Singapour, 1959-1987

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Singapour est aujourd'hui au coeur des controverses internationales sur l'avenir du Tiers-Monde. Selon les défenseurs du libéralisme, c'est un modèle, peut-être le modèle. La cité-Etat démontrerait à la fois la supériorité de la voie du capitalisme de marché pour sortir du sous-développement, et la possibilité de battre un communisme puissant, avec des méthodes moins brutales, mais plus efficaces que celles employées au Vietnam.
Voire... Si le PNB par habitant équivaut aujourd'hui à celui de l'Italie, c'est qu'un Etat puissant et efficace a en permanence planifié, stimulé, encadré, financé le marché. Si le Cuba asiatique redouté en 1959 est devenu une Suisse en mer de Chine, le prix à payer est lourd en termes d'ordre moral, de muselage des dissidences et de surexploitation des travailleurs de l'« entreprise Singapour ». Empire de l'économique, le « petit dragon » est aussi une tyrannie du consensus : Orwell s'y serait mieux retrouvé qu'Adam Smith ou Tocqueville...
La réalité reste là, incontournable : l'emporium colonial misérable d'il y a trente ans est aujourd'hui un pays industriel avancé. Alors s'impose la nécessité d'une approche historique, originale aussi, car synthétique et dialectique : l'économie n'est pas à côté de l'histoire politique, mais au coeur de celle-ci - et réciproquement. On comprendra ainsi par quels cheminements un gouvernement de gauche nationaliste s'est résolu à un mariage de raison - ô combien réussi - avec les sociétés multinationales, liquidant au passage ses références socialisantes.
Un certain provincialisme hexagonal a jusqu'ici entravé l'arrivée en France des informations et des débats sur le « cas » Singapour. Cet ouvrage a pour objet de commencer à combler cette lacune.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296143234
Nombre de pages : 320
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SINGAPOUR
1959-1987Dans la même collection
Solange THIERRY, Le Cambodge des contes. 1986.
Jacques POUCHEPADASS,Planteurs et paysans dans l'Inde coloniale.
1986.
y oshiharu TsuBoï, L'Empire vietnamien face à la France et à la Chine
(1847-1885). 1987.
Ngo KIM CHUNG, Nguyen Duc NGHINH, Propriété privée et propriété
collective dans l'Ancien Vietnam. 1987.
Jean-Louis MARGOLIN, Singapour (1959-1987). Genèse d'un nouveau
pays industriel. 1988.Collection Recherches Asiatiques) dirigée par Alain Forest
Jean-Louis MARGOLIN
SINGAPOUR
1959-1987
Genèse d'un nouveau pays industriel
Publié avec le concours
du Centre National de la Recherche Scientifique
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris@ L'Harmattan, 1989
ISBN: 2-7384-0022-1A mon père Georges Margolin,
qui aurait aimé voir cet ouvrage achevé.
A ma fille Judith, qui a encore le temps pour le lire.0.
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10Avertissement
La tradition française est d'user du terme Malaisie} qu'il s'agisse de la
péninsule malaise (ou Malaysia occidentale) ou de l'État de Malaysia dans
son ensemble (y compris les territoires de Bornéo: Sarawak et Sabah) ; et du
terme Malais pour désigner les citoyens de la Malaysia aussi bien que ceux
d'entre eux (55 % environ) qui appartiennent à l'ethnie malaise, ou encore
ce qui est relatif à la péninsule malaise. Ces ambiguïtés sont extrêmement
gênantes, aussi utiliserai-je, et proposerai-je à l'usage général des équivalents
de chaque terme anglais:
je garde tel quel en français le nom de Malaysia-
- Malaisie correspond à la Malaysia occidentale} (Malaya en anglais)
- Malais désigne uniquement une ethnie (Malay en anglais)
- les citoyens de la Malaysia sont, quant à eux, les Malaysiens
- l'adjectif correpondant à la Malaisie n'est pas malais, mais malayenl
enne (anglais: malayan).
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10Introduction
Singapour et nous
« Singapour n'a pas d'histoire digne d'être racontée. On peut bien sûr montrer la
statue de Raffles. Je peux dire au peuple ce que nous avons accompli. Demain? Le
Mass Rapid Transport (le Métro). Hier? Peut-être Lee Kuan Yew, et c'est tout. »
Rajaratnam, Vice-Premier ministre, devant des étudiants en 19841
Un numéro de Novembre 1981 de la Far Eastern Economic Review faisait
sa couvenure sur« le côté ensoleillé de l'économie mondiale ». Il expliquait
que « Midi sonne aujourd'hui sur le Pacifique central» et divisait la planète
non plus entre Est et Ouest, ni même entre Nord et Sud, mais entre le bassin
atlantique (étendu jusqu'à l'Inde !), monde du pessimisme et du déclin, et le
bassin pacifique, monde de l'optimisme et du progrès. Il n'est pas difficile de
trouver tant d'exceptions à cet amusant découpage géographique que sa
valeur, même euristique, en est réduite à peu de choses. Mais qui passe de
l'Europe en crise à un pays comme Singapour serait tenté de lui accorder
quelque justification.
séjourné dans cet État en 1984. Les journaux et les responsables deJ'ai
l'économie se préoccupaient du manque de main d' œuvre nécessitant
1'« imponation» de contingents toujours plus élevés de travailleurs
étrangers; le chômage était à son plus bas niveau historique (3,2 % de la
population active), le Produit National Brut avait cru en 1983 de 7,9 % en
volume. Ce dynamisme n'existe pas que sur le papier: les changements du
paysage urbain depuis ma précédente visite, à l'été 1980, l'amélioration de la
qualité des logements sociaux les plus récents, l'affluence (et pas que de
touristes) dans des shopping-centres sans cesse plus nombreux en sont
quelques signes. Assurément « la façade est impressionnante» - comme me
le disait le représentant local d'une grande banque française -, non
1. Cité in Far Eastern Economic Review (hebdomadaire, Hong Kong) 1985 Yearbook, p.232.
11seulement pour qui vient du Tiers Monde, mais même pour le visiteur des
pays développés.
Réussite étonnante, réussite scandaleuse pour l'occidental de gauche qui a
si souvent entendu et dit que le monde traversait une crise très grave,
peut-être irrémédiable, et que les pays du Tiers Monde étaient ceux qui
souffraient le plus; d'autant plus scandaleuse, cette réussite, qu'elle se fonde
sur un libéralisme à faire pâlir d'envie MmeThatcher, et sur une pénétration
totale, encouragée par l'Etat, de l'économie par ces multinationales d'où,
selon certains, nous viendrait tout le maL.. ,
La première réaction possible est de ne pas croire aux succès de
Singapour, et/ou de lui prédire un avenir fort sombre: «vous avez voulu
jouer à fond la logique du capitalisme, eh bien, plus dure sera la chute ».
L'incrédulité était encore à la rigueur possible au début des années 1970, elle
ne l'est plus aujourd'hui. Quant à la « chute» à venir, notons déjà que sa
probabilité était plus souvent évoquée il y a 15 ans qu'aujourd'hui, et que
Singapour a mieux résisté aux phases dépressives de l'économie mondiale,
depuis 1974, que ses dirigeants eux-mêmes ne l'avaient prévu; deux crises
ont durement frappé, en 1973-75 puis en 1985-86, mais la rapidité des
reprises qui suivirent a plutôt confirmé la solidité fondamentale du système
économique.
La deuxième réaction, inverse, est l'enthousiasme inconditionnel face aux
progrès accomplis, que sont même venus à partager, en toute bonne foi,
certains résidents étrangers fort haut placés, qu'on aurait espérés plus
lucides. Je ferai justice de certains mythes fort répandus, même en dehors de
Singapour, sur ses succès.
