et organismes officiels fournissaient leurs contingents astreints à une présence obligatoire - et de délégations provinciales réunies là dans les mêmes conditions, ainsi que des membres de la JSRK chargés des indispensables acclamations à l'adresse de «Samdech Euv». Mais la population de Phnom-Penh - qui comptait déjà plus de 500000 habitantsn'estimait pas nécessaire de se déplacer en masse pour voir Sihanouk discourir devant le Congrès National, et se contentait de suivre les débats à la radio. Tel était dans ses grandes lignes le système de gouvernement mis en place depuis 10 ans déjà, et qui en 1965 fonctionnait encore sans le moindre grincement. Ce n'est qu'à partir de l'année suivante, en effet, que ce système allait commencer à se détériorer progressivement. Mais le leader cambodgien avait indéniablement réussi jusqu'alors à réaliser la perfection dans l'absolutisme, puisqu'en définitive le gouvernement, le
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Parlement, le Congrès National, ainsi que la presse et l'opinion publique ne comptaient pour rien, tout étant décidé en dernier ressort par un organisme dépourvu cependant de tout pouvoir au regard de la Constitution du royaume: le Cabinet de Samdech Chef de l'État, sorte de gouvernement parallèle servant à Sihanouk à diriger seul les affaires du pays. Installé à la résidence même du prince, dans le quartier de Chamcar Mon, le «Cabétat» comme il était d'usage de le désigner en abrégé, centralisait tous les dossiers émanant du gouvernement et de l'administration. Toutes les questions politiques, économiques, culturelles ou autres étaient ainsi obligatoirement soumises pour décision à Sihanouk. La formule consacrée, utilisée par tous les services officiels sur tous les dossiers ou documents transmis au prince, était d'ailleurs la suivante: «Soumis à la Très Haute. Décision (ou au Très Haut Examen) de Samdech Chef de l'État» (1). En réponse, les dits services étaient invités à se conformer aux «Très Hautes Annotations Princières », que Sihanouk inscrivait de sa propre main et qui avaient un caractère impératif. Bref, aucune affaire ne pouvait être réglée par le gouvernement ou l'administration sans avoir été portée au préalable à la connaissance de Sihanouk, afin de recueillir ses «Très Hautes Instructions ». Des chemises spéciales étaient du reste utilisées à cet effet par le «Cabétat », organe centralisateur par lequel Sihanouk contrôlait et dirigeait en permanence l'activité gouvernementale et administrative, ce qui aboutissait du reste bien souvent à la paralyser. Du moins n'exagérait-il pas tellement quand il affirmait dans ses discours qu'il travaillait 15 heures par jour sur les affaires publiques. Effectivement une quantité considérable de dossiers lui passait quotidiennement entre les mains, absorbant sans nul doute une notable partie de son temps. Mais il avait voulu lui-même qu'il en soit ainsi, et la seule pensée qu'une affaire quelconque aurait pu échapper à sa connaissance, et donc à sa décision finale, semble lui avoir été toujours intolérable. En 1965, et depuis de longues années déjà, ce système de direction des affaires par l'intermédiaire du «Cabétat» était

(1) Précisons que dans toutes les formules écrites utilisées pour s'adresser directement à Norodom Sihanouk, ou bien pour rendre compte de ses faits et gestes, l'emploi des majuscules au début de chaque mot se rapportant à lui était de rigueur. 24