Toujours est-il que la réussite de la cité-État nous interpelle, particulière-
ment à l'heure où le patronat français semble fasciné par ce modèle japonais
dont on dit à Singapour s'inspirer depuis des années. Si vraiment cette
réussite existe, et est durable, alors:
- Elle conduit à penser que la frontière entre Tiers Monde et pays
développés est mouvante. Il n'y a pas de nécessité au sous-développement et
à l'arriération économique, même au vingtième siècle finissant... Et la
position des pays développés peut être remise en cause non seulement par
d'autres pays développés, mais aussi par ces « Nouveaux Pays Industriels»
(NPI), comme les appelle maintenant rOND.
- Elle pousse à abandonner l'idée d'une supériorité pour le Tiers Monde
de la « voie socialiste vers le développement », fondée sur l'étatisation, le
protectionnisme et l'industrie lourde, à l'heure où les «pays socialistes»
sont, pour la plupart, enfermés dans l'échec économique, quand ce n'est pas
dans la guerre; c'est en Asie Orientale que les succès de la « voie libérale» et
l'échec des « socialismes» apparaissent les plus nets; les contradictions du
capitalisme y semblent moins mortelles, moins meurtrières en tout cas que
celles du « socialisme ».
- Elle doit entraîner la reconsidération du rôle des multinationales, dont
les intérêts ne seraient pas forcément contradictoires à ceux des peuples des
pays où elles investissent.
12Les enjeux idéologiques sont donc considérables. Mais Singapour nous
concerne encore de bien d'autres façons:
a) Hâvre presqu'idéal pour les sociétés multinationales, elle est de ces pays
où s'enfuient les industries europérennes. La restructuration industrielle des
pays capitalistes avancés - et leur crise - passe par Singapour et ses
collègues NPI. Pourquoi, vu de ce côté-ci du monde, ce point presque
minuscule qui achève la continuité territoriale eurasiatique attire-t-il tant? A
l'initiative de qui, pour répondre à quels besoins de part et d'autre s'est
établie cette alliance? Comprendre l'histoire et les modalités de cet exemple
réussi d'accord Nord-Sud, et conjecturer son devenir, c'est aussi réaliser un
peu de ce qui est arrivé et de ce qui nous attend. C'est aussi, au travers
d'un cas précis, saisir une mutation fondamentale et probablement
irréversible du capitalisme: l'internationalisation à grande échelle de la
production.
b) Le« modèle de société» singapourien nous interpelle: c'est un milieu
fortement urbanisé, industrialisé et consommateur; ses grands ensembles,
ses transports, son écologie, sa sécurité posent souvent des problèmes très
comparables à ceux que nous connaissons. Cependant les solutions choisies
sont fréquemment différentes, par décision politique au moins autant que
par contrainte objective. Avant la crise, il y avait dans le monde développé un
quasi-consensus: un pays comme Singapour ressemblait, au mieux, à
l'Occident du xIX"siècle, il nous indiquait aussi peu à la voie à suivre que les
Jivaros ou les Saras. En 1987, on le sait, il nous reste beaucoup moins de
certitudes. A l'heure ou le« libéralisme sauvage» est revenu (pour un temps)
à la mode, M. Reagan ou MmeThatcher ne s'inspireraient-ils pas (éventuelle-
ment sans le savoir) du Premier ministre Lee Kuan Yew? Singapour nous
donne l'étrange impression de contempler d'un seul coup d'œil notre passé
et notre futur. Un pouvoir qui n'a pas à redouter d'opposition n'y construit-il
pas le capitalisme du xxr siècle, en brûlant l'étape du xx< ? Si c'est bien là
l'avenir radieux que certains nous préparent, n'est-il pas encore temps de
changer d'avenir?
c) Pour l'historien - et le militant - français habitué à une vie politique
dominée par les constantes, où il n'est pas absurde de retrouver les mêmes
comportements des élections de 1849 à celles de la ve République, l'évolution
politique de Singapour pendant les trente dernières années ne laisse pas
d'étonner, voire de déconcerter. Comment un mouvement populaire
puissant et actif, dirigé par un parti communiste et par ses organisations de
masses dont l'une, le Barisan Sosialis (Front Socialiste en malais), obtint en
1963 un tiers des voix et paraissait à même de conquérir le pouvoir par les
urnes a-t-il pu disparaître en quelques années, presque sans laisser de traces
et, mettons-le à l'actif du régime, sans un seul assassinat politique? Doit-on
voir là le triomphe d'une orthodoxie libérale - plus ou moins avancée - ou
celui du « fascisme le plus sophistiqué du monde» 2.
2. Entretien avec A., opposant politique en exil.
13Singapour n'est donc pas seulement passionnant (comme tous les pays !)
à étudier en soi. Microcosme d'une bonne partie du monde actuel (ses
dirigeants aiment à parler de « global city» 3), il peut constituer une voie
détournée vers nous-mêmes.
3. C'est-à-dire« cité mondiale », ouverte à tous les courants et à toutes les cultures.
14Prologue
Singapour des années 1950 :
la révolution au coin de la rue?
1. UNE VILLE DU TIERS MONDE
Si le Singapour de 1987 donne l'image d'une surprenante prospérité, au
moins pour l'Asie, c'est un phénomène récent. Un tiers de siècle plus tôt,
l'espace d'une génération, tous les visiteurs remarquaient au contraire
l'extrême précarité des conditions de vie, la misère du plus grand nombre.
Bien plus, les difficultés s'aggravaient sans cesse: démographie galopante,
tuberculose omniprésente, chômage croissant, entassement dans des loge-
ments insalubres, sur fond de stagnation économique. Jamais, sauf peut-être
lors de la crise des années 1930, la situation du « Singapourien moyen»
n'avait été pire: par exemple, de toute l'histoire de Singapour, c'est en 1950
que la surface bâtie par habitant est la plus faible: 54,3 m2contre 54,4 m2en
1860, 76,4 m2 en 1890, 68 m2 en 1920 (et 65,9 m2 dès 1963, 102,4 m2 en
1975) 1. Rien d'étonnant à ce que, de cette misère extrême, découle un
extrêmisme politique, jamais aussi fort qu'alors. Derrière la façade encore
brillante, mais bien effritée, de la domination britannique, grandit la
puissance du Malayan Communist Party (MCP), au su sinon au vu de tous: la
révolution paraît au coin de la rue.
Les conditions de logement constituent la part la plus voyante - sinon
forcément la plus grave - de cette misère prévalente. Un tiers des
Singapouriens vivent ainsi dans des shophouses (boutiques ou ateliers à
étages) divisées en cubicles (boxes) de 10 m2 où vivent en moyenne trois
personnes. .53 % des ménages vivent dans une pièce, un cubicle ou moins (et
c'est encore le cas de 27 % des foyers de onze personnes). Le quart des
habitants de l'île vit dans des baraques légères (attap-houses), généralement
1. D'après R. Fonseca in bibI. 115, p.223.
15sans droit de propriété; les quartiers de squatters, aux marges du tissu
urbain, sont souvent ravagés d'énormes incendies. 25 % des personnes
(familles nombreuses, veuves avec enfants, couples chargés de parents, petits
métiers des rues, et bien sûr les 3 à 5 % de chômeurs) ne gagnent pas un
minimum vital calculé de façon plus que restrictive 2.
L'assistance publique (Welfare) est totalement incapable de pallier ces
divers handicaps et causes de misère. Car elle ne verse au maximum que 15 $ *
mensuels par personne, que 90 $ maximum par famille. Et seule 1,8 % de la
population est aidé... Est-il besoin d'ajouter qu'il n'existe pas plus de
retraites que d'assurance-maladie ou chômage, ou encore de pensions pour
les veuves, les handicapés, d'allocations familiales, etc. ?