en tout cas parfaitement rôdé. Le gouvernement et l'admInistration étaient devenus ainsi ce que Sihanouk avait voulu qu'ils soient, c'est-à-dire de simples organes d'exécution des volontés princières. Quant au peuple khmer, on a vu que de toute manière il n'avait pas son mot à dire, n'étant jamais consulté par personne dans un pays où un seul homme décidait pour tous. Au demeurant le prestige et l'autorité de Sihanouk étaient encore si affirmés à cette époque que toute possibilité de contestation était absolument exclue. La situation économique restait d'ailleurs assez favorable, les effets néfastes de la politique de nationalisation ne s'étant pas trop fait sentir jusqu'alors, si bien qu'il n'existait pas encore de sérieux motifs de mécontentement parmi la population. Apparemment une parfaite harmonie régnait donc entre le peuple khmer et le «Leader vénéré» qui présidait souverainement à ses destinées. Le contraste cependant était frappant, entre ce peuple calme et réservé, et ce leader loquace et agité qui lui ressemblait si peu. En fait il était difficile de découvrir des points de ressemblance entre Sihanouk et ses compatriotes. Si bien qu'on s'explique mal l'ascendant qu'il exerçait alors sur la majorité d'entre eux. Toujours est-il que l'éloquence torrentielle et l'agitation incessante de Sihanouk étaient parvenues à subjuguer un peuple profondément paisible par nature. Une sorte de symbiose s'était donc réalisée entre deux tempéraments radicalement opposés. Il est vraisemblable d'ailleurs que Sihanouk était conscient de l'avantage que lui procuraient ses particularités de caractère, si différentes du tempérament khmer et dont il tirait sans doute son pouvoir de fascination sur les masses. D'autres raisons, il est vrai, expliquent mieux l'emprise indiscutable que le leader cambodgien exerçait encore à cette époque sur ses compatriotes. Son système de gouvernement, en effet, avait été conçu de telle sorte qu'aucun écran ne pouvait s'interposer entre lui et son peuple, avec lequel il se trouvait en communication directe et permanente. Car personne d'autre que le prince n'avait la possibilité de s'adresser aux Khmers, l'usage du micro lui étant exclusivement. réservé en sa qualité de chef de l'État. Aucune autre personnalité du royaume n'avait donc le droit de faire entendre sa voix à la radio, et de même aucun ministre ne se serait permis d'accorder une interview ou de faire une déclaration à la presse sans l'autorisation préalable de Sihanouk. A longueur d'année le peuple khmer n'entendait donc que 25

la voix de son «Leader vénéré », tout comme il ne voyait pas d'autre image que la sienne aux actualités et dans les publications officielles. C'est ainsi que les «activités princières» (telle était la formule en usage pour désigner tous les faits et gestes de Sihanouk) occupaient toujours obligatoirement la première place dans tous les journaux locaux, ainsi que dans le bulletin quotidien de l'Agence Khmère de Presse et dans tout ce qui se publiait au Cambodge à cette époque. Grâce à cette méthode, inspirée par un égocentrisme très accusé, Sihanouk avait pu créer et développer un culte de la personnalité dont il aurait été difficile de trouver ailleurs un équivalent, sinon en Chine communiste et en Corée du Nord où Mao-Tsé-Tsoung et Kim-II-Sung se prenaient eux aussi pour des dieux vivants. En 1965 cependant l'accoutumance était parfaite, et il ne serait venu à l'idée de personne, au Cambodge, de critiquer cette situation ou de contester les pouvoirs exorbitants de Sihanouk. La prosternation était donc générale, et l'encens des louanges montait perpétuellement vers lui. Louanges obligatoires sans nul doute, et qui se devaient d'être suffisamment chaleureuses et convaincues, au moins en apparence, pour que celui qui en était l'objet puisse s'estimer satisfait. La vanité, en effet, a toujours tenu une place notable dans le comportement du prince. Une vanité parfois puérile d'ailleurs dans ses manifestations extérieures, et qui tendait à croître d'année en année. Car Sihanouk ne voulait pas seulement être adulé par son peuple, il voulait l'être aussi par les étrangers. Et ceux d'entre eux qui surent discerner cette faiblesse en retirèrent les plus grands avantages sur le plan politique, comme ce fut le cas pour les Chinois et pour les communistes vietnamiens en particulier. Mais ce n'est pas seulement une vanité certaine, bien connue de ses compatriotes, qui déterminait en toute circonstance le comportement de Sihanouk. Son goût pour le pouvoir était d'autant plus vif que, devenu Roi à 18 ans, il n'avait connu depuis lors que l'adoration continuelle de ses sujets et l'infinie complaisance de son entourage pour ses moindres caprices. Enfant unique de «Maman Vénérée », selon l'expression qu'il employait habituellement pour désigner sa mère la Reine Kossomak (2), Sihanouk a toujours présenté les caractéristiques d'un enfant gâté. Son éducation et son accession précoce au
(2) (Veuve depuis 1960 du Roi Norodom Suramarit, le père de Norodom Sihanouk. Lequel avait abdiqué en sa faveur en 1955 de la manière la plus inattendue, après avoir été lui-même Roi du Cambodge depuis 1941). 26