2. UNE TRANSITION DÉMOGRAPHIQUE
La situation démographique du Singapour des années 1950 est para-
doxale : elle se caractérise par des déséquilibres extrêmes qui ne préoccupent
pas que les démographes; mais ces aspects inquétants peuvent aussi être la
promesse d'une population plus équilibrée que tout ce que l'île a connu
auparavant.
Déséquilibre: celui de la pyramide des âges est patent. Les moins de
15 ans constituent lors du recensement de 1987 42,8 % de la population 3.
Les plus de 60 ans 3,9 % ! Singapour n'a jamais connu, ne connaîtra sans
doute plus dans un avenir prévisible une population aussi jeune: l'âge
médian n'est en 1957 que de 18,8 ans. Cela marque une grande différence
avec le passé, même proche, puisqu'il était encore de 26,3 ans en 1931 ; les
moins de 15 ans n'étaient alors que 26,1 %. Les adultes du Singapour
traditionnel avoisinaient toujours les 75 à 80 % de la population, contre
53,3 % de 15-59 ans en 19574.
Cette très grande jeunesse de la population est liée à son taux
d'accroissement très rapide (43 0/00), qui explique les bonds démographiques
de Singapour: sa population passe de 418000 à 557000 de 1921 à 1931,
mais atteint 938 000 en 1947, et 1 445 000 en 1957 : plus qu'un triplement en
36 ans! C'est d'ailleurs beaucoup plus la vitesse de croissance que la quantité
d'habitants qui en résulte qui pose problème: Singapour n'a pas, n'est pas,
ne sera sans ~oute pas « surpeuplé» de façon absolue, loin de là. La densité
au km2 était en 1947 de 2 477, en 1970 de 3555, en 1979 de 3 873 : c'est
beaucoup pour un pays - encore que le BangIa Desh ou Java approchent
actuellement les 1000 hab.lkm2, ce qui implique que ce chiffre est parfois
largement dépassé, même dans des secteurs ruraux -, ce serait peu pour une
ville, puisque, vers 1960, Londres avait 10 000 hab.lkm2, New York 30 000,
Paris 35 000. Aujourd'hui Paris et les départements de la Petite couronne,
Sauf précision particulière, tous les prix sont donnés en dollars de Singapour (S $); celui-ci,
*pratiquement indexé sur le dollar des Etats-Unis, en représente environ 45 cents.
2. Selon les études pionnières de Barrington Kaye (bibI. 111) et de Goh Keng Swee (bibI. 112).
3. Pour ceci et les chiffres qui suivent, d. bibI. 2, sauf indication contraire.
4. Ce qui n'est pas sans poser de graves problèmes à propos du taux d'activité, en chute libre: les
hommes de 18 à 59 ans, c'est-à-dire l'immense majorité de la population active (d. ci-dessus) ne
constituent que 27 % de la population totale! Globalement le recensement de 1957 trouve 32,6 %
d'actifs, contre 48,5 % en 1931... et 70,1 % en 1871.
16avec 765 km2 (Singapour 1980 : 616 km2) ont plus de 6 millions d'habitants,
soit une densité plus que double de celle de la cité-État. Singapour, vu
d'avion, reste étonnamment vert, et l'espace bâti n'y représente en 1978 que
43,2 % du total; les cocoteraies sont nombreuses et quatre hectares de jungle
primaire sont même préservés aux Jardins Botaniques!
Ce taux d'accroissement est dû à la chute de la mortalité (13,3 %0en 1947,
7,4 %0 de 1947 à 1957), aux migrations de Malaisie à Singapour
(10 000 personnes par an, soit 7 %0de croissance), mais surtout aux progrès
de la natalité: 45 %0de 1947 à 1957 (avec une pointe de 47,2 0/00 en 1949).
Cela constitue un renversement des tendances du passé, puisque la natalité
était de 21,2 %0de 1901 à 1905, et de 29,50/00de 1921 à 1925 ; la mortalité,
pour sa part, était alors à un niveau si élevé que l'accroissement naturel s'en
trouvait faible, voire négatif: 47,1 0/00 de mortalité et une décroissance de
25,9 %0 au début du siècle, et en 1921-25 encore 29,1 % de mortalité et
0,4 0/00d'accroissement. La population de ce véritable mouroir qu'était
Singapour ne devait sa montée qu'à l'importance de l'immigration: ainsi de
1901 à 1911, les morts l'emportent sur les naissances de 59 000, mais il y a
136 000 immigrants « nets» ; en 1921-1931 encore, le surplus naturel n'est
que de 16 000, mais on accueille 124 000 immigrants, soit 87 % de la
croissance totale. Cependant, en 1947-57, l'accroissement naturel compte
pour 78 % de l'augmentation totale.
Promesse d'équilibre: Singapour parvient désormais à produire ses
propres habitants, sans avoir besoin de les retirer à tout l'Extrême-Orient
pour les jeter dans ses bas-fonds et ses cimetières; l'afflux des jeunes sur le
marché du travail pourrait ouvrir de larges perspectives à une politique
économique audacieuse; enfin, et ce n'est pas le moins important, la balance
des sexes est en voie de s'équilibrer. En 1953, Goh décompte à peu près
900 femmes pour 1 000 hommes, ce qui marque non seulement une
évolution rapide depuis le recensement de 1947 (821 Fil 000 H) 5,mais aussi
un renversement total par rapport à un passé récent: le recensement de 1901
indiquait un rapport de trois hommes pour une femme, celui de 1921 de
deux pour une, et en 1931 encore de 1,7 pour une 6. Une seule communauté
reste très déséquilibrée: les Indiens (2,3 Hll F en 1957).
A l'origine du rééquilibrage: depuis 1930, les arrivées massives d'hommes
célibataires ne sont plus que des souvenirs. Les immigrants chinois seuls ne
furent pas moins de 242000 en 1930 alors qu'était totale la liberté de
mouvement des hommes et des biens. Mais la crise mondiale - qui frappe
durement le caoutchouc et l'étain, activités dominantes de la Malaisie -
entraîne une réduction progressive de l'immigration (à partir de 1931) à un
mince filet, en majorité composé de femmes (non soumises aux quota).
Les conséquences de cette diminution et de cette transformation de
l'immigration sont essentielles. En sus du bouleversement de la balance des
sexes, on note l'augmentation rapide de la proportion de Chinois et
d'Indiens nés en Malaisie-Singapour. En 1911, sur 219000 résidents d'ethnie
5. Goh, op. cit., p. 22.
6. Ooi Jin Bee, bibI. 38, p. 88.
17chinoise, 160000 étaient nés en Chine; en 1931, 358 000 sur 567 000 ; en
1921,29,1 % seulement de la population totale était née à Singapour 7,et la
Malaisie ne comptait que pour quelques points supplémentaires. Or les
local-born doublent presque en un quart de siècle, pour atteindre 56,1 % en
1947 (et 64,3 % en 1957).
J. PROLÉTARIAT ET DISTORSION TERTIAIRE
Une économie est d'abord faite d'hommes qui travaillent.
Aussi commencerai-je par examiner la répartition des actifs par secteur
d'activité en 1957 (année du recensement décennal) :
TABLEAU I
POPULATION ACTIVE PAR SECTEUR D'ACTIVITÉS EN 1947 ET 1957
(d'après Report on the Census 0/ Population, 1957, et Buchanan op. cit., p. 77)
Secteur d'activité 1947 1957
Ensemble Hommes Femmes Ensemble
(en %) (en %) (en "la) (en %)
6,9Agriculture, forêts, pêches 5,9 11,7
8,8} 0,2 0,3Mines et carrières 0,4
13,2 19,3 14,3Industrie 17
Electricité, eau, gaz 0,2 1 0,1 0,9
Construction 2,7 5,9 2,1 5,2
Commerce 24 30,5 15,7 27,9
Transports et communications 15,3 12,7 1,3 10,7
Finance, assurances,
services économiques 31,9 4,7 2,4 4,3
Administration, services sociaux
et personnels 25,2 47 29,1
0,5 0,2Autres 0,4
Plusieurs éléments de ces données sont frappants: l'agriculture occupe un
nombre important d'actifs compte tenu de l'étroitesse de l'espace agricole
(140 km2) ; l'emploi industriel, au contraire, reste bien faible, et peut-être
même (il faut se méfier des statistiques!) en régression; en tout cas le
commerce pèse deux fois plus lourd: au total la place du tertiaire est
écrasante (75,8 % des emplois), et révèle bien sûr davantage un sous-emploi
de masse qu'une économie post-industrielle.
Le tableau suivant nous renseigne sur les principales branches profession-
7. Erik Charles Paul, bibI. 97, p. 121.
18nelles, et nous fournit donc des indications supplémentaires quant à la
répartition en classes de la société.
TABLEA U II
POPULATION ACTIVE PAR BRANCHES PROFESSIONNEW-ES EN 19'7
(d'après Report on the Census of Population, 1957)
EnsembleHommes FemmesBranche professionnelle
(en %) (en %)(en %)
Professions libérales, techniques
5,14,1 9,9et apparentées
Administration et direction,
0,3 1,7gestion 2,0
12,6 6,7 11,6Employés de bureau
20,0 10,2 18,3 de commerce
10,5 35,7 15,0Employés des services
7,0 11,9 7,9Agriculture, élevage, pêche
Ouvriers et manœuvres de l'in-
41,5 25,1 38,5dustrie et des transports
2,3 0,2 1,9Autres
Le bas de l'échelle est sans doute occupé par les ouvriers et manœuvres,
catégorie de loin la plus nombreuse chez les hommes. Mais alors que, dans
un pays développé, l'essentiel de ce groupe est employé dans l'industrie ou la
construction, ce ne peut être le cas ici: ces activités regroupent 19,5 % de la
population active (y compris les techniciens, ingénieurs et patrons). Il y a
donc plus de coolies, de dockers, de conducteurs de trishaws, de
manutentionnaires que d'ouvriers d'usines: signe supplémentaire de ce que
Buchanan appelle la « distorsion tertiaire» de l'économie singapourienne,
signe également de la nature particulière (par rapport aux pays industriels,
pas par rapport au Tiers Monde) du prolétariat singapourien, qu'on ne peut
absolument pas limiter à la seule classe ouvrière industrielle. D'autant plus
que, si la catégorie sus-étudiée est presqu'uniment prolétarienne, la condition
de très nombreux travailleurs du commerce ou des services (33,3 % à eux
tous) n'en diffère guère.
Par contre les couches moyennes et élevées apparaissent faibles en nombre:
18,4 % pour le total des trois catégories en tête du tableau, qui en regroupent
l'immense majorité. D'autres données confirment tout cela: seuls 5 % des
actifs sont employeurs, à côté de 72 % de salariés, de 8 % de chômeurs, de
15 % d'indépendants 8: or une large part de ces derniers est, on l'a vu, fort
misérable.
8. Goh, op. cit., p. 194.
19Le prolétariat, au sens large du terme, est donc clairement hégémonique à
Singapour, la paysannerie étant faible, et les couches supérieures de
« décideurs» pour l'instant peu nombreuses. D'où déjà peut-être une
conséquence politique: ne pourra conquérir démocratiquement le pouvoir
que celui qui saura s'allier à la majorité du prolétariat, ou le rallier à son
projet.
4. FAIBLESSE DE L'INDUSTRIE, PUISSANCE DE L~ENTREPÔT
Quel que soit le critère considéré, jusqu'en 1960 au moins Singapour ne
peut être qualifié d'industrialisé; de plus le secteur secondaire est
durablement stationnaire à un bas niveau.
S'agissant tout d'abord du PNB, l'industrie, en 1960, n'en forme que
9,2 % (cf. annexe I). Même si l'on annexe au secteur secondaire la
construction et les services de l'électricité, du gaz et de l'eau, on n'arrive qu'à
13,5 % du PNB.
L'emploi industriel est un peu plus considérable en proportion (ce qui
souligne la faible productivité de l'industrie), puisque le recensement de 1957
relève 76800 travailleurs industriels (y compris les ouvriers au chômage,
ceux des services de l'État et les quelques 15 000 des bases britanniques),
mais sa décomposition par branches renforce encore l'impression de
médiocrité:
TABLEAU III
LES PRINCIPALES BRANCHES DE L'INDUSTRIE EN 1959
(d'après: Report on the Census 0/ Industrial Production, 1959)
Industrie Travailleurs employés Valeur ajoutée
(en % du total)
1 - Alimentation, Tabac 6200 29,2
2 - Imprimerie, édition 3900 16,6
3 - Bois, ameublement 2800 7,7
4 - Transformation des minerais 2800 7,4
Équipement de transport 2200 7,55 -
6 - Textile, cuir, chaussures 2000 4,3
7 - Transformation des métaux 1400 5,7
8 - Machines 1400 6,0
9 - Produits pétroliers 1400 6,2
Équipement électrique10 - 1100 8,6
11 -Divers 500 0,5
Dominent en effet des secteurs où, dans tous les pays - et surtout dans les
pays arriérés -, la productivité du travail est basse, l'investissement en
capital faible et la technologie rudimentaire: les branches 1, 2, 3, et 6 du
20tableau sont dans ce cas; or elles représentent réunies 58,2 % des ouvriers
recensés, 57,8 % de la valeur ajoutée. Ce sont également des secteurs où
dominent les petites entreprises qui, dans le cas de Singapour, appartiennent
dans leur vaste majorité à des Chinois (sauf le secteur de la boisson, dominé
par les Européens). On ne trouve guère en fait à Singapour que des
entreprises produisant des biens de consommation simples pour le marché
local, des services industriels courants (imprimerie, petite mécanique...),
enfin des entreprises de processing (première transformation des matières
premières) liées à l'entrepôt: la plus grande usine en 1962 est encore une
fonderie d'étain. Les produits industriels domestiques ne composent en 1959
que 4 % des exportations...
L'entrepôt, au cœur de ce tertiaire qui, en 1960, représente 80,4 % du
PNB, occupe directement près de 100 000 personnes, un gros cinquième des
actifs. A vrai dire son histoire se confond avec celle-là même de Singapour.
L'habileté de Raffles, fondateur de la colonie en 1819 pour le compte de la
Compagnie Britannique des Indes Orientales (elle passera à la Couronne en
1867), c'est d'avoir trouvé le moyen de détourner la majeure partie du négoce
de la région des ports hollandais d'Insulinde: il s'agissait simplement de
traduire en actes les idées nouvelles d'Adam Smith et de Ricardo, et de
démontrer jusqu'à l'autre bout du monde les bienfaits du libéralisme
économique. La superbe position géographique ferait le geste. C'est un port
franc qu'il fonde, prenant à contre-pied la tradition coloniale séculaire
d'exclusif et de monopole: Raffles entend établir un paradis capitaliste, sans
gouvernement excessif, où le marchand serait roi - et)'empreinte du père
fondateur pèse encore lourd 160 ans après. Il définit l'Etat comme celui qui
doit donner «la liberté de commerce la plus grande possible, des droits
égaux pour tous, accompagnés de la protection des propriétés et des
personnes» 9.