Trône expliquent donc dans une large mesure son comportement ultérieur. C'est ainsi qu'après 14 ans de règne, suivis de dix ans de pouvoir absolu depuis la création de son mouvement du «Sangkum », Sihanouk n'était pas homme à tolérer aucune opposition à ses volontés, ni à plus forte raison la moindre critique. Son penchant pour un absolutisme de plus en plus prononcé était d'ailleurs parfaitement connu aussi de ses compatriotes. C'est pourquoi sans doute ceux-ci avaient jugé depuis longtemps qu'une soumission résignée (en apparence) était la seule attitude possible. Car dans tout le royaume personne n'ignorait qu'il en aurait coûté cher à ceux qui auraient pris le risque de manifester quelque mécontentement. En effet le système imaginé par Sihanouk ne reposait pas seulement sur des procédés démagogiques assurément très habiles, mais aussi sur des méthodes moins avouables bien que pareillement efficaces. L'une des plus courantes consistait dans la dénonciation publique de tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, lui portaient ombrage. Les personnalités trop affirmées, les caractères énergiques, les hommes intègres et les jeunes intellectuels trop brillants étaient donc les cibles habituelles de ses acerbes critiques à la radio. Et encore devaient-ils s'estimer heureux quand ils n'étaient pas taxés de trahison, ou dénoncés comme complices des «Khmers Serei », comme agents de la CIA ou comme valets de l'impérialisme américain. Par la suite, c'est-à-dire à partir de 1967, Sihanouk ne dénoncera d'ailleurs plus seulement cette catégorie de «traîtres» - appelés par lui des «Khmers Bleus» (et supposés être pro-américains) mais aussi ceux qu'il désignerait comme étant des «Khmers Rouges », réputés pro-communistes. Avec cette méthode de dénonciation à la radio de tous ceux qui avaient le malheur de lui déplaire, Sihanouk détenait donc un moyen de pression extrêmement efficace, puisque ses victimes n'avaient aucun droit de réponse et donc aucune possibilité de se justifier. La crainte d'être stigmatisés dans quelque fulminant discours du prince, entendu dans tout le pays, habitait ainsi tous ceux qui auraient pu être tentés de contester l'ordre établi. Mais le leader cambodgien disposait également d'autres moyens pour étouffer, si nécessaire, toute velléité de contestation chez ses compatriotes. Ces moyens étaient ceux de toute dictature, c'est-à-dire des moyens policiers. C'est ainsi que le gouvernement comprenait un poste de ministre d'État chargé de la Sécurité Nationale, lequel dépendait en fait 27