La colonie de Raffles avait joué un rôle pionnier dans l'introduction du
capitalisme moderne en Asie du sud-est: la leçon n'est pas perdue, et si
Singapour réussit presque continûment, c'est parce qu'il sait se tenir
constamment à la pointe - pour l'Asie tout au moins - de ce mode de
production conquérant. Par l'introduction des techniques les plus récentes: la
première ligne de steamers réguliers avec Londres est établie en 1845 ; la
station de ravitaillement en charbon remonte à 1859; vers 1880 sont
construites les deux plus grandes cales sèches d'Asie; et peu après le
télégraphe est introduit; en 1940 trois aérodromes, dont un civil, existent
déjà. Par l'installation précoce des grandes sociétés commérciales et finan-
cières: en 1936 on trouve les succursales de onze sociétés de banque ou
d'assurances (dont la Banque de l'Indochine), de cinq compagnies de
navigation, de sept grands producteurs de caoutchouc, et surtout de 74
mercantile houses qui tendent à se transformer en holdings par l'achat de
plantations et de mines en Malaisie. Constante de l'histoire singapourienne,
on s'en tient scrupuleusement au principe du port franc: seuls les alcools, le
tabac et les produits pétroliers sont taxés à l'importation.
9. Cité in Turnbull, bibI. 46, p. 137.
21La position de l'entrepôt singapourien apparaît exceptionnellement forte
et brillante. Ce petit territoire a un commerce extérieur supérieur non
seulement à ceux de la Malaisie, de la Thaûande ou des Philippines, mais
encore à ceux de l'Inde ou de la Chine; cette situation n'a d'ailleurs pas
changé aujourd'hui. Singapour paraît avoir réussi à se rendre indispensable à
ses voisins: en 1955, 42 % des exportations, 38 % des importations de la
Malaisie passent par le grand port; bien qu'on n'ait pas de données aussi
précises pour l'Indonésie - effet de la contrebande -, les chiffres doivent
être analogues. Près de la moitié de ce qu'achètent ou vendent à l'étranger
80 millions de malayophones passe par les mains de ce petit million et demi
de citadins.
5. UNE RÉALITÉCONTRADICTOIRE
Porter un jugement global et univoque sur la réalité socio-économique
singapourienne paraît finalement bien difficile. Elle présente incontestable-
ment des traits caractéristiques de sous-développement et d'archaïsme:
médiocrité des conditions de vie du plus grand nombre, étendue du
sous-emploi ou du chômage déguisé (Singapour est l'un des pays où le taux
d'activité des femmes adultes est le plus faible), étroitesse de l'inGustrialisa-
tion, inflation d'un tertiaire peu productif. Par ailleurs une large part des
richesses produites profite à des étrangers.
Enfin le futur de l'entrepôt peut paraître fondamentalemen~ menacé par les
velléités de nationalisme et d'indépendance économique des Etats voisins; la
Malaisie, indépendante depuis 1957, entreprend la construction de
Port-Klang pour desservir la capitale, Kuala Lumpur, ainsi que les mines et
plantations du Selangor et du Perak. De 1955 à 1959, si les importations de la
Malaisie par Singapour augmentent un peu (de 38 % à 41,4 %), les
exportations tombent de 42 % à 32,4 %. Le gouvernement Sukarno n'arrive
guère à contrôler le commerce de Sumatra, souvent rebellée contre le
pouvoir central, mais il entend bien sauter l'intermédiaire singapourien pour
les relations entre Java et le reste du monde.
Et pourtant... Le PNB per capita (environ 1 300 $ en 1960) est alors le plus
JO, y compris le Japon Il, qui n'a pas encore amorcé saélevé de toute l'Asie
grande période de croissance industrielle. Certes, dans une société où le
négoce et les diverses spéculations jouent un rôle aussi important, où la part
revenant aux salariés est donc relativement réduite, le PNB est très
inégalement réparti. Le dynamisme est néanmoins incontestable, et laisse
envisager d'importantes ressources, dont une partie est aux mains
d'autochtones. Les économistes du PAP (Gog Keng Swee, Lim Tay Boh)
considèrent que l'accumulation primitive du capital est un fait acquis,
situation exceptionnelle dans le monde non-développé. Le problème serait
maintenant de mobiliser les énormes capitaux spéculatifs, souvent investis à
2, février 1959.10. Goh Keng Swee in PetiT, vol. II, n°
11. Les autorités actuelles de Singapour se prévalent d'avoir le second PNB par tête d'Asie. n n'y a donc
pas lieu d'en être si fier!
2212) par Malayens et Singapouriens, et àl'étranger (2 milliards de $ selon Goh
peu près uniquement dans le commerce, la fmance ou l'immobilier. Le but
est de les rapatrier et de les consacrer au développement des infrastructures,
et surtout de l'industrie. Une solide bourgeoisie asiatique existe à Singapour
et en Malaisie, où en 1947,500 des 700 millions de $ acquis à titre de profits
vont à des capitalistes locaux, grands ou petits; les Chinois seuls en reçoivent
1).450 millions, soit bien plus que les Européens
Par ailleurs la qualité des services offerts par le port, l'aéroport, les
maisons de commerce, les banques de Singapour est bien supérieure à tout ce
qui existe dans la région: cela promet encore des beaux jours à l'entrepôt,
malgré les efforts des pays voisins. Le Civil Service composé en majorité
d'Asiatiques, même à des postes de responsabilité, est réputé pour son
efficacité, sa relative absence de corruption, le sérieux du contrôle budgétaire
et financier exercé. Surtout, peut-être, les ressources humaines de cette
société d'immigrants dynamiques, travailleurs, relativement éduqués, sont
exceptionnelles, comme est exceptionnelle peuplement de la colonie, seule
entité d'Asie du Sud-Est à compter une majorité de Chinois. Est-ce le grand
atout de Singapour?
6. MAJoRITÉ ~T MINORITÉS: LA DIAL~CTIQUE DES ETHNŒS
A Singapour comme en Malaisie, hier comme aujourd'hui, les divisions
14ethniques de la société jouent un rôle essentiel. On se considère souvent
comme Chinois ou Malais avant d'être ouvrier ou commerçant - et, dans les
années 50 en tout cas, avant d'être Singapourien ou Malayen.
Une ethnie domine sur le plan numérique à Singapour: les Chinois. Ils ont
atteint leur plus haut niveau historique lors du recensement de 1947 : 77,8 %
de la population. Si le chiffre de 1957 est légèrement en retrait (75,4 %), les
Chinois demeurent six fois plus nombreux que les Malais, neuf fois plus que
les Indiens. Ils sont premiers dans tous les secteurs. Ils ne représentent
« que» 42 % des employés des services publics (santé, gaz, électricité, eau),
mais constituent la majorité absolue dans les six autres secteurs d'activité; ils
forment plus de 85 % de la main d'œuvre dans quatre: agriculture (92 %),
industrie (89 %), commerce (86 %) ; dans les transports et communications
15. Donc, ~l'évidence, si la plupartils sont 81 %, dans les servicesenfin 69 %
des bourgeois autochtones (industriels, négociants, banquiers, professions
libérales) sont chinois, la plupart des prolétaires le sont aussi. Les classes
sociales traversent l'ethnie chinoise, et leurs luttes se déroulent en -,on sein.
Quant à la chute de la proportion d'immigrants et à l'égalisation
progressive de la balance des sexes, elle a deux effets contradictoires:
- la normalisation et la stabilisation du peuplement chinois renforcent sa
12. Petir, n° cité.
13. Buchanan, bibI. 95, p. 44.
14. On emploie d'ailleurs très souvent le mot race pour les désigner, tant dans la conversation courante
que dans les documents officids.
15. Buchanan, op. cit., p. 174 à 176.
23position à Singapour, lui permettent de reproduire plus que par le passé les
structures familiales et communautaires conçues en Chine;
- la distension des liens physiques avec la Chine est, à moyen terme, une
menace terrible pour la survie de la culture chinoise: l'exemple des Babas de
Malacca montre que l'assimilation progressive au monde malais - ou à
l'Occident - et la perte de l'identité culturelle n'ont rien d'impossible; le
risque est encore accru par la croissance progressive de la demande
d'éducation, et par l'aspiration à l'ascension sociale: études poussées et
métier bien payé impliquent la renonciation aux écoles chinoises, voies de
garage, et l'entrée la plus précoce possible dans le système anglophone, seul à
disposer d'établissements d'enseignement supérieur; aussi, dès 1954, le
Primaire anglophone est-il le plus fréquenté.
Cité extrêmement cosmopolite, Singapour peut cependant apparaître
comme un agglomérat de ghettos. La proportion de mariages interethniques
n'a guère varié depuis 30 ans, et a toujours été faible: entre 4 % et 6,5 %
(dont beaucoup concernent les Européens et les Eurasiens). Entre les trois
principaux groupes, mis à part la cas très particulier des mariages entre
Malais et Indiens musulmans, le nombre d'unions est quasi nu116.
Les plus renfermés sur eux-mêmes sont sans doute les Malais. Ce sont
aussi les plus pauvres, les moins capables de s'adapter à un Singapour
indépendant. Un ménage malais dispose en moyenne de revenus inférieurs
de 25 % à ceux d'un ménage chinois. Quant aux branches professionnelles,
les seules où les Malais soient nombreux sont caractérisées par leurs bas
revenus; ils constituent 26,2 % des employés des transports, 20,1 % de ceux
des services, ils occupent 13,7 % des emplois de bureau, ils forment la
17. Peu de Malais sont ouvriers, commerçants,majorité des pêcheurs
membres des professions libérales ou patrons. Le tiers environ des actifs est
employé par l'État (environ 10 % pour l'ensemble de la population), mais
aux grades inférieurs surtout: si la Division IV (la plus basse) des
fonctionnaires compte 5 249 Chinois et 4 693 Malais, la Division l en
18.emploie respectivement 966 et 32
Les Malais ne paraissent prêts à s'accomode~ ni du capitalisme existant -
ils recherchent des postes dans l'appareil d'Etat, non la réussite dans les
affaires - ni de l'idéal socialiste auquel se sont ralliés la plupart des Chinois.
L'illusion du maintien d'un certain mode de vie traditionnel peut encore
régner un moment: même en ville les maisons sont souvent en bois et sur
pilotis, entourées de petits jardins, à l'image des kampongs ruraux; la vie
tourne autour de la mosquée, des confréries religieuses ou d'entraide qui s'y
rattachent; les quartiers où vivent les Malais sont musulmans de façon
presqu'homogène; et, sur les côtes, de petits villages de pêcheurs semblent
n'avoir pas changé depuis Raffles. Mais les jours sont comptés...
16. Hassan et Benjamin, Ethnic Outma"iage and Socia-Cultural Organisation, in bibI. 115, p.214.
17. Ismaû Kassim, bibI. 123, p. 37.
18. BibI. 2.
24Quant aux Indo-Pakistanais, leur communauté n'existe guère que sur le
papier. Un Hokkien ou un Teochew se considère d'abord comme Chinois;
un Sikh ou un Tamoul se voit d'abord comme Sikh ou Tamoul; et les Indiens
musulmans, quant à eux, se sentent plus proches des Malais que des
Hindous... Tout semble opposer les Indiens entre eux: langue (dravidienne/
indo-européenne), religion (hindoue/musulmane/sikh), apparence physique
(Noirs/Blancs), alimentation (végétariens/non végétariens, etc.), costumes,
fêtes, temples, métiers - sans oublier les castes importés d'Inde qui seg-
mentent encore chaque peuple. Celles-ci permettent une importante dis-
tinction: les Malayalis du Kerala et surtout les Tamouls (16,8 % et 60,4 %
des Indiens) sont en grande majorité issus des basses castes; par contre les
18,6 % d'Indiens du nord (10 000 Punjabis, surtout Sikhs, 5 000 Hindis ou
Ourdous, 1 200 Bengalis, 1 000 Gujeratis) proviennent des hautes castes
riches (cela ne vaut bien sûr que pour les Hindous) ; ce sont les plus aisés des
Asiatiques de Singapour: en 1953-54, 33 % des ménages indiens du nord
disposent de plus de 400 $ par mois, mais seulement 14 % des Tamouls (et
en moyenne pour tout Singapour: 17 %) 19.
Aussi, quand l'on remarque que les Indiens (8,6 % de la population)
représentent 15,7 % des ouvriers, manœuvres et artisans, 15 % des employés
de bureau, 14,6 % des employés du commerce, cela n'a guère de sens pour
l'ensemble des originaires du sous-continent; ces chiffres reflètent surtout
l'emploi des Tamouls, de par leur poids numérique. Ils sont nombreux dans
certains emplois tertiaires assez mal payés. Une importante spécialité des
Dravidiens réside dans le syndicalisme et la politique. Aimant parler, ayant le
goût des études, disposant aussi d'emplois relativement stables de
fonctionnaires, beaucoup ont été attirés par la vie publique; leur
communauté étant plus petite et moins structurée que d'autres, ils ont choisi
de se consacrer aux intérêts d'une classe sociale ou de la nation, et non à un
groupe ethnique particulier.
Au total, les Indiens de l'après-guerre apparaissent un peu comme
l'inverse des Malais: peu stabilisés encore -les allers-retours entre Madras
et Singapour sont très fréquents -, souvent pauvres mais solidement
implantés dans plusieurs voies d'ascension sociale, ils sont assez extravertis
(en tout cas chez leurs intellectuels) et ouverts aux problèmes de la société
entière; ils jouent un rôle important dans le façonnage du nouveau
Singapour.
Si j'ai insisté sur la structuration ethnique de la société singapourienne,
c'est pour montrer à la fois son importance et ses limites. L'importance n'est
guère discutable: la conscience des divisions ethniques est, on l'a vu, très
forte à Singapour; elle s'enracine dans un passé tant proche que lointain et
conditionne la vie politique, culturelle et religieuse. Les limites résident dans
la réalité socio-économique: la seule ethnie qui domine et exploite
réellement les autres, ce sont les Européens; en face de leurs avantages
professionnels et salariaux exorbitants, les différences entre Asiatiques ont
19. Goh, op. cit., p. 134-135.
25relativement peu d'importance. Les Européens sont aussi les seuls à
employer massivement des membres d'autres ethnies: dans les entreprises
chinoises on ne trouve en général que des Chinois, et il en est de même dans
les rares entreprises indiennes ou malaises de quelque importance. Qu'il y ait
peu d'employeurs indiens, et très peu de malais explique en partie la
fréquence de l'emploi des membres de ces ethnies par des Européens, soit
privés (comme domestiques, chauffeurs, employés de bureau, etc.), soit
militaires (comme personnel civil des boises), soit membres de l'appareil
d'État (comme fonctionnaires). Socialement, les trois grandes communautés
indigènes sont beaucoup plus des pyamides parallèles (à la base plus large
chez les Malais, au sommet plus important chez les Chinois) que diverses
strates du même ensemble; c'est la commune domination impérialiste qui
relie les trois structures en une société plus ou moins cohérente. Les relations
professionnelles entre grandes ethnies asiatiques sont faibles, et leurs conflits
économiques - peu fréquents en fait, tant la spécialisation spatiale et/ou
professionnelle de chacune est importante - prennent beaucoup plus la
forme de la concurrence que celle de la lutte entre exploiteurs et exploités.