directement de Sihanouk. En 1965 le titulaire de ce poste était un nommé Kou Roun, dont la réputation de brutalité était bien établie. Parlant de ce personnage, Sihanouk déclara lui-même un jour: «c'est mon chien de garde» (Propos entendus par l'auteur) - une manière comme une autre de montrer quel genre d'estime il lui portait. Quoi qu'il en soit ce Kou Roun bénéficiait de la confiance du prince et, à ce titre, était chargé de toutes les basses besognes, surtout à l'égard de ceux qui étaient soupçonnés d'être des adversaires du régime. Chacun savait du reste à Phnom-Penh qu'il n'hésitait jamais à mettre la main à la pâte, et il était donc presque aussi redouté que Sihanouk lui-même. Toutefois aucune publicité n'était encore donnée aux mesures de répression ordonnées par le prince, et les exécutions sommaires pour motif politique étaient tenues soigneusement secrètes. Sihanouk répétait en effet constamment qu'il était soutenu et approuvé par tout le peuple khmer, «étroitement uni autour de son Leader vénéré» selon le vocabulaire officiel, et il ne pouvait donc être question de révéler des exécutions qui auraient fait apparaître l'existence d'une opposition. Par la suite, et les circonstances ayant changé, Sihanouk ne craignit pas cependant de révéler publiquement qu'il ordonnait de nombreuses exécutions. Mais en 1965 il n'était pas encore question pour lui de se livrer à de telles révélations. Il y eut toutefois une exception à propos des «Khmers Serei », ces opposants de tendance républicaine groupés autour d'un vieil adversaire de Sihanouk, Son Ngoc Thanh, et réfugiés depuis plusieurs années les uns en Thaïlande et les autres au Sud-Vietnam. Or, on l'a vu, le prince se déchaînait en toute occasion dans ses discours contre les «Khmers Serei », qualifiés par lui de «traîtres» puisqu'il était entendu qu'il n'existait aucune opposition à son régime. A plusieurs reprises du reste, en 1964 et 1965, des membres de ce mouvement furent capturés en territoire khmer où ils s'infiltraient de temps à autre dans les zones frontalières. Parfois les prises étaient bonnes quand il s'agissait de chefs connus et dont les têtes étaient depuis fort longtemps mises à prix, mais de toute manière le même sort était réservé à tous ceux qui se faisaient prendre. Car dans chaque cas une condàmnation à mort fut prononcée, conformément à la volonté de Sihanouk qui, chaque fois aussi, refusa de grâcier les condam-

nés. Or dans certains cas les « Khmers Serei» capturés avaient
été attirés sur le territoire khmer par ruse, par exemple avec la promesse d'un sauf-conduit garantissant leur sécurité,

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comme pour Preap ln exécuté le 20 janvier 1964. Promesse sans aucune valeur naturellement, mais procédé très conforme à la mentalité du prince. Ces «Khmers Serei» étant des «traîtres» et non pas des opposants (puisqu'il n'en existait pas d'après la doctrine officielle), le leader cambodgien pouvait donc en toute quiétude donner une large publicité à leur exécution. En effet les «Khmers Serei» capturés furent tous fusillés en public, mais en dehors de Phnom-Penh, et les exécutions furent photographiées et filmées dans tous les détails, depuis l'arrivée du condamné au lieu fixé jusqu'à son dernier soubresaut d'agonie après le coup de grâce. Les photos prises à cette occasion étaient ensuite largement reproduites dans la presse cambodgienne et affichées dans les édifices publics, tandis que les images atroces filmées pour les actualités étaient projetées dans toutes les salles de cinéma du royaume. Il convient de noter d'ailleurs que cet exhibitionnisme sanglant suscitait chaque fois un sentiment de profond malaise et un dégoût à peine dissimulé chez les spectateurs. L'attitude des condamnés, d'autre part, ne servait pas non plus les desseins du prince, puisque chacun pouvait constater qu'ils gardaient leur courage jusque devant le peloton d'exécution. Mais Sihanouk ne paraissait pas être sensible à ce courage. Car son désir de vengeance contre ceux qui, de l'extérieur, avaient osé le braver et agir contre son autorité le dominait entièrement. Il n'est pas douteux cependant qu'en ordonnant ces exécutions à grand spectacle il visait aussi un autre objectif que la seule satisfaction de ce désir de vengeance. Il tenait là, en effet, un moyen particulièrement efficace pour renforcer la crainte qu'il inspirait déjà à ses compatriotes. Ces exécutions publiques avaient ainsi valeur d'exemple et d'avertissement à l'adresse de tous ceux qui, dans le royaume, auraient pu encore se découvrir une vocation d'opposants. Ainsi le système de gouvernement de Sihanouk consistait-il dans un singulier dosage de démagogie, d'absolutisme et de répression, le tout complété par un sens remarquable de la mise en scène comme on l'a vu à propos de ses contacts avec son peuple. Quant au résultat recherché par le leader cambodgien il était largement atteint, puisque lui seul comptait, décidait de tout sans que la moindre limitation soit apportée à son pouvoir, et puisqu'il était l'unique objet des acclamations et des louanges de tout un peuple. Il restait donc plus que jamais le «dieu-roi» dans la plus pure tradition angkorienne, en dépit de son abdication en 1955, et par là même il maintenait 29

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