Chaque communauté indigène a une bourgeoisie, une classe moyenne et un
prolétariat, même si les proportions varient. il n'y a pas d'« ethnie
prolétaire» ou d'« ethnie exploiteuse» (sinon les Européens).
La société singapourienne est une société de classes qui transcendent les
frontières ethniques: ouvriers chinois et malais travaillent dans des
conditions semblables, pour des salaires équivalents, même s'ils ne se
côtoient guère. Dans aucun secteur d'activité les Chinois ne forment moins
de 42 % de la main d' œuvre; les Malais ne sont jamais moins de 5 %, les
Indiens de 2 %. Même le plus bas groupe de revenus de 1972 (moins de
250 $ par mois) compte 60 % de Chinois à côté de 30 % de Malais. Chaque
groupe socio-professionnel, et donc par extension chaque classe sociale
comprend un nombre de membres de chaque ethnie grossièrement
proportionnel à son importance numérique.
Pourquoi tant de Singapouriens ignorent-ils donc leur société au point
de faire passer les classes après les ethnies? Les raisons en sont multiples: les
ethnies fonctionnent comme de semi-isolats; la politique coloniale a
largement contr!bué à creuser le fossé entre communautés (c'est parmi les
employés de l'Etat que les différences avec la répartition nationale des
ethnies sont les plus fortes); enfin l'apparition de partis politiques
interethniques a été fort tardive.
On peut donc avancer que, si la réalité socio-économique de Singapour est
celle d'une société divisée en classes sociales interethniques, sa réalité
culturalo-politico-idéologique est majoritairement celle d'une division en
ethnies. Certaines luttes ont cependant prouvé que la conscience de la réalité
socio-économique pouvait à l'occasion être plus forte que l'idéologie
« ethniste ». Ainsi, lors de la première grande vague de grèves qui secoua
Singapour et la Malaisie en 1936-37, des travailleurs chinois et indiens
luttèrent ensemble sur les plantations d'ananas et d'hévéas, ainsi que dans
certaines usines possédées par des Européens; dans l'ensemble, les
frontières comme les revendications ethniques furent ignorées. Et, au
26contraire de la Malaisie, les électeurs singapouriens de toute ethnie ont eu
tendance à préférer les partis pluriethniques aux partis « communalistes » :
en 1955 le Democratie Party issu de la Chambre de Commerce Chinoise
n'obtient que 20,5 % des voix, laissant la victoire au Labour Front dirigé par
un Juif d'origine irakienne et par plusieurs Européens.
7. 194'-19'4: LE COLONIALISME À LA RECHERCHE DE RELAIS
Si les Britanniques ont été à ce point présents sur la scène singapourienne
au moins jusqu'en 1963 (indépendance), alors qu'ils avaient déjà abandonné
la plupart de leurs colonies, y compris certaines (en particulier en Mrique) où
l'opposition à leur maintien était beaucoup moins forte, c'est parce que
l'enjeu paraissait capital. D'une part, jusqu'à la fin des années 50 au moins, il
paraît évident que le départ du colonisateur ne peut se solder que par la prise
du pouvoir parle MCP ; or les Britanniques n'ont pas abandonné la moindre
de leurs colonies à un mouvement se réclamant du communisme; comme les
Français, mais avec plus de succès qu'eux, ils ont préféré s'éterniser sur place
et combattre plutôt qu'accepter l'unique issue pour eux inadmissible, car
signifiant un gain pour l'adversaire de l'Est.
D'autre part la Péninsule n'est pas, dans la stratégie impériale britannique,
un quelconque Ghana ou Sierra-Leone: son importance économique et
str~tégique est extrême.
20Economiquement, la Malaisie est fort utile, voire indispensable à l'effort
de reconstruction économique entrepris en métropole à partir de 1945 : elle
procure à la Grande-Bretagne plus de rentrées financières que le reste de
21 ! En 1947, le caoutchouc de Malaisiel'Empire et du Commonwealth réunis
rapporte à lui seul 200 millions de US $ au Royaume-ni, alors que la même
année elle ne gagne que 180 millions de US $ avec ses exportations de
22. Et le directeur d'une plantation d'hévéas observeproduits manufacturés
fièrement en 1949 que« le caoutchouc a plus d'importance pour l'économie
britannique que le Plan Marshall ».
Stratégiquement, la position de Singapour n'est pas moins importante. La
conjoncture régionale de 1945 en fait un point d'appui vital pour la
reconquête coloniale: entre un Vietnam et une Indonésie en révolte, au
moment où les Britanniques s'apprêtent à se retirer de l'Empire des Indes, et
alors que la situation en Chine paraît moins stabilisée que jamais, l'île doit
redevenir une grande base britannique si les Occidentaux veulent conserver
leur suprématie dans la région. Lord Louis Mountbatten, commandant
interallié du South-East Asian Command (SEAC), s'installe à Singapour dès
septembre 1945. Quand la Chine devient communiste et l'Indonésie de
Sukarno anti-occidentale, et alors que les guérillas communistes renforcent
leurs positions en Indochine, en Birmanie et, jusqu'en 1952, en Malaisie, le
contrôle du plus grand port de la région apparaît plus vital que jamais. Et
20. Dans le développement qui suit, la Malaisie comprend Singapour.
21. George Sweeney, Singapore 1945-47, in bibI. 49, p. 213 note 8.
22. Michael Morgan, The rise and fall of Malayan Trade-Unionism, in bibI. 49, p. 157.
27l'essor du commerce international, les besoins énergétiques toujours
croissants du Japon renforcent le rôle des Détroits de Malacca, plus court
passage entre les océans Indien et Pacifique. Pour défendre la position-clé de
Singapour (contre les adversaires extérieurs... et contre «l'ennemi inté-
rieur»), les Britanniques y maintiennent leur plus grande base navale et
aérienne à l'est de Suez: 10 000 à 20 000 hommes en permanence.
C'est sans doute guidés avant tout par ces considérations stratégiques que
les Britanniques séparent en 1945 Singapour de la Malaisie: à moyen terme
ils sont prêts à se satisfaire d'un contrôle indirect, économique sur la
Péninsule, mais ils veulent garder les mains complètement libres dans l'île.
Dans la perspective d'une lutte acharnée et indécise avec le MCP, ils estiment
probablement aussi que l'ordre serait plus facile à maintenir là que dans les
jungles de Malaisie. Enfin, décidés à s'appuyer les forces conservatrices
malaises, ils craignent que les Chinois ne deviennent majoritaires dans une
colonie unique; en effet, en 1947, si la Malaisie sans Singapour compte 49 %
de Malais et 38 % de Chinois, on trouve dans les deux territoires réunis
43 % de Chinois et 41,5 % de Malais.
La pression des temps nouveaux est cependant trop forte et la capacité de
prévision des Britanniques trop vive pour qu'une évolution dans le sens du
selfgovernment ne soit pas entamée. La Constitution de 1946 et les mesures
qui l'accompagnent accordent la citoyenneté (britannique) à la majorité des
Singapouriens et amorcent un processus d'élections législatives avec, il est
vrai, un suffrage restreint, et la conservation par le Gouverneur d'un poids
déterminant (il nomme l'exécutif et la majorité des députés). En 1947-1948,
les autorités coloniales encouragent la formation, à l'image de la Grande-
Bretagne et pour faire pièce au parti communiste (Malayan Communist
Party, MCP), de deux partis, l'un élitiste et de centre-droit (le Progressive PP), l'autre reposant sur des syndicalistes modérés et de centre-
gauche, le Singapore Labour Party (SLP). En 1948 comme en 1951, ces deux
partis se partagent les rares suffrages exprimés, sans parvenir à mobiliser
l'intérêt d'une opinion anesthésiée par l'Emergency et la terreur policière qui
l'accompagne. C'est pour redonner un nouvel élan au processus d'autono-
mie, au moment où la Malaisie se dirige de plus en plus clairement vers
pp favori dul'indépendance, et pour donner les meilleures chances à un
gouvernement conservateur de Londres qu'esdormée en 1953 une Constitu-
tional Commission présidée en 1953 par Sir George Rende!. Celle-ci entend
placer d'emblée son travail dans Ja perspective de l'indépendance à moyen
terme de Singapour, en tant qu'Etat séparé ou au sein d'un regroupement
23. Aussitôt, cependant, la Commis-des possessionsbritanniques de la région
24sion ajoute qu'une « tutelle politique» reste nécessaire, pour une durée
indéterminée.
La «Constitution Rendel» apporte par rapport à celle de 1946 des
modifications significatives, bien qu'un rôle-clé soit conservé aux autorités
coloniales:
23. Le projet de Malaysia est en germe dans ce texte officiel.
24. Cité par Yeo, bibI. 76, p. 59.
28- le Legislative Council (LC) aura pour la première fois une majorité -
nette - d'élus;
- l'exécutif sera bouleversé: un cabinet de six ministres choisis parmi les
députés élus, et de trois ministres « officiels », présidé par le Gouverneur,
remplacera l'Executive Council; il aura compétence dans tous les domaines,
sauf les affaires étrangères, la sécurité intérieure et la défense; le Gouverneur
garde cependant un droit de veto; et les ministères des Finances, de la
Justice et de la Fonction Publique reviendront de droit aux officiels;
- les électeurs seront inscrits automatiquement, ce qui fera grimper leur
nombre de 76 000 à 300 000, et bouleversera la compostion de l'électorat: la
proportion de Chinois, de femmes, de« ruraux» (ceux qui vivent en dehors
de la cité elle-même) va s'y rapprocher des moyennes nationales. Il y a
cependant près d' 1 300 000 habitants à Singapour: beaucoup d'adultes
résidents et surtout les quelque 220 000 China-born non-citoyens continue-
ront à ne pouvoir voter.
Les progrès vers la démocratie et l'autonomie sont nets: pour la première
fois la masse des Singapouriens pourra légalement participer à la vie
politique, et des Asiatiques parviendront à de réelles positions de responsabi-
lité. Les ambiguïtés et les garde-fous sont cependant nombreux, et sources de
conflits potentiels. Ceux-ci ne sont pourtant guère envisagés, car les
Britanniques comme le PP s'imaginent que ce parti, comme les Tories au
XIXesiècle, ne perdra pas à l'élargissement du droit de suffrage. Tout se
réglerait alors à l'amiable, entre gentlemen qui fréquentent les mêmes clubs.
8. COMMUNISME, MOUVEMENT SOCIAL, NATIONALISME CHINOIS
La période qui précède immédiatement et suit les élections au LC de 1955
- premières à se dérouler dans le cadre de la nouvelle Constitution - est
caractérisées par un important renouveau des luttes ouvrières et étudiantes,
dans lequelles le MCP joue un évident rôle moteur, et qui précipitent la
renaissance de son influence, après une longue période pendant laquelle la
Special Branch de la police britannique avait sului porter des coups terribles;
cette rapide renaissance prouve cependant que les sympathies d'une fraction
importante, peut-être majoritaire de la population restent tournées vers un
parti triplement auréolé de la gloire de la résistance anti-japonaise, de la
direction des luttes sociales et politiques en 1945-1948, et enfin, last but no
least, du titre de représentant local de la Grande Chine.
Par ailleurs le MCP, toujours clandestin hormis pendant 33 mois, jouit
d'une large expérience de la répression, et a suffisamment cloisonné son
organisation pour que certains pans s'en maintiennent toujours plus ou
moins intacts, de façon à pouvoir essaimer et bourgeonner de nouveau à la
première occasion. 1954-55, ce sera déjà au moins la troisième renaissance du
MCP.
L'histoire du communisme en Malaisie remonte à la fondation, à
Singapour en 1928, d'un Nanyang (mer du Sud en chinois) Communist
Party, essentiellement composé de Chinois, et qui s'étend à toute l'Asie du
29Sud-Est (sauf les Indes néerlandaises). Le MCP lui-même est fondé en avril
1930 à partir du NCP. Soumis à une incessante répression, son activité est
réduite jusqu'à la fin de 1936 j son premier grand essor est lié à la première
grande vague de grèves à secouer la Malaisie, qui, jusqu'à la mi-1937, touche
tous les domaines de l'économie (300000 grévistes selon le MCP). Le parti
gagne là son image prolétarienne, qui transcende dans une certaine mesure le
clivage Chinois/Indien. La deuxième occasion de s'étendre vient immédiate-
ment après, avec l'attaque japonaise contre la Chine (juillet 1937) j à l'image
du Front Uni KMT-PCC, se constitue en Malaisie un National Salvation
Movement où les communistes séduisent par leur radicalisme nombre
d'intellectuels et d'étudiants, et jusqu'à des hommes d'affaires. En 1939 le
MCP revendique 100 000 membres pour l'ensemble des organisations
(clandestines) qui dépendent de lui. Parallèlement il se dote enfin d'une
direction stable, échappant à la répression; mais il semble que son
secrétaire-général Lai Tek, ancien agent français en Indochine et futur agent
japonais pendant l'occupation, soit intimement lié à la Special Branch... 2'.
Le MCP, un moment désorienté par le pacte germano-soviétique, conserve
de solides positions, et offre sa collaboration aux autorités coloniales dès l'été
1941 pour le cas d'une invasion de la Malaisie. Le débarquement japonais à
Kota Bahru et Pattani le 8 décembre 1941 entraînera l'application accélérée
de ce projet: le 15 décembre, les détenus politiques sont libérés, et le 16 une
conférence entre dirigeants communistes et autorités coloniales débouche
sur un accord militaire; en quelques semaines, 165 cadres communistes sont
formés aux techniques de la guerre (et de la guérilla) par des officiers
britanniques à la 101 STS (Special Training Shoal), et ils reçoivent un
armement rudimentaire. C'est le début d'une collaboration qui durera, sans
grave problème apparent, jusqu'à la capitulation du Japon.
La force militaire de la Malayan People's Anti-Japanese Army (MPAJA)
formée par le MCP aussitôt après la capitulation de Singapour (15 février
1942) est et restera limitée: le seul chiffre précis (gouvernemental) que nous
26possédions lui accorde 5 104 combattants à la veille de sa dissolution en
décembre 1945 j certains ont sans doute été dissimulés par le MCP, mais
l'ordre de grandeur est là. Si 340 opérations ont été entreprises par la
Résistance, seuls 2 300 Japonais selon les sources nipponnes, 5 500 selon le
27MCP ont été tués ou blessés j parallèlement plus de 2 500 « traîtres »,
28. La MPAJA neindicateurs et collaborateurs des occupants, furent exécutés
constitua somme toute qu'une préoccupation mineure pour l'armée
nipponne, dont elle n'immobilisa qu'un petit nombre d'unités. A l'origine de
cet échec relatif, la grande faiblesse constante du MCP: ne jamais avoir
vraiment été un parti malayen, malgré son programme et des efforts réels,
mais épisodiques, en direction des non-Chinois: ses intérêts supérieurs, voire
sa direction suprême, semblent toujours avoir été en Chine.
25. Cf en particulier Clutterbuck, bibI. 60, p. 37 et p. 281, note 54.
26. The review of the internal situation in Malaya, nov.dec 1945, British Military Administration.
27. CPM, Short history of the CPM, in bibI. 63, p. 47.
28. Lee Tong Foong, The MPA]A and the revolutionary struggle 1939-4.5, in bibI. 49, p. 104 et
Hanrahan, bibI. 58 p. 84-85.
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